Le 1er décembre 2008, j’ai écrit ici un article consacré à Robert Lion, devenu quelques jours avant le président du conseil d’administration de Greenpeace-France (là). Ce matin, décidé à parler du même au moment où il quitte Greenpeace, j’ai eu la curiosité de taper son nom sur Google, cette araignée géante dont nous tissons nous-mêmes la toile. Eh bien, mon papier de l’an passé était le premier à apparaître ! Je dois avouer que j’ai été surpris. Cela signifie, soit dit au passage, que des milliers et des milliers de gens curieux ont eu l’envie d’en savoir plus sur Robert Lion. Et c’est tant mieux.
Je ne vais pas reprendre ici mon billet. Si vous avez le temps et que vous ne l’avez pas fait, vous pouvez d’ailleurs le lire encore. Je n’ai rien contre la personne de Robert Lion, que je n’ai jamais vu, ni ne souhaite rencontrer. Son itinéraire est en revanche public, et nous concerne tous. Or, Lion aura été au centre des politiques de destruction de la nature en France pendant des décennies. D’abord au service de la droite triomphante de la fin des années soixante. Puis au cabinet du Premier ministre socialiste Mauroy après 1981. Enfin à la tête de la surpuissante Caisse des dépôts et consignations, où il aurait pu faire valoir ses supposées convictions écologistes.
Mais comme il n’en avait aucune, à chaque étape de sa carrière, il suivit la pente de ces hauts fonctionnaires sûrs d’eux-mêmes et de leur intelligence qui ont inventé une nouvelle France, faite d’autoroutes, de villes nouvelles, de rocades, de pesticides et de bidoche industrielle. J’ai dit et je répète que je trouve épatante la mise en mouvement des êtres. À fortiori de ceux qui viennent de loin. Seulement, avec Lion, la question est bien de savoir s’il a bougé. Ou plutôt, non, car il a changé. La vraie question est de savoir s’il est devenu écologiste. Et ma réponse est sans détour : non.
L’an passé, sans doute un peu grisé par son élection à la présidence de Greenpeace, Lion présentait sa venue comme un aboutissement. À 74 ans, il entendait bien mettre ses compétences, son carnet d’adresses, ses relations directes avec les patrons à la disposition de Greenpeace. Mais voilà qu’il part brusquement, annonçant rejoindre les listes Europe-Écologie pour les prochaines élections régionales (ici). Franchement, il va m’être difficile de ne pas ricaner.
Car en effet, de deux choses l’une. Ou bien, comme Lion le clamait avec des trémolos dans la voix l’an dernier, Greenpeace est un lieu exceptionnel pour faire avancer la cause écologiste, et en ce cas, son travail ne fait que commencer. Ou non. Examinons le second terme de l’alternative. Greenpeace n’est pas ce qu’il en avait cru. Son devoir premier ne serait-il pas alors de nous en informer ? Mais s’il n’explique rien, et se contente de tourner les talons, n’est-ce pas pour la raison que l’explication réelle passerait mal ?
J’en fais ici l’hypothèse. Robert Lion, en ce point moderne en diable, est déçu par son nouveau jouet. Où est le fun ? Où est la lumière ? Où ce cachent l’adrénaline, la tension, l’attention, y compris celle des médias ? Robert Lion ne voit rien venir du tout. Dans le même temps, les élections européennes font apparaître sur le devant de la scène des personnages qui ont bien moins apporté que lui au produit intérieur brut, de même qu’au cours moyen du béton armé. Une Éva Joly et un Yannick Jadot – ancien de Greenpeace – chez Cohn-Bendit. Un Robert Rochefort – directeur du Credoc – sur les listes de Bayrou. Et les élections régionales du printemps prochain annoncent la juge Laurence Vichnievsky comme tête de liste dans la région PACA.
Alors, alors le sang de Robert Lion ne fait qu’un (petit) tour. Pourquoi pas lui ? Pourquoi croupir sur un siège fantôme ? Pourquoi répéter après tant d’autres qu’une fois les bornes franchies, il n’y a plus de limites ? Pourquoi se morfondre, quand tant de passages télévisés se profilent à l’horizon pour ce « grand commis de l’État passé à l’écologie » ? Ben, oui, pourquoi diable ? Je vois dans le déballonnage de Robert Lion un signe minuscule, mais réel, de la confusion dans laquelle nous sommes si profondément plongés.
Prenez le cas de Yannick Jadot, ancien directeur des campagnes de Greenpeace. Son passage dans cette association lui aura servi de marchepied pour une carrière politique sans mystère. Député européen écolo depuis le printemps dernier, il a réservé un domaine internet à son nom pour les présidentielles de 2012. Sait-on jamais ? Oui, l’époque est à la confusion des genres et des valeurs. Mutatis mutandis, je m’autorise un rapprochement qui me fera passer pour plus cinglé que je ne suis vraiment. Disons que nous sommes en 1905. Disons.
Il existe alors en France des mouvements, associations, syndicats qui ne jouent pas le jeu. Qui se méfient de l’État. Qui défient les politiciens déjà bien en cours du parti socialiste de l’époque. Qui misent sur l’action. Et qui la pratiquent. Eux ne veulent pas la guerre, que l’on sent venir, et qui va broyer l’Europe, puis l’idée démocratique. Ces divers mouvements, au premier rang desquels la CGT, une CGT qui n’a rien à voir avec la nôtre, feront leur possible pour empêcher le fracas des armes. La mission était impossible, mais ils l’accomplirent jusqu’au bout. Parce qu’il le fallait bien. Eux, certains d’entre eux – anarchistes, syndicalistes révolutionnaires – refusèrent la grande boucherie et les tranchées. Gloire éternelle à Pierre Monatte, Boris Souvarine, Fernand Loriot !
Dans le même temps, les fripons de toujours, drapés dans les plis du drapeau socialiste, s’approchaient à petits pas gracieux du pouvoir d’État. Leurs noms ? Qu’importe ! Presque tous les socialistes en vue de l’époque acceptèrent d’oublier le cri majestueux À bas la guerre ! , le remplaçant en un clin d’œil par des appels à l’union sacrée contre les Germains. Et ne parlons pas de ce traître de (mauvaise) comédie, l’ancien socialiste Millerand, sorte d’Éric Besson avant l’heure. Oublions, passons, car tout passe, on le sait.
Soit, mes rapprochements sont absurdes. Il n’empêche que l’aspiration permanente qu’opère le spectacle concentré me navre. Les hommes et les structures n’y résistent. De ce point de vue, Lion n’est rien d’autre qu’un petit symptôme de plus sur une liste qui grossit d’heure en heure. Mais justement, je pense moi que la crise écologique nous commande l’esprit de résistance. Pas l’esprit de résistance aux petits fours de Jean-Louis Borloo and co, auxquels cèdent chaque midi nos chers écologistes de salon. Non. Je pense à la résistance de l’esprit contre le déferlement des machines et des objets. Je parle de la résistance contre un monstre dont nous ne faisons, pour l’heure, que deviner les contours dans la brume. Ce monstre avance, et nous le rencontrerons tôt ou tard. Ce jour-là, si je puis compter sur quelqu’un, je préférerais qu’il s’agisse d’hommes de la trempe de Monatte ou Souvarine. Ce jour-là, je ne sais que trop que les Robert Lion de ce monde, si nombreux, si pathétiques, si dérisoires, ne seront pas là.