Archives de catégorie : Développement

Un mot sur ce train magnifique qui faillit bien exister

J’assume sans état d’âme le mot de nostalgie. C’est une mélancolie, donc une tristesse. C’est un plaisir aussi, lié au souvenir de ce qui fut. C’est un regret enfin, celui d’une histoire qui s’arrêta, qu’on arrêta plutôt. Je comprends très bien ceux qui vantent l’automobile. Je comprends encore plus aisément ceux qui démontrent – en vérité, sans mal – que cet engin est désormais inévitable dans un grand nombre de situations. Mais moi, je déteste la bagnole et l’univers qu’elle a décidé pour nous. Car bien entendu, l’objet imaginé il y a un peu plus de cent années s’est emparé de nos destins jusqu’à les changer de fond en comble. Il est devenu une force matérielle. Il a fini par prendre toutes les décisions que nous n’osions assumer.

Sans la bagnole, point de villes tentaculaires et de banlieues sordides s’étendant jusqu’à l’horizon. Point de travail exténuant des millions d’êtres entre un point où l’on est censé vivre sa vie d’homme ou de femme et celui où l’on vend sa force de travail. Sans elle, pas de ces milliers de routes et d’autoroutes qui morcellent le paysage à l’infini et rendent peu à peu impossibles les rencontres entre animaux de territoires différents. Pas de centres commerciaux criminogènes aux abords de ces pauvres assemblages qui ne rappellent la ville que pour mieux la ridiculiser. Pas d’entrée ni de sortie urbaines où la publicité fait le trottoir, chaque trottoir, tous ces trottoirs que personne n’arpente ni n’arpentera.

La voiture individuelle est une immense défaite de l’humanité. Une déroute de la beauté. Un déni de liberté et de mouvement, quelles que soient les apparences. La voiture tue davantage que des vies. Elle massacre la perspective, elle attaque jusqu’aux rêves d’avenir que nous pourrions avoir. Car en effet, même les yeux fermés, il me paraît impossible d’imaginer un futur désirable dans lequel la voiture automobile jouerait encore le premier rôle. Gaspillerait une notable fraction de nos revenus. Dilapiderait ce qui reste encore de pétrole dans les cuves de la planète. Moi, quand je rêve pour de bon, je songe au train.

Le train est la preuve indiscutable qu’une autre voie de transport était possible. Il fut un temps, proche encore, où une multitude de lignes, parfois microscopiques, sillonnaient le paysage. J’en connais personnellement trois. L’une, qui reliait jadis Audierne à Douarnenez, par le Goyen, un petit fleuve côtier. Il en est des traces, que j’admire à chaque passage. La deuxième part d’Alzon, dans le Gard, et monte – montait – sur le plateau du Larzac, et au-delà. La troisième, qu’on appelle la Petite ceinture, encerclait Paris. Elle a encore, en quelques lieux de la capitale, des fulgurances de ce passé si proche.

Ces trains n’allaient pas vite, mais ils avançaient, régulièrement, et s’arrêtaient tous les quelques kilomètres sans faire de manières. Ils étaient le sang, la circulation sanguine de ce pays. Ils étaient un réseau, un chevelu qui menait parfois à de simples villages (ici). À partir de ce réseau d’une densité étonnante, il eût été possible d’envisager une France tout autre. De bâtir un pays qui n’aurait guère ressemblé à celui que nous connaissons. Rien ne nous aurait obligé à conserver ce train-là. Nous aurions pu, éventuellement, imaginer davantage de vitesse, bien plus de destinations, un confort toujours plus grand. Rien n’était fatal. Rien n’était joué. Rien n’était interdit.

Au lieu de quoi, nous avons choisi la bagnole, qui détruit l’espace et la vie des hommes, sur la terre entière désormais. Je dédie ces quelques mots à ceux qui n’ont pas réalisé que la voiture individuelle a une histoire. Qu’elle est une histoire. Qu’elle est le produit de choix, d’arbitrages, d’orientations, de désirs, de propagandes diverses. Qu’ayant eu un début, elle aura aussi une fin. La question que je me pose est celle-ci : de quel côté se situer ? Dans le parti de la résistance à ce changement qui vient de toute manière, et qui signera la mort de cette grande mythologie nationale et mondiale ? Ou plutôt dans celui du mouvement, du soutien décidé, éclairé, volontaire à la destruction du monstre ? Moi, bien entendu, j’ai choisi.

Ce renouvelable qui ne sert qu’à continuer (le syndrome chinois)

Deux nouvelles, tout aussi incroyables qu’elles sont cohérentes, comme il ne sera pas difficile de le démontrer. La première, c’est que la Chine est devenue le premier exportateur de notre planète (ici). Il faut avouer que l’on se retient à la table pour éviter de tomber à la renverse. Jugez : en 2009, le commerce mondial s’est rétracté de façon spectaculaire, au point que la Chine elle-même a vu ses exportations baisser de 17 % en valeur.

Résultat malgré tout : la Chine est devenue le plus grand pays exportateur de la planète. Devant l’Allemagne, avec pas moins de 10 % de toutes les exportations mondiales de marchandises. Ses ports sont remplis de porte-conteneurs qui partent dans toutes les directions du monde, surchargés de vêtements, de chaussures, de meubles, de jouets. Au rythme actuel, la Chine pourrait atteindre 25 % des exportations mondiales d’ici dix ans. Bien entendu, une flambée d’une telle puissance ne s’obtient qu’en pressurant comme des citrons les écosystèmes sur lesquels tout repose. Ceux de Chine, dont personne ne semble soupçonner l’état effroyable. Ceux de l’Asie du Sud-Est, où la Chine est désormais reine. De plus en plus, ceux d’Afrique, où Pékin place des pions dans les lieux les plus improbables.

Ajoutons que la Chine ne tardera pas à vendre au monde toute la gamme des produits dits à « haute valeur ajoutée » que nous sommes si heureux de lui fournir en fermant les yeux et en nous bouchant le nez. Sous très peu d’années, ce pays livrera au reste du monde des voitures individuelles, avant que ne vienne le tour des locomotives high tech et des avions. Ce n’est qu’une question de temps. Il existe actuellement quatorze groupes automobiles chinois (ici). Franchement, le saviez-vous ? Au moment où j’écris ces lignes, Giant Motor Company (GMC), qui représente les firmes chinoises Zotye, Zongchen et Shangai Maple Automobile (SMA), triomphe en Algérie (ici). Le reste viendra.

Je vous avais parlé de deux nouvelles, et voici donc la seconde : fin 2009, la Chine est devenue le troisième installateur d’éoliennes dans le monde, après l’Allemagne et les États-Unis. « En termes d’ampleur et de rythme, le développement de l’éolien en Chine est absolument sans équivalent dans le monde » déclarait il y a quelques semaines Steve Sawyer, secrétaire général du Global Wind Energy Council (ici). Dès la fin de 2011, la Chine pourrait bien être champion du monde en « capacité éolienne installée ». Si nous parlions de la France, ce serait le moment parfait de pousser un retentissant cocorico. Sarkozy tomberait dans les bras de Bayrou qui tomberait dans ceux de Ségolène Royal, et la scène s’achèverait sous la pyramide du Louvre, au son des bouteilles de champagne sablées une à une.

Mais nous sommes en Chine. Un pays dont la production de charbon a plus que doublé de 1990 à 2006, passant de un milliard de tonnes environ à 2,15 milliards de tonnes. En 16 ans, rien que 16 ans. 70 % de l’électricité chinoise provient de ce monstre, dont la combustion est l’un des très grands responsables du dérèglement climatique. Pour la seule année 2005, 117 nouvelles centrales électriques fonctionnant au charbon ont été ouvertes. La raison simple qui explique l’attitude chinoise à Copenhague est celle-ci : personne n’a intérêt à arrêter cette machine. Nul. Les bureaucrates chinois parce qu’ils sont assis sur une poudrière sociale qui pourrait les réduire à néant. Nos oligarchies du Nord pour la raison que la Chine continue à importer nos produits, ce qui maintient artificiellement le niveau de vie délirant que nous nous sommes octroyé au détriment des autres humains, des autres espèces, et de la beauté du monde.

L’exemple chinois a ceci de fascinant qu’il dit la vérité brute de ce monde. Il n’est pas, il n’a jamais été question d’accorder la priorité aux énergies renouvelables. Ni là-bas, ni ici même. La logique à l’œuvre – celle de la destruction – impose d’utiliser tout ce qui peut l’être. Demain n’existe pas. Seul compte le festoiement d’aujourd’hui. On se croirait à la table de Philippe d’Orléans, entre orgie et festin. La Chine empile ses sources d’énergie sans en sacrifier aucune, car son intention est de devenir The Big One. La France, qui n’a pas une chance à ce jeu, ajoute néanmoins, elle aussi, tous ses moyens les uns aux autres. Nous avons eu le charbon. Nous avons le pétrole et le nucléaire. Nous avons et aurons des barrages sur le moindre cours d’eau, et des milliers d’éoliennes et des millions de panneaux photovoltaïques.

Oui, nous aurons tout cela. Tout. Sauf si parvient à naître un mouvement social capable de comprendre – et de défendre – l’idée que la seule énergie réellement renouvelable, c’est l’esprit humain. Là est la source, pratiquement inépuisable. Là est le salut. Là est la seule voie que je puisse, moi, entrevoir. Il faut évidemment changer de monde, et accepter au plus vite de moins utiliser cette manne que l’on croyait jadis inépuisable, cette manne que l’on appelle aussi la planète Terre. Que faire ? Mais tout miser sur le don, l’échange, la coopération, la solidarité, l’empathie, la compassion, la gratuité. Ces mots puissants, ces mots surpuissants sont notre seule chance. Nous avons intérêt à nous en souvenir les jours sombres où la détresse s’empare de nos pauvres cervelles.

PS : Total, notre Total à nous, est en relations d’affaires avec l’entreprise pétrolière chinoise CNPC. Laquelle est responsable d’une marée noire qui vient de gravement polluer le Fleuve jaune, menaçant l’approvisionnement en eau de millions d’habitants.

Les baleines bleues auraient-elles tout compris ?

Je poursuis ma rêverie, commencée hier ici.  Ambulocetus natans – la « baleine qui marche » -, est la charmante bestiole ci-contre, qui mesurait environ trois mètres de long. On pense qu’elle a dû vivre il y a 50 millions d’années et qu’elle était sur le chemin pour devenir une baleine. Qui le croirait ? Elle serait une sorte d’intermédiaire entre Pakicetus, que je vous ai déjà présenté (Les baleines bleues lancent-elles un message ?), et Basilosaurus, que je vous montrerai plus bas. Ambulocetus gardait encore la possibilité de sortir de l’eau, de se planquer dans une mangrove, au bord d’une plage, avant de se jeter, telle un grand méchant loup, sur ses victimes. Vous avez vu ? Oui, ses dents ne laissent place à aucun doute. Basilosaurus, ci-dessous, ne devait pas se contenter non plus de bonbons à la menthe.

Ce gaillard-là, cétacé archaïque, a pu vivre jusqu’à la fin de l’Éocène, il y a environ 36 millions d’années, et lui ne pouvait déjà plus aller à terre. Ne vous fiez pas à la taille de vignette, car il pouvait atteindre 21 mètres de long et avaler un animal de la taille d’un dauphin actuel. Ce n’est donc que très lentement que les choses ont commencé à changer, et que les baleines sont devenues de placides et pacifiques mammifères. Que faut-il donc penser d’une telle évolution ? Oui, que faut-il penser du passage de la violence quotidienne à la fluidité musicale des grands fonds ? Je vais vous décevoir, car je ne le sais pas.

Puisque la connaissance n’y est pas, reste au moins le songe et les déambulations intérieures. La baleine bleue, dont je parlais hier, est un animal si beau, si parfaitement accompli, ayant traversé tant d’épreuves qu’elle m’émeut aux larmes. J’espère ne pas vous faire peur. Mais je le répète : aux larmes. J’ai dit qu’elle avait failli disparaître. J’ai dit que son chant s’était soudainement fait plus grave, sans qu’on sache réellement pourquoi. Eh bien, je vais tenter de répondre, moi, en insistant sur le droit imprescriptible à l’imagination. Si la baleine bleue pleurait sur son monde disparu ?

Oui, et si la baleine constatait, d’année en année, l’inconcevable massacre qui se produit sous ses yeux de géant ? N’oublions jamais – je ne risque pas – que ce monument de l’histoire naturelle migre sur des milliers de kilomètres, bien que nous ne sachions pas grand chose de ses routes marines. Ce bel oiseau, ce grandiose oiseau migrateur file et traverse des immensités. Lesquelles n’ont plus rien à voir avec ce qu’elles étaient il y a seulement cinquante ans. Tout a changé. Tout est changé. Des écosystèmes stables depuis peut-être des centaines de milliers d’années ont été bouleversés par la pêche industrielle, l’un des plus grands crimes jamais conçus par l’homme. Personne, je dis bien personne n’est en mesure de saisir l’énormité des processus de destruction en cours sous la surface des mers et des océans.

Personne, c’est-à-dire aucun humain. En revanche, la baleine bleue, qui a évolué avec la mer, qui en est l’un des plus étonnants rejetons, qui voit tout, entend tout et peut-être comprend tout, la baleine bleue n’est-elle pas capable, elle, de saisir l’ampleur du drame absolu que nous avons provoqué ? Je le dis sans crainte du ridicule, cela me semble possible. Et en ce cas, le chant devenu si grave de notre si belle amie serait un pleur. Le pleur désespéré de qui se retrouve, peu à peu, seul au monde des profondeurs.

600 000 milliards de dollars qui volent au vent

On va commencer par prendre ses gouttes, pour se calmer, car ce qui suit va sans doute achever pépé, et filer une maladie de cœur à tous les autres. Permettez-moi de vous présenter le site internet Slate. Slate signifie ardoise et a été créé aux États-Unis, où il semble gagner de l’argent. Je n’en sais guère plus, et préfère vous renvoyer à la source (ici). Depuis février 2009, Slate a une édition française, mais bien distincte de l’américaine, qui ne possèderait que 15 % du capital. On compte parmi les fondateurs l’ancien patron du journal Le Monde – Jean-Marie Colombani -, l’ultralibéral Éric Le Boucher, l’ultra Jacques Attali (ici).

J’aimerais bien dire du mal de ce Slate-là, mais voilà : je ne l’ai encore jamais lu. Ou plutôt, je n’ai lu pour l’heure qu’un seul article, mais qui aura fait son effet (ici en ligne, et dans son intégralité dans les commentaires). Il est signé Diogène, pseudonyme collectif utilisé par un groupe d’économistes distingués, parmi lesquels Patrick Artus, entre autres directeur de la recherche et des études de Natixis et professeur à Polytechnique. J’imagine que ces braves ont choisi Diogène en pensant à celui de Sinope, car celui-là était fils de banquier. Il y en eut d’autres, dont le Diogène de Séleucie ou celui d’Appolonie. Non, bien entendu, celui de Sinope. Celui-ci, on s’en souvient peut-être, cherchait en plein jour, dans les rues d’Athènes, aidé d’une lanterne, un homme véritable. Mais on aura probablement oublié qu’il passait un temps important à se masturber, ce qui n’est évidemment pas le cas du Diogène de Slate. Ceux de Slate sont tout, sauf des branleurs, à ce qu’on raconte en tout cas.

Alors, cet article. Je ne vais pas le paraphraser. Sachez qu’il est très clair, fluide, simple en apparence du moins. Diogène nous rapporte que le marché mondial financier des produits dits dérivés  représente environ 600 000 milliards de dollars de transactions chaque année. C’est tellement beaucoup que cela représente en fait dix fois la valeur du Produit intérieur brut (PIB) mondial. C’est-à-dire dix fois l’ensemble des biens et services produits par la totalité des pays du globe. Où l’on voit pour commencer, où l’on constate une nouvelle fois sans grande surprise que le jeu de roulette planétaire n’a plus aucun rapport avec une quelconque économie réelle, gagée sur des biens matériels existants.

La suite ? Bah ! vous vous doutez bien qu’une telle frénésie est également une bombe thermonucléaire. 90 % de ces échanges échappent au circuit de la Bourse classique et se traitent de gré à gré, empêchant toute vue d’ensemble de ce qui se passe et passera. Où est l’argent ? Où va-t-il ? Que fait-il ? Personne n’est en mesure de le dire. Oh, ne sautez pas tout de suite par la fenêtre ! Des réformes sont en cours, qui obligeraient les produits dérivés à passer devant des Chambres de compensation. Mais celles-ci ne seraient pas de taille, en toute hypothèse, à faire face à d’éventuelles défaillances massives.

La morale d’une telle leçon ? La première crève les yeux : nous y allons droit. Mais vous le saviez déjà. J’en ajouterai deux plus personnelles. La première est que cette machine géante à faire du fric quoi qu’il en coûte ne peut qu’accélérer la ruine des écosystèmes. Car la défense des équilibres sur quoi repose la vie n’a que peu de rapport avec l’univers du casino. Elle nécessite du temps, elle commande de dépenser beaucoup d’argent dans un but général et abstrait. Il s’agit de défendre la vie au motif qu’on la préfère à la mort. Nos amis aux 600 000 milliards de dollars sont assez étrangers à ces fumeuses interrogations. Quand ces gens-là auront tout détruit – perspective qui se rapproche à grands pas -, combien nous auront-ils coûté, sinon tout justement ?

La seconde question est destinée, sans espoir d’aucune réponse, à ce pauvre Diogène de Slate. Si j’étais eux, je crois bien que je me tairais un peu, tout de même. Car cela fait au moins vingt ans que moi, qui m’intéresse si peu à l’économie – cette économie-là -, je sais que les marchés dérivés nous mènent au chaos. Seulement, lorsque des critiques de leur monde le disaient ou l’écrivaient, ils avaient tort. Ils étaient idéologues. Ils étaient contre la marche triomphale du monde. Maintenant que le désastre est patent, c’est à qui – chez eux – se montrera le plus critique, le plus lucide, le plus inquiet.

Tenez, Chantal Jouanno, sous-ministre à l’Écologie, n’est-elle pas devenue, par quelque miracle, une pasionaria de la taxe Tobin, qui révulsait les siens naguère ? Que Diogène explique plutôt comment il a pu passer à côté d’une telle révolution dans le domaine qui était pourtant le sien ! Où avait-il mis sa lanterne ? Où se cachaient l’homme, les hommes et le monde ? Ceux qui se couvrent du manteau de Diogène n’auront jamais tort, car ce sont eux qui fabriquent jour après jour le vrai de l’instant. Ce qu’ils sont ? D’habiles artisans du ministère de la Vérité, celui de George Orwell. Slate, Attali, Colombani, Le Boucher. Et 600 000 milliards de dollars qui tournent de plus en plus vite. Pas drôle ? Non, pas trop.

¡ Chile, Chile, Chile, solidaridad ! (con los Mapuche)

Comme j’ai pu vibrer pour ce pays lointain ! Lorsque j’avais 16 ans, puis 17 et 18, jusqu’à disons 21, le Chili a été une présence réelle dans ma vie. C’est ainsi. D’abord quand Salvador Allende fut président – socialiste – du pays, avant d’être renversé par une brute nommée Pinochet, le 11 septembre 1973. Ensuite quand les assassins et les tortionnaires transformèrent ce pays si poignant en asile de vieillards, en maison de fous, en terre de massacres. J’ai aimé le Chili comme on peut aimer un rêve. À cette époque, je pense que je serais allé fort avant si une guerre contre les fascistes avait éclaté là-bas. En tout cas, je le crois. Et comme j’ai vécu depuis, j’ai bien quelques raisons de penser de la sorte.

Le Chili d’aujourd’hui semble un monde venu d’ailleurs. Il s’y passe des élections présidentielles, dont le deuxième tour est prévu le 17 janvier 2010. La présidente en place, la socialiste Verónica Michelle Bachelet Jeria, ne peut pas se représenter, et a dû laisser la place à un falot politicien qui est surtout le fils de son père, Eduardo Frei Ruiz-Tagle. Un démocrate-chrétien, allié aux socialistes, qui a déjà été président en 1994. En face, une sorte de Berlusconi de l’hémisphère sud, Sebastián Piñera, dont les comptes sont estimés à un milliard de dollars. Il a fait fortune avec l’introduction des cartes de crédit, possède la chaîne de télé Chilevisión. Il est la droite, Frei est donc la gauche. Et choisissez le meilleur !

C’est là, pauvres lecteurs de Planète sans visa, que je montre ce qui me reste de dents. Car je me fous totalement de savoir qui va gagner. Ils se valent. Ils se valent bien. Ils ont, depuis le départ du pouvoir de cette canaille de Pinochet, mimé l’opposition, alors qu’ils étaient évidemment d’accord sur l’essentiel. L’essentiel est là-bas la même chose qu’ici : l’économie. Il fallait faire entrer le Chili dans le moule du libéralisme dur, et la mission a été accomplie par la création du Mercosur, marché intégré des pays du cône sud de l’Amérique, par la suite connecté à son Big Brother du Nord, l’ALENA.

Je n’ai pas le goût de détailler les destructions qu’a pu entraîner cette politique purement criminelle. Il est certain, à mes yeux, que l’âme du peuple chilien en a été altérée si profondément qu’elle a peut-être disparu au passage. Ce qui reste de ce pays pourrait bien se trouver sur les flancs du volcan Villarica, au nord de la Patagonie chilienne. Il n’est pas si haut – 2847 mètres -, mais son cratère de basalte, parfois recouvert d’une neige de conte de fées, crache des flammes. Et surtout, oui surtout, il est la résidence, l’une des résidences en tout cas de Pillán. Ce dernier a évidemment créé le monde et ses chimères. De temps en temps, il s’énerve, mettez-vous donc à sa place. Le volcan Villarica, où des gommeux chiliens osent faire du ski, s’appelle en réalité Quitralpillán, c’est-à-dire, en langue mapuche, la demeure de l’ancêtre de feu. Cela se tient, aucun doute là-dessus.

Qui sont ces Mapuche ? Des Indiens. Probablement les premiers habitants humains de ce qui deviendrait bien plus tard le Chili. Cela ne les rend pas plus aimables pour autant, mais c’est en tout cas un fait. Comme il est acquis que les Mapuche, à la grande différence de tant d’autres Chiliens, vautrés devant la chaîne Chilevisión de Sebastián Piñera, ont conservé une partie de leur culture. L’avenir leur appartient donc davantage qu’aux autres, malgré les cruelles apparences actuelles. En attendant, c’est l’horreur pure et simple, car l’histoire comme l’esprit mapuche sont aux antipodes de tout ce qui domine à Santiago, la capitale, gauche et droite confondues.

Il est probable que les Mapuche, dont le territoire historique est au nord de la Patagonie, forment encore 6 % des 16 millions de Chiliens. Ils ont une langue, un imaginaire, et des revendications. Non seulement ils veulent récupérer les terres volées par les envahisseurs, mais en outre – singularité sur ce continent -, ils réclament une nation. On aime ce mot ou non, mais les Mapuche – plus ou moins synonymes d’Araucans – savent tous qu’ils n’ont pas plié devant le Conquistador. C’est inouï, mais c’est ainsi. Les soudards qui s’étaient emparés de l’empire Inca ne parvinrent jamais à gagner la partie au sud de la rivière Bio Bio. Bien mieux, les Araucans-Mapuche, qui avaient appris l’usage du cheval à une vitesse époustouflante, se jetèrent en 1554 sur Santiago de Chile, alors une simple bourgade. Avec cinq cents hommes, mais surtout une dizaine de cavaliers, tous commandés par l’illustrissime cacique mapuche Lautaro (un texte de fond, épatant, et en français, ici, puis chercher : La conquête du désert).

Dans le monde sans épaisseur – donc sans finesse – de ceux qui croient ce que leur disent propagandes et publicités de toutes sortes, il n’est plus aucun espace pour eux. Ils crient dans le vide, depuis des décennies. Un peu moins, un peu plus, selon les époques et les régimes. Le 13 décembre 2009, jour du premier tour des élections, un groupe de Mapuche encapuchonnés a barré la route du côté de Pidima, à 600 km de Santiago. Avec des arbres et des branches. Encapuchonnés, chez eux. Il faut dire que cela ne plaisante guère, lorsque l’on s’attaque au pouvoir chilien. On a appris en novembre que le Mapuche Matías Catrileo avait bien été abattu dans le dos par un flic, comme on s’en doutait. Et de même pour le jeune Jaime Facundo Mendoza, autre Mapuche assassiné le 12 août 2009 (ici).

Qui commande le Chili, au moins jusqu’au 17 janvier ? Des socialistes comme on les connaît ici. L’un d’eux, José Antonio Viera-Gallo Quesney, ministre du Secrétariat Général de la Présidence s’il vous plaît, a froidement déclaré que les Mapuche n’auraient jamais droit à une autonomie territoriale. « Ils doivent comprendre, a-t-il bien précisé, que leur identité doit prendre place dans un monde changeant et moderne ». Changeant, moderne. Les Mapuche n’ont donc qu’à crever. Oui, mais ils résistent. Et même si c’est dérisoire, je me sens proche. D’eux. De leur monde et de leurs visions. Mais qu’attend donc Pillán ?