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As-tu vu la barbe à Doudou ?

Édouard Philippe, plus populaire que jamais. Il écrase Macron dans les sondages, et doit commencer à se poser des questions le matin, quand il se rase. Sauf qu’il ne rase pas, et que sa barbe blanchit de jour en jour. Portrait d’un anarchiste méconnu de la vie politique.

Appelons-le Doudou, comme tout le monde. Faut pas croire tout ce qu’on entend depuis le confinement. À l’hôtel Matignon, où le Premier ministre se ronge les ongles dessous sa barbe blanchissante, on se marre. Doudou, c’est bien entendu Édouard-le-preux Philippe. Mais il ne faut pas oublier les copains. Darmanin, ministre des Comptes publics, c’est Darminan, parce que Juppé, le chéri de Doudou, s’était un jour trompé en l’appelant. Et Sébastien Lecornu, ministre des Collectivités locales, c’est « le cornichon », surnom trouvé par Sarkozy (http://www.leparisien.fr/politique/indiscrets-cornichon-et-doudou-les-petits-surnoms-des-constructifs-04-11-2017-7372005.php). Super poilade.

C’est pas tout ça. Bien que très grand – 1,94 m -, Doudou a été un mioche. Papa et maman profs de français, sœurette prof de français, de quoi désespérer de l’Éducation nationale. Grand-papa cégétiste, arrière-grand-papa premier communiste encarté du Havre, de quoi désespérer du mouvement ouvrier.

Il fait Jeanson-de-Sailly – lycée chic du 16ème parisien – via hypokhâgne et fera dans la foulée Science-Po et l’ENA. Sans faute professionnel. Mais bon sang ne saurait mentir, et voilà que se lève le vent de la révolte, enfin. À vingt ans, Doudou est pris d’un coup de folie : il devient rocardien et se met à jouer au baby-foot et à chanter des karaokés dans des soirées où tout le monde se tutoie. Nous sommes en 1990 et Rocard est – tiens donc – Premier ministre.

Il prend sa carte au PS, mais se ressaisit, comprenant in extremis combien Rocard est extrémiste. Il fait son service militaire, et y devient officier d’artillerie. Quand Chirac est enfin élu président, en 1995, il a cette belle révélation : « les valeurs cardinales les plus importantes pour moi, la liberté et l’autorité, me classent à droite » (https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/05/15/edouard-philippe-un-juppeiste-a-matignon_5127932_4854003.html). Il a 25 ans, et se fait prodigieusement chier, car hélas, l’ENA est très emmerdante, ainsi que le Conseil d’État où il atterrit ensuite. Va-t-il devenir neurasthénique ? Non, car il rencontre Antoine Rufenacht, baderne chiraquienne passée par l’ENA vingt ans avant Doudou, ancien secrétaire d’État de Raymond Barre. Rufenacht n’est pas seulement triste comme un bonnet de nuit : il tient les clés de la ville du Havre qu’il a piquées au parti communiste en 1989. Il fait entrer Doudou au conseil municipal, avant de lui laisser la place. Tête (de mort) de papy et pépé Philippe, qui se retournent dans leur tombe.

 Rufenacht lui fait rencontrer un certain Alain Juppé, autre bonnet de nuit bien connu, et ce dernier prend Doudou sous sa pauvre petite aile. Ils créent ensemble l’UMP, dont Doudou devient le directeur général des services. Nous sommes en 2002 et il faudra beaucoup lui pardonner, car le 17 novembre, il est à un demi-doigt de mettre un pain à Sarkozy, qui veut voler la vedette à Juppé au cours d’un congrès de l’UMP. Il faut comprendre Doudou : il est amoureux. De Juppé.

La suite est passionnante. Jusqu’à la condamnation de son grand homme dans l’affaire des emplois fictifs du RPR – 2004 -, il fait marcher le parti et se barre avec son maître. Il devient avocat pour un cabinet international qui arrange si bien les affaires des héros du CAC 40 et du Dow Jones, tout en grimpant les marches à la mairie du Havre, où il devient adjoint à Rufenacht. Le suspense est total.

C’est alors que tout s’emballe. En 2007, l’ennemi Sarko s’installe à l’Élysée, mais nomme au poste de ministre de l’Écologie – tout, dans ce papier, est authentique – Alain Juppé. Doudou bande ses muscles de Spartacus, brûle ses vaisseaux d’avocat et le rejoint comme conseiller. Merdouille : en juin, le bel Alain rate l’élection législative à Bordeaux et se voit contraint à quitter le gouvernement. La grande aventure a duré un mois.

Que faire ? Doudou-l’écolo, qui entretient son carnet d’adresses, entre chez Areva, le monstre national du nucléaire. Comme directeur des Affaires publiques. C’est un nouveau travail, quoique : lobbyiste. Un témoin privilégié : « Il avait le profil pour ce poste, qui est souvent occupé par des énarques ou d’anciens membres de la préfectorale. Il nous fallait un directeur des affaires publiques qui ait un bon réseau, qui connaisse bien le système UMP » (https://www.mediapart.fr/journal/france/250617/edouard-philippe-discret-directeur-d-areva).

De 2007 à fin 2010, Doudou invite à bouffer tous ceux qui sont à jour de cotisation, et monte des expos et des événements à la gloire du nucléaire made in France. Plus précisément ? On ne sait pas, car Doudou ne veut rien dire, ce grand pudique. Au cours de ces années décisives pour Areva, le fric aura en tout cas disparu dans le scandale Uramin, et le nouveau réacteur EPR de Finlande, dont le chantier engloutit des milliards sans pour autant avancer. Et ne parlons pas d’Areva au Niger, qui tient le pouvoir politique par les couilles pour cause de mine d’uranium (là, si on peut mettre en ligne une archive Charlie du 29 avril 2009 sur le lobbying Areva au Niger). Tout ça pour mourir bêtement – Areva, par un coup de baguette magique, est devenu Orano, après avoir obtenu de l’État une recapitalisation de 5 milliards d’euros.

Mais Doudou est déjà loin. Fin 2010, il est maire du Havre, et ô surprise qui doit bien vouloir dire quelque chose, il obtient d’Areva en 2012 la construction de deux usines de fabrication d’éoliennes, avec 700 emplois à la clé. L’écologie, c’est sa passion. Député, il vote contre la loi sur « la transition énergétique pour la croissance verte » et celle sur « la reconquête de la biodiversité ».

Notre-Dame-des-Landes, que toutes les droites et gauches rêvent alors d’évacuer par la force ? Sur France-Info, il a ce cri du cœur : « Il faut y aller ». Avec des souliers ferrés ? Il ne précise pas. Il se bat aussi comme un forcené pour éviter la fermeture d’une central au charbon au Havre, et y parvient (https://www.lejdd.fr/Politique/edouard-philippe-trois-accrocs-sur-son-cv-3331013). Après tout, la pollution par le charbon ne tue jamais que 1400 personnes par an en France.

La suite tient du roman de cape et d’épée. En 2014, il est épinglé par la Haute autorité sur la transparence de la vie publique (HATVP), car il refuse de livrer des renseignements réclamés par la loi. Il devient le porte-parole d’Alain Juppé pour la primaire de la droite. Va-t-il rester maire du Havre jusqu’à la Saint-Glinglin ? Eh non ! Macron le prend comme Premier ministre à la surprise générale. Et Barbe-Blanche se retrouve à Matignon, comme son héros de bande dessinée Michel Rocard.

Au plan havrais, ça va pas si fort. Doudou n’a obtenu que 43% au premier tour de mars 2020, et la gauche menace bel et bien de lui reprendre son bureau quand on revotera. La question que tout le monde se pose : est-ce que la barbe à Doudou va blanchir complètement ? Et si oui, va-t-il se raser ? Quelle vie ! Quel destin ! Quel formidable mystère !

Bruno Le Maire, branleur de la République

le texte qui suit a été publié sur le site web de Charlie, mais bon, je crois qu’il me tient à cœur. On verra vers la fin, si on a le courage de tout lire, qu’il y a un puissant rapport avec l’objet essentiel de Planète sans visa.

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Attention, drame national en cours. Le Maire, ministre de l’Économie, est en embuscade, car il veut la place d’Édouard Philippe, et il ne s’arrêtera pas là. Il multiplie les rendez-vous radio et télé, ce qui met Philippe dans une rogne qu’on dit épouvantable. Mais au fait, c’est qui, ce zozo-là ?

Ainsi que le montre amplement sa vie, Bruno Le Maire est grand. Le sauveur de la France, d’Air France et de Renault a pourtant été petit, lui aussi. Né en 1969, il a pour papa Maurice – qui bosse pour le philanthrope Total – et pour maman Viviane. Viviane Fradin de Belâbre, directrice à Paris des établissements scolaires privés catholiques Notre-Dame de France. Le Seigneur est avec lui. À 12 ans, il est à Saint-Pierre de Rome, où sa belle voix de soliste des Petits Chanteurs de Chaillot lui permet de chanter devant Jean-Paul II. Un premier émoi.

On fait l’école au lycée Saint-Louis-de-Gonzague, partie du réseau de maman, dans une ambiance vachement sympatoche. Sur une photo merveilleuse (https://www.nouvelobs.com/politique/20150910.OBS5607/bruno-le-maire-le-rebelle-des-beaux-quartiers.html), on voit le petit Bruno installé pendant les vacances à une table de torture, sous le regard énamouré et néanmoins catholique de madame.

Bruno grandit et contre toute attente, s’envole vers l’École nationale supérieure (ENS). La famille renâcle un peu, car le lieu sent encore la gauche, mais bon, il rend un mémoire sur le thème « La statuaire dans À la recherche du temps perdu ». Soudain conscient que l’avenir est ailleurs, il enchaîne un parcours sans faute qui le mènera à l’ENA par Sciences Po. Et en 1998, alors qu’il n’a pas trente ans, il entre au ministère des Affaires étrangères.

Passons sur les détails : il accroche son char à celui de Villepin, et va le suivre partout jusqu’à Matignon, quand son héros devient le Premier ministre de Chichi en 2005.

Et c’est alors qu’il se fait branler. Mais voilà qu’on a brûlé une étape. Bruno le fringant épouse en 1998 Pauline Doussau de Bazignan. Venue de la haute bourgeoisie, elle ne semble pas avoir attendu trop souvent les soupes des Restaus du Cœur. On la retrouve avec surprise assistante parlementaire de son mari entre 2007 et 2013, à plein temps (https://www.mediapart.fr/journal/france/061013/lemploi-flou-de-lepouse-de-bruno-le-maire?onglet=full). Comme un Fillon ? Tout comme. On ne sait toujours pas ce qu’elle a fait, et son mari de ministre, sans doute par souci de discrétion, l’aura toujours présentée, pendant ces années, comme artiste-peintre et mère de ses quatre fils.

Mais revenons à la branlette. En 2004, Bruno le frétillant publie le récit de quelques années passées à cirer les chaussures de Villepin. Il est très heureux et se laisse aller à quelques confidences dans son livre-récit, Le ministre, dont celle-ci, qui se passe dans un grand hôtel de Venise : « Je me laissais envahir par la chaleur du bain, la lumière de la lagune qui venait flotter sur les glaces de la porte, le savon de thé vert, et la main de Pauline qui me caressait doucement le sexe ».

C’est l’extase. Certains pisse-froids de droite, comme l’immense Hervé Mariton, crachent : « Je ne raconte pas comment ma femme me caresse le sexe ». Et Sarkozy lui-même (https://www.lejdd.fr/Politique/Trierweiler-Le-Maire-Wauquiez-son-rapport-a-l-argent-les-confidences-gratinees-de-Nicolas-Sarkozy-698764) lâche : « Le pauvre, il écrit des livres que personne ne lit. Ah si, il y en a un que j’ai lu, c’est celui où il se masturbe ! ».

Mais chez tant d’autres, on crie au génie, au retour de Stendhal. Plus tard, Le magazine Charles (http://revuecharles.fr/bruno-le-maire-le-plus-proustien-des-republicains) écrira : « Bruno Le Maire, le plus proustien des Républicains ». Le notable fantaisiste Frédéric Mitterrand, ira encore plus loin : « C’est le seul lettré. C’est une dimension que les autres n’ont pas. Pour faire de la politique, il faut être un artiste. Churchill et de Gaulle l’étaient. Bruno Le Maire les rejoint dans ses origines sociales et sa pratique de l’État » (https://www.marianne.net/politique/frederic-mitterrand-le-plus-mitterrandien-cest-bruno-le-maire).

C’est très vrai, tout ça. Et pour s’en convaincre, les plus masochistes iront regarder de près ou de loin le gigantesque programme officiel de Bruno pour les élections de 2017. On s’en souvient peut-être, à l’automne 2016, un merveilleux combat au couteau a opposé, dans les primaires de la droite, les grands personnages que sont Juppé, Sarkozy, Fillon, Copé, Poisson, Kosciusko-Morizet.

L’arme fatale enrayée de Le Maire, c’était son génial programme en 1000 pages, encore accessible en ligne (http://yeswesign.fr/wp-content/uploads/2016/11/BLM-contrat-presidentiel.pdf), il y a trois ans et demi. Ça se lit avec un grand plaisir macabre, car tout est dit (ou presque). De façon tout à fait arbitraire, car il faudrait en fait citer les 1000 pages, signalons que Bruno le charmant veut :

  • « L’assouplissement des normes d’hébergement » pour les saisonniers agricoles venus du Maroc, de Pologne ou de Roumanie, car elles sont « trop contraignantes » ;
  • La réduction des dépenses publiques ;
  • La retraite à 65 ans dès 2020 ;
  • 10 000 places de prison supplémentaires ;
  • L’augmentation des prélèvements en eau de l’agriculture industrielle ;
  • « Évacuer la ZAD de “Notre-Dame-des-Landes” par une opération d’envergure » ;
  • « Durcir drastiquement les conditions du regroupement familial » ;
  • « Accroître le délai de rétention administrative [des migrants] jusqu’à 120 jours » ;
  • « Faire primer les accords d’entreprise » sur tous les autres, contrat de travail inclus. Etc, etc.

Notre blond Génie de Saint-Louis-de-Gonzague ne trouve pas moyen, en revanche, de parler de la crise écologique qui ravage le monde, France comprise. Sur les 281 entrées qu’on vient de compter une à une, pas une sur le dérèglement climatique qui menace de dislocation toutes les sociétés humaines. Pas une sur la sixième crise d’extinction des espèces, la pire depuis au moins 65 millions d’années, au temps de la disparition des dinosaures. Mais des odes à la bagnole et au nucléaire.

Bruno, si tu permets qu’on t’appelle Bruno pour finir, d’autres que Charlie finiraient par penser qu’un homme politique qui nie le réel fondamental avec autant de vigueur est tout simplement un con. N’hésite pas à poursuivre devant un tribunal ceux qui oseraient pareil attentat à ministre en exercice. On te soutiendra. Nous, nous sommes confiants. Quand tu décides de refiler 7 milliards de nos euros à Air France, on sait que tu fais cela pour le bien commun. N’as-tu d’ailleurs pas déclaré que grâce à ton engagement écologiste de toujours, Air France allait devenir « la compagnie aérienne la plus respectueuse de l’environnement de la planète » ? Ah Bruno, quelle classe ! Quel proustien ! Quel Stendhal !

Cette Chine qui résume notre immense folie

Depuis combien de temps ? J’ai beau chercher, je ne sais pas. Mais j’ai un point de repère ancien : le livre Who will feed China ?. Autrement dit : Qui nourrira la Chine ? Écrit par l’agronome américain Lester Brown, il marqua une date, et pas seulement pour moi. Paru en 1994, il raconte à sa manière la révolution écologique, économique, sociale et politique que subit la Chine depuis l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978.

Je ne retrouve pas le livre, qui est là pourtant, mais un article que j’ai écrit dans l’édition du 6 octobre 1994 de l’hebdomadaire Politis sur Brown. J’en extrais ceci : « Trois causes essentielles pourraient conduire la Chine à une gigantesque impasse alimentaire dans les prochaines décennies : l’augmentation de la population, l’augmentation des revenus monétaires et la disparition accélérée des terres agricoles ». Ainsi qu’on voit, cette prophétie ne s’est pas réalisée. Mais patience. En tout cas, ce petit livre a fortement inquiété la bureaucratie totalitaire chinoise, conduisant, on l’a su, à plusieurs réunions au sommet. Car en effet, il y avait problème : une bouteille de bière supplémentaire par an et par habitant contraignait le pays à trouver 370 000 tonnes de céréales.

Est-ce à cette occasion que j’ai commencé à comprendre le drame biblique qu’allait connaître cette Chine assoiffée de consommation et de pouvoir ? Plus tôt ? En tout cas, pas plus tard. Ensuite, je n’ai jamais cessé d’écrire sur le sujet, partout où je le pouvais. Je ne me souviens pas d’avoir croisé grand-monde sur ce chemin-là. En 2005, je crois bien avoir été le seul, de nouveau, à évoquer la sensationnelle interview donnée à l’hebdo allemand Der Spiegel par le vice-ministre de l’Environnement chinois, Pan Yue. Excusez-du peu, il déclarait : « [Le miracle chinois] finira bientôt parce que l’environnement ne peut plus suivre. Les pluies acides tombent sur un tiers du territoire, la moitié de l’eau de nos sept plus grands fleuves est totalement inutilisable, alors qu’un quart de nos citoyens n’a pas accès à l’eau potable. Le tiers de la population des villes respire un air pollué, et moins de 20% des déchets urbains sont traités de manière soutenable sur le plan environnemental. Pour finir, cinq des dix villes les plus polluées au monde sont chinoises ».

Il y a quinze ans. Et vingt-six ans pour l’avertissement de Brown. Et la Chine est toujours là. Ils se sont trompés ? Oui, mais surtout non. Assurément, cela ne pouvait pas durer comme ça. Cela, les bureaucrates post-maoïstes l’avaient bien entendu compris. On ne peut tenir une croissance annuelle à deux chiffres quand on compte – les chiffres sont actuels – 21% de la population mondiale, mais 9% des terres agricoles de la planète seulement. Sauf à provoquer un immense chaos social, il fallait donc s’étendre. Capturer par la persuasion, l’argent, la contrainte des terres agricoles et des ressources énergétiques ailleurs. Il fallait une politique impériale, pour ne pas dire impérialiste. Une vulgate française voudrait que la Chine n’est pas un pays conquérant. Maldonne ! L’histoire de la Chine, depuis le roi des Qin – 221 avant JC – n’est faite que d’agrandissements par la force, de la Mandchourie au Tibet, de la Mongolie-Intérieure au Xinjiang. Le saviez-vous ? La Chine a même occupé le Vietnam actuel pendant…1000 ans, à partir de 111 avant JC.

Donc, expansion. En une trentaine d’années, profitant de ressources financières croissantes et comme ensuite illimitées, la Chine s’est emparée d’une bonne part de l’Afrique, d’une manière bien plus complète que ne l’aurait seulement rêvé la Françafrique. De nombreux États sont désormais à sa botte. Ainsi que de considérables forêts et terres agricoles. Ainsi que le pétrole, le gaz, les minerais. Et d’autres régions du monde sacrifient – par exemple – leurs forêts primaires : l’ancienne Indochine française – Vietnam, Laos, Cambodge -, la Sibérie, le Guyana, etc. Même la France exporte des hêtres centenaires bruts vers les ports chinois, qui reviennent sous la forme de meubles.

C’est ainsi, pas autrement, que la Chine totalitaire a pu démentir Brown et Pan Yue. Par le pillage, par un désastre écologique planétaire. La croissance chinoise – peut-être 33% de la croissance mondiale -, c’est notre niveau de vie abject. Nos portables et ordis, nos bagnoles, nos vacances à la neige ou au soleil, nos machines et engins, nos gaspillages sans fin. La croissance chinoise, c’est la destruction du monde. Et nous militons chaque matin, par nos achats compulsifs, à l’emballement de la crise écologique. C’est chiant ? Oh oui, atrocement. Mais c’est vrai.

Plusieurs articles sur la Chine :



L’éternel retour des prolos

J’ai une tendresse mortelle pour les prolos. Les prolétaires. Les ouvriers, et au-delà les si affreusement nommés sans-grade. Il y a tant de raisons à cela. Mon père aimé, mort quand j’avais huit ans, en était un. Il bossait 60 heures par semaine dans un atelier parisien de gravure-estampage. Rappelons un sens oublié du mot estamper, dans l’expression « se faire estamper ». Mon vieux s’est constamment fait estamper, et sa mort à 49 ans a selon moi à voir avec cette évidence.

Moi-même, j’ai été un jeune prolo. Si un jour je devais raconter ma vie, je dirais que, oui, j’ai été une sorte d’apprenti-chaudronnier quand j’avais 17 ans, âge où nul n’est sérieux. On bossait près de 50 heures par semaine. On embauchait à 7h30 et on finissait à 18h30. 11 heures de présence. Le soir venu, après que Jacquot – 42 ans, toutes ses dents – nous avait narré pour la centième fois ses profus exploits sexuels, je me lavais les cheveux dans le lavabo de la minuscule cuisine. Et ils étaient systématiquement noirs, lors même qu’à l’époque, j’avais les cheveux longs, teints au henné, et donc tirant sur le rouge. C’était en 1973.

Tendresse mortelle. La crise du coronavirus me fait fatalement penser à eux, que des générations de petits marquis de droite ou de gauche auront tant moqués. Quand j’étais jeune et que je croyais si vivement à la révolution sociale, les prolos étaient tenus, dans mes cercles en tout cas, pour le sel de la terre. Ils étaient la classe universelle, celle qui construirait enfin une société d’égalité complète. Une société sans classe.

Puis le monde a tourné, dans le mauvais sens. Les partis de gauche, les Mitterrand, les Jospin, les Marchais, les Laurent, les Mélenchon, ont pris le pouvoir, promettant tout et le reste, jurant qu’ils seraient au service des pauvres et des exploités. Je crois pouvoir écrire qu’on a vu. Un si lamentable Hollande n’avait plus qu’une envie : ne plus penser à ces choses qui vous gênent une digestion à la brasserie Lipp de Paris.

Le 10 mai 2011 – 30 ans, jour pour jour après la victoire de Mitterrand, et ce n’était pas un hasard -, la fondation Terra Nova disait adieu à la classe ouvrière. Les prolos, pouah ! Comme ce connard de Blair en Grande-Bretagne, nos intellectuels « de gauche » bien de chez nous donnaient congé aux prolos, définitivement éloignés du vote PS. Ce qui comptait désormais, et qui pouvait valoir encore des victoires électorales, c’était une coalition de diplômés, de jeunes, de femmes et de minorités. Ces gens-là se déclaraient progressistes, en ce que le progressisme a le devoir d’envoyer chier qui nourrit la société et lui assure sa stabilité. Tel fut le programme de Hollande en 2012, qui n’avait pas vu un ouvrier depuis le bref passage d’un plombier dans la maison de ses parents vers 1960.

Le coronavirus établit ce que tout le monde – qui n’est pas shooté à l’idéologie – sait d’évidence : ceux qui tiennent le manche s’appellent des tourneurs-fraiseurs, des chaudronniers – comme je fus -, des électriciens, des couvreurs, des chauffagistes, des employés subalternes, des pompistes, des bitumeurs et goudronneurs, des éboueurs, des routiers, des aide-soignantes, des infirmières, des maraîchers, des éleveurs, tant de petits paysans. Quand il s’est agi une énième fois d’aller au charbon, courant les vrais risques de contamination tout en étant payés au lance-pierres, ce sont eux qui sont montés au front. Les mêmes qui sortirent tant de fois des tranchées. Ceux qui « soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines ». Et pas les petits cons innombrables qui occupent tous les fenestrons publics, les radios, les journaux, les télés, les réseaux sociaux.

Moi qui ai tant cru à la révolution, oui, j’aimerais encore que vienne le jour de la vérité et de la justice.

Ce que je n’envie pas (M. Le Fol et Le Point)

J’envie ceux qui, ne pensant rien de précis, vont leur pas, sans se soucier vraiment du coronavirus et de ses conséquences. J’envie, mais bien entendu, je n’envie pas leur concentration sur leur seule personne, leurs proches, l’aujourd’hui. Et d’autant qu’aujourd’hui est déjà demain.

Je lis en ce moment un lamentable article de l’hebdomadaire Le Point, signé Sébastien Le Fol, directeur-adjoint de la rédaction. Comme j’ignorais tout de ce dernier, j’ai fait des recherches rapides, et découvert sans surprise qu’il écrit sans trop savoir de quoi il parle, ce qui arrive, je le crains, fort souvent. On apprend dans un entretien avec Le Télégramme, en 2013, qu’il conseille comme principale lecture du moment le sociologue Gérald Bronner, auquel j’ai été confronté voici quelques années sur France Inter. Je n’ai pas le temps – en outre, je manque d’envie – de parler davantage de ce garçon, soutien déclaré et militant au site scientiste de l’AFIS.

Outre cette belle caution, Le Fol désigne comme étant « le plus grand écrivain français vivant » Gabriel Matzneff. Je n’entre pas même dans le débat sur les ignobles pratiques pédophiles de Matzneff aux Philippines. Cela justifierait la taule pour ce salaud, mais là n’est pas la question. Le penser comme un grand écrivain me conduit à cette grave interrogation : l’est-il ? Et s’il l’est, ce que je ne croirais pas la tête sur le billot, quel rapport avec Miguel de Cervantes, Dostoïevski, Balzac, Dumas, Isaac Bashevis Singer, Rabelais, Philip Roth ?

Mais baste. Le Fol. Dans cet article du Point, il s’en prend à la gauche, à l’extrême-gauche, aux écologistes, au Rassemblement national. Lui, croit-on comprendre, habite la terre illuminée des gens raisonnables, responsables, indiscutables. C’est-à-dire, plus concrètement, le pays en déroute de ceux, libéraux, qui ont conduit jusqu’à ce point les sociétés humaines. Car ce qui unit les bureaucrates totalitaires de Chine, les oligarques russes, les fous déchaînés de Trump, le fou déchaîné de Johnson, Emmanuel Macron, Matteo Salvini, Viktor Orban, c’est bien la croyance que cette forme-là d’économie n’est pas seulement la meilleure, mais la seule.

Le Fol note, le sourire satisfait aux lèvres : « “La nature nous envoie un message […] Le coronavirus constitue une sorte d’ultimatum ”, assure Nicolas Hulot avec des accents millénaristes, comme s’il venait de croiser des extraterrestres sur la plage de Saint-Lunaire ». Que penser d’une pique comme celle-là ? Mais bien sûr, que Le Fol est un complet ignorant. Quand on passe sa vie à admirer un idéologue comme Bronner ou un écrivant comme Matzneff, on n’en a plus pour se cultiver vraiment. Or, pour se pénétrer de l’importance de la crise climatique par exemple, il faut accepter de passer des centaines, des milliers d’heures sur des informations déplaisantes. Déplaisantes, car non seulement elles détournent de rencontres ordinaires et de plaisir, mais elles contraignent à penser notre bref séjour sur terre.

Je le sais, car je m’y essaie depuis des décennies. Un Le Fol, je parie dessus tout le reste de ma vie, se sera contenté de digests rédigés par des gens qui détestent toute mise en cause de ce monde pour la raison évidente qu’ils s’y trouvent bien. À bien y réfléchir, Le Point est le quartier-général d’une presse aussi pernicieuse que l’était celle de l’entre deux guerres du siècle passé. Des ambassadeurs achetaient une ligne éditoriale en apportant dans le bureau des rédacteurs-en-chef des valises de billets.

Ce qui a changé, c’est qu’on n’a plus besoin de payer, et c’est plus grave. L’esprit lui-même est corrompu, qui se croit libre quand il ne fait que hoqueter combien le désastre ambiant est merveilleux. Dans les années 90, Le Point accordait une chronique hebdomadaire à Claude Allègre, climatosceptique et frère de lait du socialiste Jospin. Cet homme détestable aura fait perdre vingt ans à la France face au grand dérèglement en cours. Et Le Point aura récidivé dans les années 2010 avec un autre chroniqueur, lui aussi climatosceptique, le fameux Didier Raoult.

Attention, amis lecteurs. Je ne conteste pas même leur foi libérale. Ce que je ne supporte pas, c’est leur déni. Ils pourraient, après tout, admettre l’existence d’une crise essentielle, attestée par des milliers d’études scientifiques – eux qui disent porter aux nues la science elle-même – et proposer leurs solutions. On verrait bien alors qui déconne. Je serais ravi, personnellement, que tous ces gens disent comment, avec leurs méthodes, nous allons nous en sortir. Mais non, ils nient. Une Le Pen ose penser le monde dans les pauvres frontières de la France, absurde pantomime qui vise à supprimer une complexité qui dépasse le cadre préétabli. Et un Le Fol et ses amis ne font pas autrement. Admettre la réalité d’une crise des limites physiques conduit fatalement à mettre en question une idéologie économique née dans un monde qui se croyait au-dessus de toutes les contingences. Et plutôt mourir qu’en arriver là. On s’en rapproche. De la mort en tout cas.