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Robert Lion change d’avis (sur Greenpeace)

Le 1er décembre 2008, j’ai écrit ici un article consacré à Robert Lion, devenu quelques jours avant le président du conseil d’administration de Greenpeace-France (). Ce matin, décidé à parler du même au moment où il quitte Greenpeace, j’ai eu la curiosité de taper son nom sur Google, cette araignée géante dont nous tissons nous-mêmes la toile. Eh bien, mon papier de l’an passé était le premier à apparaître ! Je dois avouer que j’ai été surpris. Cela signifie, soit dit au passage, que des milliers et des milliers de gens curieux ont eu l’envie d’en savoir plus sur Robert Lion. Et c’est tant mieux.

Je ne vais pas reprendre ici mon billet. Si vous avez le temps et que vous ne l’avez pas fait, vous pouvez d’ailleurs le lire encore. Je n’ai rien contre la personne de Robert Lion, que je n’ai jamais vu, ni ne souhaite rencontrer. Son itinéraire est en revanche public, et nous concerne tous. Or, Lion aura été au centre des politiques de destruction de la nature en France pendant des décennies. D’abord au service de la droite triomphante de la fin des années soixante. Puis au cabinet du Premier ministre socialiste Mauroy après 1981. Enfin à la tête de la surpuissante Caisse des dépôts et consignations, où il aurait pu faire valoir ses supposées convictions écologistes.

Mais comme il n’en avait aucune, à chaque étape de sa carrière, il suivit la pente de ces hauts fonctionnaires sûrs d’eux-mêmes et de leur intelligence qui ont inventé une nouvelle France, faite d’autoroutes, de villes nouvelles, de rocades, de pesticides et de bidoche industrielle. J’ai dit et je répète que je trouve épatante la mise en mouvement des êtres. À fortiori de ceux qui viennent de loin. Seulement, avec Lion, la question est bien de savoir s’il a bougé. Ou plutôt, non, car il a changé. La vraie question est de savoir s’il est devenu écologiste. Et ma réponse est sans détour : non.

L’an passé, sans doute un peu grisé par son élection à la présidence de Greenpeace, Lion présentait sa venue comme un aboutissement. À 74 ans, il entendait bien mettre ses compétences, son carnet d’adresses, ses relations directes avec les patrons à la disposition de Greenpeace. Mais voilà qu’il part brusquement, annonçant rejoindre les listes Europe-Écologie pour les prochaines élections régionales (ici). Franchement, il va m’être difficile de ne pas ricaner.

Car en effet, de deux choses l’une. Ou bien, comme Lion le clamait avec des trémolos dans la voix l’an dernier, Greenpeace est un lieu exceptionnel pour faire avancer la cause écologiste, et en ce cas, son travail ne fait que commencer. Ou non. Examinons le second terme de l’alternative. Greenpeace n’est pas ce qu’il en avait cru. Son devoir premier ne serait-il pas alors de nous en informer ? Mais s’il n’explique rien, et se contente de tourner les talons, n’est-ce pas pour la raison que l’explication réelle passerait mal ?

J’en fais ici l’hypothèse. Robert Lion, en ce point moderne en diable, est déçu par son nouveau jouet. Où est le fun ? Où est la lumière ? Où ce cachent l’adrénaline, la tension, l’attention, y compris celle des médias ? Robert Lion ne voit rien venir du tout. Dans le même temps, les élections européennes font apparaître sur le devant de la scène des personnages qui ont bien moins apporté que lui au produit intérieur brut, de même qu’au cours moyen du béton armé. Une Éva Joly et un Yannick Jadot – ancien de Greenpeace – chez Cohn-Bendit. Un Robert Rochefort – directeur du Credoc – sur les listes de Bayrou. Et les élections régionales du printemps prochain annoncent la juge Laurence Vichnievsky comme tête de liste dans la région PACA.

Alors, alors le sang de Robert Lion ne fait qu’un (petit) tour. Pourquoi pas lui ? Pourquoi croupir sur un siège fantôme ? Pourquoi répéter après tant d’autres qu’une fois les bornes franchies, il n’y a plus de limites ? Pourquoi se morfondre, quand tant de passages télévisés se profilent à l’horizon pour ce « grand commis de l’État passé à l’écologie » ? Ben, oui, pourquoi diable ? Je vois dans le déballonnage de Robert Lion un signe minuscule, mais réel, de la confusion dans laquelle nous sommes si profondément plongés.

Prenez le cas de Yannick Jadot, ancien directeur des campagnes de Greenpeace. Son passage dans cette association lui aura servi de marchepied pour une carrière politique sans mystère. Député européen écolo depuis le printemps dernier, il a réservé un domaine internet à son nom pour les présidentielles de 2012. Sait-on jamais ? Oui, l’époque est à la confusion des genres et des valeurs. Mutatis mutandis, je m’autorise un rapprochement qui me fera passer pour plus cinglé que je ne suis vraiment. Disons que nous sommes en 1905. Disons.

Il existe alors en France des mouvements, associations, syndicats qui ne jouent pas le jeu. Qui se méfient de l’État. Qui défient les politiciens déjà bien en cours du parti socialiste de l’époque. Qui misent sur l’action. Et qui la pratiquent. Eux ne veulent pas la guerre, que l’on sent venir, et qui va broyer l’Europe, puis l’idée démocratique. Ces divers mouvements, au premier rang desquels la CGT, une CGT qui n’a rien à voir avec la nôtre, feront leur possible pour empêcher le fracas des armes. La mission était impossible, mais ils l’accomplirent jusqu’au bout. Parce qu’il le fallait bien. Eux, certains d’entre eux – anarchistes, syndicalistes révolutionnaires – refusèrent la grande boucherie et les tranchées. Gloire éternelle à Pierre Monatte, Boris Souvarine, Fernand Loriot !

Dans le même temps, les fripons de toujours, drapés dans les plis du drapeau socialiste, s’approchaient à petits pas gracieux du pouvoir d’État. Leurs noms ? Qu’importe ! Presque tous les socialistes en vue de l’époque acceptèrent d’oublier le cri majestueux À bas la guerre ! , le remplaçant en un clin d’œil par des appels à l’union sacrée contre les Germains. Et ne parlons pas de ce traître de (mauvaise) comédie, l’ancien socialiste Millerand, sorte d’Éric Besson avant l’heure. Oublions, passons, car tout passe, on le sait.

Soit, mes rapprochements sont absurdes. Il n’empêche que l’aspiration permanente qu’opère le spectacle concentré me navre. Les hommes et les structures n’y résistent. De ce point de vue, Lion n’est rien d’autre qu’un petit symptôme de plus sur une liste qui grossit d’heure en heure. Mais justement, je pense moi que la crise écologique nous commande l’esprit de résistance. Pas l’esprit de résistance aux petits fours de Jean-Louis Borloo and co, auxquels cèdent chaque midi nos chers écologistes de salon. Non. Je pense à la résistance de l’esprit contre le déferlement des machines et des objets. Je parle de la résistance contre un monstre dont nous ne faisons, pour l’heure, que deviner les contours dans la brume. Ce monstre avance, et nous le rencontrerons tôt ou tard. Ce jour-là, si je puis compter sur quelqu’un, je préférerais qu’il s’agisse d’hommes de la trempe de Monatte ou Souvarine. Ce jour-là, je ne sais que trop que les Robert Lion de ce monde, si nombreux, si pathétiques, si dérisoires, ne seront pas là.

Siphonnés et siphonneurs s’attaquent à un lac (cambodgien)

Y a-t-il plus prédateur, plus destructeur, plus violent qu’un ancien bureaucrate stalinien devenu capitaliste ? Je ne suis pas certain. Les gens qui ont servi les régimes communistes ont appris d’eux le mépris abyssal du peuple, des petits et des sans-grade. Voyez ce qui s’est passé dans l’ancienne Union soviétique, où des milliers de cadres de l’État et des « organes » – le KGB – se sont rués sur le pétrole, l’acier, le gaz, les forêts.

En Chine, il y a une sorte de coexistence entre pontes momifiés du maoïsme et grands managers de taille désormais internationale. Et parfois, les premiers, ou leurs enfants, sont les mêmes que les seconds. Vous verrez, nous verrons tous ce qui se passera à Cuba, quand le stalinisme tropical des frères Castro aura disparu, ce qui ne devrait plus tarder. La Havane, cette formidable ville au bord de la mer, est déjà aux mains, clandestinement, de certains chefs castristes qui continuent de mimer la révolution tandis qu’ils préparent l’invasion. L’invasion du dollar et de la spéculation immobilière. Il ne faudra plus longtemps avant que le Malecón, ce boulevard qui sépare La Habana Vieja de la mer ne devienne le rendez-vous des vrais grands friqués de la terre.

Reste – entre autres – le cas cambodgien. Je résume et survole : en janvier 1979, après une guerre-éclair, l’armée vietnamienne s’empare de Phnom-Penh, la capitale des Khmers rouges. Les grands voisins de Hô-Chi-Minh-Ville, qui ont tant aidé ces criminels à prendre le pouvoir en 1975, ne supportent plus un régime proche de la Chine, cette Chine qu’ils ont fini par abhorrer. Les Khmers rouges s’enfuient, et un nouveau régime, favorable aux intérêts vietnamiens, prend leur place.

Après quelques péripéties sans intérêt, le parti fantoche des Vietnamiens devient Kanakpak Pracheachon Kâmpuchéa, soit le Parti du peuple cambodgien (PPC). « Communiste » évidemment, ce mouvement se révèle n’être qu’un regroupement d’affairistes comme il est peu dans le monde. On a beau chercher dans les recoins, on ne trouve guère : le Cambodge d’aujourd’hui est littéralement vendu, pièce par pièce, à qui veut bien acheter. L’ONG Transparency International – certes, ses chiffres sont discutables – classe chaque année les pays de la planète en fonction de leur degré supposé de corruption. En 2007, le Cambodge occupait la 162 ème place sur 179.

Si j’évoque le sort de ce pays martyre, c’est parce qu’un nouveau projet de forban menace le seul lac de la capitale, Bœung Kak. Des milliers de pauvres sont installés sur ses rives, dans des cahuttes en bois surmontées de tôle ondulée, avec hamacs. Ils pêchent, cultivent du liseron d’eau, farfouillent, bricolent, survivent. Les puissants du palais, de leur côté, se remplissent les poches aussi vite qu’ils peuvent car, évidemment, combien de temps peut durer un tel pillage ? Tout y passe en effet : le bois tropical, les pierres précieuses, les femmes, les gosses. Tout.

L’été 2008, les riverains du lac Bœung Kak apprennent sa disparition programmée. Vous avez bien lu, comme moi : disparition. Un sénateur du parti au pouvoir, Lao Meng Khin, a été opportunément nommé directeur d’une société coréenne, à moins qu’elle ne soit japonaise, qui s’appelle en tout cas Sukhaku. Et son ami le gouverneur de Phnom Penh, lui aussi hiérarque du PPC, a aussitôt décidé de lui vendre le lac, tout bonnement, pour la somme de 79 millions de dollars. Je ne vous ferai pas l’injure de vous demander où ira cet argent.

Quant au lac, on le siphonnera en totalité, de manière que poussent en lieu et place des centres commerciaux et des résidences de luxe en priorité destinés aux touristes étrangers, cette lie de toute terre humaine. Si vous souhaitez en savoir davantage, je vous laisse deux liens en français. Le premier est un communiqué d’Amnesty, que je trouve pour ma part lamentable, qu’on me pardonne (ici). Tel que je le lis, il donne son accord à la destruction, à la condition d’y mettre les formes. Le second est un article fort bien fait d’une Française installée en Asie, Catherine Monin (ici). Bien des choses y sont dites, y compris entre les lignes.

Encore des mauvaises nouvelles ? Je le crains. J’en suis même à peu près certain. Et je comprends de mieux en mieux ceux qui se bouchent les oreilles et se pincent le nez. Mais je ne sais pas faire autre chose de mes dix doigts. Notez qu’il est encore temps, peut-être, de me lancer dans le maraîchage. Ne riez pas, j’y songe.

Cet autre 14 juillet 2009 (merci à Raton Laveur)

Sans l’un des lecteurs réguliers de ce blog – Raton Laveur-, je n’aurais jamais découvert une dépêche de l’AFP datée du 14 juillet passé. Souvenez-vous – cela ne coûte rien – qu’en 1789, une poignée de grands délirants, dont certains étaient sûrement ivres de mauvais vin, s’attaquèrent à une prison parisienne. La suite est assez connue, qui donna naissance au mythe de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Bien entendu, ce n’était pas sérieux. Enfin, voyons : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

Il n’empêche. La blague étant savoureuse, elle fit rire des générations entières, dont certaines, l’arme au poing, la prirent pourtant au pied de la lettre. Venons-en aux faits d’aujourd’hui. Il existe sur le net un site dédié au landgrabbing, que je vous invite à visiter au plus vite (ici). Il vient d’être créé par une ONG parmi les plus intelligentes au monde, Grain (ici, en français), et vous serez probablement parmi les premiers à y jeter un œil en France.

Le landgrabbing est un crime moderne contre l’humanité souffrante. Il s’agit de l’accaparement des terres dans les pays du Sud par des sociétés transnationales du Nord, des pays émergents – la Chine -, des pétromonarchies sans terre comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite. Ces très braves gens achètent des terres arables par millions d’hectares. Pour spéculer. Pour assurer leur consommation – de viande, surtout – à long terme. Par détermination stratégique, chez ceux qui ont compris que l’avenir appartient aux terres agricoles.

Bref. Un crime épouvantable de plus, qui se marie avec celui des biocarburants. Admirablement, je dois le dire. Je vous laisse lire la dépêche AFP avec laquelle j’ai commencé ce billet. Elle est datée,  je radote affreusement, du 14 juillet, qui laissa des souvenirs et d’infinis regrets. Lisez.

DELTA DE LA RIVIERE TANA (Kenya) « Nous pouvons être expulsés à n’importe quel moment. Ils vont devoir assécher la zone et tout ce qu’il nous restera sera la pauvreté ». Bernard Onyongo, pêcheur de 65 ans, voit son mode de vie menacé par la ruée sur les terres arables africaines. Confrontés à un projet agricole qatari et trois autres de bio-carburants sur des dizaines de milliers d’hectares, Bernard et 20 000 villageois du delta de la rivière Tana, au nord-est du Kenya, ont fait ces derniers mois l’amère découverte d’un phénomène mondial, le “land grabbing” ou accaparement de terres.

Une ressource vitale et abondante, l’eau, a modelé dans cette région du nord-est du Kenya un paradis terrestre, exemple rare d’harmonie entre l’activité humaine – pêche, agriculture, élevage – et une faune sauvage foisonnante d’hippopotames, crocodiles et autres oiseaux. Ce fragile équilibre est menacé de mort par plusieurs projets du gouvernement kényan et de compagnies étrangères qui veulent y cultiver de la canne à sucre et du jatropha pour produire des bio-carburants. Le plus avancé est mis en oeuvre par la principale compagnie sucrière kényane, la Mumias Sugar Compagny (MSC), en collaboration avec l’agence gouvernementale de gestion du site.

De même, un protocole d’accord passé fin 2008 entre le Kenya et le Qatar, confirmé à l’AFP par une source à la présidence kényane, prévoit l’allocation au Qatar d’environ 40 000 hectares pour des fins agricoles en échange de la construction d’un port moderne sur l’île voisine de Lamu. Si les communautés locales affirment ne pas être opposées par principe à ces projets susceptibles de générer des revenus, elles rejettent catégoriquement celui de la MSC, qui entraînerait selon elles le déplacement de 22 000 villageois et l’assèchement des terres humides. En dépit du soutien d’ONG kényanes, elles ont perdu leur première bataille : la Haute cour de Malindi (est) a rejeté leur plainte courant juin, permettant de fait la reprise du projet gelé depuis fin 2008.

Les habitants du delta ne sont pas les seuls concernés par ces projets: la rivière Tana et un réseau complexe de petits lacs attirent des dizaines de milliers de têtes de bétail du grand nord-est Kényan à la saison sèche. « Depuis de nombreuses années, le delta est utilisé par les pastoralistes pour les pâturages, surtout en saison sèche. Si vous enlevez le delta (…), leur mode de vie disparaîtra », résume Hadley Becha, président d’une ONG environnementaliste, la East African Wildlife Society. « Le bétail n’aura d’autre endroit (de pâturage) qu’une fine bande entre la rivière et le projet. (…) Les crocodiles vont se retrouver concentrés dans la rivière, une situation dangereuse pour les troupeaux et les humains », s’alarme Maulidi Kumbi Diwayu, responsable associatif local.

Au coeur de ce litige figure la question, centrale au Kenya, de la propriété foncière: l’ultra-majorité des populations locales Orma ou Pokomo n’a pas de titre de propriété et l’Agence (gouvernementale) pour le développement des rivières Tana et Athi affirme être le vrai propriétaire foncier. Rares sont ceux – à l’image du chef de village de Didewaride, le septuagénaire Worede Dela Godana Jara – à pouvoir exhiber un titre de propriété délivré en 1923 à son aïeul par l’administration coloniale britannique… Reste un mince espoir pour les communautés locales: leur site pourrait être prochainement classé au sein de la Convention internationale « Ramsar » sur les zones humides qui, sans exclure les projets agricoles, prévoit une gestion durable des ressources naturelles.

(©AFP / 14 juillet 2009 09h34)

4 je kontre et les biocarburants (des paysans haïtiens nous appellent)

Que vous dire d’un tel pays ? Hispaniola – nom hideux donné par le colonisateur – est une île caraïbe séparée en deux. À l’est, la République dominicaine, où les petits-bourgeois de chez nous viennent se bronzer le cul pour trois euros. C’est la partie « blanche » et métisse de l’île, où sévit un racisme inconcevable contre les Haïtiens qui passent l’improbable frontière coupant Hispaniola en deux. Car Haïti est l’autre bord, côté ouest, de loin le plus pauvre, où des Noirs désespérés tentent de survivre sur une terre dévastée. Une absence de terre et d’arbres, dévastée par une crise écologique dont nul ne voit l’issue.

Attention les yeux ! Ce qui suit est ordinaire : trois Haïtiens ont été retrouvés brûlés et décapités au fond d’un four à charbon de bois, côté dominicain. Pas en 1824, non. Il y a moins d’une semaine. Il est bien rare qu’on retrouve jamais le nom des victimes de ces massacres. Mais comme il y a un rescapé, très gravement blessé, je peux au moins vous donner son identité : Mesilis Desil. Pourquoi avoir tué les autres ? On suppose qu’ils venaient de couper un peu de bois pour en faire un charbon. Voilà bien des informations du monde réel que l’on chercherait en vain dans la presse de nos vertueux pays du Nord, n’est-ce pas ?

Si j’évoque ce fait presque banal, c’est pour la raison que je pense à Haïti. Mais oui, on a le droit. Le 16 octobre dernier, jour mondial de l’Alimentation, des organisations paysannes haïtiennes sont venues déposer à Port-au-Prince, la capitale, « 31 198 signatures, contre le projet d’implantation de la plante jatropha sur les plantations paysannes nationales (ici) ». Pour l’occasion, un collectif a été créé, qui s’appelle 4 je kontre. Ce mot kreyòl, du créole haïtien, signifie la puissance de deux paires d’yeux – 4 – qui convergent. Et en effet, même si les paysans sont tenus pour moins que fétus de paille, ils gardent des yeux pour voir et comprendre. Que disent-ils donc ? Qu’ils ne veulent pas qu’on plante du jatropha destiné aux biocarburants chez eux. Nulle part.

Je rappelle que des merdeux du Nord vantent le Jatropha comme une plante miraculeuse, se contentant de sols arides, mais permettant de superbes cultures destinées à la fabrication de carburants automobiles. Ils tiennent là un argument de propagande, de même nature que ces biocarburants de deuxième génération, qui ne verront peut-être jamais le jour. Ceux de Haïti savent à quoi s’en tenir. Voici leurs propres mots, en kreyòl : « Ti moso tè peyi d Ayiti, zansèt nou yo te kite pou nou an, dwe pwodui manje natif natal pou nouri popilasyon an ! ». Ce qui veut dire que les terres léguées par les ancêtres doivent servir à l’agriculture vivrière, pour nourrir la population locale. Et ils ajoutent: « Pwodiksyon agwokabiran Non ! Aba pwodiksyon gaz pou tank machin lòt bò dlo ! ». Ce qui signifie qu’ils sont contre la production de biocarburants (agwokabiran), ces biocarburants destinés aux bagnoles des pays du Nord, les nôtres.

Le Jatropha, que ces gueux appellent gwo metsiyen, entraîne fatalement, selon eux, destruction du milieu naturel, hausse du prix de la terre, et donc augmentation du prix des aliments, sans compter l’expulsion des paysans les plus vulnérables. On cultive déjà du jatropha dans le nord, le nord-est et le nord-ouest d’Haïti, sur des terres considérées là-bas comme « riches ». Susceptibles en tout cas de nourrir des paysans pauvres qui claquent du bec. L’université néerlandaise de Twente (ici) a montré qu’un litre d’éthanol (biocarburant) tiré de la betterave consomme 1 388 litres d’eau. Pour produire la même quantité de biocarburant, le jatropha en épuise 19 924 litres. Quatorze fois plus ! Si l’on ajoute à ce bilan lamentable que les rendements de jatropha quadruplent grâce à l’irrigation – ces crapules vont-elles se gêner ? -, que reste-t-il de la fable criminelle selon laquelle cette plante se contente de sols pauvres et en tout cas arides ? Rien. Rien. Foutus salauds.

Je ne suis pas en train de me jouer un mauvais film Nord-Sud, non pas. Il existe en Floride, au pays de la coke, des yachts, et des fêtes galantes, une société (ici) qui s’appelle Haitian American Agro Industries, Inc. Si vous allez sur leur site, vous verrez comme avancent leurs beaux projets. Il y a, il y aura de plus en plus de jatropha en Haïti, tandis que toujours plus d’esclaves de ce pays mourront sous les coups des maîtres dominicains, de l’autre côte de la frontière. Ou bien sous l’implacable soleil qui fait si bien pousser les biocarburants. Je hais ce monde.

PS : Ça fait chier, oui j’écris bien chier, ça fait chier d’écrire des textes qui ne servent à rien, ou si peu. En octobre 2007, il y a donc deux ans, je publiai chez Fayard un pamphlet contre les biocarburants (La Faim, la bagnole, le blé et nous). Je me cite, pardonnez : « Au fait, le saviez-vous ? La Jatropha est une plante exceptionnelle pour fabriquer des biocarburants, et je gage qu’on ne tardera pas à en reparler. Dans le genre, une mention spéciale pour Jatropha phyllacantha, plante du Brésil. On l’appelle aussi favela, comme les gentillets bidonvilles de là-bas. Drôle, non ? ».

Il y a deux ans, si vous saviez les quolibets que j’ai reçus ! Et les regards apitoyés de ceux, confrères journalistes en tête, qui ne se privaient pas de considérer mon texte comme un brûlot, indigne du noble mot d’information. Où êtes-vous aujourd’hui, tristes salopards ? 

 

J’ai du bol (Michel Pascal m’envoie ses textes)

Quel veinard je suis ! Alors que le texte n’est pas encore sorti dans le numéro de novembre-décembre de la revue Pour la science, je peux déjà le lire en exclusivité planétaire. Il s’agit d’un article appelé Dans les îles, éradiquer pour protéger ? Il faut dire que je connais l’un de ses auteurs, Michel Pascal, l’un de nos grands biologistes, chercheur en écologie à l’Inra de Rennes. C’est un homme fort plaisant, je vous l’affirme, bien que son surnom de Ratator puisse étonner, avant de déranger un peu.

Au cours de missions menées sur l’île de Beniguet, dans l’archipel de Molène – cet endroit est d’une beauté qui défie par avance toute description -, il y avait un type qui fournissait l’équipe présente en bars, poissons d’une saveur grandiose. Et ce gars avait gagné dans l’opération le surnom de Barator. Du coup, les salariés de l’Office national de la chasse (ONC) présents sur Beniguet jugèrent bon d’appeler Pascal Ratator, sobriquet qui lui est resté. Mais pourquoi diable Ratator ? Parce que Pascal, entre autres savoirs très particuliers, débarrasse les îles des rats que les hommes y ont laissés au fil de leurs innombrables aventures.

Ce n’est pas un travail joyeux. Et tel est pourtant le sujet de l’article à paraître dans Pour la science. Mais d’abord, faisons le savant. Il y aurait 180 000 îles sur la planète, desquelles on exclut l’Australie, si vaste qu’elle est un continent. La plupart sont petites, voire minuscules, mais si l’on additionne la totalité de leur littoral, on obtient l’extravagante longueur de 1,1 million de km, soit deux fois celle des continents. Les îles n’occupent que 6,6 % des terres émergées, mais les deux tiers de la zone de contact fabuleuse entre terre et mer. Voilà qui change la perspective, non ?

Si. Je réponds de moi-même si. Au cours des cinq siècles passés, nous avons introduit sans y penser, et entre autres, Rattus rattus et Rattus norvegicus dans 82 % des archipels de la planète. Le premier, c’est le rat noir, qu’on trouve par exemple dans les arbres de Port-Cros. On ne présente plus le second, qui n’est autre que le surmulot, autrement dit le rat d’égout. Je n’évoque les rats que pour me faire comprendre sur l’instant. Bien entendu, nous avons aussi emporté dans nos bagages des animaux comme le chat – les îles Crozet en sont pleines -, le chien, la petite mangouste indienne.

Les déséquilibres qui ont suivi sont-ils réversibles ? Parfois, mais rarement, oui. Sur des îles de taille modeste, on peut éradiquer – c’est le mot, désolé pour nous tous -une population animale importée par les activités humaines. Une telle préoccupation est très récente : en France, la première opération attestée date de 1951, à l’île Rouzic. Rouzic fait partie de l’archipel des Sep-Îles, au large de Perros-Guirec. Au mitan du siècle passé, le rat surmulot, qui surabondait, menaçait de mort les colonies d’oiseaux marins. Sans rien dire à personne, des scientifiques glissèrent à des scouts – aux innocents les mains pleines – des appâts empoisonnés à la strychnine. Et ainsi disparut le surmulot de Rouzic.

Qui va faire un tour là-bas au printemps – j’y suis allée trois fois, ce me semble – est stupéfait de voir l’île comme enneigée de flocons blancs. De près, c’est encore plus renversant, car 19 000 couples de fous de Bassan y nichent, bon an mal an. Sans les scouts, sans la strychnine, le spectacle serait sans aucun doute différent. Où veux-je en venir ? J’aimerais bien le savoir. Oh oui, j’aimerais ! Ce que je peux confesser sans trop de peine, c’est que je souhaiterais voir la roue tourner sur son axe, en marche arrière ! Oui, je le confesse : en arrière. Et que les destructions opérées par notre espèce insouciante et imbécile soient tour après tour effacées.

Mais ce n’est que fantasme, je le sais. En attendant, il faut vivre avec ce qu’on nous offre. En donnant quand c’est possible un coup de pouce au destin ? C’est la question de ce jour, amis de Planète sans visa. Quelle que soit la réponse, on ne gagne rien. Rien d’autre qu’un moment passé ensemble, à réfléchir aux blessures que nous laissons derrière nous. Ce qui n’est, après tout, pas si mal.

PS :  Je me dois de signaler cet excellent livre paru aux éditions Belin, Invasions biologiques et extinctions (11 000 ans d’histoire des vertébrés en France). Ses auteurs ? Outre Michel Pascal, Olivier Lorvelec et Jean-Denis Vigne. C’est une somme, et elle passionnante. Je regrette juste, comme si souvent, le prix de 34 euros, qui en fera fuir plus d’un.