Archives de catégorie : Santé

Chimie, pesticides, air, pollutions en tous genres

Le sage aurait-il mal au doigt ?

Vous ne vous en souvenez pas, et c’est très bien ainsi. Vous ne vous en souvenez pas, mais moi, si. J’ai consacré ici un article, début octobre, au professeur Belpomme (https://fabrice-nicolino.com). J’y prenais sa défense, au moment où il était attaqué, et je rapprochais son cas de celui du professeur Tubiana, qui continue à jouir de l’impunité sociale la plus complète.

Or, hier au soir, discussion au téléphone avec Éliane Patriarca, journaliste à Libération. Elle m’apprend qu’elle a écrit un article vif sur Belpomme, destiné au site internet de Libération (http://www.liberation.fr). Il a été mis en ligne le 8 novembre. Éliane m’apprend de même la manière concrète dont le professeur a présenté, devant les députés, son rapport d’enquête sur la pollution par le chlordécone aux Antilles françaises. Je n’en dis pas plus pour l’instant, mais je constate que Belpomme n’a pas jugé bon de seulement contacter le professeur Multigner, auteur d’études scientifiques sur les liens possibles entre santé publique et pesticides. Je ne suis pas exactement un naïf, en ce domaine du moins, et je sais à quel point ces questions sont biaisées par l’action de quantité d’intérêts, notamment industriels. Mon ami François Veillerette, du MDRGF, rappelle ainsi que Multigner a accepté de conduire des études en partie financées par l’UIPP, c’est-à-dire l’industrie des pesticides (http://www.mdrgf.org). Ce n’est pas rien, c’est tout sauf neutre.

Il n’empêche. Je ne suis pas en train de tourner casaque. Belpomme est bien la cible de tristes salopards, cachés derrière leurs sigles et paravents. Parce qu’il défend des idées écologistes. Et à partir, ce qui change tout, d’un poste médical reconnu. Mais cela ne suffit plus à expliquer les à-peu-près, les vraies faiblesses, les notables contradictions du personnage public qu’est devenu Dominique Belpomme. Ainsi, et je ne suis pas exagérément fier de moi, je n’ai rien dit en septembre, quand son rapport antillais a été rendu public, sur une bizarrerie. Je sais, je suis bien placé pour savoir que la pollution par le chlrodécone a touché plus gravement la Guadeloupe que la Martinique. Or Belpomme n’a fait qu’un très court séjour dans cette dernière, à l’invitation d’une association, sans seulement aller à Basse-Terre, où se concentre le drame.

Car, et c’est la seule explication de ma discrétion, drame il y a. Et scandale majeur, qui devrait ruiner d’un coup ce qui reste de carrière à messieurs Henri Nallet et Jean-Pierre Soisson, ci-devants ministres de l’Agriculture. Ces deux-là ont couvert de leurs signatures dérogatoires l’usage criminel du chlordécone entre 1990, date de son interdiction, et 1993, date de la fin de son utilisation tolérée. Je pensais en septembre, mais j’avais tort, que le cri poussé par Belpomme était plus important que ce qui me semblait alors un détail. Qu’il ne soit pas allé en Guadeloupe me paraissait dérisoire au regard de l’importance générale de l’affaire.

Je dois ajouter qu’en septembre toujours, j’ai reçu un appel téléphonique fort long d’une journaliste en poste en Martinique, Française de métropole comme on dit. Comme je ne sais la joindre, je m’interdis évidemment de donner son nom. Ce qui est certain, au vu des longs articles qu’elle a consacrés au passage de Belpomme, c’est qu’elle sait parfaitement de quoi elle parle. Et ce qu’elle m’avait confié, que j’ai fini par laisser de côté, bien à tort une nouvelle fois, ne plaide pas en faveur de la réputation de Belpomme. Considérez cela comme un euphémisme.

Eh bien ? Eh bien, je suis certain que notre combat commun peut et doit se mener en plein air, au bon air, sous le soleil si c’est possible. Rien ni personne ne me fera dire qu’il fait jour quand la nuit est déjà tombée. Et inversement. Je ne suis pas en train d’écrire que Belpomme est un bon à rien, encore moins un malfaisant. Je reproduirais alors la même erreur, symétrique, qu’en septembre.

Non, je clame seulement que nous cherchons des voies dans l’honnêteté. Et que nous nous trompons. Et que nous nous tromperons régulièrement. Belpomme mérite notre confiance tant qu’il mérite notre confiance, mais sûrement pas au-delà. Et s’il devait apparaître, demain, qu’il dessert plus qu’il n’aide notre cause, je n’hésiterai pas une seconde à l’écrire ici ou ailleurs. La bagarre générale, à laquelle j’ai tant participé, a le plus souvent opposé eux et nous. Je sais et je n’oublierai jamais qu’eux existent bel et bien, pour notre grand malheur. Mais je veux désormais rappeler, chaque fois qu’il sera nécessaire, qu’il y a aussi, ô combien, nous et nous. Je m’expliquerai davantage là-dessus, pardonnez mon absence apparente de clarté.

PS : Avec un peu de (mal)chance, compte tenu du fait que ma grippe semble s’être échappée par la fenêtre, je vous infligerai peut-être un second article plus tard aujourd’hui. Car mon intention, en ce début de matinée, n’était pas de vous parler de Belpomme. Mais de la banlieue. Et d’un département que je connais de l’intérieur, et depuis des lustres : la Seine Saint-Denis. Si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain.

 

Voynet est-elle écologiste ?

Excusez-moi pour ce titre, car je me sens soudainement incapable de répondre à la question posée. Plus exactement, je me rends compte qu’il me faudrait davantage de temps et d’arguments pour vous en offrir une qui soit satisfaisante.

Mais vous allez comprendre. Je découvre ce samedi matin un entretien ahurissant que Dominique Voynet, figure publique des Verts, a accordé au journal d’entreprise de McDonald’s. Voici un extrait : « Enfin, la complétude de la démarche environnementale de McDonald’s, tant sur les chantiers menés que sur les acteurs impliqués (siège, franchisés, salariés et fournisseurs), rend possible et souhaitable le dialogue avec les citoyens. Elle donne aussi aux équipes une sérénité, une crédibilité et une cohérence de posture lorsqu’elles parleront d’environnement aux clients. Les difficultés que ceux-ci rencontrent dans leur vie quotidienne pour « mieux faire » sont déjà éprouvées par McDonald’s. Beaucoup d’actions donneront l’exemple et permettront à chacun d’intérioriser les bonnes pratiques qu’il pourrait adopter. Pour toutes ces raisons, je pense que McDonald’s est désormais légitime pour parler d’environnement à ses clients ».

Premier constat, secondaire : Madame Voynet a un usage audacieux du français. Deuxième constat, McDo est « légitime pour parler d’environnement à ses clients ». C’est si burlesque que la première réaction d’un esprit ordinaire est fatalement d’hurler de rire.

Et c’est ce que j’ai fait. Je vous jure que je l’ai fait, même si vous n’étiez pas là pour le voir. Et puis, m’étant calmé, et considérant que madame Voynet parlait sérieusement, au premier degré, j’ai remis mon costume de penseur amateur. Pourquoi, oui pourquoi ?

La réponse n’est pas simple, mais il faut bien commencer par un bout. MacDo n’est pas seulement le symbole de la malbouffe, il est la malbouffe. Il incarne mieux que quiconque le cauchemar agroindustriel qui tue les agricultures et les paysans. Voici le modèle : un gros industriel impose ses prix à une chaîne descendante de producteurs, lesquels utilisent tous les ingrédients connus, qui s’appellent tracteurs John Deere, engrais, pesticides.

Bien entendu, il faut tout envisager, jusqu’à l’amont de l’affaire. Les Big Mac que des millions d’humains ingurgitent chaque jour, à Pékin, Moscou, Delhi, Lagos, Mexico, etc., ne viennent pas, aux dernières nouvelles, de la lune. Derrière la viande, des millions de bovins qui dévastent d’immenses territoires, comme au Brésil par exemple. Le modèle alimentaire véhiculé par MacDo n’est pas seulement suicidaire, il tue. Des espaces, des espèces, une partie de l’avenir.

Faut-il, auprès de vous en tout cas, insister sur les effets sanitaires de l’industrialisation de la bouffe ? Je crois, et je suis même sûr, que vous avez déjà lu des arcticles sur l’épidémie mondiale d’obésité. Laquelle condamne des sociétés entières aux maladies cardiovasculaires et au diabète. Mais bien entendu, MacDo est « légitime pour parler d’environnement à ses clients ».

Avant de vous livrer un commentaire plus personnel encore, sachez que le journal de MacDo offre deux entretiens pour le prix d’un. Outre madame Voynet, la noble entreprise a recueilli le point de vue de Pierre Radanne, ancien patron de l’Ademe par la grâce de Voynet; quand elle était ministre de l’Environnement, après 1997.

Radanne ! Que vient faire ce bon connaisseur des questions énergétiques dans cette galère ? C’est à lui qu’il faut le demander, pas à moi. Mais assurément, il a accepté de servir de caution et d’argument publicitaire à la transnationale d’origine américaine. Dont acte, comme on dit.

Et revenons à Voynet. Un premier scoop dérisoire : elle déteste Bové, héraut du démontage du MacDo de Millau en 1999. Elle le déteste vraiment, je le sais. Comme je sais, ô combien, à quel point Bové l’exècre. Bien entendu, dans un monde moins cinglé que le nôtre, cela resterait anecdotique. Mais qui sait ? Les gens dont l’esprit s’envole dès que crépitent les appareils photographiques, ces gens-là vivent dans un monde imaginaire, rempli de minuscules histoires et de dérisoires disputes. Qui sait ? Le conflit méconnu Voynet-Bové a peut-être joué son rôle dans le soutien affirmé de la première à l’empire de la bouffe dégoulinante.

Bien entendu, ce n’est pas suffisant pour comprendre. Mon hypothèse générale est simple : je crois que madame Voynet est devenue, au fil des ans, une politicienne tout ce qu’il y a de banal. Le long compagnonnage avec les socialistes l’a mené à l’ordinaire du compromis, lequel porte en politique un autre nom : l’abandon.

Je ne sais pas si madame Voynet a été un jour une écologiste, mais il est certain qu’elle ne l’est plus. Voyez, je viens de répondre, spontanément, à la question de départ. Non, elle n’est pas écologiste, elle est sénateur (de Seine Saint-Denis). Et s’apprête à tenter sa chance, au printemps 2008, aux municipales de Montreuil. Je ne veux pas vous user les nerfs, mais j’ai quelques lumières sur le sujet. Et je puis vous dire – mais j’y reviendrai sans doute – que son parachutage à Montreuil a fait l’objet, voici au moins six ans, d’un deal avec Jean-Pierre Brard, l’ancien faucon stalinien de la ville, et toujours maire. Un deal, oui, supervisé de près par le parti socialiste, qui entend conquérir l’un des ultimes bastions communistes, le conseil général de la Seine Saint-Denis.

Compliqué ? Surtout pathétique. La planète perd un à un ses équilibres essentiels, et celle qui se présente et se voudrait le grand personnage de l’écologie en France, prépare son fauteuil de maire. Oh, quel spectacle !

Le lent débit de l’eau (une noyade)

Extraordinaire Grenelle de l’Environnement. Je ne pensais pas, en vérité, vous infliger encore un texte sur le sujet, mais hier samedi, au téléphone, tout soudain, X. J’écris X, car il ne voudrait probablement pas que je le cite. Je ne lui avais pas parlé depuis des années, à la suite de sérieuses anicroches qui n’ont rien à voir ici. X est l’un des acteurs principaux de la protection de la nature en France, l’un des plus importants responsables associatifs de notre pays.

Et il venait aux nouvelles, ayant lu quelques envolées de mon blog, souhaitant savoir, apparemment, ce que j’avais en tête concernant l’état du mouvement. Mais nous avons aussi parlé d’autres choses, et à un moment, X m’a expliqué pourquoi, selon lui, la question de l’eau était restée à la porte du Grenelle. Là, j’ai eu un début d’illumination. Car en effet, où est donc passée l’eau au cours de ces semaines héroïques qui ont vu triompher la télé et SAS Sarkozy ?

Nul groupe de travail, nulle avancée, pas la moindre décision significative. X m’a donc donné sa version, que je crois volontiers. Dans les coulisses, où tout le Grenelle s’est en fait réglé, bien loin de nous, la FNSEA a dealé, car c’est là l’une de ses activités principales. En échange de fausses concessions sur les OGM, nécessaires au tintamarre médiatique, le syndicat paysan a exigé que l’explosive question de l’eau ne soit pas posée. Je dois dire que cela se tient.

Car l’eau a de la mémoire, elle. Elle conserve la trace de tous les outrages, elle est un témoin (de moins en moins) vivant. Y a-t-il besoin de le démontrer ? Je ne prendrai que trois exemples, les premiers qui me viennent à l’esprit. La nappe d’Alsace, pour commencer. C’est le plus grand réservoir d’eau potable en Europe, le saviez-vous ? Il s’agit d’un pur trésor, légué par la géologie, et que nous dilapidons sans aucun état d’âme. Surtout, disons-le, l’agriculture intensive, qui l’a farcie de nitrates et de pesticides. Son état réel est dramatique, mais chut ! La dernière campagne de prélèvements, en 2002-2003, révèle que 43 % des points vérifiés dépassent la concentration de 25 mg de nitrates par litre d’eau. Et 11 % celle de 50 mg qui implique un traitement coûteux avant de la rendre potable. J’ajoute que personne ne sait ni ne peut savoir ce qui est en train de se passer dans cette masse d’eau formidable. La seule certitude, c’est notre folie. Nous tuons l’idée même de l’avenir. La pollution de la nappe alsacienne continue sans aucun cri de révolte.

Deuxième exemple, le Marais poitevin. Mes amis Yves et Loïc Le Quellec, Babeth et Christian Errath, le savent bien mieux que moi. La deuxième zone humide de France – ses immenses prairies, sa splendide avifaune, sa culture comme son histoire – a été assassinée par le maïs intensif. Et par les subventions. Et par des administrations d’État au service d’une idéologie, celle du progrès et des rémunérations accessoires. Je ne décrirai pas ici ce qu’il faut oser appeler une tragédie. Le Marais poitevin fut, de profundis.

Troisième exemple, celui de la pollution du Rhône par les PCB, c’est-à-dire le pyralène. Nous nous éloignons ici de l’agriculture, il est vrai. Mais c’est de l’eau que je souhaitais avant tout parler. La pollution du Rhône révèle un secret de Polichinelle : les sédiments du fleuve, sur des centaines de kilomètres, sont gravement contaminés par l’un des pires poisons chimiques connus, le pyralène. Une première alerte, en 1985, avait permis aux services de l’État, une première fois, de balader les nigauds que nous sommes.

Sera-ce différent cette fois ? Non, et malgré les moulinets médiatiques de personnages éminents, au premier rang desquels Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à l’Écologie. Ne croyez pas que je lui en veuille spécialement. Elle est visiblement sincère, ce qui donne toute sa force au processus d’escamotage en cours. Le même principe éternel est à l’oeuvre : cellule de crise, réunions de crise, et surtout communication et falbalas, selon le procédé sarkozien bien connu.

Il faudrait, pour sortir si peu que ce soit de ce schéma, pointer les véritables responsabilités. Et c’est impossible, car cela est explosif. Je note la présence dans le dossier du Rhône du président en titre du Cemagref, l’ancien préfet Thierry Klinger. Vu le rôle qu’il a joué dans le dossier des pesticides (voir le livre que j’ai écrit avec François Veillerette, Pesticides, révélations sur un scandale français), je crois pouvoir écrire que la pollution par les PCB est dans de bonnes mains.

Au-delà, sachez que de nombreux acteurs souhaitent charger la barque d’une entreprise de dépollution, la Tredi, installée dans l’Ain, à Saint-Vulbas. Pendant des décennies, la Tredi a traité des milliers de transformateurs chargés de pyralène, qu’il fallait décontaminer après l’interdiction des PCB. Beaucoup affirment que la source principale de la pollution du Rhône proviendrait de cette activité-là. Et, de fait, notre grand fleuve est tout proche, et des rejets importants de pyralène ont bien eu lieu.

Alors, coupable ? Je crois que je vais vous surprendre, mais j’assumerai ici la défense de la Tredi. Laquelle est une entreprise, ce qui implique bien des entorses aux règles et aux normes. Mais sachez que cette entreprise a, dans les années 70 et 80 tout au moins, constamment travaillé sous le regard de l’administration publique. Notamment la Drire – anciennement direction de l’industrie, dépendant du ministère du même genre – et les services centraux de ce qu’on appelait alors le ministère de l’Environnement. C’est-à-dire le Service de l’environnement industriel ainsi que la Direction de la prévention des pollutions et des risques.

Parmi les responsables de l’époque, permettez-moi de citer trois noms. Le premier est celui de Thierry Chambolle, qui fut Directeur de l’Eau, de la Prévention des Pollutions et des Risques au ministère de l’Environnement de 1978 à 1988, avant de rejoindre, en cette même année 1988, le staff de (haute) direction de la Lyonnaise des eaux, dont il contrôlait pourtant une partie des activités. Il travaille aujourd’hui pour Suez, mais aussi pour l’État, puisqu’il préside le comité scientifique du BRGM, le Bureau des recherches géologiques et minières. C’est un ingénieur du corps des Ponts.

Le deuxième personnage s’appelle Jean-Luc Laurent, et il a eu à connaître, dès la fin des années 70, de la stupéfiante affaire de la décharge de Montchanin (Saône-et-Loire). Laurent, ingénieur des Mines, était le chef adjoint de l’autorité de surveillance des installations dites classées – en l’occurrence, la décharge – à la Drir, nom utilisé à l’époque par l’administration. C’est à ce titre qu’il a supervisé un terrifiant programme expérimental, sur lequel la lumière n’a jamais été faite. Retenez que 150 tonnes de déchets violemment toxiques ont été enterrés à proximité des habitations, dans des conditions indignes d’une démocratie. J’ai écrit voici vingt ans que des déchets provenant de l’explosion de Seveso en faisaient partie. Laurent le savait-il ? Je n’en sais rien. Mais il a été par la suite Directeur de l’eau au ministère de l’Environnement, poste stratégique s’il en est.

Mon troisième personnage est Philippe Vesseron. Ingénieur des Mines lui encore, il a été longtemps Directeur de la prévention des pollutions au ministère de l’Envrionnement, tout comme Chambolle. Puis directeur de l’IPSN (Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire). Il est l’actuel président du BRGM. Comme le monde est petit. Vesseron a été un acteur clé de l’affaire des déchets de Seveso en France, et il l’est l’un des meilleurs connaisseurs de l’incroyable dossier de Montchanin.

S’il est un lien entre mes invités de ce jour – et sachez-le, il y en a plus d’un -, c’est bien celui du traitement des déchets industriels et de la qualité de nos eaux. Je me vois en premier lieu obligé de vous surprendre à nouveau : ces gens-là sont responsables, mais sont-ils à ce point coupables ? Cela se discute. Car dans les années 70 et 80, où tant de pollutions invisibles mais majeures se sont répandues en France, tout le monde se foutait de tout. Et ces très hauts fonctionnaires, tout comme le héros de Vian La Gloïre, se chargeaient pour nous de la sale besogne. Ils ont assumé, comme on dit de nos jours. Je n’oserai dire que je leur en suis reconnaissant, mais enfin, ils ont oeuvré.

Le malheur, c’est que, chemin faisant, il leur a fallu s’accomoder d’une situation de pleine folie. Et comme la France entière leur laissait la bride sur le cou, ils ont avancé sans jamais rendre le moindre compte à une société indifférente. Or, sur la route, il y avait de bien étranges personnages. Des courtiers en déchets dangereux, avec lesquels il fallait bien toper. Mais oui ! Entre deux portes, sur un coin de table, sans jamais rien contresigner vraiment, que je sache du moins.

Parmi cette faune, Bernard Paringaux, aujourd’hui décédé. Ancien agent secret, à moins qu’il ne le soit resté, Paringaux est la personnalité centrale du scandale des déchets de Seveso. Mais c’est aussi et surtout un homme qui a gagné une fortune en dispersant aux quatre coins de la France les pires résidus de notre monde industriel, y compris nucléaires. Chambolle, Laurent et Vesseron l’ont bien connu. Et c’était inévitable, je le précise, car les égoutiers n’étaient pas si nombreux.

N’empêche que les dégâts sont là, et largement devant nous, je vous l’assure. Je ne prendrai qu’un exemple, qui nous ramène à la pollution du Rhône. À Dardilly, petite commune au nord de Lyon, une décharge a ouvert ses portes en 1975. La décharge des Bouquis est un tel scandale qu’un livre serait nécessaire. Je suis obligé de me limiter à deux ou trois phrases. Là-bas, pendant des années, Paringaux a déversé par milliers de tonnes ce qu’il voulait, sans contrôle. De l’arsenic, du baryum, du vanadium, de la pyridine, et un nombre colossal de substances cancérigènes.

Dont du pryralène ? Je n’en ai pas de preuve directe, mais j’ai d’excellentes raisons de le penser. À la fin de l’année 1989, je me suis rendu à Dardilly. Plus personne ne « gérait » le site, abandonné. Il y avait, dans une zone saturée en eau, 100 000 m3 de déchets. Et 50 000 m3 d’eau très lourdement polluée risquaient à tout instant de franchir une digue non étanche, avant de polluer les cours d’eau et les nappes d’alentour.

La décharge de Dardilly a-t-elle été dépolluée ? Vous savez bien que non. Au début 2007, la situation, telle que rapportée par une association locale, était celle-ci : « Le vrai problème, qui devrait nous préoccuper en priorité, demeure, à savoir que la décharge continue à polluer, que l’on ne connaît toujours pas la nature exacte de la pollution et que rien n’est fait à ce jour, pour protéger les Dardillois » (www.dardilly-environnement.org).

Vous n’avez guère besoin de moi pour la conclusion. La pollution par les PCB du Rhône est le résultat d’un inconcevable laxisme. Certes, il ne faut pas commettre d’anachronisme, et ne pas accabler, en tout cas pas a priori les responsables du désastre. Mais les questions fondamentales demeurent. Combien y a-t-il de Dardilly le long du Rhône et de ses affluents ? Ceux qui avaient la charge du contrôle, et qui ont si complètement failli, sont-ils en situation, aujourd’hui, d’apurer les comptes ? N’y a-t-il pas besoin, avant toute chose, d’une vaste opération Vérité ? Ne comptez pas sur le ministère de l’Écologie pour nous y aider. Car il ne saurait être juge et partie. Ou la justice, ou le travestissement. Je ne m’attends pas de sitôt à l’annonce du printemps.

PS : Ayant commis une erreur au moment de la rédaction, je la rectifie le lundi 13 décembre 2010. Thierry Chambolle est ingénieur des Ponts, et non des Mines. Mes excuses.

Bouffons, puisque c’est un ordre

Un coup de chapeau confraternel ne devrait pas nuire à ma (mauvaise) réputation. Permettez-moi de saluer Joelle Stolz, correspondante à Mexico du journal Le Monde. Dans un article du 1er novembre 2007 (http://www.lemonde.fr), elle raconte comment les Mexicains sont devenus obèses. Et pourquoi. Vous me direz que l’explication générale vous est connue, et j’en tomberai aisément d’accord. Mais il y a la manière, et cette manière-là, concrète, reste assez hallucinante.

À la base de tout, il y a ce que les Mexicains appellent la comida chatarra. On pourrait traduire cela d’une manière assez violente, mais restons-en aux bonnes manières, et parlons de malbouffe. Comme chez Bové ? Comme chez Petrini et son fabuleux mouvement en faveur de la slow food ? Admettons, mais nous parlons là d’une véritable épidémie qui frappe en priorité absolue les pauvres d’un pays pauvre, ce qui change la perspective.

Ayant lu le papier de Stolz, j’ai eu l’envie d’aller lire ce que les Mexicains eux-mêmes disaient de la chose. Et je suis vite tombé sur un article du bon quotidien La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), en espagnol, certes. Il date du printemps 2007, mais les choses n’ont pu que s’aggraver depuis. À cette date le Mexique entier était atteint d’une maladie sociale gravissime appelée obésité. Attention, le chiffre qui suit fait mal, car nous parlons bel et bien d’un pays du Sud, émergent peut-être selon les critères du FMI de DSK, mais décidément du Sud. Où les Indiens restent des Indiens. Où le Chiapas reste le Chiapas. Où le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) a pu conserver le pouvoir plus de 70 ans grâce à ses pistoleros. Où le Parti d’action nationale (PAN) a pu empêcher le Parti révolutionnaire démocratique (PRD), de gagner les élections par la fraude massive.

Eh bien, dans ce pays merveilleux à plus d’un titre, écrit La Jornada, davantage que la moitié des adultes sont désormais en surpoids ou carrément obèses. Je vous fais grâce des conséquences sanitaires, c’est-à-dire de l’explosion inévitable de diabètes, de gastrites, d’hypertension artérielle. Ce n’est pas un désastre, c’est un changement d’état civil. Un peuple était ce qu’il était, et il est devenu un autre en l’espace d’une génération. Car telle est peut-être l’information principale : tout s’est passé le temps d’un clignement d’yeux.

Il y a vingt-cinq ans, les Mexicains buvaient encore du jus d’agave dans les pulquerias, ces bars des rues où la propreté n’était pas, il s’en faut, la préoccupation première. Et puis les pulquerias ont été interdits, officiellement pour des raisons d’hygiène. Je dis officiellement, car je dois confesser comme un doute. Leur interdiction a coïncidé avec l’installation au Mexique d’une gigantesque merde appelée refrescos. Des boissons gazeuses. Du Coca. Du Pepsi, et tout ce qui s’ensuit. Je n’ai pas l’ombre d’une preuve, mais je ne serais pas étonné d’apprendre que des services spécialisés ont su frapper aux bonnes portes en usant des bons arguments.

Le fait est que le jus fermenté d’agave, si mauvais pour quelques très rares intestins, a largement disparu. Et que les sodas, si bons pour le coeur, l’âme, et les pompes funèbres, ont déferlé d’un bout à l’autre du pays. Aujourd’hui, selon la Banque du Mexique, les Mexicains dépensent autant d’argent pour les refrescos que pour la tortilla de maïs et les frijoles, les haricots. Autant pour boire ce qui tue que pour manger ce qui fait vivre.

Nous en sommes donc là. Kellogg’s, Nestlé, Coca-Cola, PepsiCola – Danone ne doit pas être bien loin – ont changé les règles de base de la vie en société d’un pays de 108 millions d’habitants, sans provoquer la moindre révolte collective. Cela laisse fatalement songeur. On pourrait se rassurer une seconde en rappelant que Vicente Fox, l’un des grands chefs du PAN au pouvoir, a longtemps été le directeur de Coca-Cola Mexique. Serait-ce l’explication, au moins partielle, de ce triomphe de la bouffetance industrielle ?

J’aimerais presque le croire. Mais ce phénomène est mondial, et touche aussi des nations comme la nôtre, livrée pieds et poings liés à l’industrie agroalimentaire. Vous souvenez-vous du scandale du sel, révélé en 2001 par Le Point ? Alerté par le chercheur Pierre Meneton, l’hebdo écrivait textuellement ceci (n°1483 en date du 16 février 2001) : « Il est arrivé à notre rendez-vous avec un gros dossier sous le bras. Ce jour-là, Pierre Meneton, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), mondialement reconnu pour ses travaux sur l’implication des facteurs génétiques dans le développement des maladies cardio-vasculaires, avait décidé de briser le silence : “Les Français sont empoisonnés de façon chronique par le sel que rajoute en excès l’industrie agroalimentaire au moment de la fabrication de ses produits !” ». Et Le Point ajoutait que 75 000 accidents cardiovasculaires sont provoqués en France par un excès de sel, chaque année.

Nous sommes à la fin de 2007, et je lis cet entretien avec Meneton, qui date de septembre et annonce un procès de l’industrie du sel contre le chercheur en janvier 2008 (http://www.lanutrition.fr). Notez en attendant cet extrait saisissant : « Le lobby du sel s’appuie depuis 15 ans sur les déclarations d’un tout petit nombre de scientifiques en ignorant les quelques 40 expertises collectives nationales ou internationales qui depuis 40 ans disent toutes la même chose, à savoir que le sel en excès est un facteur de risque de l’hypertension et des maladies cardiovasculaires. L’objectif est de maintenir l’illusion qu’il existe un débat scientifique et qu’il n’y a pas de consensus sur le sujet ».

Désespérant ? Un peu, mais pas totalement. Nous avançons, je crois, dans la perception globale de ce qui nous menace. Au premier rang de ce savoir (relativement) neuf, une idée essentielle : l’industrie a échappé à tout contrôle social, et dans sa forme actuelle, elle ne doit pas seulement être combattue, mais repensée depuis les fondations. Cela commande une attitude. Cela implique une façon nouvelle de parler et d’agir. Non ?

Pyrrhus, Procruste et Sisyphe (sans oublier Thésée)

Pyrrhus 1er – Pyrrhos chez les Grecs – était un étrange général. Car il gagnait tout en perdant. Il lui vint même à l’esprit qu’il pourrait conquérir l’Empire romain, à une époque où – autour de 280 avant JC -, Rome restait une colossale puissance. Il infligea au moins deux raclées aux légions, il est vrai, mais au prix de telles pertes qu’il dut inventer un stratagème pour ne plus avoir à combattre. On lui prête un mot célèbre : « Si nous devons remporter une autre victoire sur les Romains, nous sommes perdus ». Depuis cette époque lointaine, une victoire à la Pyrrhus est une histoire plutôt difficile à saisir. Incertaine et même douteuse.

Bien entendu, je veux vous entretenir du Grenelle de l’Environnement, qui s’achève ce jour. À l’heure où j’écris ces mots, je découvre un communiqué de l’Alliance pour la planète, qui regroupe nombre d’ONG, parmi lesquelles le WWF ou Greenpeace. Son titre : Victoire sur les pesticides ! L’Alliance « félicite Jean-Louis Borloo de son engagement à réduire de 50 % les pesticides en dix ans ». Et mon ami François Veillerette ajoute – son association, le MDRGF est membre de la coalition – que « La France, premier pays consommateur de pesticides en Europe, s’engage enfin sur la voie d’une agriculture moderne et respectueuse de l’environnement et de la santé ».

On attend d’autres déclarations dans la journée, dont celle de Sa Seigneurie Nicolas S., et je ne jouerai pas les Pythies. Néanmoins, j’ai dit, écrit et même répété que ce gouvernement surprendrait son monde par des annonces fortes. Je suis à peu près sûr qu’il lâchera quelque chose sur les OGM et de même sur les émissions de gaz carbonique. Quant aux travaux pour de nouvelles normes énergétiques dans l’habitat ancien, c’est déjà acquis : cela, même Jacques Chirac l’aurait fait. Depuis le début, il est une condition essentielle d’un Grenelle réussi : que le pouvoir en place paraisse sérieux, déterminé, jusques et y compris en face des lobbies industriels. Nous devrions donc être étonnés. Attendons.

Faut-il pour autant applaudir ? Une autre historiette : sur la route d’Eusis à Athènes, Thésée fait une halte chez Procruste, qui lui offre son lit. Mais quel lit ! Procruste a la détestable habitude d’étirer les bras et les jambes de ceux qui sont trop petits pour occuper toute sa couche. Et de couper les membres qui pourraient dépasser. La morale de cette fable est évidente : le cadre préexiste et s’impose en toute occasion.

Si Thésée ne se laisse pas faire, tout indique que les participants du Grenelle ont oublié le message. Car ils se seront montrés des invités parfaits, acceptant le cadre qui leur était imposé. Du début à la fin et quel que soit le résultat final. Je ne jugerai pas aujourd’hui l’annonce sur les pesticides, mais je peux dire que je ne suis pas d’accord avec l’enthousiasme de François Veillerette. Car s’il suffit d’un propos de politicien professionnel pour applaudir, mamma mia, où sommes-nous donc rendus ?

Les pesticides sont un poison planétaire, cumulatif et global. Faut-il négocier la diminution de notre niveau d’intoxication ? Je ne crois pas. Au moment où la FAO elle-même reconnaît que l’agriculture biologique est capable de nourrir toute la planète, je trouve curieux – restons pour une fois mesuré – qu’on ne moque pas un plan qui prévoit de passer de 2 à 6 % de la Surface agricole utile (SAU) dédiée à la bio en France. Et en cinq ans. Mais sans doute suis-je un extrémiste ?

Et puis, tout de même : l’industrie agrochimique a parfaitement compris depuis des lustres que le temps béni de l’impunité avait passé. Son objectif est et demeure de s’adapter à de nouvelles situations, avec des opinions publiques très remontées. Outre qu’il faut regarder dans les coins les moins éclairés – pour cause -, je fais le pari que ces dix ans donnés à l’industrie lui permettront surtout de mettre sur le marché de nouvelles molécules, plus actives à des concentrations plus faibles. Un tel projet pourrait s’accorder à la perfection à ce que vient d’annoncer Borloo.

Mais de toute manière, franchement, qui sera comptable dans dix ans du bilan de ce Grenelle ? Sarkozy, en toute hypothèse, ne sera plus en poste – il nous reste au pire à tenir 9 ans et quelques mois. Borloo ? Hum. Kosciusko-Morizet ? Hum. Les ONG seront là, elles, pas de doute. Je vois qu’elles sont équipées comme les chats, de manière à toujours retomber sur leurs pattes. Si le gouvernement ne lâche rien, c’est qu’il est aux ordres des lobbies. Il faut renforcer le pouvoir des associations. Et s’il donne quelque chose, c’est que les ONG ont su faire pression. Donc, il faut continuer, adhérer et en tout cas financer le mouvement.

En entrant dans le grand lit de Sarko-Procruste, les associations écologistes se condamnaient à légitimer le processus et à reconnaître sa validité. C’est chose faite. Reste à évoquer deux grandes figures éternelles. La première s’appelle Sisyphe, que toute le monde connaît. Vivant aux enfers, ce malheureux est condamné à pousser un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Mais il n’y parvient jamais, car la pierre dévale au bas de la pente avant que d’être arrivée en haut.

Évidemment, ce n’est pas franchement rigolo. Je crois qu’en partie, tel est le sort qui attend ceux qui prétendent changer l’ordre des choses. Rien n’est jamais fini, rien n’est jamais acquis, tout recommence à jamais. Comme la vie, jusqu’à maintenant en tout cas. Concernant le Grenelle, je n’hésiterai jamais à reconnaître, si cela doit advenir, que je me suis trompé. Certains amis personnels, comme Jean-Paul Besset par exemple, porte-parole de Nicolas Hulot, semblent certains qu’un grand tournant est en cours. Je dois avouer que j’aimerais le croire, lui, plutôt que moi. Nous jugerons ensemble, et pas pour le cadre de la photo, pas sous la pression imbécile du journal de 20 heures et des flashes. Répondre aux défis de la crise écologique n’a rien à voir avec l’étude des sondages, la communication, la démocratie dite d’opinion, pas davantage avec ce fatras de mesures techniques et technologiques qui démobilisent la société et l’entretiennent dans l’illusion qu’il suffit d’adapter à la marge pour que tout continue à jamais.

Non, mille fois non. Nous sommes dans le labyrinthe. Je suis, vous êtes, nous sommes tous des Thésée. Perdus comme lui dans le dédale inventé par Dédale. Mais vous savez que l’histoire se termine bien. Je crois malgré tout, peut-être contre l’évidence, que la pelote d’Ariane est là, quelque part. Reste à la trouver.