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Considérations sur l’imbécillité (en Espagne et ailleurs), bis repetita

Préambule qui n’a rien à voir ou presque : Henri Pézerat, mort le 16 février 2009, a été enterré hier par ses amis. À l’heure qu’il est – cela peut changer, je l’espère en tout cas -, aucun article de presse n’a rappelé son rôle proprement historique dans la bataille contre l’amiante. Nous verrons, mais j’y reviendrai. Et maintenant, sans transition, la suite.

Le texte qui suit n’est pas neuf, car il a été publié la première fois ici le 28 janvier 2008, il y a plus d’un an. Le relisant à la suite d’une recherche sur un autre sujet, je me suis dit qu’il méritait bien d’être remis en ligne ( un autre, complémentaire, ici). Souvenez-vous comme l’Espagne inspirait nos politiques de gauche, Ségolène Royal en tête, quand son économie de pacotille brillait encore de tous ses feux toxiques. Ou de droite, quand Aznar entendait détruire le fleuve qui a donné son nom à la péninsule ibérique – l’Ébre – et détourner ses eaux jusqu’aux plantations chimiques de tomates, loin au sud. Tout n’était donc que faux, tout n’était que carton-pâte. Mais il faudrait pourtant faire confiance à ceux qui prétendaient exactement l’inverse. Eh bien, si cela vous dit d’y croire encore, ne vous retournez pas pour voir si je suis là. Car j’ai déjà disparu.

Le 28 janvier 2008. Avouons que ce papier s’adresse d’abord à ceux qui croient encore dans la politique. Je veux dire la politique ancienne, celle qui émet les signaux que nous connaissons tous, celle de madame Royal, de monsieur Sarkozy. Celle venue en droite ligne de 200 ans d’histoire tourmentée.

On le sait, ou l’on finira par le savoir, je ne porte plus guère attention aux acteurs de ce jeu de rôles, mais je ne cherche pas à convaincre. Je ne fais qu’exprimer un point de vue. Et voici pour ce jour : j’aimerais vous parler d’Andrés Martínez de Azagra Paredes. Un Espagnol. Cet ingénieur, également professeur d’hydraulique, propose un néologisme : oasificación. Pour nous, Français, ce n’est pas très difficile à comprendre : il s’agit de créer des oasis. Martínez est un homme très inquiet de l’avenir de son pays, menacé par des phénomènes de désertification dont nous n’avons pas idée. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, comme aurait dit Montaigne. Mais nous avons grand tort, en l’occurrence, de ne pas tendre l’oreille.

Martínez, en tout cas, a des solutions ( attention, en espagnol : ici). Cela consiste, sommairement résumé, à récupérer l’eau, de pluie surtout, et à restaurer un couvert végétal là où il a disparu. En mêlant savoirs ancestraux et technologies nouvelles. J’avoue ne pas en savoir bien plus. Est-ce efficace ? Peut-être.

Mais la vraie question est autre : l’Espagne devient un désert. Bien entendu, il est plus que probable que nous ne serons plus là pour admirer le résultat final. Le processus est pourtant en route (ici) : le tiers du pays est atteint par des formes sévères de désertification, et le climat comme la flore et la faune seront bientôt – à la noble échelle du temps écologique – africains. J’ai eu le bonheur, il n’y a guère, de me balader sur les flancs de la Sierra Nevada, cette montagne andalouse au-dessus de la mer. Je me dois de rappeler que nevada veut dire enneigée. De la neige, en ce mois de novembre 2005, il n’y en avait plus.

Pourquoi cette avancée spectaculaire du désert en Europe continentale ? Je ne me hasarderai pas dans les détails, mais de nombreux spécialistes pensent que le dérèglement climatique en cours frappe davantage l’Espagne que ses voisins. Et comme le climat se dégrade aussi en Afrique, notamment du nord, il va de soi que les humains qui ont tant de mal à survivre là-bas ont tendance à se déplacer plus au nord, au risque de leur vie quand ils tentent la traversée vers les Canaries ou le continent.

Et que fait le gouvernement socialiste en place ? Eh bien, avec un courage qui frise la témérité, il vient de décider la création d’un Plan national contre la désertification. Tremblez, agents de la dégradation écologique ! Je ne vous surprendrai pas en écrivant que les choix faits depuis 50 ans n’ont jamais qu’aggravé les choses. La surexploitation des ressources en eau, la déforestation, l’agriculture intensive et l’urbanisation sont les points les plus saillants d’une politique d’autant plus efficace qu’elle est évidente, et rassemble tous les courants qui se sont succédé au pouvoir.

Du temps de Franco, vieille et sinistre baderne aux ordres du pire, le choix majeur a été de vendre le pays au tourisme de masse. Une aubaine pour les vacanciers français découvrant, dans les années 60, la défunte Costa Brava, puis le reste. Les héritiers du Caudillo, de droite d’abord, puis de gauche, ont poursuivi dans la même direction, toujours plus vite, toujours plus loin. Le Premier ministre en place, José Luis Rodríguez Zapatero, ne cesse de vanter l’état de l’économie espagnole, qui lui devrait tant. Par parenthèses, faut-il rappeler l’enthousiasme de madame Royal chaque fois que quelqu’un l’appelle la Zapatera ?

Donc, Zapatero. Il me fait penser à DSK. Ou à Moscovici. Ou à Delanoé. Ou à tout autre, cela n’a pas la moindre importance. Il se vante donc de l’état de l’économie sous son règne, espérant bien remporter les élections générales du 9 mars prochain. Comme je m’en moque bien ! Car il y a tout de même un peu plus important. Certes, le socialistes locaux ont stoppé – pour combien de temps ? – le démentiel Plan hydrologique national de la droite, qui entendait détourner une partie des eaux de l’Èbre – fleuve du Nord qui a donné son nom à la péninsule – jusque vers l’extrême sud et les côtes touristiques.

Certes. Mais la soi-disant bonne santé du pays repose, pour l’essentiel, sur la construction. Qui n’est bien entendu que destruction. Jusqu’à la crise des subprimes, ces damnés crédits immobiliers américains, l’Espagne était considérée comme un modèle (ici) à suivre partout en Europe. Écoutez donc cette nouvelle chanson, dans la bouche de Patrick Artus, gourou financier bien connu : « La crise récente risque de montrer qu’il s’agissait de “faux modèles” à ne pas suivre. Que reste-t-il du dynamisme de ces pays, une fois enlevés l’expansion des services financiers et de la construction, qui y représentaient 50 % à 80 % des créations d’emplois ? ».

Zapatero est un grossier imbécile. Je vous le dis, vous pouvez le répéter. Imbécile, je pense que cela va de soi. Grossier, car dans le même temps que sa ministre de l’Environnement faisait semblant d’agir contre l’avancée du désert, on apprenait la teneur de quelques chiffres officiels. L’an passé – de juin 2006 à juin 2007 -, les mairies du littoral espagnol reconnaissaient l’existence de projets immobiliers plus nombreux que jamais. Soit 2 999 743 nouveaux logements, 202 250 lits dans l’hôtellerie, 316 terrains de golf et 112 installations portuaires avec 38 389 places neuves pour les jolis bateaux. Sans compter 90 cas de corruption établis, impliquant 350 responsables publics.

Tout est malheureusement connu, et le Parlement européen lui-même a condamné sans appel des « projets d’urbanisation massive (…) sans rapport avec les véritables besoins des villes et villages concernés », contraires « à la durabilité environnementale » et qui ont des effets « désastreux sur l’identité historique et culturelle » des lieux (ici). Voilà pourquoi, bien qu’aimant l’Espagne et sa langue, je mets rigoureusement dans le même sac le PSOE – parti socialiste au pouvoir – et le PP, ou Parti populaire, de droite. Plutôt, parce que j’aime profondément l’Espagne. Mais vous aurez rectifié de vous-même.

Un message de Christian Berdot (depuis les Landes)

Je n’ai jamais rencontré physiquement Christian Berdot, qui préside les Amis de la Terre dans les Landes. Mais nous avons échangé je ne sais combien de fois. Et je risque pas d’oublier qu’il fut le premier à m’alerter sur le crime planétaire des biocarburants. Je lui laisse bien volontiers ma place ce mercredi 4 février 2009, car il a des choses à dire. Chez lui, c’est une habitude. Une noble habitude.

Tempête dans les Landes : le climat se dégrade !

Mont-de-Marsan, le 2 février 2009

Personne ne peut affirmer que cet ouragan est dû aux changements climatiques. Par contre, on peut affirmer qu’avec les changements climatiques, ce genre de catastrophes va s’intensifier, se multiplier et pourquoi pas, alterner avec des périodes de canicules et de pluies diluviennes ! Qui est prêt à se prendre ces cataclysmes sur le coin de la figure tous les 3 ans, 5 ans, 10 ans ? Personne, bien sûr ! Mais alors que fait-on pour empêcher que les climats ne s’emballent ?

Au niveau national, le gouvernement annonce le passage à 2 x 3 voies de l’A10, un plan de relance de l’industrie automobile, des soutiens à l’Airbus : que des mesures qui nous mènent droit dans le mur ! Et au lieu de financer l’enterrement des lignes électriques, EDF et les copains industriels pourront gaspiller l’argent public avec la construction de deux nouvelles centrales atomiques, inutiles et dangereuses.

Localement, ce n’est pas mieux. Lors d’une réunion de préparation de l’étude prospective « Landes 2040 », les Amis de la Terre sont intervenus. En effet, dans cette étude, le Conseil Général des Landes n’aborde pas une fois, les crises climatique et énergétique. Les Amis de la Terre ont donc signalé que, dès 1990, ils avaient organisé des conférences sur l’effet de serre dans les Landes. Nous ne pensions pas à l’époque que nous assisterions 18 ans plus tard, en 2008, à une fonte record des calottes polaires et à l’assèchement de bras entiers de l’Amazonie, le plus grand bassin hydrographique de la planète ! Nous avons donc posé la question : « Face aux changements de ces dernières années, comment pouvez-vous faire comme si vous étiez sûrs que dans trente ans, on cultivera encore du maïs dans les Landes ou qu’il y aura encore des pins ? ». La question reçut une réponse polie et ennuyée.

Avec quelle énergie roulera-t-on demain ? Avec quelles conséquences sur les climats ? La question n’est même pas posée ! La priorité de cette étude « Landes 2040 » est la construction d’infrastructures : l’autoroute Bordeaux-Pau, l’A10, la LGV inutile et coûteuse. Pas un mot sur les transports en commun de proximité pour le quotidien des salariés, de leurs enfants.

Quant à la filière bois, parlons-en. Depuis des années, les Amis de la Terre demandent le développement d’une filière bois-énergie ainsi que l’utilisation des bois locaux. Lors de la réfection de la Place Saint-Roch à Mont-de-Marsan, on est allé chercher de l’azobé, bois africain et pour les berges de l’Adour à Dax, de l’Ipé, bois amazonien ! Quelle honte !

Une énorme crise économique secoue la planète. Elle ne fait que commencer et va faire mal, très mal ! Mais cette crise nous offre au moins le choix entre :
–  en baver pour sauver ce système économique qui repose sur l’exploitation sans limites des humains et de la planète,
–  ou bien, en baver pour le remplacer par une économie respectueuse des Humains et de la planète et qui permettra enfin d’assurer un avenir à nos enfants.

Mais pour réussir ce changement, un chantier encore plus grand que la remise sur pied de la forêt landaise nous attend ! Maintenant, il s’agit de déblayer… le cerveau de nombreux responsables politiques, de tous les vestiges d’un passé révolu, de toutes ces fausses certitudes qui les encombrent et nous mènent droit à la catastrophe. Au boulot, le temps presse !

Christian Berdot, Président des Amis de la Terre des Landes

Cette bombe P qui a déjà éclaté

Certains d’entre vous connaissent Paul Ralph Ehrlich. Mais je m’adresse à tous, et je dois donc expliquer. Ehrlich est un grand spécialiste des papillons né en 1932. Américain. L’un de ses livres a été beaucoup commenté en France, mais probablement bien moins lu. Il s’agit de la Bombe P, un ouvrage paru aux États-Unis en 1968 et traduit chez nous en 1971. La bombe P, c’est la bombe Population. La bombe démographique, quoi.

On ne peut pas dire qu’Ehrlich y est allé avec le dos de la cuiller. Traçant des lignes et des courbes, il s’est lourdement trompé en expliquant que, dans les années 70 et 80, des centaines de millions d’humains périraient faute de moyens pour les nourrir. Habité par une vision apocalyptique de la situation des années 60, il prédisait donc le pire, qui ne s’est pas produit. Ajoutons que Paul R. Ehrlich n’avait rien de bien sympathique, qui comparait sans état d’âme la prolifération des humains à la multiplication des cellules cancéreuses dans un organisme. En bref, je crois pouvoir écrire que la Bombe P n’est pas une bible humaniste.

Les erreurs d’Ehrlich n’ont pas été perdues pour tout le monde. Des centaines de commentateurs, ennemis de la pensée écologiste, ont fait du professeur leur tête de Turc favorite, rappelant les sombres prévisions de Malthus, auteur du célèbre Essai sur le principe de population en 1798, démenties elles aussi par les faits. La paresse faisant le reste, il est de bon ton désormais de penser et de dire que la bombe démographique n’a pas explosé, et qu’elle n’explosera jamais. La fameuse « transition démographique » serait en route, qui alignerait peu à peu le monde entier sur le modèle familial occidental, basé sur deux enfants par couple.

Bien. Pourquoi cette longue introduction ? Parce que je souhaite vous dire trois mots d’un article lamentable qui a fait la une du supplément Le Monde 2 le 9 janvier dernier. La une, suivie d’un très copieux papier signé par Frédéric Joignot ( il est lisible pour l’heure ici). Je vous en mets par précaution de larges extraits à la suite de mon message, et vous permettrez donc que j’attaque la critique dès maintenant. Cet article est inepte, mais aura reçu l’onction d’un des plus grands journaux de la place. C’est ainsi.

Pour commencer, et c’est le moins grave, il est rusé comme tout. Certains journalistes connaissent fort bien la chanson de la disqualification. L’empreinte écologique ? Au lieu de s’en tenir à ceux qui ont tenté de créer et d’entretenir une nouvelle manière de jauger les activités humaines – l’association Global Footprint, en l’occurrence -, Joignot préfère citer abondamment l’OCDE, qui utilise cet indice. L’OCDE est une institution transationale autant qu’ultralibérale. Vous voyez le truc ? De même, il utilise le repoussoir qu’est Ted Turner, le créateur milliardaire de CNN – les riches ont peur des foules populeuses du Sud, pardi ! – et même « l’inquiétant directeur de la CIA de George W. Bush ».

C’est net : ceux des écologistes qui se posent des questions sur la population du monde ont de bien curieux compagnons. Le reste est pire. Car Joignot ignore rigoureusement tout de l’état des écosystèmes de la planète. Cela ne l’intéresse pas. Il n’évoque – simple exemple – l’état des sols que pour se féliciter des succès de la « révolution verte », qui aurait su les conserver. La réalité, en cette circonstance indiscutable, c’est que les sols empoisonnés en Inde et une poignée d’autres pays par cette fameuse « révolution » sont aujourd’hui dans un état pitoyable. La plupart ont à peu près tout perdu de leur fertilité naturelle. Mais qu’importe à Joignot ? Qu’importe qu’il n’y ait plus de poissons ? Qu’il y ait de moins en moins de forêts ? Que les fleuves et rivières ne puissent plus jouer le rôle qui a été le leur dans l’histoire géologique ? Que le dérèglement climatique ajoute désormais au pandémonium général ?

Qu’importe. Joignot est là pour défendre une pauvre et malheureuse thèse, discrètement scientiste. Selon lui, si tous ceux qui ont parlé avec gravité de démographie se sont trompés, c’est parce qu’ils ne croyaient pas assez dans le progrès. « Autrement dit, note-t-il, l’esprit aventureux et les progrès des techniques, le génie humain, ont désavoué Malthus ». On a le droit d’être scientiste, je n’en disconviens pas. Encore faut-il essayer, au moins pour la forme, de trouver des références. Mais Joignot a encore mieux : le bon vieil argument d’autorité. Lequel est servi dans cet article aux dimensions planétaires par un seul et même personnage : le démographe Hervé Le Bras. Pour l’avoir rencontré et même interrogé, je n’hésite pas à reconnaître qu’il est sympathique et semble très compétent.

Comme démographe. Or les dimensions de la crise écologique commandent d’abattre les frontières entre disciplines, et de rassembler de toute urgence le savoir humain dont nous allons avoir besoin. Le Bras se contente de radoter – il me disait exactement la même chose il y a près de dix ans – et d’affirmer ce que tout le monde sait désormais : l’augmentation de la croissance démographique a ralenti son rythme. Mais 70 millions d’humains supplémentaires peuplent la planète chaque année, et nous serons certainement autour de 9 milliards en 2050. Ce qui est bel et bien une folie de plus, dans une liste sans fin. D’où viendront les céréales ? Les protéines animales ? Quel sort sera fait aux dernières poches de biodiversité ? J’arrête là mes questions, qui n’intéressent en aucune manière Frédéric Joignot. Lui, il a pris parti. Lui, il est courageux. Lui, il sait penser contre l’époque. Lui, il ose ouvrir les vrais dossiers. Lui, il nous prépare des lendemains lugubres.

Au risque de me répéter, j’ajoute que l’écologie seule est un véritable humanisme. Les autres manières de concevoir notre avenir commun, parce qu’elles fragmentent la réalité, parce qu’elles en nient des pans entiers, sont autant de bombes à retardement. Je ne prétends pas qu’il suffit d’être écologiste pour régler les gravissimes problèmes de notre planète. Ni que cela rend plus intelligent. J’affirme seulement, haut et fort, que la prise en compte des limites de l’aventure humaine – l’écologie – est une condition nécessaire des combats qui nous attendent. Indispensable serait plus juste. Vitale serait encore mieux. Je ne comprends pas comment des articles aussi pauvres que celui de Joignot obtiennent une telle place de choix dans la presse sérieuse de 2009. Je ne le comprends pas. Et vous ?

Extraits de l’article de Fréderic Joignot dans Le Monde 2 du 9 janvier 2009

« Autrement dit, l’esprit aventureux et les progrès des techniques, le génie humain, ont désavoué Malthus ».

« Dès qu’on évoque la surpopulation, on ouvre la boîte de Pandore. Vieux démons, angoisse du futur, fantasmes collectifs – peur de l’invasion, du pullulement – jaillissent pour se mêler à des peurs très concrètes. En 1932 déjà, quand la population humaine a atteint 2 milliards, le philosophe Henri Bergson écrivait : « Laissez faire Vénus, elle vous amènera Mars. » En 1948, Albert Einstein mettait solennellement en garde l’Abbé Pierre contre les « trois explosions » menaçant notre « monde mortel » : la bombe atomique, la bombe information, la bombe démographique. En 1971, dans la lignée du Club de Rome, l’écologiste Paul R. Ehrlich, spécialiste des populations d’insectes, publiait le best-seller La Bombe P (Fayard). Il y dénonçait « la prolifération humaine », qu’il assimile à un « cancer » : « Trop de voitures, trop d’usines, trop de détergents, trop de pesticides, […] trop d’oxyde de carbone. La cause en est toujours la même : trop de monde sur la Terre. »»

« C’est patent, la question dite de la surpopulation remue des peurs irrationnelles. Prenons un autre exemple, moins politique. J’ai rencontré plusieurs Parisiennes de 30 ans, en couple ou célibataires, qui se disent bien décidées à ne pas avoir d’enfant. Sans prétendre ici donner une explication univoque – certaines veulent préserver leur « capacité de création », d’autres leur relation de couple, ou leur liberté, ou les trois –, force est de constater : la surpopulation est revenue à chaque fois dans nos entretiens, mêlée à des analyses inquiètes sur l’état de la planète. Tout comme dans le livre best-seller de Corinne Maier, No Kid. Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant (Michalon, 2007), où une des raisons invoquées est : pourquoi ajouter un enfant à un monde surpeuplé ? ».

« « La démographie a toujours été associée à la fin du monde, à la disparition de l’Homme, au Jugement dernier, note le démographe Hervé Le Bras. Procédant par projections, on l’interprète comme des prédictions, toujours catastrophistes. Au début du siècle, en Europe, on s’inquiétait surtout de la dépopulation ! Les Français devaient procréer, il ne fallait pas laisser les Allemands être plus nombreux que nous. Les économistes associaient natalité et prospérité. Dans les années 1970, tout a changé avec les écologistes comme René Dumont, qui prédisaient l’épuisement rapide des ressources. Certains démographes annonçaient alors une population de 12 milliards en 2100. Aujourd’hui, nous revoyons tous ces chiffres à la baisse. » »

« Hervé Le Bras, directeur d’études à l’Institut national d’études démographiques (INED), raconte avec humour comment toutes les prédictions à long terme, bien étayées, sur le peuplement humain – le démographe américain Joel Cohen en a relevé 68 – se sont révélées fausses. Soit, mais aujourd’hui ? Qu’en est-il des prévisions à court terme – à l’horizon 2030, 2050 ? De fait, en moins de 200 ans, l’humanité est passée de 1 milliard d’habitants (au début du xixe siècle) à 6 milliards (en 1999). Entre 1987 et 1999, soit en treize ans, de 5 à 6 milliards. Aujourd’hui, beaucoup des prévisions pour 2050 tournent autour de 8,4 à 9,5 milliards de Terriens – soit 3 milliards d’hommes en plus. Cet accroissement exponentiel qui effrayait tant Malthus s’arrêtera-t-il un jour ? Aurons-nous assez de ressources pour nous nourrir ? Oui et oui. Voilà la grande nouvelle des études récentes. Aujourd’hui, démentant les alarmistes, les démographes décrivent tous, partout autour du monde, une forte baisse de la fécondité des femmes – donc, à terme, de l’accroissement de la population. Selon eux, comme d’après l’ONU, la  » bombe P  » n’explosera pas. Que s’est-il passé ? Simplement, sur les cinq continents, les femmes font moins d’enfants ».

«  » Aujourd’hui, précise Hervé Le Bras, le taux de croissance démographique mondial ralentit. 1,21 % par an en 2006, 0,37 % attendu en 2050. Pourquoi ? Le nombre d’enfants par femme baisse sur les cinq continents. Au Mexique, au Brésil, on tourne autour de 2,2 à 2,3 enfants par famille, 2,4 en Indonésie. En Afrique, si les femmes du Rwanda et d’Ouganda font encore 7 à 8 enfants, au Kenya par exemple, de 8 enfants par femme dans les années 1970, elles sont passées à 4 aujourd’hui. Les renversements de tendance se font très vite. » »

« Si la « bombe P » des malthusiens n’explosera pas, c’est que dans toutes les cultures, sur tous les continents, contredisant nombre d’idées sur l’islam, l’acceptation du modèle de la famille à deux enfants gagne rapidement. Aujourd’hui, si cette révolution des mœurs se poursuit, les démographes de l’ONU tablent sur une population humaine à 8,2 milliards en 2030, 9 milliards en 2050 – et une stabilisation à 10,5 milliards en 2100. La population humaine aura alors achevé sa « transition démographique » : le ralentissement de la fécondité prendra effet en dépit du vieillissement général ».
« Au-delà des angoisses et des peurs, la véritable grande question posée par le peuplement sera celle des ressources : les pays, les sols, la Terre pourront-ils nourrir – et supporter – une population de 9 ou 10 milliards d’habitants ? Ici, un détour s’impose. Dans les faits, parler de population « globale » comme d’un grand cheptel n’a pas grande signification. Comment comparer le mode de vie des habitants du Laos et de la Finlande, à population égale ? De l’Algérie, terre d’émigration, et du Canada, d’immigration ? Aujourd’hui la natalité des pays les moins développés progresse six fois plus vite que celle des pays développés – qui vieillissent et se stabilisent. En 2050, 86 % de la population mondiale habitera un pays pauvre ou émergent – la moitié en Chine et en Inde, dotés d’une politique antinataliste. Les répercussions d’un tel peuplement varieront fortement d’une région et d’un pays à l’autre, selon la fertilité des sols, l’eau, la qualité des terres. Mais surtout selon les politiques des gouvernements – économiques, agricoles, sociales. Le Prix Nobel d’économie 1998, l’Indien Amartya Sen, a bien montré combien la pauvreté et les famines découlent avant tout, non d’une population trop nombreuse, mais du manque de vitalité démocratique et de l’absence d’Etat social. L’Inde, par exemple, a connu des grandes famines jusqu’en 1947, date de son indépendance. Ensuite, le multipartisme, l’existence d’une opposition et d’une presse libre ont permis de prévenir et circonvenir les désastres. Qui plus est, l’Inde nourrit aujourd’hui une population de 1 milliard d’habitants parce qu’elle a réussi sa « révolution verte » – irrigation, conservation des sols, engrais, rendements – grâce à une politique d’Etat résolument tournée vers l’autosuffisance ».

Massacre à la française en Nouvelle-Calédonie

Imaginez, un instant seulement, que nous ne soyons pas les personnages d’une grandiose farce médiatique. Une seconde, le temps de lire ce qui suit. Les associations écologistes dûment agréées – France Nature Environnement, LPO, WWF, Greenpeace, Fondation Hulot – n’auraient pas vendu leur âme à monsieur Sarkozy en échange de risettes. Le Grenelle de l’Environnement, l’une des plus belles entourloupes que je connaisse, n’aurait pas eu lieu. Bref, rêvons un court moment.

Alors, une grande bataille commencerait aussitôt. Alors, une pétition de deux à trois millions de signatures au moins flamberait d’un bout à l’autre du pays. Des milliers d’activistes, au lieu de pratiquer du matin au soir le fundraising et autres fundmailing lists *, qui transforment les hommes en spectateurs de la destruction du monde, sauteraient d’une cage d’escalier à l’autre pour alerter sur une énorme, HÉNAURME – merci, cher vieux Jarry – saloperie française.

Je veux parler de la Nouvelle-Calédonie, qui est à nous, puisque c’est écrit dans les livres. La Nouvelle-Calédonie est ce que l’on appelle un « point chaud » ou hot spot de la biodiversité mondiale. Brûlant, même. La notion de hot spot n’est pas une guignolade de plus. Le biologiste Norman Myers l’a introduite dans l’univers scientifique en 1988 en croisant trois données : la richesse en espèces d’un territoire, sa surface, et les menaces que les hommes lui font subir. Et Myers a retenu dans son classement mondial dix-huit « points chauds ». Dix-huit pour la planète entière, dont la Nouvelle-Calédonie.

Étonnant, n’est-il ? Cette île du Pacifique ne fait après tout que 18 000 km2 environ, soit trois fois le département de la Corrèze. Ce n’est donc pas une immensité, je crois que nous serons d’accord. Et pourtant, cette île est « notre » archipel des Galápagos, une merveille si impressionnante que j’en frissonne un peu en écrivant son nom.

Pour bien comprendre, considérons ensemble l’histoire, géologique s’il vous plaît. Vestige de l’ancien continent appelé le Gondwana, dont elle s’est séparée il y a 70 millions d’années, la Nouvelle-Calédonie a embarqué au cours de sa lente dérive une sorte d’Arche de Noé de la flore de cette lointaine existence. Certains pensent qu’elle a pu être engloutie à certaines époques, d’autres qu’elle a toujours eu au moins une partie émergée, ce qui expliquerait qu’elle ait conservé de telles reliques du temps des dinosaures. Pendant un temps immensément long, la Nouvelle-Calédonie a vécu dans un isolement complet.

Presque complet. Certaines espèces de la faune et de la flore ont pu atteindre les côtes kanakes depuis l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Mais pour l’essentiel, l’héritage provient du Gondwana. Des espèces, mais aussi des genres, et mêmes des familles – au sens taxonomique – n’habitent que la Nouvelle-Calédonie. Elles sont dites endémiques : on ne les trouve nulle part ailleurs sur terre. J’arrête là le cours, ou plutôt je l’abrège : parmi ces merveilles, l’Amborella, vieille d’au moins 130 millions d’années et considérée souvent comme la plus archaïque des plantes à fleurs sur terre.

Donc, une merveille comme on n’en retrouvera jamais, quoi qu’on fasse. Quoi que veuille notre immense Nicolas Sarkozy. Et elle est saccagée d’une manière innommable et scandaleuse. Par nous, les Français qui aimons tant donner des leçons à l’univers. Cela n’a pas commencé avec la droite, pensez, et cela ne s’arrêtera pas à son départ. Le nickel, cette malédiction, est en train de détruire ce que l’évolution a mis des millions d’années à imaginer, dans sa folie créatrice.

Le nickel. La Nouvelle-Calédonie contient environ 20 % des réserves mondiales. Un Eldorado pour transnationales. Un enfer pour la nature. Je viens de recevoir une étude passionnante de deux chercheurs, Bertrand Richer de Forges et Michel Pascal. Elle a paru dans Le Journal de la Société des Océanistes, mais ne sera mise en ligne qu’en 2011 (ici). D’ici là, je crains qu’il ne faille me faire confiance sur son contenu. Que révèlent ces deux vaillants chercheurs – je les salue, ils le méritent – sur le drame en cours ? D’abord, la stupide exploitation forestière a fait disparaître, en un siècle, les deux tiers de la couverture d’origine. Combien d’espèces à jamais disparues ? Des centaines, des milliers ?

Ensuite, l’exploitation minière, dont les sites mais aussi les prospections fragmentent et font disparaître des habitats entiers. La Nouvelle-Calédonie est en effet le paradis du micro-endémisme. Une espèce unique au monde peut exister sur seulement quelques km2. Une piste, un trou suffisent à la condamner à mort. La seule mine de Goro, au sud, a conduit à la destruction des habitats sur plusieurs dizaines de km2, et les zones potentiellement perturbées au sud d’une ligne Yaté-Mont Dore pourraient atteindre 600 km2. Le bilan général est pour l’heure impossible à faire, mais il est épouvantable. La France, notre pays, commet l’irréparable. Je vous livre quelques mots de la conclusion de Richer de Forges et Pascal, qui se passent de tout commentaire : « On est bien loin de la “ bonne gouvernance” prônée par le Grenelle de l’environnement. Il faut, en effet, beaucoup de cynisme pour qualifier ces exploitations minières de “développement durable” car il n’y a rien de moins durable que les espèces qui disparaissent de la planète ! ».

Je vous le dis, je vous en prie, si vous pouvez, criez. Hurlez. TOUT DE SUITE.

* il s’agit de méthodes marketing qui permettent de lever des fonds auprès des particuliers. Par démarchage, notamment électronique, par la grâce d’Internet. Avec variantes jusque sur les places publiques. Le résultat est connu : des milliers de gens paient pour regarder des salariés (et quelques bénévoles) d’ONG mimer la contestation du monde. Faut-il applaudir ce triomphe du spectacle et de la délégation ?

Aimez-vous (encore) Obama ?

Que ferait-on sans les amis ? David Rosane m’envoie un lien américain que j’invite les connaisseurs de l’anglais à visiter (ici). Ce n’est pas triste, et c’est encore moins gai que ce que j’imaginais (ici-même). Le nouveau président Barack Obama devrait incessamment nommer secrétaire à l’Agriculture – un poste ministériel d’une rare puissance – l’ancien gouverneur de l’Iowa Tom Vilsack. Si cela devait se confirmer dans les prochaines heures, ce serait une nouvelle exécrable pour le monde entier, et surtout pour ses innombrables gueux.

Vilsack, qui copine avec Monsanto, est tout ce que j’exècre. Il milite – mais réellement ! – pour la viande clonée, l’agriculture industrielle et ses élevages concentrationnaires du MidWest, les OGM, les biotechnologies en général, les biocarburants bien entendu. En septembre 2001, il a même reçu le prix honteux de la Biotechnology Industry Organization (BIO) pour sa vaillance à défendre les intérêts industriels dans ce qu’ils ont de plus extrémiste (ici).

Je vous le dis, et j’en suis désolé pour nous tous : mauvais présage, immense nuage.

PS : Ci-dessous, l’argumentaire du groupe Organic Consumers Association, c’est-à-dire l’Association des consommateurs bio. Même quelqu’un qui ne lit pas l’anglais peut comprendre au moins dans les grandes lignes, et c’est pourquoi je le mets en ligne sans traduire.

Il ne FAUT PAS choisir ce mec, pour au moins les six raisons que voici :

* Former Iowa Governor Tom Vilsack’s support of genetically engineered pharmaceutical crops, especially pharmaceutical corn : http://www.gene.ch/genet/2002/Oct/msg00057.html


http://www.organicconsumers.org/gefood/drugsincorn102302.cfm

* The biggest biotechnology industry group, the Biotechnology Industry Organization, named Vilsack Governor of the Year. He was also the founder and former chair of the Governor’s Biotechnology Partnership.

http://www.bio.org/news/pressreleases/newsitem.asp?id=200…



* When Vilsack created the Iowa Values Fund, his first poster child of economic development potential was Trans Ova and their pursuit of cloning dairy cows.

* Vilsack was the origin of the seed pre-emption bill in 2005, which many people here in Iowa fought because it took away local government’s possibility of ever having a regulation on seeds- where GE would be grown, having GE-free buffers, banning pharma corn locally, etc. Representative Sandy Greiner, the Republican sponsor of the bill, bragged on the House Floor that Vilsack put her up to it right after his state of the state address.

* Vilsack has a glowing reputation as being a schill for agribusiness biotech giants like Monsanto. Sustainable ag advocated across the country were spreading the word of Vilsack’s history as he was attempting to appeal to voters in his presidential bid. An activist from the west coast even made this youtube animation about Vilsack

http://www.youtube.com/watch?v=Hmoc4Qgcm4s

The airplane in this animation is a referral to the controversy that Vilsack often traveled in Monsanto’s jet.

*Vilsack is an ardent support of corn and soy based biofuels, which use as much or more fossil energy to produce them as they generate, while driving up world food prices and literally starving the poor.