Le nucléaire change de mains (ni vu ni connu)

Nous avons bien de la chance, savez-vous ? Aller se plaindre encore, après toutes les révolutions que la France nous offre sans rechigner ? Nous sommes des ingrats, voilà bien la triste réalité. Le dernier exemple en date vous aura peut-être échappé, preuve que, décidément, nous regardons tous le doigt du sage alors qu’il nous montre évidemment la lune. Le doigt, en cette occurrence, c’est ce contrat français raté aux Émirats Arabes Unis.

Vous vous souvenez ? C’était hier. Malgré la diplomatie activiste de notre admirable président, le président sud-coréen Lee Myung-Bak a bel et bien signé le contrat du siècle – pour lui – avec le Sheikh Khalifa ben Zayed Al Nahyan, président des Émirats. Les Coréens construiront donc quatre réacteurs, et nous perdons la bagatelle de…combien, au fait ? Le contrat signé porte sur un peu plus de 20 milliards de dollars, mais on ne sait pas ce que le consortium français exigeait en échange de sa nouvelle merveille technologique, l’EPR. Certains évoquent une offre à 35 milliards de dollars, d’autres vont jusqu’à 40 et moi, je m’en contrefous, mais grave.

Plutôt, je suis heureux, même si cela ne durera pas. J’imagine notamment la tête d’Anne Lauvergeon, patronne d’Areva, apprenant la déroute de ses équipes commerciales. Madame Lauvergeon est une femme assurément remarquable, dans un sens qui ne lui plaira peut-être pas. Elle représente à la perfection notre époque d’artifices et de depistaggio, comme disent les Italiens pour désigner les trucages visant à perdre l’esprit. Polytechnicienne, ingénieur des Mines, elle doit bien être de gauche, puisqu’elle est devenue en 1990, sous Mitterrand, secrétaire générale-adjointe à l’Élysée, puis sherpa du président, et à ce titre chargée de préparer pour lui les sommets internationaux.

Le reste va de soi. Des postes de plus en plus élevés, dans le privé cette fois, puis une nomination en 1999 au poste de P.D-G de la Cogema, qui allait devenir Areva, fleuron de notre nucléaire. Merci qui, au fait ? Je veux dire, pour le nucléaire ? Merci Jospin, bien entendu. Je ne serais pas étonné que notre excellent Claude Allègre, alors ministre de la technologie – entre autres – ait eu son mot à dire. Or donc, Lauvergeon. Et un immense fiasco, qui rejaillit sur elle et menace désormais sa carrière. Comme je suis triste.

Au-delà, car il faut bien aller au-delà, nous assistons dans l’indifférence générale à un mouvement colossal de notre société, qui s’appelle la privatisation de l’industrie nucléaire. Cela, ce n’est pas un contrat perdu, c’est une déroute en rase campagne. Le prix que nous payons pour avoir été incapables de comprendre l’échec du mouvement antinucléaire après Malville – en 1977 – et partant, d’y remédier. Car enfin, et croyez bien que je suis désolé d’écrire ce qui vient si près d’une nouvelle année, mais enfin ? Passons en revue la composition du consortium français qui vient de prendre cette si belle raclée.

Qu’y trouve-t-on ? Areva, bien sûr, qui reste essentiellement un groupe public. EDF, de même, mais où la participation de l’État ne cesse de baisser. Plus de 10 % du capital appartient déjà à des investisseurs privés. Et son président Henri Proglio, nommé sur ordre de Sarkozy, n’est autre que le patron – non exécutif – d’une entreprise privée de premier plan, Veolia. GDF-Suez ? L’État n’en possède que 35,7 %. Et moins encore à l’avenir. Vinci, ses routes, autoroutes et rocades ? 100 % privé, et près de 34 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2008. Mais Vinci – encore bravo – a été le mécène de la restauration de la galerie des glaces de Versailles. Alstom et ses turbines géantes, qui équipent le barrage des Trois-Gorges en Chine ? 100 % privé, avec Bouygues comme actionnaire principal. Enfin Total, qu’on ne présente plus, champion des champions, plus gros chiffre d’affaires de notre pays avec 180 milliards d’euros en 2008.

Il n’est ainsi pas exagéré de parler d’une révolution, dont les conséquences se feront fatalement sentir un jour ou l’autre. Car à qui diable peut aller la fidélité d’un patron du privé ? À l’intérêt général, universel et perpétuel ? J’imagine que vous avez un début de réponse sous la main. Encore deux points sans importance. Le premier : EDF est soupçonnée en Grande-Bretagne d’espionnage à l’encontre de Greenpeace. Le second : Total a englouti en 2 000 le groupe Elf, et donc son personnel spécialisé, formé au service Action de la DGSE, avec les magnifiques résultats qu’on sait en terre africaine, du Gabon de Bongo à l’Angola de Dos Santos, en passant par le Congo de Denis Sassou Nguesso.

Qu’ajouter ? Le nucléaire est une folie intrinsèque, qu’il soit à la charge du public ou du privé. Car il mènera tôt ou tard à cette catastrophe qu’aucun de ces crétins n’est en mesure de prévoir. Le nucléaire est un crime moral d’une ampleur à peu près sans précédent, par les risques qu’il fait courir à tous, descendance comprise. Certes, certes, certes. Mais refiler un bébé pareil à des gens qui ne songeaient déjà qu’à la destruction du monde, et qui s’y employaient jour et nuit, est-ce bien une heureuse manière de finir l’année 2009 ? Sarkozy et ses amis mériteraient ce que ce bon couillon de Louis XVI appelait par mégarde une révolte. Tel sera mon vœu principal pour 2010.

17 réflexions au sujet de « Le nucléaire change de mains (ni vu ni connu) »

  1. Mon cher Fabrice, je suis heureux de te lire pour dire ces vérités.
    Le Monde titrait hier sur le « revers », subi par la France.
    J’étais scandalisé de voir que cet article ne voit pas plus loin qu’une affaire commerciale dans cette vente de réacteurs nucléaires à une monarchie moyenâgeuse située en plein désert.
    La « vente » ratée devenait l’information principale et le cocorico manqué le sujet d’amertume.
    Nos élites sont en train de jouer avec la vie de l’espèce humaine, comme dans un casino quelconque, et tout ce que l’on trouve à commenter c’est une information « économique ».
    Lamentable.
    De plus, il se trouvera toujours un JM Jancovici pour dire que grâce à cette achat par Abou Dhabi, nous aurons moins d’émissions de CO2.

  2. « Imputer la responsabilité de cet échec à Mme Lauvergeon (PDG d’Areva) et exclusivement à elle (…) me paraît une manière assez peu élégante d’essayer d’expliquer pourquoi ce sont les Sud-coréens qui ont emporté un marché important (…) presque destiné naturellement à Areva », a critiqué Benoît Hamon sur France Inter.

    Je recommande une fois de plus le documentaire (désormais disponible en DVD) intitulé « Au pays du nucléaire » d’Esther Hoffenberg – ce qui y est dit (ou pas) est proprement terrifiant.

  3. On pourrait dire « nucléaire, ni vu ni connu » directement tant le CO2 est le super prétexte pour nous le faire avaler (entre autres choses).
    Rien à voir avec le nucléaire, mais bien avec la saloperie du monde, la campagne de pub pour nous faire avaler le lapin…

  4. Caro Fabrice,

    Oui, tout cela semble malheureusement vrai. Si j’ai bien compris (il y a tellement d’écrans de fumée qu’on n’y voit plus très bien…) un très proche ami de M. Sarkozy a obtenu – pour l’instant – 10% d’EDF. En plus, M. Sarkozy travaille (derrière cet écran de fumée?) pour fusionner EDF et Areva. Son très cher ami sera donc actionnaire de 10% de cette nouvelle société. Siemens (rigueur et qualité allemande par rapport à une société française ?) il me semble, a été écarté d’Areva par M. Sarkozy pour faire place à Alstom dont son cher ami M. Bouygues détient 30%. Donc, deux chers amis de M. Sarkozy avec les pieds bien dans le futur nucléaire français privatisé. Avec dans l’armoire quelques beaux promesses de vente à des gens crédibles comme Silvio Berlusconi, Mouammar Kadhafi, … Pendant ce temps, le Gignol de Paris, à savoir M. Delanoë, saute de joie quand sa chère amie, Mme Lauvergeon, finance la décoration de lumière de la Tour Eiffel. Tout va donc très bien.

  5. construction,remenbrement,barrage(a liberté),ingénieurs non ingénues,areva avec ses pub qui arrivera a scier la branche,total totalitaire comme ses copains qui répandent le trépat,elf qui n’est pas vraiment une elf,mais le monstre ;mais quelle chaos mes amis(es)

  6. Pour 2010, je forme le même voeux que toi, Fabrice.
    Je viens de lire « La supplication, Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse » de Svetlana Alexievitch, et je me disais que bien que nous ne soyions pas en pays communiste, les conséquences d’un accident nucléaire seraient exactement les mêmes ici.
    Surtout, ne pas faire confiance au pouvoir !
    Là-bas, l’idéologie politique était une chape de plomb sur l’information, ici, se seraient (c’est) les intérêts financiers de ces groupes dont tu parles.

  7. @ Marie , j’ai vu cela hier , merci ! Comme quoi, une petite mobilisation citoyenne, un peu de médias …et voilà !

  8. Les cimetières du nord sont remplis des dépouilles des mineurs de fond qui ont consacré leur vie à l’exploitation du charbon. Ils connaissaient les risques mais ils ont quand même constitué le bataillon d’hommes et de femmes volontaires et courageux qui plaçaient la survie face à la misère de leur famille et du pays, au premier plan. Ils en ont gardé la fierté du devoir accompli pour leur société. Le sacrifice de ces centaines de milliers de morts au combat industriel, pour la croissance et le progrès, semblent quasiment oubliés. Ne semble rester dans ce pays qu’une armada « d’égoïstes » qui ne s’inquiètent que de leur cadre de vie et qui pensent que leur statut d’hommes libres, chiants à souhait, ne dépend plus de la puissance économique de leur pays et de sa place dans le concert des nations. Avec de tels principes les évangiles qui recommandent de soutenir les jeunes et les vieux ne risquent pas d’être suivies à la lettre. Car qui donnera du travail à ces jeunes pour qu’ils puissent construire leur vie et qui paiera les maigres retraites des vieux ??? Certainement pas les effrayés du progrès technique et de la science, ou les éleveurs de chèvres du Larzac ou ailleurs. Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme, mais société appeurée, face aux défis énergétiques et tecnologiques de l’après pétrole, n’est que communauté humaine en péril. Déjà en 36 il semblait vain à gauche de bien s’armer pour protéger le pays. On l’a payé par le déshonneur pour toujours et la misère pour une décennie. On n’a pas le droit de baisser la garde face à l’avancée du monde. Et la disponiblité d’énergie bon marché en est un des points clés. Face aux millions de morts qui ont, et qui continueront d’accompagner dans le monde, l’exploitation et l’usage du charbon et du pétrole, le nucléaire civil avec ses centaines de morts prouvés, semble finalement une bonne fée. Cette énergie civile comporte t’elle des risques et sont-ils inadmissibles ? L’expérience concréte des 50 ans dernières, dit non. Faut-il améliorer et faire progresser les filières actuelles pour les rendre toujours plus sûres, certainement ? Mais faut-il jouer la carte de l’affaiblissement technologique et économique de la Fance, et finalement parier sur la décroissance, sûrement pas. Malheur aux doux rêveurs et malheur aux vaincus ! On ne change pas la marche du monde avec seulement des rêves, mais avec des ambitions, le sens des réalités et de l’éthique.

  9. Bonjour,
    Je suis consterné par la représentation que certains de nos compatriotes se font encore du nucléaire. Comme s’il s’agissait d’une entreprise maléfique pilotée par des puissances infernales!
    Doucement! Revenons à un peu de rationnalité. Considérons les faits et arrêtons d’agiter des fantasmes!
    Les réflexions publiées dans ce forum révèlent une méconnaissance profonde des réalités du nucléaire. On en dresse un portrait caricatural en surévaluant systématiquement les risques qu’il représente. Il faut pourtant constater -si l’on fait le bilan mondial de ces 50 dernières années – que par rapport aux sources électrogènes traditionnelles (combustibles fossiles et hydraulique)le nucléaire se classe de loin comme l’énergie qui induit le moins de dommage pour la sécurité et la santé des individus et pour l’environnement. On me répondra Tchernobyl, radioactivité, déchets… Ces items ont certes une forte charge émotionnelle, mais tout cela ne remet nullement en cause le constat précédent.
    Je viens d’écrire un livre sur toutes ces questions (voir présentation sur le site de la SFEN http://www.sfen.org): « Le nucléaire et la planète, 10 clés pour comprendre », Editions Grancher.Je ne veux pas me faire de la pub déplacée et je ne prétends pas détenir la vérité…mais j’invite toutes les personnes de bonne volonté…et les intervenants de ce forum, au premier rang desquels M.Nicolino, à mieux s’informer sur ces questions (à travers mon livre ou autres documents sérieux, peu importe…)
    Je ne conteste pas le droit à tout un chacun de récuser le nucléaire… mais ce serait tellement mieux si on arrétait de dire n’importe quoi sur cette énergie!
    Francis Sorin
    directeur du Pôle Information de la Société Française d’Energie Nucléaire

  10. M. Nicolino,
    vous écrivez dans un français honorable, des approximations que vous présentez comme valeurs scientifiques, dites-vous, mais très grossières voire fausses. Par exemple, vous devriez lire un ouvrage de physique un peu sérieux (cela existe)sur le devenir du Pu 240. Sachez aussi que si la terre ne contenait plus d’éléments radioactifs(et on lui donne allègrement quelques 13 milliards d’années), elle serait beaucoup plus froide qu’elle n’est aujourd’hui, et vraisemblablement invivable pour l’Homme. De même, le couvercle de n’importe quel réacteur fut-il un RBMK de Tchernobyl, n’a jamais pesé 2000 t. Avez-vous songé à sa manipulation pour sa mise en place, son transfert, etc !!! Aérez un peu vos cellules grises en lisant des choses sérieuses, cela nous fera plaisir.

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