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En Équateur, les Indiens se noient dans le pétrole

Paru dans Charlie y a pas si longtemps

Soit Rafael Correa, président de l’Équateur et grand pote de l’écologiste Mélenchon. Il vient de lancer des forages pétroliers dans un parc national où vivaient jusque-là, tant bien que mal, des Indiens Huaorani. La mort des Fils du jaguar est au programme.

L’Équateur. Reconnaissons qu’on ne sait pas où c’est, et apprenons. C’est un pays d’Amérique du Sud, moitié moins grand que la France, avec une partie le long du Pacifique, une deuxième dans les Andes et une troisième en forêt tropicale amazonienne. Avec environ 45 % de métis – la famille du président en place Correa -, 10 % de noirs et de mulâtres, 15 % de blancs d’origine espagnole et européenne, 30 % d’Indiens. Avant d’expliquer pourquoi et comment les Indiens se font enfler une fois encore, il faut et il convient de parler del presidente.

En 2006, surprenant le monde, Rafael Correa devient président, à la tête d’une coalition mêlant gauche et extrême gauche, chrétiens et cathos proches de la « théologie de la libération », écologistes et mouvement indigéniste. Il est depuis au pouvoir après une troisième élection confortable en 2013. Il est aussi le héros nouveau de Jean-Luc Mélenchon, notre jefe à nous. Hugo Rafael Chávez Frías, le Vénézuélien, a cassé sa pipe en 2013 et sa pâle copie Maduro a aussitôt plongé le pays dans une crise historique. D’où Correa, un mec impeccable, qui ne cesse de parler de « révolution citoyenne », expression que Mélenchon reprend partout où il passe.

Correa est également, et tout comme Mélenchon, un écologiste virulent. La preuve par les Yasuni, mais il va falloir résumer, accrochez-vous au bastingage. En 2007, Correa propose de ne pas exploiter le pétrole planqué sous le parc national Yasuni – où vivent notamment des Indiens Huaorani -. en échange d’une contribution mondiale équivalant à la moitié de ce que le pétrole pourrait rapporter. Soit 3,6 milliards de dollars. Mais seulement 13 millions sont vraiment trouvés, et 116 millions promis. C’était loin d’être con : si le Nord cousu d’or souhaite lutter contre le dérèglement climatique, il peut et doit payer la note de la non-exploitation. Mais c’est ensuite que tout s’est gâté.

Le fric n’arrivant pas, Correa trépigne. En 2013, il déclare : « Le monde nous a lâchés », et obtient de son Parlement un vote autorisant les forages dans le parc Yasuni, réserve de biosphère de l’Unesco. Que crèvent donc les 696 espèces d’oiseaux, les 2 274 d’arbres, les 382 de poissons, les 169 de mammifères. Et voilà qu’on apprend ces derniers jours que les travaux ont finalement commencé. Commentaire avisé du crétin vice-président de l’Équateur, Jorge Glas, présent sur place : « Ici se trouve la nouvelle richesse du pays, nous battrons le record national de production pétrolière ».

Tête des Indiens Huaorani, dont une partie continue de refuser le contact avec notre monde et ses verroteries et maintient des traditions de nomadisme, de chasse et de cueillette. Au total, le peuple Huaorani ne compterait plus que 2 400 membres, mais il s’est toujours battu pour ses droits et son territoire, obtenant in extremis en 1990 la propriété collective de 6 125,6 km² de forêt primaire. Cette dernière est pour eux un foyer, lieu de tous les commencements, Grand Protecteur par excellence. Les Huaorani, profondément attachés à leur cosmogonie, se voient comme des fils du jaguar (1) : comment pourraient-ils admettre les engins, les machines, les routes, la destruction de leur monde ?

Ailleurs en Équateur, les Indiens kichwa du village de Sarayaku savent ce qui attend les Huaorani, car les transnationales du pétrole sont à l’œuvre chez eux depuis près de trente ans. Ainsi qu’on se doute, c’est la désolation, faite de routes et de déforestation, de puits de pompage dont s’échappent chaque jour des millions de litres de déchets toxiques non traités.

Ce que révèle une fois de plus l’affaire de Yasuni, c’est l’incapacité de la gauche dite radicale à respecter ceux qui ne veulent pas monter à bord, en route vers le progrès radieux. Quant à la crise climatique, rions plutôt. Le Venezuela chaviste entend bien exploiter les sables bitumineux de l’Orénoque, et Correa détruire à jamais l’Amazonie équatorienne à l’aide désintéressée des transnationales du pétrole. On attend d’une seconde à l’autre un appel de Mélenchon en faveur des Huaorani.

 

Ces « écologistes » qui flinguent les peuples

Paru dans Charlie y a pas longtemps

Le WWF et deux autres structures du même genre sont accusés par l’ONU de préférer la « protection » des réserves à la protection des humains. Patron du WWF en France ? Un ancien ministre de Hollande, Pascal Canfin.

Franchement, les boules. Je ne savais pas qu’il existe un Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits des populations autochtones. En l’occurrence, une : Victoria Tauli-Corpuz. Cette fille appartient à un peuple des Philippines qu’on appelle Igorot, et c’est une combattante. Elle a notamment aidé des paysans pauvres, du temps de ce salaud de Ferdinand Marcos, à bagarrer contre un projet de barrage sur la rivière Chico, finalement abandonné en 1980.

Si je parle de cela, c’est que Tauli-Corpuz est une véritable écologiste, ce qui donne tout son sens à ce qui suit. Un congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) vient de s’achever à Hawaï et la dame en a profité pour lâcher une bombe : d’importantes associations de protection de la nature violent allègrement les droits des peuples autochtones et soutiennent divers projets qui aboutissent à chasser de leurs terres ancestrales des populations pauvres. Qui finissent – c’est moi qui le précise – au bordel ou dans les bidonvilles. Tout cela, bien entendu, au nom de la protection des écosystèmes.

Tauli-Corpuz n’a cité aucun nom au cours de son intervention, mais a confié en marge qu’elle visait dans son rapport à l’ONU, non encore publié, trois grandes boutiques : Wildlife Conservation Society (WCS), Conservation International (CI) et le WWF. L’affaire n’est pas exactement nouvelle, et j’en ai déjà parlé ici, mais il faut y revenir. En 2004, la prestigieuse revue américaine WorldWatch publiait un article renversant (1), sous le titre : « Un défi pour les conservationnistes ».

L’auteur, Mac Chapin, y montrait ce que sont devenues les grands business de la protection de la nature, dont le WWF et Conservation International. Si le mot business s’impose, c’est que ces transnationales brassent des centaines de millions d’euros par an, et qu’elles sont cul et chemise avec la grande industrie et les États les plus corrompus de la planète. Leurs pontes, payés dans les 400 à 500 000 euros par an, vivent d’ailleurs comme des PD-G.

Chapin rappelle au passage que la presse mexicaine, il y a près de quinze ans, a accusé les bonnes gens de Conservation International de vouloir faire expulser par les flics locaux des Indiens vivant dans la forêt Lacandone. Dans le Chiapas, dans l’épicentre de la révolte zapatiste contre Mexico ! Le texte de Chapin a fait à l’époque grand bruit, et puis a été oublié.

Plus près de nous, si j’ose écrire, l’association Survival attaque depuis des années le WWF, documents à l’appui, et l’accuse de financer au Cameroun des brigades qui s’en prennent aux Pygmées baka. Survival : « Les Baka n’ont ni consenti à la création de zones protégées sur leur territoire, ni accepté les lois qui les criminalisent et les assimilent à des braconniers parce qu’ils chassent pour se nourrir. Ils subissent harcèlement, coups et torture et nombreux sont ceux qui dénoncent des morts parmi eux ».

C’est d’autant plus dingue et rageant que de nombreux travaux démontrent que les peuples autochtones sont les mieux placés pour protéger les territoires dont ils tirent leur subsistance. Ceux qui détruisent à coup de bull et de tronçonneuses sont justement les copains des « conservationnistes ». Lesquels ont visiblement pris des cours de com, car le patron du WWF, Marc Lambertini a aussitôt déclamé : « Le rapport de madame Tauli-Corpuz est un importante contribution à l’avancée des bonnes pratiques en matière de droits des autochtones ». Et tous d’affirmer la main sur le cœur que les cas dénoncés sont « de la vieille histoire ». Tauli-Corpuz, qui n’est pas née de la dernière pluie, assure de son côté que tout continue comme avant sur le terrain.

Le directeur du WWF en France est l’ancien sous-ministre Pascal Canfin, en charge du « développement » entre 2012 et 2014. Je lui rappelle que l’Agence française de développement (AFD), dont il avait la tutelle, a financé en Éthiopie l’un des barrages sur l’Omo, qui a détruit la vie de milliers de Daasanach et de Muguji. On peut donc parler de continuité.

(1) worldwatch.org/system/files/EP176A.pdf

Ouessant, furieuse, heureuse et délicieuse

Je viens de me rendre compte que je n’ai guère parlé d’Ouessant, cette île de notre petit Far West à nous. C’est absurde, ce serait presque criminel, mais heureusement, c’est fini. Ouessant, à 12 mille marins de Brest seulement, mais protégée par le passage du Fromveur – punaise, quel courant ! – et les dauphins de la mer d’Iroise. Ouessant, huit kilomètres au mieux dans sa longueur, quatre kilomètres au mieux dans son épaisseur. C’est un lieu fou, l’un des plus beaux de ma mémoire.

Un jour de vent calme, car cela arrive, j’ai pris le sentier côtier depuis Lampaul, et j’ai marché en direction de Pern. La pointe de Pern. Les coqs chantaient, les cloches de l’église dansaient, c’était juin, avant que les fous furieux du véritable été ne débarquent. En une poignée de minutes, j’étais face à Youc’h Korz, un îlot de granite rose – porphyroïde et cataclastique, puisque vous voulez tout savoir – encerclé de bouchons blancs flottant au rythme de la vague. Des goélands, bien sûr. Des argentés, bien sûr, et deux ou trois goélands marins, bec géant et casaque noire.

Plus loin sur la pelouse rase au-dessus des falaises, il y avait des craves à bec rouge – l’apparence lointaine de corbeaux freux -, piochant inlassablement leur pitance de vers de terre. Je les ai fait fuir, idiot que je suis. À Loqueltas, un hameau qui ferait aisément penser aux îles d’Aran ou aux Blasket de Tomas O’Crohan – par pitié, lisez L’Homme des îles (Payot et Rivages) -, je suis descendu à la mer par l’escalier de pierre, et j’ai admiré un homme en ciré, tout affairé autour d’un canot nommé Goustadik. Il y avait sur place un treuil, pour remonter au sec les frêles embarcations, des casiers à crabes et homards, comme abandonnés, un filet qui séchait sur le ciment. Le roi n’était pas mon cousin, les amis.

Il y avait plus de brebis égarées et dodues que d’êtres humains. Les maisons de granite et leurs enclos de pierre paraissaient être le paysage de toujours. Tout comme les géants de pierres levées de Pern, où j’arrivai vingt minutes plus tard. La pointe de Pern, c’est un peu l’île de Pâques. L’érosion – le vent, l’eau, le sel – a taillé et légué des personnages de trois mètres de haut, face à l’océan, qui sont d’une rare fantaisie. Tel est un chien alangui, son mufle tout étiré. Tel autre un Huron dont la crête est poudrée de lichens. On y croise des rhinocéros, des monstres nés du vent, qui rient aux éclats.

Je me suis recueilli dans le bâtiment ruiné de l’ancienne corne de brume à vapeur. C’est là que le romancier allemand Bernhard Kellerman a placé la formidable Villa des tempêtes de son roman, La Mer. Je l’avais lu peu de temps avant, et je dois avouer que des phrases comme “La fureur de la marée déchirait l’eau entre les brisants, en une mousse sale que le vent emportait par blocs entier” restaient prisonnières en moi. Le jour dont je parle, la mer était comme éteinte, et les cormorans séchaient tranquillement leurs ailes noires en haut de petites crêtes rocheuses. Mais j’ai connu Pern délirant de fièvre, explosant le monde sous la pression de mille bras d’eau fanatiques. Et croyez-moi, il faut le voir pour se convaincre qu’une telle force inlassable existe.

J’ai vu plus loin encore des plages fossiles, datant du temps où la mer était plus haute qu’aujourd’hui. J’ai vu le phare du Créac’h, l’invraisemblable gardien des mers, et sa toute petite cabine plantée 30 mètres au-dessus des flots. Non ce jour mais un autre, j’ai vu les embruns passer au-dessus de lui, et la vague cogner comme un antique bûcheron contre ses flancs. Et puis Yusin et ses bécasseaux, et ses tourne-pierres. Et puis l’îlot Keller, et son énigmatique maison du haut de la falaise. Et puis Penn ar Ru Meur, où la mer enflait, poussée par un vent de nord-est.

Plus tard, j’ai rencontré un grand ornithologue, Yvon Guermeur, qui vivait alors sur l’île, où il dirigeait le Centre ornithologique d’Ouessant. À l’automne, les oiseaux en migration débarquent par milliers et se posent au petit bonheur la chance, jusque dans le moindre buisson. C’est la fête ! Outre les habituels visiteurs, on voit parfois des raretés comme des martins des pagodes, des pouillots à grand sourcil, des gobe-mouches nains, des sizerins flammés.

Yvon me raconta tout cela, forçant sa nature de taiseux. Cet homme assez stupéfiant ne passait pas toute sa vie – presque, pas toute – à regarder les ciels. Il marchait aussi, les yeux baissés, obsédé par le passé humain de Ouessant. C’est ainsi qu’en prodigieux archéologue amateur, il a découvert un ancien port romain, à Porz Arlan. Et de même, il a permis la mise au jour des restes d’un fabuleux village de 400 habitants – il y a 3000 ans -, soit la moitié de la population actuelle de l’île. Le chantier, connu de tous les archéologues d’Europe,  s’appelle Mez-Notariou. Le champ du notaire.

Je pourrais continuer, mais j’arrête ici, ce 23 septembre 2016, à bientôt midi, car je compte profiter des rayons du soleil, qui m’ont l’air bien prometteurs. Ouessant ? J’ai eu beaucoup de chance.

Le grand succès du référendum (de NDDL)

Il n’y a décidément pas de quoi pleurer. La moitié des électeurs de Loire-Atlantique ont participé au référendum bouffon de nos princes de comédie, et 55 % ont donc dit oui à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Soit environ le quart des électeurs inscrits sur les listes. Et ce, malgré l’union désormais sacrée entre le PS  – Valls, Hollande, Ayrault et compagnie d’un côté – et la droite de Sarkozy, ce pauvre Fillon, ancien de la région, compris. Et ce, malgré le soutien enthousiaste des structures et des puissances, depuis la Chambre de commerce et d’industrie jusqu’à Vinci le bétonneur en chef, passant par une bonne partie de la presse.

Ce résultat, croyez-en mon vieux regard, est un camouflet pour le pouvoir socialiste, lui qui rêvait d’un plébiscite justifiant toutes les aventures dans le bocage préméditées par Valls. Le référendum, calculé au plus juste pour l’emporter – ni la Bretagne, ni Pays de la Loire, pourtant cofinanceurs du projet d’aéroport n’ont été consultés – montre surtout qu’une partie croissante de l’opinion ne croit plus aux fables sur la bagnole, l’avion, le « développement » – synonyme de destruction – la vitesse, les pantomimes coutumières. Laurent Fournier m’envoie depuis l’Inde des informations qui semblent montrer que ce pays envoie finalement promener Dassault, Hollande et leurs funestes Rafale, dont la vente supposée avait déclenché tant de bravos.

On verra ce qu’il en est, mais mon point de vue est limpide : nous assistons à un recul historique des forces coalisées qui souhaitent la poursuite mortifère du même. Nous tous, nous nous cherchons encore, et nous devrons assister encore à beaucoup d’épisodes déprimants de régression et de décomposition. Mais mon reste d’optimisme me fait penser que la culture profonde – la hiérarchie des valeurs, les buts, les méthodes, l’exercice du pouvoir, le rapport aux autres, aux bêtes, aux plantes – est en train de changer. C’est peut-être affaire d’accomodation. Nous ne regardons pas comme il faut ce qui se passe réellement. Je vous rappelle que le sous-titre de Planète sans visa est : Une autre façon de voir la même chose.

Évidemment, on ne lâche rien. On se tient prêts à fondre par dizaines de milliers sur le bocage en cas d’urgence. À pied, à cheval, en bœufs attelés, en montgolfières, en ULM, à l’aide de catapultes ou de canons à eau. Préparez les 9 et 10 juillet, le prochain rassemblement national. Ils ne sont pas encore passés, et ils ne passeront pas.

Échappée avec Lucien Pouëdras (par Frédéric Wolff)

L’esprit des landes

J’écris ces lignes parcouru de frissons, comme revenu d’un long voyage. J’ai en moi des images qui m’ensoleillent : les tableaux de Lucien Pouëdras. Une exposition lui est consacrée, ainsi qu’un livre et j’ai le bonheur de les avoir rencontrés.

Ce qu’il peint ? La beauté perdue. Les landes bretonnes avant l’hécatombe agro-industrielle. Les travaux des landes et des champs où chacun, chacune participe à une œuvre commune. Chaque lopin est un émerveillement, à se demander si ces scènes de la vie quotidienne se sont bien déroulées en France ou sur un lointain continent, si elles remontent au Moyen-âge ou au vingtième siècle. Le regard s’arrête sur un pommier chargé de fruits, repart un peu plus haut ; un homme et son cheval travaillent la terre ; sur une autre toile, on fauche l’ajonc et la bruyère, pour en faire des mottes de litière ; sans hâte, deux enfants vont sur un sentier, une femme passe la houe…

La palette des saisons guide mes pas. De l’été à l’automne, de l’hiver au printemps, plusieurs fois, je fais le tour de la salle où sont exposées ces peintures de l’ancien temps. Plus tard, j’ouvre le livre au hasard, je parcours quelques pages et c’est comme faire un tour du monde, c’est comme sentir battre la grande horloge des saisons quand le miracle, c’était de vivre.

Parfois, l’émotion m’emporte et une fenêtre s’ouvre. Il me semble entendre l’angélus, dans les lointains. C’est l’été, la journée va vers sa fin, l’air est encore chaud, il porte des odeurs d’ajonc broyé et de galettes de sarrasin. J’emprunte un chemin de terre, je prends part aux activités du moment, aux côtés des faucheurs de lande, des réparateurs de parapluie. Couper du bois à fagots, mélanger l’ajonc au lierre et au houx pour nourrir les vaches. Et continuer demain. A chaque jour sa peine.

Pas de ciel, dans ces paysages. La lumière vient de la terre et de ses habitants, de tous ses habitants.

« La mémoire des landes », ainsi se nomment cette exposition itinérante et le livre qui l’accompagne, signé Lucien Pouëdras et François de Beaulieu. Mémoire des landes et plus encore, me semble-t-il. C’est un pays que l’on a dans le cœur, dans le ventre et pas seulement dans la mémoire. C’est un pays qui meurt. « Un pays vient de mourir, le mien », écrivait Bernard Charbonneau en 1973, à propos du Béarn. « On pleure les indiens des autres, mais on tue les siens », poursuivait-il dans un livre parfois cité ici et réédité par les éditions du Pas de côté (« Tristes campagnes »). Parler ainsi n’est pas se revendiquer béarnais, breton ou de je ne sais quelle identité régionaliste, pour la simple raison que l’on serait natif ou héritier d’un lieu, qu’en ravi de la crèche, on porterait au pinacle. C’est se sentir partie d’un monde que l’on habite, qui nous habite, un monde où la vie est possible et désirable. Un monde où tous les pays n’en font qu’un seul.

A la vision de cette Bretagne vivante, plusieurs sentiments hésitent en moi : l’éblouissement, la nostalgie et la colère.

Le temps a passé. On n’a plus besoin des chevaux. Les tracteurs les ont remplacés. L’attention portée au terroir a laissé la place à des machines de guerre aux bras métalliques dispersant leurs poisons. Les arbres gênaient le passage, les chemins creux étaient à l’étroit. Effacés du paysage. L’heure est aux zones d’activité, au grand maillage routier et aéroportuaire, aux galeries marchandes où traîner sa fatigue et son désœuvrement. Place aux lotissements clonés avec pelouses tondues à ras où rien n’est plus étranger que la vie. Les animaux qu’on faisait pâturer dans la lande et dans les prairies ? Direction les bagnes aux normes européennes où ils attendent la mort sans jamais voir la lumière du jour ni goûter l’herbe d’un pré. Les paysans ? Du balai, et ceux qui restent sont priés de se soumettre aux grandes firmes de la semence hybride et de la chimie défoliante, avant de disparaître à leur tour, engloutis par une « ferme »-usine de machines animales, par une maladie neuro-dégénérative ou un cancer au terme d’une lente agonie. Les modes de vie au rythme des saisons, la richesse d’une culture vivante, les habitats de toute une faune, une flore… Aux oubliettes. Les fêtes des foins et des moissons, de l’automne et du printemps ? C’était désuet. Place au festif industriel où l’on déambule avec sa puce RFID pour le bon écoulement des flux, mais pas d’inquiétude, on sous-titre en breton.

C’est sans insurrection que le vieux monde a été liquidé. Reddition générale, débâcle en rase campagne. En finir avec le complexe d’être arriéré, de retarder au cadran du siècle… L’injonction a été assimilée, mieux que ça : surpassée. Etre moderne, sésame universel qui nous fait désirer jusqu’à notre propre servitude et nous interdit d’imaginer qu’il en soit autrement.

Dans ces campagnes de l’âge industriel, que reste-t-il à contempler ? Quels parfums respirons-nous ? Tout ça pour quoi ?

Pour nourrir le monde ? Foutaises. Je ne vais pas faire la liste, mais quand même. Aliments appauvris et frelatés, biocides répandus partout dans les sols, dans l’air, dans les eaux, dans tout le monde vivant sans exception, déforestation, confiscation des terres des pauvres où produire le grain pour les animaux et les voitures des riches…

Pour payer moins cher sa pitance, après avoir réglé au passage le prix des maladies, de la dépollution, des subventions ?

A moins que ce ne soit pour embellir les paysages ?

Malgré le désert qui métastase notre ruralité, il reste des îlots. Dans la commune où je vis, un jeune paysan travaille sa terre avec une jument. Un autre s’est fabriqué une roulotte extraordinaire avec du bois récupéré le long des berges. Il arrive que nous nous retrouvions, à trois ou quatre, pour ramasser des fagots de bois mort, pour des après-midi de fanage au râteau, pour une journée rumex dans un champ où pâturent deux chevaux… Il y a des lopins aux couleurs de fleurs et de légumes anciens, des arbres au lichen remarquable. On se fait des festins de confitures, de pestos d’ail des ours, et le caviar d’aubergine, le champagne de sureau, c’est pour bientôt, patience. Des graines passent de mains en mains, des plants voyagent de jardins en jardins. Un copain expérimente une nouvelle recette de bière. On retrouve l’usage de nos mains et leur intelligence ; en un geste, on parcourt plus de mille ans d’histoire. Des arbres sont honorés en silence, juste par un regard d’estime et, parfois, par une étreinte fraternelle. Dans ces moments de communion, s’élève une sensation d’unité profonde, d’une commune présence au monde. Ce qui fait la substance d’une vie.

Par endroits, la mémoire n’est pas perdue. Des oasis fleurissent, des éclats du palimpseste ne se laissent pas effacer par la modernité. Des peintres, des naturalistes, des jardiniers, des journalistes, des zadistes tentent de sauver ce qui peut l’être encore. Des êtres remontent vers les sources premières, relient la disparition des landes à un désastre plus général : celui de l’industrialisation du monde.

Il reste des sentinelles et j’aimerais saluer ici Lucien, François, Catherine, Jean-Yves et tous les anonymes qui, à leur façon, perpétuent l’esprit des landes.

L’esprit des landes : c’est lui, plus que jamais, qu’il nous faut sauvegarder. Faire avec ce que la nature nous offre là où nous vivons, habiter la terre en harmonie, ne pas prendre plus que ce qu’elle peut donner ; d’un sol pauvre, froid et acide, faire un trésor ; composer avec nos limites, se réjouir de chaque moisson et du chemin parcouru, avec d’autres, pour aller jusqu’à elle.

Je sais. Ça ne suffira pas. Mais qu’espérer sans cette exigence ? L’échappée est étroite, de plus en plus. Mais elle n’est pas inaccessible. Nous aurions pu faire autrement. Nourrir sans détruire, c’était possible. Ça l’est encore.