Archives mensuelles : septembre 2007

Hozro (dans la beauté du monde)

Je ne suis pas (toujours) obsédé par la destruction et le chaos. Écrivant cela, je sens à quel point ce propos, ici en tout cas, peut faire sourire. Car je ne parle que de ça, ou peu s’en faut. Mais c’est sans doute que j’aime plus que tout la beauté. D’une manière telle qu’elle m’inquiète parfois. La beauté. Comment dire ?

Je pense à l’instant à ce mot navajo découvert chez Tony Hillerman : hozro. Chez les Navajos, peuple indien du coeur aride des États-Unis, il désigne l’harmonie. Davantage une recherche de l’équilibre entre soi et le reste qu’un état durable. Une recherche, un valeureux combat à l’ombre de la beauté du monde. Pour ceux qui ne connaissent pas, Hillerman est un romancier, grand amoureux du Dineh, ce peuple navajo réduit à la mendicité, à l’alcoolisme et aux aides fédérales.

Dans ses premiers livres – j’ai moins aimé les suivants – Hillerman décrit un monde grandiose et poignant. Où les arroyos, secs comme la brique, deviennent des torrents de boue rouge en deux heures. Où les peupliers de Fremont annoncent l’eau à des kilomètres à la ronde. Où le pollen de maïs, les chindis, le yataalii et la Voie de la bénédiction comptent davantage que le bien matériel.

Ce dimanche matin, je me sens proche de cet univers, pourtant distant de quelques milliers de kilomètres, qui sont autant d’années-lumières. Je ne suis pas loin de me sentir hozro. Car je pense à mon copain Bruno Bargain, assis dehors, devant son cabanon de l’étang de Trunvel, dans la baie d’Audierne. Chaque année, de juillet à octobre, il bague. Il bague ceux qui vont partir, les fous volants qui tentent une nouvelle fois d’atteindre l’Afrique.

Des fauvettes aquatiques, des rousserolles effarvattes, des phragmites aquatiques. Quelle renversante beauté ! Des jeunes gens partent dans la roselière voisine, et en rapportent des oiseaux tressautants, délicatement déposés dans des sacs en coton. Où les prennent-ils ? Dans des filets, tendus dans les chenaux, entre étang et océan, qui arrêtent leur vol.

Bruno officie sur ces oiseaux de 10 à 20 grammes avec la précision d’une dentelière. Il mesure leurs ailes, les pèse avec une balance spéciale, note quelques données en apparence cabalistiques, et puis donne un coup de pince invisible, qui enserre l’une de leurs pattes d’une bague définitive. Pour savoir, pour comprendre, pour sauver.

Le phramite des joncs, m’a-t-il dit un jour, occupe quelques centaines de m2 au total, toujours les mêmes, répartis sur 8 à 10 000 km entre le Devon anglais et le Djoudj sénégalais, en passant par la baie d’Audierne. Et une rousserolle effarvatte peut se reproduire pendant plusieurs années exactement dans la même touffe d’herbe, après avoir fait un aller-retour France-Afrique, sans passer par les charters de qui vous savez.

Ce lieu joue de la musique. Ce lieu rend heureux. Ce lieu exprime comme bien peu d’autres la fabuleuse beauté du monde. Celle qui m’oblige. Qui nous oblige tous.

Socialisme et peau de lapin (sur DSK)

On ne descendra pas beaucoup plus bas. Et c’est déjà cela. La nomination de Dominique Strauss-Kahn à la tête du Fonds Monétaire International (FMI) restera, quoi qu’il advienne, le sommet inversé de la fin d’une époque, celle de la gauche. Ce mot ancien, ce mot de cimetière, ce mort-vivant éclaire comme le font les étoiles disparues.

L’affaire est certes entendue depuis des lustres, mais je dois avouer qu’une telle clarté de cristal éblouit les yeux. D’abord, quelques mots sur ce monsieur DSK. Il est avant tout l’ami de l’industrie, nationale ou transnationale. Avocat d’affaires, il a conduit un grand nombre de deals – ces gens aiment l’anglais – pour de très puissantes entreprises. J’oublie, car ne n’est que détail, sa mise en examen mouvementée dans l’affaire de la mutuelle des étudiants, la MNEF.

Sachez, ou rappelez-vous, que DSK a présidé entre 1993 et 1997 un lobby appelé le Cercle de l’Industrie, regroupant une sorte de gotha des (grandes) affaires. Dans le but exclusif de favoriser ses clients auprès de la Commission européenne, à Bruxelles. Mais quel beau métier, vraiment !

En 1994, car l’appétit vient en mangeant, DSK devient un lobbyiste appointé du nucléaire. Il signe un contrat avec EDF, et puis s’en va faire son travail occulte chez ses amis du SPD allemand, qu’il travaille au corps. Sa mission consiste à convaincre Siemens de rejoindre Framatome et EDF dans le vaste chantier de l’EPR, le nouveau réacteur nucléaire français. C’est beau, la gauche.

Après avoir ainsi copiné, DSK n’hésite pas une seconde quand le devoir l’appelle au gouvernement de la France, en 1997. Taper sur le ventre de Vivendi, Renault et Areva durant tant d’années, puis devenir ministre de l’Économie et retrouver les mêmes en face de soi, avec pouvoir d’État en sus, cela s’appelle la classe. La classe internationale.

DSK a-t-il la moindre idée réelle de ce qu’est la pauvreté ? Non, bien sûr. Quand il était le maire de Sarcelles, sa voiture avec chauffeur le ramenait chaque soir dans son bel appartement parisien. Connaît-il la misère ? Bien sûr que non. Du Sud, il ne connaît que son riad de Marrakech. Une superbe maison traditionnelle, dans un quartier de superbes maisons traditionnelles où il peut recevoir dignement ses superbes clients traditionnels.

Non, DSK ne sait rien du monde réel, et je crains qu’il ne veuille guère en entendre parler. Il vient en tout cas d’être nommé patron du FMI, institution majeure de la destruction du monde et de la dévastation écologique. Tout va bien. Ses amis socialistes, de Pierre Moscovici à Jean-Christophe Cambadelis – défense de rire – applaudissent. Le FMI. Les plans d’ajustement structurel. Les pressions sur les grouvernements mafieux, pour qu’ils serrent davantage la gorge de leurs peuples. La faillite organisée de l’Argentine, en décembre 2001. La fin programmée des forêts, des agricultures, des paysans. Le FMI.

Je me rassure comme je peux. Je n’ai rien, RIEN à voir avec ces gens-là, ces socialistes en peau de lapin. Les mêmes qui beuglaient Nach Berlin en septembre 1914, après avoir promis d’empêcher la guerre. Les mêmes qui lâchèrent la République espagnole aux abois, en 1936. Les mêmes qui menèrent l’ignoble guerre algérienne, au son du canon et de la gégène. Je me rassure. RIEN. RIEN.

Un lobby en direct live

Nelly, une bise pour toi ! Nelly Pégeault, la rédactrice-en-chef de la revue Nature et Progrès, m’envoie hier un courriel. Sensationnel. C’est la copie d’un communiqué de deux fiers entrepreneurs, Passion Céréales et France Betteraves. Si, cela existe. Des promoteurs de l’agricuture industrielle, vous aviez deviné, je pense.

Bon, que veulent ces preux ? Dénoncer les travaux – à peine publiés – du prix Nobel de chimie Paul Crutzen, accablants pour les biocarburants. Leur vrai bilan énergétique – du même coup écologique – serait un désastre. Je lis le communiqué, et tique aussitôt. Car enfin, qui a lu les travaux de Crutzen ? Encore personne. Pas moi, pas ces messieurs-dames. Personne. Pourtant, d’après ce texte d’experts indiscutables, l’étude Crutzen “suscite déjà des réactions au sein de la communauté scientifique internationale”.

Ah. Et de renvoyer à une adresse inconnue de moi, celle d’un organisme “scientifique”, The Institute of Agricultural Economics and Farm Management, installé à Munich. Ah. Je suis obligé de résumer mon jeu de pistes, ce qui est bien dommage, car j’en ris encore, confortablement installé devant une tasse de café (bio, équitable).

Le directeur de l’institut, Alois Heissenhuber, d’après ce que me permettent mes connaissances en allemand, a eu une carrière universitaire très modeste. Et il n’est en tout cas pas chimiste. Son institut compte fort heureusement pour lui un staff important. Mais qui paie ces salaires ? Mystère complet. L’Institut ne le confesse pas. En revanche, je puis vous dire qui sont les correspondants en France de notre bon Alois. Certes, ils ne sont pas présentés de la sorte sur le site de l’Institut (1). Mais allez voir directement, c’est assez rigolo.

En réalité, Anne Schneider et Benoît Carrouée travaillent tous deux pour l’industrie du colza et du tournesol. Au service donc des biocarburants, dans le cadre d’une structure étonnante que je décris d’ailleurs dans mon livre à paraître. Son nom ? Proléa. Croyez-moi, cette chose-là, qui regroupe des grands, dont Lesieur, pèse lourd.

Est-ce bien tout ? Mais non ! Dans Proléa, il y a Unigrains, une énorme société financière au service de l’agriculture industrielle. Son PDG, Henri de Benoist, a été mis en examen, le pauvre homme, en 2004. Il était également à l’époque vice-président de la FNSEA et président de l’Association générale des producteurs de blé (AGPB). Et la justice de mon pays le soupçonnait d’avoir favorisé le détournement de taxes parafiscales au profit de la FNSEA.

Une drôle d’affaire, qui avait frappé au passage Luc Guyau, l’ancien président de la FNSEA, mais qui pour l’heure est enlisée. Ne croyez pas les menteries sur la sévérité de la justice. L’instruction a été achevée en 2005, mais le parquet général, qui dépend du ministère, a requis cet été un non-lieu général. Si tout se passe bien, et je prie pour Luc Guyau et Henri de Benoist, tout cela ne sera bientôt qu’un mauvais souvenir.

Cette fois, est-ce terminé ? Hé, je ne suis pas pressé, moi. L’agriculture industrielle est en train de connaître une nouvelle révolution, dont je vous reparlerai plus d’une fois. Retenez le nom de ce sigle, appelé à un avenir retentissant : Moma (2). Moma, pour Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture. Rien ne sera étranger à cette énième invention, probablement la plus puissante de l’histoire de l’agriculture française. Rien. Ni les OGM. Ni les biocarburants, dont le vrai nom est nécrocarburants. Ni la relance des pesticides, à base de molécules encore plus actives, dans le dos du Grenelle de l’Environnement.

Retenez cet acronyme forgé par leurs communicants. Moma ! Est-ce mignon ! Moma, viens par ici. Moma, arrête tes gamineries. Moma, moman, maman. Parmi les fondateurs, ces deux noms : Henri de Benoist et Luc Guyau. Imaginez qu’ils aient été envoyés en prison ! Moma en aurait pleuré.

Sur ce, je dois travailler pour qui me paie. Car voyez-vous, ce site est gratuit. Nelly, encore une bise.

(1) http://www.wzw.tum.de

(2) http://www.momagri.org

Le beurre indonésien (et l’argent qui va avec)

Un jour de la fin février 1994, j’ai été heureux. Cela s’était déjà produit. Cela arriverait encore. Heureux. Il y avait du soleil, le vent froid m’obligeait parfois à courber la tête, je mangeais des gâteaux aux figues en buvant de temps à autre de l’eau fraîche.

J’étais au paradis, plus proche qu’on ne le dit parfois, sur les pentes du Mourre Nègre, autrement appelé Luberon. Une bien modeste montagne, une imposante colline si vous préférez. J’entendais parfois les trilles du petouso, le troglodyte mignon et je me souviens fort bien avoir aperçu un croupatas dans le ciel, un grand corbeau. Attention, un grand corbeau n’est pas – pas seulement – un corbeau grand. C’est une espèce à part entière, un acrobate sans fil qui plonge sans fin.

L’air sentait le buis, et les chênes verts bruissaient comme ils font depuis quelques très longs millénaires. Ce jour-là, j’allais découvrir une expression inconnue : la pelouse sommitale. Sommitale veut dire du sommet. Là-haut, vers 1100 mètres d’altitude, tout changeait. Les premières orchidées de la saison, et du monde donc, perçaient. On voyait le Ventoux, la montagne de Lure, le début des Alpes. J’étais seul.

Au retour, dans le vallon de La Fayette, je remarquai les vestiges d’anciennes charbonnières. Jadis, hier, des carbonieri, des pauvres venus le plus souvent d’Italie avaient passé là, en plein bois, des mois entiers, pour fabriquer du charbon de bois. J’étais toujours heureux, mais également ému. Le sort des pauvres m’importe.

Même de ceux-là, que je ne connais pas. Avant-hier, le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono a réclamé, depuis la tribune de l’ONU (1), des aides massives à son pays. Il estime que la préservation des forêts tropicales concerne le monde entier. Que la lutte contre le changement climatique passe par cela.

C’est une bouffonnerie, intégrale. Une farce macabre comme je n’en vois pas chaque jour, heureusement. Car l’Indonésie est en train de tuer ses ultimes forêts primaires, parmi les plus riches au monde en nombre d’espèces animales et végétales. Je parle là de millions d’hectares. En mai 2007, on apprenait qu’elle allait entrer en fanfare dans le livre des records Guiness. Pourquoi ? Je vous jure que je n’invente pas : parce que l’Indonésie est le pays qui, désormais, détruit le plus vite ses forêts. Elle est devenue pour cette raison le troisième émetteur de gaz à effet de serre de la planète, après la Chine et les États-Unis. Les mafieux locaux, qui tiennent tout, brûlent des arbres chargés de carbone sur des centaines de kilomètres, avant d’y planter des palmiers à huile. Lesquels donneront des biocarburants – pardon, des nécrocarburants – pour les voitures du Nord.

Je doute que Susilo Bambang Yudhoyono ne soit pas au courant. Certains jours, la fumée des incendies atteint la Malaisie, à des centaines de kilomètres de là. En 1965 – et cela a duré quelques années – les militaires indonésiens ont massacré environ 500 000 personnes, qui faisaient de l’ombre au profit. Ce pays est désormais aux mains des vainqueurs. Et une poudrière. Et une bombe humaine, religieuse, sociale, prête à exploser. Cela viendra, il ne faudra pas attendre longtemps. Ceux qui brûlent et dévastent souhaitent ouvrir quelques comptes bancaires numérotés en plus, et le Nord leur enverra sans aucun doute de quoi garnir ces nouveaux portefeuilles. Le Nord, c’est nous. N’avons-nous pas désespérément besoin de leurs biocarburants pour continuer nos ronds sur le périphérique et nos échappées du samedi ?

Je le parie : l’Indonésie aura le beurre et l’argent du beurre. La destruction des forêts, l’huile végétale, et les félicitations du jury. Et moi je pense à mes petits carbonieri du Luberon. Et au souvenir de ce qui aurait pu être.

(1) http://www.actualites-news-environnement.com

Je ne hais pas Le Monde

Un deuxième article, et le même jour ? Oui, hélas pour vous. Et sur la presse encore ? Sur la presse encore. Levons tout malentendu : non, c’est juré, je ne déteste pas le journal Le Monde. Enfin, pas plus que les autres journaux. Au reste, je le lis depuis l’âge de 14 ans. Un sacré bail. Mais si je me sens obligé de préciser, c’est que j’ai déjà critiqué au lance-flammes l’un de ses titres de une il y a quelques jours.

Non, je ne le déteste pas. Cette preuve immédiate : dans l’édition parue ce mardi 25 septembre à Paris, il y a un bon article en page 21 : La ruée vers l’or sale. Écrit par Hervé Kempf, il décrit l’exploitation survoltée des sables bitumineux dans la province canadienne de l’Alberta. Le principe est connu : on détruit tout, il ne reste que ruines, dévastation, pollution éternelle. Pour extraire du pétrole et détruire le climat.

Je dois ajouter, car je n’ai rien à cacher, que je connais bien Hervé, que j’aime dîner à l’occasion chez lui, et que j’ai de l’affection pour lui et sa famille. Mais je dois dire aussi que j’aurais eu le même jugement sur son papier si je ne l’avais pas connu.

Donc, une bonne enquête. Et dans le même numéro, page 3, un article merdique. Est-ce la faute du journaliste, dont vous retrouverez aisément le nom sans moi ? Je ne sais quoi penser. Ce papier est en tout cas “édité”, comme on dit dans notre jargon, de manière lamentable. En une, ceci : “Borloo regonflé”. En page trois, l’article lui-même, intitulé : “Borloo n’a plus le blues”. Écrit par un journaliste politique.

Va-t-on apprendre quelque chose ? On l’aimerait, car l’ensemble prend une page du plus grand journal français. Mais c’est de la com’. De l’autopromotion organisée par Borloo et son cabinet. L’idée générale, c’est que le ministre de l’Écologie va étonnamment bien. Qu’il est en train de niquer tout le monde, à commencer par ces niais d’écologistes qui participent au Grenelle de l’Environnement. J’exagère ? Non. Citation : “Pour son grand rendez-vous avec les associations, les ONG et les acteurs de l’économie écologique {sic}, il a, plus concrètement {Borloo}, en bon avocat d’affaires, préparé deux ou trois “deals” censés assurer un succès médiatique”.

Est-ce drôle ? Oui. Le Monde écrit sans se troubler que tout cela n’est que mise en scène et en musique. Est-ce assez ? Non. L’article entier est vide de la moindre information. Le cabinet a “vendu” au journaliste de service l’idée d’un Borloo qui se requinquerait peu à peu, après l’humiliation de son départ forcé de Bercy, siège du ministère des Finances. D’ailleurs, le journaliste du Monde s’embrouille lui-même dans la manoeuvre. Il lâche, entre autres perles : “En cette rentrée, Jean-Louis Borloo tente de reprendre pied”.

Sauf erreur de ma part, cette phrase est au présent. Il tente, il n’y est pas, pas encore, parvenu. Mais tout le papier signale qu’il est en pleine forme, qu’il pète les flammes, et une photo le montre dans un wagon TGV, filant à grande vitesse vers son destin, magnifique à coup certain. Un article de publicité politique, c’est ça. Croyez-moi, ça m’emmerde.

Dans un registre plus intime, et profond, je consacre une partie de ce mercredi 26 septembre au souvenir d’André Gorz, qui s’est tué avec son épouse Dorine. Je relis certains de ses textes flamboyants, dont Adieux au prolétariat, Métamorphoses du travail, Critique du capitalisme quotidien. Et comment oublier cette lettre d’amour, sublime et angoissante, à sa si chère femme ? Comment oublier Lettre à D. ? Mon Dieu, comme cet homme a compté !