Archives mensuelles : novembre 2007

Ce juge est-il aveugle ?

Je n’ai vu Gérard Charollois qu’une fois dans ma vie, mais cela a laissé des traces. Ce devait être aux alentours de l’année 2000, je ne sais plus très bien. En tout cas, c’était la première fois de ma vie que je rencontrais un juge aveugle. Jusqu’à cette date, je m’étais contenté du fabuleux personnage créé par Bruce Alexander, le juge Sir John Fielding (il existe une série de ses aventures en 10/18).

Un juge aveugle ! L’image est tellement étonnante qu’elle continue de me hanter. Charollois m’avait raconté comment il faisait pour rendre ses arrêts, les aides dont il avait besoin, y compris sous la forme d’outils informatiques. il n’était pas un juge de bureau et de paperasse. Il jugeait pour de bon, au tribunal de grande instance (TGI) de Périgueux, où il est aujourd’hui encore vice-président. Je me souviens très bien de son épouse et de l’un de ses fils, présents au moment de l’entretien. Pourquoi cet entretien, d’ailleurs ? Je ne sais, mais cela avait à voir avec la chasse, évidemment. Je crois me rappeler que Charollois venait d’obtenir une retentissante victoire, devant la Cour européenne, contre la loi Verdeille, outrageusement favorable aux chasseurs.

En 2 000, le juge vivait au fond de la campagne, en Dordogne, et menait la guerre contre les chasseurs qui voulaient, de force, pénétrer sa propriété pour y tuer. Cela, Charollois ne le supportait pas, il ne le supportait plus. Et comment lui donner tort ? La loi Verdeille empêchait les propriétaires d’un terrain de moins de 20 hectares d’y interdire la chasse. Je ne sais pas où en est aujourd’hui le droit, mais il était encore, voici huit ans, extravagant.

Vers 2 000, Charollois présidait une association appelée Aspas (Association pour la sauvegarde et la protection des animaux sauvages). Et puis il en est parti, contesté par une partie de ses troupes, pour fonder la Convention Vie et Nature pour une écologie radicale (CVN).

Depuis cette date, je ne suis les aventures du juge aveugle que de loin, en riant le plus souvent. Je sais que ce n’est pas drôle, mais j’aime rire aux éclats, je n’y peux rien. Charollois s’est en effet radicalisé, ce qui, chez un juge, est assez réjouissant. Il est de tous les combats pour la vie sauvage et les animaux, et il a décidé de hausser le ton jusqu’à risquer l’amende, peut-être même la…prison.

Sa tête de Turc favorite reste le chasseur et les structures politiques qui lui servent de paravent. En 2 000, à peu près au moment où je l’ai croisé, il venait d’assener un coup terrible au parti de l’extrême-chasse, CPNT. Il n’était pas seul, certes, mais les services juridiques de l’Aspas avaient signalé à différents parquets les étranges facéties financières du parti de la chasse et des chasseurs. Il n’est pas interdit de voir a posteriori, dans les enquêtes du début de 2 000, le chant du cygne du lobby politique en faveur du flingot.

Or, les chasseurs, dont le nombre diminue sans cesse, ne sont pas connus pour leur mansuétude. Raymond Faure – merci, au fait ! – me signale une vengeance dûment méditée par les valeureux de CPNT (http://www.cpnt.asso.fr). C’est simple : le parti de l’extrême-chasse réclame à Rachida Dati, en sa qualité de ministre de la Justice, des sanctions contre le juge Charollois. Des sanctions, dans l’ordre professionnel, pour des propos tenus en tant que citoyen ! Pardonnez à l’avance l’extrait qui suit : « CPNT espère que la Chancellerie par sa justice clairvoyante saura adresser à ce magistrat des sanctions proportionnelles à la hauteur de ses propos injurieux ; sans oser imaginer qu’il en puisse en être autrement car la justice doit se montrer neutre, égale et exemplaire pour l’ensemble de nos concitoyens… ».

Je me doute que Dati a d’autres chats à fouetter, mais tout de même ! Où se croit donc CPNT ? J’ai eu la curiosité d’aller voir ce que le parti des chasseurs reproche à Charollois, et je dois vous avouer que la prose de ce dernier m’a fait exploser d’un rire libérateur. Enfin une voix claire et nette ! Je serais bien incapable de reprendre les mots du juge à mon compte, car je reste partisan du compromis, car je sais ou crois savoir qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, composer avec les porteurs de fusils. En bref, je suis bien moins extrémiste que Charollois.

Mais quel bonheur que la liberté ! Quelle joie de ne plus retenir son verbe ! Il y a de l’ivresse dans le discours du juge aveugle, et je ne dédaigne pas perdre la tête. En voici quelques aperçus. Le premier (http://www.ecologie-radicale.org) : « Là où va l’évolution, il n’y aura plus de place pour les chascistes et leur instinct de mort, puisque notre espèce se réconciliera avec la Nature ou disparaîtra ». Le deuxième (http://www.ecologie-radicale.org) : « Moralement, le violeur, l’escroc, l’assassin, le chasseur sont des délinquants sociaux, des pervers au sens psychiatrique du terme qui pensent trouver dans l’avilissement et la mort d’un être vivant leur jouissance ».

Sachez-le, un comité de soutien est en route, si le coeur vous en dit. Rien n’est perdu, en effet, car, estiment Charollois et ses amis, « les combats de gladiateurs, les ordalies, les bûchers, l’esclavage, la torture, le bagne, la peine de mort furent trop longtemps parfaitement légaux ». Aveugle, lui ?

Irréversible

Ce sera court, car la journée est bien avancée. En réalité, là où je me trouve, la nuit a commencé de tout recouvrir. Un autre monde est possible, il suffit d’attendre le crépuscule.

Allons, je me secoue. Un mot sur l’extraordinaire alerte lancée samedi 17 novembre par le Giec, ce fameux groupe international de chercheurs attachés de force au dérèglement climatique. Vous le savez, le Giec a reçu le prix Nobel de la paix, en même temps que l’ancien vice-président Al Gore, pour ses travaux.

En préambule de la remise de son nouveau rapport sur le climat, le Giec a rendu public un « résumé destiné aux décideurs » de la planète, dans lequel il met à bas son propre travail, pourtant acharné. Que dit ce texte ? Que le réchauffement climatique peut avoir des conséquences « soudaines » et « irréversibles ». Or le rapport, beaucoup plus tranquille, et fruit de longues tractations, se contente d’évoquer des hypothèses à l’horizon 2100.

2100, c’est loin, pour quiconque. Et une élévation de la température moyenne comprise entre 1,8° et et 4° – l’estimation du Giec – n’effraie en vérité pas grand monde. C’est pourtant saisissant, et dramatique, mais tout le monde s’en fiche. C’est sans doute pourquoi le Giec a souhaité dire une vérité cachée, qui ne peut être rapportée dans des documents scientifiques.

La science, surtout quand elle est mêlée à la diplomatie, a ses limites.La prudence considérable du Giec en est la preuve concrète, car plusieurs modèles mathématiques grâce auxquels il travaille sont visiblement dépassés. Ainsi, il est hélas certain que la fonte des glaces de l’Arctique est bien plus rapide que ne le suggéraient les projections.

Donc, le Giec tente de rectifier le tir, s’appuyant sur le savoir accumulé à propos des écosystèmes. Leur stabilité comme leur éventuel affaissement n’ont rien de linéaire. Et comme le souligne le Giec, la rupture peut être « soudaine » et « irréversible ».

Nous parlons là d’un aréopage de scientifiques sérieux, estampillés par leurs pairs, récompensés par le Nobel. Ils nous disent que tout ou presque peut advenir, dès demain matin peut-être. Et qu’il n’y aura pas de retour en arrière possible. Inutile de commenter notre folie collective, qui est sans limites observables. Mais puisque nous sommes encore debout, encore humains, libres aussi dans une certaine limite, je nous propose de graver l’objurgation du Giec quelque part où nous la verrons à chaque instant.

Il n’existe aucun propos politique et moral plus important que celui-là. Tout discours, toute gesticulation de tel ou tel responsable de quelque niveau que ce soit, devraient être estimés à l’aune de cette mise en garde. Tout, jusqu’au sens ultime de notre vie, devrait être examiné au regard de cette urgence et de cette transcendance. Je vais essayer, je ne garantis pas que je vais réussir.

Une barque bel et bien coulée

Un jour, avec Erwan Balança, j’ai eu froid. Mais c’était dessus le lac de Grand-Lieu, et l’endroit est si beau que j’en frissonne encore, six ans plus tard. Non de froid, je crois que c’est évident, mais de beauté bien sûr.

Nous étions en décembre, très tôt le matin, et le lac était à nous seuls. Je veux dire que nous étions les seuls humains en vue. Car pour le reste, Grand-Lieu n’a jamais appartenu à quiconque. Je vous résume ce prodige, caché à 15 km de Nantes seulement. Il s’agit d’un lac, le plus vieux et le plus vaste – naturel – que nous ayons en France, en hiver du moins. L’été, il passe de 6300 hectares à 4 000, découvrant les prairies tourbeuses qu’il inonde dès que le froid arrive. C’est une sorte de lac tropical, qui se rétracte quand vient le printemps, et surtout l’été. Une mer intérieure qui se prend à l’occasion pour un marigot.

Attention les yeux, vous pourriez être éblouis : Grand-Lieu est né voici quelques dizaines de millions d’années. Je reste vague, car les spécialistes sont loin d’avoir réglé la question. Il a donc connu, ce veinard, les mers tropicales qui ont plusieurs fois recouvert la région. Mais ce qui fait du lac un territoire des merveilles, ce sont les oiseaux. Il y aurait environ 110 000 couples d’oiseaux nicheurs cachés dans le feuillage et les roselières. Avec, au coeur du tableau, la plus importante colonie de hérons cendrés au monde. Mais personne ne le sait, et la plupart des Nantais ne sont jamais allés à Grand-Lieu.

Moi si. Ce matin glacial de décembre, avec Erwan, c’était fête. Nous tirions dans notre dos, par une corde, une barque épuisée qui rebondissait sur l’herbe gelée. Mais gelée pour de vrai : les branches de saules étaient prises dans des cabochons, on se serait crus dans la galerie des glaces, à Versailles, en beaucoup plus beau.

La rive du lac, même, était emprisonnée. Je me souviens que nous avons dû donner des coups de talon dans la glace pour mettre l’esquif à l’eau. Je n’aurais donné ma place à personne, désolé pour vous. Et puis nous sommes partis à travers la Boire à Malet, une trouée entre deux marais, qui mène au lac et au grand large.

J’ai vu ce jour-là de troublants personnages. Un martin-pêcheur, pour commencer, qui jouait les torpilles bleues au ras d’une mangrove. J’ai vu des Grandes aigrettes prendre leur vol au-dessus de l’Ognon, une petite rivière. Elles changeaient de couleur quand elles passaient dans le rouge du soleil levant. J’ai vu des hérons, j’ai vu des spatules, je crois, jusqu’au moment où j’ai senti le froid sur mes fesses, un froid liquide qui courait sur ma peau, de plus en plus vite. Nous coulions.

Ces moments-là ont toujours une part burlesque. Erwan et moi tentions, comme dans un dessin animé, de nous en sortir en forçant sur nos rames. Je regardais sans bien comprendre la barque se remplir. Devant nous, il y avait bien une sorte d’îlot, mais aurions-nous le temps ? Non, nous n’aurions pas le temps : nous nous sommes retrouvés à l’eau, une eau mortellement froide, mais où nous avions pied. Et nous avons atteint l’île, trempés. Trempés et de bonne humeur.

C’était trop beau. J’étais non seulement mouillé, mais également couvert d’une boue noire. Est-ce que j’ai ri ? Je crois, mais il faut demander à Erwan, car il n’est pas exclu que j’enjolive un peu. En tout cas, et c’est sûr, nous étions sur un levis, c’est-à-dire une forêt flottante, posée sur la vase liquide, plantée de saules et d’aulnes. Le lac mène et transporte les levis au gré de ses mouvements, et les tempêtes peuvent en arracher des hectares qui partent ensuite à la dérive.

Je vous assure que je ne plaisante pas : lorque l’on saute à pieds joints sur le sol d’un levis, on sent la mollesse et l’élasticité, on sent le fluide qui se trouve au-dessous. Une sorte de tapis mouvant, presque volant. C’est splendide, cela ne s’oublie pas. Et d’ailleurs, comme vous voyez, je me souviens.

Le retour – nous traînions à nouveau la barque, que nous avions récupérée – a été passablement long. Nous ne savions pas bien si nous pourrions éviter de nouvelles baignades forcées. Et je crois que nous ne parvînmes pas à y échapper tout à fait. Et puis quoi ? Erwan imitait dans mon dos, à la perfection, le chant des canards souchets, les grèbes huppés entamaient leur première pêche de la journée, nous vivions encore une fois.

Chez Erwan, plus tard, tout près du lac, nous débouchâmes une bouteille. Il n’était pas encore un ami, il l’est devenu. Et, j’ai oublié de le dire, c’est un formidable photographe, capable de dormir sur l’eau, dans un charriot amphibie de sa fabrication, pour saisir la seconde où le héron s’empare d’une grenouille rousse. Oui, Erwan est devenu un ami ce jour-là, et il l’est resté.

Voynet est-elle écologiste ?

Excusez-moi pour ce titre, car je me sens soudainement incapable de répondre à la question posée. Plus exactement, je me rends compte qu’il me faudrait davantage de temps et d’arguments pour vous en offrir une qui soit satisfaisante.

Mais vous allez comprendre. Je découvre ce samedi matin un entretien ahurissant que Dominique Voynet, figure publique des Verts, a accordé au journal d’entreprise de McDonald’s. Voici un extrait : « Enfin, la complétude de la démarche environnementale de McDonald’s, tant sur les chantiers menés que sur les acteurs impliqués (siège, franchisés, salariés et fournisseurs), rend possible et souhaitable le dialogue avec les citoyens. Elle donne aussi aux équipes une sérénité, une crédibilité et une cohérence de posture lorsqu’elles parleront d’environnement aux clients. Les difficultés que ceux-ci rencontrent dans leur vie quotidienne pour « mieux faire » sont déjà éprouvées par McDonald’s. Beaucoup d’actions donneront l’exemple et permettront à chacun d’intérioriser les bonnes pratiques qu’il pourrait adopter. Pour toutes ces raisons, je pense que McDonald’s est désormais légitime pour parler d’environnement à ses clients ».

Premier constat, secondaire : Madame Voynet a un usage audacieux du français. Deuxième constat, McDo est « légitime pour parler d’environnement à ses clients ». C’est si burlesque que la première réaction d’un esprit ordinaire est fatalement d’hurler de rire.

Et c’est ce que j’ai fait. Je vous jure que je l’ai fait, même si vous n’étiez pas là pour le voir. Et puis, m’étant calmé, et considérant que madame Voynet parlait sérieusement, au premier degré, j’ai remis mon costume de penseur amateur. Pourquoi, oui pourquoi ?

La réponse n’est pas simple, mais il faut bien commencer par un bout. MacDo n’est pas seulement le symbole de la malbouffe, il est la malbouffe. Il incarne mieux que quiconque le cauchemar agroindustriel qui tue les agricultures et les paysans. Voici le modèle : un gros industriel impose ses prix à une chaîne descendante de producteurs, lesquels utilisent tous les ingrédients connus, qui s’appellent tracteurs John Deere, engrais, pesticides.

Bien entendu, il faut tout envisager, jusqu’à l’amont de l’affaire. Les Big Mac que des millions d’humains ingurgitent chaque jour, à Pékin, Moscou, Delhi, Lagos, Mexico, etc., ne viennent pas, aux dernières nouvelles, de la lune. Derrière la viande, des millions de bovins qui dévastent d’immenses territoires, comme au Brésil par exemple. Le modèle alimentaire véhiculé par MacDo n’est pas seulement suicidaire, il tue. Des espaces, des espèces, une partie de l’avenir.

Faut-il, auprès de vous en tout cas, insister sur les effets sanitaires de l’industrialisation de la bouffe ? Je crois, et je suis même sûr, que vous avez déjà lu des arcticles sur l’épidémie mondiale d’obésité. Laquelle condamne des sociétés entières aux maladies cardiovasculaires et au diabète. Mais bien entendu, MacDo est « légitime pour parler d’environnement à ses clients ».

Avant de vous livrer un commentaire plus personnel encore, sachez que le journal de MacDo offre deux entretiens pour le prix d’un. Outre madame Voynet, la noble entreprise a recueilli le point de vue de Pierre Radanne, ancien patron de l’Ademe par la grâce de Voynet; quand elle était ministre de l’Environnement, après 1997.

Radanne ! Que vient faire ce bon connaisseur des questions énergétiques dans cette galère ? C’est à lui qu’il faut le demander, pas à moi. Mais assurément, il a accepté de servir de caution et d’argument publicitaire à la transnationale d’origine américaine. Dont acte, comme on dit.

Et revenons à Voynet. Un premier scoop dérisoire : elle déteste Bové, héraut du démontage du MacDo de Millau en 1999. Elle le déteste vraiment, je le sais. Comme je sais, ô combien, à quel point Bové l’exècre. Bien entendu, dans un monde moins cinglé que le nôtre, cela resterait anecdotique. Mais qui sait ? Les gens dont l’esprit s’envole dès que crépitent les appareils photographiques, ces gens-là vivent dans un monde imaginaire, rempli de minuscules histoires et de dérisoires disputes. Qui sait ? Le conflit méconnu Voynet-Bové a peut-être joué son rôle dans le soutien affirmé de la première à l’empire de la bouffe dégoulinante.

Bien entendu, ce n’est pas suffisant pour comprendre. Mon hypothèse générale est simple : je crois que madame Voynet est devenue, au fil des ans, une politicienne tout ce qu’il y a de banal. Le long compagnonnage avec les socialistes l’a mené à l’ordinaire du compromis, lequel porte en politique un autre nom : l’abandon.

Je ne sais pas si madame Voynet a été un jour une écologiste, mais il est certain qu’elle ne l’est plus. Voyez, je viens de répondre, spontanément, à la question de départ. Non, elle n’est pas écologiste, elle est sénateur (de Seine Saint-Denis). Et s’apprête à tenter sa chance, au printemps 2008, aux municipales de Montreuil. Je ne veux pas vous user les nerfs, mais j’ai quelques lumières sur le sujet. Et je puis vous dire – mais j’y reviendrai sans doute – que son parachutage à Montreuil a fait l’objet, voici au moins six ans, d’un deal avec Jean-Pierre Brard, l’ancien faucon stalinien de la ville, et toujours maire. Un deal, oui, supervisé de près par le parti socialiste, qui entend conquérir l’un des ultimes bastions communistes, le conseil général de la Seine Saint-Denis.

Compliqué ? Surtout pathétique. La planète perd un à un ses équilibres essentiels, et celle qui se présente et se voudrait le grand personnage de l’écologie en France, prépare son fauteuil de maire. Oh, quel spectacle !

Voyage aux îles Andaman

Je crois que je n’irai jamais là-bas, mais d’une certaine façon, j’y passe une partie de ma vie, surtout quand je dors. Les îles Andaman sont en effet une sorte de rêve, même si l’usage du temps passé conviendrait sûrement mieux. Où les trouve-t-on, sur le planisphère du moins ? Dans le golfe du Bengale, à 200 km au sud de la Birmanie. Il s’agit d’un archipel de plus de 200 îles, dont moins de 40 abritent des humains. Elles sont pour l’essentiel couvertes de forêts tropicales denses. Ce territoire dépend absurdement de l’Inde, lointain pays.

Pendant un temps immensément étiré, l’archipel a été habité par ce que nos chercheurs appellent aujourd’hui des Negrito. Ces peuples sont probablement venus d’Afrique au cours de migrations vieilles d’au moins 60 000 ans. Et ils ont vécu d’une manière qui déplaît fortement à monsieur Sarkozy et à ses si nombreux amis. Pardonnez à l’avance cet extrait du discours tenu par notre président à Dakar, en juillet dernier : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ».

Puissant, n’est-ce pas ? Tout y est, à commencer par cette idée mortifère du progrès. Je rassure ceux qui seraient inquiets. Je n’ai rien contre le progrès, l’amélioration, l’invention, le neuf, le changement. Mais rien, je vous jure. En revanche, je ne supporte plus l’idéologie qui cimente et enterre ces dispositions éternelles de l’âme humaine. Je ne ferai pas de cours ce jour-ci, et n’écrirai donc rien sur ce fil qui relie tant de traditions politiques françaises, et qu’on regroupe sous le nom de progressisme.

Mais enfin, il est clair que bien des barbaries, à commencer par le colonialisme, auront été accomplies à l’abri de cette vision de l’avenir. J’incarne le progrès, donc je peux trancher des têtes. Pour la séquence historique précédente, il suffit de remplacer « le progrès » par « la sainte foi catholique », et l’on obtient le même résultat. Demandez aux mânes de la ville de Béziers, détruite à la racine en 1209.

Revenons aux Andaman. Ce ne fut pas un paradis, non. Mais un territoire possible et même certain, oui. Pendant des centaines de siècles. Or, il y a 150 ans, « l’aventure humaine » chère à Sarkozy – et à Royal, sans l’ombre d’un doute – advient enfin. Les Anglais débarquent, et créent sur place l’un des plus formidables bagnes politiques de l’histoire. Les Japonais y commettent quelques massacres après 1941, avant que de laisser la place aux Anglais, de nouveau, jusqu’en 1947. Puis l’Inde devient maîtresse des Andaman.

Maîtresse et marâtre, car le pays neuf de Gandhi envoie des colons par dizaines de milliers, et ouvre des bases navales. Les Negrito sont décimés. Et parmi eux – car il y a cinq ethnies -, les Jarawa, pour lesquels j’ai un faible. Les Jarawa ne se sont pas laissés faire. Jarawa pourrait signifier, en toute simplicité, étrangers. Ils ont refusé, obstinément, tout contact avec les envahisseurs, se repliant dans le fond de leurs forêts, où ils continuaient de chasser, avec des arcs et des flèches.

Tout a changé vers le milieu des années 90 du siècle passé. Une route a pour la première fois profané le territoire des Jarawa. Les braconniers, profitant de la brèche, ont massacré comme ils savent si bien faire, dotés eux d’armes automatiques. La suite, la voici, telle que rapportée par l’admirable association Survival International (http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE) : « Les conséquences négatives de cette interaction sont manifestes (…) Des rapports alarmants font état de l’exploitation sexuelle des femmes, de l’introduction d’alcool, de tabac et de nourriture dont les Jarawa deviennent de plus en plus dépendants. Les plus jeunes se sont mis à faire du troc pour se procurer des denrées alimentaires étrangères comme du tabac à mâcher ou de la feuille de bétel, substance hallucinogène. La route draine également des touristes qui constituent à leur tour une menace pour les Jarawa car, malgré les affiches et les panneaux où l’on peut lire « Attention aux Jarawa « , « Ne laissez monter les Jarawa dans aucun véhicule » et « Ne donnez aucune nourriture aux Jarawa », établir un contact avec eux est devenu une source d’amusement ».

Si je pense aux Jarawa ce 16 novembre 2007, c’est parce que Survival, justement (et un grand salut à Jean-Patrick Razon !) lance un appel terrible, à l’occasion de la première journée mondiale du diabète organisée par les Nations Unies. Les peuples indigènes de la planète, presque tous, sont désormais menacés par notre si gentil progrès universel. Chassés de leurs terres, soumis à une loi qu’ils ne comprennent pas, ils versent massivement dans la déchéance alimentaire, qui n’est jamais qu’une face de la déculturation. Selon le professeur Paul Zimmer, de l’Institut international du diabète, « si l’on n’agit pas de toute urgence, le risque de voir disparaître de très nombreuses communautés indigènes [à cause du diabète], voire toutes, est bien réel ».

Je vous renvoie, hélas, à ce dossier de Survival (survivalfrance.org) intitulé : « Le progrès peut tuer ». Quant à moi, je vais finir mon rêve, qui m’emporte et m’engloutit. Les Jarawa forment, aujourd’hui encore, des groupes de 40 à 50 nomades, qui arpentent les forêts des Andaman avec des arcs et des flèches, à la recherche de porcs sauvages et de lézards-moniteurs. Ils n’en trouvent pas chaque jour, mais ce n’est pas si grave, car la forêt est généreuse en baies, en miel, en graines.

Je rêve et je m’évade, car j’en ai bien besoin. Les Jarawa sont une preuve concrète, certaine, indépassable, que nous pouvons habiter cette terre d’une autre façon.