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Une réponse à Greg sur la bagnole électrique

Ce qui suit est une réponse à un lecteur de Planète sans visa, dont on trouvera le texte dans les commentaires. Deux autres lecteurs lui ont déjà adressé des remarques fort intéressantes, mais j’y joins les miennes, car le sujet, Dieu sait, importe.

Cher Greg,

J’étais occupé ailleurs, sinon j’aurais répondu plus tôt. D’abord et avant tout, ton « progressisme » me laisse un peu pantois. J’y vois la marque, et ce n’est pas péjoratif, d’une pensée magique qui s’insinue tôt ou tard dans tous les esprits. La science a toujours trouvé des alternatives, dis-tu ? Quelle science ? Celle qui s’est mise au service des intérêts industriels et militaires, dont il serait douteux de dire qu’elle sert des intérêts humains ? Des alternatives à quoi ? Chaque « avancée » technologique enchaîne davantage les hommes et repousse à plus loin les solutions. Pensons ensemble au transhumanisme et à la promesse de l’intelligence artificielle

Nous vivons l’heure de la numérisation du monde, révolution s’il en est, qu’il est visiblement interdit de critiquer sur le fond, et déjà on veut nous entraîner plus loin. N’est-il pourtant pas évident que c’est ce chemin technologique-là, fait de nouveautés incessantes, qui nous a plongés dans cette gigantesque impasse ? Greg, tu te contenterais donc de faire de nouveau confiance à ces gens-là ?

Autre question fort importante : la bagnole électrique. Enfin, voyons. Ne vois-tu pas qu’il s’agit d’un gigantesque plan de relance planétaire d’une industrie en panne historique ? Les marchés du Nord sont saturés – on imagine mal cinq bagnoles par foyer – et ceux du Sud, de loin, bien moins rentables. Toute industrie est programmée pour avancer vaille que vaille, sans autre considération. Il fallait trouver quelque chose pour sauver ce qui est, dans un pays comme la France, le centre de l’économie réelle. Bien sûr, on affirme que cela sera bon pour le climat. Comme les biocarburants, qui affament un peu plus les gueux. Comme le nucléaire qui menace de grands espaces de vitrification et diffuse des techniques qui seront tôt ou tard militarisées. Les communicants de ce monde en faillite on trouvé dans la crise climatique un argument en or massif pour pouvoir continuer leur route mortifère.

Je ne veux pas même discuter en détail du cycle de vie de la bagnole électrique. Peut-être est-il (un peu) meilleur que celui de la bagnole thermique, bien que je ne le croie pas. Mais ce n’est pas exactement le problème. Le problème est qu’on va émettre des quantités formidables de gaz à effet de serre pour leur construction – l’acier, par exemple -, au moment même où il faudrait réduire de 80% nos émissions. La bagnole électrique est le symbole évident que rien ne sera fait. Et c’est pourquoi il faut l’attaquer frontalement.

Puis, Greg, pardonne-moi, mais tu acceptes de devoir le confort d’une bagnole électrique à des esclaves et à la dévastation écologique loin de nos yeux ? Dis-moi que je me trompe.

Dernière chose enfin. Par quoi remplacer la bagnole ? En préambule, je tiens à redire pour la centième fois que certaines situations sont sans issue. On appelle cela le tragique, que tant, surtout s’ils sont « progressistes », ont du mal à considérer. Mais en l’occurrence, ce n’est pas le cas. On peut parfaitement imaginer un plan de rénovation massive des bagnoles thermiques, en IMPOSANT aux constructeurs l’installation de moteurs ne dépassant as 1 à 2 litres pour 100 kilomètres, en libérant ces derniers de l’électronique qui ne sert que les marchands, de manière à rendre leur liberté d’auto-réparation à ces centaines de milliers de bricoleurs émérites que compte ce pays. Une voiture est susceptible de durer une vie entière dès lors que ses pièces peuvent facilement être changées ou réparées. Et bien sûr, parallèlement, il faut prévoir des plans de circulation incluant au maximum les transports publics, qui limitent sans bien sûr les interdire, les déplacements. En somme, on économise tout, drastiquement, en attendant de trouver mieux. Ce qu’on appelle une économie de guerre. Ne sommes-nous pas en guerre ?

Dernier, dernier point. Un choix décisif a été fait dans les années vingt du siècle passé. La bagnole individuelle aura joué un rôle très sous-estimé dans le développement accéléré de l’individualisme, cette maladie mentale qui nous tue. La prolifération des objets matériels, seul fondement véritable du capitalisme vieillissant, modifie inéluctablement la psyché des humains, en repoussant toujours plus loin des solutions collectives qui sont les seules efficaces. Je te conseille, Greg, et à tous d’ailleurs, d’aller regarder la carte du réseau ferré en 1921 en France, ce qu’on appelle le Grand Chaix (c’est ici et c’est spectaculaire). N’est-ce pas admirable ? Il y avait des bouts de ligne dans la moindre vallée, jusqu’en moyenne montagne. Je dis, j’écris, j’affirme que sur cette base, on pouvait bâtir une autre civilisation des transports. Avec l’intelligence technique des humains, que je juge grande, on eût pu trouver un système souple, mixte, mêlant train et engins collectifs, répondant parfaitement aux besoins. C’est la politique, et le génie des communicants de Michelin qui en auront décidé autrement.

Alors non, cher Greg, non et cent fois non.

Fabrice Nicolino

Une montagne de déchets pour combler un lac bleu

Publié en mai 2021

Nous sommes à Aytré, au sud immédiat de La Rochelle. Sur le papier, le littoral est une merveille, qui pourrait devenir un lieu unique en France, voire en Europe. Mais la petite ville ouvrière fait face à un projet délirant : transformer un lac littoral – une ancienne carrière – en une immense décharge, là où quelques braves réclament un parc écologique. À l’arrière-plan, un conflit culturel et politique entre Aytré l’ouvrière et La Rochelle la bourgeoise.

C’est immense. Un vrai lac bleu de plus de 7 hectares, entouré de petites falaises de calcaire, blanches bien sûr, où s’accrochent des coquelicots. C’est trop beau. L’eau du bord est cristalline, l’eau du large turquoise. On vient de surprendre le saut de trois grenouilles, et on ne serait pas surpris que la huppe fasciée – tête sable, crête en éventail aux extrémités noires – installe tôt ou tard un nid dans la pierre. C’est une ancienne carrière abandonnée, où les eaux du ciel et de la nappe se sont mêlées à celles de la mer.

Car l’océan est à 30 mètres peut-être, séparé par un minuscule lido de galets que les vagues attaquent et font glisser sur la plage. De gros blocs de pierre ont déjà été arrachés au sentier littoral, menacé de sombrer, lui aussi. Ce matin-là, la marée est haute, brune, audacieuse et mordante. Il ne reste plus, en haut de la plage, qu’un liseré blanc. La Rochelle est toute proche, avec à main droite, au nord, ses immeubles hideux du front de mer. L’imposant siège du conseil départemental est juste à côté et le port des Minimes se cache derrière la Pointe du même nom, qu’on pourrait presque toucher du bout des doigts. Nous sommes pointe de Roux, à Aytré, petite ville ouvrière de 9000 habitants qui prolonge au sud La Rochelle , qui en a 78 000.

« Aytré est devenu le dépotoir de La Rochelle »

C’est de la carrière – jadis le « trou Rizzo » – que l’on a tiré le splendide calcaire du port des Minimes,et ses 4500 places de bateaux de plaisance. Elle est désormais l’objet d’un audacieux projet de transformation en une décharge géante. Des milliers de camions défileraient pendant des années, et y déverseraient au total 750 000 m3 de déchets présentés comme « inertes ». « Je vous le dis, fait Tony Loisel, on prépare les tentes, et s’il le faut, on fera une ZAD, mais on ne laissera pas faire. Jamais. ». C’est un autre matin, et l’on boit le café avec lui dans la salle du conseil municipal d’Aytré, dont il est le maire. Riss regarde avec attention le grand tableau qui couvre tout un mur, façon réalisme socialiste : on y voit en détail un atelier de l’usine Alstom, où l’on assemble encore, en centre-ville, trams et wagons de TGV. L’ancienne classe ouvrière, 1500 employés avec les intérimaires.

Tony Loisel a cinquante ans, le crâne à ras, une barbe de trois jours, et des bras de docker. Avec une sorte de gouaille qui oblige souvent à se marrer avec lui. Il est apparemment de droite – la gauche locale, désunie, a perdu en 2020 un bastion historique -, mais il parle comme un écologiste authentique. Aytré est visiblement sa petite patrie – sa famille est installée à Aytré depuis les anciens temps – et entre deux rires, il tonne : « Aytré est devenu le dépotoir de La Rochelle. Ma ville est assise sur les déchets. La Rochelle en a mis dans le marais de Tasdon, dans le marais de Doux, le quartier de Bongraine a été pollué en profondeur par la SNCF, on a rempli l’arrière-plage d’Aytré avec des déchets ménagers, et maintenant, il faudrait accepter le projet Rochevalor ? C’est non, on en a marre ».

L ‘imagination facétieuse d’une avocate

Rochevalor ? Cette entreprise rochelaise spécialiste des déchets, de la logistique et du terrassement – 800 salariés – présente l’affaire de plaisante manière. La décharge serait une mise en sécurité du site – la mer avance -, et même une bonne action écologique, qui permettrait « la reconquête des milieux naturels littoraux ». De son côté, l’avocate d’un de proprios actuels de la carrière – eux-mêmes en cheville avec Rochevalor – adresse le 20 décembre 2018 au maire de La Rochelle, Jean-François Fountaine, un courrier désopilant, qui présente l’ancienne carrière comme l’entrée des Enfers. L’eau y est « stagnante », propice à l’apparition de bactéries mortelles – les rares oiseaux y seraient victimes de botulisme -, les abords sont « en totale décrépitude », on n’y voit qu’un « paysage en désolation et l’abandon », sans « aucun caractère esthétique », qui « n’apporte absolument aucun intérêt écologique ». Maître Daphné Verluise est-elle venue sur place ? Elle réclame en tout cas un déclassement de la zone – tenue pour un espace naturel N1 -, tout sauf innocent. Il est en effet nécessaire pour emporter le morceau. Qui est de roi : l’éventuelle décharge pourrait à terme générer un colossal chiffre d’affaires, peut-être 250 millions d’euros.

Loisel n’est pas le seul, de loin, à considérer le projet Rochevalor comme un outrage. Pierre Cuchet, vif et malin adjoint au maire d’Aytré, offre quelques clés supplémentaires. « Nous voulons des relations plus équilibrées avec La Rochelle, et nous voulons sortir de ce rôle imposé de cité-dortoir. Aytré doit être belle. Belle et tranquille. En effet, on peut parler d’un tournant. Le projet de décharge, je le rappelle, est au bord de la mer. Une mer qui a tué trois personnes à Aytré au moment de la tempête Xynthia, et détruit 80 maisons. Or elle monte, et fatalement, atteindra la décharge ».

Christian Ackerman, de son côté, préside un comité de quartier très vivant, le « Fief des galères ». Et il ne sera pas le dernier sur les barricades : « Aucune commune n’a autant subi dans ce domaine qu’Aytré. Les propriétaires du « trou Rizzo » ont senti la bonne affaire, et font le siège de la Rochelle pour obtenir satisfaction. Mais nous demandons aux promoteurs de ne plus penser à leur projet, même en rêve. Car nous serons toujours là pour les contrer ».

Le drapeau jaune et noir du stade Rochelais

Dans ces conditions, qui en veut vraiment ? Jean-François Fountaine, peut-être ? Le maire de La Rochelle, homme (très) fort de la communauté d’agglomération de La Rochelle (CDA, 28 communes, 393 millions d’euros de budget), reçoit Charlie dans son magnifique bureau de la mairie, surchargé d’une histoire parfois glorieuse. Le 23 juin 1940, le maire d’alors Léonce Vieljeux refuse d’abattre le drapeau français qui flotte sur une tour, et finit sous les balles nazies. Ce jour de mai 2021, ce n’est plus le drapeau tricolore qui domine la ville, mais celui, jaune et noir, du stade Rochelais, qui dispute le 2022 la finale de la coupe d’Europe de rugby.

Fountaine est très copain avec Lionel Jospin, qu’il doit voir deux jours plus tard, et a longtemps été socialiste avant de devenir macroniste, comme tant d’autres. Skipper de haut niveau, il a créé en 1976 la société Fountaine-Pajot, qui fabrique des catamarans de croisière. Sympa ? Oui. Madré ? Certes. Quand on l’interroge sur ce sentiment très partagé qu’Aytré est écrasée par la Rochelle, il ouvre de grands yeux, assurant n’avoir jamais entendu parler de cela. « Mais enfin, il n’y a aucune domination. Nos deux villes ne font qu’une, et les déchets dont vous parlez ne sont pas ceux de La Rochelle, mais du territoire. Nous aussi, nous avons nos quartiers ouvriers et populaires, allez donc voir à La Pallice ou Laleu. Nos destins sont liés ! ».

Et le « trou Rizzo » ? Il serait fort simple de dire que cette décharge ne verra jamais le jour, mais Fountaine, en bon marin qu’il est, louvoie. « C’est complexe, il faut regarder de près ». Il dit avoir rencontré par hasard l’un des propriétaires, Jacques Poentis – il n’a pas répondu à un message de Charlie -, puis précise qu’il l’a reçu en mairie, ajoutant : « Vous pensez bien qu’il ne fait pas ça pour la beauté de l’art ». On s’en serait douté un peu. Oui, un mot suffirait, que Fountaine ne veut pas prononcer. « Je crois qu’il faut une maîtrise publique du lieu, et ensuite, on réfléchira. Je ne ferme la porte à rien ».

Les amitiés particulières de l’entreprise Rochevalor

Étrange attitude pour un élu qui vante, comme sur catalogue, une « neutralité carbone » de la ville, prévue en 2040 et la « renaturation » des marais de Tasdon, que La Rochelle partage avec…Aytré. Des mauvaises langues locales soulignent que La Rochelle est un petit monde dans lequel l’étendard du rugby compte beaucoup. Et même énormément pour le maire. Or, ajoutent-elles, l’équipe du stade Rochelais est sponsorisée depuis vingt ans par Franck Sarrion, patron de Rochevalor, actionnaire et administrateur du club, ce qui ne doit tout de même pas trop nuire aux affaires.

Décidément, cette histoire de décharge ne tient pas debout. On retourne sur les lieux du crime possible, par le chemin blanc qui mène, à pied, à la plage de Roux. Le lendemain, au même endroit, on prendra sur les épaules, avec Riss, une mémorable averse, mais cet après-midi-là, plein soleil. Des deux côtés, un marais à sec, grignoté par des plantes invasives, parcouru par des bandes de passereaux tout affairés autour de leurs nids. On reconnaît le chant de la bouscarle de Cetti – une véritable explosion sonore – et la très monotone tirade de la rousserolle effarvatte, qu’on aperçoit d’ailleurs une seconde dans la jumelle, planquée par une tige. Tout est plat, sauf de loin en loin quelques cyprès de Lambert.

Pourquoi saccager ? On rejoint sur place Martine Villenave, conseillère départementale de gauche, effarée. « Je suis à l’origine d’une idée de parc littoral, qui courrait de La Rochelle jusqu’à la commune d’Angoulins au sud, avec Aytré ses marais littoraux au centre. C’est une zone de préemption du Conservatoire du Littoral, et tout reste possible. Mais Fountaine, en qui je n’ai plus aucune confiance, n’est pas clair, et refuse de s’engager. Pourquoi ? ». Même propos chez Jean-Marc Soubeste, qui vient de nous rejoindre près du « trou Rizzo ». Cet ancien adjoint de Fountaine à La Rochelle est responsable d’EELV et rapporte cette anecdote : « Il y a une semaine, au cours d’une séance de la Communauté d’agglo, j’ai réclamé une position claire de cette Assemblée. Fountaine s’est arrangé pour ne pas répondre. Je n’ai plus confiance en lui ».

Du côté du Conservatoire du Littoral, magnifique structure publique qui achète patiemment des terrains littoraux, on est stupéfait. Dans une lettre adressée au préfet en janvier, sa directrice Agnès Pince hurle – diplomatiquement -, affirmant : « Les aspects négatifs de ce projet industriel sont multiples », car il est « en totale incohérence avec (…)les politiques publiques menées en bonne coordination (…) depuis dix ans ». La carte complète de la zone, en couleurs, montre en effet que presque toutes les parcelles sont, au fil des années, devenues la propriété de la CDA de Fountaine, de la ville d’Aytré, du département ou du Conservatoire. Un miracle qui pourrait facilement transformer le tout en un lieu unique en France, sinon en Europe.

40 millions d’euros pour le site Delfau

Une autre affaire empoisonne au sens premier cet espace unique. À 4OO mètres peut-être du « trou Rizzo » se trouve l’un des lieux les plus pollués de la région, appelé le site Delfau. Pendant un siècle à partir de 1899, des générations d’industriels ont fabriqué des engrais, broyé des os et de la merde humaine et animale, équarri des bestiaux, vidangé la ville, déposé ou enfoui des déchets industriels de toute sorte (voir encadré). Il ne reste que des hangars décatis, un vaste bâtiment dont la charpente métallique est à l’air, et un vieux proprio qui se planque, mais n’oublie pas de de louer illégalement des logements en lieu et place des anciens bâtiments. On essaie d’y aller avant d’être arrêté par l’une des occupantes, très énervée, qui réclame des papiers d’identité avant de hurler à l’intrusion dans une propriété privée. A peine aperçoit-on des caravanes, des bagnoles, des transats, et les grands portails métalliques de hangars, dont un au moins cache un vieux transfo électrique qui a vomi des PCB sur le sol.

Mais que fait l’administration ? Des rapports s’entassent depuis des années, qui montrent la présence de locataires, d’un jardin potager au milieu des ruines, d’une balançoire suggérant le séjour d’enfants. Que fait-elle ? Rien. Le préfet joue les muets du sérail (voir encadré) et derrière lui, tous les autres. Il faudrait. Certains penchent pour le cache-misère : étendre des bâches sur le sol, recouvrir d’argile et faire pousser des fleurs, pour 1 million d’euros. Une vraie dépollution coûterait 40 millions d’euros, mais qui paierait pour un site fermé depuis 1992 ?

La nappe phréatique est évidemment atteinte, et comme son écoulement se fait du nord-est au sud-ouest, la pollution a très vraisemblablement atteint depuis longtemps…le « trou Rizzo ». Ce très vilain serpent se mord donc la queue. Résumons : l’impériale La Rochelle – ses ports de plaisance, son Vieux-Port tant couru par les people, ses courses au large, son Aquarium, ses yélomobiles (vélos en libre accès) – remplit les soutes d’Aytré l’ouvrière, qui n’en peut plus. Cette allégorie de la lutte des classes peut sembler une caricature, mais beaucoup, sur place, y croient dur comme fer. Une seule certitude : la pointe de Roux et les marais alentour peuvent devenir l’un des bijoux écologiques de la façade Atlantique. Sauf si on la pourrit une fois encore.

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Un courrier pour monsieur le préfet

Charlie a bien entendu demandé un rendez-vous au préfet de Charente-Maritime Nicolas Basselier, car l’État peut à tout instant régler le lourd dossier du « trou Rizzo » et du site Delfau. En donnant à cette haute Excellence plusieurs dates à sa convenance. Mais il a refusé, préférant l’envoi de questions écrites. En retour, l’auteur du reportage Fabrice Nicolino lui a adressé le mail suivant :

Monsieur le préfet,Vous avez refusé de recevoir le journaliste de Charlie que je suis. J’y vois la marque d’un mépris ordinaire et je tenais à vous dire franchement mon point de vue. Dans une vie humaine, il n’y a pas que la conduite d’une carrière. Et un préfet n’est pas au seul service de ses supérieurs dans l’appareil de l’État. Il a également des devoirs vis-à-vis de la société. Et même vis-à-vis de ceux qui tentent de l’informer. Librement, dans mon cas. Je ne vous enverrai aucune question, car j’attendais vos réponses, pas celles piochées dans des documents de la préfecture par l’un de vos collaborateurs. En vous souhaitant le bonjour,

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L’horreur du site Delfau

L’ancien site industriel Delfau, évoqué dans l’article principal, est une bombe à retardement. Utilisé de 1899 à 1992, il a enrichi des générations d’industriels, qui laissent à la société le soin de payer les conséquences de leur irresponsabilité. Vieille histoire : privatisation des profits, socialisation des pertes. Des analyses montrent une très grave pollution au cadmium et aux métaux lourds, à l’amiante, aux PCB, au mercure, à l’arsenic, aux hydrocarbures, au plomb, au chrome, aux Composés organo-halogénés volatils (COHV).

L’inventaire exhaustif est impossible, car des fosses ont été creusées sur cinq mètres et plus. Au total, il faudrait sans doute enlever du lieu la bagatelle de 140 000 m3 de limon gorgés de poison. La situation est connue de tous, notamment des administrations DREAL et Agence régionale de santé (ARS), mais personne ne bouge. Interrogée par Charlie, l’ARS confirme par la voix de Marc Lavoix qu’aucune « analyse chimique des eaux littorales n’a été diligentée ». C’est sans doute plus prudent, mais dans ces circonstances effarantes, laisser l’ancien propriétaire, encore vivant, louer illégalement des logements à des particuliers s’apparente sans aucun doute à une non-assistance à personne en danger.

Un gaz cancérogène dans la bouche des nouveau-nés

Attention, cette enquête a été publiée en mars 2021

Charlie révèle de quoi faire sauter la Direction générale de la Santé de ce bon Jérôme Salomon, de la Répression des fraudes et sans doute de l’Anses. Car en effet et en toute conscience, on stérilise avec un gaz abominable les bistouris, les cathéters, les valves et poches de sang, les aliments les plus ordinaires. Et les tétines de nourrissons ? Et.

Attention ! Encore une fois et sans préavis, Charlie s’attaque à la France, à son administration, à ses chefs et sous-chefs à plumes, à ses lois, à ses absences de loi, à ses politiques enfin, ce qui fait du monde. Surtout que l’Europe est elle aussi en cause. Mais commençons donc par le Rapid Alert System for Food and Feed, RASFF de son petit nom. Ça ne fait pas très envie, mais faut. Ce machin créé par l’Europe en 1979 est censé alerter sur les risques sanitaires liés à l’alimentation.

Le 9 octobre 2020, nos braves se réunissent avec les comités idoines, pour les informer (1) « of high levels of ethylene oxide being found in sesame seeds imported from India ». Eh ben oui, de hautes concentrations d’oxyde d’éthylène ont été découverts dans du sésame importé. C’est un poil fâcheux, car l’oxyde d’éthylène, que l’on va découvrir en majesté, est un gaz hautement cancérogène, mutagène et reprotoxique, entre autres.

Il faut donc agir. En France, le correspondant du RASFF est une unité d’alerte de la Répression des fraudes, dont l’acronyme insupportable est DGCCRF. Branle-bas de combat ! Le Sénat propose dans une note un ordre de bataille ébouriffant (2) : « Recommandation no 1 : demander à l’Anses de rendre un avis sur l’oxyde d’éthylène et son métabolite pour mieux comprendre les risques, évaluer les seuils pertinents et mieux identifier l’origine des contaminations constatées ».

Donc se presser, mais pas trop quand même. La fiche de l’Institut de recherche et de sécurité (INRS) – public – fait foi en France depuis des décennies. Or depuis des années, cette fiche note sobrement que l’oxyde d’éthylène donne le cancer, et provoque des anomalies génétiques. Idem au plan européen. On admirera d’autant la trouvaille du Sénat français : demander un avis à une autre structure publique, l’Anses.

Mais cette extrême précipitation se heurte à un mur, celui de l’opinion. Il faut changer d’allure, car des associations puissantes comme l’UFC-Que Choisir ou 60 millions de consommateurs sont en embuscade. La norme européenne, très discutable par ailleurs, est en effet de 0,05 mg/kg d’oxyde d’éthylène. Or certaines graines de sésame en contenaient 186 mg, soit…3700 plus.

Alors la Répression des fraudes, magistrale, dresse une liste de produits contaminés. Des produits qu’il faut rappeler, c’est-à-dire sortir des éventaires, remballer, et en théorie du moins renvoyer à l’expéditeur. Des milliers de produits, distribués aussi bien par Carrefour, Casino, Système U, Leclerc, Auchan que par les magasins bio La Vie Claire, Naturalia ou le réseau Biocoop.

De novembre 2020 jusqu’à aujourd’hui, la liste s’étoffe chaque jour un peu plus, dévoilant une grande folie commerciale. Et mondiale. Au moment où ces lignes sont écrites, 3869 produits sont concernés (3). Citons parmi tant d’autres des baguettes de pain, du poivre et quantité d’épices, des huiles, des canapés apéritif, des nouilles, des fromages, du « mélange pour salade bio », des bonbons, du chocolat, des émincés de poulet, des burgers, des « barres aux noix et aux fruits bio », du thé, du café, du tofu, du chorizo, etc, etc, etc.

Mais pourquoi diable utiliser l’oxyde d’éthylène (OE ou EO sur les étiquettes) à si grande échelle ? Parce qu’il est l’arme fatale qui permet à des milliers d’exportateurs d’envoyer partout dans le monde des produits déclarés safe. L’oxyde d’éthylène (voir encadré) est en effet un petit génie de la chimie. On place une marchandise x dans une chambre étanche sous vide. Puis on envoie le gaz, qui pénètre aisément les emballages avant de se déposer à la surface des produits. C’est un tueur. Aucun micro-organisme ne lui résiste. Une cargaison traitée au gaz ne peut contenir, à priori, aucune moisissure, aucun champignon, aucune bactérie. Le menu problème est qu’elle contient fatalement de l’oxyde d’éthylène.

Celui qui veut se faire grand-peur peut aller visiter le site de l’entreprise française Ionisos, qui possède des usines à Gien, à Sablé (Sarthe), dans l’Ain, dans l’Aube. Elle annonce bravement par un audacieux bandeau (4)  : « Stérilisation oxyde d’éthylène,Idéal pour les dispositifs médicaux ». Tellement idéal que l’on continue en 2021 à stériliser en France « les prothèses mammaires, gants, seringues, compresses, plateaux chirurgicaux ou encore cathéters », ainsi que le détaille Ionisos.

Pour bien mesurer l’ampleur de cette affaire, je suis obligé de prendre la parole, moi l’auteur de cet article. En 2011, j’ai travaillé avec ardeur sur l’oxyde d’éthylène, ce qui me conduisit à cosigner un dossier dans Le Nouvel Observateur dans des conditions très spéciales (voir encadré).

L’évidence est que nos autorités mentent constamment, qui prétendent redécouvrir à chaque saison l’oxyde d’éthylène. En vérité, une circulaire de 1979 que j’avais découverte raconte déjà l’essentiel. À cette époque, Jacques Barrot, qui est ministre de la Santé, expédie aux préfets, à l’équivalent de la Direction générale de la santé (DGS) et des Agences régionales de santé (ARS) un texte ahurissant, qui sera publié au Journal officiel de la République le 10 janvier 1980.

Il affirme qu’il ne faut utiliser l’OE que « si aucun autre moyen de stérilisation approprié n’existe ». Or, « d’autres procédés aussi fiables (par exemple la vapeur d’eau sous pression) » sont disponibles. Ce n’est pas tout. « Les dangers inhérents à l’emploi de ce gaz », poursuit la circulaire, « notamment des sondes, tubes et tous ustensiles en caoutchouc et matières plastiques » peuvent provoquer chez des malades des troubles « pouvant évoluer vers la mort ». Enfonçant le clou, elle précise que l’oxyde d’éthylène présente « la caractéristique de pénétrer en profondeur dans la structure de nombreuses matières plastiques et caoutchouteuses et de s’en extraire très lentement ».

Je ne sais s’il y a là matière à poursuites pénales, mais je le souhaite. Depuis quarante ans, en effet, il est certain qu’un nombre x de malades ont vu leur état s’aggraver, ou pire, à cause de ce mode de stérilisation. En toute conscience de quiconque se tient un peu au courant.

Je pus établir également que des millions de tétines de biberons étaient elles aussi stérilisées de la sorte. Les hostos, y compris ceux de l’AP-HP, en commandaient sans sourciller et sans doute la moitié – au moins – des nouveau-nés avaient pour premier contact alimentaire une tétine empoisonnée. Je crois que je fis mieux encore en produisant des lettres assassines. Ainsi, les 12 et 20 mars 2009, la lanceuse d’alerte Suzanne de Bégon adressait une lettre à la Direction générale de la santé (DGS) pour l’alerter sur l’usage d’OE pour les biberons. Le 7 avril, Jocelyne Boudot, sous-directrice, lui répondait de joindre la Répression des fraudes, cette DGCDRF évoquée plus haut, celle qui vient de rappeler des milliers de produits.

Le 20 novembre 2009, de Bégon prévenait cette administration, qui répondait le 18 janvier 2010. Passons sur le salmigondis bureaucratique, et retenons cette double phrase sensationnelle : « En conclusion, l’utilisation de l’oxyde d’éthylène n’est pas autorisée pour désinfecter les objets destinées au contact des denrées tels que les biberons. Par conséquent, il sera donné les suites nécessaires aux informations nécessaires ». Pas autorisé ! Donc interdit !! Ni la DGS ni la Répression des fraudes ne bougeront un orteil.

Entre-temps, l’OMS, cette Organisation mondiale de la santé farcie de conflits d’intérêts – par exemple au travers de lourds financements par la fondation Bill Gates – sera elle aussi prévenue cette même année 2009. Le 31 mars 2009, dans un sabir mal traduit de l’anglais, une madame Elizabeth Mason répond texto : « L’OMS n’a pas de recommandations sur l’utilisation de cette substance dans les tétines et les biberons ». Il faut dans ces conditions contacter l’agence française AFSSA, devenue peu après l’Anses, celle-là même que le Sénat conseille en 2021 de joindre (voir plus haut) pour en savoir plus. En juillet 2005, l’AFSSA avait réalisé l’exploit de pondre un rapport complet sur le sujet (Recommandations d’hygiène pour la préparation et la conservation des biberons) sans seulement citer l’oxyde d’éthylène (5).

Donc tout continue. On laisse entrer n’importe quelle bouffe, y compris bio, passée par le poison. On utilise chaque jour et partout des bistouris, des poches de sang, des cathéters, des valves passés au poison. L’explication générale est assez évidente : l’oxyde d’éthylène, c’est la mondialisation. Le droit pour les transnationales de dicter une loi supérieure à celle des États. Sans que personne ne moufte dans les ministères et chez les grands courageux de la Direction générale de la Santé et de la Répression des fraudes. Encore bravo, les gars. Et les filles.

(1) ec.europa.eu/food/sites/food/files/safety/docs/rasff_ethylene-oxide-incident_crisis-coord_sum.pdf

(2) senat.fr/rap/r20-368/r20-3680.html

(3)economie.gouv.fr/dgccrf/sesame-psyllium-epices-et-autres-produits-rappeles-comprenant-ces-ingredients

(4) ionisos.com/sterilisation-oxyde-dethylene/

(5) http://sbssa.spip.ac-rouen.fr/IMG/pdf/Recommandations_Biberons_AFSSA_Francais.pdf

L’Oxyde d’éthylène et moi

L’oxyde d’éthylène est un vieux camarade. À la fin du printemps 2011, je découvris que des millions de tétines de biberons étaient stérilisés à l’aide d’un gaz puissamment cancérogène, qui s’accrochait au caoutchouc. Or j’étais pigiste, or j’avais besoin d’argent.

Qui paierait une longue enquête ? Je pris contact avec le Nouvel Obs et fis affaire avec un journaliste maison bien connu. Nous bouffâmes au (bon) restau interne du journal, en compagnie de Laurent Joffrin, alors le patron. Et l’accord ayant été conclu, je me lançai à l’assaut. Un long et fructueux travail. Je remis un texte au journaliste, qui tapait dur, vu que je ne sais pas faire autrement.

Naïf comme il n’est pas permis, je crus que ce texte, après retouches, serait publié. N’avais-je pas fait la totalité du boulot ? Macache bono. Le journaliste écrivit sa propre sauce, d’une main lourde, et mon article disparut corps et bien. Les révélations extraordinaires qu’il contenait furent noyées dans de telles circonvolutions qu’elles en étaient méconnaissables (1). C’était raté, exécrable, mais je cosignai, seule chance de récupérer au moins un peu de ma sueur. Así son las cosas, ainsi va la vie réelle.

La suite est pareille. Pendant des mois, il me fallut relancer, relancer, relancer pour obtenir le salaire pourtant convenu au départ. Un pigiste, c’est un chien qui fait le beau.

(1) Le Nouvel Obs du 17 novembre 2011

Du côté du gaz moutarde

Comme souvent avec la chimie, l’oxyde d’éthylène (OE) a été synthétisé sans savoir à quoi il pourrait servir. En la circonstance, le chimiste français Charles Adolphe Wurtz fait réagir du 2-chloroéthanol avec une base, et zou. Nous sommes en 1859.

Pendant un demi-siècle, il est largement oublié, puis retrouvé par l’industrie de guerre, qui va en tirer, à partir de 1917, de l’ypérite, le gaz moutarde. Charmant. Il servira aussi dans d’autres synthèses chimiques, parmi lesquelles les éthers de glycol.

Quand a-t-on commencé à savoir ? En 1968 – il y a plus d’un demi-siècle -, les professeurs suédois Hogstedt et Ehrenberg (1) concluent que l’OE est un cancérogène pour l’homme. Concluent ? Concluent, car il s’agit du résultat d’un patient travail étendu sur neuf ans. Dans les usines de production, mais aussi dans les hôpitaux, où le poison est très utilisé pour la stérilisation des instruments chirurgicaux.

Il faudra attendre 1994 pour que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’ONU, confirme ce travail impeccable. Depuis, quantité d’études ont montré les conséquences mutagènes et génotoxiques d’une exposition à l’OE. À quoi il faut ajouter pertes de mémoire, troubles du système nerveux central et du sang, neuropathies périphériques, dommages parfois irréversibles aux poumons et au système respiratoire, convulsions, coma, etc.

Détail rassurant : l’OE ne sent pas. Plutôt, quand on le sent, c’est qu’il déjà présent à des concentrations toxiques. Mais alors on s’en fout, car sa saveur est très douce, presque enivrante. On en redemanderait.

(1) https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/3198208/

Les facéties criminelles de l’administration

Y aura-t-il un jour un procès pénal de l’oxyde éthylène (OE) ? Rappelons en deux mots toute l’affaire. Un, on sait depuis 1968, par des travaux suédois, que l’OE est un cancérogène pour l’homme. Deux, on sait depuis une circulaire du ministère de la Santé de 1979 qu’il tue et qu’un autre système de stérilisation – efficace – par vapeur d’eau existe, sans faire courir le moindre risque. Trois, depuis 1994, une agence spécialisée fort réputée – le CIRC/ONU – a prouvé que l’OE est cancérogène pour l’homme. Quatre, en 2005, l’agence publique française AFSSA – devenue en 2010 l’Anses – publie un rapport de 116 pages (Recommandations d’hygiène pour la préparation et la conservation des biberons) qui ne cite même pas l’OE. Cinq, suite au dossier publié par l’Obs (voir encadré), le ministre de la Santé Xavier Bertrand promet un rapport de l’Inspection générale des Affaires sociales (IGAS). Six, l’IGAS remet son travail en juillet 2012 et noie le poisson avec une prudence de sioux. Résumé de Charlie : y a peut-être quelque chose qui cloche, il aurait peut-être fallu faire autrement, il n’est pas exclu qu’on ait laissé de côté quelques informations, et donc, « il appartient en tout état de cause aux autorités sanitaires françaises de déterminer les suites à donner aux constats de la mission ». Beau coup de pied en touche.

Sept enfin, et cette fois l’on atteint au chef d’oeuvre, le Haut Conseil de la santé publique (HCSP), énième machin lié au ministère de la Santé, rend le 1er mars un Avis intitulé « Recommandations pour la stérilisation des biberons en établissements de santé ». On remarquera – défense de rire – combien le titre est proche de celui de l’AFSSA en 2005. Mais que dit-il ?

Exactement ceci : « Le HCSP établit qu’il n’est pas nécessaire d’utiliser des biberons stériles car un niveau de propreté bactériologique suffit dès lors que des mesures d’hygiène validées sont obligatoires sur toute la chaine de production et d’utilisation ».

Ce serait suffisant, mais on enfonce le clou, deux fois. Le HCSP explique d’abord qu’il intervient « suite d’un à l’avis du Conseil supérieur de la santé (CSS) belge de décembre 2018, sollicité notamment sur les alternatives à la stérilisation à l’oxyde d’éthylène, substance carcinogène dont l’usage est interdit dans la stérilisation des contenants alimentaires ». Et il recommande ensuite « de ne pas utiliser de biberons stérilisés à l’oxyde d’éthylène ;

[de]

ne pas recourir à l’utilisation de biberons et/ou tétines stériles pour tous les enfants et nourrissons, même les plus à risque, aucune situation clinique le justifiant n’ayant été identifiée ».

Si l’on sait encore lire le français, l’oxyde d’éthylène dans les biberons ne sert à rien d’autre qu’à remplir les poches des industriels qui les fabriquent. On peut sans risque d’erreur y ajouter les matériels médicaux (voir encadré). On empoisonne donc massivement, mais nul n’est responsable, encore moins coupable. La vie est belle, pour les salopards.

Pompili et Le Drian foutent la zone nucléaire

EDF est en faillite et fourgue des réacteurs EPR un peu partout. Le projet indien Jaitapur vient d’être relancé par une visite de la ministre Barbara Pompili, suivie de Le Drian. Derrière le rêve de la plus grande centrale nucléaire du monde, un sac de nœuds rempli de folie.

Ah quels petits cachottiers ! En janvier 2021, la ministre de l’Écologie Barbara Pompili se rend en Inde. Pendant cinq jours. Et s’y fait épingler par Survival International pour y avoir cautionné une réserve naturelle où l’on tire à vue sur les hommes. Son agenda ne prévoyait pas de discussion sur le nucléaire, mais comme elle est ministre d’État et exerce la tutelle d’EDF, la question des centrales EPR de Jaitapur a fatalement été évoquée.

Il y a moins de quinze jours, c’est Jean-Yves Le Drian qui était en Inde à son tour. Le ministre des Affaires étrangères, peu glorieux VRP du nucléaire made in France, semble y avoir débloqué ce fort lourd dossier, en panne depuis 2009. Résumé express : cette année-là, le groupe public Areva – devenu Orano – propose à l’entreprise du nucléaire indien Nuclear Power Corporation of India Limited (NPCIL) un projet qui n’est alors pas précisé. Fin 2010, on apprend qu’il s’agirait de construire 6 réacteurs de nouvelle génération dits EPR sur un plateau du village de Jaitapur, qui domine la mer d’Oman, au centre-ouest.

À ce moment, l’affaire est entre les mains d’Anne Lauvergeon, patronne d’Areva soutenue par le président Sarkozy. Mais Areva sombre dans des emmerdements financiers sans précédent, et du côté indien, aucune décision n’intervient, d’autant que la catastrophe de Fukushima en mars 2011, démontre une fois de plus la fragilité de cette industrie.

Pendant dix ans, tous nos gouvernants, à commencer par Hollande, puis Macron et déjà Le Drian, sont allés faire de la lèche à Delhi. Et en 2016, c’est EDF qui reprend le flambeau, activant tous ses réseaux. Cela en vaut la peine : Jaitapur, une fois terminé, serait la plus extravagante centrale nucléaire au monde, susceptible de fournir de l’électricité à 70 millions de personnes. Le coût ? Secret d’État, mais il faudra compter en dizaines de milliards d’euros, alors qu’EDF est endettée à hauteur de 42 milliards d’euros.

Si EDF vient de présenter une « offre technico-commerciale engageante » de 7000 pages, c’est sous une forme très inattendue : elle fournirait les équipements et l’ingénierie, mais laisserait la responsabilité de la construction au partenaire indien. Pourquoi ? Pour au moins deux raisons. Un, la construction de prototypes EPR à Flamanville (France) et Olkiluoto (Finlande) est devenue un cauchemar, avec des retards qui atteignent des années et des surcoûts de milliards d’euros. Mais aussi parce que Jaitapur est un sac de nœuds.

Sur place, cinq villages seraient évacués pour laisser place à l’atome-roi. Or la zone est considérée comme l’un des hot-spots – points chauds – de biodiversité en Inde et au-delà, et même si une partie des villageois ont accepté des transactions pour partir ailleurs, la résistance locale reste très forte, et a déjà entraîné mort et blessés chez les opposants.

Reste la question de la sécurité qui fait flipper tous les gens raisonnables. Dans une tribune publiée par le quotidien The Indu en janvier 2019, deux physiciens, Suvrat Raju et M.V. Ramana, mettent les pieds dans le plat et, soulignant les problèmes de sécurité rencontrés en Finlande et à Flamanville par les prototypes EPR, dénoncent les opacités du projet et les risques inouïs que courrait l’Inde.
Reste enfin la question géologique. De très nombreux rapports, depuis un demi-siècle, démontrent les risques sismiques de la zone, parcourue par une faille préoccupante. Le terrain, formé de latérite dégradée,résisterait-il à un tremblement de terre ? Jaitapur a connu trois secousses supérieures au niveau 5 de l’échelle de Richter en seulement vingt ans…Et certains évoquent même des risques, plus hypothétiques, de tsunami.

Résumons. EDF est dans une nasse financière qui se referme et a choisi la fuite en avant, la seule capable de la sauver, selon elle en tout cas, de la banqueroute. Mais comme la guêpe n’est pas folle, elle entend refiler la responsabilité de Jaitapur aux Indiens, l’important étant de signer le plus grand nombre possible de contrats au moment le chantier des EPR britanniques a du plomb dans l’aile.

Il n’y a besoin de chercher bien loin la moralité de l’histoire, car elle n’existe pas. Des politiciens français médiocres – de Sarkozy à Macron, passant par Pompili ou Le Drian – nous lancent sans nous tenir au courant dans une énième et terrible aventure nucléaire. Tout plutôt que reconnaître l’évidence : le nucléaire français, qui avait promis en 1971 la Lune, et une Lune presque gratuite, est une gabegie. Plutôt, une faillite morale, politique et financière.

L’éternel retour des algues vertes

Mais quelle surprise ! Comme chaque année au printemps, la Bretagne renoue avec ses chères – si chères – algues vertes. Comme chaque année, il vaut mieux incriminer la température et le soleil que le vrai responsable : l’élevage industriel.

C’est reparti pour un tour. La presse régionale bretonne – Le Télégramme (https://www.letelegramme.fr/cotes-darmor/saint-brieuc/deux-photos-qui-montrent-l-ampleur-des-echouages-d-algues-vertes-a-plerin-27-04-2021-12741505.php), Ouest-France, France 3 – publie ces dernières heures des photos navrées de la plage de Plérin, en baie de Saint-Brieuc (Côtes d’Armor). Faut reconnaître que ça craint : à perte de vue, des algues vertes dans ce que les Bretons appellent depuis des décennies la Baie des Cochons.

C’est drôle, mais sinistre, car ainsi qu’on le sait depuis des lustres, les algues vertes tuent. Elles étouffent évidemment, par prolifération, les écosystèmes côtiers, massacrant des milliers et millions d’êtres vivants qu’on ne montre jamais à la télé. Mais leur décomposition flingue volontiers, également, sangliers (https://www.lefigaro.fr/environnement/2011/09/06/01029-20110906ARTFIG00699-les-algues-vertes-coupables-de-la-mort-des-sangliers.php), chevaux (https://www.leparisien.fr/societe/algues-vertes-la-famille-d-un-joggeur-mort-en-2016-saisit-la-justice-18-07-2019-8119296.php) et même humains () faisant leur jogging sur les plages.

Cette année 2021 promet d’être de haute qualité, car les échouages d’algues sont très supérieurs à la moyenne. Une équipe du Centre d’Étude et de Valorisation des Algues (https://www.ceva-algues.com/document/etude-et-suivi-des-marees-d-algues-vertes-en-bretagne) a survolé les côtes bretonnes le 13 avril, et constate l’évidence : le niveau des températures et la forte luminosité jouent un rôle significatif dans le phénomène. Mais bien sûr, pas question de parler de la cause première que tout le monde connaît : l’élevage industriel concentrationnaire.

Pour la millième fois, expliquons l’affaire (https://www.fne.asso.fr/dossiers/algues-vertes-bretagne-cons%C3%A9quences-origines-solutions). Certes, des caractéristiques propres à la Bretagne, dont (souvent) la faible profondeur et la clarté des eaux côtières. Mais l’azote reste le grand criminel. Massivement présent dans les engrais industriels dits azotés, et dans les déjections animales – 14 millions de porcs sont abattus chaque année en Bretagne, sans compter les poulets, canards et bovins -, cet azote dépasse de très loin ce que les plantes peuvent utiliser.

La partie excédentaire se retrouve dans l’eau des rivières, puis sur les côtes, où elle dope la production d’algues, créant un phénomène d’asphyxie appelé eutrophisation. Par un tour de passe-passe bien connu, les profits restent chez les producteurs, et les dégâts sont à la charge de la société. Les différents programmes de « dépollution », comme celui appelé Eau Pure, ont mobilisé des centaines de millions d’euros d’argent public, en vain (https://www.eau-et-rivieres.org/lejouroujuin2002). Il y avait environ 5mg de nitrates dans un litre d’eau – en moyenne – des rivières bretonnes, et l’on ne descend guère au-dessous de 33 mg. L’affaire est parfaitement connue depuis 1971. Un demi-siècle d’atermoiements.