Archives de catégorie : Santé

Chimie, pesticides, air, pollutions en tous genres

Mais d’où vient ce salopard de virus ?

Tout le monde en a marre, non ? Des milliers d’heures sur les radios et télés, des kilomètres de signes dans les gazettes auront été consacrés au coronavirus. Pour dire et répéter les mêmes choses dans un sens puis dans l’autre, et retour. Non ?

En mars 2020, quand nous n’en étions qu’au début, l’infectiologue Didier Sicard, pas plus con que tant d’experts de TF1 ou de France-Inter, s’interrogeait (1). Très au fait du sujet, il réclamait un examen en urgence des causes animales de la pandémie. Et comme il connaissait fort bien une partie de l’Asie, il ajoutait : « Ce qui m’a frappé au Laos, où je vais souvent, c’est que la forêt primaire est en train de régresser parce que les Chinois y construisent des gares et des trains. Ces trains, qui traversent la jungle sans aucune précaution sanitaire, peuvent devenir le vecteur de maladies parasitaires ou virales et les transporter à travers la Chine, le Laos, la Thaïlande, la Malaisie et même Singapour. La route de la soie, que les Chinois sont en train d’achever, deviendra peut-être aussi la route de propagation de graves maladies ». 

La nouvelle Route de la soie, qui fait se pâmer tant d’économistes et autres crétins, reliera à terme la Chine – on y achève une quatre-voies de 5000 km –, l’Asie centrale et même l’Europe où un Viktor Orbán, clone hongrois de Trump, est en train de vendre son pays à Pékin. Précisons à l’attention des grincheux que je ne suis spécialiste de rien. Je vois, car je lis, qu’une affaire mondiale comme celle-là recèle d’innombrables mystères. En fera-t-on le tour ?

Mais cela ne doit pas empêcher de parler de ce que l’on sait avec une raisonnable certitude. Et nul doute que la crise écologique planétaire est le responsable principal de l’émergence de tant de virus menaçants. La logique en est dans l’ensemble connue : les activités humaines remettent en circulation des organismes vivants neutralisés par des relations biologiques stables depuis des millénaires, parfois des centaines de millénaires.

L’incursion des humains – braconniers suivant la piste des bûcherons – dans les forêts tropicales les plus intouchées ne pouvait manquer d’avoir des conséquences. Et ce n’est qu’un petit exemple. Quantité de virus dits émergents sont en effet des zoonoses, des maladies ou infections qui passent de l’animal à l’homme. Tel est le cas d’Ebola, des hantavirus, du SRAS, de la fièvre du Nil occidental, probablement du sida. Ce n’est qu’un aperçu, car l’on compte environ 200 zoonoses, dont beaucoup sont bactériennes.

Dès le 17 avril 2020 – il y aura bientôt un an -, 16 responsables d’autant d’organismes scientifiques différents écrivaient (2) : « La pandémie de Covid-19 est étroitement liée à la question de l’environnement : c’est bien, encore une fois, une perturbation humaine de l’environnement, et de l’interface homme-nature, souvent amplifiée par la globalisation des échanges et des modes de vie, qui accélère l’émergence de virus dangereux pour les populations humaines ».

Et les mêmes posaient une question qui devrait pétrifier nos responsables : « À la lumière de la crise sanitaire que nous traversons, il est paradoxal de constater que les études de médecine et de pharmacie continuent d’ignorer largement la biologie de l’évolution, et que celle-ci est récemment devenue facultative pour les deux tiers d’un parcours scolaire de lycéen ».

En clair, tout le monde s’en tape. Pourquoi ? Parmi les nombreuses raisons en cause, j’en retiens deux. Un, nos chefaillons actuels, qui incluent les écologistes officiels, sont d’une inculture monumentale. Ils ne savent pas, obsédés que sont la plupart par leur sort personnel et leur place dans l’appareil d’État. Deux, les rares qui entrevoient une lueur n’ont pas le courage de remettre en question le monde qui est le leur, son organisation, ses buts.

Il y faudrait la force d’un Gandhi et nous n’avons à notre disposition qu’une classe politique et administrative plus bas-de-plafond que le dernier des nains de jardin. Voilà pourquoi votre fille est muette.

(1)franceculture.fr/sciences/didier-sicard-il-est-urgent-denqueter-sur-lorigine-animale-de-lepidemie-de-covid-19

(2) lemonde.fr/idees/article/2020/04/17/la-pandemie-de-covid-19-est-etroitement-liee-a-la-question-de-l-environnement_6036929_3232.html

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Jean-Louis Beffa, héros méconnu de l’amiante

Le coût de l’amiante est tel qu’il ne sera jamais calculé vraiment. L’industrie en a longuement profité, et maintenant la société paie les dégâts, les milliers de morts chaque année, les vies disloquées. Des braves se battent depuis 25 ans devant les tribunaux, et parfois gagnent, et souvent perdent, et continuent pourtant.

En 2017, une expertise judiciaire estimait qu’on ne pouvait pas connaître la date précise d’une contamination par l’amiante, menant droit à un non-lieu en 2018. Les magistrats jugeaient alors impossible de retenir la responsabilité pénale de tel ou tel dirigeant d’une entreprise. En l’occurrence, il s’agissait de l’usine Everite située à Dammarie-les-Lys, en Seine-et-Marne. Gros soupir de soulagement patronal.

Mais la cour d’appel de Paris vient d’infirmer ce non-lieu, et renvoie le dossier à des juges d’instruction. Selon eux, en effet, et il s’agit de citations tirées de son arrêt, « c’est toute la période d’exposition qui contribue à la maladie et/ou au décès ». Du même coup, « chaque dirigeant successif peut avoir participé, à son échelle de responsabilité, à l’exposition des salariés aux fibres d’amiante ».

C’est déjà beaucoup moins drôle pour certains, car Everite était une filiale de Saint-Gobain, ce qui nous rapproche fatalement d’un certain Jean-Louis Beffa. Ce personnage central du capitalisme français est entré à Saint-Gobain en 1974, dont il a été le P-DG dès 1986, quand il était encore légal d’empoisonner le prolo avec l’amiante.

Le cas est d’autant plus intéressant qu’un Beffa, dans notre sainte république, semble intouchable. Ingénieur des Mines, un temps membre du club Le Siècle, il a été aussi des conseils d’administration ou de surveillance de GF Suez, de Siemens, de la Caisse des dépôts, de BNP-Paribas, etc.

Cerise amiantée sur le gâteau, Beffa fait partie dès 1994 du conseil de surveillance du journal Le Monde, qu’il préside depuis 2017. En Italie, travaillant des années sur des milliers de pièces, un tribunal d’appel à condamné en 2013 l’industriel de l’amiante Stephan Schmidheiny à 18 ans de taule. Beffa, quelle chance.

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Les Tartarin veulent la peau du Loup

Comment va le Loup en France ? Pas bien. Je rappelle qu’il est revenu naturellement d’Italie il y a une trentaine d’années, après avoir été totalement exterminé. Pas bien, donc, et c’est l’Office français de la biodiversité (OFB) qui le détaille dans un rapport, avec le CNRS (1). Attention, l’OFB, c’est pas les Naturalistes en lutte : les chasseurs, pour s’en tenir à eux, siègent à son conseil d’administration.

Il n’empêche que le texte est limpide. S’appuyant diplomatiquement sur des « points de vigilance », ses auteurs constatent qu’entre 2014 et 2019, la mortalité atteint 42%, toutes classes d’âge confondues, contre 26% avant 2014. Ce qui rapproche l’espèce du point au-delà duquel la population commence à décliner.

En ajoutant d’autres signes préoccupants, les rédacteurs de la note sortent un peu plus du bois, et ils écrivent : « Plusieurs signaux vont dans le sens d’une dégradation de la dynamique de la population ». Et appellent entre les lignes, mais sans détour, à une révision de la politique actuelle, qui vise, ça c’est Charlie qui le dit, à contenir les oppositions et satisfaire quelques clientèles électorales.

Il n’y a aucun mystère : depuis 2014, des centaines de loups ont été butés « légalement », malgré leur statut de protection. Ils seraient 580 et en cette année qui commence, l’État donne le droit d’en abattre 121. Courons donner des leçons aux paysans africains sur la cohabitation avec les éléphants. Et aux gueux de l’Inde sur la sauvegarde des tigres, si mignons à la télé.

(1) https://www.loupfrance.fr/mise-a-jour-des-effectifs-et-parametres-demographiques-de-la-population-de-loups-en-france-consequences-sur-la-viabilite-de-la-population-a-long-terme/

Tuyaux crevés, dégueulis assuré

Presque rien, vraiment. Nous sommes à nouveau à Quimper, dans le Finistère. Le 31 octobre, une canalisation d’eaux usées casse d’un coup, obligeant à rejeter dans l’Odet, un petit fleuve côtier de 62 kilomètres de long, des centaines de m3 de dégueulasseries diverses.

On mobilise gaillardement des équipes, des techniciens, du matos lourd et l’on entreprend de creuser un trou à l’endroit du désastre, puis d’en évacuer l’eau par pompage avant de commencer à réparer. En urgence, on pose sur 36 mètres une nouvelle canalisation en fonte, et avant même d’avoir terminé, une autre canalisation majeure pète. C’est la merde, et des dizaines de milliers de m3 – qui saura jamais la vérité ? – partent peu à peu à l’Odet, puis à la mer proche.

Les autorités bricolent, en quoi elles excellent, et préviennent gentiment les industries en amont qu’il est désormais impossible d’envoyer les eaux usées dans la station d’épuration du Comiguel, et qu’il serait hautement civique de garder ses ordures sur place, en attendant que tout rentre dans l’ordre. Le font-ils ? On n’en sait rien.

Là-dessus, les braves d’Eau et Rivières de Bretagne décident de porter plainte, au moins pour connaître les conditions de l’accident (1). Car en effet, de nombreuses questions se posent. La tuyauterie en fonte avait semble-t-il été installée vers 1970. Était-elle de bonne qualité ? Était-il entendu que ces matériaux vieillissent et dureraient aux alentours de cinquante ans ? Et si oui, que n’a-t-on entrepris des travaux de rénovation plus tôt ? En somme et comme si souvent, a-t-on attendu le merdier avant de réagir ? L’addition sera de toute façon payée par le peuple de Quimper, car on ne connaît aucune autre règle.

La pollution de l’Odet est grave pour des milliers, des dizaines de milliers de vies non humaines, végétaux compris. Quant aux conchyliculteurs de l’Atlantique, à 20 km de Quimper, c’est à se flinguer, à un mois de Noël et du Nouvel an. Le préfet a en effet pris un arrêté qui interdit la pêche, et même l’utilisation de l’eau de mer depuis Quimper, sur l’Odet, jusqu’à un rayon de deux km en mer.

Les crevettes, les casiers, les huîtres, c’est râpé. Après la crise du norovirus, qui a ravagé moules et huîtres, après le premier confinement, qui a fermé des marchés entiers, cette pollution majeure risque d’entraîner la fin de nombreuses entreprises. Avis de Kevin Way, président du Syndicat des conchyliculteurs du Sud Finistère, interrogé par Le Télégramme : « Des réseaux vieillissants comme celui-là, il en existe partout ». Et en effet, partout.

Pour rester une seconde dans le turbide domaine de l’eau, on apprenait au même moment qu’en Guadeloupe, des milliers de foyers sont privés à tour de rôle d’eau au robinet, pour cause de conduites d’adduction percées de tout côté. À la rentrée, quarante écoles, deux lycées et un collège n’ont pu ouvrir, faute d’eau.

On peut multiplier les exemples par cent ou mille. Le réseau routier, dédié au culte de la bagnole, dépasse au total 1 million 103 000 km. Combien de temps encore faudra-t-il pour admettre que ce n’est pas tenable ? Que les ressources nécessaires à l’entretien d’une telle folie n’existent pas ?

La France est pleine d’un legs que personne n’entend accepter, comme si ce « confort » imbécile fait de portables, d’ordinateurs, d’écrans plasma, de facebook, de twitter avait été apporté dans la hotte du Père Noël. Nul n’entend payer le prix de nos vomissures dans l’eau que nous buvons ensuite. Ni celui des milliers de décharges, des centaines d’incinérateurs géants, pas davantage celui des centaines de milliers de toits et de lieux farcis à l’amiante. Arrêtons ici cette liste sans fin, et regardons au moins une seconde ce qui nous arrive : tout ce qui a été lancé dans l’euphorie psychopathologique des Trente Glorieuses réclame désormais la note, et elle est en vérité impayable.

Elle sera donc délayée, camouflée, et pour finir ignorée, car elle est la vérité quand tout nous pousse à (nous) mentir. Les craquements de Quimper annoncent bien d’autres déversements, capables de recouvrir le monde.

(1) eau-et-rivieres.org/pollution-odet-nov.2020

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La clé énergétique, c’est de ne pas consommer

Dans l’ensemble, tout le monde se fout du dérèglement climatique. Tout le monde, sauf quelques pékins, soutenus par une poignée de clampins. Et justement. Ceux de l’association Negawatt, créée – mazette – en 2001, cherchent des solutions. Attention, ce sont des chercheurs, des « spécialistes », des « experts ». Je ne suis pas forcément d’accord sur le fond, mais leurs calculs m’ont toujours apporté du réconfort. Voici donc.

D’abord, qu’est-ce qu’un negawatt ? Grossièrement, le watt qu’on ne produit ni ne consomme. L’équipe – Thierry Salomon, salut ! – produit régulièrement des scénarios énergétiques, et le petit dernier éblouit (1), car il déclare possible une réduction des gaz à effet de serre, en France, de 55% d’ici 2030. Dans dix petites années.

Comment fait-on ? C’est presque simple si l’on s’appuie sur le trépied sobriété/efficacité/renouvelables. Le levier principal, sans surprise, est la réduction de la consommation d’énergie. Qui pourrait réserver pour une fois de bonnes surprises, notamment dans les transports et le bâtiment. On l’oublie trois fois sur trois, mais 30% des émissions de gaz à effet de serre viennent du transport, et toutes les mesures proposées par Negawatt relèvent du simple bon sens.

Et de même pour l’habitat et le bâtiment, le secteur industriel, l’agriculture. Un point critique tout de même à propos de cette dernière : le choix de ne pas intégrer sa consommation d’énergie au bilan général fausse la perspective. Car le modèle de l’agriculture industrielle est l’une des clés de toute bagarre contre la crise climatique.

À part cela, un excellent boulot. Ne manque plus qu’un détail : la volonté politique, totalement absente. La France s’est engagée à une réduction de 40% d’ici 2030 – par rapport à 1990 -, mais d’évidence, elle n’y arrivera pas. D’autant que les émissions importées via le commerce mondial explosent : + 78% depuis 1995. Ici, insulte fortement intériorisée contre le président de la République. Et ses ministres. Et la droite. Et la gauche.

(1) negawatt.org/IMG/pdf/201130_objectif-55pourcent-de-reduction-de-ges-en-2030.pdf

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Nanoparticules, maxicrapules

C’est tellement délirant qu’on est bien obligé de le croire, tant cela ressemble à ce si beau monde. Présentons. D’abord l’Agence française de sécurité sanitaire (Anses), notre grande agence publique en charge de notre sécurité, maintes fois essorée ici pour ses liens avec l’industrie des pesticides. Ensuite le registre R-Nano, que cette agence publie chaque année, sur la base des déclarations obligatoires des industriels.

R-Nano (1) analyse la consommation de nanomatériaux, dont on rappelle la taille : si le diamètre d’une bille était d’un nanomètre, alors celui de la Terre serait d’un mètre. Précisions qu’à cette échelle, la matière se comporte d’une autre manière, et qu’elle peut aisément franchir les frontières des organes et même des cellules. Or on en fout partout. Par exemple dans les sauces, sous la forme de nanoparticules de silice. Ou dans les cosmétiques. Ou dans les chaussettes. Ou dans les pesticides. Compter chaque année 400 000 tonnes, dont une partie importée.

Voyons maintenant le résultat, avec l’Anses, qui s’est fendu d’une analyse portant sur 52 000 déclarations enregistrées entre 2013 et 2017 (2). Ce qui suit est tiré du texte original, qui contient du gras. Attention les yeux : « 90 % des données de caractérisation des nanomatériaux telles que la taille, la surface spécifique, la charge de surface ne sont pas exploitables et 10 % seulement renseignent correctement leur usage. L’absence de données ou la mauvaise qualité de celles-ci impacte significativement les possibilités d’exploitation, notamment en matière d’évaluation des risques sanitaires potentiels ». Vu ?

(1) ecologie.gouv.fr/sites/default/files/Rapport%20R-nano%202019.pdf

(2) anses.fr/fr/content/nanomat%C3%A9riaux-evaluation-du-dispositif-national-de-d%C3%A9claration-r-nano

Ces cancers d’ouvriers qu’on ne veut pas voir

Il y a deux textes à lire. D’abord une présentation, signée par moi, Fabrice Nicolino. Puis un entretien avec Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche honoraire à l’INSERM, que je juge vertigineux.

Pressés jusqu’à la dernière goutte

Je ne vais pas jouer la comédie : j’ai grandi et vécu en Seine-Saint-Denis, où j’ai habité aux Bosquets de Montfermeil, mais aussi à Villemomble, Clichy-sous-Bois, Drancy, Bondy, Noisy-le-Sec, Pantin, Aulnay-sous-Bois, Montreuil, entre autres.

Je ne connais aucun territoire mieux que ce désastre zébré par la nationale 3 et l’autoroute A3. Mon vieux, mort à 49 ans, y fut ouvrier. J’y ai été, autour de l’âge de 17 ans, apprenti-chaudronnier, travaillant dans un atelier de Montreuil où l’on fabriquait exclusivement des comptoirs de bistrot. Le soir, chaque soir, je me lavais les cheveux dans le lavabo de la minuscule cuisine, et ils étaient noirs de poussière métallique et de graisses diverses. Chaque soir.

Le récit savant qu’Annie nous livre ci-contre, je crois que je le connaissais avant qu’elle ne me le livre. Les prolos peuvent crever la gueule ouverte. Pendant des décennies, le parti communiste stalinien, les syndicats, les groupes de gauche ou d’extrême-gauche ont fait de la classe ouvrière le sel de la terre. Groupe à vocation universelle, elle était la clé d’une société neuve, qui abolirait le malheur et fracasserait l’injustice, toutes les injustices.

Et puis tout a été englouti. Le parti socialiste a fini par se boucher le nez et se tourner vers les fameuses couches moyennes, urbaines, dont il espérait obtenir un vote éternel. Le parti communiste s’est dissous dans l’éther. Le discours et le verbe ont abdiqué.

Ne restaient plus en place que les prolos. Avec des gueules de prolos. Avec des gestes et des mots de prolos. Avec des clopes au bec, et quelquefois un verre dans le nez. L’espérance de vie des 5% d’hommes les plus friqués est de 84,4 ans, contre 71,7 ans pour les 5% les plus pauvres.  Un peu moins chez les femmes. Non seulement les prolos crachent plus vite leurs poumons, mais dès cinquante ou soixante ans, ils ont mal partout. Et pas les autres, tenus au chaud loin des chantiers et des ateliers.

Plus personne ne se souvient que les prolos ont redressé l’économie de ce pays après 1945, quand il s’agissait de tirer du charbon et du fer des mines du Nord et de la Lorraine. Et visiblement, aucun des bureaucrates, statisticiens, épidémiologistes de mes deux n’a envie de reconnaître notre dette à tous. Aucun ne veut faire le bilan réel de la reconstruction, des Trente Glorieuses si Affreuses, de l’amiante, du benzène, des poussières de bois ou de ciment, des journées passées au cul des bagnoles à réparer, de la silice, des fumées de soudage, du goudron brûlant épandu sur les routes.

Les prolos auront tout fait, et en échange, partent à la benne. Pendant le premier confinement, il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir comment fonctionne une société de classe. Dans les trams venus de Bondy, Bobigny, Saint-Denis, à 5 heures, à 6 heures, à 7 heures, les mêmes que toujours se serraient de près, malgré le coronavirus, pour faire tourner la machine. Les autres, qui se lèveraient plus tard et resteraient devant leur écran un café à la main, n’en auraient pas été capables.

Ainsi va la vie, qui est à dégueuler. Ce pays richissime ne parvient pas même à trouver un million d’euros pour en savoir un peu plus sur le sort réservé à ses esclaves en bleu. Faut-il encore s’étonner que des centaines de milliers d’entre eux se soient tournés vers ces canailles du Rassemblement national ?

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Annie Thébaud-Mony, directrice de recherches honoraire à L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), mène un travail sans précédent sur les cancers professionnels. Un grand nombre d’ouvriers, exposés à des produits cancérogènes, tombent malades. Sans être reconnus en maladie professionnelle. Sans obtenir la moindre réparation.

Annie Thébaud-Mony, directrice de recherches honoraire à L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), mène un travail sans précédent sur les cancers professionnels. Un grand nombre d’ouvriers, exposés à des produits cancérogènes, tombent malades. Sans être reconnus en maladie professionnelle. Sans obtenir la moindre réparation.

Il faut éclairer notre lanterne. Un GISCOP, qu’est-ce que c’est ?

Annie : Bon, ça veut dire Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle. Il en existe deux en France. Le premier en Seine-Saint-Denis, le second dans la basse vallée du Rhône, notamment le Vaucluse. Ils ont été créés pour en finir avec l’invisibilité des cancers professionnels. Vous le savez, la France connaît une explosions du nombre de cancers, dont l’incidence dépasse désormais 400 000 cas par an en France, un chiffre qui a doublé en trente ans. Les autorités officielles de la santé refusent d’appeler un chat un chat, et d’employer le seul mot qui vaille, celui d’épidémie. Pour les cancers professionnels, c’est encore pire : l’enquête nationale SUMER (Surveillance Médicale des Risques)  a révélé qu’en 2017, 11 % des travailleurs salariés, soit près de 2,7 millions de personnes, étaient exposés à des substances ou procédés cancérogènes, et ce sans protection pour une grande majorité d’entre eux.

Mais sont-ils reconnus ?

Annie : Les cancers professionnels reconnus et indemnisés ne représentent que 0,5 % des nouveaux cas de cancer, ce qui est dérisoire par rapport aux estimations, même les plus basses, de la proportion de cancers liés au travail.

Plus que toute autre maladie professionnelle, le cancer est une maladie inégalitaire, souvent mortelle, irréparable et pourtant évitable. Contrairement à l’idéologie dominante qui veut que le cancer résulte de comportements à risque, la genèse de chaque cancer s’inscrit dans une histoire, celle de la rencontre entre les organismes humains et les substance toxiques. Où celles-ci sont-elles particulièrement présentes? Dans les usines, dans les garages, sur les chantiers du BTP et de la construction, dans les hôpitaux, dans la manutention et le stockage de produits chimiques et pétrochimiques, etc.

Cette sous-estimation du nombre de cancers professionnels paraît presque incroyable.

C’est pourtant une certitude. En France, il n’existe aujourd’hui aucun recensement des expositions aux cancérogènes, de leur présence sur les lieux de travail et dans la carrière des travailleurs exposés. Il n’existe pas non plus de registres de cancer donnant des informations sur les expositions professionnelles aux cancérogènes. Les registres existant (qui couvrent environ 20% de la population) ne sont là que pour compter les malades et les morts, en faisant croire que chacun est responsable par ses comportements (tabac, alcool) de son cancer.

Les GISCOP s’attaquent donc à un Himalaya. Comment ?

Au point de départ, il y a vingt ans, un groupe de travail constitué de sociologues, toxicologues [Henri Pézerat, l’homme qui a révélé le scandale de l’amiante, en était], médecins du travail, cliniciens hospitaliers, médecins de santé publique, syndicalistes a réussi à intéresser le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis et le Ministère du travail pour la création d’une enquête permanente. Dans cette démarche, chacun fait ce qu’il sait faire : les médecins établissent le diagnostic, les sociologues reconstituent les parcours professionnels des patients, des experts des conditions de travail et des risques toxiques identifient les cancérogènes auxquels ces patients ont pu être exposés, puis l’équipe accompagne le parcours du combattant de la reconnaissance en maladie professionnelle.

Les résultats parlent d’eux-mêmes. Les quelques 1300 vies de travail reconstituées sont en grande majorité celles d’ouvriers, et 85% d’entre eux ont été lourdement exposés des décennies durant, à des cocktails de cancérogènes reconnus. Sur ce nombre, grâce à ce travail, plus de 300 victimes de cancers professionnels ont été reconnues et indemnisées. Le système de réparation des maladies professionnelles est tellement restrictif que nous n’avons pu aller plus loin. Les tableaux des cancers professionnels ne retiennent qu’une vingtaine de substances susceptibles de provoquer un cancer, alors qu’il en existe au moins des centaines, sinon des milliers.

Et qu’en est-il du GISCOP Vaucluse ?

C’est aussi l’histoire d’une rencontre. En 2015, avec le sociologue du CNRS Moritz Hunsmann, nous avons eu une longue discussion avec Borhane Slama, chef de service d’oncologie hématologique au Centre Hospitalier d’Avignon. Il était très préoccupé par l’augmentation des cas de cancers hématologiques dans son service. En créant un nouveau GISCOP, nous avons formé une équipe et celle-ci a montré que ces cancers touchaient des ouvriers – dont beaucoup passés par l’agriculture intensive -, dont 90% d’entre eux étaient fortement poly-exposés pendant des décennies. Les pesticides participent grandement aux cocktails de cancérogènes en contact avec ces travailleurs.

Vous pourriez évoquer un cas concret ?

Bien sûr. Par exemple Mohamed N. En 2003, l’hôpital Avicenne de Bobigny diagnostique chez cet homme de 51 ans un cancer des sinus. Le GISCOP reconstitue son parcours professionnel. De 1973 à 1985, il a été OS chez Citroën, dont des postes de soudeur et de fondeur. Licencié, il alterne des périodes de chômage et d’activité dans le BTP ou le gardiennage avant de travailler de 1993 à 2003 pour un sous-traitant d’Air France. Il s’agit dans ce dernier cas de nettoyer l’extérieur des avions avec des produits décapants et… toxiques. Les cancérogènes que nous avons identifiés sont les fumées de soudage, la silice, l’amiante. Et les chromates dont l’exposition est reconnue pouvoir provoquer les cancers des sinus associés à l’exposition. Mohammed N… décède en 2008, laissant une famille avec plusieurs enfants mineurs et une situation économique catastrophique. Mais son dossier de reconnaissance va durer…12 ans, accompagné par le GISCOP 93. Les juges ont tranché en faveur de la reconnaissance, en dépit des avis négatifs des médecins de trois commissions. Nous avons été plus têtus qu’eux.

En somme, et c’est atroce, votre démarche paie, et fait surgir une vérité que personne ne veut voir. Mais jusqu’à quel point êtes-vous soutenus ?

Actuellement, le budget de chacun des GISCOP est de l’ordre de 120 à 150 000 euros par an. Petit élément de comparaison :  l’assurance-maladie rembourse désormais les thérapies géniques (pour les lymphomes notamment) dont le coût avoisine les 500 000 euros par patient – soit plus de trois fois l’actuel budget d’une année de fonctionnement d’un GISCOP. Il faudrait justement un budget pérenne d’environ 500 000 euros par an pour chaque structure, et les menaces s’accumulent. Les institutions telles l’Agence régionale de santé (ARS) Ile de France et le ministère du travail regardent ailleurs, malgré de très nombreuses relances, et pourraient ne pas renouveler leurs subventions en 2021. Quant au Conseil Départemental de Seine-Saint-Denis, le plus fidèle des financeurs du GISCOP 93, il risque de voir disparaître son budget propre et devrait alors renoncer à nous accorder son soutien financier.

Les deux équipes – celle du 93 et celle du 84 – ont répondu à des appels à projet, que les exigences bureaucratiques transforment en un exercice extrêmement chronophage.  Les réponses négatives – 14 sur 16 pour le GISCOP 84 depuis 5 ans – sont autant de claques données à des chercheurs dont le temps de travail déborde en permanence les limites du raisonnable.

Mais enfin, pourquoi ne veulent-ils pas financer des travaux aussi limpides que bon marché ?

Notre approche est manifestement en décalage avec le type de recherches que souhaitent financer les institutions. Pour une partie des évaluateurs de nos projets, le travail exposé à des cancérogènes n’est pas un objet de recherche légitime, pas plus que les processus de non-recours aux droits, ou la production des inégalités sociales de santé. Une illustration de ce décalage se trouve dans l’évaluation de notre projet par la Fondation de France en 2018, dont le résumé se termine ainsi :

« Le comité vous encourage à inclure au sein de votre équipe un épidémiologiste méthodologiste afin de garantir que les hausses de malades constatées sont significatives et que les clusters de malades repérés par les dossiers hospitaliers ont aussi une significativité robuste qui atteste de l’intérêt scientifique des repérages de facteurs de risque ».

Selon ce raisonnement, il faudrait donc prouver une fois encore, chez des patients atteints de cancer, que des cancérogènes avérés sont réellement cancérogènes ! Et non pas en étudiant la réalité empirique de l’exposition professionnelle aux cancérogènes de patients atteints de cancer mais en recherchant la significativité statistique d’un « sur-risque » pour cette population. Cette idée, très souvent exprimée par nos évaluateurs et interlocuteurs institutionnels, se fonde implicitement sur le postulat erroné de l’existence d’un niveau normal et donc « acceptable » de survenue de cas de cancer dans la population, et traduit une incompréhension profonde de la démarche GISCOP.

Dans une perspective pluridisciplinaire de recherche en santé publique, nous considérons que tout patient atteint de cancer ayant potentiellement subi des expositions professionnelles à des cancérogènes est digne d’intérêt – et ce pour des raisons scientifiques, de justice sociale et de santé publique. La démarche GISCOP considère la survenue d’un cancer comme un événement-sentinelle, à partir duquel il devient possible de rendre visible les expositions subies par les patients dans leur travail – et d’agir en prévention.

Ceux qui ont voulu tuer Seralini

Attention, brûlure à l’âme. Pour bien lire L’Affaire Roundup à la lumière des Monsanto Papers (par Gilles-Éric Seralini, avec Jérôme Douzelet, Actes Sud), il faut raconter en préambule une histoire qui se perd désormais dans les brumes. Le 19 décembre 2012, le biologiste Seralini publie une étude dans une revue scientifique de bonne tenue, Food and Chemical Toxicology (FCT) . Comme il est de règle, l’article a été relu par des pairs avant publication. D’emblée, c’est la tornade, une tornade en vérité voulue par Seralini, qui a accepté l’aide et les conditions d’une boîte de com pour transformer l’événement en bombe médiatique. C’est que des rats de laboratoire nourris avec un maïs transgénique et/ou du Roundup (dont le constituant principal est le glyphosate) ont développé d’affreuses tumeurs. Les photos l’attestant font le tour du monde.

Une partie des chercheurs, en France et ailleurs, vont contester le travail de Seralini. Cela n’a rien d’anormal, car s’il dit vrai, l’édifice mondial des OGM – et peut-être celui des pesticides – est tout entier menacé. Mais un autre phénomène s’est déclenché, sans que personne ne le comprenne sur l’instant. Après des mois d’une polémique planétaire sans précédent, la revue FCT décide en novembre 2013 de « rétracter » ce qu’elle avait publié. C’est-à-dire la retirer de ses sommaires. L’étude ne figurerait pas même dans les archives. Une telle décision n’a jamais été prise qu’en cas de fraude ou d’erreurs involontaires. Or il n’y a pas fraude. Ni d’erreurs involontaires.

En janvier 2014, dans un édito, le rédacteur-en-chef de FCT, Wallace Hayes, fournit une explication ridicule : l’étude aurait été effacée parce que non concluante. À ce compte-là, la moitié des études au moins, et peut-être bien davantage, auraient depuis beau temps disparu. L’explication de cette étrangeté radicale sera apportée sur un plateau grâce aux Monsanto Papers. En deux mots, une décision judiciaire contraint Monsanto, en 2017, à rendre publics des montagnes de documents internes, sous la forme de courriels, de comptes rendus de réunions, de rapport, de correspondances.

Ce que l’on voit apparaître est sordide. Hayes est lié secrètement par un contrat de consultant avec Monsanto. Mais bien au-delà, il se confirme ce que beaucoup pressentaient depuis longtemps : Monsanto ment, truque, entretient un cabinet noir auteur des coups les plus tordus. Dont la destruction systématique de la réputation des scientifiques jugés dangereux pour ses intérêts. Dont Seralini ? Dont Seralini surtout, car le Roundup est le produit-phare de Monsanto.

Venons-en au livre. Le biologiste, s’appuyant sur les Monsanto Papers – vu leur nombre, ils n’ont pas tous été dépiautés -, démontre sans peine qu’il est ciblé par cette structure sans foi ni loi depuis au moins 2005. Il insiste sur un point qui reste très méconnu : le vrai grand danger du Roundup, ce n’est pas le glyphosate, mais ce qu’on appelle tantôt surfactants, tantôt adjuvants, tantôt formulants, que l’on ajoute à la matière active de départ. L’ensemble serait incomparablement plus toxique que le glyphosate lui-même.

Le tout – les dates, les noms, les faits – donne la nausée, car il n’y a aucun doute que l’on a voulu assassiner moralement, psychologiquement, professionnellement Seralini. Il est évident que Monsanto était prêt à tout pour ruiner la réputation de Seralini. À tout ? Seralini évoque une infection terrible et fulgurante qui le cloue sur un lit d’hôpital anglais, entre la vie et la mort, à un moment très important de sa défense. Le plus fou sans doute, le plus terrible pour Monsanto en tout cas, c’est que l’on suit Seralini quand il se demande « Hasard ou parapluie bulgare ? ». Se peut-il ? Je ne sais pas.

Deux choses pour finir. Un, je n’ai aucune lumière sur l’étude de 2012, et mon soutien à Seralini ne porte pas sur cette question. Deux, et j’en suis bien désolé, je dois dire que ce livre si nécessaire souffre de sa confusion. Il eût sans doute fallu un travail d’édition plus exigeant et c’est tout de même bien dommage.

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Cette PAC aussi verte que l’herbe des cimetières

Est-ce que cela finira un jour ? Non. Le 23 octobre, le Parlement européen a voté le texte d’une nouvelle Politique agricole commune (PAC), qui s’étendra jusqu’en 2027. La somme mobilisée représente au total 387 milliards d’euros, dont 58,12 milliards pour la seule année 2020, soit 34,5% du budget général de l’Union européenne. Énorme ? On est d’accord.

Non, Charlie n’a pas lu les centaines de pages du document, rédigées dans une langue que seuls ses rédacteurs connaissent. En tout cas, le ministre français de l’Agriculture, Julien Denormandie, applaudit le vote et parle d’une « PAC plus verte, et surtout plus juste ». Nos amis du mouvement « Pour une autre PAC » (pouruneautrepac.eu) parlent à propos du texte voté d’un « absurde fourre-tout », mêlant une poignée d’amendements apparemment positifs et un texte profus qui les noie et les contredit. On maintient le cap d’une agriculture industrielle, favorable aux grandes surfaces et à l’exportation, qui se contrefout des équilibres naturels.

Rappelons où en est l’agriculture française. 200 fermes disparaissent chaque semaine, le tiers des paysans en activité vont prendre leur retraite dans les toutes prochaines années, un quart sont sous le seuil de pauvreté. Les insectes et les oiseaux disparaissent à des rythmes jamais observés, principalement à cause des pesticides, dont la consommation a augmenté d’au moins 20% dans le même temps qu’on prétendait en diminuer l’usage. L’élevage concentrationnaire transforme des millions d’animaux en bagnards.

Compte-tenu du rapport de forces en Europe, cela n’est pas près de changer. Ne serait-il pas temps de penser à d’autres stratégies ? Qui suit, fût- ce loin, ce dossier constate combien les mots eux-mêmes sont piégés. Les opposants français à cette politique – comme les valeureux de la Confédération paysanne – ne cessent de parler depuis plus de vingt ans de la nécessité d’une PAC plus « verte », mot fétiche facilement détourné par tous les Denormandie européens. Rien n’est simple, mais n’est-il pas temps d’un débat sur le débat ?

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En Suisse, les pesticides se baladent librement

Les Suisses seront-ils moins cons que nous ? En 2021, grâce à une mobilisation sur le terrain à la manière des Coquelicots de chez nous, on votera. Des activistes tranquilles ont en effet déposé une Initiative – terme consacré –, appuyée par 140 000 signataires. Elle réclame qu’on ajoute à la Constitution des phrases comme : « L’utilisation de tout pesticide de synthèse dans la production agricole, la transformation des produits agricoles et l’entretien du territoire est interdite ».

L’Office de la nature et de l’environnement du canton des Grisons, tout ce qu’il y a d’officiel, vient de publier un rapport expliquant (1) : « i prodotti fitosanitari impiegati in Alto Adige oltrepassano effettivamente il confine e arrivano fino a Valchava ». Les pesticides qui sont épandus dans le Haut-Adige passent bel et bien la frontière suisse et arrivent à Valchava, hameau suisse des Grisons. Or Valchava se trouve à 1440 mètres d’altitude – bonjour l’air pur -, mais surtout à 14 km de la frontière italienne. Conclusion : « vi è una grande necessità di agire ». Ben oui, il y a grande nécessité d’agir.

Rappelons pour rire ce qui s’est passé en France. Le 11 mai 2019, le maire de Langouët Daniel Cueff prend un arrêté qui interdit l’usage des pesticides à moins de 150 mètres de bâtiments. Retoqué bien sûr, l’arrêté permet en tout cas de poser la question de l’empoisonnement de tous, paysans compris. Le gouvernement, éternellement à la botte, interdit désormais l’épandage de pesticides à moins de cinq mètres – dix au mieux – des habitations.

(1) gr.ch/IT/media/Comunicati/MMStaka/2020/Seiten/2020092901.aspx

Mange ta soupe chimique

Publié par Charlie

D’abord un coup de chapeau au mouvement des coquelicots, dont je suis le président. Autopromotion. Le 18 avril dernier huit de mes petits camarades et moi-même signions une tribune sur Le Monde pour signaler des liens probables entre épandage de pesticides et coronavirus (1). Ce n’était pas un délire, et d’ailleurs, le texte s’appuyait sur des études sérieuses, chinoise, italienne, américaine. Cela n’a pas empêché les amoureux de la vérité – notamment les défenseurs de l’agro-industrie – de nous accuser de désinformation massive.

Un article paru sur le site américain The Intercept (2) revient en force sur la question, en apportant de nouvelles informations. Début en fanfare : « Près de six mois après le début de la pandémie de coronavirus, il est déjà clair que la pollution est responsable d’une partie des centaines de milliers de décès de Covid-19 dans le monde. Les scientifiques tentent maintenant de déterminer exactement comment les produits chimiques industriels rendent les gens plus sensibles au coronavirus ».

Voyons de plus près avec deux études non encore parues au moment de ces lignes. La première, attendue le 20 juillet (3), se penche sur des données chinoises, et conclut entre autres qu’il y a « une relation significative entre la pollution de l’air et l’infection au COVID-19 », et qu’il existe des « associations positives » entre la présence de particules fines et divers autres polluants dans l’air des villes et des cas confirmés de COVID-19. Je note qu’une partie des particules de pesticides sont récupérées par le vent et s’agrègent aux nuages de particules fines.

La seconde étude paraîtra, elle, en août dans Environmental Research (2) et repose sur des données officielles de Californie. À nouveau, elle démontre une « corrélation significative » entre pollution par les particules fines, d’autres polluants de l’air et coronavirus. Un autre travail montre même une augmentation de 8% de la mortalité du coronavirus à chaque augmentation de polluants de 1 microgramme par mètre cube d’air.

L’article interroge également de grandes pointures scientifiques. Linda Birnbaum, par exemple, est l’ancienne patronne du très imposant National Institute for Environmental Health Sciences. Selon elle, d’autres polluants que ceux de l’air rendent plus vulnérables face au covid-19, comme les phtalates, le bisphénol A, et ces damnés produits perfluorés (PFAS), famille chimique présente dans les textiles, les ustensiles de cuisine, les tapis, moquettes, vernis, peintures, etc. Les PFAS sont connus pour causer des maladies du rein ou encore élever le niveau de cholestérol dans le sang, ce qui augmente le risque d’un « mauvais » coronavirus.

Bien entendu, tout est entortillé. La soupe chimique dans laquelle nous baignons, jusque dans l’air, jusque dans l’eau, même de pluie, affaiblit les réponses immunitaires du corps face à la maladie. Et certains des composés chimiques peuvent provoquer ou activer des maladies comme l’asthme, le diabète, l’hypertension, l’obésité qui à leur tour rendront le coronavirus plus menaçant.

De son côté enfin, Philipe Grandjean. Ce scientifique danois de 70 ans est l’un des meilleurs spécialistes au monde des liens entre santé publique et pollution chimique. En particulier ceux existant entre les métaux lourds, certains pesticides, le toluène, les PCB, les PFAS et la détérioration évidente de l’équilibre neurologique des enfants. Il travaille notamment à l’école de santé publique rattachée à l’université américaine de Harvard.

Eh bien, Grandjean est lancé dans une enquête scientifique qu’on essaiera de suivre. Il récolte des échantillons de sang de personnes hospitalisées pour cause de coronavirus, et entend les comparer avec ceux de malades du même virus, qui n’ont pas été hospitalisés. Le tout à la recherche de concentration de PFAS dans le sang des contaminés, de manière à voir si cette famille chimique joue un rôle dans l’aggravation de la maladie.

Rien n’est totalement sûr, certes, sauf une chose : nous sommes les cobayes (plus ou moins) volontaires d’une expérimentation planétaire.

(1) lemonde.fr/idees/article/2020/04/18/coronavirus-un-moratoire-sur-les-epandages-de-pesticides-pres-des-habitations-est-une-necessite-sanitaire-et-morale_6036986_3232.html

(2) https://theintercept.com/2020/06/26/coronavirus-toxic-chemicals-pfas-bpa/

(3) sciencedirect.com/science/article/pii/S004896972032221X

(4) sciencedirect.com/science/article/pii/S0013935120305454

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L’horrible tentation éco-fasciste

Et donc, un bon article de réflexion, ce qui n’est pas si fréquent (1). Son auteur, Pierre Madelin aborde des questions que l’on n’aborde à peu près nulle part, et qui ouvrent toutes sur un avenir commun très menaçant. Dites-moi, que va-t-il se passer avec les réfugiés et migrants, dont le nombre – 272 millions en 2019 – explose sans cesse ? Comment cette multiplication se conjugue-t-elle avec la crise écologique planétaire ?

Je précise que Madelin écrit en tant que marxiste – distingué -, ce que je ne suis pas. Selon lui, et je partage, il existe désormais au Nord une tentation éco-fasciste très redoutable. Brenton Tarrant, qui a tué 51 personnes dans des mosquées en Nouvelle-Zélande : « Je me considère comme un éco-fasciste (…) [L’immigration et le réchauffement climatique] sont deux faces du même problème (…) Il faut tuer les envahisseurs, tuer la surpopulation, et ainsi sauver l’environnement. »

Impossible d’ouvrir toutes les portes entrebâillées. J’en reste donc à l’irruption possible et probable d’un éco-fascisme en France. L’automatisation – je dirais plutôt la numérisation – détruit toujours plus d’emplois, créant ainsi des armées de plus en plus nombreuses d’inutiles. Dans ces conditions, l’éco-fascisme serait une réponse cohérente à la double menace – ressentie – de l’immigration sur place d’une part et des perspectives de migrations massives d’autre part.

Le discours d’extrême-droite pourrait bien porter « une politique désireuse de préserver les conditions de la vie sur Terre, mais au profit exclusif d’une minorité ». Cette « épuration socio-écologique » pourrait aisément se présenter sous la forme de l’ethno-différentialisme cher à Alain de Benoist, qui célèbre l’altérité des autres cultures pour mieux célébrer notre supposée Identité. Le but, glaçant, serait de « limiter la population par des méthodes autoritaires pour que [des groupes privilégiés], définis suivant des critères ethno-raciaux toujours plus exclusifs, puissent continuer à s’approprier la nature comme bon leur semble ».

(1) terrestres.org/2020/06/26/la-tentation-eco-fasciste-migrations-et-ecologie/

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EDF en pleine épectase nucléaire

Le nucléaire. L’incroyable gabegie d’une industrie qui promettait la Lune. Ne parlons pas aujourd’hui d’Areva, devenu Orano, qui après avoir arraché 4,5 milliards d’euros à l’État, traîne une dette de 3 milliards, et se voit menacé d’une amende de 24 milliards d’euros aux États-Unis.

Cette fois, évoquons la faillite EDF, groupe national, officiellement endetté à hauteur de 40 milliards d’euros. La folie du groupe s’expose ces temps-ci en Angleterre, où avance le chantier EDF de deux EPR à Hinkley Point. Nos grands ingénieurs se congratulent en ce moment de la pose d’une dalle en béton de 49 000 tonnes. L’ouverture, déjà retardée, devrait avoir lieu en 2025, avec un devis de 11 milliards d’euros au départ, qui a plus que doublé à 23,5 milliards.

Certes, EDF a réussi à obtenir un prix garanti élevé de l’électricité pendant 35 ans, mais du côté anglais, il n’est pas question d’un autre cadeau. Et c’est là que les choses se compliquent. Contrainte à la fuite en avant par sa technologie EPR, EDF a déjà proposé un nouveau chantier EPR aux Anglais, celui de Sizewell, dans l’Est. À nouveau, il s’agit de deux réacteurs EPR, et à nouveau, la note est délirante : 22 milliards d’euros, alors qu’aucun coup de pelle n’a encore été donné. La cerise s’appelle CGN, partenaire chinois d’EDF. Le coronavirus et des menaces américaines – CGN se livrerait à l’espionnage industriel – poussent Londres à écarter les Chinois, ce qui risque de placer EDF dans une position impossible et de faire capoter tout le projet. Le nucléaire, cette bénédiction.