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Borloo et Gossement en pleine valse (sans hésitation)

C’est donc la fin d’une séquence, qui aura commencé en réalité voici trois ans, et qui restera sous le nom de Grenelle de l’Environnement. Il n’est pas inutile de rappeler comment les choses se sont déroulées au départ. Au départ, il y a Franck Laval. Vous ne le connaissez pas ? Dommage. Moi, j’ai la chance d’avoir rencontré cet écologiste il y a quelques années. Je vous le dis d’emblée, beaucoup de choses me séparent de lui. Il est un (très) proche de Cohn-Bendit, et n’a donc rien de l’excessif perpétuel que je suis. Il serait même libéral – à sa manière – que je n’en serais pas autrement étonné.

Je devrais donc en bonne logique l’exécrer, mais il a une fibre. La fibre, même. Il est un homme de mouvement, en mouvement, qui cherche sincèrement des voies de sortie. Puis, il ne dédaigne pas à ce point l’avis radical sur la crise écologique. Tenez ! il me prend au téléphone. Plus sérieusement, il abrite le siège français de Sea Shepherd, la vigoureuse association de Paul Watson, ce pirate qui n’hésite pas à éperonner les chalutiers japonais qui se livrent à de honteuses (sur)pêches en haute mer.

Bref, Franck Laval a eu l’idée, au printemps 2007, de suggérer aux deux principales équipes de la campagne des présidentielles – Royal et Sarkozy – de reprendre en l’adaptant l’idée du Grenelle de 1968. Jeunes, ne tremblez pas ! C’est vieux, mais instructif. Je rappelle que le mouvement historique – 9 à 10 millions de grévistes pendant des semaines – du joli mois de mai s’est achevé autour d’une table. Ronde. Comprenant l’État, les patrons et les syndicats ouvriers. Fut-ce une bonne initiative? Certains le croient. D’autres le réfutent absolument. Le fait est que l’on fracassa ainsi le rêve.

Franck Laval, quarante années plus tard, a donc suggéré de réunir tous les acteurs français concernés par les problèmes écologiques, ce qui fait du monde. L’État et ses services. Les industriels. Les professionnels et les syndicats qui les représentent, comme la FNSEA chez les paysans. Les associations de protection de la nature enfin. Du monde. Des deux contactés – Royal et Sarkozy – c’est le deuxième qui a réagi le premier et s’est emparé de l’étendard. Bien joué, sacré Sarko ! Évidemment, ÉVIDEMMENT, il ne pouvait s’agir que d’un coup de pub. Du pur ripolinage. Une manière de prétendre s’intéresser à un domaine, l’écologie, dont il ne savait ni ne sait toujours rien. Ce que Sarkozy savait au printemps 2007 du sujet, vous pouvez le retrouver dans un petit film authentique (ici). Attention, c’est du lourd (de rigolade).

Le Grenelle a été de bout en bout un moment du faux. Des compères, dont tous n’étaient quand même pas complices, ont imaginé un storytelling, cet art de raconter des histoires. La France entrait dans une prodigieuse révolution écologique, et l’on verrait ce que l’on verrait. D’un côté, les associations écologistes officielles, qui gagnaient enfin de la respectabilité, une légitimité qu’on leur avait toujours contestée, et un espace public et politique neuf. Pas si mal. De l’autre, un histrion de la politique qui ne marche qu’aux sondages du jour, obsédé par lui-même, et qui pensait déjà, en tacticien fieffé qu’il est – il est par chance un désastreux stratège – aux élections de 2012. Vous ne le croyez pas ? Libre à vous. J’affirme que Sarkozy, en enfermant Greenpeace, le WWF, Hulot, FNE dans une discussion médiatique, préparait dans sa tête le premier tour de 2012. Ou comment fixer un électorat « écolo » susceptible de se rabattre sur lui au second tour.

Il fallait, pour cette tambouille, un chef cuistot, et ce fut Borloo. Tout le monde a oublié l’époque ancienne où « l’ami Jean-Louis »,  avocat d’affaires, copinait à fond avec Tapie. L’époque où les deux achetaient pour le franc symbolique des boîtes jugées pourries, qu’ils revendaient après menues réparations. On les appelait, allez savoir pourquoi, « les pilleurs d’épaves ». L’esprit bateleur, il n’y a rien de mieux, je vous l’assure. On tutoie tout le monde, on boit des coups, on s’épanche entre deux portes du ministère, on se tape dans le dos. Borloo est un bateleur, il n’y a pas de sot métier. Je ne reprendrai qu’un exemple, mais il y en a quantité d’autres : la maison magique. Alors ministre de la cohésion sociale, Borloo annonce le 25 octobre 2005 la construction de 20 000 à 30 000 « maisons à 100 000 euros » par an. Télés, radios, journaux, fanfare.

Deux ans plus tard, on ne parle plus que de 800 maisons par an, pour 120 000 euros chaque. Ni télés, ni radios, ni journaux, ni fanfares. En avril 2009, un article du Parisien (ici) montre ce qui se passe à Nogent, où des gogos floués se voient proposer des « maisons à 100 000 euros » qui valent en réalité 200 000 euros. Bah ! où est la différence, hein ? Tout Borloo est là. Et je vous gage que lorsque le bilan réel du Grenelle sera tiré – dans dix ans, dans quinze ? -, chacun pourra constater, de même, que le très peu qui aura traversé la mitraille des amendements parlementaires de la semaine passée aura été réduit à de lilliputiennes mesures. Mais qui s’en soucie ? Borloo sait comment marche le système. Et ce qu’il visait avec cette mise en scène est connu : Matignon. Le poste de Premier ministre. Il est probable qu’un deal – entre hommes, quoi – a été conclu entre Sarkozy et Borloo. Quel deal ? Tu fais émerger un vote écolo de droite, et je te nomme Premier ministre à la suite de Fillon. Genre.

Attention, ce n’est pas terminé. Le Grenelle étant achevé, reste à mettre en orbite la candidature Borloo aux présidentielles. Certes, bien des rouages peuvent se gripper d’ici là, mais à la date d’aujourd’hui, il est certain que Sarkozy cherche à propulser Borloo. Qui représenterait donc, en 2012, un soi-disant pôle écolo qui mordrait à la fois sur les Verts et Bayrou. Avant que d’aider Sarkozy à vaincre une seconde fois. Le reste n’existe pas. Le reste n’est que vaste embrouille, jeu de bonneteau, prestidigitation de seconde zone. Mais ça marche. Oh oui ! ça marche. Il me reste à évoquer le cas tragicomique de monsieur Arnaud Gossement, déjà évoqué, déjà étrillé.

Ce jeune monsieur est avocat. Point barre. Pas de sot métier, je l’ai dit. Avocat. Comme le fut Borloo, d’ailleurs, mais tel n’est pas mon propos. Cet homme n’a aucune légitimité pour parler au nom de l’écologie, mais France Nature Environnement (FNE), qui tire ses subsides de la sébile qu’elle tend aux services de l’État, l’a gardé comme porte-parole jusqu’au début de 2010. Ses faits d’arme dans le combat écologiste ? Zéro plus zéro égale la tête à toto. Il n’y a rien à dire, car il n’y a rien à voir. Moyennant quoi, le monsieur n’aura cessé de passer à la télé et sur les radios. Comme Borloo ? Un peu.

Et voilà que, la semaine passée, les députés envoient aux pelotes les miséreuses promesses du Grenelle concernant les pesticides. Commentaire indigné de mon ami François Veillerette, président du Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures (MDRGF) : « Le gouvernement vient de se couvrir de honte en cédant aux lobbies agrochimiques des dispositions qui vont permettre le maintien sur le marché de pesticides dangereux ». J’ajoute pour ceux qui ne le savent pas que le MDRGF est l’association majeure concernant les pesticides. Elle mène depuis de longues années un travail en tout point remarquable, et elle au reste permis que le sujet soit sur la table du Grenelle plutôt qu’être abandonné comme a pu l’être le nucléaire, ou même la cruciale question de l’eau.

Quand le MDRGF dit que le gouvernement s’est couché, c’est argumenté, sérieux, surtout après près de trois ans de discussions auxquelles l’association a pris part. Car n’oublions pas qu’elle a fait partie dès le départ – à mon grand dam – de la farce du Grenelle. Bref. François se fâche. Et tous les écologistes sincères devraient alors le rejoindre dans son coup de gueule. Mais voilà que surgit des coulisses Arnaud Gossement, ci-devant porte-parole de FNE. Et que dit-il ? Je vous le donne en mille : « Il n’y a pas de recul. On ne pourra pas refuser un retrait au motif que ça coûterait trop cher. La jurisprudence européenne montre qu’on ne peut mettre en balance les intérêts économiques et la santé ».

¡ Puta madre ! comme je disais – je me suis amendé – dans ma lointaine jeunesse. Comment un gommeux de l’espèce de Gossement ose ainsi voler au secours du gouvernement et contredire avec une telle grossièreté un personnage aussi indiscutable que François Veillerette ? Oui, comment diable ? Ce type ne sait à peu près rien des pesticides, mais il s’autorise pourtant à intervenir dans un débat de fond. Aux côtés de Borloo et de son maître. Oh, cela donne le tournis, non ? On pourra ratiociner à l’infini, mais je crois que nous entrons ici sur le territoire des renvois d’ascenseur à répétition. Question : Gossement veut-il être député ? Sous-ministre ? Ministre ? Davantage ? Qui sait ? Un tel connaisseur des règles d’or n’est pas près de s’arrêter. On en reparlera.

Au son des fifrelins (le Grenelle 2)

Lisez tout comme moi les commentaires autour du vote de la loi Grenelle 2. Consternant est un bien trop faible mot. Dans cette sombre histoire, il me semble que le mot déshonneur convient mieux. Mais à quoi bon parler d’honneur à ceux qui ne connaissent pas le sens du mot ?

Je vois que des écologistes de salon, qui ne représentent qu’eux-mêmes – et mal, en outre – auront donc servi de supplétifs à un Jean-Louis Borloo pourtant dans les cordes. Il y aurait d’autres médailles à distribuer, mais n’en ayant qu’une seule, je l’accroche au revers de la veste d’Arnaud Gossement, avocat, ci-devant responsable de France Nature Environnement (FNE). Cette dernière structure, qui fédère officiellement 3000 associations locales de protection de la nature, est financée pour l’essentiel par l’État et ses pseudopodes.

Faut-il s’étonner ? Gossement a déclaré, sans doute ébloui par la lumière des caméras : « En réalité, le vivant est quelque chose de très complexe, faire une politique publique sur le vivant est complexe et le Grenelle II est le reflet de cette complexité ». Ô comme c’est beau ! On dirait du Gossement. FNE, qui a donc, comme attendu, décidé de ne pas mordre la main qui la nourrit, a ajouté superbement : « Malgré des faiblesses incontestables, le texte comporte des avancées trop importantes pour être négligées ». Surtout, surtout, ne pas se montrer ingrat. Mission accomplie.

Moutons et buffaloes

Le temps déconne, non ? Le lieu où je suis, qui devrait être gris-vert avant de devenir jaune paille sous peu, fait penser aux prairies humides de l’antique Erin. Il pleut, on claque de dents, le soleil explose soudain, on passe en une heure de début novembre à fin juin. La grande affaire, c’est de profiter de la minute qui passe. Et, ma foi, je m’adapte.

Hier, vers trois heures de l’après-midi, alors que le dernier orage venait de déposer sa traîne sur les maigres pâturages du vallon, j’ai senti qu’il fallait oser. Être fou. Oser. Et je suis allé m’étendre juste dessous, dans l’herbe détrempée, tandis que le soleil tentait de faire pardonner sa cruelle inexistence. Il faisait beau, donc. Il a bientôt fait chaud, et j’ai fermé les yeux en pensant aux fourmis inlassables que j’avais observées pendant un quart d’heure, occupées apparemment à ouvrir une issue de secours latérale à leur vaste logis.

Deux minutes plus tard, j’entendais déjà une rumeur. Et deux minutes après, le bruit fabuleux d’une herbe mouillée, élastique, crissant sous la dent, aspirée par la lippe, arrachée au sol avant que d’être fermement mastiquée. J’ai ouvert les yeux, vous vous en doutez bien. La tête au ras du sol. Et j’ai alors vu un spectacle inouï, celui d’une armée en marche dans ma direction. Une blanche armée, cou tendu, concentrée, placide mais convaincue, qui avançait sans se laisser détourner par ma présence.

Alors, j’ai refermé les yeux, et ouvert davantage mes oreilles. J’entendais distinctement le bruit des sabots, la mastication, le souffle de l’air que le déplacement des bêtes produisait à chaque seconde. C’est à ce moment que j’ai pensé confusément à un roman peu connu de Jack London, Le vagabond des étoiles. L’histoire d’un homme prisonnier d’une camisole de force, et qui s’évade très loin par la force de sa seule pensée. Je me suis échappé aussi, bien plus modestement. Les brebis plongées dans les herbes vertes et les graminées sont devenues des buffaloes, des bisons de l’immense Prairie américaine, qui jadis couvrait des millions de km2.

Oui, pendant deux ou trois minutes de ma vie, je me suis transporté ailleurs, en une date où la nature sauvage laissait divaguer des millions de bisons perdus dans un océan d’herbes folles et de fleurs géantes. Trois minutes. Une vie.

Une réponse à l’ami Jean-Loïc (sur Onfray)

Je me permets de placer ici un commentaire à propos de Michel Onfray, que j’ai durement attaqué ces derniers jours. Il vient d’un homme que j’estime et respecte au plus haut point. Il était donc inévitable que je le lise avec une attention singulière. Mais voici d’abord son texte, qui sera suivi de ma réponse.

De Jean-Loïc : Je crains que préjugés, ignorance, prénotions et amalgames gratuits, ne se multiplient dangereusement ici.

Ecrire «?vraiment rien à foutre de ce petit mec inconnu au bataillon dès que l’on quitte les rivages de l’hexagone?» ne me semble pas vraiment faire avancer les discussions (et encore moins relever le débat), surtout si l’on sait que les livres d’Onfray sont traduits en allemand, anglais, brésilien, castillan, catalan, chinois, coréen, croate, finnois, grec, hongrois, italien, japonais, néerlandais, norvégien, polonais, portugais, roumain, russe, serbe, suédois, turc et ukrainien. Alors de grâce, avant d’écrire n’importe quoi, renseignez-vous. Pourtant, cette ânerie est répétée deux fois : «?Et effectivement, dès qu’on quitte l’hexagone, personne n’en entend parler – ce qui est rassurant.?»… alors que c’est complètement faux. Là encore, siouplaît, avant de propager des contrevérités, renseignez-vous (faites par exemple une recherche sur le site du journal The Times).

Pour avoir le front de rapprocher Onfray de Luc Ferry, il me semble qu’il ne faut pas avoir lu grand chose du premier. Et le faire sans même prendre la peine d’argumenter relève du simple ragot. S’ensuit de plus un sinistre sophisme: «?La “pensée” d’Onfray est à rapprocher de celle de Luc Ferry?» (aucun argument à l’appui de cette affirmation), or Ferry fait des écologistes les héritiers du nazisme, DONC Onfray est un faux-penseur pas fréquentable.

Juger un auteur avec pour seul argument que «?43 livres, ce n’est plus de la philosophie, c’est du commerce?», c’est refuser à l’avance tout effort de compréhension. Ce serait un «?producteur de livres à la chaîne?»… Mais quel est donc ce genre d’argument ? En quoi le nombre des livres produits par un auteur invaliderait-il à priori leur contenu? Ce genre de propos risque surtout de conduire à une posture du type : Onfray a écrit trop de livres, donc ce n’est pas sérieux, donc ce n’est pas la peine de les lire, donc je ne les ai pas lus, mais n’empêche: je sais très bien ce qu’il faut en penser… excusez-moi, mais de quel côté, ici, est la manipulation?

Le meilleur est quand même l’argument consistant à dire que, pour l’instant, Onfray n’a pas encore révélé ses opinions sur la science comme solution à tous les maux, mais que lorsqu’il le fera, ce sera sûrement terrible. Dans le genre procès d’intention, on fait difficilement mieux.

Et dernier point: faire confiance à Elisabeth Roudinesco alors qu’elle répand dans les médias l’idée que le livre d’Onfray serait «?dénué de sources et de notes bibliographiques?»? Si elle avait la moindre once d’honnêteté, elle pourrait au moins reconnaître que non seulement des notes bibliographiques figurent bien dans ce livre, mais qu’elles sont assez nombreuses pour occuper les pages 581 à 599. Evidemment ce «?léger oubli?» permet à la même E. Roudinesco d’affirmer tout de go qu’Onfray a négligé «?les ouvrages consacrés à Freud depuis quarante ans?»… curieux, car dans les sources d’Onfray, j’en vois pas mal qui datent des années 2000. Après avoir constaté un tel niveau de malhonnêteté dans ce qui se présente comme une recension de livre, on ne s’étonne pas des procédés ensuite employés, notamment en dressant des caricatures d’autant plus faciles à combattre qu’elles sont réductionnistes.

Qu’on discute les thèses de Michel Onfray, qu’on relève ses erreurs, je n’ai rien là contre, mais s’il vous plaît, faites-le sérieusement.

Amitiés, Jean-Loïc.

Ma réponse

Cher Jean-Loïc,

 Il est hors de question que je reprenne à mon compte tout ce qui a pu être écrit par d’autres sur Planète sans Visa. Mais il est vrai que j’ai lancé cette discussion d’une manière malheureuse, que j’assume pleinement. J’ai en effet écrit dès mon premier article : « Je n’ai jamais lu un seul livre de Michel Onfray, et on me pardonnera donc – ou pas – cette incursion sur son territoire ». C’était malheureux, mais c’est encore bien davantage vrai.

Seulement, ai-je parlé des ouvrages d’Onfray, ou de son personnage public ? Si je me suis permis une vigoureuse  bastonnade, partant de son Freud, c’est que chacun fait exactement comme moi. Le temps des honnêtes hommes, embrassant, fût-ce de manière fantasmatique, l’ensemble du savoir humain, est définitivement achevé. On délègue par force sa confiance à qui sait mieux que soi. Celui qui nie cette évidence est un hypocrite, et je sais que tu ne l’es pas. D’autres pourront à bon droit se sentir visés.

Je n’ai pas lu Onfray, mais je fais confiance à Roudinesco, qui m’irrite souvent, fleuretant de près avec certain dogmatisme propre à ceux qui défendent l’entrée du Temple. Je lui fais confiance, car je l’ai lue, elle. Elle connaît admirablement – je répète : admirablement – l’histoire de la psychanalyse, et tous ses propos sont soumis au regard de la tribu mondiale qui défend ardemment Freud et la psychanalyse, car les deux sont constamment attaqués. La moindre sottise lui vaudrait opprobre. L’ombre d’une erreur la conduirait au supplice. Je ne veux pas dire qu’elle ne se trompe pas. Je signale qu’elle fait attention à ce qu’elle écrit. Or, tu te permets de la disqualifier, pour des raisons que tu dois connaître, mais que moi j’ignore. Tu te permets de lui dénier toute « once d’honnêteté intellectuelle ». Eh ! mais c’est très grave.

Et c’est d’autant plus grave que tu n’appuies l’accusation sur aucun élément probant. Je vois d’emblée que tu n’as pas lu tous les papiers que Roudinesco consacre au Freud d’Onfray, et je ne t’en fais évidemment pas reproche. Qui l’a fait ? Seulement, elle ne se contente pas de ce que tu énonces. Elle montre, en décortiquant le texte, qu’Onfray n’a pas eu accès à des ouvrages fondamentaux portant tant sur Freud que sur la proliférante histoire de la psychanalyse. Comment, du reste, un homme aurait-il pu s’emparer en quelques semaines ou mois d’une telle masse d’informations ? Je suis au regret de te dire que publier deux livres par an en moyenne, et parfois sur des sujets aussi essentiels que Freud, pose problème, oui.

Quand on entend descendre en flammes une telle personnalité, eh bien, oui, il vaut mieux avoir lu les livres les plus importants le concernant. Et tel n’a pas été le cas, très visiblement, d’Onfray. J’ajoute qu’une bibliographie ne signifie rien. Rien. Combien de gredins de la pensée ont-ils publié des sommes pourvues de bases bibliographiques profuses ? Ce que je crois crucial, dans cette histoire, c’est qu’une historienne, réputée à juste titre, de la psychanalyse, a mis Onfray en face d’erreurs, contre-sens et manipulations de sens divers, concordants, et finalement sans appel à mes yeux. Moi qui commence à avoir l’habitude, il m’aura suffi de lire les « réponses » d’Onfray pour être édifié. De l’art de passer à autre chose quand on ne sait pas quoi dire. Tous les politiciens de la place passent leur temps à cela.

Je pense que je n’aurais rien écrit sur Onfray si cet homme ne se réclamait avec autant de force de la  « gauche de la gauche » altermondialiste. Ce n’est pas mon parti, car je n’en ai qu’un. Mais je ne saurais oublier que cet homme influence des milliers de personnes qui se considèrent comme écologistes, de bonne foi. Or il est tout de même étrange, or il me semble insupportable qu’un tel malentendu – si c’en est un – subsiste. Car Onfray ne se cache nullement d’être un technophile militant. D’être en faveur des OGM ou du nucléaire, et d’attendre sans déplaisir le moment où il sera possible d’adjoindre à l’homme des appendices qui en feront un être neuf, bionique. Au sens premier, une chimère transhumaniste. J’y vois l’aboutissement ultime de l’idéologie du progrès, cette sainte alliance entre la raison, certaine raison, et la technique. Oui, il y a bien un fil rouge, dans l’histoire intellectuelle des deux siècles passés, qui mène droit à Onfray. Mais telle n’est pas, telle ne sera jamais ma route.

Dernier point qui me ramène à Freud. Il n’est nullement mon idole. Il n’aurait pas été mon ami. Il était farci d’idées ridicules, de son temps pardi, et il s’est trompé aussi souvent que tous ceux qui acceptent le grand pari de penser dans la liberté. Et je crois bien, par-delà tout commentaire, que Freud aura osé penser librement. Ce qui ne garantit en rien contre l’erreur, et même l’impasse. Mais pourquoi est-il si compliqué d’admettre qu’il aura contribué à entrouvrir une porte, celle de l’inconscient ? Il va de soi qu’il a vite sombré dans une mégalomanie qu’on peut et qu’on doit même trouver navrante. L’espèce humaine s’était passée d’inconscient pendant des centaines de milliers d’années, et voilà qu’un petit médecin viennois la lui servait sur un plateau. Trop fort.

Qu’il soit devenu fou de lui-même me paraît certain. Il a cru qu’il livrait les clés du royaume intérieur à toutes et tous. Qu’il était le créateur d’une science prodigieuse, capable d’expliquer les comportements les plus aberrants. Et il avait tort. Mais il a en même temps permis l’éclosion d’une pensée neuve et pénétrante, qui s’est répandu comme traînée de poudre parce que des millions d’individus souffrants l’attendaient sans le savoir. Bien entendu ! la psychanalyse est balbutiante, pleine de trous et de sottises, encombrée d’innombrables phraseurs, pour ne pas dire pis. Mais enfin, cette tentative miraculeuse n’a qu’un siècle ! Elle ne sait pas même marcher qu’on lui demande de s’attaquer à la conjecture de Fermat !

Alors arriva Onfray. Non pour critiquer ce qui est critiquable – ô combien ! – mais pour s’attaquer à la personnalité même de Freud, qu’il connaît pourtant si mal. Et pour assener que l’homme étant faible, il aurait bâti une théorie complète en ne voyant pas qu’il prenait son cas pour une généralité universelle. Et qu’en outre, ce juif aurait eu des sympathies pour le plus noir des crimes, c’est-à-dire le fascisme. Je vais te dire, Jean-Loïc : si tel était le cas, je bénirais Onfray de nous avoir éclairés sur une aussi grave supercherie. Mais peut-on écrire de telles choses sans rendre compte des si nombreuses méprises et erreurs que l’on a soi-même commises ? Peut-on dynamiter un tel héritage en torchant un livre farci d’à-peu-près ?

J’ai écrit, et je maintiens tranquillement que Michel Onfray me fait penser, par analogie, à Claude Allègre. Comme lui, il entend énoncer une « vérité » contre le reste du monde. Comme lui, il écrit des livres non étayés, comprenant bien trop d’erreurs pour rester admissibles. Et comme lui, il refuse de s’expliquer sur le détail de ce qu’on lui reproche. Le juge de paix d’Onfray est le même que celui d’Allègre. Les commentateurs pressés, surtout de radio et de télé. Les hits des chiffres de vente. Ce public frelaté qui court d’une pseudo controverse à un soi-disant déballage.

Cher Jean-Loïc, c’est ce que je souhaitais te dire en toute amitié. Bien à toi,

Fabrice Nicolino

Appel aux naturalistes et aux vieux savants du monde entier

Ça ne se voit pas trop, mais je ne suis pas là. Et j’écris trois lignes depuis la ligne de mon ami Patrick. Au passage, j’en profite pour me plaindre. Je pensais qu’il rentrerait aujourd’hui, et du même coup, j’espérais bel et bien boire le nombre de verres de vin rouge qu’il me faut pour continuer à aimer le vin rouge. Au lieu de quoi, vu l’heure, je boirai fatalement du vin – rouge -, mais sans lui. Je me plains, c’est officiel.

Ceux qui commencent à me connaître savent bien que je n’oserais pas déranger pour si peu. Et ils ont raison. Il y a autre chose. Hier, je suis allé à la rivière. Par un chemin difficile que personne ne semble connaître, et qui demeure en tout cas sans trace humaine, au moins jusqu’à l’été. Il faut traverser un bois dense de châtaigniers, et descendre dans des gorges qui se resserrent. Tout s’est très bien passé, je vous l’assure. L’eau de la rivière était froide, et je n’ai pu y mettre que les bras, mais c’était tout de même délicieux. Ensuite, j’ai allumé un feu sur le sable, et j’ai attendu tranquillement que la nuit approche sans se faire remarquer. Elle est forte, savez-vous ?

Mais dès avant cela, quand je me baignais les bras, j’ai vu dans l’eau, contre la berge, ce qui m’a semblé une cordelette enroulée sur elle-même, perdue sous la mousse et les algues. Bêtement – Dieu que je sais être bête ! -, j’ai plongé un bâtonnet dans l’eau pour secouer la chose, mais ce n’était pas une chose. Merde non, c’était un être. Vivant ! Je ne peux que vous décrire, et puis demander un avis autorisé. Je crois avoir discerné un amas entortillé de courts serpents, immobiles jusqu’à mon intervention. De quoi pouvait-il s’agir, dites-moi, les gars et les filles ? D’une copulation aussi géante qu’indécente ? D’une hibernation en famille ? D’une mue collective ? D’une farce du Bon Dieu ? Je précise, car je ne suis pas aussi ignare tout de même, que l’animal – les animaux sous mes yeux et mon bâton – était presque à coup sûr une couleuvre vipérine. Mais n’oubliez pas que la nuit se jetait sur moi et le monde.

Là-dessus, plus de doute : Patrick ne va pas rentrer ce soir. Je porte le vin sur la terrasse, face aux pins sylvestres, face au Champ rond, face à Cantaloube, là où jadis, les loups chantaient. Moi, je sens dans ma peau qu’ils vont revenir.