Comment bien cramer le Châtaignier des Cévennes

Paru dans Charlie Hebdo le 12 juin 2013

La future « centrale biomasse » de Gardanne, près de Marseille, risque de dévaster les forêts cévenoles. Pour le plus grand profit de la transnationale E.ON, et sous les applaudissements du gouvernement.

Il faut avouer que l’histoire commence mal, car elle a été lancée en fanfare par cette vieille cloche qu’on ne présente plus, Éric Besson. L’alors ministre de l’Industrie annonce en septembre 2011 la création à Gardanne (Bouches-du-Rhône) d’une énorme centrale électrique fonctionnant au bois. Précisons : la transformation en « centrale biomasse » de la tranche 4 d’une ancienne centrale au charbon.

En théorie, rien de mieux que cramer du bois plutôt que du charbon. Le premier a bon « un bilan carbone », car le CO2 qu’il relâche est normalement stocké dans les mêmes proportions quand les arbres poussent à la suite de ceux qui ont été brûlés. Grosso modo. Le charbon, lui, contribue massivement à l’effet de serre, point barre, car il lui faut un peu de temps pour se reconstituer. Disons des millions d’années. Puissance promise : 150 MW contre 1500 MW pour une centrale nucléaire en service.

Bref. Une bonne idée, sauf qu’elle est très mauvaise. D’abord à cause du monstre énergétique qui est derrière, la transnationale E.ON. Personne ne connaît, mais il s’agit d’un géant mondial dont le chiffre d’affaires dépasse les 157 milliards de dollars en 2011. Que fait E.ON ? Du gaz, du charbon, du pétrole, du nucléaire et donc, bien sûr, de l’électricité. On ne calomniera pas ces excellents industriels en écrivant que seul le fric compte, comme en attestent trois exemples piochés dans la masse.

En tête, le nucléaire. E.ON n’a pas digéré l’abandon de l’atome par l’Allemagne, et lui réclame la bagatelle de 8 milliards d’euros de dédommagement. Ensuite la tambouille et l’embrouille : en 2009, E.ON s’est mangé une amende de 553 millions d’euros, décidée par la Commission européenne. L’Allemand s’était entendu avec GDF-Suez pour se partager le marché du gaz russe, maintenant artificiellement des prix élevés de vente. Enfin, E.ON était, en 2008, le deuxième plus gros émetteur de CO2 en Europe.

De tout cela, notre bon gouvernement se fout, car E.ON promet la Lune, sous la forme de centaines d’emplois et d’un investissement de 230 millions d’euros. Il suffit de croire au Père Noël. Car dans le même temps, E.ON ferme une à une les centrales au charbon qu’elle exploite en France et essaie de lourder 215 personnes pour commencer. Le rapprochement est intéressant.

Et c’est là que de foutus écolos-anarchistes (1) surgissent dans le paysage. Ceux du réseau cévenol Iacam (Infos Anti-autoritaires en Cévennes à l’Assaut des Montagnes) viennent de publier un document qui fait réfléchir et prépare certainement quelques surprises. Les Cévennes sont, rappelons-le, un territoire à l’histoire mouvementée, et ceux qui plaisantent sur le sujet ont pu avoir à le regretter.

Dans un avis sur le projet de la Direction régionale de l’environnement (Dreal) de la région Paca, on trouve une phrase qui vaut son pesant de sac de charbon (2). En résumé, l’impact indirect sur « le paysage et la biodiversité » n’a pas été « évalué ni analysé ». Voilà qui est poil fâcheux, car 811 000 tonnes de bois seraient nécessaires la première année – 2015 -, et autour d’un million de tonnes plus tard. D’où viendra cet Himalaya ? D’un peu partout, mais surtout des Cévennes, où le Châtaignier est d’ores et déjà « ciblé » en priorité.

Charlie a recueilli l’avis d’un écologiste rugueux du coin, qui préfère, pour l’heure, rester anonyme. « J’espère qu’une grande bataille s’annonce, car ce projet est une merde. Les forêts cévenoles vont être dévastées par des coupes à blanc qui permettront à leurs proprios privés de faire du fric. On pourrait imaginer ici une autre économie du bois, avec des petites unités de chauffage, mais le PS préfère dealer avec E.ON, qui gagne sur tous les tableaux. Le nucléaire, le gaz russe, et cette saloperie de centrale de Gardanne qui tourne le dos à toute idée d’autonomie. C’est le moment de sortir du bois ».

Ajout innocent : la centrale de Gardanne risque de tout dévaster, y compris entre Le Vigan (Gard) et Nant (Aveyron), d’où est parti le mouvement contre les gaz de schiste.

(1) http://listes.rezo.net/mailman/listinfo/iacam
(2) Document daté du 22 mai 2012, page 10

27 réflexions au sujet de « Comment bien cramer le Châtaignier des Cévennes »

  1. Bonjour
    Petite coquille : pour que le lien de la note (1) fonctionne, il faudrait enlever la parenthèse à la fin.
    Merci pour cet article
    Guillaume

  2. J’ai vécu, il y a quelques jours, la mort d’une friche à coups de pelleteuse. Je pourrais dire que j’ai quasiment vécu dans ma chair les crocs plantés dans la faune, dans la flore, le hurlement des arbres qu’on arrache de leur terre, les oiseaux affolés qui se cognent aux fenêtres…
    « Tout sera détruit, partout », j’écrivais ça dans un précédent commentaire, en voilà une nouvelle confirmation.
    En espérant qu’il y ait une levée en masse pour défendre les châtaigniers de Cévennes.

  3. François,
    Après les poulets sans tête pour éviter la souffrance animale dans les élevages concentrationnaires, je propose d’inventer des humains sans tête !

  4. Hors sujet, mais la dernière livraison de Pièces et Main d’œuvre vaut qu’on s’y arrête. Il est question d’Edward Snowden qui vient de révéler, preuves à l’appui, que la NSA (Agence nationale de sécurité) espionne les internautes du monde entier, dans le cadre du programme clandestin « Prism ». Il risque la prison.
    L’occasion de s’interroger sur le techno-totalitarisme délaissé par la gauche progressiste antifasciste qui préfère des combats plus faciles, plus « vendeurs ».
    C’est ici :
    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=421

  5. Enfin ! :o)
    Je ne vais pas vous rebattre les oreilles avec la critique de la valeur comme je le faisais il y a peu.
    Cette critique de la valeur qui est à mon sens la seule voie de sortie de la société capitaliste puisqu’elle permet de mettre en évidence ce qui nous domine tous :
    – une vie fétichiste du travail abstrait(*) et de la marchandise, bien en amont de la société industrielle sur laquelle ce site tape bien souvent, ce qui est nécessaire, mais peut-être pas suffisant, puisque avec le travail comme principe de synthèse sociale total, les mêmes consciences et les mêmes machines reviendront même si de temps en temps on en épingle pour mauvaises conduite ou pour frelatage.

    (*) : (au sens de simple dépense de temps, de réflexion, d’énergie dans le but de gagner du pognon)
    Parution de « Sortir de l’économie » par Quelques ennemis du meilleur des mondes [éditions Le Pas de côté]

    Donc voilà :
    ====================

    Face à la « crise » omniprésente qui caractérise notre époque, de timides discours indignés préconisent taxation des flux financiers, redistribution fordiste, régulation étatique, relance de la consommation, revenu inconditionnel… Ces bonnes intentions inoffensives nous cantonnent à une remise en cause superficielle des excès du libéralisme et nous maintiennent à perpétuité dans le ventre de la baleine économique. Bien loin de ces atermoiements, quelques ennemis du meilleur des mondes fomentent une critique radicale qui secoue nos esprits endormis, saturés d’économisme. Il ne s’agit pas ici de remplacer une « mauvaise économie » par une « bonne », « alternative ». Non, il ne peut y avoir d’économie à visage humain. Il s’agit d’arrêter de croire à cette religion de l’économie. De sortir de notre condition de rouages mutilés et interdépendants. De gripper la mégamachine qui nous broie.

    « En 68 il y avait ce tag dans l’amphi de la Sorbonne qui résumait bien toute la perspective de l’économisme révolutionnaire qui voulait simplement un nouveau partage du gâteau, alors que c’est la recette et le cuisinier qu’il fallait défenestrer: « On ne revendiquera rien, on ne demandera rien ! On prendra, on occupera ! » Aujourd’hui ce serait plutôt : « On ne revendiquera rien, on ne demandera rien ! On désamarrera, on s’auto-organisera ! » Il faut faire en sorte que nous n’ayons plus besoin de l’économie dans chacun de nos actes et moments existentiels, et notamment en faisant circuler dans les liens qui nous rassemblent, les réalisations de la vie autrement qu’au travers des catégories du travail, de la valeur et de l’argent. L’idée sera toujours de s’arranger pour avoir le moins possible à faire avec cette machinerie sociale, de sorte que nos vies n’apparaissent plus sur les tableaux de bord des économistes et des gestionnaires. »

    Ces quelques ennemis du meilleur des mondes publient le bulletin Sortir de l’économie depuis 2007. Leurs travaux singuliers s’appuient sur la critique de la valeur allemande (Wertkritik), l’anthropologie non-ethnocentrique et la réflexion anti-industrielle.

    source :
    http://palim-psao.over-blog.fr/article-sortir-de-l-economie-par-quelques-ennemis-du-meilleur-des-mondes-editions-le-pas-de-cote-118578378.html

  6. Pardon d´intervenir ici avec un hors-sujet, mais j´aimerais diffuser cette information le plus largement possible. Une parmi des milliers d´autres, tout aussi révoltantes.
    Une émission passée le 18 juin 2013 à la télévision allemande (ARD, le premier programme) et qui s´appelle « report München » a présenté un reportage sur le drame effroyable (et je pèse mes mots) qui se joue chaque automne en Egypte. Des millions d´oiseaux migrateurs meurent, pris dans les mailles des filets tendus tout le long de la côte méditerranéenne de l´Egypte, de la bande de Gaza à la frontière libyenne. 700 kilomètres de filets, 700 kilomètres de piège pour les malheureux oiseaux qui, une fois pris, n´ont aucune chance d´en réchapper. Beaucoup meurent sur le coup, de peur, d´épuisement. Les autres auront les ailes tout de suite brisées par les « ramasseurs », et puis ils seront vendus sur les marchés, dans les souks, à des particuliers, à des bouchers qui leur trancheront la gorge avant de sectionner le corps en deux parties qu´ils rempliront d´herbes et d´épices, pour enfin disposer le tout dans un récipient en polystyrène. Les affaires marchent bien, il y a beaucoup d´amateurs 🙁
    On estime à environ 10 millions le nombre d´oiseaux sacrifiés à l´avidité des marchands égyptiens qui pratiquent ce commerce barbare. 10 MILLIONS !!!
    Je suis désespérée, profondément écoeurée de voir ainsi anéantir le travail admirable accompli par tous ceux qui se battent pour la protection des oiseaux.

  7. C´est pitié que de voir l´état d´abandon des châtaigniers dans les Cévennes. Des terrasses en péril, des arbres qui se meurent. Et pourtant, ils ont si longtemps nourri les populations cévenoles, les ont sauvées d´une mort certaine pendant les périodes de disette, eux que l´on nomme aussi les arbres à pain. Jamais les communautés rurales n´auraient pu s´établir sur des terres aussi pauvres s´il n´y avait eu la générosité du châtaignier. Tant d´objets de la vie quotidienne furent fabriqués avec son bois.

    Quant aux méthodes appliquées par des transnationales comme E.ON pour augmenter encore les profits, elles sont le reflet de celles employées pour décourager les clients de passer à l´électricité dite « propre ». Il faut de l´endurance aux « dissidents » pour tenir tête à ces monstres et pouvoir enfin leur dire « m…. », ton courant je me le colle quelque part ! 🙂 C´est dur mais on y arrive !

  8. « C’est le moment de sortir du bois »

    Il est temps, oui. Après, il risque d’être trop tard.

  9. Les ardéchois risquent aussi de se réveiller et eux aussi ont une bonne pratique du réveil de masse avec la belle lutte contre les gaz de schiste :

    http://www.oui-transition07.org/index.php?option=com_content&view=article&id=134:etlesforets-piste-d-utilisationlocaledubois-energie&catid=28&Itemid=120

    Alors oui, réveillons-nous tous !
    La quantité de bois sur pied et de bois mort dans une forêt détermine grandement sa richesse biologique.
    Or, les châtaigneraies qu’ils veulent cramer à Gardanne (!!!), bien que d’origine humaine, renferment des monuments vivants de 300 ans et… en quantité ! Ce sont des supports de vie extrêmement riches.
    Et c’est cela qu’ils veulent cramer ! C’est du pillage pur et dur.Et… définitif.
    Nous serons sur leur route !

  10. « On pourrait imaginer ici une autre économie du bois, avec des petites unités de chauffage ».
    Pas si sûr!,Faire de l’énergie thermique ou électrique avec du bois suppose 2 conditions, être près du lieu de production (ce que n’est pas Gardanne ), et construire les unités les plus grandes possibles en adéquation avec une exploitation raisonnée des ressources.
    Les petites unités municipales dont on voit fleurir les projets, peuvent devenir des catastrophes écologiques.
    Les rendements Carbone (construction et approvisionnement en bois), les rendements énergétiques (utilisation optimale du bois), et surtout le traitement des fumées et des cendres (traitements physiques ET chimiques) vont tous dans le sens des grosses unités.
    Exemple caricatural, imaginez ce que serait le retour au chauffage au bois individuel généralisé : Plus de forêt, et une atmosphère irrespirable !.

  11. Pour le reportage signalé par martine sur les oiseaux migrateurs capturés en Égypte, le lien est http://blog.br.de/report-muenchen/2013/6510/vogelmord-in-aegypten-zugvoegel-im-schatten-der-pyramiden.html

    Au cas où…, si mon lien ne passe pas, c’est qu’il est interprété par l’éditeur de commentaire. Il faut alors enlever le « www. » ajouté entre « http:// » et « blog.br.de »

    Sinon, ceci fonctionnera peut-être :
    http://goo.gl/E9nNK

  12. @P´tit nouveau,
    merci pour la correction du lien. Cela fonctionne.
    Vraiment, je ne suis pas douée pour les recopier ! 🙂

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