Archives mensuelles : décembre 2009

Souvenir d’une lande qui n’est plus (mais que vive Félix Arnaudin !)

 Pour Christian Berdot, évidemment.

Comment arrivent les souvenirs ? Il me semble que c’est sans prévenir. Je viens en tout cas de penser à l’Eyre. À la Leyre, quoi. Vous savez tous où c’est et ce que c’est, mais je vais faire comme si vous n’aviez jamais vu ce fleuve des Landes. Car c’est un fleuve. Dans nos Landes à nous. Quand j’avais quinze ans, j’ai pagayé le long de ses rives, bordées d’une forêt-galerie comme au Congo, comme du côté de l’Amazone. À cette époque, une papeterie balançait ses vomissures blanches directement dedans, et je me souviens de la douleur éprouvée à traverser cette puanteur, juste avant le bassin d’Arcachon. Je me souviens aussi que, le plus souvent, je chantais à tue-tête. Je chante souvent à tue-tête.

Mais ce n’est pas ce fragment-là qui est venu à moi ce samedi, mais un autre plus récent, qui date de mars 1995. J’étais seul, du côté de Saugnacq-et-Muret. On ne peut pas réellement parler d’une métropole. De là, l’Eyre est à un jet de pierre, si vous avez de la force dans le bras, tout de même. Le pont de Saugnacq était pratiquement sous les eaux déchaînées du (petit) fleuve. Croyez-moi, une furie aussi brune que celle-là, vous n’en trouverez pas beaucoup en France. Sans mentir, le niveau de l’eau devait être au moins trois mètres au-dessus du cours habituel. Et limoneux, avec cela. Comme tourbeux. À se demander d’où la Leyre pouvait prendre tout cela.

Deux mots sur elle. Sur lui. Sur l’eau, dame. L’Eyre est un fleuve de moins de 120 km de longueur, qui traverse la forêt de pins maritimes plantée sous Napoléon III. Auparavant, du temps de la sauvagerie, les bergers locaux occupaient, de loin en loin, sur la (vraie) lande, des métairies. Comme le pays était plein de marais, comme il fallait surveiller des brebis qui s’étendaient à l’infini de l’horizon, il fallait parfois se hâter, il fallait parfois voir loin. D’où ces fabuleuses échasses sur lesquelles se postaient les bergers. Ainsi tchanqués, ils allaient, ils vaquaient, ils couraient même, dans l’eau si nécessaire. Imaginez-vous ? Soit dit entre parenthèses, pour faire des échasses, il suffit, de nos jours encore, de tailler pour chaque jambe une escaça en bois, une tige sur laquelle on fixe un paousse pé, c’est-à-dire un repose pied. Et en avant !

Moi, j’ai une véritable affection, bien que lointaine, pour ce pèc de Félix Arnaudin, ce fou comme on l’appelait bien évidemment. Il était né en 1844 à Labouheyre, dans ces landes prodigieuses d’antan. Comme ses parents étaient des petits propriétaires terriens, il fut envoyé au collège à Mont-de-Marsan, où il apprit des choses qui devaient plus tard lui servir. Félix aurait pu être con, ainsi que tous les autres ou presque, il aurait pu croire aux fadaises de son époque, mais non. Non, absolument non. Il aimait de toute son âme généreuse les espaces immenses couverts de molinies, de bruyères et d’ajoncs, de bosquets de chênes, de fougères. Et il aimait également ce peuple qui avait mis au point un système pastoral parfaitement viable. Pour lui.

De la ville, de Bordeaux, de Paris, cette vaste étendue sableuse couverte de moutons et d’analphabètes sonnait comme un vibrant reproche adressé aux adeptes du progrès. On ne pouvait tolérer une telle arriération. Pas en 1857, date à laquelle cette andouille de Napoléon III lança ces travaux géants de drainage, puis de plantation d’une forêt désespérément uniforme de pins maritimes. Arnaudin, qui était devenu sur le tas linguiste, folkloriste, photographe, poète, écologiste avant l’heure, pleura toutes les larmes de son corps sans pouvoir arrêter la machine. Alors, pour qu’au moins on se souvienne qu’il y avait là une civilisation, il prit des clichés. Environ 2 500, je crois bien. Parallèlement, il rassembla quantité de contes, de chants anciens, de souvenirs précieux, en ethnologue. En témoin déprimé de la disparition d’un monde. La photo ci-dessous évoque ce qui a été perdu, qui n’intéresse évidemment personne.

Cet autre document montre que nous avions naguère, il y a si peu de temps derrière, nos sociétés premières. Et que nous les avons sacrifiées sur l’autel du néant :

La dernière photo, ci-dessous, décrit comment, dans la lignée d’un ingénieur imbécile appelé Jules Chambrelent, la forêt de pins s’apprête à tout engloutir. Bientôt la monoculture, les engrais, les pesticides. Bientôt la mort.

Revenons-en une minute à ma balade de mars 1995. L’Eyre était donc en furie. En crue. Pour l’essentiel, son lit et ses berges sont tout ce qui reste des merveilles passées. Ce jour de mars, je peux vous jurer tranquillement que j’ai éprouvé de grandes joies à chuter – à deux reprises au moins – dans de vastes trous d’eau camouflés par des herbes. Je me rappelle un combat de cerfs entre deux chênes. Le premier, jeune encore, qui dérivait sur l’eau brune, avait emmêlé son ramage dans les branches d’un second, encore amarré à la rive droite du fleuve. Cela cognait, et dur. Han ! han ! Je suis parti avant d’avoir assisté à la séparation forcée. La Leyre montrait son poitrail et ses muscles à chaque pas. Elle avait englouti depuis longtemps le chemin que j’avais espéré suivre, et s’attaquait aux menthes, au chanvre d’eau, aux renoncules flammettes qui bordaient les fossés voisins.

Un peu plus tard, près des ruines du moulin de Lafon, j’ai vu un brocard – un chevreuil mâle – qui remontait après avoir bu son soûl dans le ruisseau. Un ruisseau qui n’était que méandres calmes, s’écoulant lentement sur fond de sable blond. Les osmondes royales montaient une garde toute placide, deux bergeronnettes attendaient mon départ pour, elles aussi, aller se désaltérer. Mais où était la Leyre survoltée ? Mais où était passé le monde ?

Noël, Noël, avec un cadeau des Munier

J’avais complètement oublié Noël. Quelle honte ! Heureusement, il n’est que 23h11 ce 24 décembre 2009, le mal n’est donc pas accompli. Ces trois photos, sur lesquelles vous pouvez cliquer pour en obtenir un agrandissement, ont un sens tout particulier pour moi. Elles datent d’environ sept ans, quand j’ai fait la connaissance d’un (alors) très jeune photographe surdoué, Vincent Munier. Nous nous sommes baladés dans les Vosges un hiver, avec son père Michel et lui. Dire que c’était beau n’a pas le moindre sens. Voilà que je changeais de pays, et de peau. Les deux, le père et le fils, sont des lutins. Des personnages enchantés d’un monde enchanteur. Je ne pourrais jamais leur rendre ce qu’ils m’ont donné. Mais un jour peut-être, mais un jour sûrement, je leur offrirai un hommage digne de leur amitié. Bon Noël à tous, pour de vrai comme pour de bon.

PS : Sur la deuxième photo, la petite silhouette qui s’agite au fond s’appelle Fabrice Nicolino

vosges49.jpgvosges52.jpgvosges481.jpg

Ceci est une vraie publicité (pour Charlie-Hebdo)

Je n’ai heureusement aucun moyen d’obliger qui que ce soit à quoi que ce soit. J’aurai dû depuis beau temps vous avouer que mes sympathies intimes vont à l’Acratie, un pays imaginaire où il fait si bon vivre. Je n’y vais pas assez souvent, il faut préciser que c’est loin. J’aurais dû vous le clamer, mais je vous l’ai dit bien des fois, en vérité, au gré de mes humeurs. Et comme mes humeurs sont nombreuses et parfois, j’en ai conscience, proliférantes, vous avez fort bien pu ne pas voir, ne pas comprendre que l’Acratie est pour moi la seule terre réellement habitable. Elle est sans commandement, mais oui. Sans chefs, si vous voulez. Sans gouvernement, si vous insistez.

Bon, au but. Je vous signale de nouveau que je collabore à Charlie-Hebdo. Je sais tout. Je n’ai rien oublié de ce qui s’est passé entre Val et Siné. Mais je n’ai pas envie d’ouvrir cette boîte de Pandore ce soir. Attendons donc 2010, au moins. En tout cas, je collabore. Pendant combien de temps ? Je l’ignore. À quel rythme ? Je n’en sais fichtre rien. Mais je devais vous signaler une double page parue ce mercredi 23 décembre 2009. J’ai écrit le texte, et Tignous a fait un dessin que j’adore, sans blague. De quoi ça parle ? Du repas de Noël. Qui vient. Vous lirez ou vous ne lirez pas. Moi, j’ai en tout cas bien rigolé. Et croyez-moi, j’en ai besoin. Mes visites en Acratie sont ardues, aléatoires, et en réalité bien trop rares. Entre deux échappées vers cette terre neuve où l’air est si doux, et l’autorité bel et bien absente, le rire me permet de ne pas suffoquer. Ningún lobo de la sierra se dice terrateniente.

Quand la bagnole est un aussi un morceau de bidoche

 Un grand merci à Stéphane, qui m’envoie cette pub sublime de 2003, dont je vous fais aussitôt profiter. La bagnole est aussi, aussi, un morceau de barbaque industrielle. Je me permets d’y voir un forme d’aveu, qui aura échappé aux concepteurs de cette image. Pour une fois que la pub, cette industrie du mensonge, dit une vérité de base ! La photo est petite, mais on peut cliquer dessus pour l’agrandir, comme vient de me le glisser Hacène. Vous aurez sans peine reconnu Renault. Notre chère Renault, champion national. Dieu que c’est beau !

pubrenault2003-copie.jpgpubrenault2003-copie.jpgpubrenault2003-copie.jpgpubrenault2003-copie.jpgpubrenault2003-copie.jpgpubrenault2003-copie.jpg


Comment se lancent les débats (sur la viande)

 Je viens à peine, plus haut, de signaler une tribune que j’ai écrite ce mardi dans le journal Le Monde. Et voilà que je découvre que le même numéro est barré par un titre de “une” sur la viande. Et quel titre, mes chers aïeux ! Ni plus ni moins que Manger moins de viande pour sauver la planète ? La journaliste qui signe le papier, Gaëlle Dupont, m’a appelé ici même, d’où je vous écris, et ma foi, je n’ai aucune raison de me plaindre. Avant de vous livrer ci-dessous son texte, laissez-moi vous dire mon plaisir. Il y a trois mois, juste avant que ne paraisse Bidoche, mon livre sur l’élevage industriel, personne ou presque ne se hasardait sur ce terrain. Je ne prétendrai pas – ce serait ridicule – être le seul à m’être bougé, mais il est au moins certain que mon travail aura servi à quelque chose. Ce quelque chose qui n’est presque rien, mais qui m’oblige, sans aucun doute possible. L’article de Gaëlle Dupont :

Manger moins de viande, c’est bon pour la planète. Impossible d’ignorer le message : la consommation de produits carnés a fait, à l’occasion du sommet de Copenhague sur le climat, l’objet d’attaques inédites.

L’ancien Beatles Paul McCartney a ouvert les hostilités en appelant, début décembre, depuis la tribune du Parlement européen, à ne pas en consommer un jour par semaine. Plusieurs personnalités françaises, dont les politiques Corinne Lepage et Yves Cochet, l’écologiste Allain Bougrain-Dubourg et le botaniste Jean-Marie Pelt, ont observé à Copenhague une « grève de la viande ». Leur message : l’industrie de l’élevage est une « aberration » qui produit des dégâts considérables sur l’environnement. Un repas avec viande et produits laitiers équivaut, en émissions de gaz à effet de serre, à 4 758 km parcourus en voiture, contre 629 km pour un repas sans produits carnés ni laitiers. Pour protéger la planète, il est donc aussi efficace – sinon plus – de se priver de viande que de rouler à vélo ou de baisser le chauffage.

Les éructations des ruminants produisent 37 % du méthane émis du fait des activités humaines. Le potentiel de réchauffement global du méthane est 23 fois supérieur à celui du CO2. Le stockage et l’épandage de fumier sont responsables de 65 % des émissions d’oxyde nitreux, le plus puissant des gaz à effet de serre. La déforestation pour convertir des terres en pâturages ou en cultures fourragères (destinées à l’alimentation du bétail) est responsable de 9 % des émissions de CO2. Selon la FAO, 70 % des terres autrefois boisées d’Amérique du Sud sont aujourd’hui consacrées à l’élevage.

L’élevage est, de fait, responsable de 18 % des émissions totales de gaz à effet de serre, davantage que les transports, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Il est, de plus, responsable d’autres dégradations : pollution des eaux, érosion des sols, perte de biodiversité…La production de viande capte en outre des ressources considérables en terres et en eau. Elle mobilise 70 % des terres arables. Environ 9 % des quantités d’eau douce consommées chaque année y sont consacrées.Dans toutes leurs projections, les experts désignent l’augmentation de la demande de viande comme un des principaux facteurs des pénuries à venir. Or la consommation de produits carnés connaît une croissance fulgurante. Relativement stable dans les pays développés (autour de 80 kg par an et par habitant), elle augmente fortement dans les pays en développement, à mesure que la population croît, mais aussi que l’urbanisation et les revenus progressent.« La viande est un signe extérieur de richesse », commente Fabrice Nicolino, auteur de Bidoche (éd. Les liens qui libèrent), un réquisitoire contre l’industrie de l’élevage publié en septembre. « En consommer démontre l’accès à un statut social privilégié. » Sa consommation devrait passer, dans les pays en développement, de 28 kg par an et par habitant en moyenne aujourd’hui à 37 kg en 2030.Il faut entre trois et neuf calories végétales, selon les espèces, pour produire une calorie animale. Déjà, quelque 40 % des céréales cultivées dans le monde sont destinées à alimenter le bétail. Selon les projections de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), pour répondre à la demande, la production mondiale de viande devra doubler d’ici à 2050, passant de 229 à 465 millions de tonnes. « Où ferons-nous pousser les céréales pour nourrir tous ces animaux ?, interroge M. Nicolino. Si la tendance se poursuit, on peut s’attendre à avoir une concurrence entre alimentation animale et humaine. » D’où la baisse de consommation prônée par les détracteurs de la viande. Selon ceux-ci, cela aurait, en outre, des avantages pour la santé, car la viande accroît le risque de maladies cardio-vasculaires, d’obésité et de diabète.

L’interprofession bovine a vite riposté à ce feu nourri de critiques, par le biais d’une page de publicité dans la presse. Elle met en avant plusieurs arguments. Tout d’abord, dans la majorité des élevages en France, les vaches sont nourries à l’herbe, un mode d’élevage respectueux de l’environnement, qui ne concurrence pas l’alimentation humaine et permet de séquestrer du carbone.

La consommation de viande dans le pays est, par ailleurs, en baisse : elle est passée de 150 grammes par jour en 1999 à 117 grammes en 2007. « Certaines catégories de la population n’en mangent pas assez, comme les femmes et les personnes âgées », commente Pascale Hébel, du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc). Le Centre d’information des viandes (CIV) souligne, de son côté, que la viande fournit des nutriments indispensables (fer, vitamine B12, zinc, sélénium). Le gouvernement recommande d’ailleurs, dans le cadre du programme national nutrition santé, de consommer de la viande, du poisson ou des oeufs une à deux fois par jour, tout en alertant sur les dangers de la consommation de viande grasse.

« L’homme ne serait pas devenu ce qu’il est s’il n’était pas omnivore », s’insurge Louis Orenga, président du CIV, qui voit dans cette campagne « une utilisation d’arguments environnementaux pour promouvoir le végétarisme ». C’est effectivement l’Association végétarienne de France (AVF) qui est à l’origine de la grève de la viande de Copenhague. Paul McCartney et Rajendra Pachauri, président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), qui a soutenu son appel, sont tous deux végétariens.

« L’alimentation a une dimension psychologique importante, explique Alain Méry, président de l’AVF. L’argument environnemental parle plus aux gens que la défense des animaux, qui est culpabilisante. » Selon M. Méry, les réticences sur le sujet restent cependant « très fortes » en France. M. Orenga, lui, voit dans la campagne du « jour sans viande » une menace. « Les politiques continueront-ils à soutenir financièrement une activité dont le grand public est persuadé qu’elle pollue et est dangereuse pour la santé ? », s’interroge-t-il.

A la FAO, sans recommander la diminution de la consommation de viande dans les pays du Nord, les experts prônent « une stratégie de réduction des émissions de gaz à effet de serre visant l’élevage de manière spécifique« , affirme l’économiste Pierre Gerber, parlant au nom de l’organisation. « Les modes de production vont devoir changer, sans quoi la croissance de la production se fera au prix d’atteintes très importantes à l’environnement », poursuit-il.

Des recherches sont en cours pour réduire la production de méthane par les ruminants. Des scientifiques de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) sont parvenus à faire baisser leurs émissions d’un tiers en intégrant dans les rations de l’huile de lin. Un chercheur de l’université du Missouri, Monty Kerley, affirme qu’une sélection génétique rigoureuse permettrait de diminuer la ration alimentaire des vaches de 40 %. Des changements de méthodes culturales permettraient aussi de stocker davantage de carbone dans les sols. Reste à savoir si ces techniques seront suffisantes, et si tous les paysans du monde, y compris les plus petits, auront la volonté et les moyens de les mettre en oeuvre. L’élevage fait vivre un milliard de personnes pauvres dans le monde.

 Gaëlle Dupont