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Une vache et son veau dans le moteur (une innovation)

 Publié dans Charlie-Hebdo le 28 novembre 2012

Intermarché et l’équarrisseur Saria, après copulation, construisent une usine pour transformer des restes d’animaux en carburant automobile. 

Le premier qui dit : « Ho, hé ! c’est quand même pas Soleil vert ! » gagne un grand verre de Viandox, cette belle boisson pleine de bidoche. Rappel utile : dans le film Soleil Vert, sorti en 1973, la multinationale Soylent distribue aux affamés chroniques de New York un aliment de synthèse fait à partir d’algues. Surprise :  il n’y a plus d’algues, en réalité, et le Soleil vert est une mixture à base de macchabs. Les morts nourrissent les (sur)vivants.

On n’en est pas là, car la France est un beau pays, rempli d’humanistes et de philosophes. La preuve instantanée par Saria, une boîte de 4 000 salariés, dont 1 400 en France. Que fait Saria pendant que les braves gens regardent Jean-Pierre Pernaut ? Eh ben, elle récupère chaque année une grande part des 3 millions de tonnes de restes d’animaux venus des abattoirs ou de carcasses trouvées sur la route. Grâce aux petites mains de Saria, le tout se change en engrais, médicaments, aliments pour d’autres animaux, produits sanguins, farines animales.

Oui, ces farines animales qu’on a finies par cramer dans des fours de cimenteries par peur de la vache folle, c’était Saria, grand pro de l’équarrissage. En mai 2 000, un inspecteur du travail visite l’usine Saria de Guer, dans le Morbihan, et note sobrement en reluquant la fosse où s’entassent des morceaux de bêtes : « L’atmosphère viciée comporte un risque sérieux pour la sécurité des travailleurs, le fond est couvert par une boue infecte sur plusieurs dizaines de centimètres d’épaisseur ». À l’époque, l’usine de Guer est gentiment appelée, dans les environs, « la petite boutique des horreurs ». Mais depuis, l’eau rouge sang a coulé sous les ponts, et Saria ne cesse d’inventer de nouveaux marchés. Toujours à partir des cadavres obligeamment fournis par les abattoirs. Dernière trouvaille : les biocarburants.

Saria, qui est loin d’être con, a créé une filiale commune avec Intermarché, qui s’appelle Écomotion. On ne présente plus Les Mousquetaires, leurs 1 783 magasins (en 2010) et leurs « idées fraîches contre la vie chère ». Parmi ses publicités, la vente à prix coûtant, dans les stations-service de la marque, de l’essence SP95-E10. Lequel carburant contient 10 % d’un biocarburant d’origine végétale. Mais pourquoi se contenter de blé ou de colza ou de betterave, alors qu’on peut rouler au veau, à sa mère, au cochon rose, à la charpie de coq et de poule ?

Voilà l’idée. Écomotion a investi 40 millions d’euros dans une usine sans aucun précédent, qui devrait ouvrir en 2013 sur la zone portuaire du Havre. Dans ce lieu idyllique, et chaque année, 75 000 tonnes de graisses animales deviendront, après une opération appelée « transestérification », un excellent biocarburant qu’Intermarché vendra directement à ses clients venus lui acheter des saucisses et du boudin.

L’avantage de cette technique, comme dit Michel Ortega, ponte d’Intermarché, c’est qu’elle « réduira la compétition agricole entre nourriture et carburant ». Ce mec est sublime, et sait ce que propagande veut dire. Les biocarburants actuels, qui proviennent de plantes alimentaires, affament des millions de gueux, comme le répètent depuis des années l’ONU, la FAO et jusqu’au FMI. Avec les philanthropes de la Saria, on aura deux saloperies pour le prix d’une. Le maïs, l’huile de palme, la canne à sucre, le manioc, le blé, le colza continueront bien entendu à donner du jus pour la bagnole, mais les animaux aussi.

Sans rire, ne s’agit-il pas d’une rupture mentale, morale, anthropologique ? Au temps lointain des supposés Barbares, les animaux d’élevage étaient considérés comme des dieux. Le taureau Hap de l’Égypte des Pharaons, qui deviendrait Apis chez les Grecs, était un personnage plus vivant, et un brin plus respecté que les morceaux de bidoche que nos marchands veulent transformer en SP95.

Avis aux oublieux : la chaîne d’assemblage des bagnoles – Assembly Line – a été mise au point par Henry Ford en 1908. Mais l’idée de départ appartient à l’ingénieur William Klann, qui visitant les abattoirs de Chicago en 1906, aurait déclaré : « If they can kill pigs and cows that way, we can build cars that way ».  Dans une fulgurance, Klann avait compris que ce qui était découpé en morceaux – la Disassembly line des abattoirs – pouvait, en inversant le processus, être réuni pièce par pièce dans un atelier automobile. Autrement dit, l’industrie de masse, le taylorisme, les Temps Modernes viennent de l’imaginaire du grand massacre des animaux. Les biocarburants tirés des graisses animales pourraient annoncer de nouvelles aventures. On a le droit de dégueuler.

Et une con-fait-rance environnementale, une !

La bouffonnerie est reine. Rions donc comme à Carnaval. Pleurons de même, puisque, de toute façon, notre impuissance est totale. Pour ce qui me concerne, je regarde avec stupéfaction la pantomime qui se prépare. Comment ? Vous n’êtes pas au courant ? Je résume pour les sourds et mal-entendants : M.Hollande réunit vendredi 14 et samedi 15 septembre, au palais d’Iéna de Paris, une Conférence environnementale. Sur le modèle, mais en parodie, du Grenelle de l’Environnement voulu par Sarkozy en septembre 2007. Je vous glisse sous forme de PDF deux documents que l’on a le droit de juger hilarants. Un sur le déroulement (organisation des débats.pdf), l’autre qui donne la liste des participants (invités.pdf).

Mon premier commentaire sera évident : le simple fait que se tienne pareil conclave marque une défaite du mouvement écologiste. En effet, le cadre imposé par les socialistes est digne de l’émission télévisée des années 70 qui s’appelait Chefs-d’œuvre en péril. On y considérait la France des villages et l’affreuse atteinte du temps sur les nobles monuments légués par l’Histoire. Il s’agissait de dépenser quelques picaillons pour sauvegarder un clocher ou l’aile d’un château. Ma foi, cela ne mangeait pas de pain. Refaire le coup près de cinquante ans plus tard n’est pas seulement ridicule : il s’agit d’une insulte jetée au visage des centaines de millions – qui seront bientôt des milliards – de victimes de la crise écologique planétaire.

Hollande and co, qui se moquent tant de l’écologie qu’ils ne savent pas ce que c’est, prétendent donc, avec l’aval des écologistes officiels qui participent, incarner une vision nationale des écosystèmes. C’est baroque, inutile de s’appesantir, mais comme il faut entrer dans les détails, allons-y. La question de l’énergie ? Les pauvres âmes qui nous gouvernent ne pensent qu’à une chose : gagner un point de croissance pour éviter d’être jetés au prochain scrutin. Le dérèglement climatique ? Plus tard, un jour, peut-être. Je sais que Hollande a vu à plusieurs reprises Christophe de Margerie, patron de Total, par l’entremise de Jean-Pierre Jouyet, cousin de ce dernier et patron de la Caisse des dépôts et consignations (ici).

C’est on ne peut plus normal compte tenu de leurs rôles respectifs, mais que se sont-ils dit ? Selon ce que j’ai glané – je ne suis pas certain -, ils ont abordé la question des gaz et pétrole de schiste. Côté cour, Hollande et ses amis refusent toute exploitation en France, où la technique de fracturation hydraulique est interdite par une loi votée par la gauche et la droite l’an passé. Côté jardin, les mêmes misent sur un retournement de l’opinion, qui sur fond d’augmentation continue du prix du gaz domestique, pourrait accepter des forages en France. À la condition, par exemple, que les pétroliers bidouillent une technique présentée comme différente de la fracturation hydraulique. En façade, donc, intransigeance gouvernementale face aux gaz de schiste. Et en privé, encouragements donnés à Total pour malaxer l’opinion publique. L’affaire Bezat montre que nous sommes face à un plan concerté. En deux mots, Jean-Michel Bezat, journaliste au Monde, y publie le 26 juillet un reportage réalisé aux États-Unis – 700 000 puits en activité, des régions entières transformées en Lune aride – sur les gaz de schiste. Surprise relative – Bezat est un grand admirateur de l’industrie -, ce reportage est très favorable au point de vue des pétroliers. Et puis plus rien.

Et puis on apprend que le voyage de Bezat a été payé par Total (ici). On, mais pas les lecteurs du si déontologique quotidien du soir, qui n’ont évidemment pas le droit de pénétrer dans l’arrière-boutique. En résumé : Total prépare le terrain, en accord avec Hollande, pour qui l’exploitation des gaz de schiste en France serait une bénédiction électorale. Et une violation grossière de la loi Énergie de juillet 2005, qui prévoit une division par quatre des émissions de gaz à effet de serre en France à l’horizon 2050. Mais que représente la loi au regard d’une possible réélection ?

Revenons à la Conférence qui commence demain. Si j’ai abordé en commençant le dossier des gaz de schiste, c’est parce qu’il est emblématique. Comme l’est le nucléaire, défendu sans état d’âme par ce gouvernement, ainsi que par le précédent. Reportez-vous plus haut au déroulement des festivités. La table-ronde numéro 1 s’appelle : « Préparer le débat national sur la transition énergétique ». On devrait mettre au centre de toute discussion la crise climatique et les extrêmes dangers d’une industrie sans contrôle, le nucléaire. Or non. On va comme à l’habitude blablater, de façon à « définir les enjeux du débat national », puis « définir les grandes règles du débat national ». En 2012, après tant de centaines de rapports, tant d’alertes et de mises en garde, d’engagements passés – le référendum sur le nucléaire promis par Mitterrand en janvier 1981 -, nous en sommes encore au point mort.

Et nous le resterons, je vous en fiche mon billet. Deux ministres en exercice participent à cette table-ronde truquée : Delphine Batho, ministre de l’écologie, et Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif. Les deux sont en faveur du nucléaire. Le second clairement en faveur de l’exploitation des gaz de schiste. Et de même madame Batho, qui, en hypocrite accomplie, fait semblant de croire que le dossier ne bouge pas. La fracturation hydraulique n’est-elle pas interdite par la loi ? À côté des deux ministres, une « facilitatrice » du nom de Laurence Tubiana. J’ai écrit sur elle en 2008, si cela vous intéresse : c’est ici.

Ceux qui acceptent de siéger dans ces conditions sont des dupes ou des manipulateurs. Peut-être les deux. Il n’y a pas de débat sur l’énergie, car les décisions ont déjà été prises. Ce que le pouvoir veut, c’est une caution. Il l’aura. Les écologistes officiels qui ont servi la soupe à Sarkozy il y a cinq ans peuvent bien aujourd’hui feindre qu’on ne les y reprendra plus. Si, on les y reprendra, aussi longtemps que les structures dégénérées qu’ils conduisent existeront. Voulez-vous qu’on parle des autres tables-rondes ? Bon, soit. L’intitulé de la deuxième est saisissant. La biodiversité s’effondre partout, mais, cocorico, on va s’atteler à la mise en œuvre de « la stratégie nationale pour la biodiversité » de manière à « favoriser la prise de conscience citoyenne ». C’est tellement con que ce n’est même plus drôle. On trouve ceci sur le site de notre ministère de l’Agriculture : « Grâce à l’Outre-mer, avec 11 millions de km2 de zone économique exclusive (ZEE), la France dispose du deuxième espace maritime mondial, après celui des USA. Dans l’Océan Indien, les zones sous juridiction française s’étalent sur une surface huit fois plus grande que celle de la métropole. Cet immense espace maritime, réparti dans tous les océans, dote la France d’une grande richesse en matière de biodiversité marine, ce qui constitue à la fois un atout et une responsabilité. »

Formidable, hein ? Alors que l’Europe, pour une fois inspirée, souhaite interdire progressivement le chalutage profond, notre France vertueuse s’y oppose. S’y oppose, à nouveau pour de sordides intérêts politiciens. Or le chalutage profond est une catastrophe écologique planétaire (ici). Autre menu exemple : le nickel est en train de tuer à jamais des espèces endémiques de Nouvelle-Calédonie, venues en droite ligne du  Gondwana, supercontinent créé il y a 600 millions d’années et dont la Nouvelle-Calédonie est l’un des ultimes morceaux, à la dérive depuis bien avant l’arrivée des hommes sur terre. Non, bien sûr que non, on ne parlera pas de biodiversité. Et pas même chez nous, dans notre vieille France où l’agriculture industrielle est reine. Le Foll, ministre de l’Agriculture, a dealé depuis des semaines avec la FNSEA, puissance dominante, au point de ne pas même inviter à la Conférence de demain la Confédération paysanne, pourtant proche de la gauche. Au point d’aller visiter le 3 septembre les industriels français des biocarburants, fiers défenseurs d’une filière criminelle (ici). Je dois bien reconnaître que ces gens me dégoûtent.

Le reste ? Quel reste ? Table-ronde 3 : « Prévenir les risques sanitaires environnementaux ». Ministre présente : Geneviève Fioraso, militante déchaînée du nucléaire, des nanotechnologies, de la biologie de synthèse (ici). Les deux dernières tables-rondes, chiantes comme la mort dès leur énoncé, devraient causer fiscalité et gouvernance. Tout cela est à chialer. Mais comme je n’écoute que mon grand cœur, je n’entends pas vous quitter sans positiver un peu. Attention ! ce qui suit est à prendre au premier degré, malgré ce qui précède. Un certain nombre d’écologistes officiels, qui se rendront demain au palais d’Iéna, gardent ma sympathie. Notamment ceux du tout nouveau Rassemblement pour la planète (ici), comme André Cicolella, Nadine Lauverjat, Franck Laval ou François Veillerette. Ils vont tenter d’arracher quelques mesures dans le domaine de la santé, et même si je crois qu’ils se trompent sur le fond, ils ont mon estime et mon affection. Ceux-là du moins pensent à l’avenir.

Un seul crime et tant de criminels (sur les biocarburants)

 Vous n’êtes pas obligé de lire mes états d’âme en longueur. Comme si souvent, les faits nouveaux sont à la fin.

D’abord, le mot. Je ne suivrai pas ceux qui croient montrer leur élévation morale en nommant agrocarburants ce que j’ai toujours appelé biocarburants. Ils pensent montrer de la sorte qu’on ne la leur fait pas. Qu’ils sont critiques. Que les biocarburants n’ont rien de bio, etc. Moi, je continue. Parler d’agrocarburants est le plus sûr moyen de perdre en route la moitié de ceux à qui on s’adresse. Faites l’expérience, vous verrez que ce néologisme-là ne marche qu’auprès d’une frange. Il est déjà difficile de savoir ce qui se cache sous le mot infâme de biocarburant. Il me semble qu’il ne faut pas en rajouter. La vérité des mots est à montrer, à démontrer. Chercher à la cacher s’appelle de la novlangue. Il faut affronter cette supercherie langagière et parler, parler, parler.

De quoi ? Bonne question. Si je parle une fois encore des biocarburants, c’est parce que ma tête bout d’une colère sans limites discernables. Il y a cinq ans – beaucoup le savent, ici du moins -, j’ai publié un livre qui s’appelle La faim, la bagnole, le blé et nous (Une dénonciation des biocarburants), paru chez Fayard. On a le droit de se moquer, mais sachez que je suis fier de l’avoir écrit. Il disait de façon claire, argumentée, en fait indiscutable, le drame planétaire que représentait cette nouvelle poussée de l’industrie. Je rappelle qu’il y a plus d’un milliard d’affamés chroniques sur cette terre, que les terres agricoles disponibles sont très largement exploitées ou surexploitées, et que malgré cela, d’infâmes salauds ont imaginé changer des plantes alimentaires en carburant automobile. Essentiellement pour nous, au Nord, qui sommes prêts à tuer quiconque augmente encore le prix de l’essence d’un centime d’euro par litre.

Si vous en avez le temps, je vous renvoie à deux de mes derniers articles, parmi des dizaines d’autres publiés sur Planète sans visa ou sur un blog que j’avais créé au moment de la sortie de mon livre (ici et ). Nous étions à ce moment-là à l’automne 2007, quand tous les petits marquis de l’écologie officielle frétillaient devant Sarkozy et Borloo, qui avaient monté l’opération de propagande appelée le Grenelle de l’Environnement. Moi, j’ai fait réellement tout ce que je pouvais pour secouer ces structures dégénérées. J’ai alerté avec force Serge Orru, alors directeur du WWF en France. Je dois dire, et je l’en remercie encore, qu’il a organisé au siège du WWF une sorte de conférence pendant laquelle j’ai pu parler devant les salariés de l’association. Mais rien n’est venu ensuite, pour les raisons que j’ai ensuite développées dans un autre bouquin, Qui a tué l’écologie ?.

J’ai prévenu Greenpeace, et je me suis pour l’occasion, au cours d’une assemblée générale tenue à Paris, gravement engueulé avec Yannick Jadot, qui était à ce moment directeur des campagnes de Greenpeace. Sentant qu’il ne ferait rien, comprenant que Greenpeace regardait ailleurs, j’ai rompu tout lien avec ce mouvement, où je comptais des amis aussi proches que Katia Kanas. Jadot, qui mène et a d’ailleurs mené une carrière politique, est aujourd’hui député européen d’Europe-Écologie.

J’ai de même parlé à Nicolas Hulot. Et à José Bové. Et à bien d’autres encore. J’ai fait des conférences en province, espérant toujours déclencher ne serait-ce qu’un embryon de mouvement contre le crime. Rien n’est venu. Tous préfèrent se branloter de réunion en tribune. (J’embrasse au passage mon si cher ami Pierre Rabhi, ainsi que le génial jardinier Gilles Clément, qui m’ont aidé de manière certaine, et sans barguigner, eux). J’ajoute que si tant de responsables ont pu se défiler de cette manière, c’est bien entendu qu’ils ne sont soumis à aucune pression sociale. Nul ne s’est levé, nul. Et cela vaut, j’en suis affreusement désolé, pour les lecteurs de Planète sans visa. Nous avons accepté que le lobby industriel de l’agriculture reçoive des cadeaux fiscaux par centaines de millions d’euros. Et nous ne mettons pas le feu, que je sache, aux pompes à essence qui délivrent un carburant additionné de blé, de colza, de betterave ou de tournesol. Le résultat de cette honteuse inertie, c’est que la FNSEA a pu, en toute tranquillité, placer à sa tête un céréalier intensif, Xavier Beulin. Qui est aussi à la tête de Sofiprotéol, la société qui tient les biocarburants en France, avec un chiffre d’affaires de 6,5 milliards d’euros en 2011.

Je reviens à ma colère sans horizon. Le crime est accompli. La faim a considérablement augmenté, à mesure que les prix des denrées alimentaires en faisaient autant. Quand j’entends un homme comme Bernard-Henri Lévy occuper tous les fenestrons disponibles pour parler de ce qu’il ne connaît pas – la Syrie, par exemple – et que (presque) tous applaudissent, j’en ai la nausée immédiate. Tant de mots pour ne rien dire. Et tant d’insupportable silence face au désastre garanti pour ces sociétés du Sud dévastées par les biocarburants. Il y a de quoi pleurer d’abondance.

Merde ! je me rends compte que je n’ai pas encore parlé de ce qui m’amène précisément aujourd’hui. Voici un papier publié dans La France Agricole :

La FAO réclame une suspension de la production de bioéthanol de maïs

Publié le vendredi 10 août 2012 – 12h45

Le directeur général de la FAO, José Graziano da Silva, a demandé vendredi aux Etats-Unis de suspendre leur production de bioéthanol à partir de maïs pour éviter une crise alimentaire, dans une tribune publiée par le quotidien britannique Financial Times. « Une suspension immédiate et temporaire de la législation américaine » imposant des quotas de bioéthanol, produit à partir du maïs, « apporterait un répit au marché et permettrait que plus de récoltes soient utilisées pour l’alimentation animale et humaine », écrit M. Graziano da Silva.

La sécheresse qui sévit actuellement aux Etats-Unis a fortement endommagé les cultures, provoquant des tensions sur les marchés des matières premières agricoles. Dans son dernier relevé sur l’état des cultures aux Etats-Unis arrêté au 5 août et publié lundi soir, le département américain de l’Agriculture (USDA) estime désormais que seuls 23 % des plants de maïs sont dans un état bon à excellent.

« Dans ce contexte, les prix des céréales se sont envolés, avec une hausse de près de 40 % depuis le 1er juin pour le maïs », notent les stratégistes de CM-CIC. Les observateurs craignent en outre une nouvelle révision à la baisse des estimations de production agricole, particulièrement de maïs, lors de la publication, ce vendredi, du rapport mensuel de l’USDA sur l’offre et la demande mondiales de grains.

Selon un document publié mercredi par l’Agence américaine océanique et atmosphérique, les Etats-Unis ont connu le mois de juillet le plus chaud jamais enregistré dans le pays depuis le début des relevés météorologiques en 1895, avec une sécheresse s’étendant sur 63 % du territoire continental.

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Une dernière question, dont la réponse est évidente. Imaginons que des Blancs soient soumis à des décisions commerciales et industrielles qui les affament. Imaginons qu’un groupe de pays – disons le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Mali, l’Inde, la Chine – aient trouvé un merveilleux moyen « économique » de faire rouler leurs engins en cramant des aliments vitaux pour la survie des habitants de Millau, Ploubazlanec et Montreuil. Quelle serait notre réaction ? Le crime des biocarburants repose sur un racisme qui jamais ne s’avoue. Mais qui tue massivement.

Les biocarburants, la morale et l’élection présidentielle

Que notre monde soit au bout de sa route, l’affaire des biocarburants en apporte une preuve dont je me serais bien passé. Je ne veux surtout pas dire que nos sociétés vont disparaître rapidement. Leur temps et leurs soubresauts se moquent bien de l’échelle qui est la nôtre. Mais elles sont entrées dans un processus de dislocation qui ne peut désormais s’arrêter. En plus de tout le reste, que vous connaissez comme moi, qu’il s’agisse de la crise écologique ou des impasses de « l’économie » officielle, il y a ce que nous appelons communément la morale.

Aucun groupe humain ne se maintient longtemps sans un ciment invisible, omniprésent pourtant, qui permet d’accepter l’obligation sociale. Qui donne aux existences un minimum de sens cohérent, de manière que la vie de chaque jour, le reflet dans le miroir, l’adresse aux enfants demeurent acceptables ou mieux encore désirables. Or tout se dissout. Les voleurs d’en haut s’emplissent les poches, légalement ou non, et profitent du butin, tandis que les Apaches, d’ici ou d’ailleurs, partent aux galères pour avoir vendu du shit ou dérobé un téléphone portable. Mais pour en revenir à la question du jour, les biocarburants éclipsent tout.

Je rappelle l’excellent principe : dans un monde toujours plus dévasté par la faim, des hommes bien nourris – beaucoup au Nord, certains au Sud – ont imaginé la transformation de plantes alimentaires en carburant automobile. Que cela soit un crime complet, et même un assassinat, qui pourrait donc le contester, et avec quels arguments ? Il est possible, il est même probable – mais nullement démontrable – que des centaines de milliers d’hommes ont été achevés sur l’autel de cette nouvelle industrie. Je me refuse à évoquer des données précises, car nous sombrerions alors dans la statistique, dans cet habituel voyeurisme des gavés que nous sommes. La faim. Celle qui tenaille pour de vrai, pendant des semaines et des années. Qui rend fou quand il devient impossible de donner quelque chose au mioche qui réclame. Allons nous plaindre après cela de la cuisson de notre steak quotidien.

Je sais cela, et dans le détail, car j’ai publié en septembre 2007, à l’époque du si lamentable Grenelle de l’Environnement, un livre dont je suis fier : La faim, la bagnole, le blé et nous, Une dénonciation des biocarburants (Fayard). Je crois y avoir révélé l’essentiel. Soit la constitution d’un lobby jusqu’au cœur de l’État, piloté par l’agriculture industrielle, en panne de débouchés pour ses si goûteux produits. Soit la grossière manipulation de l’opinion, à qui l’on a vendu cette idée ridicule que les biocarburants seraient bons pour le climat, quand ils aggravent le dérèglement en cours. Soit la destruction accélérée de milieux naturels prodigieux – par exemple les forêts pluviales d’Indonésie – afin de les remplacer par des plantations, comme des palmiers à huile, matière première des biocarburants. Ou la vente de millions d’hectares d’un tenant dans le bassin du Congo, pour y planter jatropha, manioc ou Dieu sait quoi, aux mêmes fins en tout cas. Soit l’annonce de famines terriblement aggravées par la concurrence entre des terres à vocation agricole et des terres sacrifiées à cette putain de bagnole.

Voilà que la Cour des Comptes française s’en mêle. Longtemps après une poignée de grands scientifiques, qui ont tordu le cou aux légendes commerciales et industrielles au sujet des biocarburants. Et bien loin derrière les institutions, souvent ultralibérales pourtant, comme la FAO, l’OCDE, le FMI, etc. qui toutes se sont attaquées aux mythologies associées au monstre. Il n’empêche : notre Cour des Comptes, donc. Et que dit-elle (ici) ? Un, nos conseillers si bien rémunérés ne savent que ce qu’ils lisent, et ils lisent apparemment peu. Ainsi ne peuvent-ils prendre en compte le désastre écologique global, humain, moral que représente cette invention du diable. Ils se contentent, avec la prudence qui est consubstantielle à leur confortable état, de noter : « Si, en France, le bilan coût / avantages des biocarburants du point de vue de leur effet sur l’environnement donne lieu à certaines critiques, la contestation qui environne cette question dans les autres pays du monde est beaucoup plus forte et va croissant ». Ajoutons que leur (nov)langue est à faire peur, mais c’est une autre histoire.

Se préoccupant avant toute chose de pognon, la Cour note avec une tranquille désapprobation (ici) que les exonérations fiscales en faveur des biocarburants ont coûté 3 milliards d’euros au budget commun entre 2005 et 2010. Au seul profit du lobby de l’agriculture industrielle. Rappelez-vous, si vous l’avez oublié, que le président en titre du « syndicat » agricole FNSEA, Xavier Beulin, est le patron de Sofiproteol, holding pesant plus de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2010, et dont le cœur de métier est la prolifération des biocarburants.

Moi, lorsque j’ai publié mon livre – je l’ai déjà écrit ici, mais je me dois de le marteler -, j’ai alerté tous les responsables de l’écologie en France. Quand je dis tous, j’exagère bien sûr. Mais pour les autres, il y avait tout de même mon livre. J’ai alerté, comme on dit, et suggéré quantité d’actions concrètes, auxquelles j’aurais volontiers participé au premier rang. Elles n’étaient pas toutes légales, non pas. Mais il me semble que face à une offensive planétaire du crime organisé, il faut accepter de risquer. Ses biens et sa liberté, pour commencer. Ne croyez pas que je verse avec facilité dans la grandiloquence. J’exprime ce que je pense. Et si même je devais reculer en telle ou telle circonstance, cela ne déconsidérerait que ma personne. Ni ma cause, ni les moyens proposés.

Une conclusion ? Les mouvements écologistes officiels et tous ces braillards de gauche ou d’extrême-gauche qui donnent des leçons à l’univers et prétendent incarner le bien, toutes ces excellentes personnes acceptent sans seulement moufter l’une des agressions les plus totales contre la vie et la morale élémentaire qu’on puisse imaginer. Et quand la barbarie montrera le bout de son groin, quel que soit ce groin, les mêmes, avant de s’enfuir, trouveront encore le moyen de justifier leur lâcheté et leur petitesse. Ils auront encore raison, car telle est la définition qu’ils se sont octroyé : toujours retomber sur ses pattes. Mais moi, je les exècre.

PS : Allez donc voter, je crois que j’ai autre chose à faire.

Bernard Chaud, héros de la morale publique (sur les biocarburants)

Une feignasserie chasse l’autre : je n’écris que peu. Vous trouverez ci-dessous un article signé Pierre Le Hir, publié par le journal Le Monde ces derniers jours. Il concerne l’un des crimes majeurs de l’époque, c’est-à-dire les biocarburants. Au risque de lasser les plus fidèles de Planète sans visa, je répète encore que j’ai écrit voici quatre ans un livre qui documente cette atroce aventure. Et qui n’a servi à rien. Si vous lisez l’article de Pierre Le Hir, vous tomberez sur un nom : Bernard Chaud. Il est cité comme vice-président du Syndicat national des producteurs d’alcool agricole (SNPAA), mais il a bien d’autres titres à son actif. En 2007, l’année où je publiai La faim, la bagnole, le blé et nous, Chaud devenait directeur de projets dans le grand groupe sucrier Tereos, lequel faisait déjà des biocarburants l’un des axes de son développement.

Mais Chaud ne venait pas droit de la Lune. Juste avant cette belle promotion, il était chef du bureau Biomasse, Biocarburants, Bioénergie et Biomatériaux au ministère de l’Agriculture. Un lieu public décisif où il avait pu dire, et peut-être montrer, tout le bien qu’il pensait des biocarburants. Voici l’article de Pierre Le Hir.

Des biocarburants nocifs pour l’environnement

Le bilan environnemental global des cultures énergétiques n’est pas bon. Bruxelles s’interroge sur leur avenir .

Faut-il freiner brutalement et donner un coup d’arrêt à une filière industrielle en plein essor ? Ou continuer à accélérer, en fermant les yeux sur les études qui montrent que les biocarburants actuels sont très loin de tenir leurs promesses ? Entre ces deux extrêmes, l’Union européenne (UE) qui, depuis dix ans, a fortement encouragé le développement de ces énergies alternatives – leur production et leur distribution représentaient en 2008 quelque 300 000 emplois directs ou indirects -, va devoir trouver un difficile compromis.

Une réalité s’impose : le bilan environnemental global des biocarburants de première génération – le biodiesel élaboré à partir du colza, du tournesol, du soja ou du palmier à huile, et le bioéthanol et son dérivé, l’ETBE, extraits de la betterave et de la canne à sucre, du blé ou du maïs – n’est pas bon. Car il faut corriger les performances annoncées par ce que les experts appellent  » le changement indirect d’affectation des sols « .

Les cultures énergétiques, lorsqu’elles accaparent des terres agricoles, obligent en effet à déplacer les cultures alimentaires vers d’autres régions de la planète, à commencer par les régions tropicales. Des forêts y sont abattues, pour être transformées en terres cultivables, et cette déforestation relâche du CO2 dans l’atmosphère.

Une étude de l’Institute for European Environmental Policy, commandée par une dizaine d’associations de défense de l’environnement, a calculé que l’objectif que s’est fixé l’UE – soit 10 % d’énergies renouvelables dans les transports en 2020, soit deux fois plus qu’aujourd’hui –  » pourrait mobiliser près de 70 000 km2 – plus de deux fois la superficie de la Belgique – de terres supplémentaires à la surface du globe « .

Il en résulterait, à l’échelle de la planète, une  » émission de 27 millions à 56 millions de tonnes de CO2 supplémentaires « . Au final, les biocarburants consommés en Europe d’ici à la fin de la décennie généreraient  » de 81 % à 167 % «  de gaz à effet de serre de plus que les carburants fossiles.
La Commission de Bruxelles n’ignore pas le problème. Elle a fait réaliser ses propres études, sans les divulguer. Moins catastrophiques, elles montrent pourtant, indique Nusa Urbancic, de l’association européenne Transport & Environnement, que, si l’on tient compte de la réaffectation mondiale des terres, le biodiesel tiré du colza (dont est issu l’essentiel de la production et de la consommation européennes) et du tournesol, mais aussi de l’huile de soja et de palme (importées) seraient plus nocifs que les combustibles fossiles, en rejets de gaz à effet de serre.

En revanche, le bioéthanol élaboré à partir du blé, du maïs, de la betterave et de la canne à sucre, présenterait un bilan carbone meilleur que les carburants d’origine fossile. En décembre 2010, le commissaire européen à l’énergie, Günther Oettinger, déclarait que  » les effets potentiels des modifications indirectes dans l’affectation des sols doivent être dûment pris en considération « . La question, qui aurait dû être examinée fin 2010, a été repoussée à juillet, puis reportée à septembre. Il faudra alors trancher, et peut-être légiférer, sur l’instauration de normes plus exigeantes.

La Commission a déjà établi des critères de  » biocarburants durables « . Ceux-ci doivent permettre une réduction des émissions de gaz à effet de serre d’au moins 35 % par rapport aux combustibles fossiles, seuil qui sera relevé à 50 % en 2017. Et leur production ne doit pas se faire au détriment des forêts tropicales, des tourbières, des zones humides ou de terres à forte biodiversité.

A cet effet, les professionnels ont été invités à mettre en place  » des systèmes volontaires pour la certification de la durabilité des biocarburants « . Concrètement, pour être acceptés sur le marché européen, les biocarburants devront faire l’objet de contrôles indépendants, assurant leur traçabilité, de l’exploitation agricole à la station-service, et prouvant qu’ils satisfont aux critères communautaires.

Mardi 19 juillet, M. Oettinger devait annoncer l’homologation de sept premiers plans de certification. L’un présenté par l’ensemble des opérateurs de la filière française, regroupés au sein du consortium 2BSvs (biomasse, biocarburants, schéma volontaire sur la durabilité). Les six autres soumis par des consortiums européens ou internationaux.

Ce dispositif garantit  » qu’aucune forêt n’a été abattue et qu’aucune zone humide n’a été asséchée «  pour les biocarburants produits ou importés en Europe, fait valoir Bruxelles.  » C’est l’aboutissement de la volonté européenne de faire la distinction entre les bons et les mauvais biocarburants. Et la démonstration que la filière française répond aux exigences de durabilité « , se félicite Bernard Chaud, vice-président du Syndicat national des producteurs d’alcool agricole (SNPAA).

Mais, pour les associations environnementales, le problème reste entier.  » Faute de prise en compte du changement indirect d’affectation des sols, ces schémas de certification ne sont que des coquilles vides « , dénonce Nusa Urbancic. Entre les impératifs économiques et écologiques, la voie est étroite. La solution pourrait être de pousser les recherches sur les nouvelles générations de biocarburants, valorisant le bois, la paille et les déchets végétaux, ou exploitant le potentiel des microalgues. Mais ces filières sont encore loin d’être opérationnelles.

Pierre Le Hir

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