Archives de catégorie : Beauté

Cinquante ans et plus une seule dent

Le ministère de l’Environnement [ ou de l’Écologie, selon ] a cinquante ans et fait semblant depuis cinquante ans. C’est même pas la faute des ministres, ectoplasmes si contents d’être sur la photo. Le mal est plus profond : ceux qui décident sont ceux qui salopent tout depuis deux siècles.

Presque trop facile. Quand le père Pompidou décide la création d’un ministère de l’Environnement en 1971, il confie la tâche à ce bon monsieur Poujade, maire de Dijon, qui se demanderait pourquoi on l’a choisi s’il n’était pas mort. Sans soute parce qu’il avait été le conseiller d’un ministre de la construction oublié, puis en charge d’une « commission du développement » régionale. Lui-même devait écrire ensuite un livre disant l’évidence dès le titre : « Le ministère de l’impossible ». L’époque était à ce qu’on appela le « gaullisme immobilier » : les combines avec les promoteurs, les lourdes valises de liquide, la traversée de Paris en 13 minutes « grâce » à la voie express qui porte d’ailleurs le nom de son créateur, Pompidou. Ce dernier lâcha : « La ville soit s’adapter à la voiture ». Paris fut à nouveau éventrée.

On ne dressera pas la liste de tous les autres, mais regardons tout de même quelques noms. En 1974, Peyrefitte, l’inénarrable Alain Peyrefitte, qui fut ministre de l’information – flic de la télé – sous de Gaulle. De 1978 à 1981, Michel d’Ornano, dont le cabinet ouvre et couvre en automatique les décharges les plus criminelles, comme celle de Montchanin. De 1984 à 1986, Huguette Bouchardeau – fière PSU -, qui se fait enfler par les ingénieurs de son propre ministère dans l’affaire des déchets de Seveso passés en France. De 1986 à 1988, Alain Carignon, qui finit en taule pour avoir vendu l’eau de Grenoble à la Lyonnaise des Eaux.

De 1989 à 1991, Brice Lalonde, qui fait des bulles avant de copiner avec l’ultralibéral Alain Madelin. De 1995 à 1997, Corinne Lepage, qui en tire le livre « On ne peut rien faire, madame le ministre », qui démontre parfaitement qu’un tel ministère ne sert à rien. De 1997 à 2001, Dominique Voynet, qui accepte de siéger au conseil des ministres où trône un certain Claude Allègre, négateur en chef du dérèglement climatique. Et ne fait rien. De 2001 à 2002, Yves Cochet, inaugurateur de chrysanthèmes. De 2007 à 2009, Jean-Louis Borloo, grand ordonnateur de du grandiose enfumage du Grenelle de l’Environnement avec en guest star Nathalie Kosciusko-Morizet, jouant de la harpe dans son jardin pour Paris-Match. Un dernier pour la route : de Rugy en amoureux transi du homard mayonnaise.

Tout ça ne pèse en réalité de rien. Les ministres passent, qu’on oublie la seconde suivante – qui se souvient de Jarrot, Lepeltier, Olin, Bricq, Borne ? qui se souviendra de Pompili ? – et demeurent les structures. Or sans entrer dans le détail, passionnant, retenons que deux grands corps d’ingénieurs d’État se partagent la direction réelle du ministère : les ingénieurs des Mines et ceux des Ponts, des eaux et forêts. Le pouvoir, c’est eux.

Prenons l’exemple de la Direction générale général de l’aménagement, du logement et de la nature (DGALN), qui a dans sa besace la biodiversité, la mer, le littoral, l’eau. En août 2019, son dirlo, Paul Delduc, quitte sa fonction, où il est remplacé par Stéphanie Dupuy-Lyon. Le premier est ingénieur général des Ponts, des eaux et des forêts. La seconde est ingénieure des Ponts, des eaux et des forêts. Idem à la Direction générale de la prévention des risques (DGPR), qui gère le si vaste domaine des pollutions. Son boss, Cédric Bourillet, est ingénieur des Mines et son adjoint, Patrick Soulé, ingénieur des Ponts, des eaux et forêts. Ces grands personnages savent partager.

Troisième exemple : la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), qui s’occupe comme il n’est pas difficile de le deviner, du dérèglement climatique. Patron inamovible : Laurent Michel, ingénieur général des Mines.

Tous ces braves gens font partie de ce que Bourdieu appelait la « noblesse d’État », et ce n’est pas un vain mot, puis le corps des Mines existe depuis 1794. Pour l’autre, résultat d’une fusion, il faut distinguer les Ponts et Chaussées, corps né en 1716 et celui du Génie rural, des eaux et des forêts, que certains font remonter à…1291. La France que nous connaissons, c’est eux.

Les ingénieurs des Mines auront mené au cours des deux siècles passés l’industrialisation de la France. Et dans l’après-guerre, créé ou dirigé ELF – le pétrole, les coups d’État en Afrique -, Renault et la bagnole, le nucléaire bien sûr avec EDF, la Cogema, le CEA. Les Ponts, c’est le programme autoroutier, les barrages sur les rivières, les châteaux d’eau et les ronds-points, le béton armé et les cités pourraves de toutes les banlieues. Les Eaux et Forêts, enfin, ont massacré la campagne en remembrant, en arasant des centaines de milliers de km de talus boisés, en aidant à la diffusion massive des pesticides via les directions départementales de l’agriculture dont ils furent les maîtres.

Joyeux, pas vrai ? On crée un ministère en 1971 et on refile les clés à ceux qui ont tout salopé en leur demandant de faire exactement le contraire de ce que leurs chers ancêtres ont fait. En oubliant en plus leur magnifique formation, qui laisse de côté tout ce que l’écologie scientifique a maintes fois établi. Le ministère de l’Environnement de 1971 ? Le ministère de l’Écologie de 2021 ? On sait se marrer, dans les hautes sphères.

Giscard à la chasse (morituri te salutant)

Vous le savez, Giscard vient de mourir à l’âge de 94 ans. Un lecteur me remet en mémoire ce texte, publié ici en 2013. Ma foi, cela se lit toujours. Le voici.

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Amis lecteurs, c’est une première : je partage avec vous un article du journal Le Figaro, charmant quotidien aux mains d’un marchand d’armes. Et comme cela tombe bien ! Ce qui suit est en effet consacré à la chasse, telle que vue par l’un de nos grands chasseurs, Valéry Giscard d’Estaing. Je dois préciser pour les plus jeunes d’entre vous que Giscard a bel et bien existé. La preuve, c’est qu’il continue à tuer.

Cet homme renversant de sottise pseudo-aristocratique, confit dans un absurde sentiment de supériorité, a été président de notre pauvre République entre 1974 et 1981. Que reste-t-il ? Rien. Peut-être la photo jaunie, dans des collections anciennes, de Giscard invitant les éboueurs du quartier à partager son petit-déjeuner de l’Élysée. Tout le reste n’aura servi à rien, tout le reste n’est déjà plus qu’un infime tas de poussière sur les étagères du passé.

Si je vous offre sans rechigner le morceau de bravoure qui suit, c’est parce qu’il éclaire un pan de notre ténébreuse psyché. Pourquoi le mal ? Pourquoi la tuerie ? Pourquoi ces plaisirs si malsains ? Je n’en sais rien. Mais sous couvert de la grotesque personne de Giscard, cette interrogation lancinante m’arrache un sourire. J’espère qu’il en sera de même pour vous.

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Entretien paru dans Le Figaro du 3 novembre 20013

INTERVIEW – Poil ou plume, chasses présidentielles ou safaris privés, l’ancien président de la République a toujours revendiqué sa passion pour la chasse.

LE FIGARO. – Que signifiela chasse pour vous?

Valéry GISCARD D’ESTAING. – La chasse a été la première activité de l’homme. En France, c’était à l’origine un privilège féodal, qui a été aboli à la Révolution. Depuis, le nombre de chasseurs se compte par millions, c’est un sport national bien plus étendu que le foot. Une activité profondément ancrée dans l’humanité, un vaste monde.

Quelles sont vos chasses à vous?

Elles ont été diverses. J’ai d’abord eu le privilège de participer aux chasses présidentielles, à Rambouillet, à Chambord et à Marly. Le général de Gaulle ne chassait pas, mais, par tradition, il participait à la dernière battue, et j’en ai suivi quelques-unes avec lui.

J’ai aussi toujours chassé avec des amis, en France, pour le plaisir. Je continue d’ailleurs : je ne sais pas pourquoi on a écrit que je n’ai pas renouvelé mon permis de chasse, c’est inexact. Je traque des petits animaux, des perdreaux, des faisans. Je regrette d’ailleurs que les perdreaux gris, qui étaient par excellence le gibier français, aient disparu, à cause des pesticides. Je chasse parfois le cerf, animal emblématique dans tous les pays d’Europe. On doit pour cela attendre la saison du brame, sinon ils se terrent et on ne les voit pas. Si l’on veut rencontrer de grands cerfs, il faut se rendre dans les pays de l’Est, comme la Pologne, ce que j’ai fait régulièrement. Pour les grands animaux comme le buffle, l’éléphant ou les grandes antilopes, je suis beaucoup allé en Afrique, au Cameroun, au Gabon, au Kenya, en Tanzanie, dans les anciennes colonies françaises et anglaises. Mais j’ai cessé un jour, car ma fille, lorsqu’elle était petite, me le reprochait.

Quel plaisir de poursuivre ainsi un animal?

Chasser est un sport, on peut marcher des dizaines de kilomètres en pistant un animal. Mais le vrai plaisir est celui procuré par la nature. La chasse est souvent une solitude, et on se retrouve parfois seul face à la forêt. En Afrique, j’ai vu la planète telle qu’elle devait être depuis les origines. C’est vrai que le chasseur est dans une relation étrange avec les animaux : on ne tue plus pour la nourriture, l’industrie s’en charge désormais. Alors quand un grand animal tombe, on éprouve une sensation de nostalgie, une émotion triste. Tous les chasseurs connaissent ce sentiment curieux.

Vous avez tous les «anti»contre vous désormais.

L’espèce humaine s’urbanise de plus en plus, elle ne comprend plus la chasse. Nous sommes dans un monde où les «anti» font beaucoup de bruit, même s’ils ne représentent pas grand-chose. J’ai tout de même l’impression que les jeunes de la campagne continuent d’aimer et de pratiquer la chasse.

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Ci-dessous le lien de l’article :

http://www.lefigaro.fr/culture/2013/11/03/03004-20131103ARTFIG00028-valery-giscard-d-estaing-la-chasse-est-souvent-une-solitude.php?m_i=SfVSkXuiONQhJw10LxLszEl4WacUfSfkFAgfRIo0bZOuxfISl

Algues vertes et grands journalistes

Il est grand temps de parler d’Inès Léraud, que je connais assez pour dire qu’elle est formidable, est journaliste. Installée en Bretagne pendant des années, elle a publié une BD qui (a) fait fureur,  Algues vertes (l’histoire interdite), parue aux éditions Delcourt. Avec le dessinateur Pierre van Hove, qui donne au texte une force supplémentaire.

Bien entendu, c’est le récit de cinquante ans de mensonges d’État, dont tous les représentants ont nié l’évidence : l’élevage industriel et concentrationnaire est le responsable de ces amas d’algues côtières qui, en se décomposant sur le rivage, polluent, menacent et tuent.

Inès est désormais tricarde en Bretagne, où l’agriculture intensive et l’industrie alimentaire liée sont la loi. Mais elles ne sont pas seules. Que feraient-elles sans le soutien des grands médias régionaux ? L’exemple du Télégramme illustre à la perfection la porosité extrême entre intérêts économiques, médiatiques, politiques. Ce quotidien, basé à Morlaix, est une institution dirigée par Hubert Coudurier, et c’est justement de lui que l’on va donner des nouvelles.

Un petit montage filmé, sur YouTube, permet de comprendre bien des choses qu’on ne lira jamais sur le journal (2). Le 11 juin, Coudurier invite Thierry Burlot sur la chaîne du Télégramme, Tébeo. Qui est Burlot ? Le vice-président de la région Bretagne, ancien socialo devenu proche de Le Drian, ministre de Macron. Il est en charge des questions d’environnement et préside même l’Office français de la biodiversité.

Que vont pouvoir se dire ces puissants ? Coudurier attaque bille en tête : « Vous n’avez pas le sentiment que les questions d’environnement sont devenues taboues, qu’on ne peut plus rien dire ? ». C’est un poil obscur, mais Coudurier précise en citant la BD d’Inès, présentée comme « très polémique », avec « des relents complotistes ». Et pour finir, se moque ouvertement de celle qui, selon lui, présenterait les « dîners celtiques » comme autant de rendez-vous de « groupes de pression », alors qu’il ne s’agirait que de « dîners amicaux ».

Avant de poursuivre, que sont donc ces repas d’amis, sur le modèle de ceux du Siècle à Paris ? Eh bien, les Bretons « qui comptent », en toute innocence bien sûr, se retrouvent depuis 2007 pour ripailler. Le premier dîner a eu lieu chez Vincent Bolloré, Breton sémillant qu’on ne présente plus. Et les autres – cinq fois par an – ont lieu souvent chez Fauchon, à Paris, haut-lieu de la misère sociale. Sont présents des patrons, des politiques – François de Rugy a son rond de serviette, Le Drian en est -, des journalistes en vue, dont Coudurier, des « syndicalistes » de la FNSEA.

Que répond Burlot ? Au premier abord, ce garçon est désopilant. Moins à la réflexion, car il affirme que les algues vertes sont, pour les écologistes, du « pain bénit ». Il ne faudrait pas pousser ce fantaisiste pour énoncer qu’ils en sont les vrais responsables. On verra comment le même se ridiculise en niant l’existence de pressions du lobby agro-industriel, puis se ravisant le lendemain, reconnaîtra qu’elles existent, mais qu’évidemment, en chevalier blanc de l’intérêt public, il n’y a pas cédé.

Difficile de comprendre, dans ces conditions, pourquoi le collectif de journalistes Kelaouiñ (kelaouin@protonmail.com) a réuni la signature de 500 journalistes, dont plus de 200 en Bretagne, à l’appui d’un texte adressé à Loïg Chesnais-Girard, président de la région (3). On y lit : « La lettre que vous avez sous les yeux est l’expression spontanée et déterminée de journalistes qui s’organisent pour faire la lumière sur toutes les zones d’ombre qui entourent l’agro-industrie bretonne, et contourner les murs qui barrent l’information des citoyens. Cette initiative a reçu le soutien enthousiaste de confrères et consœurs, de Bretagne et d’ailleurs, qui y ont apposé leur signature. D’autres n’ont pu le faire, craignant pour leur emploi. Une autocensure qui témoigne d’une loi du silence que nous ne pouvons plus tolérer ».

Est-ce assez clair, confrère Coudurier ?

(2) youtube.com/watch?v=y6_R80FQ4UI

(3) blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/250520/lettre-la-presidence-de-la-region-bretagne-pour-le-respect-de-la-liberte-dinformer-sur

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Ce brave ours qui arrose les fiers Ariégeois

C’est cocasse, car c’est à la fois un secret bien gardé, bien qu’il soit de polichinelle pour ceux qui suivent le dossier. L’ours des Pyrénées est-il bien le responsable de toutes les attaques qui entraînent des indemnisations d’État ? Les associations Ferus (ferus.fr) et Pays de l’ours (paysdelours.com) révèlent l’existence d’un tour de passe-passe croquignolet (1).

Le 7 avril 2020, le préfet de la région Occitanie publie le bilan des « dommages d’ours sur le massif des Pyrénées françaises ». Le texte est net : « Au total, 1173 animaux et 36 ruches ont été imputés directement à l’ours ». Ce communiqué, public, est repris par la presse, mais pas celui du 15 mai, pour la raison simple qu’il reste dans les tiroirs de la préfecture.

Or le second est une copie (presque) conforme du premier, qu’il rectifie radicalement en notant : « C’est donc 562 animaux et 36 ruches qui ont été indemnisés lorsque l’ours est ou semble responsable du dommage ». Du simple au double. Et ce n’est pas tout. Cette fois, on écrit sans gêne ou presque : « De plus, 447 animaux de dossiers indéterminés ont été indemnisés suite à la prise en compte des éléments de contexte local ».

Contexte local ? Ferus et les autres ne l’expliquent pas, mais Charlie va tenter d’apporter sa contribution. Le texte préfectoral – le deuxième – livre ce qui pourrait bien être un indice de taille :

« Les départements des Pyrénées-Orientales, de l’Aude et des Pyrénées-Atlantiques restent peu ou pas concernés par les dommages liés à l’ours brun alors que 82% des dossiers du massif ont été réalisés dans le département de l’Ariège ».

Mazette, quel ours ! Alors qu’il est désormais présent, grâce à des naissances, d’un bout à l’autre du massif pyrénéen, l’animal ne commettrait ses méfaits que dans le seul département de l’Ariège, probablement pour ennuyer les gros durs de la gâchette locale (2), fortement soutenus par une classe politique locale que l’on qualifiera d’insolite et parfois distrayante.L’ours, cet ami des nécessiteux.

(1) ferus.fr/actualite/connaitrons-nous-un-jour-le-vrai-bilan-des-degats-dours-dans-les-pyrenees

(2) deux minutes hilarantes : youtube.com/watch?v=pPc7kaOu1ck

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Et si on se poussait un peu pour le Loup ?

C’est pas tous les jours dimanche. Le grand naturaliste drômois Roger Mathieu vient d’écrire « Les loups de France », livre accessible gratuitement (1). Évidemment, il est excellent. Parmi les nombreuses questions abordées – dont celles sur les conditions de son retour en France ou la possibilité d’attaques sur l’homme -, plusieurs ont trait à la cohabitation. Un loup adulte a besoin de 20 sangliers par an. Qu’il trouvera sous quantité de formes, depuis la marmotte, le lièvre, le castor, le renard, jusqu’aux délicieux cuissots de brebis, ce qui fâche – on le comprend sans peine – les éleveurs. Même si, comme le rappelle un proverbe géorgien cité par Mathieu, « le mouton a toujours eu peur du loup, mais c’est le berger qui l’a mangé ».

Il y aurait autour de 500 loups en France, peut-être 600. L’État, quels que soient ses représentants, entend limiter leur nombre et d’empêcher toute installation à l’ouest du Rhône. Les protecteurs pensent en termes de biodiversité, d’habitats favorables et de limitation des dégâts sur les animaux domestiques.

Tout le livre de Mathieu est raisonnable, qui n’écarte pas même la possibilité de tirs sur des loups problématiques. Mais nos maîtres s’en foutent et accordent des dérogations à tire larigot qui permettent de buter « légalement » une espèce pourtant protégée. Encore un mot sur les innombrables anomalies du système d’indemnisation des attaques, ce mystère français qui intrigue tant nos voisins européens. Visiblement, le Loup est aussi un bon gagneur.

(1) drive.google.com/file/d/1rQa_SIZt75ph2EMmuucd2qdM3MNWu1y8/view

Daniel Cordier in memoriam

Il vient de mourir à l’âge de 100 ans. J’aurais voulu que Daniel Cordier jamais ne nous quitte. En 2009, sur Planète sans visa, j’avais écrit cela sur ce chef-d’œuvre humain qu’est Alias Caracalla. Voici l’extrait :

Je suis en train de lire un récit fascinant, le mot n’est pas trop fort, bien que galvaudé. Il s’agit de Alias Caracalla, de Daniel Cordier (Gallimard). Je précise par précaution que si l’on n’a pas des lumières sur la période qui court de 1930 à 1945 – au moins -, sa lecture n’est pas aisée. Qui est Cordier ? Né en 1920, dans une famille bordelaise plutôt riche, il baigne dans une culture politique royaliste, antisémite, fasciste. Militant de l’Action Française, admirateur frénétique de Charles Maurras, il ne rêve que de détruire la République et d’en fusiller, éventuellement lui-même, les chefs.

Le 17 juin 1940, il écoute la radio dans la maison de Pau où il habite en compagnie de sa mère et de son beau-père, lui-même violemment maurassien. Les Allemands ont percé les défenses françaises, Paris est occupé, la débâcle est complète. À la radio, Pétain réclame ce 17 juin les conditions d’un armistice, véritable coup de poignard dans le dos des Anglais, jusqu’ici nos alliés. Cordier monte à sa chambre, et se met à pleurer, comme dans la comptine. Cet ultranationaliste, qui misait tant sur le Maréchal, le voit désormais pour ce qu’il est : un épouvantable traître. Et il s’embarque in extremis sur un rafiot qui quitte Bayonne au moment où les troupes nazies arrivent.

La seule chose que Cordier sait, c’est qu’il lui faut combattre ceux qu’il appelle sans façon les Boches. Sa valeur suprême s’appelle la France, la France éternelle. Le navire, finalement, ne gagne pas comme attendu l’Afrique du Nord, mais Londres. Cordier fait partie des deux ou trois cents (très) jeunes pionniers du mouvement gaulliste naissant. Vous avez bien lu : deux ou trois cents. Et le livre, déjà fort instructif, devient passionnant. Aussi étrange que cela paraisse, nombre des volontaires de ce périlleux An 1 de la résistance militaire anti-allemande sont de jeunes fascistes. Des ennemis de la République, qui s’indignent, comme Cordier lui-même, de toute allusion favorable à la gauche, de tout semblant d’accommodement avec la démocratie.

Je suis obligé de passer sur les événements. Cordier suit un entraînement militaire de très haut niveau, qui dure deux années, puis il est parachuté en France, où il devient le secrétaire particulier d’un homme qu’il ne connaîtra, dans la clandestinité, que sous le nom de Rex. Ce n’est qu’après la guerre que Cordier apprendra que Rex n’est autre que Jean Moulin, chef de la résistance en France, mort après sa capture par les Allemands. En 1942, quand il se met au service de Rex, Cordier est encore dans les vapeurs nationalistes et chauvines. Par extraordinaire – j’ignore s’il a tenu un journal, je sais qu’il a mené un travail acharné d’historien -, Cordier parvient à nous présenter ce temps sous la forme d’un éphéméride, jour après jour, donc, avec une infinité de détails et de dialogues. Ce n’est pas un vieil homme – Cordier va sur ses 90 ans – qui raconte, mais un jeune, qui vit. Et c’est pure merveille. Cordier se débarrasse peu à peu, couche après couche, sous nos yeux mêmes, de son bagage raciste et fasciste. Il devient un démocrate. Il devient un ennemi de la dictature. Il devient ce qu’il aurait eu tant de mal à être dans d’autres circonstances : un homme libre.

Voici une première nouvelle, prodigieuse, chargée de tous les espoirs du monde : il est possible de changer. De devenir meilleur. Plus généreux. Plus humain, et en profondeur. N’est-ce pas réellement magnifique ? Mais Cordier nous administre une autre leçon, aussi belle que terrible. Il est probable que la France de 1942 à 1944 – environ 40 millions d’habitants , ne comptait pas plus de 300 000 résistants, dont un certain nombre, disons inefficaces. Autrement dit, dans un pays vendu au pire du pire – le nazisme -, où l’on traquait les Juifs jusque dans les greniers avant de les envoyer vers la mort, grâce au concours empressé de nos flics et de nos gendarmes, la quasi-totalité de la population regardait ailleurs.

Regardait ailleurs ? Cela ne vous rappelle rien ? Chirac, oui Chirac avait déclaré au Sommet de Johannesbourg, en 2002 : « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs ». Et, ma foi, en cette occurrence en tout cas, n’avait-il pas raison ? Mutatis mutandis, je crois que la crise écologique nous place dans une situation qui rappelle, de loin certes, celle de juin 1940 à Londres. Il est inutile, sans intérêt, sans espoir de penser qu’il faut convaincre 64 millions de Français de changer de mode de vie. Chacun sait qu’il se passe quelque chose de fou, mais la plupart préfèrent s’occuper de leurs affaires personnelles. Et cela continuera.

Et cela continuera. La responsabilité qui repose sur les refusants, et qui ne sont pas encore des agissants n’en est que plus écrasante. Il faut tout endurer, serrer les dents, serrer les rangs, et préparer le moment où, enfin, peut-être, tout basculera. Si ce jour se produit jamais, il va de soi que les premiers à se lever, les premiers à dire un Non ferme et retentissant, seront aussi les oubliés de la fête. C’est une règle, une loi sociale qui ne se démentira pas. Ceux qui triompheront, si triomphe il y a finalement, seront les mêmes que ceux qui nous crachent au visage aujourd’hui. Car eux savent tout du fonctionnement réel du monde, alors que nous nous contentons de sa partie rêvée, enchanteresse, bouleversante et risquée.

Je vous le dis comme je le pense : les combattants de la vie sont seuls. Les véritables écologistes sont seuls par force, et le resteront, et n’auront jamais droit, dans le meilleur des cas, qu’à une poignée de mains entre deux portes. Et alors ? Oui, franchement, et alors ? Ceux qui se lèvent aujourd’hui et se lèveront demain le font et le feront parce qu’ils sont mûs par un mystérieux appel des profondeurs. Pourrions-nous faire autrement ? Serais-je capable de ne pas écrire ce que j’écris ici ou ailleurs ? Évidemment, non. Je ne mérite, vous ne méritez aucun avantage, pas le moindre remerciement. Vous êtes ? Alors soyez.

J’ajoute un dernier point tout provisoire. Nous sommes encore dans un moment d’accumulation des forces. Ce qui nous attend sera incomparablement plus difficile. Il faudra, un moment ou l’autre, mettre en jeu notre monde personnel, des équilibres chèrement payés, des situations, des bonheurs peut-être. Il est donc bien trop tôt pour dire qui fera partie de la petite bande de notre Londres à nous. De notre 18 juin à nous. Je serais bien stupide, pour ce qui me concerne, de prétendre que j’en serai. Dans ce domaine, comme dans l’amour, il faut des preuves. On verra donc. On verra bientôt. De ce point de vue, Copenhague n’a pas de sens particulier. Ou plutôt, si : cette conférence prouve qu’il nous faut suivre un autre chemin. Solitaire ? Nous n’avons pas le choix.

In memoriam Ursus arctos

Ce n’est qu’un petit hommage à une bête sauvage : l’ours. Dieu du ciel, on en a compté 52 dans le massif des Pyrénées, ce qui n’était pas arrivé depuis des dizaines d’années. Ainsi qu’on verra peut-être, ce n’est qu’un tout petit début, le combat continue (air connu). Il faudrait en effet 50 adultes reproducteurs, et une plus grande variabilité génétique, pour pouvoir enfin être sûr que la nouvelle population des Pyrénées est viable.

Il n’empêche ! 10 oursons sont nés en 2019 (chiffres 2020), ce qui mérite champagne au frais. Vous le savez – ou non -, mais sans les efforts colossaux de quelques allumés, on ne parlerait plus d’ours dans cette partie de notre monde. Je veux citer, car je l’ai connu – il en est d’autres, désolé – Roland Guichard. Avec l’aide d’une entreprise de vente par correspondance – la Maison de Valére -, il a inlassablement défendu la cause de l’ours dans les années 80, quand les derniers autochtones disparaissaient de France. D’autres ont pris le relais. Les célèbres duettistes Alain Reynes et François Arcangeli, auprès de qui nous avons tous une dette écologique et morale, et bien entendu les amis de Ferus, Jean-François Darmstaedter, Sabine Matraire, Sandrine Andrieux, Patrick Leyrissoux, mon cher Patrick Pappola.

Grâce à eux, grâce à d’autres – j’insiste -, la décision a été prise de réintroduire des ours venus de Slovénie à partir de 1996. Si l’on n’avait pas fait ainsi, il n’y aurait plus aucun ours dans les Pyrénées. Aucun ! L’histoire de l’ours se compte en millions d’années, et du temps où n’étions que des groupes épars, toujours inquiets, toujours aux aguets, jamais certains de la simple survie, l’ours régnait. Et il régnait partout, jusque dans les plaines. L’historien Michel Pastoureau en a tiré un livre merveilleux, Histoire d’un roi déchu (Seuil), que j’ai lu avec un grand bonheur. Aux temps historiques encore, l’ours était le roi des animaux et de la forêt chez nous.

Il était l’un des vrais dieux païens, avant que le christianisme ne s’impose. Et de quelle manière ! Il fallait en effet éradiquer des centaines de cultes rendus à l’animal, dont la toponymie garde encore quantité de traces. Et pour cela, le diaboliser. Je crois me souvenir – si je me trompe, mea culpa – qu’un concile a même été organisé pour transformer l’ours en belzébuth. Si ce travail, étendu sur des siècles, n’avait pas été entrepris, ce n’est évidemment pas ce roi de remplacement qu’est le lion qui serait notre monarque du sauvage, mais l’ours, bien entendu. Il le mérite.

Moi, je me dis : comment est-ce possible ? Comment des humains aussi minuscules que nos ancêtres ont pu chasser pareille merveille au point de la faire disparaître ? Ce serait bien le moment de clamer le droit immémorial des ours à vivre, respectés, dans un territoire qu’ils habit(ai)ent depuis bien plus longtemps que nous.