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Quand j’ai appris, je me suis dit : « Pauvres bêtes ! »

Vous trouverez à la queue-leu-leu les six articles que j’ai écrit pour Reporterre (ici), et publiés sur ce site à partir du 6 janvier 2014. Je me suis dit qu’il serait un poil curieux de ne pas les retrouver ici.

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Soit un plateau de craie intensivement livré à la pomme de terre, à la betterave, au colza, au blé. Le fleuve qui a donné son nom au département se jette dans la Manche, dans cette si fameuse baie de Somme où prospère tant bien que mal une colonie de phoques veaux-marins. Plus haut, le puissant Nord-Pas-de-Calais des barons socialistes ; plus bas, l’Île-de-France des ministères et des grandes décisions. C’est là, tout près d’Abbeville, qu’on prétend ouvrir la plus grande ferme de la longue histoire agricole française. 1 000 vaches. 1000 vaches prisonnières de l’industrie.

Quand on arrive sur le chantier de la Ferme des 1000 vaches, il vaut mieux avoir le cœur en fête, car la plaine agricole fait vaciller le regard. À perte de vue, des immenses monocultures, rases encore en ce début d’hiver. Aucun arbre. Nulle haie. L’industrie de la terre. De Drucat, aller jusqu’au hameau Le Plessiel, puis prendre à gauche la départementale 928, sur environ 500 mètres, en direction d’Abbeville, qui n’est qu’à deux pas. C’est donc là. Mais où ?

Il faut s’arrêter juste avant le Centre de formation de l’Automoto-école de la ZAC, et prendre un chemin de boue grise qui le borde. À main gauche, un no man’s land de bâtiments préfabriqués, d’asphalte râpé et d’herbes clairsemées. C’est dans ce lieu guilleret que l’on apprend à manier motos et poids lourds, avant de s’aventurer sur la route. À main droite, 300 mètres plus loin, le vaste chantier de la Ferme des 1000 vaches.  Un immense hangar posé sur des piliers en acier, sans murs encore, un petit bâtiment à l’entrée, un semblant de grue, deux bétonnières, quelques ouvriers de l’entreprise belge Vanbockrijck (http://www.vanbockrijck.fr), spécialiste des « plaques de béton coulées pour les silos ». L’objectif serait de vendre du lait au prix de revient très bas et de changer fumier et lisier des animaux en électricité au travers d’un gros méthaniseur.

Il en est plusieurs points de départ à cette stupéfiante affaire, mais le voyage en Allemagne préfigure de nombreux développements. Habitué aux mœurs du BTP – il en est un champion régional -, le promoteur Michel Ramery embarque le 14 avril 2011 une quarantaine de personnalités de la région. Par avion. Il y a là le maire socialiste d’Abbeville, Nicolas Dumont, des conseillers généraux, des maires, dont Henri Gauret, celui de Drucat, où pourrait être construit le méthaniseur. Gauret est d’une race si peu ordinaire qu’il accepte le voyage, mais exige de le payer, ce que ne feront pas les autres. Sur place, on leur fait visiter deux fermes modèles, avec méthaniseur bien sûr. Pas d’odeur, pas de malheur : tout a été soigneusement préparé.

Et puis plus rien. Mais un jour d’août 2011, Henri Gauret découvre avec stupéfaction qu’une enquête publique doit commencer le 22 août, alors que la moitié de la population est en vacances. « Vous comprenez, dit-il à Reporterre, Drucat est un village résidentiel de 900 habitants. Des habitants d’Abbeville ou même d’Amiens ont fait construire ici pour le calme, la nature. Mes premiers contacts avec Michel Ramery, fin 2010, n’ont pas été mauvais, mais quand j’ai découvert cette histoire d’enquête publique, là, comme on dit, ça m’a drôlement interpellé ». Et Gauret alerte la population du village par un courrier déposée dans la boîte à lettres, déclenchant une mobilisation générale.

Gilberte Wable s’en souvient comme si c’était hier. « Cette histoire m’a mise en colère, dit-elle à Reporterre. Mon premier mot a été pour les vaches. Je me suis dit : « Pauvres bêtes ! ». Les enfermer à 1000, dans un espace si petit qu’elles ne peuvent pas bouger leurs pattes, je ne pouvais pas supporter. J’ai pris un papier, un stylo, et j’ai rédigé une première pétition que  j’ai fait signer un soir à mon Amap. Tout le monde a signé, mais on n’était encore qu’un groupuscule. Dans un deuxième temps,  j’ai rallongé le texte, et on l’a fait circuler à Drucat, où entre 70 et 80 % des adultes ont signé. Après, il y a eu la réunion publique. »

Un autre moment fondateur. Le 26 septembre, 200 personnes se serrent dans la salle polyvalente de Drucat, qui n’a pas l’habitude d’une telle foule. Ramery est là, en compagnie de Michel Welter, son chef de projet, et du sous-préfet. Henri Gauret, qui préside, s’inquiète fort de l’ambiance et regrette, aujourd’hui encore, certains mots employés  contre Ramery par les opposants les plus chauds. « La colère grondait ! reprend Gilberte Wable. On a demandé à Ramery de s’expliquer, et il a juste lâché : « Vous avez vos droits, j’ai les miens ». Le dialogue était impossible. Ce soir-là, je suis sûre qu’il pensait pouvoir passer en force. Il ne voyait pas que nous allions nous souder. Mais nous non plus. ».

Habitué à tout obtenir des politiques, Ramery a toujours dédaigné l’opinion, ce qui va lui jouer un très mauvais tour. Car en effet, une équipe gagnante se met en place. Derrière Gilberte Wable et quelques autres pionniers apparaît un véritable tribun, Michek Kfoury, médecin-urgentiste à l’hôpital d’Abbeville. Et Kfoury, habitant de Drucat, ne se contente pas de fédérer l’opposition : il l’entraîne sur des chemins très inattendus.

Au passage, des centaines de contributions pleuvent sur le cahier de doléances de l’enquête publique, sans aucunement troubler le commissaire-enquêteur, qui donnera sans état d’âme un avis favorable. Le 17 novembre 2011, dans une certaine ferveur, naît l’association Novissen. Drucat est en pleine révolte populaire, ce dont se contrefichent, bien à tort, les élus locaux et les copains de Michel Ramery, qui sont souvent les mêmes. La suite n’est pas racontable ici, tant les épisodes du combat sont nombreux. Ceux de Novissen inventent leur combat jour après jour, inaugurant par exemple le 2 juin 2012 une Ronde des indignés sur la place Max Lejeune d’Abbeville, la sous-préfecture voisine.

Malgré tout, la lourde machine officielle avance. En février 2013, le préfet accorde une autorisation d’ouverture portant sur 500 vaches seulement. Tout le monde comprend qu’il s’agit d’une simple ruse administrative : l’essentiel est de lancer l’usine à vaches, qu’on pourra facilement agrandir ensuite. Mais que faire ? Le principal renfort viendra de la Confédération paysanne, qui va mettre des moyens exceptionnels au service d’un combat commun.

Ce syndicat minoritaire, connu il y a dix ans par son porte-parole de l’époque – José Bové -, se dote d’un « responsable des campagnes et actions »  jeune et enthousiaste, Pierre-Alain Prévost. Reporterre est allé l’attraper au siège de la Conf’, comme on appelle le syndicat, dans la banlieue parisienne. « J’ai rencontré les gens de Novissen à Abbeville, confie-t-il, et puis nous nous sommes retrouvés pour une manif au Salon de l’Agriculture, en mars 2013. Et c’est alors que j’ai dit au Comité national du syndicat : « Il faut y aller ! ».  J’ai creusé le dossier, j’ai appelé pas mal de gens, et on a commencé. Laurent Pinatel, notre porte-parole, a embrayé ».

À partir de juin 2013, la Conf’ prépare dans le plus grand secret une opération grand style. Ce qui donnera, dans la nuit du 11 au 12 septembre 2013 une visite mouvementée sur le chantier de la Ferme des 1000 vaches. Vingt syndicalistes peignent sur place une inscription de 250 mètres de long : « Non aux 1000 vaches ! ». Au passage, ils subtilisent des pièces des engins de chantier – qui seront rendues – et dégonflent les pneus des véhicules présents. Non seulement Ramery porte plainte, ce qui peut se comprendre, mais son chef de projet, Michel Welter, se ridiculise en affirmant sans rire : « C’est du terrorisme pur et dur ».

La suite est moins distrayante, car 6 personnes, dont le président de Novissen Michel Kfoury, sont placées en garde à vue, bien que l’association n’ait nullement été mêlée à l’action de la Conf’. Ce qui n’entrave d’aucune façon la détermination générale. Il faut dire que Novissen dispose d’un avocat en or massif, Grégoire Frison. Ce spécialiste du droit de l’environnement, installé à Amiens, reçoit Reporterre en rappelant quelques heureuses évidences. « Le fric, mais ça ne doit servir qu’à vivre mieux ensemble, pas à spéculer ! Un tel projet ne peut que créer de la misère sociale en ruinant des dizaines de petits éleveurs laitiers. En faisant disparaître nos potes. Oui, nos potes ! Ceux avec qui nous pouvons envisager un art de vivre, une communauté vivante. Ce que Ramery et ses soutiens détestent, c’est justement cette solidarité qui renaît entre paysans et néo-ruraux ».

Sur le plan juridique, explique Frison, le combat pourrait bien rebondir dès ce mois de janvier, grâce à une plainte déposée pour non-respect du permis de construire. La faute à l’un des vice-présidents de Novissen, Claude Dubois. Ce dernier, plutôt rigolard, confie à Reporterre : « J’ai un permis d’avion, mais depuis quelques années, je fais surtout de l’ULM à partir de l’aérodrome d’Abbeville, qui est tout proche du chantier de la Ferme. Comme je faisais beaucoup de photos aériennes, j’ai plutôt l’œil. Et puis le 28 novembre dernier, on a appris que M.Ramery avait déposé une demande de permis de construire modificatif. J’ai pris des photos, j’ai comparé avec les plans officiels de la Ferme, j’ai sorti mon triple décimètre, et j’ai compris ».

Les photos de Claude Dubois sont sans appel. On y voit notamment un espace entre deux bâtiments bien plus grand que sur le plan déposé. Et, pire, des fondations au beau milieu, alors qu’aucun hangar ne devrait être construit si l’on s’en tient au permis de construire. Ce splendide pied de nez ne plaît en tout cas pas du tout à Ramery, qui a sonné les gendarmes locaux, qui n’ont pas hésité à aller tancer le président de l’aérodrome. « Le président, rigole Claude Dubois, m’a dit : “Ramery n’est pas content qu’on survole son chantier. Sois gentil, respecte l’altitude minium”. Ce que j’ai toujours fait. Mais depuis quand n’aurait-on pas le droit de survoler un chantier ? ».

Certes, ce nouveau front ne fait que s’ouvrir, mais il réjouit déjà ceux de Novissen. « C’est très bon signe, assure Gilberte Wable. M. Ramery fait des bêtises ahurissantes. Comment ose-t-il ne pas respecter un permis de construire aussi controversé ? ». La Confédération paysanne lance à partir du 6 janvier une nouvelle vague de manifestations. Cette fois, partout en France. La « Ferme des 1000 vaches » est loin d’avoir gagné la partie.

Ceux qui ne nous veulent toujours pas

Gérard S-L B – salut ! et bises à Marie-Hélène – m’adresse du fin fond du Finistère un article que je m’empresse de publier en-dessous de ma présentation. Mon commentaire sera bref, qui reprend l’entrée du très grand livre de Lévi-Strauss, Tristes Tropiques : « Je hais les voyages et les explorateurs ». Malgré le paradoxe – Lévi-Strauss aura passé tant de temps chez les Autres ! -, j’ai toujours su qu’il parlait sérieusement. Pour ma part, aussi, aussi paradoxalement que lui. Dites-moi donc ce qu’ont donné les grandes Découvertes, les sublimes voyages autour du monde, les nuées d’ethnologues déferlant sur les temps anciens avec autant d’appétit que les nuées de sauterelles ? Au programme était la destruction d’inconcevables merveilles de la pensée et de l’action, qui nous manquent et nous manqueront toujours plus lorsqu’il faudra bien tenter de trouver des solutions au drame planétaire où nous sommes plongés.

Inutile de dire que je serai toujours du côté des îles Andaman. Vive les flèches et les arcs !

North Sentinel : l’île incroyable dont personne ne revient indemne

Publié par Jeanic Lubanza le Mardi 07 Janvier 2014 à 16h27

 

North Sentinel ressemble à une île de l’Océan indien comme les autres. Un climat idéal, de longues plages de sables fins, une eau bleue turquoise. A un détail près. Si vous arrivez à poser un pied sur l’île, ce ne sont pas des pétales de fleurs qui vous seront lancées mais des flèches et des lances.

 

Entre le golfe du Bengale et le sud-est de l’île Andaman se trouve la petite île paradisiaque de North Sentinel. Par « paradisiaque » il faut comprendre la magnifique barrière de corail qui encercle ce territoire ainsi que les magnifiques plages qui composent le milieu. C’est tout. Le peu de personnes qui y ont pu fouler le sable de cet endroit, ont trouvé la mort ou l’ont rencontré de très près. La tribu des Sentinelles qui peuplent les environs n’est pas très friande des visites extérieures. Ces autochtones vivent en autarcie totale depuis plus de 60 000 ans. Ils font partie des derniers êtres humains à garder un mode de vie pré-néolithique. Le gouvernement indien a recensé entre 50 et 250 personnes habitant North Sentinel. Connaître les mœurs  et les coutumes de la population aurait constitué une avancée formidable pour l’anthropologie et l’ethnologie. Impossible pour le moment, car les Sentinelles rejettent toutes formes d’approches extérieures à leur milieu.

En 2004, les autorités indiennes ont appris que l’île avait été touchée par le tsunami. Il y a eu quelques victimes mais la majorité des Sentinelles ont survécu. Les secouristes ont pu en faire le constat. Pendant qu’un hélicoptère survolait le territoire à la recherche des survivants, les Sentinelles renvoyaient des flèches et des lances en guise de réponse. En 2006, des braconniers ont tenté une nouvelle approche. Celle-ci s’est avérée moins sympathique pour la tribu. La fin de la rencontre s’est soldée par la mort des braconniers et une destruction partielle de l’écosystème des Sentinelles.

L’attitude belliqueuse de la tribu envers le monde exterieur proviendrait d’un évènement qui a eu lieu en 1880. Des britanniques sont entrés en contact avec des membres des Sentinelles. En repartant, ils ont laissé les maladies de l’ouest sur l’île. Résultat : une partie de la population a été décimée. Depuis, les occidentaux ne sont plus les bienvenus. L’une des seules façons d’observer l’île est de regarder les cartes et les maps sur internet.

L’union Indienne ne cherche plus à établir le contact et a décidé de laisser vivre les Sentinelles. Toutefois le pays fait tout son possible pour protéger la population des braconniers qui sont une source de maladie (grippe, rhume) . Il protège également les braconniers des Sentinelles qui sont des chasseurs-cueilleurs redoutables.

http://www.planet.fr/monde-north-sentinel-lile-incroyable-dont-personne-ne-revient-indemne.528248.1608.html?xtor=ES-1-515318[Planet-a-la-Une]-20140108

Ratonnade anticampagnol à Notre-Dame-des-Landes

Cet article a été publié dans Charlie Hebdo le 7 janvier 2014

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Grande manif à Nantes le 22 février, juste avant les municipales. De part et d’autre de la barricade, on graisse l’artillerie. Les travaux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes vont-ils commencer cette année ?

C’est donc reparti. Comme en 14. Flamberge au vent, comme il se doit, le père Ayrault s’apprête à fondre sur le camp retranché de Notre-Dame-des-Landes. On se souvient sûrement que c’est là, dans ce petit bourg du bocage, près de Nantes, que le Premier ministre veut déposer sa crotte, sous la forme d’un vaste aéroport international. Que se passe-t-il à l’entrée dans 2014 ?

Pas mal de choses, à commencer par les arrêtés concernant l’eau et la biodiversité, pris le 20 décembre par le préfet de Loire-Atlantique. En résumé approximatif, les textes comportent une dérogation à la Loi sur l’eau, ainsi que le « déplacement » d’espèces protégées par la loi, et qu’il est en principe interdit de buter purement et simplement. Parmi elles, le triton marbré – noir, tacheté de somptueuses peintures vertes -, dont Ayrault, Vinci-le-bétonneur et tous leurs chers amis se contrefoutent. L’emmerde, c’est qu’il est classé parmi les espèces vulnérables dans le Livre rouge des vertébrés de France. Il faut donc mettre les gants, et concrètement les choper dans les mares du très éventuel futur chantier, puis les déposer dans d’autres mares, ailleurs.

Bien entendu, c’est une fumisterie de première, mais elle est en tout cas légale. Et de même pour quantité d’autres espèces animales et végétales, qu’il faut faire semblant de sauver du béton par la grâce de « mesures compensatoires ». Selon le réseau des Naturalistes en lutte, auteur collectif d’une impeccable étude de terrain (http://naturalistesenlutte.overblog.com), les petits rigolos des arrêtés préfectoraux ont purement et simplement oublié en route « 13 espèces nouvelles pour la Loire-Atlantique », qui ne sont connues que sur le territoire visé par Vinci, ainsi que « 6 espèces supplémentaires, rares et protégées par la Loi ».

Dernière ligne droite dans ce domaine : le campagnol amphibie. Vivant près des mares et des cours d’eau, la bestiole nage, plonge et n’emmerde jamais personne, discrète au point que peu de gens connaissent son existence. Pour lui régler son compte, il faudra quand même attendre une réunion du (consultatif) Conseil National de la Protection de la Nature (CNPN), qui devrait donner un avis le 16 janvier. Commentaire général des Naturalistes en lutte : « Il n’y a pas qu’en Amazonie où des espèces sont massacrées, à Notre-Dame-des-Landes aussi grâce à l’aval de l’État français ! ».

À bien regarder la situation générale, il n’y a pas de doute : tout est en place pour un vaste drame. Côté bouffons, Ayrault pense qu’il ne peut pas reculer. Il a trop promis au complexe industriel, et sa défaite ici marquerait le déclin certain de sa carrière politique. Du côté des opposants, c’est plus grave. Les 200 (jeunes) occupants du chantier virtuel, installés dans des cabanes au fond des bois (http://zad.nadir.org) estiment à juste titre être des habitants légitimes. La plupart ne sont pas du genre à tendre la joue gauche après avoir pris un pain sur la droite. Quant aux indigènes – habitants des hameaux ou paysans de la Confédération paysanne -, une bonne partie est fortement engagée dans la bagarre contre l’aéroport.

Nul doute que Hollande a plutôt intérêt à une issue de secours, faute de quoi tout indique des violences d’un niveau rarement vu. Sur le plan politique, les paris sont ouverts. Le parti écologiste (EELV) pourrait-il rester au gouvernement en cas de début des travaux à Notre-Dame-des-Landes ? Un vieux routier de l’écologie, impliqué dans l’opération Europe Écologie de 2009, lâche à Charlie : « En principe, nos ministres quitteraient aussitôt le gouvernement, car nous n’avons jamais cessé de soutenir les opposants. Mais nous sommes quelques-uns à redouter une énième manœuvre de Placé. En restant au gouvernement, son clan provoquerait une scission, mais qui le débarrasserait d’une bonne partie de ses critiques internes. Ce serait pain béni ».

En attendant, action. On prépare à Nantes une manifestation géante. Ce sera le 22 février, juste avant les municipales. 100 000 personnes ? 200 000 ? On sera là pour compter.

1000 vaches, 1000 prisonnières, un jackpot

Ci-dessous, un article que j’ai écrit, publié le 31 décembre 2013 par Charlie Hebdo. Sur le même sujet, toujours sous ma signature, une série de six articles sur le site de Reporterre, dont celui-ci.

Le papier de Charlie

La France n’avait encore jamais vu ça. Un industriel du BTP, qui a fait fortune grâce à des contrats publics,  veut ouvrir de force une usine à vaches de 1000 bêtes, sans compter 750 veaux et génisses. Le camp produirait à la fois du lait et de l’électricité, grâce à une méthaniseur. Mais dans la Somme, on sort les fourches.

Attention, c’est difficile à imaginer, surtout après les rots du repas de Noël. Soit un hangar de 234 mètres de long ouvert sur d’immenses champs de betteraves et de pommes de terre, à perte de vue. Pas un arbre. Dedans, 1000 vaches, sans compter 750 génisses et veaux. La plus grande ferme de toute l’histoire agricole française, plantée entre les villages de Buigny-Saint-Maclou et Drucat (Somme). Abbeville est à 6 kilomètres, Amiens à 40, Paris à 180 au sud.

Le promoteur de ce vaste camp de travail s’appelle Michel Ramery, un garçon qui ne plaisante pas avec les chiffres. Né en 1949, il a créé sa première boîte minuscule avec deux frangins en 1972. Le groupe est aujourd’hui le géant du BTP dans le Nord-Pas-de-Calais voisin, et après avoir racheté une soixantaine de sociétés, compte 3550 salariés. Comment a-t-il fait ? Ben, on ne sait pas trop. Ce qui est certain, c’est que les socialos, au pouvoir dans cette région depuis des décennies, n’ont pas été trop durs avec papa Ramery, qui remporte tous les marchés publics qu’il veut, très loin devant des groupes pourtant bien plus puissants que lui, comme Vinci ou Bouygues.

Le 23 février 2011, une des sociétés de Ramery  demande l’ouverture de la dite « Ferme des 1000 vaches », qui sera ramenée – provisoirement en tout cas – à 500 par un arrêté préfectoral de 2013.  Le progrès en marche : avec une poignée de salariés pour faire tourner l’usine, la production de lait ne saurait être que rentable. Pour lui, Ramery. D’autant plus que la belle fusée multicolore compte un autre étage : le méthaniseur.

Ami lecteur, le méthaniseur est une fée qui change la merde en électricité. Ramery compte récupérer des milliers de tonnes de fumier et de lisier par an, avant de les faire gaiement fermenter dans une cuve géante, le temps que le ragoût donne du méthane. Lequel, car ce n’est pas fini, serait transformé en une électricité rachetée au prix fort (au moins deux fois celui du marché) par EDF. Avec une garantie de notre électricien chéri portant sur 15 ans. Ce système, authentique jackpot, a les grandes faveurs du gouvernement, qui a lancé en mars 2013 un plan Energie méthanisation autonomie azote (EMAA).

On est prié de ne pas ricaner, car ces nobles actions visent à sauver de la misère les petits paysans. Réfléchissons ensemble. N’est-il pas génial de vendre de l’électricité provenant de la merde de vaches donnant du lait ? Les fâcheux notent que Ramery n’a rien d’un paysan, et encore moins d’un paysan besogneux. L’affaire pourrait lui rapporter, en net, plusieurs millions d’euros par an. Et la « Ferme des 1000 » vaches pourrait au passage devenir le prototype, clés en mains, d’un nouvel élevage définitivement débarrassé de tout lien avec le métier de paysan.

Au fait, et les résidus ? Ami lecteur, bonne question, car le système Ramery récupère le méthane, mais laisse en plan une sorte de matière organique, qu’il faut bien balancer quelque part. Une bagatelle : 40 000 tonnes par an. Or le méthaniseur ne tutute pas seulement du pissat et de la bouse. Il a également besoin d’autres déchets – au moins 15 000 tonnes par an -, sans que personne ne sache encore d’où ils pourraient venir. Des déchets verts, ménagers, hospitaliers, pharmaceutiques ? Rien n’est vraiment impossible.

Revenons-en à la saine bouillie restant au fond de l’appareil. La seule solution est d’épandre sur des champs, en faisant passer cela pour un excellent engrais. C’est d’ailleurs ce qu’on fait en Bretagne, avec le si beau résultat qu’on connaît, dont la floraison saisonnière de marées vertes. Pas une seule molécule d’azote, précurseur des nitrates, ne saurait être éliminée par la méthanisation. La boue du méthaniseur, s’il ouvre un jour, contiendra donc fatalement des nitrates, mais aussi des restes d’antibiotiques, anthelminthiques, ?anticoccidiens, douvicides, hormones, tous produits vétérinaires légalement et massivement utilisés. Et des pesticides.

Arrivé à ce point, osons l’audace : percolant au travers du sol de craie, ces saloperies ne risquent-elles pas d’atteindre la nappe phréatique ? Est-ce si grave ? De toute façon, les 1 000 vaches boiront cette même eau, puisée grâce à un forage dans la nappe. Compter 40 000 mètres cubes d’eau par an. Ce qui ne veut pas dire que Ramery n’aura pas besoin du circuit d’eau potable. En effet, le brave homme pompera aussi sur le réseau, mais seulement pour nettoyer les installations et abreuver la poignée d’ouvriers. Quelle eau ? Pas celle, pourtant toute proche, de Drucat, pour la raison simple que son captage est fermé à cause d’une pollution aux pesticides. Il faudra donc se rabattre sur celle de Nouvion.

Et ce n’est pas tout, car pour se débarrasser de ce bon bouillon des familles, il faut disposer d’environ 3000 hectares. Pour l’heure, Ramery n’en aurait trouvé que la moitié, ce qui laisse présager de nouvelles surprises. C’est dans ce contexte revigorant qu’est née une formidable association locale, Novissen (http://www.novissen.com). Presque toute la population de Drucat – 900 habitants, où doit s’installer le méthaniseur, a rejoint un groupe emmené par un médecin-urgentiste de l’hôpital d’Abbeville, Michel Kfoury.

Un petit miracle s’est produit. Lancé pour la défense des intérêts locaux, ce qu’on peut facilement comprendre, le combat est devenu une vaste réflexion sur la souffrance animale, le modèle agricole, la pollution chimique, la corruption, la démocratie. On ne peut résumer ici la flopée de manifs, de tracts, de happenings imaginés depuis deux ans que dure la mobilisation. Une mention tout de même  pour la Ronde des indignés, inaugurée le 2 juin 2012 sur une place d’Abbeville, dont le maire socialiste Nicolas Dumont soutient sans oser l’assumer le projet Ramery.

De son côté, la Confédération paysanne, emmenée par un jeune type punchy, Pierre-Alain Prévost, et son porte-parole Laurent Pinatel, est entrée dans la danse en 2013, fortissimo. Avec notamment le démontage d’une partie du chantier dans la nuit du 11 au 12 septembre 2013, qui a conduit à une plainte de Ramery et à la garde à vue de six opposants.

Mais ce n’était qu’un début : la Conf’ lance dès le 6 janvier de nouvelles opérations, cette fois dans toute la France.

La fable de l’autoroute et de l’écrevisse

Publié par Charlie Hebdo le 11 décembre 2013

Ils l’ont voulue, ils l’ont eue. Les grands politiques d’Aquitaine, d’Emmanuelli à Bayrou, de Juppé à Rousset, ont exigé l’autoroute A65 entre Pau et Langon. Elle est là, elle est vide, et elle coûte. Devine qui va payer ?

L’autoroute est vide, ce qui est une excellente nouvelle. Mais elle a été construite, ce qui est abominable. L’A65, entre Pau (Pyrénées Atlantiques) et Langon (Gironde) court sur 150 kilomètres, dévastant tout sur son passage. Les coteaux du Béarn, des splendides prairies humides et ruisseaux des Landes, où paressaient écrevisses à pattes blanches, fadets des laîches – un papillon – et visons d’Europe ont finalement été éventrés pour faire passer bagnoles et gros culs. Inauguration et fanfare le 16 décembre 2010.

Depuis, il se passe exactement ce qui avait été annoncé par les opposants en leur temps. Une première citation contenue dans un document de deux belles associations régionales, la Sepanso (www.sepanso.org) et l’ALRP « Le projet d’autoroute Langon-Pau ne peut être fondé sur le trafic actuel ou sur des effets de congestion de trafic sur l’axe existant. Le trafic est faible et fluide sur la route entre Langon et Pau ».

Nous sommes en janvier 2008, et les travaux n’ont pas commencé. Eiffage, géant du BTP – 14 milliards d’euros de chiffre d’affaire en 2012 – a créé avec une société d’autoroutes, la Sanef, une boîte dédiée à la concession de l’A65 : A’liénor. Oui, comme Aliénor d’Aquitaine, car ces bourrins sont des ménestrels. Et de belles âmes qui prennent en charge la construction du monstre. Le public ne paiera pas un rond au privé, comme on va voir.

En novembre 2012, le quotidien La Dépêche titre sur « L’autoroute fantôme ». Et constate, s’appuyant sur un bilan financier officiel, un déficit 35 millions d’euros pour la seule année 2011. Il y a trois fois moins de gros culs que prévu. Mais attention : il faut attendre les chiffres de 2012, car Aliénor s’est lancé à l’été dans des « abonnements préférentiels ». Bon, attendons.

En 2012, le plan prévoyait 9 323 véhicules légers par jour, mais il n’en est passé que 5 561. Pour les poids lourds, c’est pire : 1 017 espérés, 341 en réalité. Le trou se creuse de 35,4 millions d’euros supplémentaires. Et 2013 ?  En juin, les écologistes de la Sepanso et leurs potes font leurs propres comptages, pour la troisième année consécutive. La honte. Il passe 5 436 véhicules, poids lourds compris, alors que 10 397 étaient escomptés.

En octobre, le conseiller régional d’Aquitaine Patrick du Fau de Lamothe publie un terrible, mais excellent rapport (http://www.sepanso.org/dossiers/a65/A65_rapport_P.d-F-d-L.pdf) qui pose la vraie question : va-t-on vers une faillite ?

Si oui, qui paierait ? À ce stade, la situation devient exaltante, car il existe dans le contrat signé entre l’État, les collectivités locales et nos poètes d’A’liénor une clause dite de déchéance. En résumé, si le trafic n’a pas doublé d’ici 2020, l’État et surtout les communes et collectivités traversées par l’A65 pourraient bien banquer. Mais lourd. Sans doute plus d’un milliard d’euros.

Pour sûr, c’est mignon. Et d’autant plus que tous les barons de la politique régionale sont mouillés jusqu’aux narines dans ce grand fiasco annoncé. Dans une lettre bien imprudente du 7 avril 2008, le socialo Alain Rousset, président du Conseil régional d’Aquitaine, s’adresse au Premier ministre de l’époque, François Fillon. Il pleure, car les écologistes font des misères, et le chantier n’a toujours pas commencé. Or, écrit-il, « Nous tenons à réaffirmer l’urgence de la réalisation de l’A65 entre Langon et Pau. Il y va de la sécurité et de l’unité de l’Aquitaine qui reste aujourd’hui la seule région française dépourvue de liaison autoroutière entre sa capitale régionale, Bordeaux, et sa deuxième ville, Pau ».

Et tout est de la même eau pétillante. De grands défenseurs de la nature et de l’intérêt public ont signé avec Rousset. Parmi eux, Henri Emmanuelli, ponte socialo des Landes, et Alain Juppé, maire de Bordeaux. L’union sacrée contre l’écrevisse.

Quoi d’autre ? Ah oui, pour rouler sur l’A65, il vaut mieux avoir du fric, car c’est la plus chère de France. Pour chaque kilomètre parcouru, compter 14,40 centimes d’euro contre 8,5 centimes en moyenne nationale. Soit 21,60 euros pour 150 kilomètres. Mais c’est si beau, dehors.