Cet autre 14 juillet 2009 (merci à Raton Laveur)

Sans l’un des lecteurs réguliers de ce blog - Raton Laveur-, je n’aurais jamais découvert une dépêche de l’AFP datée du 14 juillet passé. Souvenez-vous - cela ne coûte rien - qu’en 1789, une poignée de grands délirants, dont certains étaient sûrement ivres de mauvais vin, s’attaquèrent à une prison parisienne. La suite est assez connue, qui donna naissance au mythe de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Bien entendu, ce n’était pas sérieux. Enfin, voyons : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

Il n’empêche. La blague étant savoureuse, elle fit rire des générations entières, dont certaines, l’arme au poing, la prirent pourtant au pied de la lettre. Venons-en aux faits d’aujourd’hui. Il existe sur le net un site dédié au landgrabbing, que je vous invite à visiter au plus vite (ici). Il vient d’être créé par une ONG parmi les plus intelligentes au monde, Grain (ici, en français), et vous serez probablement parmi les premiers à y jeter un œil en France.

Le landgrabbing est un crime moderne contre l’humanité souffrante. Il s’agit de l’accaparement des terres dans les pays du Sud par des sociétés transnationales du Nord, des pays émergents - la Chine -, des pétromonarchies sans terre comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite. Ces très braves gens achètent des terres arables par millions d’hectares. Pour spéculer. Pour assurer leur consommation - de viande, surtout - à long terme. Par détermination stratégique, chez ceux qui ont compris que l’avenir appartient aux terres agricoles.

Bref. Un crime épouvantable de plus, qui se marie avec celui des biocarburants. Admirablement, je dois le dire. Je vous laisse lire la dépêche AFP avec laquelle j’ai commencé ce billet. Elle est datée,  je radote affreusement, du 14 juillet, qui laissa des souvenirs et d’infinis regrets. Lisez.

DELTA DE LA RIVIERE TANA (Kenya) - « Nous pouvons être expulsés à n’importe quel moment. Ils vont devoir assécher la zone et tout ce qu’il nous restera sera la pauvreté ». Bernard Onyongo, pêcheur de 65 ans, voit son mode de vie menacé par la ruée sur les terres arables africaines. Confrontés à un projet agricole qatari et trois autres de bio-carburants sur des dizaines de milliers d’hectares, Bernard et 20 000 villageois du delta de la rivière Tana, au nord-est du Kenya, ont fait ces derniers mois l’amère découverte d’un phénomène mondial, le “land grabbing” ou accaparement de terres.

Une ressource vitale et abondante, l’eau, a modelé dans cette région du nord-est du Kenya un paradis terrestre, exemple rare d’harmonie entre l’activité humaine - pêche, agriculture, élevage - et une faune sauvage foisonnante d’hippopotames, crocodiles et autres oiseaux. Ce fragile équilibre est menacé de mort par plusieurs projets du gouvernement kényan et de compagnies étrangères qui veulent y cultiver de la canne à sucre et du jatropha pour produire des bio-carburants. Le plus avancé est mis en oeuvre par la principale compagnie sucrière kényane, la Mumias Sugar Compagny (MSC), en collaboration avec l’agence gouvernementale de gestion du site.

De même, un protocole d’accord passé fin 2008 entre le Kenya et le Qatar, confirmé à l’AFP par une source à la présidence kényane, prévoit l’allocation au Qatar d’environ 40 000 hectares pour des fins agricoles en échange de la construction d’un port moderne sur l’île voisine de Lamu. Si les communautés locales affirment ne pas être opposées par principe à ces projets susceptibles de générer des revenus, elles rejettent catégoriquement celui de la MSC, qui entraînerait selon elles le déplacement de 22 000 villageois et l’assèchement des terres humides. En dépit du soutien d’ONG kényanes, elles ont perdu leur première bataille : la Haute cour de Malindi (est) a rejeté leur plainte courant juin, permettant de fait la reprise du projet gelé depuis fin 2008.

Les habitants du delta ne sont pas les seuls concernés par ces projets: la rivière Tana et un réseau complexe de petits lacs attirent des dizaines de milliers de têtes de bétail du grand nord-est Kényan à la saison sèche. « Depuis de nombreuses années, le delta est utilisé par les pastoralistes pour les pâturages, surtout en saison sèche. Si vous enlevez le delta (…), leur mode de vie disparaîtra », résume Hadley Becha, président d’une ONG environnementaliste, la East African Wildlife Society. « Le bétail n’aura d’autre endroit (de pâturage) qu’une fine bande entre la rivière et le projet. (…) Les crocodiles vont se retrouver concentrés dans la rivière, une situation dangereuse pour les troupeaux et les humains », s’alarme Maulidi Kumbi Diwayu, responsable associatif local.

Au coeur de ce litige figure la question, centrale au Kenya, de la propriété foncière: l’ultra-majorité des populations locales Orma ou Pokomo n’a pas de titre de propriété et l’Agence (gouvernementale) pour le développement des rivières Tana et Athi affirme être le vrai propriétaire foncier. Rares sont ceux - à l’image du chef de village de Didewaride, le septuagénaire Worede Dela Godana Jara - à pouvoir exhiber un titre de propriété délivré en 1923 à son aïeul par l’administration coloniale britannique… Reste un mince espoir pour les communautés locales: leur site pourrait être prochainement classé au sein de la Convention internationale “Ramsar” sur les zones humides qui, sans exclure les projets agricoles, prévoit une gestion durable des ressources naturelles.

(©AFP / 14 juillet 2009 09h34)

Déja 5 commentaires

  1. Dominique Guillet le 27 octobre 2009

    Cher Fabrice,

    Je suppose que tu n’as pas le temps de lire mes très longs essais. J’ai développé cet aspect de “landgrabing” dans le paragraphe “Des nécro-carburants pour “refroidir” la planète: l’Effet de Serfs”

    dans mon article: “Effet de “Serres” et Révolution Verte Eugénique”.

    dont je ne propose pas l’url car une promesse est une promesse!

    Je me cite: “Certains analystes estiment que, durant la dernière année et demie, ce sont plus de 33 millions d’hectares (près de deux fois la surface agricole de la France) qui ont été achetés par des “corporations” ou des gouvernements dans une douzaine de pays (et principalement sur le continent Africain) pour produire du riz, du coton, des aliments pour l’homme ou pour le bétail et bien sûr des nécro-carburants à base de maïs, de canne à sucre, etc. Même le CGIAR est impliqué dans ce vol de terres. En voici quelques exemples:”(…)

  2. mathieu hangue le 28 octobre 2009

    Je commence à fatiguer.

    L’accaparemment des terres pour produire des cultures énergétiques a pour but principal de produire de… l’énergie.

    Le fond d’investissement Pergam, une filiale de la BNP, encourageait, il y a déjà quelques années ses clients en leur expliquant que “acheter des hectares de terre en Amérique du Sud, c’était investir dans les futurs barils de pétrole vert”.

    Personne ne parlait de “refroidir la planète”, il s’agissait d’essayer de trouver des ressources alternatives à un pétrole de plus en plus cher.

    Avec ou sans effet de serre, ils l’auraient fait et vont continuer à le faire, car l’énergie bon marché est la base de la mondialisation des échanges.

    Comme cela provoque de fortes tensions sur les marchés et favorise la spéculation, plusieurs institutions financières de pays riches recherchent des terres pour assurer l’approvisionnement alimentaire de leur pays. Un fond financier lybien est en pourparler pour contrôler 100 000 ha de terre au Mali, au bord du Niger bien sûr pas dans le désert.

    Pour en revenir à l’article, GRAIN est un site extraordinaire, qui plus est, entièrement traduit en français.

    Ils apportent souvent des infos nouvelles, mais surtout ils synthétisent bien et articulent bien ces infos entre elles.

    Lisez leur “seedling” sur les agrocarburants de décembre 2007 : http://www.grain.org/seedling/?type=70

    Leur dernier rapport qui s’intitule “Les paysans peuvent refroidir la planète” est aussi un modèle du genre.

    N’hésitez pas, vous allez passer des heures de lecture passionante !

    MH

  3. marie le 28 octobre 2009

    le monde 15 juin 2009…:
    …Selon les estimations, de 15 à 20 millions d’hectares (ha) - l’équivalent des terres arables françaises - ont fait l’objet de transactions depuis trois ans, essentiellement en Afrique. La Chine aurait acheté 2,8 millions d’ha en République démocratique du Congo pour y développer la plus grande exploitation mondiale d’huile de palme. La Corée du Sud, les Emirats arabes unis et l’Egypte ont acquis, au total, plus de 1,5 million d’ha au Soudan. L’Arabie saoudite aimerait louer un demi-million d’ha en Tanzanie.

    Les experts estiment que, d’ici à 2030, il faudra trouver 120 millions d’ha de terres agricoles supplémentaires pour répondre à la demande de produits alimentaires. “Ces investissements peuvent représenter une chance de développement, créer des infrastructures et de l’emploi, permettre à des agriculteurs d’accéder à la technologie et au crédit, note M. De Schutter. Ils peuvent aussi avoir des conséquences très négatives et menacer tant le droit à l’alimentation que les autres droits des populations concernées.” Faute de règles négociées, des cultivateurs sont, et seront, expulsés et privés d’accès aux ressources indispensables à leur survie.
    M. De Schutter réclame également que les investissements soient couplés à des projets à haute intensité de main-d’oeuvre, ce qui donnerait de l’emploi et des revenus aux groupes locaux. Ils devraient, en outre, se voir réserver une partie des récoltes, à mettre en vente sur les marchés locaux. Le représentant spécial ONU demande encore que les principes du développement durable et d’une approche agro-écologique soient respectés partout.

    Seule une approche multilatérale, conclut-il, permettra d’éviter la concurrence entre les pays pauvres désireux d’attirer des capitaux.

  4. lionel le 29 octobre 2009

    « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

    L’oligarchie ploutocratique occidentale a dû faire comme l’oligarchie porcine de ce chef d’oeuvre “La ferme des animaux” (Animal farm, G. Orwell 1945).

    Parmi les 7 principes de la nouvelle organisation de la ferme sur des bases collectives et d’autogestion, une fois l’homme chassé, il y a celui-ci :
    “Tous les animaux sont égaux”

    Très rapidement les cochons qui prennent le pouvoir et exploitent plus que jamais les autres animaux, rajoutent à la peinture fraîche :
    “Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres” !

    :D

  5. philou le 29 octobre 2009

    S’il existe des dirigeants africains non corrompus, et même pour les autres, je leur conseille une mesure intéressante pour arrêter ce merdier :
    Encaisser l’argent de ces c…..ds de spéculateurs, renvoyez ces enfoirés d’exploiteurs et laissez les terres aux autochtones.