Archives mensuelles : novembre 2007

Bienvenue à Aéroville

(Entre nous, pour lire ce qui suit, il faut du temps. Et davantage de compréhension pour mon cas que d’habitude. Je suis sincère, à vous de voir.)
Les gars, les filles, je suis à nouveau furieux, cela n’étonnera personne du côté de chez vous. Figurez-vous que je connais fort bien le 9-3, la Seine-Saint-Denis, car j’y ai vécu l’essentiel de ma vie. Et pas au Raincy, chez le député-maire Éric Raoult, dont je vous parlerai tantôt. Pas dans les rares beaux quartiers du département, non. Dans les désastreuses cités de ce territoire dévasté. Souvent dans des HLM. J’ai ainsi habité aux Bosquets, à Montfermeil, 5 rue Picasso. Dans le cours de ma première nuit là-bas, on a volé la Mobylette bleue, neuve, de mon ami Luc. Qu’il faillit pouvoir racheter le même jour, au marché noir, à son voleur. Moi, j’étais déjà parti travailler. J’étais apprenti chaudronnier, j’avais dix-sept ans. On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. « Nuit de juin ! Dix-sept ans ! On se laisse griser./La sève est du champagne et vous monte à la tête…/On divague, on se sent aux lèvres un baiser/Qui palpite là, comme une petite bête… »

J’ai aimé puissamment ces lieux maudits, et puis j’en suis parti. Mais j’y ai mené des années de politique active, à une époque où le parti communiste y comptait neuf députés sur neuf, et 27 maires sur 40 (de mémoire). J’étais l’adversaire décidé de ceux que j’appelais et nomme toujours des staliniens. Le temps a passé, les silhouettes se sont courbées, mais certains hommes sont encore là. Parmi eux, le député-maire de Tremblay, François Asensi, communiste dit refondateur.

En 1980, mais qui s’en souviendra jamais ?, le parti communiste a mené une campagne indigne contre l’immigration. Non qu’il n’y ait eu, dès cette époque, de très graves problèmes. Mais simplement parce que le parti communiste, essayant déjà de sauver son appareil municipal et ses ressources d’institution, avait alors choisi, clairement, de faire de l’immigré un bouc émissaire. Ne protestez pas avant d’avoir regardé les textes de 1980, cela vous évitera des erreurs. Le 28 octobre 1980, conférence de presse du parti à Aulnay-sous-bois (9-3), en présence de François Asensi, qui n’est à ce moment, le pauvre, que député-suppléant. Il introduit le propos de Pierre Thomas, maire d’Aulnay, et James Marson, maire de La Courneuve. Deux extraits du discours de Thomas. Le premier : « En 1975, les étrangers représentaient 14,5 % de la population totale du département, et 16 % en 1980 ». Le deuxième : « Sans pointer l’index sur les immigrés et sans penser le problème de l’immigration en termes de sécurité, force est de constater que le rapport préfectoral de 1979 établit que 28,7 % des délits sont le fait de cette population plongée dans l’état de misère matérielle et morale que j’ai dit ».

Brillant, non ? Je n’entends pas, je me répète, prétendre que la question était simple et univoque, car tel n’est pas le cas. Mais il est manifeste qu’en cette fin d’année 1980, le parti communiste avait deviné, grâce à ses 100 000 capteurs dispersés dans les banlieues ce qu’allait révéler l’affaire de Dreux, en 1983, puis l’épouvantable surprise des européennes de 1984. Je veux dire la percée de Le Pen, sur fond de crise sociale identitaire.

Et le parti communiste avait, en toute conscience, décidé de surfer sur la vague raciste et sécuritaire de ces années-là, sans se soucier des conséquences. Comme un adolescent attardé, il se croyait immortel. La conférence d’Aulnay n’était qu’un élément dans un ensemble voulu, lucide. En quelques mois, aujourd’hui recouverts sous la cendre des années, le parti communiste a en effet détruit au bulldozer un foyer pour immigrés en construction, à Vitry, fait la chasse aux caravanes de Gitans à Rosny-sous-Bois, dénoncé des vendeurs de shit arabes, publiquement et par leur nom, à Montigny. Dans cette dernière ville, le maire s’appelait Robert Hue. Oui, Bob Hue, rocker et pontife, héros plus tard de Frédéric Beigbeder et de la haute couture, le temps d’un carrousel.

Je suis long, je suis lent, certes. Mais c’est mon privilège. Où veux-je en venir ? Il est extraordinaire que le parti communiste jouisse à ce point de l’impunité politique. Car le drame des banlieues, auquel j’ajoute par force les émeutes récentes de Villiers-le-Bel, qui ne compte pourtant pas de grandes cités folles, ce drame est imputable aussi aux staliniens. Aussi. Je sais le rôle écrasant de la droite et de l’État, je le connais. Mais enfin, sans un consensus incluant le parti communiste, l’immigration des Trente Glorieuses n’aurait jamais eu cette forme-là. C’est bien parce que les communistes ont trouvé intérêt à créer des villes ouvrières, jugées inexpugables, qu’elles ont pu proliférer de la sorte. Et c’est quand l’immigration a paru menacer la stabilité de leur pouvoir et de leurs ressources financières qu’ils ont lancé leur si vaine et si scandaleuse campagne.

Il eût fallu, pour être crédible, lutter pied à pied, décennie après décennie, contre l’entassement, l’abomination urbanistique, l’isolement géographique organisé des ghettos, appuyé sur des transports publics misérables. Au lieu de quoi on a laissé faire. Au lieu de quoi on a encouragé la construction d’innombrables barres et tours odieuses. Qui dira jamais les arrangements entre amis ? Avec ces chers amis du BTP ? Qui dira jamais les besoins d’argent frais d’appareils de milliers de permanents, ce qui fut le cas pendant un demi-siècle au moins ? Qui paiera jamais pour les 3000, les 4000, le Chêne-Pointu, les Bosquets, la cité Karl Marx de Bobigny, les Beaudottes de Sevran, etc, etc, etc ?

Non, que personne n’ose me dire que le parti communiste n’a pas sa part de responsabilité dans ce qui est advenu. Certaines villes sont gérées par lui depuis bientôt soixante-dix ans, comme Bagnolet, et ce sont des enfers urbains. Montrez-nous les jardins, montrez-nous l’architecture au service des rencontres et du voisinage, montrez-nous la gaieté de centres-villes habitables ! Le bilan est innommable.

J’ai habité à Noisy-le-Grand en 1982, quand la ville était communiste. Le parti avait accompagné – en échange de quoi ? – la création d’un centre-ville posé sur une dalle de béton de 150 hectares, au-dessus d’anciens champs de betterave. L’espace existait pourtant, puisqu’il s’agissait d’une campagne. Mais la spéculation foncière, mais la spéculation immobilière : nous connaissons tous la ritournelle. J’y suis retourné plus d’une fois depuis que j’ai quitté la ville dix ans plus tard. L’ensemble est une honte qui jamais ne s’effacera. Avec des immeubles tartignoles signés Nunez ou Bofill, aux noms grotesques : Les Arènes de Picasso, Le Palacio d’Abraxas, le Théâtre. Mais c’est d’une tragédie qu’il s’agit. La plupart des immeubles sont devenus des ghettos ethniques : tel empli de Noirs d’Afrique; tel autre d’Asiatiques; celui-là d’Antillais; un quatrième d’Arabes. Entre autres.

Au sous-sol de la dalle, un centre commercial géant, Mont-d’Est, qui a déjà connu des bagarres fulgurantes, des meurtres, et qui connaîtra bien pire encore, je vous le prédis. Oui, qui paiera jamais la note politique de ce naufrage ?

Si j’ai commencé sur Asensi, archibureaucrate du parti communiste, c’est parce que je savais bien que je finirais sur lui. Maire de Tremblay-en-France, il vient d’avoir une énième idée de génie. Plutôt, il soutient de toutes ses forces une énième idée de génie : un projet de centre commercial de 100 000 m2, tout proche de l’aéroport de Roissy. Il faut connaître les lieux comme moi pour apprécier toute la portée de cette décision. Sur 10 hectares, il s’agit de créer, à partir d’un champ d’herbes folles, 143 boutiques, un hyper Auchan, des banques, etc. Le tout assaisonné par l’architecte de Portzamparc et le grand spécialiste Anibail-Rodamco, qui compte à son actif Le Forum des Halles, à Paris, et les Quatre Temps, à La Défense.

Voilà l’avenir auquel rêve Asensi pour la jeunesse du 9-3 : des avions, du kérosène, de pitoyables murs anti-bruit partout au-dessus; des magasins et l’aliénation généralisée au-dessous. Aéroville – c’est son vrai nom – mériterait, si nous en étions capables, une révolte foudroyante. Ô que vienne !

Le sage aurait-il mal au doigt ?

Vous ne vous en souvenez pas, et c’est très bien ainsi. Vous ne vous en souvenez pas, mais moi, si. J’ai consacré ici un article, début octobre, au professeur Belpomme (http://fabrice-nicolino.com). J’y prenais sa défense, au moment où il était attaqué, et je rapprochais son cas de celui du professeur Tubiana, qui continue à jouir de l’impunité sociale la plus complète.

Or, hier au soir, discussion au téléphone avec Éliane Patriarca, journaliste à Libération. Elle m’apprend qu’elle a écrit un article vif sur Belpomme, destiné au site internet de Libération (http://www.liberation.fr). Il a été mis en ligne le 8 novembre. Éliane m’apprend de même la manière concrète dont le professeur a présenté, devant les députés, son rapport d’enquête sur la pollution par le chlordécone aux Antilles françaises. Je n’en dis pas plus pour l’instant, mais je constate que Belpomme n’a pas jugé bon de seulement contacter le professeur Multigner, auteur d’études scientifiques sur les liens possibles entre santé publique et pesticides. Je ne suis pas exactement un naïf, en ce domaine du moins, et je sais à quel point ces questions sont biaisées par l’action de quantité d’intérêts, notamment industriels. Mon ami François Veillerette, du MDRGF, rappelle ainsi que Multigner a accepté de conduire des études en partie financées par l’UIPP, c’est-à-dire l’industrie des pesticides (http://www.mdrgf.org). Ce n’est pas rien, c’est tout sauf neutre.

Il n’empêche. Je ne suis pas en train de tourner casaque. Belpomme est bien la cible de tristes salopards, cachés derrière leurs sigles et paravents. Parce qu’il défend des idées écologistes. Et à partir, ce qui change tout, d’un poste médical reconnu. Mais cela ne suffit plus à expliquer les à-peu-près, les vraies faiblesses, les notables contradictions du personnage public qu’est devenu Dominique Belpomme. Ainsi, et je ne suis pas exagérément fier de moi, je n’ai rien dit en septembre, quand son rapport antillais a été rendu public, sur une bizarrerie. Je sais, je suis bien placé pour savoir que la pollution par le chlrodécone a touché plus gravement la Guadeloupe que la Martinique. Or Belpomme n’a fait qu’un très court séjour dans cette dernière, à l’invitation d’une association, sans seulement aller à Basse-Terre, où se concentre le drame.

Car, et c’est la seule explication de ma discrétion, drame il y a. Et scandale majeur, qui devrait ruiner d’un coup ce qui reste de carrière à messieurs Henri Nallet et Jean-Pierre Soisson, ci-devants ministres de l’Agriculture. Ces deux-là ont couvert de leurs signatures dérogatoires l’usage criminel du chlordécone entre 1990, date de son interdiction, et 1993, date de la fin de son utilisation tolérée. Je pensais en septembre, mais j’avais tort, que le cri poussé par Belpomme était plus important que ce qui me semblait alors un détail. Qu’il ne soit pas allé en Guadeloupe me paraissait dérisoire au regard de l’importance générale de l’affaire.

Je dois ajouter qu’en septembre toujours, j’ai reçu un appel téléphonique fort long d’une journaliste en poste en Martinique, Française de métropole comme on dit. Comme je ne sais la joindre, je m’interdis évidemment de donner son nom. Ce qui est certain, au vu des longs articles qu’elle a consacrés au passage de Belpomme, c’est qu’elle sait parfaitement de quoi elle parle. Et ce qu’elle m’avait confié, que j’ai fini par laisser de côté, bien à tort une nouvelle fois, ne plaide pas en faveur de la réputation de Belpomme. Considérez cela comme un euphémisme.

Eh bien ? Eh bien, je suis certain que notre combat commun peut et doit se mener en plein air, au bon air, sous le soleil si c’est possible. Rien ni personne ne me fera dire qu’il fait jour quand la nuit est déjà tombée. Et inversement. Je ne suis pas en train d’écrire que Belpomme est un bon à rien, encore moins un malfaisant. Je reproduirais alors la même erreur, symétrique, qu’en septembre.

Non, je clame seulement que nous cherchons des voies dans l’honnêteté. Et que nous nous trompons. Et que nous nous tromperons régulièrement. Belpomme mérite notre confiance tant qu’il mérite notre confiance, mais sûrement pas au-delà. Et s’il devait apparaître, demain, qu’il dessert plus qu’il n’aide notre cause, je n’hésiterai pas une seconde à l’écrire ici ou ailleurs. La bagarre générale, à laquelle j’ai tant participé, a le plus souvent opposé eux et nous. Je sais et je n’oublierai jamais qu’eux existent bel et bien, pour notre grand malheur. Mais je veux désormais rappeler, chaque fois qu’il sera nécessaire, qu’il y a aussi, ô combien, nous et nous. Je m’expliquerai davantage là-dessus, pardonnez mon absence apparente de clarté.

PS : Avec un peu de (mal)chance, compte tenu du fait que ma grippe semble s’être échappée par la fenêtre, je vous infligerai peut-être un second article plus tard aujourd’hui. Car mon intention, en ce début de matinée, n’était pas de vous parler de Belpomme. Mais de la banlieue. Et d’un département que je connais de l’intérieur, et depuis des lustres : la Seine Saint-Denis. Si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain.

Yves Salingue m’a sorti du lit

Hier, alors que je m’apprêtais à me coucher pour cause de grippe, vers 18 heures, un coup de fil. Ah, je reconnaîtrais la voix d’Yves Salingue entre mille autres ! Yves est un homme que j’apprécie tout spécialement. Qui est-il ? Un montagnard, un Pyrénéen longtemps exilé dans les brumeuses contrées du Nord, puis revenu à Toulouse, où il est ingénieur.

Je l’avais rencontré dans de vilaines circonstances, il y a plus de dix ans. Il avait écrit fiévreusement des notes magnifiques sur l’ours, et les avait confiées à Terre Sauvage, magazine auquel je collabore toujours. Et au cours d’un de ses passages à Paris, il était passé voir la rédaction, qui à cette époque se trouvait rue Christiani, près de Barbès. Même si je n’y suis strictement pour rien, je dois dire qu’il avait été mal traité, mal considéré, baladé. Les journalistes, la plupart des journalistes utilisent leurs sources d’inspiration comme autant de personnages inanimés. Ils réclament du temps, une mobilisation immédiate au nom de la cause sacrée de l’information, et puis disparaissent au premier carrefour. Bye !

Moi, j’avais conservé l’image d’un homme étonnant, proche vraiment du sauvage, et qui le racontait fort bien. Dix ans plus tard, découvrant La quête de l’ours, je suis tombé à la renverse. Il s’agit d’un livre, paru en 2005 aux éditions du Rouergue, et signé bien entendu par Yves. Il est superbe. Il est vrai. Il fait infiniment voyager dans ce continent inexploré qu’est l’intérieur de nous-mêmes. Son seul tort, c’est son prix de 36 euros, mais c’est une autre histoire.

Que raconte Yves dans ce livre ? Une passion complète pour l’ours. La grande part de sa vie aura été consacrée à cet animal, mais aussi à son territoire. Yves n’est pas de ces naturalistes qui oublient le monde et ses misères. Non pas. Petit-fils d’un berger de la Haute-Soule, Jean-Pierre, il est resté attaché par les fibres à ce monde aujourd’hui englouti. Jean-Pierre avait l’habitude de rencontrer l’ours, en estive, tout là-haut. L’ours guettait ses mouvements depuis un rocher blanc sur lequel il finissait par s’asseoir.

Le grand-père, appelait ce rocher le « fauteuil de l’ours ». Mais la situation n’avait pourtant rien d’idyllique. Une nuit, ce même ours a dévoré l’âne de Jean-Pierre, tandis qu’il dormait dans sa cabane de berger, et nul doute que ce dernier l’aurait tué sur place, s’il avait pu. Qui ne le comprendrait ? Yves, Yves Salingue n’est pas du genre à oublier les hommes et leur labeur, et je lui en suis gré, infiniment. La nature oui, bien sûr, mais les hommes et leur chant aussi.

Anyway, comme disent nos voisins, Yves n’a cessé de rêver des Pyrénées, où qu’il se soit trouvé au cours de sa vie. Au début, en 1971 exactement, il a fait un stage au Parc national des Pyrénées, qui devait changer le cours de sa vie. Car c’est à ce moment qu’il a découvert le Vallon, lieu aussi mystérieux et fantastique que la Terre du milieu chère au coeur des Hobbits. Le mieux est de laisser parler Yves, qui m’a accordé un bel entretien voici dix-huit mois (paru dans Terre Sauvage) : « J’ai fait tous les vallons de la vallée d’Aspe plusieurs fois. Mais celui-là, le Vallon, je l’ai parcouru au moins 200 fois. Il est sauvage, avec des barres rocheuses, des falaises. Le passage est si difficile qu’il faut être initié. Il y a un petit sentier qui monte tout au long avant de déboucher plus haut sur les pâturages et la cabane d’un berger. Le terminus, c’est la cabane, une cabane que j’ai plus souvent occupée que le berger. Soit on est ébloui par ce lieu, soit on ne l’aime pas. J’ai rencontré des naturalistes, des gardes du parc national qui n’aimaient pas ce vallon parce qu’ils le trouvaient austère, hostile. Quand ils s’y trouvaient, ils éprouvaient un sentiment de malaise, ressentant la nature comme écrasante, avec ces arbres immenses et noirs. Au printemps commence la saison des avalanches, il y a de la brume, beaucoup de courants d’air ».

Pas mal, n’est-ce pas ? Mais poursuivons avec le grand carnaval des animaux sauvages : « J’y ai personnellement observé l’isard, le sanglier, le chevreuil, le renard, la martre, le blaireau, la genette, l’écureuil, le grand tétras, le gypaète, le vautour, le faucon pèlerin, l’hermine, le pic noir, l’aigle, le grand duc, l’ours et même un autre animal, dans un vallon adjacent, dont nous parlerons une autre fois. Tous ces animaux, je les ai vus mener leur vie naturellement. Libres. Moi, je les imaginais vivre éternellement, sans que l’homme, avec ses fusils et ses chiens, ne vienne les importuner. Je sais que tous les lieux ne peuvent être comme celui-ci, mais je reste convaincu qu’il y a la place pour les deux. L’homme, et les vallons sauvages ».

Cette fois, y êtes-vous ? Il existe encore en France des merveilles cachées où la vie continue sans nous. Puis, avez-vous remarqué ? Yves parle d’un autre animal, sans le nommer. Je ne veux pas vous faire bisquer, mais je sais de quel animal il parle. Seulement, ce n’est pas à moi de le révéler. Sachez que la présence de cette bête n’est pas évoquée dans les manuels et les guides officiels. N’est-ce pas insupportablement agréable ?

Et maintenant, voici la première fois. La première rencontre entre l’ours et Yves. Dans le Vallon, bien entendu : « Le propre de cet animal, c’est qu’on ne le voit pas. J’ai toujours baigné dans cette atmosphère d’un animal invisible. Quantité de gens qui ont passé leur vie en montagne, des chasseurs, des forestiers, des randonneurs, ne l’ont jamais vu. Pour moi, tout a basculé en avril 1981. J’étais monté avec deux amis, Jean-Luc et André. On ne s’y attendait évidemment pas. L’ours est l’animal de la pluie, de la brume, de la nuit, mais nous l’avons vu à une heure de l’après-midi, au soleil, sur un névé. On mangeait devant la cabane, et à la fin du repas, j’ai descendu un peu la butte. Il y avait une falaise, et dessous une espèce de terrasse avec une prairie. J’ai vu une forme noire passer. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai de suite pensé à un loup. C’est idiot, car il n’y a pas de loup, par là. C’était une ombre noire et furtive, je suis allé voir mes copains, je leur ai dit : c’est peut-être un chien. On a regardé de nouveau et c’est là que l’ours est apparu sur le névé, un petit ours noir. En pleine lumière. Quel choc ! Ce que j’ai vu ce jour allait au-delà de ce que j’avais imaginé. L’ours n’était pas seulement beau, beau et noir, minuscule. La magie, c’est qu’il occupait tout le cadre. Il n’était pas écrasé par la masse de la montagne enneigée, tout au contraire. Les Pyrénées entiers étaient comme rapetissés par lui. On ne voyait plus la grandeur des cimes, mais celle de cette forme noire. Je ne sais comment vous le dire, tout se passe dans la tête ».

Est-ce assez beau pour vous ? Moi, je ne m’en lasse pas. Et voici la deuxième fois : « Le 29 mai 81, quelques semaines après. Il est sorti à 9h15 et c’est la nuit qui nous a fait rentrer dans la cabane. On a vu ce que personne n’a vu : un ours qui déterrait avec sa patte des chénopodes. Cela avait mis en évidence par des naturalistes, mais nul n’avait jamais vu l’animal le faire. C’était un beau brun, un adulte celui-là. Il a débouché tranquillement d’un petit col, il a descendu quelques pas sur le névé et il s’est couché. Au bord d’un trou. Et puis il s’est mis à déterrer des bulbes. Nous sommes restés toute la soirée à l’observer. À la nuit, on est allé se coucher, mais le lendemain matin, il était toujours là, déambulant au bas de la butte. Après ces deux aventures rapprochées, on a cru que le vallon était le pays de cocagne, mais ensuite, il a fallu attendre 1985 pour le revoir. Nous avions eu beaucoup de chance ».

Nous avions eu beaucoup de chance. Et nous avons beaucoup de chance de pouvoir deviser, à l’occasion, avec des hommes comme Yves Salingue. Je ne saurais l’expliquer ici, en tout cas pas aujourd’hui – la fièvre vient de repartir -, mais l’homme a besoin de l’animal. Pour la beauté, l’harmonie, et sans autre raison que le respect dû aux formes vivantes. Mais également pour conserver le sens de ce qui n’est pas lui. Ne pas respecter l’espace des autres, c’est se condamner à se retrouver en face de soi-même, plongé dans une angoisse telle qu’elle ne pourra conduire qu’au pire. Défendre le droit à la vie des autres que nous – végétaux et animaux – est aussi, je dis bien aussi un devoir humaniste fondamental. Pour ce qui me concerne, je ne supporte plus, cela devient même viscéral, tous ces imbéciles qui prétendent qu’il faudrait choisir entre eux et nous. Ce sera nous tous, ou personne.

Avant-dernier point : Raymond Faure m’envoie une petite vidéo que vous pourrez regarder sur http://www.youtube.com. C’est une attaque d’intimidation d’une ourse sur un chasseur, en Suède. Prodigieux ! Je ne sais pas qui il faut le plus admirer : l’homme ou la bête ? En tout cas, ce film éclaire au passage la mort de certains ours slovènes dans nos Pyrénées. Quand une fédération de chasse, en théorie responsable, organise des battues dans des zones à ours, elle court le risque d’une riposte graduée. Et il sera toujours plus facile de tirer que de garder son sang-froid.

Dernière chose : merci à Yves Salingue. Merci et à bientôt.

L’écologie, cet autre moyen de faire la guerre

Aujourd’hui est un peu particulier, car je me réveille, et il est 16h20. J’ai la grippe, pas de doute. Et elle est carabinée. Vous comprendrez que je ne m’attarde pas. Joelle Levert, vice-présidente d’Action Nature, m’a envoyé il y a quelques jours un excellent article de l’excellent hebdo britannique New Scientist (http://environment.newscientist.com). Joelle, je ne pourrai jamais rembourser toutes les dettes que j’accumule, comment vais-je faire ?

L’article s’appuie sur une étude ( Proceedings of the National Academy of Sciences DOI: 10.1073/pnas.0707304104), que je n’ai pas lue, je le précise. Mais par chance, on peut encore s’appuyer sur quelques journaux solides autant que sérieux. The New Scientist en fait partie. La journaliste Catherine Brahic résume la publication scientifique en insistant sur les liens avérés, au cours des 500 dernières années, entre conflit et fluctuation climatique. Les dérèglements du climat conduisent inexorablement à la chute des récoltes, ce qui mène à l’augmentation des prix alimentaires, à la faim, et aux tensions sociales. Sur le long terme, il ne fait guère de doute que le réchauffement global jouera toujours plus sur la sécurité alimentaire. Comme le refroidissement du petit Âge glaciaire l’avait fait entre 1450 et 1800.

Autre point évoqué par Brahic, mais qui ne figure pas dans l’étude : le Darfour. Combien de discours et d’envolées ? Combien de postures et de positionnements outragés ? Ban Ki- Moon, secrétaire général de l’ONU, a écrit en juin, dans The Washington Post un article inspiré (http://www.washingtonpost.com). Selon lui, cet épouvantable conflit a enflé en partie à cause de la désertification, de la dégradation écologique générale des prairies et pâturages, et de la raréfaction de l’eau.

Vous voyez où je veux en venir ? Pas forcément. À BHL, à Kouchner, à tous ces braves seigneurs des médias qui n’ont jamais fait l’effort de se pencher sur la crise écologique globale. Pour eux tous, le Darfour appartient au champ nébuleux des « droits de l’homme ». Et ceux qui veulent regarder au-delà sont complices d’un génocide. Eh bien non ! Je vous livre ma pensée, et vous en faites ce que vous voulez : seul le point de vue écologiste sur le monde permettra de faire face aux crises humanitaires géantes qui pointent. Sur ce, je vais dormir.

Pouvoir d’acheter (et de se vendre)

J’écoutais hier le bon François Hollande faire semblant de s’énerver. À la radio. De quoi s’agissait-il ? De pouvoir d’achat. Enfin, enfin le Parti socialiste avait trouvé la faille dans le dispositif de Son Altesse Sérénissime (SAS) Sarkozy. Ce dernier avait failli, faillissait à propos de « la question la plus essentielle » – je cite -, qui serait celle du pouvoir d’achat des Français.

Là-dessus, ce matin, à en croire les revues de presse, la France entière se retrouve ébahie devant le triomphe sarkozien à Pékin, où il termine un voyage historique, peut-être même légèrement hystérique. 20 milliards d’euros de contrats ont été signés, si j’ai bien enregistré. Par des entreprises aussi exemplaires qu’Areva, Airbus, Alstom. Entre autres.

Areva va donc pouvoir exporter massivement sa bimbeloterie nucléaire high tech. On en reparlera lorsque la Chine se cassera en deux, en trois, en dix, sur fond de krach écologique et social, désormais probablement inévitable. La Chine des années 30 et 40 du siècle passé – voyez, je ne remonte pas à Mathusalem, ni à la dynastie Ming – était un pays en guerre permanente, y compris civile. Et les tensions inouïes qui y règnent, dont on parle si peu, n’annoncent pas le printemps des peuples. On reparlera du nucléaire made in France.

Airbus ? L’A380 est une bombe climatique volante, qui ne sort des hangars que parce que ses promoteurs misent sur un doublement des transports aériens mondiaux en vingt ans. Mais chut, il ne faut pas gâcher la fête. Officiellement, la France comme la Chine sont lancées dans une lutte décidée contre le dérèglement climatique. Décidée et même vigoureuse.

Alstom ? La belle entreprise, chère au coeur de M.Chevènement – elle a longtemps fait vivre Belfort, défunte place-forte du monsieur -, a fourni des turbines géantes pour les barbares placés aux commandes du barrage des Trois-Gorges, cette monstruosité écologique.

Bref, nous sommes heureux. Madame Buffet, monsieur Hollande, monsieur Bayrou, SAS Sarkozy. Ce dernier nous a offert, sur la fin de son voyage en Chine, un cadeau sublime, dont il est, soyons sport, coutumier. Il s’agit d’un discours (http://afp.google.com). Grand Guignol pas mort ! Sarkozy a proposé aux gérontes chinois un New Deal écologique, façon Roosevelt de banlieue. Et évoqué même la perspective de voir Pékin réaliser un Grenelle de l’environnement à l’échelle du pays.

Ce n’est pas une blague, en tout cas pas seulement. Je puis vous l’assurer, ce propos n’est nullement destiné aux Chinois. À moins que, n’ayant un sens de l’humour encore plus délicat que celui que je leur prête, ils ne se passent la cassette le soir venu, entre amis. Non, la Chine est lancée, grâce à nous tous, et ne s’arrêtera pas. Et ce n’est pas un fanfaron, venu d’un pays loitain autant qu’impuissant, qui leur indiquera une autre voie possible.

 

En revanche, le verbe sarkozien est clairement destiné à TF1 et aux gogos, hélas nombreux, de la galaxie écolo française. Il d’agit de montrer une cohérence, ou plutôt de l’afficher, ce qui est quand même plus simple. La réalité est qu’il existe un consensus national pour fourguer aux Chinois tout ce que nous pouvons fourguer. À n’importe quel coût écologique, social, humain. Telle est la condition pour maintenir chez nous un niveau de vie matériel démentiel, artificiel, insupportable.
Là-dessus, tous les compères sont d’accord. François Hollande a donc bien raison : le pouvoir d’achat est « la question essentielle ».


PS : Une sécheresse terrible frappe depuis deux mois le grenier à riz de la Chine. Les pluies d’automne ont chuté de 90 % d’une année sur l’autre. Bah, ils mangeront du pain Poilâne.