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Avec tant de retard (sur le Loup et les plantes)

La procrastination est un mal commun. Le mot désigne cette faculté largement – mais inégalement – répartie de remettre au lendemain la tâche qui nous attend sur l’immense étagère que vous savez. Je suis donc en retard d’au moins une quinzaine de livres, mais je vais commencer par deux revues qui méritent un coup de chapeau.

D’abord un spécial Loup du Courrier de la Nature, la revue de la Société nationale de protection de la nature (SNPN). En 76 pages, d’excellents naturalistes passent en revue quelques-unes des grandes questions posées par le retour de Canis lupus, notre cher Grand Méchant Loup, chez nous. Je signale d’emblée l’article signé François Moutou, longtemps épidémiologiste à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Anses), que je connais assez pour le saluer au passage. Moutou nous livre un aperçu très riche des origines du Loup, de son écologie, de son comportement, de ses capacités de reproduction. Comme il est agréable de lire un homme savant qui sait écrire pour tous ! J’ai appris différentes choses, mais la plus considérable est qu’il existe des loups en Afrique, passés totalement inaperçus des observateurs, qui les confondaient avec les chacals dorés ! Combien ? Moutou parle de 80 000 femelles, ce qui est gigantesque. Pour mémoire, il y aurait environ 35 000 loups dans tout le Canada, et autour de 10 000 en Alaska.

Les autres articles sont de belle qualité. Le Suisse Jean-Marc Landry nous offre une histoire du Loup en France, s’appuyant à la fois sur les travaux de François de Beaufort et sur ceux de l’historien Jean-Marc Moriceau, malmené par de nombreux naturalistes pour avoir rapporté plusieurs milliers d’attaques de loups sur l’Homme dans notre pays. Anne Lombardi raconte l’aventure, la grande aventure du Réseau Loup-Lynx qui permet à des centaines de correspondants de suivre chaque année, sur le terrain, la trace de ces magnifiques animaux.

Vincent Vignon, pour sa part, décrit le rôle considérable du Loup dans la défense et illustration de la biodiversité, sujet central de tant de polémiques. On le sait, les ennemis du Loup prétendent que les ovins, en montagne, sont les meilleurs agents de la biodiversité, et que les loups en seraient les adversaires, voire les ennemis. Lire Vignon permet de comprendre simplement la complexité des liens écosystémiques. Quand il note : « Le loup est en position de contrôle du système herbivore », on a envie d’applaudir, car cette phrase est le point d’orgue d’un vaste développement sur ce qui unit prédateurs, ongulés, végétation. Oui, croyez-moi, c’est intéressant.

L’autre revue, que certains de vous connaissent certainement, s’appelle La Garance voyageuse. Je reçois ce cadeau des cieux chaque trimestre, et le dernier numéro, le 104, a pour thème « Plantes et villes ». Je crois sincèrement que tout est à lire, mais comme il me faut choisir, je vous signale un papier d’Alain Baraton, le jardinier du parc du château de Versailles, que j’ai eu la chance d’interroger sur place il y a quelques années. Baraton raconte ce qu’il pense de l’arbre dans les villes, où il subit tant de malheurs quotidiens. J’ai également aimé une déambulation urbaine de Patrick Derennes et un zoom de Boris Presseq sur les si curieuses stratégies de dispersion des plantes soumises aux règles de la ville. Admirez avec moi la graine d’Erodium ciconium, dont la forme hallucinée de tire-bouchon fonctionne un peu comme une vrille, qui lui permet de s’enfouir au profond des friches. Et encore ce texte de Jean-Michel Lecron sur les intenses amours entre les murs et les plantes. Et encore, et encore, et encore.

Cela fait des années que je souhaite parler de cette revue hautement improbable, dont le siège se trouve dans un village cévenol de Lozère, Saint-Germain-de-Calberte. Je connais mal l’histoire du groupe de bénévoles qui publie La Garance, mais j’ai souvent pressenti qu’elle était, au-delà des fatigues et départs inévitables, une fort belle aventure. Les articles, accompagnés d’une véritable iconographie, sont précis, instructifs, savants même, mais avant tout, ils transportent. N’importe où en France, n’importe où dans le monde, dans l’histoire, dans les livres, dans le destin de quantité de naturalistes et voyageurs des temps passés ou présents. Et je vous assure qu’un non-botaniste comme moi y est toujours le bienvenu. Bref. Formidable.

Jusqu’où ira Montebourg (sur les mines) ?

Arnaud Montebourg, aile gauche du parti au pouvoir, ministre sordide. Politicien jusqu’aux ongles, sans morale, sans parole aucune. Pendant la campagne de la présidentielle, en 2012, il écrivait sur son blog – tout a disparu, vous pensez bien -, ainsi que le rappelle le quotidien L’Humanité du 12 juillet 2013, que l’exploitation des gaz de schiste présentait des « risques écologiques démesurés » et qu’elle aurait un « impact considérable en terme de réchauffement climatique ».

Il ajoutait que l’’indépendance énergétique « ne doit pas se faire au prix de catastrophes environnementales », avant de conclure : « La France doit aujourd’hui repenser sa politique énergétique. Il ne s’agit pourtant pas de s’engager tête baissée dans des alternatives plus risquées et plus polluantes, mais de réfléchir à un véritable plan d’essor des énergies renouvelables, afin de limiter notre dépendance énergétique et d’instaurer un véritable développement durable ».

Sitôt en place, sitôt ministre, il oubliait tout, devenant chaque jour un peu plus un militant pro-gaz de schiste, jusqu’au ridicule. Il poursuit sur la même voie, et vient d’annoncer la création patriotarde d’une Compagnie nationale des mines (ici), chargée de prospecter en France au sens très large – la métropole, mais aussi des territoires volés jadis, comme la Guyane -, dans l’espoir d’y trouver de l’or, du lithium, peut-être bien du charbon, car Montebourg se contrefout bien sûr du dérèglement climatique. Ce qui compte, c’est lui.

Ainsi que le note fort justement un communiqué des Amis de la Terre, « Réouverture de mines en métropole et en outre-mer, accaparement des ressources des pays du Sud, cette compagnie nationale des mines ne sera en fait qu’un nouveau bras armé d’une politique qui est menée depuis des décennies au travers des multinationales françaises. L’État est en effet actionnaire d’Areva  et d’Eramet, dont les activités font des ravages dans le monde depuis trop longtemps ».

Je vous le dis comme je le pense, c’est abominable. Je ne vois décidément pas quel accommodement envisager avec de tels adversaires. Mais ne sont-ils pas plutôt des ennemis ?

Et pourquoi pas 250 ours (dans les Pyrénées) ?

Il est des lectures heureuses. Seulement, il ne faut pas les louper. Or j’ai failli passer à côté du rapport (ici) nommé « Expertise collective scientifique “l’Ours brun dans les Pyrénées” du Muséum National d’Histoire Naturelle ». Je dois reconnaître que le titre n’est pas engageant, mais si l’on se plonge dedans, cela devient passionnant. Si. Avant de commencer, deux mots sur l’Ours. Cet animal grandiose a été le vrai roi du territoire qu’on appelle la France pendant des centaines de milliers d’années. Et même quand les hommes ont commencé à défricher et à piéger, il demeurait une sorte de dieu sylvestre auquel les peuples présents ici rendaient d’innombrables cultes. Je renvoie à l’admirable livre de Michel Pastoureau, L’Ours, histoire d’un roi déchu (Le Seuil, 2007).

Le monde de la vitesse et de la machine pouvait-il cohabiter avec la Bête ? En tout cas, il ne l’a pas fait. Le XXe siècle a marqué la fin du monde de l’Ours. Le dernier des Alpes a été aperçu en 1937, alors qu’il en restait une grosse centaine dans nos vastes Pyrénées. Et puis probablement 70 en 1954, et puis trente, et puis quelques-uns, et puis un seul, cantonné dans l’Ouest béarnais, entre vallées d’Aspe et d’Ossau. Il ne reste donc qu’un mâle héritier de cette prodigieuse histoire, que les hommes appellent Cannelito, né en 2004. Il poursuit sa vie au Béarn, sans pour le moment rencontrer âme sœur. Côté Béarn, c’est râpé, car en tout état de cause, il n’y aura plus jamais d’ours né d’un père et d’une mère pyrénéens. Précisons que Cannelito lui-même a pour père un ours « slovène ».

Slovène ? Oui, car parallèlement, et pardonnez si je survole, l’État a accepté sous la pression de quelques braves, parmi lesquels je souhaite citer Roland Guichard et Jean-François Breittmayer – il y en a d’autres, évidemment ! -,  une timide réintroduction. À partir de 1996, quelques ours ont été prélevés en Slovénie – un pays presque 30 fois plus petit que la France qui abrite…400 ours – puis relâchés dans les Pyrénées centrales, où il n’y en avait plus aucun. Vous avez sûrement entendu parler de Ziva, Melba, Pyros. Au total, huit ours ont été relâchés et compte tenu des naissances depuis, les Pyrénées comptent au moins 22 ours en liberté.

C’est dans ce contexte que paraît en septembre l’expertise du Muséum, rédigée par des spécialistes indiscutables, dont Luigi Boitani, un biologiste de réputation mondiale que j’ai eu l’honneur de rencontrer à Rome il y a une douzaine d’années. Que dit le texte ? Des choses limpides : dès demain, nos splendides Pyrénées pourraient abriter 110 ours, car sur le plan biologique, les ressources sont là. Et même 250 si l’on prend en compte un territoire plus vaste où les ours circulent sans s’y installer. Mais la situation actuelle conduit au dépérissement et à la consanguinité. Non seulement les deux populations – Béarn et Pyrénées centrales – ne sont plus connectées, mais le pool génétique des ours « slovènes » est trop restreint. Dans le jargon des spécialistes, le statut des ours est jugé « défavorable inadéquat ».

En fait, sans réintroduction rapide dans le noyau central, la consanguinité menace à dix-quinze ans, et peut-être avant. Il faut donc agir, et la meilleure façon de le faire est de renforcer simultanément les deux populations, celle du Béarn et celle des Pyrénées centrales. C’est « de loin le meilleur plan en ce qui concerne la viabilité de l’Ours brun dans les Pyrénées ». En résumé, et pour seulement préserver les chances d’un avenir viable, il faudrait vite relâcher entre 7 et 17 ours. Pour les ennemis de la nature et de la vie sauvage, cette perspective est comme un chiffon rouge agité sous leur nez. Je crois que beaucoup d’entre vous n’imaginent pas la bassesse, l’imbécillité et la violence verbale de ceux qui réclament la mort des ours. Il faudra songer à faire un florilège de leurs délires, mais ce n’est pas le jour.

Ce jour est de gloire, car il n’y a aucun doute, et tous sont placés au pied du mur. Ou l’on trouve le courage d’avancer, sur un chemin certes difficile. Ou on laisse mourir une nouvelle fois les ours vivant dans les Pyrénées. Ce qu’on appelle une alternative. J’aimerais être sûr que tous les protecteurs de l’animal sont conscients que nous disposons d’une chance historique. Nous pouvons en effet entraîner toute une coalition en faveur de l’ours, soutenue par les plus hautes autorités scientifiques qui soient. Je sais le débat à l’intérieur du petit monde des associations, et je ne veux en la circonstance froisser personne. Chacun peut avoir son point de vue, mais je redoute une trop grande proximité avec les services officiels de l’État, peureux comme à leur habitude, et bien incapables de prendre en charge la lutte en faveur de la biodiversité. Je redoute un accord au rabais entre associations « raisonnables » et défenseurs intransigeants, dont j’estime faire partie. Pour une fois, au-delà de divergences bien réelles, et qui ne sauraient disparaître, dites-moi, vous tous amis de l’ours, ne pouvons-nous pas nous entendre ? Ne pouvons-nous pas exiger unanimement que l’impeccable avis scientifique du Muséum serve de base à toute signature et tout engagement ? Est-ce trop demander que de réclamer 17 ours de plus ?

Je rêve, je sais. Mais je rêve réellement de 250 ours dans les chênaies-hêtraies du pays magique.

Poutine au paradis de la neige artificielle (sur les JO de Sotchi)

Publié par Charlie Hebdo du 22 janvier 2014

Les Jeux Olympiques de Sotchi commencent le 6 février, dans une ambiance délirante, faite de canons à neige et de flicages tous azimuts. Question : les Tchétchènes mangent-ils dans la main de Poutine ?

Applaudissements debout. Le 6 février prochain commencent les Jeux olympiques d’hiver 2014, à Sotchi (Russie). La cérémonie est splendide de bout en bout, Vladimir Poutine et notre grand camarade Joseph Staline saluent la foule à leurs pieds d’un langoureux baiser pleine bouche, à la russe. La vodka et la tête des traîtres à la patrie volent dans l’air refroidi des cimes. La neige fabriquée à coup de canons s’approche tout près des pistes.

La magie Sotchi dure depuis qu’on a découvert à la fin du IXe siècle des sources d’eaux thermales à Matsesta, village tout proche. Sotchi est une station balnéaire, fleurie dès le printemps d’hibiscus et de lauriers roses. Le tsar Nicolas II, avant ses ennuis de 1917, y descendait volontiers en famille. Staline y avait ses habitudes dès 1930, puis Khrouchtchev, puis Poutine soi-même. Maurice Thorez, défunt chef stalinien français, y barbotait avec madame Jeannette, et une plage sur la mer Noire porte toujours son nom, preuve qu’il est utile d’être une serpillière.

Mais ne nous égarons pas. Sotchi. Pourquoi Poutine a-t-il décidé d’organiser un événement mondial en ce point-là de la carte ? À priori, il n’y a pas pire. Un, les archives climatiques donnent une moyenne de 6 degrés au mois de février, ce qui n’est guère favorable aux frimas. Et de fait, les stations dédiées au ski, à 600 mètres d’altitude seulement,  sont et seront alimentées par une neige artificielle. Compter environ 1 m3 d’eau pour obtenir 2 m3 de neige.

Deux, le Caucase, ce gigantesque bobinard partagé entre Russie, Géorgie, Arménie, Turquie, Azerbaïdjan. Si par hasard tu prends ta bagnole depuis Sotchi et que tu longes la mer Noire, tu comprendras mieux. D’abord, il faut entrer en Abkhazie, une crotte de mouche de 240 000 habitants, peut-être bien russe, peut-être bien géorgienne, dont l’indépendance fantoche de 1992 est reconnue par cinq pays, dont la Russie, Nauru et Tuvalu. On ne rit pas.

Si tu arrives à sortir de là, bienvenue en Géorgie. Ce pays compte en son sein une autre entité, l’Ossétie du Sud, qu’elle considère lui appartenir, tandis que la Russie la juge indépendante depuis 2008. Vu ? Mais il y a aussi une Ossétie du Nord, semblant d’État faisant partie de la fédération de Russie. Avec comme charmants  voisins la République de Kabardino-Balkarie, la République de Karatchaevo-Tcherkessie, le Daguestan, l’Ingouchie, sans oublier la Tchétchénie, rattachés eux aussi à la Russie. On laisse tomber le kraï de Stavropol.

Revenons à nos moutons dérangés : pourquoi ce lieu cinglé ? On en restera à une hypothèse, qui tient le coup : Poutine aura voulu montrer qu’il en a de bien grosses. Depuis le début de sa carrière d’ancien kaguébiste (flic du KGB), il n’a cessé d’instrumentaliser les indépendantistes du Caucase, Tchétchènes en tête. On se souvient que, dès le début du massacre des Tchétchènes, en 1999, il avait promis de « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». Outre les innombrables morts sur place – le bilan russe officiel parle de 160 000 tués -, il a multiplié des opérations tordues. Par exemple, l’empoisonnement par le gaz et le flingue de 170 personnes en 2002, au Théâtre de Moscou. Par exemple la très étrange attaque contre l’école de Beslan, en 2004, au cours de laquelle 344 civils, dont 186 mioches, ont été butés par les forces spéciales du régime.

Sotchi pourrait bien être une très grande opération de propagande, davantage destinée à l’opinion intérieure qu’à TF1 et ses clones du monde entier. Et en tout cas, comme par enchantement, les vilains et ténébreux islamistes ont réapparu. En juillet dernier, on a pu voir une vidéo de l’islamiste tchétchène Dokou Oumarov, proclamé ennemi public numéro 1 – façon Emmanuel Goldstein, personnage de 1984 -, qui menaçait de tout casser à Sotchi, où se trouvent « les ossements de nombreux musulmans enterrés le long de la mer Noire ».

C’est dans ce cadre, fictionnel ou non, qu’ont eu lieu les 29 et 30 décembre 2013 les attentats de Volgograd, l’ancien Stalingrad, avec des dizaines de morts à la clé. S’il s’agit d’un montage, on comprend pourquoi : Poutine a le plus grand intérêt à montrer sa force dans une région où les « terroristes » frappent sans répit depuis la disparition de l’Union soviétique en 1991. Il a du reste déclaré que les JO de Sotchi sont « le plus grand événement de l’histoire postsoviétique », ce qui prend tout son sens sur fond de contestation croissante de son pouvoir.

Le spectacle des JO, entre le 6 et le 23 février, a  été soigneusement mitonné par les maîtres-queux du FSB, qui a pris la suite du KGB. Témoin, s’il en était besoin, l’incroyable système de surveillance des communications mis au point par Poutine. Le quotidien britannique The Guardian (1) publiait en octobre une belle enquête de deux journalistes russes, Irina Borogan et Andrei Soldatov. Prenant les risques que l’on imagine, les deux kamikazes révélaient l’usage à Sotchi d’une technologie dite SORM (pour System for Operative Investigative Activities), sans cesse améliorée depuis 1990.

Tous les échanges, qu’ils passent par le Net ou le téléphone, seront moulinés, éventuellement enregistrés par le FSB, grâce à un système peut-être plus complet que celui de la NSA, ce Prism dévoilé par Edward Snowden. Tel est en tout cas l’avis d’un connaisseur, le Canadien Ron Deibert, le directeur de Citizen Lab (http://citizenlab.org), pour qui le système installé à Sotchi est « un Prism boosté aux stéroïdes ».

On s’en fout ? Pardi, on s’en fout bien. Loin de toute idée de boycott, mais gêné quand même aux entournures, Hollande a décidé de ne pas se rendre à Sotchi pour la cérémonie d’ouverture. Mais Valérie Fourneyron, cette ministre des Sports que personne ne connaît,  en sera, elle. En bon soldat de l’olympisme-sous-le-knout, elle assure que les JO sont l’occasion « d’obtenir des avancées politiques. Cela s’est produit en Chine et, on l’a encore vu en Russie ces dernières semaines avec des libérations d’opposants au régime ». Poutine en fait déjà dans sa culotte.

(1) http://www.theguardian.com/world/2013/oct/06/russia-monitor-communications-sochi-winter-olympics

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50 milliards d’euros pour buter la panthère de Perse

Les comptes sont délirants. Bien qu’aucun chiffre vérifiable ne soit disponible, les JO d’hiver de Sotchi seront sûrement les plus coûteux – de loin – de l’Histoire. Le régime Poutine reconnaît, pour les seules dépenses d’infrastructures directement liées aux compétitions, 5 milliards d’euros d’investissements. Et au total, une facture de 50 milliards d’euros – les Jeux d’été de Pékin ont coûté 32 milliards -, qui sera peut-être pulvérisée.

Peut-être, car au passage, Poutine et ses potes auraient déjà siphonné 23 milliards d’euros selon l’opposant Boris Nemtsov. Des centaines de kilomètres de routes et de chemins de fer, des stations de ski ex nihilo, 77 ponts et bien entendu le village olympique sont au programme final. Le désastre écologique est aux dimensions du projet. Des forêts entières ont été détruites, des centaines de millions de tonnes de déchets balancés au ravin ou enfouis à la va-vite dans l’une des dizaines de décharges illégales de la région.

Des espèces emblématiques de la région, comme la panthère de Perse, risquent de disparaître, mais les JO ont été proclamés « verts » par Poutine en personne, et la panthère, mascotte officielle, figurera quand même sur les sacs et les colifichets, ce qui est bien l’essentiel.

Les écologistes locaux sont au premier rang de la contestation. Et les plus lourdement frappés. Evegueni Vitichko, par exemple, vient de se prendre trois ans de camp au moment où il s’apprêtait à rendre public un rapport. De son côté, l’ONG Human Rights Watch accuse les principaux sponsors de regarder ailleurs. Parmi eux, Atos, Coca-Cola, Dow Chemical, General Electric, McDonald’s, Omega, Panasonic, Procter et Gamble, Samsung et Visa. Comme c’est étonnant.

Connaissez-vous Haïdar ?

Dans tous les cas, vous êtes chanceux. Soit vous connaissez Haïdar el Ali, et quelle joie, alors, de savoir qu’il existe sur Terre des hommes profondément valeureux. Soit vous n’en avez jamais entendu parler, et le moment qui vient devrait, en toute certitude, amener à vos lèvres le sourire des jours heureux. Moi, je connais ce gaillard – de loin – depuis des années, et j’ai bien failli faire un reportage sur lui, pour le magazine Terre Sauvage. Bernadette Gilbertas – que je salue au passage – est allée au Sénégal et en a ramené une belle biographie (Haïdar el Ali, itinéraire d’un écologiste au Sénégal, Terre Vivante, 2010).

Haïdar est un Sénégalais d’origine libanaise, amoureux fou de la mer et de ses habitants. Un plongeur sous-marin d’exception qui aime aussi le peuple, les petites gens dont tant dépendent de l’état de santé de l’océan pour survivre. Il a organisé pendant des années des séances en plein-air dans les villages côtiers, présentant des films sur ce que les pêcheurs locaux ne voyaient jamais : ce qui se passe sous l’eau. Il a créé un mouvement, aucun doute là-dessus. Sans doute fragile, probablement limité. Mais un mouvement tout de même. De protection des mers par leurs usagers directs. Même s’il s’était arrêté là, je le tiendrais évidemment pour un héros de notre futur commun.

Mais Haïdar est aussi entré en politique. Dans un gouvernement dont je m’abstiendrai de parler, en tout cas ici et maintenant. Vous imaginez, je pense, mon opinion sur le président actuel, Macky Sall, qui a fait l’essentiel de sa carrière auprès du libéral Abdoulaye Wade. J’avoue qu’en la circonstance, cela ne compte pas. Haïdar a d’abord été ministre de l’Écologie de ce pays si pauvre, puis ministre de la Pêche. C’est dans ce cadre qu’il a lancé l’étonnant combat raconté dans l’excellent article ci-dessous, qui vient du Journal de l’Environnement (ici). Je me permets d’insister sur ce point extraordinaire : le partenariat noué avec l’association, si chère à mon cœur, qu’est Sea Shepherd (ici). Autrement dit, les pirates de Paul Watson mettent leurs moyens au service d’un pays du Sud martyrisé par les soudards de la pêche industrielle. Vous ne pouvez pas savoir combien cette nouvelle me chavire. Sans jeu de mot aucun, elle me chavire.

 Le journal de l'environnement

«On pille nos poissons pour nourrir les porcs des pays développés!»

 

Le 20 janvier 2014 par Marine Jobert

La pêche illégale au large des côtes sénégalaises sera-t-elle bientôt un mauvais souvenir? Ministre de la pêche et des affaires maritimes du Sénégal depuis septembre 2013, Haïdar El Ali semble vouloir tirer son pays vers une voie nouvelle: protéger la ressource halieutique des appétits étrangers et promouvoir une pêche artisanale de subsistance. Le nouveau ministre, excellent plongeur et écologiste actif, a expliqué au Journal de l’Environnement la nouvelle politique qu’il entend mener.

JDLE – Le récent arraisonnement, musclé, et le remorquage d’un chalutier russe –l’Oleg Naydenov- soupçonné d’avoir pêché illégalement dans les eaux territoriales du pays marquerait-il un tournant dans la façon dont le Sénégal entend gérer ses ressources halieutiques? Etes-vous soutenu dans cette démarche?

Haïdar El Ali – Le président Macky Sall est dans de bonnes dispositions par rapport à ces questions et me soutient beaucoup dans ma volonté de mettre un terne à ce pillage. Notre problème, c’est que nous avons des ressources et des compétences limitées au sein du ministère des pêches et des affaires maritimes. Notamment pour la réalisation des inventaires scientifiques des espèces présentes au large de nos côtes. Les petits pélagiques[1] représentent pour le Sénégal la sécurité alimentaire. Mais ils nourrissent aussi toute la sous-région, car nous exportons ces poissons vers le Burkina Faso, le Ghana et le Mali. Or quand on sait que les bateaux-pirates les pêchent pour les transformer en farines de poisson pour nourrir des animaux… Rendez-vous compte: on pille nos poissons pour nourrir les porcs des pays développés! Et dans le même temps, vous avez toute cette jeunesse démunie, qui s’embarque sur des pirogues dans l’espoir de trouver des petits boulots! C’est inadmissible moralement.

JDLE – De quels outils disposez-vous pour agir?

Haïdar El Ali – On va se servir du droit pour mettre un terme à cette situation, avec un projet de loi plus musclé. Aujourd’hui, nous ne sommes en mesure que de saisir la cargaison et les filets et d’infliger une amende de 200.000 francs CFA (300.000 euros) maximum, qui peut être doublée en cas de récidive. C’est totalement insuffisant. Je souhaite que dans la nouvelle loi, les membres d’équipage puissent être envoyés en prison, car ils savent très bien ce qu’ils font: du pillage à but lucratif. En outre, nous voulons pouvoir saisir le bateau lui-même, soit pour le couler, soit pour le vendre, soit pour qu’il devienne la propriété de l’Etat sénégalais. Nous butons aussi sur un problème de moyens en matériel. A titre d’exemple, il faut savoir que l’Oleg Naydenov est le 6e bateau repéré ces trois derniers mois [depuis la prise de fonction d’Haïdar El Ali], mais le premier que nous parvenons à arraisonner et à contraindre à nous suivre vers les côtes.

JDLE – Les accords régissant les quotas de pêche ont beaucoup évolué ces dernières années. Où en êtes-vous aujourd’hui?

Haïdar El Ali – En 2010, des contrats ont été signés, autorisant ces chalutiers étrangers de 120 mètres [ils seraient une quarantaine] à venir pêcher chez nous. Il s’agissait de contrats totalement léonins. D’autant que les propriétaires des chalutiers s’étaient engagés à verser 35 FCFA par kilo de petits pélagiques pêchés, alors qu’en fait, ils le payaient 100. Donc 65 FCFA disparaissaient dans la poche de certaines personnes, avec la complicité des propriétaires des chalutiers. Le président Macky Sall a mis un terme à ces pratiques en refusant, en 2012, de reconduire ces contrats. Les bateaux concernés se sont donc repliés sur la Guinée Bissau [au sud du Sénégal], avec qui les chalutiers ont conclu de nouveaux accords de pêche. Et c’est depuis là qu’ils réalisent des incursions dans nos eaux. Ce qui est d’autant plus facile qu’il s’agit d’une partie de la côte très peu surveillée. Il faut se rendre compte que nous avons 700 kilomètres de côtes à patrouiller, à quoi se rajoutent 200 milles marins (370 km), qui sont sous notre souveraineté. Or au-delà de 50 miles, nous surveillons très peu, faute de moyens. C’est pour cela que le partenariat que nous venons de nouer avec l’association Sea Sheperd –et d’autres s’ils veulent nous aider- va nous être précieux.

JDLE – Sea Sheperd est une ONG internationale qui s’est fait une spécialité d’intervenir, souvent physiquement, contre les chasseurs d’espèces marines. C’est notamment le cas contre les baleiniers japonais, qui ont dû rentrer au port sans pouvoir réaliser les prises escomptées. L’ONG annonce qu’elle met à votre disposition un navire[2], le carburant et un équipage, qui passeront plusieurs mois à patrouiller les eaux sénégalaises. Pourquoi avoir fait appel à eux, qui se désignent volontiers comme des pirates?

Haïdar El Ali – Mais qui les accuse donc d’être des pirates? Les pilleurs eux-mêmes! Cette réputation me réconforte et me conforte dans mon choix: ils vont aller sur le terrain pour démasquer les vrais pilleurs. Leur première mission va consister à réaliser un inventaire de la situation. Ils vont recenser l’ampleur des dégâts sur la faune halieutique, mais aussi géo-localiser les bateaux étrangers. Notre marine nationale prendra le relais. Ce sont des gens d’action, qui ne perdent pas de temps en grandes théories et qui se battent vraiment contre les bateaux pilleurs. On est demandeur de ça. J’ai toujours l’image de ce petit enfant qui jette une pièce dans la tirelire du WWF en pensant que ça va sauver les pandas… Il y a trop d’ONG internationales qui accaparent les subventions et organisent des tas de séminaires ou vendent des animaux en peluche… Et pendant ce temps-là, la planète meurt! Nous, on le voit au quotidien: la ressource est en train de disparaître! Le désert avance, les réserves halieutiques disparaissent et notre jeunesse prend des pirogues dans l’espoir de trouver un Eldorado de l’autre côté de la mer…

JDLE – Cette révolution dans la gestion des ressources que vous appelez de vos vœux, quels effets en escomptez-vous?

Haïdar El Ali – L’US AID, l’agence de coopération américaine, a calculé que le Sénégal perd chaque année 150 Md FCFA à cause de ces pillages. A terme, nous voulons que ces ressources soient mieux gérées, mieux connaître les périodes de reproduction et de repos, etc. pour amener la pêche artisanale à adopter des techniques de pêche durable. Si nous gérons bien nos ressources, tant minières qu’halieutiques, agricoles ou forestières, l’emploi de la jeunesse est assuré. L’Afrique vit d’une économie de prélèvement. Or les conditions se dégradent. Aujourd’hui, 40% des terres cultivables du Sénégal sont gagnées par le sel, à cause de la déforestation ou des feux de brousse [contre lesquels Haïdar El Ali a lancé, en mars 2013, un plan d’action]. Un pêcheur qui n’attrape rien restera pauvre, ne pourra pas nourrir sa famille, envoyer ses enfants à l’école, etc. C’est de sécurité alimentaire qu’il s’agit, mais aussi de sécurité tout court, puisqu’un pêcheur pauvre renoncera à acheter le gilet de sauvetage qui lui permettrait de protéger sa vie! Ces questions ne sont pas prises en compte dans leur globalité. Alors qu’on met toujours en avant la croissance, la vraie préoccupation, aujourd’hui, devrait être environnementale.

 


[1] Selon un rapport de la FAO, ces termes désignent les sardinelles (Sardinella aurita et Sardinella maderensis), la sardine (Sardina pilchardus), le pilchard (Sardinops ocellatus), l’anchois (Engraulis encrasicolus), les chinchards (Trachurus trachurus et Trachurus trecae), l’alose rasoir (Ilisha africana), l’ethmalose (Ethmalosa fimbriata), les maquereaux (Scomber japonicus et Scomber scombrus), le Brachydeuterus auritus et le Decapterus ronchus, le poisson-sabre (Trichiurus lepturus).

[2] Il s’agit du Jairo Mora Sandoval, du nom d’un activiste costa-ricain de 26 ans, tué par balles en mai 2013 sur une plage. Il protégeait les nids de bébés tortues sur la plage.