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C’est un jardin extraordinaire

On ne refuse pas un cadeau pareil. Et le fait qu’il me – nous – soit offert par Frédéric Wolff ajoute à mon bonheur. Pour ceux qui découvrent Planète sans visa, je précise que, si je n’ai jamais rencontré physiquement Frédéric, je le tiens pour un ami vrai. Comme il écrit merveilleusement bien, je lui ai laissé ma place ici plus d’une fois. Et je récidive donc avec ces mots consacrés au jardin, magnifiés par des photos que je trouve émouvantes.

Un seul problème, technique. Je vais vous mettre ci-après un document que, je l’espère, vous pourrez ouvrir en cliquant dessus. Et si ça ne marche pas, je tenterai autre chose. Amitiés à tous. Voici le doc : Ce qu’un jardin m’a dit.

La nature regagne ses droits (La Nouvelle-Zélande au Panthéon)

Ceci est un article que j’ai écrit pour Charlie, publié dans le numéro 1288. J’en suis spécialement heureux.

La fin du monde pour les adeptes de la raison courte. En Nouvelle-Zélande, un fleuve considéré comme sacré par les Maoris, vient de se voir accorder des droits réservés aux humains. Probablement le début d’une remise en cause planétaire de la toute-puissance d’Homo sapiens. Demain les animaux ? Demain les arbres ?

 

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C’est la révolution, et c’est pas tous les jours dimanche. Sur décision du Parlement, le fleuve néo-zélandais Whanganui – Te Awa Tupua en langue maori – est désormais une entité vivante, dont les droits sont les mêmes que ceux d’un humain. Deux avocats veilleront sur ses intérêts et pourront les défendre en tant que tels devant les tribunaux.

Le Whanganui et ses rives, jusqu’au Mont Tongariro, sont tenus pour sacrés par les Maoris, premiers habitants connus de l’île. Jacinta Ruru, professeur de droit, Maori elle-même, résume ainsi l’importance de l’affaire : « La manière dont interagissons avec le monde change, d’autant plus avec le changement climatique. Et cette idée de personnalité légale du fleuve place l’environnement à la fois devant, et au centre ».

On trouvera facilement des critiques de cette décision, des ricaneurs et même des indignés. Serait-on plongé dans une horrible régression animiste ? En ce cas, la tendance est lourde, car la Cour suprême de l’état de l’Uttarakhand, au nord de l’Inde, vient elle aussi d’accorder des droits, jusqu’ici réservés aux hommes, à un fleuve sacré, le Gange et à l’un de ses affluents, la Yamuna. De la même manière qu’en Nouvelle-Zélande, les juges ont désigné des responsables légaux, qui pourront défendre le droit à la vie de ces deux cours d’eau, parmi les plus pollués au monde. 500 millions d’Indiens vivent dans le bassin du Gange.

Où va-t-on ? Fort loin à coup sûr, vers un territoire encore inconnu. Verra-t-on naître, parallèlement à ces fracassantes nouveautés, une Déclaration universelle des devoirs de l’homme ? Dans tous les domaines de la vie, la science (re)met en cause ce qu’on croyait acquis pour l’éternité : l’irréductible singularité du genre humain. Et c’est particulièrement vrai en éthologie, qui démontre chaque jour un peu plus à quel point les animaux nous ressemblent.

Un Pascal Picq, paléoanthropologue réputé, s’interroge depuis plus de vingt ans sur ce que serait le « propre de l’homme », n’hésitant pas, depuis cette époque, à envisager d’accorder des droits humains aux grands singes, présentés comme des frères. Plus près de nous, l’éthologue néerlandais Frans de Waal se pose les mêmes questions, et y répond avec plus d’audace encore. Dans son dernier livre en Français, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? (Les liens qui libèrent, 2016), il constate la consternante pauvreté du regard que nous portons sur les bêtes.

Ce qui saute aux yeux de grands savants comme Waal, c’est que ces dernières sont intelligentes. L’animal est capable d’utiliser des outils, d’apprendre le langage des signes, de lire des symboles, de distinguer les couleurs et les matières. Mieux encore, il éprouve des sentiments qu’on pensait exclusivement humains, comme l’empathie, et peut mobiliser parfois une mémoire plus puissante que celle du mieux doté des hommes. On ne parle pas là de tous les animaux, évidemment. Mais ces merveilles ne sont pas réservées aux seuls Chimpanzés ou Bonobos. Même si ces derniers ont démontré de prodigieuses capacités à pacifier les relations entre individus par le sexe.

Ainsi, la pie se reconnaît dans un miroir. Le poulpe déplace des coquilles de noix de coco pour se cacher au-dedans. Le crocodile assemble des branchages pour mieux piéger des proies. Le corbeau utilise une branchette pour s’emparer de chenilles coincées dans l’écorce d’un arbre.

Et justement, l’arbre. De nouvelles connaissances sont en train de bouleverser une relation qu’on croyait immobile entre eux et nous. Le livre du forestier Peter Wohleben, La vie secrète des arbres (publié en France par Les Arènes), fait un tabac en Allemagne, où il se rapproche du million d’exemplaires vendus. Et il est d’ores et déjà traduit en 32 langues. Or que nous raconte-t-il, sur la base d’études scientifiques concordantes ? Que les arbres parlent, à leur manière bien sûr. Qu’ils ont des échanges chimiques avec ceux qui les entourent. Qu’ils souffrent, qu’ils se soignent et se chérissent. Qu’ils préfèrent une vie familiale à l’horrible solitude que leurs imposent les forestiers productivistes. Mais avant tout, ils sont lents. Et comme nous vouons un culte imbécile et suicidaire à la vitesse, comment pourrions-nous comprendre leur être ? Demain, des droits pour les arbres et les forêts ?

Mais revenons-en aux rivières. Les Grecs anciens, qui n’étaient pas nécessairement plus cons que nous, avaient fait des fleuves et des rivières des dieux, les Potamoi. Hésiode, dans sa Théogonie d’il y a 2700 ans, en dénombre 3 000, enfantés par Téthys et Océan, dont le Strymôn, le Méandre et l’Istros. Peut-être est-ce la bonne direction. Car si l’on considère comme sacrée une rivière, il devient criminel d’y jeter sa merde. La solution est là, sous nos yeux : il ne s’agit plus de dépolluer, mais de ne plus jamais polluer. Ce qui obligerait à penser des process industriels, commerciaux, domestiques nouveaux, dont les principes de base interdiraient tout rejet toxique dans un cours d’eau. Mais que diraient Veolia et Suez ? Et leurs si nombreux amis de la politique ?

Pierre Pfeffer est mort

Bien sûr, je vous souhaite le meilleur pour 2017. Ô combien. Votre présence ici m’est toujours un immense plaisir. Mais je ne peux oublier ce jour une affreuse nouvelle : Pierre Pfeffer est mort le 29 décembre 2016. C’était un grand zoologiste, et c’était un homme merveilleux. Parmi les souvenirs que j’emporte de lui, il y a le Pfeffer résistant antinazi, devenu sniper pour la raison qu’il tirait très bien. Et son premier voyage vers la Côte d’Ivoire, en bateau, qui le conduirait à vivre à l’africaine, avec une Africaine, et à chasser l’éléphant devenu fou à la demande des villageois. Il aimait tant l’Afrique ! L’Afrique, les Africains, les animaux. À mes yeux, sans l’ombre d’un doute, il demeure un personnage légendaire. Le voilà sur l’autre rive, suivant probablement la piste d’un animal inconnu des vivants. L’âme peut saigner. Elle saigne.

Ci-dessous, un entretien qu’il m’avait accordé au début de 2003.

 

 

« Sans l’éléphant, l’Afrique ne serait plus l’Afrique »

 

Pierre Pfeffer, l’un de nos plus grands zoologistes, est dans une colère noire. Cet admirable connaisseur de l’éléphant a reçu Terre Sauvage pour dénoncer les manoeuvres et manigances qui ont permis la reprise partielle du commerce de l’ivoire. Et pour clamer ce qu’il considère comme une évidence : l’éléphant est une chance, une chance pour l’Afrique, mais aussi pour les Africains.

 

Terre Sauvage : Pierre Pfeffer, votre premier souvenir d’un éléphant ?

 

Pierre Pfeffer : J’ai découvert l’Afrique avant d’être scientifique. Après un passage dans la Résistance, je suis resté quelque temps dans l’armée, et puis je l’ai quittée. Parmi mes copains de l’époque, il y a avait un Ivoirien, et un jour, il m’a dit : « viens donc en Afrique ! ». Depuis tout gosse, j’avais la passion de la nature et des animaux, et j’ai décidé de m’embarquer.

 

Terre Sauvage : Vous voulez dire au sens propre ?

 

P.P : C’est cela. J’ai travaillé sur un bateau pour payer mon voyage. J’étais en quatrième classe et je servais au bar des troisièmes. Nous étions en 1950, et je me suis retrouvé dans un village de l’ouest du pays, en pleine forêt. J’ai vécu comme cela environ dix-huit mois, en passant de village en village. Je chassais…

 

TS : Vous chassiez ?

 

PP : Je chassais, oui. Comme les Africains n’avaient pas le droit de posséder un fusil, ils me demandaient de chasser pour eux, surtout des antilopes et des buffles, un peu ce qu’ils voulaient. Je vivais avec eux, c’était vraiment très sympa, j’ai beaucoup aimé. Mais au bout d’un certain temps, je me suis dit, moi qui adorais les animaux, que je n’allais pas passer ma vie à tirer sur eux. Alors, je suis retourné en France reprendre mes études.

 

TS : Après avoir rencontré l’éléphant ?

 

P.P : Oui, mais pour dire la vérité, je l’ai mal vu et j’ai été un peu déçu. En 1950, il y avait encore autour de 16 millions d’hectares de forêt en Côte d’Ivoire, contre moins d’un million aujourd’hui. Dans ces villages de forêt où je vivais, l’éléphant était à la fois un animal que l’on craignait et un animal qu’on voulait s’approprier, pour sa viande. La toute première fois, mon guide a crié : « Éléphant, éléphant ! ». Mais moi, je ne voyais rien du tout, rien. Alors le pisteur est passé derrière moi, a pris ma tête dans ses mains, et l’a orientée vers le haut, un peu comme un phare (rires). Je regardais trop bas, au niveau d’un être humain ! Ce que j’ai vu, c’était un peu de peau grise et un oeil qui regardait. L’éléphant, pour moi, au début, c’était cela : des fragments, des morceaux de peau grise à travers les feuilles et les branches. J’étais très étonné de voir la façon dont ils se déplaçaient, dans un silence total. Vous étiez là, à cinq ou six mètres d’un ou plusieurs éléphants, et puis d’un coup plus rien ! Ils étaient partis, dans un silence total, comme des fantômes.

 

» Des années plus tard, je me suis réellement intéressé aux éléphants dans le nord de la République centrafricaine, où il y en avait énormément. On en en voyait partout, et comme c’était dans des zones qui mêlaient forêt et savane, on pouvait les observer facilement et longuement. Et dans ces conditions, on ne peut qu’être stupéfait par leurs comportements. Osons le mot : il y a d’étonnantes similitudes avec notre espèce. Dans leurs mimiques, dans l’intensité de leurs communications entre eux. Ils se parlent tout le temps, ils sont en contact permanent, notamment par le barrissement. Et il faut voir la façon dont ils s’occupent de leurs jeunes ! Les femelles les entourent, les aident à marcher, les protègent immédiatement et collectivement en cas de danger.Vraiment, c’est étonnant !

» En 1970, quand a explosé cette demande d’ivoire dans le monde, on a commencé à voir partout en Afrique des éléphants blessés, qui clopinaient. Je me souviens d’un groupe, d’une file d’éléphants guidés par une grande femelle, qui marchaient tout doucement et qui s’arrêtaient interminablement toutes les quelques dizaines de mètres. Quand la femelle est arrivée vers nous, j’ai vu qu’elle avait une énorme plaie à l’épaule, qui saignait, comme un trou ! On voyait sur les chemins des éléphanteaux orphelins, des cadavres avec des défenses enlevées. Je me suis dit : non, c’est impossible. C’est à ce moment-là que j’ai lancé mon combat en faveur des éléphants. Comment détruire une espèce pareille pour fabriquer des babioles qui finiront dans un tiroir ?

 

TS : Pendant près de vint ans, le massacre des éléphants s’est poursuivi, jusqu’à menacer l’espèce. On a parlé, je crois, de deux millions d’éléphants tués. Et puis en 1989, au cours d’une conférence internationale qui s’est tenue à Lausanne, et où vous avez joué un rôle de premier plan, le commerce de l’ivoire a été interdit. Quelle victoire !

 

P.P : En effet, mais je voudrais insister sur l’engagement de mes amis africains. Sur les 30 pays africains représentés à Lausanne, 26 ont voté pour l’arrêt du commerce, et un 27ème, le Gabon, s’est rallié trois semaines plus tard. Mais c’était avant que les Japonais et les Zimbabwéens n’imposent le vote secret. Avant que ne commencent les tractations de couloir et les arrangements.

 

TS : Que voulez-vous dire ?

 

P.P : En 1992 comme en 1994, au cours des deux conférences successives de la Cites (voir encadré), les Africains sont parvenus à empêcher la reprise du commerce de l’ivoire, malgré les pressions. Mais au cours de la conférence d’Harare de 1996, au Zimbabwe, les magouilles, pour parler clairement, ont commencé. Et elles ont conduit à la réouverture, soi-disant à titre expérimental, du commerce de l’ivoire. Qui se traduit depuis par la mise à mort de plusieurs milliers d’éléphants chaque année et de véritables guerres locales menées par des braconniers puissamment armés, qui tuent de nombreux gardes. Et ces magouilles n’ont plus cessé depuis, comme on l’a vu en novembre 2002, à Santiago du Chili, au cours de la dernière conférence de la Cites.

 

TS : Que s’est-il passé ?

 

P.P : On a autorisé trois pays, le Botswana, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe à exporter leurs stocks d’ivoire, constitués, officiellement du moins, sur des animaux morts de maladie ou au cours d’opérations antibraconnage. On parle à chaque fois d’une vente unique et sans lendemain, mais fort curieusement, les stocks se renouvellent sans cesse, et on peut parier qu’à la prochaine conférence internationale, on aura encore un « stock unique » d’ivoire à écouler. On parle beaucoup de protection des éléphants, mais la protection passe toujours au second plan. On sait depuis 1840 au moins que le le commerce de l’ivoire se traduit toujours par le déclin de l’éléphant. Dès que le commerce s’arrête, les populations augmentent, dès qu’il reprend, les populations déclinent. On le sait ! A la moindre incitation, le braconnage reprend. Et c’est ce qui se passe en ce moment en Afrique.

 

T.S : Mais pourquoi laisse-t-on faire, dans ce cas ?

 

P.P : Pour des raisons purement politiques. On assiste dans les conférences internationales à des marchandages du genre : si vous ne nous embêtez pas sur le thon ou la baleine, alors, on ne vous embêtera pas sur le guépard ou la panthère. Il se trouve que l’Afrique du Sud est aussi riche à elle seule que le reste de l’Afrique subsaharienne, et politiquement, c’est un pays d’une importance décisive. Tout le monde veut avoir de bonnes relations avec elle ! Les États-Unis ont fait une pression incroyable pour empêcher la conférence de Santiago d’adopter la proposition du Kenya et de l’Inde de maintenir une interdiction totale du commerce de l’ivoire. Je ne veux pas donner de nom, mais un haut responsable américain a pris son téléphone et appelé plusieurs gouvernements d’Europe – leurs délégués à la Cites – pour leur dire : surtout, ne soutenez pas cette position ! Or j’ai très bien connu ce monsieur en Afrique, où il s’occupait d’éléphants et luttait avec des moyens très durs contre le braconnage. Figurez-vous qu’il a tué des Africains ! Dès qu’ils entraient dans la zone d’un parc national, ceux qu’il appelait des braconniers, mais qui n’étaient la plupart du temps que des pêcheurs qui venaient là de toute éternité, étaient tués ! Avant la Cites, je lui ai envoyé un mel pour lui dire : franchement, ce n’était pas la peine de tuer de pauvres Africains pour ensuite réclamer la reprise du commerce de l’ivoire. Bien entendu, il ne m’a pas répondu.

 

TS : Mais c’est épouvantable !

 

P.P : Oui. Je suis conseiller scientifique d’une fondation pour la protection de la faune sauvage en Tanzanie, dont le président n’est autre que M. Giscard d’Estaing, et les deux co-présidents George Bush père et l’actuel président de la Tanzanie. Vous vous doutez bien que nous avons tout tenté pour sensibiliser George Bush père à la question de l’ivoire. Eh bien, dans la délégation américaine à Santiago, en tant qu’éminence grise, il y avait un monsieur dont je tairai également le nom, et qui est très proche de M. Bush, C’est un grand chasseur, qui va régulièrement au Botswana et en Afrique du Sud. L’été dernier, il a été vu là-bas avec le général Schwarzkopf, l’ancien chef d’état-major de la Guerre du Golfe, et ils ont tiré chacun un lion ! Évidemment, il a soutenu à fond la position sud-africaine : or il ne pouvait pas ignorer les conséquences d’une éventuelle reprise du commerce de l’ivoire.

 

TS : La position américaine a-t-elle été décisive ?

 

P.P : En tout cas, très importante. Un délégué africain m’a dit à propos d’un autre délégué africain qui avait eu une attitude curieuse à Santiago : « Mais comment, vous ne savez pas ? Il est invité chaque année chez les Américains, par le Safari Club International ! ». Et il faudrait parler également du Japon, qui est le seul pays à pouvoir importer légalement les stocks d’ivoire africain, et qui est donc le grand bénéficiaire de la reprise partielle du commerce. Des amis africains m’ont expliqué le sens de certains votes par le fait, entre autres, que le Japon avait payé le déplacement de délégations africaines ! Pour vous dire la vérité, le secrétariat de la Cites, à l’exception d’une personne, me semble acquis aux marchands d’ivoire.

 

T.S : Le secrétariat de la Cites, cette institution internationale chargée de la protection de la faune et de la flore mondiales ?

 

P.P : C’est ainsi ! Le secrétariat avait naguère institué un système par lequel les marchands d’ivoire versaient un pourcentage – « contribution proportionnelle aux quantités d’ivoire importées », je cite ! – à la Cites. C’est comme si les médecins des hôpitaux passaient un accord avec les Pompes funèbres et touchaient un pourcentage en fonction du nombre de cadavres !

 

T.S : En ce cas, l’Europe n’aurait-elle pas dû et pu jouer un rôle de contrepoids ?

 

P.P : L’été dernier, j’ai eu la stupéfaction de découvrir que la France, qui avait joué un rôle essentiel dans l’interdiction du commerce de l’ivoire en 1989, allait soutenir la position sud-africaine. Elle a fini par changer d’avis in extremis, à la suite notamment de différentes interventions, mais au cours d’une réunion au ministère de l’Ecologie à Paris, l’une de ses responsables m’a servi toutes sortes de lieux communs du genre : M. Pfeffer, il y a 720 millions d’Africains dans l’Afrique subsaharienne, vous pensez bien qu’il n’y a plus de place pour les éléphants, etc. J’ai répondu : mais en ce cas, il n’y a plus de place pour le reste non plus, et je ne vois pas ce que nous faisons tous là !

 

T.S : En effet. Mais que répondez-vous sur le fond du dossier ?

 

P.P : Je suis prêt à emmener qui veut dans des zones où il y a à l’évidence de la place pour les éléphants, mais d’où ils ont disparu après avoir été massacrés. Et ils n’ont été remplacés ni par des éleveurs, ni par des cultivateurs. A la fin des années 60, il y avait 2 500 000 éléphants dans toute l’Afrique. Peut-être n’y a-t-il plus la place pour autant d’animaux aujourd’hui, mais il pourrait, c’est sûr, y en avoir 1 500 000. Or, il n’en reste selon mes propres estimations qu’entre 320 et 340 000. Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je précise que je n’ai rien contre le fait que les Africains tuent des éléphants pour les manger. D’ailleurs, les massacres des années 70 ont fait perdre énormément aux populations d’Afrique. En République centrafricaine, on estimait à 120 000 le nombre d’éléphants il y a trente ans. Une étude avait montré qu’il arrivait sur le marché de Bangui, chaque année, l’équivalent de 500 éléphants, 4 000 bufles et 200 000 antilopes. C’était une ressource en viande régulière et très importante. Mais elle a été perdue, car il ne reste sans doute que 8 000 éléphants. Le ministre des Eaux et Forêts, dans une interview à la radio, a reconnu que le pays, en sacrifiant ses éléphants, avait perdu l’équivalent de 175 000 têtes de bétail. On pourrait, avec 1 500 000 éléphants, en prélever 3% chaque année sans problème, ce qui offrirait des milliers de tonnes de viande aux populations locales. N’oubliez pas, de toute façon, que partout où la pluviosité dépasse 900 mm, la mouche tsétsé empêche l’élevage. Dans ces savanes et forêts humides, seule la faune sauvage, immunisée, peut vivre, et le massacre des éléphants a été et reste une absurdité, y compris sur le plan économique !

 

T.S Vous prenez tout le monde à contrepied. Ce que vous dites, c’est que loin d’être un handicap ou une gêne, les éléphants seraient donc une aide précieuse pour les populations africaines ?

 

P.P : Et comment ! C’est un producteur de viande formidable : il mange tout. Des branches, des écorces, des racines, et il n’a pas besoin de pâturages, comme le bétail. Il s’adapte à tous le milieux, des confins du désert jusqu’au coeur de la forêt humide. Il n’a pas de maladies, en tout cas pas d’épizooties, et il a une vigueur extraordinaire. On parle beaucoup de conflits avec les paysans, mais je vais vous dire : en général, en cas de problème avec des éléphants, il suffit d’en tuer un pour que les autres ne reviennent pas avant au moins un an. Au Gabon, on a fait une étude sur la responsabilité des animaux dans les dégâts aux cultures. Eh bien, l’éléphant ne vient qu’en cinquième place ! Le premier, c’est l’aulacode, ce rongeur que les Africains appellent agouti. Il est vrai qu’un dégât d’éléphant, c’est spectaculaire : quand il s’en prend à un bananier, ça se voit. Les aulacodes se contentent de grignoter, mais ils sont beaucoup plus nombreux. 50% des dégâts dans les plantations sont de leur fait. Le fait d’animaux dont on ne parle jamais et qu’on ne connaît même pas !

 

T.S : Un dernier mot : que faut-il faire ?

 

P.P : Mais à la limite, rien ! Dès qu’on commence à ficher la paix à l’éléphant, l’accroissement de sa population atteint de 5 à 7% par an. Pour sauver un animal comme le rhinocéros, il faut se donner beaucoup de mal, mais pour l’éléphant, non. Il n’y a même pas besoin de volonté politique : il suffit, il suffirait d’arrêter le commerce de l’ivoire. Mais en attendant, on est en train de piller et de détruire une ressource africaine absolument exceptionnelle. L’éléphant disparu, l’Afrique ne serait plus l’Afrique.

Un film sur le Loup recommandé par Jean-François Noblet

J’ai le sentiment assez clair qu’il faut aller voir le film dont mon ami Jean-François Noblet nous parle ci-dessous. Pour ma part, j’irai sans faute.

 La vallée des loups

Publié par Jean-François Noblet le samedi 17 décembre 2016

Jean François Noblet www.noblet .me

La vallée des loups, un film formidable

Mon ami Jean Michel Bertrand nous avait déjà régalés avec son précédent film « Vertige d’une rencontre » qui racontait son admiration des aigles royaux.

Naturaliste accompli, parfaitement intégré dans les montagnes alpines où il est né, « Milou » pour les intimes, avait le rêve de filmer des loups sauvages dans sa vallée d’enfance. Il raconte dans le film « La vallée des loups » sa longue quête, les innombrables nuits d’affûts par tous les temps et il nous montre, pour la première fois en France des images extraordinaires de vrais loups en liberté. Non pas des loups apprivoisés ou prisonniers d’un parc animalier  mais une meute et ses louveteaux acceptant une certaine promiscuité avec un naturaliste respectueux, discret et compétent.

Je ne vous raconterai rien des détails de l’histoire pour vous laisser le plaisir de la découverte mais j’affirme que ce film est un chef d’œuvre qui fera date dans l’histoire de la protection de la nature. En effet les nombreuses scènes d’animaux sauvages filmés sont d’une qualité exceptionnelle : cadrage impeccable, lumière d’enfer et comportements rarement observés. On sent là l’amour immense de l’auteur pour toutes les formes de vie.

De multiples pointes d’humour et un commentaire pris sur le vif enregistré par Milou lui-même, sobre et profond à la fois nous démontre qu’il est possible de faire partager autrement la passion pour la nature et le respect du sauvage.

C’est là que réside l’intérêt majeur de ce film. Il montre comment les naturalistes ressentent intimement leur place au milieu du monde vivant, les émotions de rencontres avec des animaux libres sur le terrain et il nous fait partager ce bonheur. On est loin des explications scientifiques moralisatrices ou des interviews de personnalités reconnues voulant nous convaincre. Non Milou renverse, à lui tout seul, toutes les bêtises et les rumeurs qui circulent sur le loup, par la beauté des images et la sincérité d’un homme du pays.

Courrez voir ce film et emmenez y vos enfants. Ce sera la plus formidable manière de démarrer la nouvelle année pour que nous puissions espérer sauver enfin la nature et tolérer la présence de quelques loups à nos côtés.

 

Être ou ne pas être écologiste

Voilà ce que j’ai écrit la semaine passée pour Charlie

Que personne ne bouge. On va enfin distinguer qui défend l’environnement et qui se bat pour l’écologie. La différence par les éoliennes, qui sont aussi des hachoirs, et le Loup, dont José Bové veut l’élimination. On y va, on y est.

Aujourd’hui, grand débat. Apportez vos chaussons. On va traiter d’une question qui n’a l’air de rien : qui est écologiste ? Ou plutôt, quelle est la différence entre un environnementaliste et un écologiste ? Pour l’environnementaliste, ainsi qu’il est écrit sur l’étiquette, ce qui compte est l’environnement, donc ce qui entoure. Il n’y a pas trop de soucis à se faire, car l’homme est comme par magie au centre. Il ne se préoccupe donc que de ce qui est devant ses yeux et à portée de bras, ce qui l’empêche de faire des cauchemars. Et l’écologiste lui, bien plus emmerdé que l’autre, doit considérer tout ce qui vit. L’homme existe, et sa place est éminente, mais tout ne saurait tourner autour de son nombril, aussi environnementalisé qu’il puisse être.

Prenons, si le cœur vous en dit, des exemples. L’Office fédéral de l’énergie suisse a mandaté la Station ornithologique de Sempach pour réaliser une étude sur le nombre d’oiseaux esquintés ou butés par les éoliennes, qui poussent partout par milliers. On a mis en place un radar calibré pour mesurer « l’intensité migratoire », on a recherché les victimes au pied des pales, et le résultat de cette première grande étude sur le sujet vient de tomber. C’est la merde. En moyenne, 20,7 oiseaux par éolienne et par an sont les victimes de collisions, soit le double de la valeur maximale jusqu’ici admise. Le site de l’étude était placé sur une colline, dans un paysage ouvert, et les oiseaux avaient a priori tout possibilité d’éviter les pales. Or des petits piafs comme les roitelets et les grives, les martinets et les colverts se sont ramassés, de nuit, sur les éoliennes. Multiplier par le nombre de pales glissant le long des mâts. En France, en Europe et dans le monde.

Un environnementaliste n’en aura pas grand-chose à battre, car il voit dans les éoliennes un progrès pour lui, menacé notamment par le dérèglement climatique. Dans son impeccable cohérence, il veut développer partout des énergies renouvelables, dont les éoliennes. Un écologiste constatera que, selon des estimations aussi solides qu’officielles, la moitié des oiseaux ont déjà disparu en France depuis une cinquantaine d’années, et que le devoir élémentaire d’un homme est tout simplement d’arrêter le massacre.

Dans ces conditions, et avant de lancer un programme géant qui se superpose au nucléaire, au pétrole, au gaz, à l’hydro-électricité et même au charbon, l’écologiste aura exigé sans être entendu par quiconque que les mâts éoliens garantissent absolument la sécurité des oiseaux et des chauve-souris. Et soient, dans le cas contraire, totalement prescrits. L’environnementaliste jugera ce point de vue réactionnaire au mieux, antihumain au pire, et les pales continueront à hacher menu les pinsons, les rouges-gorges et les tourterelles turques.

Mais prenons un autre exemple : le Loup. José Bové, représentant parfait des environnementalistes, souhaite qu’on abatte les loups qui osent s’aventurer en terre pastorale, car selon lui, l’animal sauvage est incompatible avec le berger à pipe et moustache. Son leitmotiv, maintes et maintes fois répété : « Il faut éliminer le Loup ». L’écologiste aura un point de vue tout autre. Le Loup, qui habite le territoire qu’on appelle la France depuis bien plus longtemps que l’homme, y a des droits. Certes pas tous les droits, mais assez pour qu’on tolère la présence de 300 loups, pour l’essentiel planqués dans les millions d’hectares de terres marginales abandonnés par la déprise agricole.

Duflot ou même Jadot, autres environnementalistes, se contrefoutent d’apprendre – le rapport Planète Vivante dont on a parlé ici – que 58% de tous les vertébrés ont disparu depuis 1970. S’y intéresseraient-ils qu’ils auraient de toute façon peur d’être accusés par leurs amis socialos d’être les candidats des fleurs et des petits oiseaux. Tout doit disparaître, et tout disparaîtra donc tant qu’il n’y aura pas des écologistes prêts à tout bloquer à la demande. Il est vrai que, présenté ainsi, c’est un poil déprimant. Mais nettement mois que les conneries environnementalistes qu’on entend du matin au soir, ici ou là.

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Un incroyable cadeau de Noël

Ça ressemble fort à un copinage, et c’en est un. J’avoue tout. J’aime l’homme qu’est Vincent Munier, mais j’admire aussi, et j’admirerais de toute façon le fabuleux photographe qu’il est. Il publie avec un autre photographe – l’excellent Laurent Ballesta – un coffret consacré au voyage que les deux hommes ont fait en Antarctique. Un coffret, et deux livres de photos. Côté Terre Adélie, les clichés de Vincent. Et côté Mer Adélie, ceux de Ballesta, qui s’est spécialisé depuis de longues années dans les photos sous les eaux, douces ou salées.

Le travail de Vincent défie le commentaire. Il montre, d’abord en noir et blanc, ensuite en couleurs, ce qu’on croit tous connaître. Les chaos de glace, le brouillard qui finit par effacer du regard la silhouette des manchots. Mais il y ajoute, sans qu’on comprenne par quel charme, l’impossible. La nuit, le rose, le bleuté, le blanc bien sûr. Je suis longtemps resté bouche bée devant un manchot saluant de ses deux bras écartés une vaste montagne de glace et de neige.

De son côté, Ballesta n’est nullement un faire-valoir de Munier. Il nous offre des images folles à lier, arrachées au monde sous-marin des bords de la banquise. Des phoques qui glissent sous la glace, des manchots qui dansent leur vie, des amas de cristaux de glace et jusqu’à cette boule géante à côté de laquelle le plongeur est une patte de mouche. Ce que c’est ? La partie immergée d’un iceberg. La seule chose pénible est le prix du coffret, 110 euros. C’est réellement très cher, mais c’est un puissant cadeau.

Adélie terre et mer, par Laurent Ballesta et Vincent Munier, éditions Kobalann et Paulsen, 110 euros, ou sur le site de Vincent : vincentmunier.com, puis shop.