Étienne-Émile Beaulieu, l’homme qui s’y croyait tant

 Ce que vous allez – peut-être – lire est un document. Il y a peu de textes qui disent à ce point la nécessité de refonder une pensée de l’homme et de son avenir. Étienne-Émile Beaulieu est un vieil homme, né en 1926, qui se trouve être le chéri de quantité de journalistes de la place (ici). Mais je me reprends : il est le chéri de toutes les élites en place, car il exprime au mieux, drapé de son large costume d’impeccable scientifique, ce qu’il est tant plaisant de croire. La science est au service de l’homme et de ses souhaits, le progrès est une marche en avant, il faut donner davantage à la recherche, qui trouvera fatalement, puisque telle est sa raison d’être. Vous verrez par vous-même ce qu’il faut penser, y compris de ce que je viens d’écrire.

Beaulieu, on s’en souvient peut-être, est « l’inventeur » de la pilule RU-486, qui permet dans certains cas d’avorter sans passer entre les mains d’un chirurgien. Il a également travaillé sur le vieillissement, au travers de recherches sur la déhydroépiandrostérone (DHEA), qui a donné beaucoup d’espoirs – vains – à qui rêve de repousser les limites humaines. Je me doute qu’il ne serait pas d’accord, mais pour ma part, je classe volontiers Beaulieu dans le camp en perpétuelle expansion des transhumanistes, et ce n’est pas un compliment. Le transhumanisme, qui postule la nécessité « d’améliorer » l’homme par adjonction de créations scientifiques et technologiques, est à mon sens une résurgence des idéologies les plus délétères du passé. Celle du « surhomme » ? En effet, tel est bien mon état d’esprit.

Dans l’entretien ci-dessous qu’il a accordé au grand médiacrate Christophe Barbier, de L’Express, Beaulieu enfile quelques perles qui prouvent en fait l’innocence de sa pensée. Au sens de naïveté. Franchement ! Son point de vue sur le mariage pour tous, qui ouvre l’article, est à peine digne des échanges de bistrot. Bon. Pas grave. Pas grave, mais significatif : on peut passer sa vie dans un laboratoire, éventuellement y faire de grandes découvertes, et n’avoir rien à dire sur la marche redoutable du temps. Est-ce le cas de Beaulieu ? Presque. Presque, car se sentant à l’abri entre les mains de Barbier – et il a bien raison -, Beaulieu se lâche.

Je ne vous livre que quelques extraits, qui sont manifestement du goût de notre grand journaliste de poche. En gras, les questions de Barbier. En maigre, les réponses de Beaulieu :

Extrait 1 : « Etes-vous favorable à la PMA pour tous?

Je ne suis contre aucune avancée, par principe. Cela arrivera inévitablement.

Extrait 2 :  Etes-vous pour la GPA, la gestation pour autrui ?

Encore une fois, je suis pour tout ce que les gens désirent, je crois que c’est dans l’intérêt général, j’ai confiance dans la sagesse des humains.

Extrait 3 : Pourra-t-on un jour faire un enfant sans le ventre d’une femme, par une gestation entièrement externe, dans une machine ?

Je ne sais pas, mais il n’y a rien d’impossible pour le génie humain.

Fin des extraits.
Je ne sais pas trop ce que vous penserez de ces énormités. Moi, elles me paraissent dessiner les contours d’une barbarie en marche. Il est (relativement) facile, pour qui se réclame de la gauche en tout cas, de pourfendre le spectre du fascisme. Il est (extrêmement) difficile, pour qui se réclame de la gauche en tout cas, de tirer un bilan sérieux de l’histoire des stalinismes. Il est (pratiquement) impossible, pour qui se réclame de la gauche – et de la droite en l’occurrence -, de mettre en question l’idéologie du progrès, cette pensée absurde qui affirme la linéarité, du bas vers le haut supposé, de l’histoire humaine.

Oui, décidément, je tiens l’entretien avec Beaulieu comme un impressionnant moment de vérité. La pensée écologiste, je l’aurai assez écrit, est de rupture. Complète et définitive. La pensée écologiste, telle que je la défends, tient l’idée de limite pour essentielle. Beaulieu et la plupart des contemporains croient exactement le contraire. L’affrontement est inévitable.

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Étienne-Émile Baulieu: « Les gens ont peur du grand âge »

Propos recueillis par Christophe Barbier – Photo Rudy Waks pour L’Express, publié le

Entretien avec le chercheur Etienne-Emile Baulieu, au coeur des préoccupations contemporaines comme la pilule contraceptive et les « pilules du lendemain », ou la lutte contre la maladie d’Alzheimer.

Étienne-Émile Baulieu:
Rudy Waks

Mariage pour tous, PMA, GPA, statut de l’embryon… L’année en cours est marquée par de nombreux débats éthiques. Sommes-nous une société bloquée à toute évolution dès qu’il est question des enfants ?

Le débat sur le mariage est étonnant quand on considère la tolérance des Français à l’égard des comportements sexuels, même comparée à celle des New-Yorkais. En France, l’adultère, c’est commun, sinon « normal » ! Mais socialement, collectivement, si on veut sortir de la famille classique, il est rejeté.

C’est la rançon de l’idéologie : en France, on est idéologue, on considère que, pour que les choses changent, il suffit d’y avoir pensé, et on n’accepte pas la réalité, on a du mal à être objectif. Il y a de la superficialité et parfois de l’hypocrisie dans cette réflexion décrochée du réel.

Pourtant, les Français sont capables de se confronter à la réalité, tels ces jeunes chercheurs qui vont dans les pays anglo-saxons et dont la culture générale peut devenir un atout.

Le savant doit-il lutter contre ce conservatisme idéologique?

L’avantage, pour celui qui oeuvre dans la science, c’est qu’il est dans la marche de la société, car science et société vont ensemble.

Ainsi, je n’ai pas décidé un beau matin de m’intéresser à l’interruption de grossesse ou au vieillissement, mais, en faisant porter mes recherches sur des aspects fondamentaux de la vie, je me suis retrouvé en phase avec l’évolution de mes contemporains.

Etes-vous favorable à la PMA pour tous?

Je ne suis contre aucune avancée, par principe. Cela arrivera inévitablement. L’humanité bouge depuis un événement fondateur : l’invention de la pilule contraceptive. Il y a eu là un changement pour la nature humaine. Gregory Pincus, l’homme qui a porté cette révolution, n’a laissé son nom à aucune rue, aucun amphithéâtre…

Mon labo est le seul au monde à porter son nom. Pincus n’est ni glorifié ni détesté, il est ignoré, c’est pire ! Il a été effacé, alors qu’il était très en vue à son époque, dans les années 1950. Tout se passe comme si l’humanité avait intégré le changement qu’il a apporté et l’avait refoulé, lui, comme dans un remords, par mauvaise conscience, comme elle a abandonné Prométhée une fois qu’il lui a offert le feu.

Les rapports entre les hommes et les femmes, entre les parents et les enfants ont été changés à jamais par la pilule. La conséquence automatique et quasi inéluctable de la relation sexuelle a été remplacée par des interactions construites sur les qualités ou les défauts des uns et des autres.

C’est une avancée formidable, car on quitte la reproduction, mot vulgaire, « industriel », pour passer au désir d’enfant. Je n’ai jamais voulu dire cela trop haut, car il y a toujours des restes de conservatisme, et mieux vaut parfois aller simplement à l’effet : les femmes savent toutes qu’on peut désormais contrôler sa reproduction.

Le RU 486, qui interrompt une grossesse, est-il le complément de la pilule, ou son contraire?

Le RU 486 a fait plus de bruit que la pilule, qui, elle, a finalement été acceptée. L’immédiateté de la « contraception d’urgence » était encore plus effrayante. J’avais inventé un mot pour éviter de dire « avortement » : la « contragestion ».

Hélas, j’ai échoué. Puis il y eut, vingt ans plus tard, l’expression « pilule du lendemain », astucieuse. Mais le RU 486 est tellement resté synonyme d’avortement que je n’ai jamais réussi à le faire commercialiser comme pilule du lendemain, alors que ce serait le produit le plus efficace pour cela. Est-il diabolisé ?

Etes-vous pour la GPA, la gestation pour autrui ?

Encore une fois, je suis pour tout ce que les gens désirent, je crois que c’est dans l’intérêt général, j’ai confiance dans la sagesse des humains.

L’adoption est une sorte de gestation pour autrui, puisqu’on élève un enfant porté par une autre mère. La seule différence, c’est qu’il n’y a pas eu de concertation au préalable. Or il est établi que les enfants adoptés sont aimés et heureux d’une manière comparable à ceux des familles ordinaires.

Les grands mots entendus contre la GPA sont donc inappropriés, et parler de la « marchandisation » des femmes, ou d’enfants « à la carte », c’est insulter ce qui peut être très beau entre des parents et leur progéniture.

Pourra-t-on un jour faire un enfant sans le ventre d’une femme, par une gestation entièrement externe, dans une machine ?

Je ne sais pas, mais il n’y a rien d’impossible pour le génie humain. C’est extraordinairement compliqué, il est vraisemblable que cela n’aura pas lieu avant longtemps et que ce sera freiné par des autorités moralisantes exprimant la crainte du nouveau, mais ce ne peut être totalement exclu.

En tout cas, je ne dirai jamais qu’il est essentiel psychologiquement d’être passé par le ventre de sa mère, que sans cela l’enfant serait « désinséré » de toute filiation, de toute relation avec les ancêtres.

La filiation est tout de même importante !

Bien sûr ! Surtout pour moi qui ai perdu mon père à l’âge de 3 ans ! Mais je ne passe pas de temps à pratiquer la généalogie.

Certes, si on m’apporte mon arbre, cela pourra me passionner ; néanmoins, je préférerai toujours ce qui arrivera demain à ce qui s’est passé hier.

Pourquoi, toujours, des forces conservatrices se mettent-elles en travers des évolutions ?

Elles pensent que le progrès n’en est pas un, que ce qui est nouveau peut être mauvais pour l’homme. C’est sans doute un résidu du passé religieux de l’humanité, au temps où l’autorité morale était punitive…

Parfois, je me demande, en voyant un chercheur se tromper de voie, s’il est incapable techniquement d’aborder le « nouveau » ou bien s’il subit des blocages inconscients, parce qu’il ne veut pas avancer dans telle ou telle direction.

Le Parlement vient d’autoriser la recherche sur les embryons humains : est-ce une bonne chose ?

Pour l’instant, je crois que oui. Mais les discussions sur le stade de développement où l’on peut disposer ou non de ces cellules souches ne sont pas mon domaine.

Dans Libre Chercheur, vous esquivez cette question : à partir de quand l’embryon est-il une personne et non plus un amas de cellules ?

La réponse que je préfère n’est pas biologique, j’allais dire « matérielle ». Considérer qu’à partir de un, huit ou quatorze jours on est en présence d’un humain n’a pas de sens – d’ailleurs, le calcul change selon les religions.

C’est méconnaître le regard porté par la société, à commencer par les parents, sur un nouvel être, dont l' »indépendance » n’a pas tant d’importance. Etre enceinte n’est pas l’événement primordial pour dire qu’il y a être humain.

Quand les parents désirent un enfant et en forment le projet, l’être à venir existe déjà. Cet amour pour une descendance imaginée compte plus que tout à mes yeux.

Pourquoi n’êtes-vous pas partisan de l’euthanasie ?

Qu’en savez-vous ? Je n’ai jamais donné mon opinion profonde sur ce sujet. J’ai été l’un des tout premiers signataires pour le droit à mourir dans la dignité, mais je ne suis pas un militant, sauf pour mes recherches, car, en soi, militer m’ennuie.

Je ne m’intéresse pas assez à la mort pour me passionner pour ce débat, mais j’ai connu des gens qui se sont suicidés et je m’en serais voulu de les encourager à le faire : j’aime tellement la vie que je trouve dommage qu’on la supprime, a fortiori qu’on se la supprime. Je suis pour la liberté et la vie. Pour la vie, et pour la liberté.

Ne manquez-vous pas de sens de la transcendance ?

Pas du tout. J’ai une pudeur et une certitude de l’incompréhension incontournable de l’au-delà qui me pousse à me taire.

Y a-t-il quelque chose quelque part, après la vie ?

Possiblement. Je n’élimine pas cette hypothèse, car je me plains de ne pas comprendre pourquoi je suis là. Que l’on soit là ou pas n’a aucune importance pour le reste de l’univers, mais que ce soit incompréhensible m’est insupportable.

Non seulement je n’ai pas de certitude métaphysique, mais je ne saisis pas même la finalité de ce qui est. L’extrême opposition ou la non-différence, car c’est la même chose pour moi, entre une pierre, une étoile et notre vie humaine me fascine. Le moindre caillou va durer plus que moi : pourquoi ? Le mot clef est « incompréhension », ce qui pour un scientifique est insupportable.

Ainsi, la science ne peut expliquer pourquoi l’homme a accompli, en quelques milliers d’années, autant de progrès dans la connaissance du monde. Car le plus extraordinaire chez l’homme, c’est ce que l’on connaît le moins : le cerveau…

Justement, quand les recherches sur le vieillissement du cerveau aboutiront-elles ?

Si on travaille et si on a les moyens nécessaires – on ne les a pas aujourd’hui -, la réponse est : dans quelques années.

Moins de dix ans ?

Oui, les problèmes d’insuffisance du fonctionnement cérébral rattachés au vieillissement peuvent être traités dans les dix ans à venir. Alors, les hommes auront encore moins envie de disparaître qu’aujourd’hui.

« Vivre jusqu’à 120 ans, quelle horreur ! » me disent souvent mes interlocuteurs quand j’explique mes recherches. Cela me stupéfie à chaque fois ! Ils ont une immense difficulté à dépasser la peur du vieillissement pour imaginer une vie normale à un très grand âge.

C’est pourquoi ils donnent si peu d’argent pour la recherche. Chacun sait qu’il a une chance sur trois d’être atteint d’Alzheimer ou d’une autre démence sénile après 85 ans ! Il suffirait que 100 000 personnes nous donnent 10 euros par an pour compléter notre financement : vos lecteurs vont-ils donner l’exemple ?

Les gens ont peur !

Ils ont peur d’aider à traiter ce dont ils ont peur : c’est fou, non ? Ils ont peut-être même peur d’y penser…

Pourquoi les Etats ne vous financent-ils pas plus, alors que vous expliquez dans votre livre que 10 % des malades d’Alzheimer français soulagés pendant un an, c’est 1 milliard d’euros économisés?

Il est plus rentable, dans une démocratie, de payer pour réparer tout de suite un trottoir que de subventionner des chercheurs qui auront des résultats dans plusieurs années.

Sans doute le désir d’inventions ralentit-il depuis qu’il y a eu beaucoup de progrès. L’humanité semble rassasiée, ou fatiguée, ou peut-être déçue ; les gens pensent qu’il n’y a pas plus de bonheur aujourd’hui qu’il y a trois cents ans.

Avez-vous rencontré des politiques prêts à endosser un discours de soutien à vos travaux ?

Jamais. Ni à droite ni à gauche. Les politiques apportent une réponse purement sociale aux démences du grand âge. Nicolas Sarkozyavait lancé un plan Alzheimer, mais les fonds vont au gardiennage des malades plutôt qu’à la recherche.

Or il faudrait un effort de recherche majeur et non le saupoudrage de quelques crédits. Le concept d' »égalité » est difficile à utiliser en recherche scientifique, car les façons de penser, de travailler, ne sont pas égales. La liberté et la fraternité sont au coeur de la recherche ; l’égalité, non.

Pourquoi aimez-vous tant Shakespeare ?

Au-delà du talent, il avait un tel courage, pour parler de tout : ce qu’il écrit est brutal, il prend la liberté de qualifier et de juger les gens dont il parle.

Chaque humain a dans sa vie des histoires, des moments indicibles. C’est cela que Shakespeare met sur la table, dans une sorte de « hors circuit » social. Il a le courage d’entrer dans l’humain avec force.

Pour aider les recherches du Pr Baulieu, fondation Vivre longtemps et Institut Baulieu, site officiel.

En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/etienne-emile-baulieu-les-gens-ont-peur-du-grand-age_1273141.html#HCIdx3G9gzDqYWly.99

14 réflexions au sujet de « Étienne-Émile Beaulieu, l’homme qui s’y croyait tant »

  1. L’affrontement existe déjà ,chaque jour, au sein des familles, entre voisins ,dans des réunions de toutes sortes,l’écologie pour la vie se heurte à ceux qui nient la réalité dans laquelle nous sommes.
    J’ai assisté à des discussions très musclées,les écolos sont prit pour des diables,pour ceux qui détruisent sciemment, qui foutent tout en l’air.
    Ils ne peuvent accepter cette réalité, car pour cela il faudrait qu’ils fassent un retour sur eux, sur leurs blessures les plus profondes,je crois que monsieur Beaulieu est de ceux-la.

  2. J’ai lu l’année dernière un excellent livre sur l’histoire de la physique. Erudit, brillant, drôle… Son auteur est Edward Teller, l’inventeur de la bombe H !

    Comme E.E. Beaulieu, Il y a des gens, souvent des savants brillants, qui ne semblent pas capables de concevoir l’affinité entre les hommes et les choses, et entre les hommes et les machines. Ils pensent que les machines sont neutres, qu’elles ne sont capables ni de bien ni de mal. Que seuls les hommes font le bien et le mal. (Souvent ils croient aussi que l’éducation encourage automatiquement à faire le bien. Mais alors, Hitler ou Georges Bush junior auraient-il pu tuer autant de gens si ont les avait privés d’école, s’ils n’avaient jamais appris à lire, à penser, à s’exprimer ?) Georges Charpak est un autre exemple de ce genre de savant. Ou l’ancien Président Indien, Abdul Kalam. Dans les deux cas, on sent des hommes qui ont bon cœur donc on hésite à leur en vouloir, mais quand même on se dit, est-ce qu’avoir un prix Nobel ou être le père de la bombe atomique Indienne et des missiles qui l’envoient sur ses cibles, autorise à dire autant d’énormités ?

    Mais un jour, un entrepreneur à qui je confiais ma tristesse devant un bâtiment qui avait énormément souffert de manque d’entretien, me répondit : « Bah, heureusement qu’il n’y a pas que nous qui vieillissons ! ». Cette remarque, qui prenait le contre-pied exact de ce que j’exprimais, m’est toujours restée.

    Les choses, la nature, les animaux, tout ce qui nous entoure, sont plus humaines que nous n’aimons le penser. La description que fait Gilbert Simondon du processus de « concrétude », par lequel les machines acquièrent leur maturité, avec des exemples comme les cylindres des moteurs à explosion ou les lampes à vide, est extraordinairement similaire avec le parcours humain qui est réalisé au cours de l’éducation. Dans un livre que j’ai lu récemment « How buildings learn – what happens after they are built », Stewart Brand, montre comment les bâtiments « apprennent » d’une manière qui est très similaire à celle dont les humains le font : Par leurs erreurs, et comment les bâtiments (ou du moins, ceux qui survivent assez longtemps) s’améliorent au cours des générations, parfois en approfondissant leur personnalité, comment leur concept acquiert de l’épaisseur et de la substance avec le temps. Comme les humains. C’est aussi une impression qui m’est restée de la lecture de « Les mots et les choses » de Foucault: Les choses sont pleines de pensées, les pensées ne sont pas seulement chez les humains.

    Et c’est la que le positivisme trouve de sérieuses limites. Je crois que toute personne qui a un rapport professionnel profond, soutenu, avec les machines et les techniques qui l’entourent, ouvrier ou ingénieur, sait qu’elles ne sont pas neutres. Il y a des bâtiments et des techniques qui ont une tendance, qui encouragent le mal, et d’autres qui ont une tendance, qui encouragent le bien. Avec toutes sortes de nuances. Comme les humains. Et le bien et le mal peuvent se transformer, rien n’est figé non plus… comme chez les humains aussi.

    E.E. Beaulieu travaille les techniques du futur avec une mentalité du passé, une sorte de positivisme benêt. Bien des choses lui échappent, et cela semble lié a la manière dont il exerce sa profession.

  3. un des acteurs phares du toujours plus,toujours plus loin qui ne brille pas par son éthique ,comme quoi la sagesse de l’age est un mythe de plus,
    le progré rapporte de l’argent ,et rapporte de quoi réconforté les maux(les mots aussi) et névroses de ceux qui ont peur du vide,de la nature,et de leurs propre nature

  4. Je lisais, il y a quelques jours, les propos de Philippe Muray, parus en 2002. Il est tentant de les rapprocher des éloges qu’Étienne-Émile Beaulieu décerne à la techno-science sans limites.

    Philippe Muray dans le texte, donc :
    « Acculés dans les cordes du positif, ils ne cessent de nous répéter, en effet, mais sans jamais vraiment l’énoncer ainsi, «que tout est bien».
    Ils sont devenus de grands industriels de l’éloge, et c’est précisément cette industrie qui m’intéresse au plus haut point et dont j’ai fait depuis maintenant longtemps la matière première presque exclusive de mon travail, pour la raison que cette production continue d’éloge a pour effet d’empêcher tout regard un tant soit peu critique sur les métamorphoses, sur les mutations fantasmagoriques de la civilisation. Tout est violence dans l’univers, mais les analphabètes modernes, d’où provient toute cette violence, ne cessent de nous dire que tout est bien. C’est ainsi que, l’été dernier, alors que d’effrayantes inondations submergeaient l’Europe de l’est, notamment l’Allemagne et la Tchécoslovaquie, et que l’on se demandait si le climat n’était quand même pas vraiment détraqué, un hebdomadaire avait tranché avec un titre admirable : «Le climat ne se détraque pas, il change.» Appliquée au temps, c’est la rhétorique analgésique de l’époque dans tous les domaines : la famille n’est pas en miettes, elle change. »

    Un peu plus loin, pour faire le lien avec d’autres débats ici :
    « La secte horrible et cocasse des raéliens annonce aux États-Unis la naissance du premier bébé cloné par ses soins. Il faudrait, à cette occasion, parler de retour de Raël comme on parle de retour de bâton. Mais voilà que l’on voit soudain les médiatiques, les scientifiques, les politiques, toutes les grandes consciences de partout et les belles âmes de toujours s’horrifier, se cabrer, se voiler la face, pousser les hauts cris, parler d’entreprise criminelle, de monstruosité, d’abomination, d’attentat contre l’éthique, d’errements prométhéens et de tabou brisé. Ces briseurs professionnels de tabous, ces applaudisseurs de toutes les désinhibitions, ces bénisseurs de toutes les transgressions et ces encenseurs de toutes les violations d’interdits refusent brusquement, dans le cas de la fabrication de cet être génétiquement identique à son pseudo parent, ce dont partout ailleurs ils se félicitent. Et redécouvrent tout à coup les charmes de la reproduction sexuée garante de la diversité génétique.
    On se demande bien ce qui leur arrive, à ces gens qui ne cessent de dénoncer la division des sexes comme un archaïsme à liquider, qui trouvent que l’«ordre symbolique» est une idée fixe dérisoire, que la «logique binaire», avec le masculin d’un côté et le féminin de l’autre, est une vieillerie à déposer au vide-greniers, que l’«identité sexuelle» n’est d’aucune utilité et que le «dépassement des genres» est l’horizon de l’avenir. En quoi ces fantassins de l’Empire du Même s’imaginent-ils légitimés de s’offusquer de ce qu’un bébé soit la copie conforme, le parfait homonyme ou synonyme génétique de ce que l’on ne peut même pas appeler sa «mère? Ils ont applaudi trop d’attentats contre l’espèce pour s’indigner de celui-là. Et ils ont couvert trop d’acharnements pour avoir le droit de ne pas faire le panégyrique de cet acharnement procréatif-là. Et ils ont flatté trop de maniaques de la conquête des droits à pour s’horrifier de cette nouvelle forme de droit à l’enfant. Les exploits de Raël, en d’autres termes, sont bien trop modernes pour qu’on laisse ses détracteurs s’offrir le culot de les désapprouver. »

  5. Le progrès a ceci de fascinant qu’il justifie tout : l’empoisonnement généralisé, l’extermination des arbres et du monde vivant, l’expulsion des peuples de leurs terres d’origine, les tortures infligées aux personnes chimico et électro-hypersensibles, les guerres pour le pétrole, les crève-la-faim…

    Il excuse tout parce qu’il s’autoproclame pourvoyeur exclusif du bien commun. Qui peut contester un tel idéal ? Seuls des réactionnaires ou des passéistes, voire des terroristes, forcément.

    Il blanchit les crimes les plus abjects parce qu’il satisfait les caprices de l’individu de droit souverain, cet enfant-roi qui trépigne quand la nature pose une limite à ses droits de l’Homme. « Il y a une demande de la population », assènent nos élites, quand il s’agit d’autoriser une nouvelle technologie soupçonnée des pires dangers. Exprimer une opposition expose aux caricatures du retour à la bougie et contraint à nuancer son propos par la formule désormais incontournable : « Nous ne sommes pas contre le développement technologique », sous peine d’être inaudible. Ainsi, ne pense-t-on plus le monde dans lequel s’insère une nouveauté ; ainsi, s’interdit-on d’aller jusqu’au bout de sa réflexion.

    Le progrès absout les pires méfaits parce qu’il proclame nous affranchir du destin biologique, il impose le triomphe de la volonté individuelle, ce nouveau Dieu qui ne tolère aucune limite. Il flatte l’orgueil humain démesuré, il programme, il fabrique la vie-même, de la naissance à la mort, en passant par la réparation des pièces défaillantes.

    Le progrès a réussi cet exploit sidérant de nous priver des biens les plus précieux, précieux parce qu’essentiels et gratuits, il les a remplacés par des objets manufacturés, par des services que l’on paye au prix fort, pas seulement en monnaie sonnante et trébuchante, mais aussi au prix d’une privation inouïe, celle de la beauté, de la santé, du lien au vivant.
    Son tour de force ultime est sans doute de nous faire désirer ce hold-up, encouragé par les plus hautes instances. Ravie de son sort de nécrophile, l’humanité réclame à grands renforts de revendications, de manifestations, un peu plus de servitude, exigeant sa dose de drogue dure, son industrie du plaisir sans entraves. Et dire que le progrès prétend nous libérer.

    Andersen, dans un conte célèbre, illustrait ces idées d’une belle façon :
    L’empereur de Chine aimait écouter le chant d’un rossignol, qui fredonnait les éclaircies et la lumière après la nuit.
    Un jour, on offre au souverain un oiseau mécanique, orné de perles. Délaissé, l’oiseau vivant s’enfuit. La mécanique se détraque et le faux rossignol devient muet.
    L’empereur en tombe malade et ne doit son salut qu’au retour du véritable oiseau.

    Imaginons un seul instant cette histoire contée par les progressistes des temps modernes. Je ne donne pas cher du sort de l’oiseau naturel.

  6. « la servitude du plaisir sans entraves »… Tout est la en effet!

    …et le tour de force du « progres » est de nous faire croire a ce tour de passe-passe, que le plaisir sans entraves est non seulement possible mais realisable par la technique. Au niveau ou nous sommes, la plupart d’entre nous ne se rendent meme pas compte a quel point nous sommes non seulement « croyants », mais meme « pratiquants fideles et assidus »…

  7. Au sujet d’Etienne Emile Beaulieu, Laurent Fournier a déjà écrit une synthèse meilleure qu’aurait été la mienne, d’où l’avantage de se connecter à internet tout les 3 à 4 jours.
    Evitons toutefois à mettre sur le même plan le RU486 qui a rendu service à de nombreuses femmes avec le transhumanisme et la GPA.

  8. Je garde en mémoire ce RU 486. Combien d’hommes à témoigner ? Bientôt beaucoup ?
    Il est (encore) des choses dont on ne saurait parler.

    Un mot oublié ou trop gênant par les temps qui courent que je souhaite énoncer ici : « contre-nature ». Il est de la traduction de livres de Fukuoka.
    La critique d’être réactionnaire m’y semble hors-sujet.

  9. « science sans conscience n’est que ruine de l’âme »cette éminence illustre parfaitement l’adage, qui justifie candidement les pires pratiques, comme un Boris Cyrulnok (l’inventeur de la FIV) mis sur un piédestal par nos merdias.
    Voici qui me rappelle une histoire méconnue (et pour cause), qui illustre parfaitement les dangers de la démarche faustienne, celle d’Hildegard Gonzalez, assassinée dans les années 30 par sa propre mère qui avait eu la démarche eugéniste de créer l' »être parfait » durant la république espagnole.

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