Tous les articles par fabrice

Felix qui potuit rerum cognoscere causas* (mais où est le pouvoir ?)

Je n’écris pas pour faire peur à quiconque. D’ailleurs, je ne sais pas réellement la solidité de ce que je vais vous dire. Mais laissez-moi vous présenter Simon Johnson. Économiste, spécialiste des crises depuis vingt ans, il enseigne dans l’un des temples intellectuels de l’Amérique, le Massachusetts Institute of Technology ou MIT. Il a été avant cela le directeur du Département des études du FMI (de mars 2007 à août 2008), où il a publié une étude qui m’avait à l’époque, début 2008, fortement marqué.

Il faut dire que Johnson y désignait les biocarburants, que j’abhorre au-delà des mots que je saurais trouver, comme les grands responsables de l’explosion des prix alimentaires dans le monde (ici, en français). Et il précisait sans détour : « « Les gros perdants, ce sont les citadins pauvres. Au-delà des considérations macroéconomiques, l’impact du renchérissement des denrées alimentaires sur ces derniers est manifeste et simplement douloureux : ils doivent payer davantage pour manger. En raison de la croissance démographique dans de nombreux pays pauvres, la hausse des prix alimentaires exerce des pressions accrues sur les budgets des plus démunis. Ceux qui produisent assez de nourriture pour eux-mêmes et pour le marché peuvent en bénéficier (selon l’évolution exacte des prix de leur production et de leur consommation), mais les pauvres en pâtissent, dans les villes et dans bien des campagnes ».

Vous jugez bien que je trouvais alors, que je trouve encore ses propos singulièrement justes, prononcés qu’ils étaient par un prince de la finance mondialisée. Et voilà que Johnson, deux ans plus tard, attire une nouvelle fois mon attention. Il a quitté le FMI, et se consacre à des travaux d’enseignement. Voici quelques jours, la chaîne de télévision CNBC lui a accordé royalement cinq minutes d’entretien en direct, qu’il vaudrait mieux regarder par vous-même. Si vous ne comprenez pas assez l’anglais d’Amérique, je vous conseille d’observer les personnages qui l’interrogent, et qui marquent, pour deux d’entre eux, une incrédulité assez remarquable (ici).

Mais que diable raconte ce type ? En anglais, cela donne : « For the six major banks of the United States, their total balance sheet is over 60 percent of U.S. GDP. [The banks] got bigger during the crisis. All the big guys are out there looking to take risk. So would you — and so would I — if we felt we were immune. If you had a ‘get out of jail free card,’ wouldn’t you go take a lot risk right now ? ». Et en français, que les six banques américaines principales ont un actif qui dépasse 60 % du produit intérieur brut (PIB) de leur pays. En réalité, la crise les a rendus plus grosses encore, déchaînant chez les banquiers un sentiment d’impunité à peu près total. Que feriez-vous, demande en substance Johnson, si on vous donnait une carte qui vous permette de sortir de prison à volonté ? Ne prendriez-vous pas, comme moi-même, tous les risques, vous sentant totalement à l’abri ?

Je répète que je ne sais quelle valeur accorder à ce point de vue. Peut-être se trompe-t-il. Sur l’avenir, je le précise. Car en ce qui concerne le présent, nul doute qu’il parle vrai. Le système délirant qui nous a menés au bord du gouffre s’est renforcé à la faveur des mesures étatiques prises pour son sauvetage. Obama n’a pas voulu affronter le pouvoir réel, il n’a en tout cas pas réussi à faire plier le système bancaire, malgré la volonté pourtant manifeste de ceux qui l’avaient élu quelques mois plus tôt. Comme il s’est couché, à Copenhague, devant les majors industrielles qui ont intérêt – pour l’heure du moins – à émettre massivement des gaz à effet de serre qui déstabilisent le climat.

Non, je ne sais pas si Johnson a raison lorsqu’il annonce que nous ne sommes qu’au début d’une crise infiniment plus grave que celle en cours. C’est néanmoins ce qu’il dit, et son savoir en vaut certainement un autre. Tout est en place, selon lui, pour une réplique de la première crise, qui serait, à l’inverse de ce qu’on voit dans les secousses sismiques, beaucoup plus forte encore. La Chine lui semble être l’épicentre possible d’un nouveau cataclysme, qui ferait du monde une charpie. La Chine pourrait connaître, aux dimensions qu’elle a conquises, ce qu’a subi le Japon d’après 1989. Cette Chine qui fait de l’immobilier, comme tant d’autres avant elle, l’alpha et l’oméga de sa soi-disant réussite.

Je ne devine évidemment rien de ce qui nous attend. Je ne comprends qu’une chose, exactement comme vous : ce système financier est lancé sur une trajectoire qui échappe à la raison, au contrôle, à la liberté des humains. Nul ne sait en réalité quelles surprises il peut nous réserver. Mais elles ne sauraient être bonnes. Car la logique qui sous-tend l’édifice est le gain à tout prix, dans le temps le plus bref possible. Telle est l’une des raisons de l’extraordinaire accélération de la destruction des écosystèmes. Il est peu d’investissement plus rentable que celui qui consiste à épuiser en quelques années une pêcherie, ou à raser une forêt tropicale pour la changer en portes et fenêtres occidentales, ou à flinguer l’un de nos derniers tigres pour en faire de la poudre de perlimpinpin.

Jusqu’où ira-t-on ? Encore bien loin, je le crains. Car nos sociétés rassasiées et même obèses du Nord ont beaucoup à perdre dans une remise en cause radicale de l’organisation sociale et de ses prolongements économiques. Quand je lis dans les commentaires, ici, des interrogations sur le Modem, les Verts ou le Parti de Gauche, je constate que la route est à peine entamée. Je n’entends pas me distinguer de vous, qui semblez croire encore à ces dérisoires agencements. Je ne le veux pas, car je souhaite moins que tout la solitude. Je ne me sens supérieur en rien, et pour dire le fond de ma pensée, nous sommes tous à bord de l’esquif, comme de simples matelots qu’un capitaine ivre, fou et d’ailleurs invisible, conduirait à la côte en pleine nuit, au milieu d’une tempête. Disons simplement qu’il va nous falloir penser, pour de vrai, et que nous ne sommes visiblement pas prêts. Disons qu’il nous faudra bien agir, mais alors en commençant par ce qui est le plus accessible. Et le plus accessible reste : nous. Apprenons ensemble à voir autrement les mêmes choses.

 * Heureux celui qui put connaître la cause profonde des choses. Ce vers, du poète latin Virgile, est tiré des Géorgiques.

Par ailleurs, 1800 ans plus tard, dans une lettre qu’il adresse au grand mathématicien Alexis Clairaut le 27 août 1759, Voltaire note ceci, qui me plaît : « La culture des champs est plus douce que celle des lettres, je trouve plus de bon sens dans mes laboureurs et dans mes vignerons, et surtout plus de bonne foi et de vertu, que dans les regrattiers de la littérature, qui m’ont fait renoncer à Paris, et qui m’empêchent de le regretter. Je mets en pratique ce que l’ami des hommes conseille. Je fais du bien dans mes terres aux autres et à moi. Voilà par où il faut finir. J’ai fait naître l’abondance dans le pays le plus agréable à la vue et le plus pauvre que j’aie jamais vu. C’est une belle expérience de physique que de faire croître quatre épis où la nature n’en donnait que deux. L’Académie de Cérès et de Pomone valent bien les autres ». Et il achève son courrier en citant Virgile : « Felix qui potuit rerum cognoscere causas,/ Fortunatus et ille deos qui novit agrestes » (ce deuxième vers des Géorgiques signifie « Qu’il est fortuné, celui qui sait nommer les divinités des champs »). Enfin, le mot regrattier, choisi par Voltaire, désigne ceux qui écrivent sans savoir le faire. Il en reste quelques-uns.

Bis repetita (encore sur le pouvoir)

Le pouvoir. Le vrai pouvoir dont je vous entretenais dans l’article précédent. Et DSK. Ce que je pense de cet homme politique, je l’ai déjà écrit bien des fois. Au tout début de Planète sans visa (ici), je rappelais que le patron de cette infamie nommée Fonds monétaire international (FMI) a été, entre autres, un avocat d’affaires. Que, dans ce cadre, il a conduit pour le compte de très grands patrons ce qu’on nomme, avec un œil entendu, des deals. Entre 1993 et 1997, il a même présidé un lobby appelé le Cercle de l’Industrie, regroupant un vrai bottin des grands capitaines d’industrie français. Dès 1994, il devenait un lobbyiste appointé du nucléaire. Envoyé en mission en Allemagne par EDF, il commençait son noble travail auprès de ses amis du SPD allemand. Sa mission n’avait aucun mystère : il devait convaincre Siemens de rejoindre Framatome et EDF dans le vaste chantier de l’EPR, le nouveau réacteur nucléaire français.

Et puis, en 1997, le voilà de retour dans le gouvernement de la France, appelé par Jospin au ministère de l’Économie. Autrement dit, après avoir copiné des années avec les pontes de Renault, Areva, EDF et tant d’autres, DSK jugeait légitime d’avoir à traiter les affaires du pays avec les mêmes. Cet homme n’est pas dépourvu de morale. C’est seulement qu’elle lui est personnelle. Pourquoi parler ce 13 janvier 2010 de cet homme déplorable, alors que minuit approche ? Parce que je viens de lire un papier sur lui dans Le Nouvel Observateur à paraître demain jeudi. Non, je n’écris pas cela pour frimer. Souventes fois, les journalistes lisent le journal quelques heures avant les autres. Ce que cela change ? Rien.

J’ai donc pensé à lui, et à un second article paru en juin 2009 (ici). Madame, qu’on appelle aussi Anne Sinclair, avait invité le tout-Paris à l’anniversaire de son excellent mari aux Buttes-Chaumont. Mais qui était invité ? Bien des gens. Dont des banquiers et des industriels bien sûr. Dont BHL et Arielle Dombasle, cela va de soi. Dont Jean-Pierre Elkabach, Claude Allègre, Alain Minc, Jean-Christophe Cambadélis. J’ai écrit en gras les deux derniers noms, car je vais y revenir. Que prouve cette soirée d’anniversaire ? Ce que tout le monde de sensé sait déjà. DSK est un homme-lige du capitalisme transnational. Il n’a servi ni ne servira d’autres intérêts, quoi qu’il arrive. Et si, par malheur, il devait se présenter aux élections présidentielles, je plains par avance ceux qui se laisseraient aller à voter pour lui. Je le dis sans agressivité : à mes yeux, ceux-là n’auraient pas la moindre excuse.

Et passons. Alain Minc. Cet arrogant personnage, d’autant plus capable de mordre que personne ne lui a jamais mis de muselière, est un ami proche de DSK et de Sarkozy. L’article dont je vous parlais, et qui sera demain dans L’Obs sous la plume de Mathieu Croissandeau, rapporte un repas pris entre les époux Minc, DSK et Anne Sinclair dans l’un des restaurants les plus chers de Paris, situé place des Vosges. Selon le journaliste, et je ne sais s’il dit vrai, Minc aurait souhaité ce repas – payé néanmoins par DSK -, pour prendre la température. DSK se préparait-il pour les présidentielles ?  Aurait-il éventuellement l’envie et la ténacité d’aller jusqu’au bout ? D’après Croissandeau, en tout cas, Minc se serait empressé d’appeler Sarkozy pour lui dire qu’à son sens, un homme se trouvant en « surcharge pondérale » comme DSK, et qui reprend du ris de veau, n’est pas en piste pour une épuisante campagne électorale. Je vous jure que je n’invente rien. Ainsi.

Mais l’essentiel n’est pas encore là. L’essentiel est, bien entendu, que ces gens qui se côtoient sans cesse, mangent ensemble, dorment ensemble, et bien plus si affinités, ne font que semblant de s’opposer. Oh ! vous vous en doutiez. Je suis désolé d’avoir paru vous prendre pour des naïfs. Vous vous en doutiez donc, et vous aviez raison. Un cercle parfait réunit les patrons présentés dans le texte précédent et ceux qui sont à l’Élysée ou prétendent y entrer. Il n’y a donc pas le moindre espoir de ce côté-là, si vous voulez m’en croire. Et aux éternels crédules qui misent – peut-être – sur Martine Aubry, je rappellerai brièvement qu’elle s’engagea en faveur d’un « usage contrôlé de l’amiante », quand des braves comme Henri Pézerat tentaient de faire interdire ce poison, dont la singularité est de tuer de simples prolos sans le moindre relais médiatique.

Hasard ? Sûrement. Elle fut directeur général adjoint du groupe Péchiney entre 1989 et 1991, dont la responsabilité reste engagée dans des dossiers lourds concernant l’amiante, comme par exemple Tréfimétaux. Quittant Péchiney pour le ministère du Travail – entre 1991 et 1993 -, elle ne trouva ni le temps ni la volonté de faire interdire ce matériau criminel, laissant le fardeau à ses successeurs. Une grande dame, hein ? En 1993 enfin, virée de son poste au ministère, elle créait sans façon la Fondation Agir Contre L’exclusion, ou FACE. Avec une palanquée de philanthropes tels que GDF-Suez, Manpower, Péchiney-le-retour, Axa, Casino, Renault, le Crédit Lyonnais, etc. Rien que des braves gens. J’imagine que vous avez constaté, tout comme moi, à quel point l’exclusion sociale a pris peur, en face de tels adversaires, et combien elle a reculé depuis en France.

Je redoute d’avoir à le dire brutalement, mais je me demande si nous pourrons aller bien loin avec tous ces gens. Je me demande même avec un peu d’angoisse au ventre si ces champions de la gauche ne sont pas un peu connectés à l’univers décrit dans mon message précédent. Mais dites-moi donc : et si ces belles personnes se foutaient totalement de notre gueule ? Notez que ce n’est qu’une question. Quant à Jean-Christophe Cambadélis, dont je vous rappelle que j’ai mis son nom en gras plus haut dans ce texte, que vous en dire ? Vous me pardonnerez, mais c’est personnel. Cambadélis a été l’un des chefs d’une des pires structures politiques de l’après-guerre, qui s’appela entre autres Organisation communiste internationaliste (OCI). Un groupe d’une immense étrangeté, et qui utilisait la violence la plus abjecte, dans l’après-68, contre ses adversaires. Au-dedans, c’était presque pire. Une sorte de police stalinienne y faisait régner l’atmosphère, en modèle réduit, des procès de Moscou. Mais à Paris, sans que le coup de pistolet Nagant dans la nuque n’en finisse avec les dissidents, comme là-bas.

Je sais, lecteurs de Planète sans visa, que nombre d’entre vous s’ennuient lorsque je parle de certain passé. Mais je suis qui je suis, n’est-ce pas ? Et Cambadélis, passé au PS dans des conditions rocambolesques, y est devenu un cheffaillon de plus, proche de DSK. Il n’a guère changé, à mes yeux en tout cas. Tel il était, tel il demeure. Peut-être en apprendrons-nous un jour davantage sur son passé. Ou peut-être non. Moi, je sais comment se comportait l’OCI de Cambadélis entre disons 1970 et 1977, et cela me suffit bien. Alors, pourquoi parler de lui, qui en vérité ne m’intéresse plus ? Parce qu’il a salué la mémoire de Daniel Bensaïd, mort ces derniers jours, d’un tonitruant communiqué intitulé : « Salut, Bensa ! ». C’est ainsi – Bensa – que Bensaïd était appelé par ses nombreux amis. Dont je n’étais nullement, je le précise.

Bensaïd, cofondateur de la Ligue communiste révolutionnaire, et du NPA qui lui a succédé, était l’un des noms du trotskisme français. Je n’avais, Dieu sait, rien à voir avec sa pensée, mais je sais que cet homme-là fut un révolutionnaire. Et cet engagement était à l’évidence – je dis bien à l’évidence -, aux antipodes des pratiques bureaucratiques d’un Cambadélis. Alors, et tant pis, décidément, si j’ai semé de nombreux lecteurs en route, je dois dire que cet hommage de Cambadélis à la noble figure de Daniel Bensaïd claque comme un outrage. Un terrible outrage qui passera inaperçu. Désolé, mais je devais. De DSK à Cambadélis, en passant par Minc et Martine Aubry, il n’y a nulle solution de continuité. Il y a au contraire un fil. Qui est un câble. Qui forme fossé et frontière. Moi, jamais, quoi qu’il arrive désormais, je ne les franchirai. Il y a eux, et nous. En tout cas, et parce que je ne veux enrôler personne, au moins eux et moi.

PS et rajout tardif : Je me rends compte avec horreur que mes formulations pourraient faire penser que j’ai eu à voir, si peu que ce soit, avec Cambadélis et sa clique de bastonneurs. Par Dieu ! non. Que non ! Jamais, ni de près ni de loin ! Mais il m’arriva en revanche de prendre deux coups de bâton des mains de ces sbires. Apparemment, je ne les ai pas oubliés.

Ce que personne ne veut savoir (sur le pouvoir)

J’espère que vous serez aussi soufflé que je l’ai été. Car je l’ai été. Je croyais plutôt bien connaître les mécanismes – certains demeurant cachés – du monde réel, dont si peu parlent. Mais j’ai néanmoins découvert que je demeurais loin de compte. Je veux parler de l’OpesC. Cet Observatoire politico-économique des structures du Capitalisme (OpesC) analyse pour nous l’organisation des grandes entreprises et leur influence sur la marche de la société (ici).

Je vous invite à regarder de près la structure des réseaux patronaux relevant du principal indice boursier, le fameux CAC 40 (ici). Il s’agit d’un écheveau tendu comme l’acier, dans lequel 500 administrateurs et 95 dirigeants exécutifs – au 31 décembre 2009 – font régner leur loi sans nul contrepouvoir (ici). Vu de près, il y a quelque chose de répugnant à considérer cette consanguinité générale. Si on laisse de côté quelques héritiers, comme Martin Bouygues ou Arnaud Lagardère, qui ne sont jamais que les fils de leurs pères, force est de constater que les sources de la domination économique sont étonnamment limitées. Pour aller à l’essentiel, il faut parler de Polytechnique et des spécialisations qui lui sont liées, à commencer par le corps des Ponts et Chaussées et celui des Mines, mais sans oublier les Télécoms ni même les Écoles normales supérieures; de l’École nationale d’administration (ENA) et de ses pseudopodes, comme l’Inspection générale des finances; à quoi il faut ajouter comme sésame, pour quantité de ceux précités, les cabinets ministériels.

En France, rien n’est mieux que d’avoir fait partie d’un cabinet de ministre. Voir le cas splendide de Jean-Marie Messier. Polytechnicien, énarque et inspecteur des finances – on ne se refuse rien-, cet excellent homme a d’abord été, en 1986, directeur de cabinet d’un ministre de droite oublié, Camille Cabana. Oui, mais Camille était en charge de la privatisation de ce qui avait été nationalisé par les socialistes, et je crois pouvoir dire que Messier ne perdit pas son temps. Il rejoignit juste après le cabinet de Sa Courtoise Suffisance Édouard Balladur, alors ministre de l’Économie, cette fois en qualité de simple conseiller technique. Mais en charge une fois encore de la privatisation des entreprises et des banques encore sous le contrôle de l’État. L’année suivant ces nobles occupations, en 1989, Messier devenait banquier d’affaires chez Lazard.

Ne croyez pas – mais vous ne le croyez pas – que Messier soit l’exception. Il est au contraire la règle. France Telecom, BNP, Air France, Renault, Saint-Gobain, Veolia, GDF-Suez, EDF sont pleins comme des œufs de ceux qu’on nous présentait jadis comme de grands serviteurs de l’État. Rire. Rire amer autant qu’impuissant. Voyez le cas banal de la BNP, qui est tout de même la première banque de la zone euros en termes de dépôts. Eh bien, trois de ses dirigeants, et un ancien de la maison, qui y garde des liens puissants, sont répartis dans le conseil d’administration de 12 des plus grosses entreprises françaises. Parmi lesquelles Total, Axa, EADS, Lafarge, Veolia, Suez Environnement, Carrefour (ici), etc.

Arrêtons-nous une seconde sur le cas Lafarge, ce cimentier accusé un peu partout de saloper le monde, des dunes de Gâvres (Morbihan) aux forêts résiduelles du Bangladesh. Un homme de BNP siège en son conseil. Or la BNP est l’une des banques principales du groupe. Question de demeuré : une telle proximité est-elle saine du point de vue de l’intérêt collectif et à long terme de la société des hommes ? Encore trois mots pour la route, tirés d’un article du journal Le Monde daté du 12 janvier 2010 : « Les nominations croisées témoignent de la consanguinité dénoncée. M. Pébereau siège chez Saint-Gobain, société dont le président, Jean-Louis Beffa, est au conseil de BNP Paribas. M. Beffa siège au conseil de GDF Suez, dont le PDG, Gérard Mestrallet, est au conseil de Saint-Gobain. Claude Bébéar, président d’Axa, est au conseil de BNP Paribas quand M. Pébereau siège à celui d’Axa – ces deux institutions financières ont aussi des participations croisées. Les exemples sont multiples ».

Ce que je peux ajouter ce jour provient d’un article écrit au début de Planète sans visa (ici). Je racontais une histoire d’eau, que vous lirez si cela vous intéresse. Je présentais en tout cas trois personnages qui nous ramènent – ô combien ! – au sujet du jour. Voici un extrait : « Parmi les responsables de l’époque, permettez-moi de citer trois noms. Le premier est celui de Thierry Chambolle, qui fut Directeur de l’Eau, de la Prévention des Pollutions et des Risques au ministère de l’Environnement de 1978 à 1988, avant de rejoindre, en cette même année 1988, le staff de (haute) direction de la Lyonnaise des eaux, dont il contrôlait pourtant une partie des activités. Il travaille aujourd’hui pour Suez, mais aussi pour l’État, puisqu’il préside le comité scientifique du BRGM, le Bureau des recherches géologiques et minières. C’est un ingénieur du corps des Mines.

Le deuxième personnage s’appelle Jean-Luc Laurent, et il a eu à connaître, dès la fin des années 70, de la stupéfiante affaire de la décharge de Montchanin (Saône-et-Loire). Laurent, ingénieur des Mines lui aussi, était le chef adjoint de l’autorité de surveillance des installations dites classées – en l’occurrence, la décharge – à la Drir, nom utilisé à l’époque par l’administration. C’est à ce titre qu’il a supervisé un terrifiant programme expérimental, sur lequel la lumière n’a jamais été faite. Retenez que 150 tonnes de déchets violemment toxiques ont été enterrés à proximité des habitations, dans des conditions indignes d’une démocratie. J’ai écrit voici vingt ans que des déchets provenant de l’explosion de Seveso en faisaient partie. Laurent le savait-il ? Je n’en sais rien. Mais il a été par la suite Directeur de l’eau au ministère de l’Environnement, poste stratégique s’il en est.

Mon troisième personnage est Philippe Vesseron. Ingénieur des Mines lui encore, il a été longtemps Directeur de la prévention des pollutions au ministère de l’Envrionnement, tout comme Chambolle. Puis directeur de l’IPSN (Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire). Il est l’actuel président du BRGM. Comme le monde est petit. Vesseron a été un acteur clé de l’affaire des déchets de Seveso en France, et il l’est l’un des meilleurs connaisseurs de l’incroyable dossier de Montchanin ».

Je ne peux que vous inviter, si cela vous chante, à lire un autre article qui présente une réforme radicale, mais dont tout le monde se contrefout, du ministère de l’Écologie (ici). Nous sommes dans le sujet ? Pardi ! je ne vous ferais pas un sale coup comme celui-là. Vous y verrez au passage qui dirige la France, et dans quelle direction nous allons. Tandis que Borloo amuse la galerie et tape sur l’épaule de ses nouveaux amis de l’écologie officielle. Tandis que Sarkozy se proclame écologiste planétaire. Tandis que la pantomime règne en tout lieu ou presque, le pouvoir réel poursuit son entreprise de concentration, prélude certain à un surcroît de destruction. Car ceux qui se coalisent dans les coulisses pour gagner plus d’argent et conquérir davantage de force, ceux-là n’ont jamais lu ni ne liront jamais une ligne sur la nature vraie, vivante, sauvage, qui pourtant nous accorde depuis les débuts de l’aventure humaine d’innombrables services gratuits. Chez eux, il est vrai, ce qui est gratuit n’existe pas.

Les gens qui dirigent en réalité ce pays ne seront arrêtés, s’ils le sont un jour, que par un mouvement dont nous n’avons pour l’heure aucune idée. S’il advient jamais, je le souhaite non-violent, mais ce que je veux ou pas est égal. En tout cas, l’une des premières tâches d’un mouvement écologiste qui se serait libéré des ors et honneurs, qui prendrait sa responsabilité historique au sérieux, consisterait à dresser le tableau précis des 1 000 personnes – pas davantage – qui tiennent les postes clés de la France. Et qui, par inculture et bêtise, ajoutent chaque jour qui passe une décision funeste à la liste sans fin de ce qu’il faut bien nommer des méfaits. Malgré leurs grandes écoles et leur arrogance, ils sont bel et bien des imbéciles. Peut-on être à la fois imbécile et criminel ? Oh oui ! Les deux. Debout ? Il faudrait.

Un mot sur ce train magnifique qui faillit bien exister

J’assume sans état d’âme le mot de nostalgie. C’est une mélancolie, donc une tristesse. C’est un plaisir aussi, lié au souvenir de ce qui fut. C’est un regret enfin, celui d’une histoire qui s’arrêta, qu’on arrêta plutôt. Je comprends très bien ceux qui vantent l’automobile. Je comprends encore plus aisément ceux qui démontrent – en vérité, sans mal – que cet engin est désormais inévitable dans un grand nombre de situations. Mais moi, je déteste la bagnole et l’univers qu’elle a décidé pour nous. Car bien entendu, l’objet imaginé il y a un peu plus de cent années s’est emparé de nos destins jusqu’à les changer de fond en comble. Il est devenu une force matérielle. Il a fini par prendre toutes les décisions que nous n’osions assumer.

Sans la bagnole, point de villes tentaculaires et de banlieues sordides s’étendant jusqu’à l’horizon. Point de travail exténuant des millions d’êtres entre un point où l’on est censé vivre sa vie d’homme ou de femme et celui où l’on vend sa force de travail. Sans elle, pas de ces milliers de routes et d’autoroutes qui morcellent le paysage à l’infini et rendent peu à peu impossibles les rencontres entre animaux de territoires différents. Pas de centres commerciaux criminogènes aux abords de ces pauvres assemblages qui ne rappellent la ville que pour mieux la ridiculiser. Pas d’entrée ni de sortie urbaines où la publicité fait le trottoir, chaque trottoir, tous ces trottoirs que personne n’arpente ni n’arpentera.

La voiture individuelle est une immense défaite de l’humanité. Une déroute de la beauté. Un déni de liberté et de mouvement, quelles que soient les apparences. La voiture tue davantage que des vies. Elle massacre la perspective, elle attaque jusqu’aux rêves d’avenir que nous pourrions avoir. Car en effet, même les yeux fermés, il me paraît impossible d’imaginer un futur désirable dans lequel la voiture automobile jouerait encore le premier rôle. Gaspillerait une notable fraction de nos revenus. Dilapiderait ce qui reste encore de pétrole dans les cuves de la planète. Moi, quand je rêve pour de bon, je songe au train.

Le train est la preuve indiscutable qu’une autre voie de transport était possible. Il fut un temps, proche encore, où une multitude de lignes, parfois microscopiques, sillonnaient le paysage. J’en connais personnellement trois. L’une, qui reliait jadis Audierne à Douarnenez, par le Goyen, un petit fleuve côtier. Il en est des traces, que j’admire à chaque passage. La deuxième part d’Alzon, dans le Gard, et monte – montait – sur le plateau du Larzac, et au-delà. La troisième, qu’on appelle la Petite ceinture, encerclait Paris. Elle a encore, en quelques lieux de la capitale, des fulgurances de ce passé si proche.

Ces trains n’allaient pas vite, mais ils avançaient, régulièrement, et s’arrêtaient tous les quelques kilomètres sans faire de manières. Ils étaient le sang, la circulation sanguine de ce pays. Ils étaient un réseau, un chevelu qui menait parfois à de simples villages (ici). À partir de ce réseau d’une densité étonnante, il eût été possible d’envisager une France tout autre. De bâtir un pays qui n’aurait guère ressemblé à celui que nous connaissons. Rien ne nous aurait obligé à conserver ce train-là. Nous aurions pu, éventuellement, imaginer davantage de vitesse, bien plus de destinations, un confort toujours plus grand. Rien n’était fatal. Rien n’était joué. Rien n’était interdit.

Au lieu de quoi, nous avons choisi la bagnole, qui détruit l’espace et la vie des hommes, sur la terre entière désormais. Je dédie ces quelques mots à ceux qui n’ont pas réalisé que la voiture individuelle a une histoire. Qu’elle est une histoire. Qu’elle est le produit de choix, d’arbitrages, d’orientations, de désirs, de propagandes diverses. Qu’ayant eu un début, elle aura aussi une fin. La question que je me pose est celle-ci : de quel côté se situer ? Dans le parti de la résistance à ce changement qui vient de toute manière, et qui signera la mort de cette grande mythologie nationale et mondiale ? Ou plutôt dans celui du mouvement, du soutien décidé, éclairé, volontaire à la destruction du monstre ? Moi, bien entendu, j’ai choisi.

Ce renouvelable qui ne sert qu’à continuer (le syndrome chinois)

Deux nouvelles, tout aussi incroyables qu’elles sont cohérentes, comme il ne sera pas difficile de le démontrer. La première, c’est que la Chine est devenue le premier exportateur de notre planète (ici). Il faut avouer que l’on se retient à la table pour éviter de tomber à la renverse. Jugez : en 2009, le commerce mondial s’est rétracté de façon spectaculaire, au point que la Chine elle-même a vu ses exportations baisser de 17 % en valeur.

Résultat malgré tout : la Chine est devenue le plus grand pays exportateur de la planète. Devant l’Allemagne, avec pas moins de 10 % de toutes les exportations mondiales de marchandises. Ses ports sont remplis de porte-conteneurs qui partent dans toutes les directions du monde, surchargés de vêtements, de chaussures, de meubles, de jouets. Au rythme actuel, la Chine pourrait atteindre 25 % des exportations mondiales d’ici dix ans. Bien entendu, une flambée d’une telle puissance ne s’obtient qu’en pressurant comme des citrons les écosystèmes sur lesquels tout repose. Ceux de Chine, dont personne ne semble soupçonner l’état effroyable. Ceux de l’Asie du Sud-Est, où la Chine est désormais reine. De plus en plus, ceux d’Afrique, où Pékin place des pions dans les lieux les plus improbables.

Ajoutons que la Chine ne tardera pas à vendre au monde toute la gamme des produits dits à « haute valeur ajoutée » que nous sommes si heureux de lui fournir en fermant les yeux et en nous bouchant le nez. Sous très peu d’années, ce pays livrera au reste du monde des voitures individuelles, avant que ne vienne le tour des locomotives high tech et des avions. Ce n’est qu’une question de temps. Il existe actuellement quatorze groupes automobiles chinois (ici). Franchement, le saviez-vous ? Au moment où j’écris ces lignes, Giant Motor Company (GMC), qui représente les firmes chinoises Zotye, Zongchen et Shangai Maple Automobile (SMA), triomphe en Algérie (ici). Le reste viendra.

Je vous avais parlé de deux nouvelles, et voici donc la seconde : fin 2009, la Chine est devenue le troisième installateur d’éoliennes dans le monde, après l’Allemagne et les États-Unis. « En termes d’ampleur et de rythme, le développement de l’éolien en Chine est absolument sans équivalent dans le monde » déclarait il y a quelques semaines Steve Sawyer, secrétaire général du Global Wind Energy Council (ici). Dès la fin de 2011, la Chine pourrait bien être champion du monde en « capacité éolienne installée ». Si nous parlions de la France, ce serait le moment parfait de pousser un retentissant cocorico. Sarkozy tomberait dans les bras de Bayrou qui tomberait dans ceux de Ségolène Royal, et la scène s’achèverait sous la pyramide du Louvre, au son des bouteilles de champagne sablées une à une.

Mais nous sommes en Chine. Un pays dont la production de charbon a plus que doublé de 1990 à 2006, passant de un milliard de tonnes environ à 2,15 milliards de tonnes. En 16 ans, rien que 16 ans. 70 % de l’électricité chinoise provient de ce monstre, dont la combustion est l’un des très grands responsables du dérèglement climatique. Pour la seule année 2005, 117 nouvelles centrales électriques fonctionnant au charbon ont été ouvertes. La raison simple qui explique l’attitude chinoise à Copenhague est celle-ci : personne n’a intérêt à arrêter cette machine. Nul. Les bureaucrates chinois parce qu’ils sont assis sur une poudrière sociale qui pourrait les réduire à néant. Nos oligarchies du Nord pour la raison que la Chine continue à importer nos produits, ce qui maintient artificiellement le niveau de vie délirant que nous nous sommes octroyé au détriment des autres humains, des autres espèces, et de la beauté du monde.

L’exemple chinois a ceci de fascinant qu’il dit la vérité brute de ce monde. Il n’est pas, il n’a jamais été question d’accorder la priorité aux énergies renouvelables. Ni là-bas, ni ici même. La logique à l’œuvre – celle de la destruction – impose d’utiliser tout ce qui peut l’être. Demain n’existe pas. Seul compte le festoiement d’aujourd’hui. On se croirait à la table de Philippe d’Orléans, entre orgie et festin. La Chine empile ses sources d’énergie sans en sacrifier aucune, car son intention est de devenir The Big One. La France, qui n’a pas une chance à ce jeu, ajoute néanmoins, elle aussi, tous ses moyens les uns aux autres. Nous avons eu le charbon. Nous avons le pétrole et le nucléaire. Nous avons et aurons des barrages sur le moindre cours d’eau, et des milliers d’éoliennes et des millions de panneaux photovoltaïques.

Oui, nous aurons tout cela. Tout. Sauf si parvient à naître un mouvement social capable de comprendre – et de défendre – l’idée que la seule énergie réellement renouvelable, c’est l’esprit humain. Là est la source, pratiquement inépuisable. Là est le salut. Là est la seule voie que je puisse, moi, entrevoir. Il faut évidemment changer de monde, et accepter au plus vite de moins utiliser cette manne que l’on croyait jadis inépuisable, cette manne que l’on appelle aussi la planète Terre. Que faire ? Mais tout miser sur le don, l’échange, la coopération, la solidarité, l’empathie, la compassion, la gratuité. Ces mots puissants, ces mots surpuissants sont notre seule chance. Nous avons intérêt à nous en souvenir les jours sombres où la détresse s’empare de nos pauvres cervelles.

PS : Total, notre Total à nous, est en relations d’affaires avec l’entreprise pétrolière chinoise CNPC. Laquelle est responsable d’une marée noire qui vient de gravement polluer le Fleuve jaune, menaçant l’approvisionnement en eau de millions d’habitants.