Archives de catégorie : Développement

Un bon Français contre les Aborigènes

Je vais te parler d’un bon gars français qui s’appelle Jean-Sébastien Jacques, né en 1971. Connais pas la famille, mais je devine que papa ne bossait pas chez Renault à assembler des 4L. Fiston a fait Louis-Le-Grand, puis l’École Centrale Paris, créée en 1829, où les anciens élèves – André Michelin, Robert Peugeot, Bouygues – s’appellent entre eux « pistons », on se demande pourquoi. L’ancien Premier ministre et comique Raymond Barre y a enseigné, on voit donc le genre.

Jean-Sébastien a fait une carrière de toute beauté avant de devenir en 2016 le CEO – acronyme anglais qui veut dire grand chef – de Rio Tinto. Ce groupe minier multinational emploie 50 000 personnes dans le monde et troue la terre partout à la recherche de cuivre, d’or, de bauxite, de diamants, d’uranium, de charbon, etc.

Attention, ce n’est pas facile, car comme le dit l’entreprise elle-même, « Nous travaillons fort pour laisser un héritage positif et durable là où nous exerçons nos activités » (1). Fort de ce fier engagement, Rio Tinto, est installée depuis des décennies dans la région de Pilbara, dans l’Ouest de l’Australie, où le sous-sol est farci de fer. La boîte a un rang à tenir : elle en est le premier producteur privé au monde. Pilbara, que personne ne connaît, est presque aussi grande que la France, mais avec 40 000 habitants seulement, la plupart rassemblés sur la côte.

Et le fer est au centre, là où vivent les Abos, habitants premiers de l’île-continent. Comme Rio Tinto aime la culture et les peuples autochtones, elle envoie ses missionnaires parler, puis passer des accords dès 1995 avec des représentants aborigènes. Quels accords, quelles contreparties ? On ne peut qu’imaginer. En tout cas, tout cela est « légal ».

De toute façon, Rio Tinto le jure (1), « We recognise the cultural, spiritual and physical connections that Traditional Owners have with the land, water, plants and animals across the Pilbara region of Western Australia ». Rio Tinto reconnaît les liens culturels, spirituels et physiques que les Abos entretiennent avec l’eau, la terre, les plantes, les animaux.

Un jour de mai dernier, Rio Tinto décide qu’elle a marre, des salamalecs de ces tordus. Ça va un peu, le respect. Des grottes très anciennes et des abris sous roche, tenus pour sacrés empêchent qu’on aille chercher le fer planqué au-dessous. Certains de ces vestiges ont 46 000 ans d’âge, il y a un os de kangourou taillé en forme de lame voici 28 000 ans. Et une tresse de cheveux qui pourrait avoir 4000 ans. On a beau savoir depuis le début, on fait sauter le tout.

En Australie, la chose est (presque) courante, et les autorités, qui sont à la botte, l’acceptent. Mais cette fois, ça ne passe pas. Les Aborigènes du coin ont appris par des analyses ADN qu’ils sont les descendants directs de ceux qui habitaient ces cavernes. Et ils hurlent. Et on les entend enfin.

Du coup, on pique dans un premier temps une prime de trois millions d’euros à cette petite frappe distingués appelée Jean-Sébastien Jacques. Mais comme l’incendie se propage, on décide de le lourder. Est-il le seul responsable (humour) ? Convolons, si tu le veux bien, vers l’île de Bougainville, à 3000 km de l’Australie. Ce territoire fait partie de la Papouasie-Nouvelle Guinée, et son sous-sol est rempli de ces bonnes choses à manger qu’on trouve en Australie.

Rio Tinto y a exploité une mine géante de 1972 à 1989. Prétextant des troubles – réels -, la transnationale a tout fermé, mais en laissant des cadeaux derrière elle. Le plus beau est ce milliard – milliard – de tonnes de déchets miniers souvent toxiques. Placés à la va-vite derrière des digues qui ont cédé, ces résidus ont fini par tout contaminer.

Or habitent là-bas 12 000 Papous que leurs voisins appellent en toute simplicité « les maudits ». Theonila Roka Matbob, ministre de l’éducation de Bougainville (2) : « Nos terres sont détruites et nos rivières empoisonnées. Les enfants boivent et se baignent dans une eau polluée et tombent malades. Des terres nouvelles sont encore inondées par les déchets de la mine ». Mais il faut creuser, non ?

(1) riotinto.com/can/sustainability.

(2) rnz.co.nz/international/pacific-news/413260/rio-tinto-remains-responsible-for-panguna-mine-damage-says-report

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Daddy, foutage de gueule sucrée

Je découvre une campagne de pub qui devrait bientôt tout recouvrir. Signée Daddy, elle vante le sucre de betterave. Nul doute qu’elle aurait eu lieu de toute façon, mais évidemment, le contexte joue son rôle. Je rappelle que l’Assemblée nationale a validé une dérogation pour que les betteraviers industriels puissent épandre des néonicotinoïdes sur leurs saines monocultures. Des néonicotinoïdes massacreurs d’abeilles dont une loi interdisait l’usage depuis septembre 2018.

Daddy, donc. Les premières affiches montrent toutes des feuilles de betteraves, agrémentées de phrases comme « Au commencement, Daddy est végétal », ou bien « Daddy vous rappelle que le sucre est une plante ». Daddy. Le nom sent déjà l’arnaque. Il s’agit d’une filiale du groupe industriel Cristal Union, lui-même né de l’univers glauque de grosses coopératives agricoles, qui ont versé depuis longtemps dans l’intensif et le pesticide.

Or Cristal Union va très mal, et additionne de lourdes pertes qui peuvent atteindre 10% du chiffre d’affaires. Une seule solution : la fuite en avant, et la promotion d’un sucre blanc addictif dont on sait tout le bien qu’il procure à la santé des humains.

En attendant, la pub. Ce que Cristal Union ne dira jamais, c’est que le groupe crame dans ses distilleries des milliers de tonnes de ses si bonnes betteraves pour les transformer en un bio nécrocarburants. Ces gens, qui prétendaient nourrir le monde, ne se gênent pas pour détourner du marché de la faim des plantes alimentaires.

Globalement – les chiffres ne les distinguent pas – le blé et la betterave permettent de produire 12 millions d’hectolitres de bioéthanol, que l’on retrouve à la pompe sous le nom SP95-E10 et E85. Soit des centaines de milliers de tonnes de carburant, dont le tiers est exporté.

Cristal Union a commencé la chose en 2007 dans sa distillerie de Bazancourt, près de Reims et ne peut plus s’arrêter. Vous ai-je dit qu’en 2007, j’ai écrit La faim, la bagnole, le blé et nous ? Ce petit livre racontait la constitution du lobby des bio nécrocarburants, et son infamie. Personne n’a moufté, y compris chez les zécologistes officiels. C’est trop tard.

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Bertrand Piccard pour tout plein d’aéroports

Bertrand Piccard, vous voyez ? Ce sympathique Géo Trouvetou a réalisé des exploits avec son avion solaire et préside la Fondation Solar Impulse. Le 4 octobre, il signe une tribune dans le Journal du Dimanche (1) avec une championne de voltige aérienne, Catherine Maunoury. Et ils sont pas contents.

En résumé, ils en ont marre de ce qu’ils appellent l’« avion-bashing ». Extrait : « L’aviation subit des attaques sans commune mesure avec son impact réel sur le climat. Elle est devenue l’otage d’une idéologie qui prône la décroissance ».
La réponse est venue d’un mouvement dont j’ignorais l’existence, Notre Choix, et me paraît à moi digne d’intérêt (2). Piccard et Maunoury insistent sur la diminution de la pollution par km parcouru en avion, et c’est vrai. C’est même spectaculaire. Mais ils oublient audacieusement que l’augmentation du trafic aérien est telle – il devrait encore doubler d’’ici quinze ans – que la pollution globale du secteur explose. D’après des chiffres sérieux, elle aurait été multipliée par deux au moins en 20 ans.

Le reste du texte me paraît moins convaincant, empreint qu’il est d’excuses et d’embarras. Je suis très étonné que ne soit pas évoqué l’exemple magnifique de Notre-Dame-des-Landes. Car derrières les avions, il y a bien entendu une vision du monde. Une façon de vitre, de se déplacer, de ruiner par le tourisme de masse la plupart des pays du monde. Et des centaines, et des milliers d’aéroports nouveaux que cette folie oblige à concevoir. Piccard, n’importe quoi.

(1) lejdd.fr/Societe/tribune-cesser-lavion-bashing-et-la-tentation-du-bouc-emissaire-pour-construire-laviation-de-demain-3995946

(2) lareleveetlapeste.fr/non-lutter-pour-la-reduction-du-transport-aerien-ne-releve-pas-du-fanatisme/

Ce téléphone est (insup)portable

Publié sur Charlie

Essayons de prendre cela avec bonne humeur, mais ça va chier. Vraiment navré. Des petits salopiauds allemands viennent de réaliser une méta-analyse – analyse d’analyses – portant sur 190 études publiées. Sur le total, 83 ont été jugées scientifiquement relevant – pertinentes – et 72 de ces dernières montrent que les ondes des téléphones portables ont des effets négatifs sur les abeilles, les guêpes, les mouches.

Les effets décrits sont nombreux : désorientation des bestioles, ce qui peut conduire au drame, atteintes au « matériel » génétique et à la santé des larves, dégradation des champs magnétiques, vitaux pourtant. Est-ce possible ? Apparemment, ça l’est. Le rayonnement des portables et des réseaux sans fil, type WIFI, pourrait provoquer, chez les insectes exposés, une ouverture de leurs canaux calciques. Qu’est-ce donc, ami de la science ? D’abord un canal ionique, présent dans la membrane de toute cellule, qui permet le passage au travers d’un ou plusieurs ions à très grande vitesse. Des ions de sodium, de potassium, de calcium dans le cas qui nous intéresse. Leur rôle, dont tu n’as jamais entendu parler, mon ami lecteur de Mickey Parade, est essentiel.

Si une petite main anonyme – le portable, simple exemple – entrouvre les canaux calciques d’une abeille, celle-ci laisse passer dans un grand désordre des ions calciques qui sèmeront leur merde dans le maintien des insectes et leur reproduction. Car la prolifération d’ions calcium provoque ce qu’on nomme un stress cellulaire. Bien entendu, il ne s’agit que d’un facteur aggravant. La cause centrale de la mort accélérée des insectes – probablement, et en moyenne, la biomasse des arthropodes des prairies a diminué des deux tiers en dix ans -, c’est bien sûr les pesticides. Et la perte des habitats favorables qui lui est associée.

Il n’empêche, mon bel ami. Le portable, dont on savait déjà qu’il est une bouse, renforçant l’individualisme délirant de l’époque, menace donc les insectes de ses ondes. Ne surtout pas croire que cette étude est unique en son genre. En vérité, d’autres travaux scientifiques, depuis au moins dix ans, rapportent les mêmes conclusions que personne ne veut voir.

J’extrais pour ta complète information cet extrait du journal Daily Telegraph du13 mai 2011 : « Signals from mobile phones could be partly to blame for the mysterious deaths of honeybees, new research shows ». De Nouvelles études montrent que le portable pourrait être en partie responsable de la « mystérieuse mort des abeilles ». Et il y en a plein de la sorte, tout au long de chaque année, comme cette conférence en anglais, que je recommande, et qui date, elle, de 2013 (2).

Nous ne sommes pas, j’en conviens, dans le champ si restreint de la preuve scientifique parfaite et définitive. Les démonstrations de cette sorte sont rarissimes, même pour des poisons aussi évidents que l’amiante. Le tabac n’a-t-il pas fait l’objet de polémiques télécommandées par l’industrie pour mieux tromper les sociétés humaines ?

À ce stade, un peuple adulte aurait l’obligation de mettre le sujet des portables sur la table, et de ne plus lâcher. Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe. Ayant interrogé quelques écologistes estampillés, je constate que l’affaire n’a pas pénétré leur esprit. Ah ! si l’on pouvait incriminer une transnationale, il en irait tout autrement. Mais en la circonstance, il suffit d’un examen de conscience, et c’est déjà trop.

Ce que révèle après bien d’autres prises de tête l’affaire des portables, c’est que la guerre en cours est d’une nature inédite. Oui, assurément, il s’agit d’une guerre d’extermination de tant de merveilleuses formes vivantes. Mais à la différence des conflits passés, il n’y a pas eux et nous. Il n’y a pas cette ligne capable de désigner les bons et les méchants. Le front passe à l’intérieur de nous-mêmes, qui ne cessons d’envoyer nos obus personnels, dessinés, décorés et contresignés de nos propres mains. Tant que nous n’aurons pas reconnu l’aliénation par les objets, nous ne ferons plus un pas en avant.

(1) baden-wuerttemberg.nabu.de/imperia/md/nabu/images/regional/bw/einmaligeverwendung/thill_2020_review_insekten_komplette_studie_mit_zusammenfassung.pdf

(2)researchgate.net/publication/246044829_The_Effect_of_Cell_Phone_Radiations_on_the_Life_Cycle_of_Honeybees

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Regain zadiste sur les rives de la Loire

Pas de cris, pas de désespoir : on y reviendra. Et même, on ira sur place. Mais en attendant mieux, et vous savez le peut-être, une nouvelle Zone à défendre (ZAD pour les heureux intimes) s’est installée tout contre notre Loire. C’est à 35 km en aval de Nantes. Le Carnet, c’est un territoire naturel de près de 400 hectares, que les aménageurs, qui aménageraient aussi sur Mars, avaient placé en réserve foncière, pour le cas où.

Et le cas est. Le Grand port maritime de Nantes Saint-Nazaire (autrefois appelé le port autonome) est un tout-puissant Établissement public, qui a salopé depuis des décennies notre plus bel estuaire, celui de la Loire. À coups de terminaux pétroliers ou à soja, et d’installations pétrochimiques. Mais le géant n’a jamais assez d’espace et veut maintenant choper 110 des 400 hectares évoqués, dont 51 sont une zone humide, officiellement intouchable. On parle là de 116 espèces animales et végétales protégées.

Côté zadistes, l’ambiance est combative. Extrait de leur site (https://stopcarnet.fr) : « La Zad du Carnet s’est implantée le 31 août aux entrées du site du Carnet que le gouvernement et les industriels veulent convertir en zone industrielle. Nous ne quitterons pas les lieux tant que le projet ne sera pas abandonné».

Côté massacreurs, il y a de la drôlerie et de la novlangue dans l’air. Ils avancent que les 110 hectares serviront à un « parc technologique » plus vert tu meurs. La distrayante présidente – Les Républicains – de la région pays de la Loire, Christelle Morançais : «Le site du Carnet, qui à terme pourrait générer 1200 emplois directs, portera l’écologie de demain. C’est ici que va s’inventer un avenir plus vert et plus écoresponsable ».

Ce qui commence ne sera pas simple, car les écolos endimanchés ont déjà accepté le projet, avec réserves, au moment de l’enquête d’utilité publique de 2017. La LPO – amie de Charlie -, France Nature Environnement (FNE), Bretagne Vivante – dont je suis membre – sont salement coincées. Mais changer d’avis n’a jamais fait de mal à personne.

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Les blaireaux ne sont pas ceux qu’on croit

Parlons-nous tous la même langue ? Partageons-nous assez d’idées et d’émotions pour habiter la même terre ? Lectrice et lecteur, envoyez-moi vos réponses, car la question m’angoisse.

Un ami lointain mais vrai, Pierre Rigaux, m’adresse une vidéo de trois minutes sur un massacre coutumier de ces blaireaux qui ressemblent tant, parfois, à des petits ours. J’en ai vu bien des fois sur le chemin d’un hameau où je suis allé vingt années, entre Causses et Cévennes.

Que voit-on ? Des humains qui d’abord élargissent la piste d’entrée d’un terrier de blaireau. À la pelle. L’un d’eux fourre ensuite à coups de pompes un chien – un jack russel, je crois – au fond du trou. Le chien et ses dents horribles sont là pour choper l’animal au museau. Quand il a harponné la bête, il tente de sortir du trou en reculant. Dans une variante qui n’est pas dans la vidéo, un mec à casquette et combinaison verte de travail tire les pattes arrière du chien.

Quand le blaireau apparaît, les rires des tueurs fusent. Deux armes différentes servent au massacre. De longues pinces en acier, qui permettent de le saisir par le nez en l’écrasant. Et des bêches, avec lesquelles on lui détruit le cerveau. On entend : « Vas-y ! Prends ça ! Il faut un bon coup ! ». Et en effet, ça cogne.

Si on veut en savoir plus, on peut se renseigner auprès de One Voice (2) ou de l’ASPAS. Commentaire des premiers : « Combien de milliers de cadavres et d’images ignobles faudra-t-il pour rallier le public et les politiques à la cause de ces animaux martyrs ? ». Pas mieux à dire.

(1) https://vimeo.com/454047065

(2) https://one-voice.fr/fr/blog/chasse-des-blaireaux-lenfer-sous-terre.html

Le grand Nil devient une guerre

Publié sur Charlie

La guerre ? Peut-être. Probablement. Tôt ou tard. Pour commencer, entre l’Égypte et l’Éthiopie. Après, on verra. Or, il s’agit de deux colosses, dont l’influence est à la mesure de leurs dimensions respectives. L’Éthiopie, oubliée du côté de la corne africaine, sans accès à la mer : 110 millions d’habitants. L’Égypte, pièce maîtresse de la question israélo-palestinienne : 100 millions. Entre eux, un poison liquide autant qu’une bénédiction : le Nil.

Le gouvernement d’Addis-Abeba vient de décider le remplissage d’un barrage géant sur le Nil bleu, ce bras essentiel du fleuve qui s’élance depuis le territoire éthiopien. Cela durera des années, car il s’agit d’un monstre capable d’emprisonner 75 milliards de mètres cubes d’eau. Inutile d’essayer, la représentation est impossible : 175 mètres de haut, 1,8 km de long, avec un lac de retenue de 1561 km2. Le barrage de la Renaissance devrait être le plus important barrage hydro-électrique de toute l’Afrique.

Et du coup, l’Égypte mobilise son armée, sans que l’on sache s’il s’agit d’un énième bluff. Son aviation pourrait, en théorie, bombarder le barrage. À qui appartient l’eau du Nil ? Bonne et désastreuse question. D’abord trois mots sur lui. Il a deux branches principales, dont l’une part du lac Victoria au sud, le Nil blanc. Et l’autre des hauts-plateaux d’Éthiopie, le Nil bleu. Au total, il traverse le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, l’Ouganda, l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte. Mais il longe également, par les lacs Victoria et Albert, le Kenya et la République démocratique du Congo, c’est-à-dire l’ancien Zaïre. À quoi il n’est pas absurde d’ajouter l’Érythrée, dont la puissante rivière Tekezé se jette dans le Nil Bleu.

À qui appartient le Nil ? Du temps qu’ils étaient soumis à l’Angleterre, le Soudan et l’Égypte ont tout piqué à la suite d’un traité inique signé 1929. En 1959 encore, l’Égypte signe avec le Soudan nouvellement indépendant un autre traité, pire si c’est possible : l’Égypte se réserve 55,5 milliards de mètres cubes sur les 84 milliards du débit annuel moyen du Nil, et octroie à son compère le Soudan 18,5 milliards au Soudan. Il reste 10 milliards pour tous les autres, à un moment où l’Égypte ne compte que 20 millions d’habitants. Aussi baroque que cela paraisse, il existe un principe juridique qui s’appelle « de première appropriation ».

Depuis 1959, la demande n’a cessé d’exploser, on s’en doute. Et l’Éthiopie, aussi conne que l’Égypte, a décidé de se « développer » de la même façon : usines à gogo – ici, avec capitaux chinois – villes délirantes, irrigation massive, etc. Dans ces conditions, elle n’a pas le choix : il lui faut l’eau du Nil Bleu.

Le grand malheur est que les deux pays considèrent que la question du Nil est existentielle pour chacun d’entre eux. Ce qui est vrai. L’Égypte dépend à plus de 90% des eaux du Nil, ruban d’eau au milieu d’un désert, et ne peut s’en passer. Le seul progrès envisageable serait de limiter l’évaporation du lac de barrage d’Assouan, cette merde construite par les Soviétiques, qui envoie dans l’éther, chaque année, 10 milliards de mètres cubes.

Côté éthiopien, on assure être le « possesseur originel » des eaux du Nil, ce qui confèrerait des « droits naturels ». Ajoutons au pastis que ce gros imbécile de Trump essaie en ce moment de tordre le bras de l’Éthiopie, car l’Égypte lui est précieuse dans son pathétique jeu proche-oriental.

Le sûr, c’est que le barrage – il n’est pas achevé – est là, et qu’on voit mal l’Éthiopie le détruire. Le sûr, c’est que l’Égypte menace celle-ci depuis des années d’une guerre ouverte. Le sûr, c’est qu’il n’y a en fait qu’une voie encore ouverte : changer radicalement de modèle, et adapter les besoins à ce que les écosystèmes peuvent offrir. Pour l’heure, les militaires égyptiens et Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien – sans rire, il est prix Nobel de la paix – préfèrent miser sur la magie. Où l’on voit que l’écologie est la seule manière humaine de s’attaquer à des conflits qui n’ont plus aucune solution dans le cadre habituel. L’écologie ou la guerre.

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Denormandie, ministre attendu au tournant

Un beau petit jeune homme nous est né : Julien Denormandie. Le nouveau ministre de l’Agriculture est de formation ingénieur du génie rural (corps d’État devenu Ingénieurs des Ponts, des Eaux et des Forêts). C’est à noter, car bien qu’il soit trop jeune pour avoir agi, ses aînés sont les grands responsables techniques de la destruction des campagnes et du bocage, des haies et des talus boisés, au travers d’un procédé productiviste appelé remembrement.

Mais chacun a le droit de changer, surtout quand on n’a pas quarante ans. Attendons donc, sans trop d’illusions. La carrière du ministre précédent, Didier Guillaume, s’achève dans un pur et simple déshonneur. L’élu de la Drôme qu’il était a bataillé en faveur de la bio, mais arrivé rue de Varenne, siège du ministère, Guillaume s’est aussitôt couché dans un grand lit où l’attendait tout l’état-major de la FNSEA. Et il n’aura jamais été qu’un porte-voix de ce si étrange « syndicat ».

L’une de ses dernières interventions donne le ton : le 26 juin, alors que la promesse officielle était l’interdiction du glyphosate, Guillaume lâchait à la radio cette énormité : « On n’y arrivera pas, au “zéro glyphosate”, il faut dire la vérité. (…) Parce que si on dit “zéro glyphosate”, on arrêtera de produire de l’alimentation. »

Denormandie fera-t-il mieux ? Ce ne sera pas difficile, mais la question du glyphosate reste centrale. Les braves gens qui nous gouvernent se souviennent-ils que l’agriculture a 10 000 ans d’âge et le glyphosate – en tant qu’herbicide – 46 ans ?

Aux États-Unis, Bayer-Monsanto avait promis d’allonger 9 milliards d’euros pour indemniser 100 000 plaignants qui attribuent leur cancer à l’épandage de glyphosate, avant de retirer son offre. Mais en France, on a le temps, sauf peut-être Denormandie. Dès le premier jour, le grand lobby industriel appelé l‘Association nationale des industriels de l’agroalimentaire (ANIA), lui a envoyé un petit mot. En résumé, « l’ANIA se tient prête à participer activement au dialogue que le ministre instaurera avec tous les acteurs de la chaîne alimentaire ». Derrière les mots, les crocs.

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Au Mexique, un train fou déferle en pays maya

Des nouvelles du Mexique, sans les sombreros, sans les mariacheros – les adeptes du mariachi -, mais avec de vrais Indiens mayas. Rappel des faits : El tren maya (trenmaya.gob.mx, site de propagande) est un projet de voie ferrée de 1525 kilomètres, qui traverserait les États de Tabasco, de Campeche, de Quintana Roo et du Chiapas. En somme, le prodigieux Yucatan serait coupé en deux.

Officiellement « para mejorar la calidad de vida de las personas, cuidar el ambiente » Améliorer la qualité de vie et soigner l’environnement. Telle est l’obsession d’AMLO, le président « de gauche » élu en décembre 2018. Pas question d’avouer qu’on veut ainsi favoriser l’accès des touristes aux sites archéologiques de Cancún, Tulum, Calakmul, Palenque et Chichen Itzá.

Les opposants gueulent, et de plus en plus fort, tant les dégâts écologiques et culturels seraient monstrueux. Un nouveau document vient montrer que ce train fou accélèrerait l’exode rural dans toute la région traversée (1). Sans grande surprise, explique le texte, le projet entraînerait « la incorporación de las tierras y bienes naturales al desarrollo de actividades extractivistas y al mercado inmobiliario ». Autrement dit, la terre et les biens naturels seraient mis au service des activités minières et du marché immobilier.

En somme, on sait très bien que le train provoquera des expulsions massives dans des communautés installées depuis des siècles et la prolétarisation de nombreux paysans. On sait tout. Et la gauche européenne, y compris radicale, se tait.

(1) ccmss.org.mx/ccmss-tren-maya-nuevo-impulso-a-la-desruralizacion-de-la-peninsula-de-yucatan/

Cette Chine qui résume notre immense folie

Depuis combien de temps ? J’ai beau chercher, je ne sais pas. Mais j’ai un point de repère ancien : le livre Who will feed China ?. Autrement dit : Qui nourrira la Chine ? Écrit par l’agronome américain Lester Brown, il marqua une date, et pas seulement pour moi. Paru en 1994, il raconte à sa manière la révolution écologique, économique, sociale et politique que subit la Chine depuis l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978.

Je ne retrouve pas le livre, qui est là pourtant, mais un article que j’ai écrit dans l’édition du 6 octobre 1994 de l’hebdomadaire Politis sur Brown. J’en extrais ceci : « Trois causes essentielles pourraient conduire la Chine à une gigantesque impasse alimentaire dans les prochaines décennies : l’augmentation de la population, l’augmentation des revenus monétaires et la disparition accélérée des terres agricoles ». Ainsi qu’on voit, cette prophétie ne s’est pas réalisée. Mais patience. En tout cas, ce petit livre a fortement inquiété la bureaucratie totalitaire chinoise, conduisant, on l’a su, à plusieurs réunions au sommet. Car en effet, il y avait problème : une bouteille de bière supplémentaire par an et par habitant contraignait le pays à trouver 370 000 tonnes de céréales.

Est-ce à cette occasion que j’ai commencé à comprendre le drame biblique qu’allait connaître cette Chine assoiffée de consommation et de pouvoir ? Plus tôt ? En tout cas, pas plus tard. Ensuite, je n’ai jamais cessé d’écrire sur le sujet, partout où je le pouvais. Je ne me souviens pas d’avoir croisé grand-monde sur ce chemin-là. En 2005, je crois bien avoir été le seul, de nouveau, à évoquer la sensationnelle interview donnée à l’hebdo allemand Der Spiegel par le vice-ministre de l’Environnement chinois, Pan Yue. Excusez-du peu, il déclarait : « [Le miracle chinois] finira bientôt parce que l’environnement ne peut plus suivre. Les pluies acides tombent sur un tiers du territoire, la moitié de l’eau de nos sept plus grands fleuves est totalement inutilisable, alors qu’un quart de nos citoyens n’a pas accès à l’eau potable. Le tiers de la population des villes respire un air pollué, et moins de 20% des déchets urbains sont traités de manière soutenable sur le plan environnemental. Pour finir, cinq des dix villes les plus polluées au monde sont chinoises ».

Il y a quinze ans. Et vingt-six ans pour l’avertissement de Brown. Et la Chine est toujours là. Ils se sont trompés ? Oui, mais surtout non. Assurément, cela ne pouvait pas durer comme ça. Cela, les bureaucrates post-maoïstes l’avaient bien entendu compris. On ne peut tenir une croissance annuelle à deux chiffres quand on compte – les chiffres sont actuels – 21% de la population mondiale, mais 9% des terres agricoles de la planète seulement. Sauf à provoquer un immense chaos social, il fallait donc s’étendre. Capturer par la persuasion, l’argent, la contrainte des terres agricoles et des ressources énergétiques ailleurs. Il fallait une politique impériale, pour ne pas dire impérialiste. Une vulgate française voudrait que la Chine n’est pas un pays conquérant. Maldonne ! L’histoire de la Chine, depuis le roi des Qin – 221 avant JC – n’est faite que d’agrandissements par la force, de la Mandchourie au Tibet, de la Mongolie-Intérieure au Xinjiang. Le saviez-vous ? La Chine a même occupé le Vietnam actuel pendant…1000 ans, à partir de 111 avant JC.

Donc, expansion. En une trentaine d’années, profitant de ressources financières croissantes et comme ensuite illimitées, la Chine s’est emparée d’une bonne part de l’Afrique, d’une manière bien plus complète que ne l’aurait seulement rêvé la Françafrique. De nombreux États sont désormais à sa botte. Ainsi que de considérables forêts et terres agricoles. Ainsi que le pétrole, le gaz, les minerais. Et d’autres régions du monde sacrifient – par exemple – leurs forêts primaires : l’ancienne Indochine française – Vietnam, Laos, Cambodge -, la Sibérie, le Guyana, etc. Même la France exporte des hêtres centenaires bruts vers les ports chinois, qui reviennent sous la forme de meubles.

C’est ainsi, pas autrement, que la Chine totalitaire a pu démentir Brown et Pan Yue. Par le pillage, par un désastre écologique planétaire. La croissance chinoise – peut-être 33% de la croissance mondiale -, c’est notre niveau de vie abject. Nos portables et ordis, nos bagnoles, nos vacances à la neige ou au soleil, nos machines et engins, nos gaspillages sans fin. La croissance chinoise, c’est la destruction du monde. Et nous militons chaque matin, par nos achats compulsifs, à l’emballement de la crise écologique. C’est chiant ? Oh oui, atrocement. Mais c’est vrai.

Plusieurs articles sur la Chine :



Oui, il faut aider les paysans, mais

Ce qui suit est un communiqué du mouvement des Coquelicots, dont je suis le président.

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Le ministre de l’Agriculture demande ce 24 mars 2020 aux «Français qui n’ont plus d’activité» d’aller aider les paysans en difficulté. Le mouvement des Coquelicots, dont les valeurs de base sont la solidarité et la coopération, ne peut qu’approuver dans son principe cet appel. Bien entendu, il faut tendre la main et partager son énergie.

Mais le ministre sort de son rôle de représentant de la Nation en utilisant des mots qui ne passent pas. Évoquant d’une manière étrange «l’armée des ombres» -la Résistance antifasciste de jadis-, il ajoute: «Rejoignez celles et ceux qui vont nous permettre de nous nourrir de façon propre, saine, durable». Et cela, c’est de la simple propagande. L’agriculture industrielle n’est ni propre, ni saine, ni durable. Les pesticides au cœur de ce système menacent la santé des paysans et la stabilité des écosystèmes. Ils ont d’ores et déjà décimé les populations d’oiseaux et d’insectes, dont les indispensables pollinisateurs que sont les abeilles.

Le mouvement des Coquelicots souhaite depuis ses origines de grandes retrouvailles entre la société et les paysans. Il proteste sans fin contre une politique – celle du ministre en place, celle des autres depuis plus de soixante ans – qui a fait disparaître les paysans et transformé ce pays, hors les grandes villes, les autoroutes et les lignes TGV, en un désert. La grande réconciliation, prélude à un retour de nombreux paysans à la campagne, est donc vitale. Mais pas n’importe comment.

Il est vrai que manque en ce moment une main d’œuvre rurale importante. Les sections départementales de la FNSEA ne cessent de publier des communiqués alarmés depuis des semaines. Exemple parmi d’autres, ce texte de la FDSEA du Bas-Rhin, qui démontre une fois de plus le rôle de ventriloque des ministres de l’Agriculture : «Aujourd’hui, de nombreuses personnes sont au chômage technique faute d’activité, nous pouvons leur fournir un travail sur cette période. Ils peuvent cumuler les ressources issues des différentes activités».

Dans l’agriculture mondialisée, il faut en effet chaque année des centaines de milliers de travailleurs saisonniers venus du Maroc, de Roumanie, de Pologne, d’ailleurs encore. Un coup de projecteur sur cette réalité permettrait de comprendre un peu mieux ce que signifie réellement cette industrie «propre, saine, durable». Bienvenue dans le monde impitoyable des contrats OFII, anciennement OMI, leur extrême précarité, leur absence de certains droits reconnus ailleurs. C’est cela que vont découvrir ceux qui iront travailler à la campagne.

Nous maintenons pourtant notre appel à aider nos voisins paysans, tous ceux qui sont à la peine, sans conditions. Mais nous refusons l’opération amnésie et amnistie en cours. On n’efface pas un désastre en appliquant une couche de peinture dessus, fût-elle verte. Plus que jamais, le mouvement des Coquelicots affirme son engagement pour des campagnes habitées par de très nombreux paysans. Bien payés et bien considérés parce qu’ils prendraient en compte les intérêts de tous les hommes et de tous les êtres vivants. Et donc, n’utiliseraient plus aucun pesticide de synthèse.

Communiqué des Coquelicots du 24 mars 2020