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Le regard écologiste sur les retraites déchire « Politis »
Article paru dans l'�dition du 19.06.03

Le départ du chroniqueur écologiste, un des fondateurs de l'hebdomadaire de la gauche mouvementiste, révèle la résistance de la culture de gauche à l'écologie. Croissance à tout prix contre environnement ?


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EUT-ON critiquer dans un journal de gauche l'opposition à la réforme des retraites ? C'est apparemment difficile, comme le manifeste la crise ouverte à Politis par son chroniqueur écologiste, qui s'est traduite par son départ volontaire, expliqué dans le nº 755 de l'hebdomadaire de la gauche mouvementiste. Mais l'affrontement entre caractères fougueux est, bien plus qu'une péripétie de rédaction, le révélateur d'un fossé entre la gauche et l'écologie.

Tout part du 8 mai, quand Fabrice Nicolino, un des journalistes de Politis depuis sa fondation en 1989, aborde dans sa chronique hebdomadaire le débat sur les retraites : « Nous sommes - grosso modo 500 millions d'habitants du Nord - les classes moyennes du monde réel. Nous consommons infiniment trop, et précipitons la crise écologique, jusqu'à la rendre peut-être - probablement - incontrôlable. Tandis que quatre à cinq milliards de ceux du Sud tiennent vaille que vaille avec deux ou trois euros par jour, nous vivons de plus en plus vieux, et ne travaillons pour de vrai qu'à partir de 23 ou 25 ans. La conclusion s'impose : ne touchons surtout à rien ! » Et d'enfoncer le clou : « Le syndicalisme, fût-il d'extrême gauche ou prétendument tel, est devenu réactionnaire. Où trouve-t-on la moindre critique de la prolifération d'objets inutiles et de l'hyperconsommation chère à tant de retraités ? »

L'article agit comme une décharge électrique sur nombre de lecteurs, qui envoient des lettres indignées, publiées dans le numéro du 22 mai : « Croyez-vous que la paupérisation des retraités va permettre de résoudre le dérèglement climatique ? », interroge Marlène Ribes. « En quoi serait-il préférable, pour se questionner et agir sur l'avenir de la planète, la situation des pays du Sud, etc., de travailler plus longtemps, d'avoir des revenus diminués de 30 à 40 % ? », questionne Chantal Jouglar. Et d'autres de pester : « C'est déplaisant de lire dans Politis des propos dignes du Figaro », regrette Odile Horn.

Discussions enflammées

Dans le même numéro, Fabrice Nicolino précise sa position, sans l'affadir : « Je ne serai plus jamais solidaire avec ceux qui, ayant «conquis» la télé, la voiture individuelle, le magnétoscope, la chaîne hi-fi, le téléphone portable et le lecteur DVD, se préparent à de nouvelles campagnes d'hyperconsommation. » Evoquant la crise écologique globale, le journaliste affirme : « Le mouvement syndical, en étant incapable de relier ses revendications, que je ne conteste pas dans leur principe, à ce drame qui domine et conditionne l'époque - les menaces sur la vie -, est devenu fondamentalement réactionnaire. (...) Ceux qui se battent pour le maintien de leur situation personnelle, souvent privilégiée sur le plan personnel, sans remettre en cause nos manières concrètes de vivre et de gaspiller ont tort. »

En interne aussi, le débat a provoqué des discussions enflammées en comité de rédaction. Denis Sieffert, directeur de la rédaction, a expliqué avoir dit au perturbateur que les termes de « criailleries corporatistes ressortissaient au vocabulaire libéral ». La discussion a été vive et elle a conduit Fabrice Nicolino à choisir de quitter l'hebdomadaire. Politis a publié une nouvelle explication de son ex-collaborateur, ainsi que des lettres de lecteurs approuvant son approche. L'un d'eux, Philippe Drion, « salue son courage pour oser aller à l'encontre d'une sorte de pensée unique, commune à presque toute la classe politique française, qui affirme que notre bonheur doit impérativement passer par plus de croissance, plus de productivité, plus de pouvoir d'achat et donc plus de consommation. »

La figure tutélaire du journal, Bernard Langlois, ironise par contre sur « les adieux de Fontainebleau d'un collaborateur de ce journal qui s'érige en porteur de la vraie croix écologiste », tout en reconnaissant que la gauche est « encore beaucoup trop marquée par le culte du progrès, de la croissance ». Mais cette gauche peut-elle accepter de proclamer la nécessité de réduire la consommation matérielle, un impératif qui reste au coeur de l'approche écologiste ?

P/

Hervé Kempf

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