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Indiana Jones et les aventuriers du tigre perdu

Harrison Ford s’y met, on est heureux. Indiana Jones en personne, que la presse américaine présente comme un « militant écologiste de longue date » – tout moi -, vient de faire don de sa noble personne à la cause du tigre. Et avec lui Bo Derek – vous voyez ? -, sans oublier Robert Duvall, qu’on a aperçu dans Mash, Le Parrain et Apocalypse Now.

Je ne cite pas ce dernier titre au hasard, comme on va voir. Les trois célébrités viennent en effet de participer à une conférence de presse de la Banque Mondiale (ici) pour la défense du tigre. Attention les yeux, c’est du lourd, comme dirait une connaissance. Citation du président de la Banque mondiale, Robert Zoellick : « Comme c’est déjà le cas pour les autres défis de développement durable, tels le changement climatique, les pandémies ou la pauvreté, la crise relative aux tigres dépasse les capacités locales et outrepasse les frontières nationales ».

Et les acteurs d’applaudir en choeur, comme il se doit. Notez que le magnifique engagement de la Banque mondiale arrive à point nommé. Il y avait probablement 100 000 tigres sur terre il y a un siècle, mais il n’en reste au mieux que 4 000. Ils ne disposent plus que de 7 % de leur territoire de jadis, qui couvrait la presque totalité de l’Asie, jusqu’à la Caspienne. Encore faut-il ajouter qu’ils ont perdu 40 % du reliquat en seulement dix ans. Pas de doute, la Banque mondiale arrive à temps.

Quoique. Au risque de faire du mal aux admirateurs de cette dernière, il ne faut pas écarter la vilaine hypothèse d’une opération publicitaire. En ce cas, que j’évoque seulement pour me montrer vigilant, Harrison Ford et ses camarades seraient des hommes-sandwiches. Vous voyez où peut mener l’esprit critique.

Tant pis. Ayant commencé, je continue. Par un détour du côté d’Exxon Mobil Corporation, qui possède 45 raffineries de pétrole et au moins 42 000 stations-service réparties dans plus de 100 pays. Il y a de temps à autre des dommages collatéraux, comme ce fâcheux accident survenu en 1989 à bord du bateau Exxon Valdez, entraînant une marée noire historique en Alaska.

Exxon, il ne faut pas croire les menteries, aime puissamment la nature. Et le tigre. Le groupe pétrolier a ainsi créé une fondation dédiée à la sauvegarde du prédateur (ici, en anglais), Save the Tiger Fund. Ne me dites pas que vous y voyez malice. Du bel argent tiré des entrailles de la terre est donc redistribué pour de vastes campagnes d’information et de sensibilisation en Inde et en Chine, deux pays « émergents » qui se trouvent être – pur hasard – les immenses clients de demain.

Certes, on pourrait se questionner. Car rien ne semble pouvoir arrêter le spectre de l’extinction. Un pays comme l’Inde est même passé maître dans l’art de la manipulation des chiffres. Retenez que pour attirer ces touristes du Nord qui nous ressemblent tant, l’image du tigre présente un certain intérêt. En 2004, la journaliste Ritu Gupta s’est rendue dans la réserve de tigres Sariska, au Rajasthan. Alors que le recensement officiel indiquait la présence de 16 à 18 tigres, il était impossible d’en voir un seul. Curieux. Oui, curieux.

En enquêtant dans un grand nombre de villages de la région, Ritu Gupta a découvert une vérité simple : le parc national n’est rien d’autre qu’une vitrine derrière laquelle les officiels ne cessent
de truquer la réalité. Car il n’y a tout simplement plus de tigres à Sariska. Les gardes du Forest Department les ont « vendus » à des braconniers, ou les ont traqués eux-mêmes.Et ils menacent les villageois qui se montreraient trop bavards. L’un d’entre eux, bravant le danger, a expliqué à la journaliste : « Comment pourrait-il y avoir des tigres alors qu’ils ont tous été tués pour satisfaire la cupidité des officiers ? (ici, en anglais) ».

L’année suivante, dans une lettre, « diplomatique » au point d’écoeurer, Willem Wijnstekers, responsable de la Cites ( un organisme dépendant des Nations Unies) écrivait au Premier ministre indien, à propos du tigre : « Le Secrétariat se demande cependant depuis un certain temps si la coordination et la collaboration entre certaines agences chargées de la lutte contre la fraude en Inde sont aussi efficaces qu’elles pourraient l’être ». C’est de l’humour, je ne vois que cela.

Mais il serait peut-être facile de rendre responsable du désastre en cours la corruption des services du Sud. Elle n’est que trop réelle, on le sait, et pourtant je la considère comme tout fait seconde. Car quelle est la cause de cette guerre totale et bientôt victorieuse contre le tigre ? Le développement, bien entendu. Si vous entendez quelqu’un défendre devant vous ce principe organisateur de notre monde, tout en prétendant défendre ce qui reste de la biodiversité, dites-lui de ma part… Et puis non, ne dites rien.

Pour en revenir à la Banque mondiale et à Indiana Jones, un court rappel. En 2001 (ici, en anglais), la Banque mondiale faisait pression sur le gouvernement indien pour qu’il transforme en autoroutes à quatre voies les misérables voies reliant Delhi, Chennai, Calcutta et Bombay. Coût ? 6 milliards de dollars. En 2005, cette même Banque si amoureuse du tigre prêtait 600 millions de dollars – il s’agissait du quatrième crédit accordé pour le même type d’opération – à l’Inde pour moderniser des autoroutes dans les États de l’Uttar Pradesh et du Bihar (ici, en anglais). Je m’autorise à citer le chef du projet, salarié de la Banque mondiale, Piers Vickers : « This project has a simple objective : for road users to benefit from a better journey between Lucknow and Muzaffarpur ». Il me semble que la traduction n’a pas besoin de mon concours. On se croirait dans la vallée du Somport il y a quinze ans.

Je précise, pour mieux goûter la joie de rouler plus vite entre Lucknow et Muzaffarpur, que les États de l’Uttar Pradesh et du Bihar abritent une part notable des populations relictuelles de tigres vivant en Inde. Les autoroutes leur permettront à eux aussi d’aller faire leurs courses au supermarché du coin. Chez Carrefour, dont on sait le majestueux déploiement en Asie ?

Bien entendu, vous savez ce que je pense. Le délire industrialiste qui ravage l’Asie – entre autres contrées – s’apprête à tuer pour de bon l’un des plus étonnants animaux de la création, apparu grossièrement à la même époque que notre espèce. Le saccage de pays comme l’Inde et la Chine, sur quoi repose in fine notre niveau de vie matériel basé sur le téléphone portable et le gaspillage de tout en toute circonstance, ce saccage aura une fin prochaine. Dans dix ans ? Dans vingt ? Voilà ce que j’appelle une fin prochaine. Mais à cette date, nous aurons dit adieu au tigre et à quelques autres splendeurs. Elles ne vivront plus que sur les sites Internet de la Banque mondiale et d’Exxo. Et dans les films d’Indiana Jones.

Quand le lion sera historien

L’autre jour, je discutais avec une femme qui me disait aimer beaucoup certain proverbe africain. Je n’ai pas vérifié, et peut-être n’est-il pas africain. Il n’est pas impossible que ce ne soit pas, d’ailleurs, un proverbe. N’importe, car le voici : « Tant que les lions n’auront pas leur propre historien, les histoires de chasse glorifieront toujours le chasseur ».

Pas mal, non ? Moi, j’aime. Et je pensais à cela tout à l’heure en découvrant dans le journal Le Monde – qui me tombe de plus en plus souvent des mains, est-ce normal ? – un article sur les prix agricoles (ici). Un de plus ? Je confirme. Celui-là, s’appuyant sur une étude conjointe de la FAO et de l’OCDE, prévoit un malheur planétaire durable. L’augmentation des prix alimentaires ne serait pas un feu de paille, mais une bombe à mèche très lente. Les experts susnommés prévoient en effet, dans les prochaines années « une hausse d’environ 20 % pour la viande bovine et porcine, de 30 % pour le sucre, de 40 % à 60 % pour le blé, le maïs et le lait écrémé en poudre, de plus de 60 % pour le beurre et les oléagineux, et de plus de 80 % pour les huiles végétales ».

Cette flambée, obéissant à des facteurs structurels, n’aurait aucune chance de disparaître au cours des dix prochaines années. Or donc, et c’est moi qui pose la question, que pourront faire ceux de nos frères – car je n’ai pas rêvé, officiellement, ce sont bien des frères – qui survivent avec un dollar par jour ? J’ai la désagréable impression qu’ils iront se faire foutre, allongés dans une caisse en carton, pour l’éternité.

Ces chiffres effarants n’existent que pendant la fraction de seconde où ils passent devant la rétine fatiguée d’un de ces cadres moyens ou supérieurs qui lisent Le Monde. Car qui lit ce journal ? Sitôt lu, sitôt oublié. Il n’en restera rien, sauf pour ceux qui ont tant besoin de tout. D’où ce retour au lion. Ah ! si Le Monde était écrit par un paysan bambara désespéré ou un cul-terreux de l’Uttar Pradesh, certes, on n’y lirait pas les mêmes choses.

Peut-être saisirait-on enfin ce que signifie un suicide aux pesticides parce que le puits est à sec et que l’achat d’une pompe supplémentaire n’est pas possible. Ce que la vente d’une fillette au marchand de putes ou au chef des mendiants peut provoquer dans la tête d’une mère ou d’un père ou d’une fillette. Ce que c’est que pleurer sur la poussière d’un champ où il ne pleuvra pas. Ce que c’est que mâcher une racine pour tromper celle qui vous mange la tête et l’âme, la reine Famine.

Mais heureusement, le journal Le Monde – et tous autres – est réalisé par des journalistes qui maintiennent une saine distance avec les faits dont ils rendent compte. Le journalisme n’est pas l’école de l’émotion, mais celle de la congélation. Et c’est pourquoi vous ne lirez nulle part dans nos journaux gorgés de publicité pour la bagnole, l’avion et le nucléaire le texte renversant de cet entretien avec l’Indienne Vandana Shiva (ici).

Shiva, pour ceux qui ne la connaissent pas, est l’incarnation d’un mouvement dont on parle peu en vérité, celui qu’on appelait il y a quinze ans l’antimondialisation. Physicienne, écologiste, écrivain, elle dirige Research Foundation for Science, Technology and Natural Resource Policy, une fondation très active en matière de défense de la biodiversité. Celle qui est défendue depuis des milliers d’années par les paysans pauvres, celle qui permit l’existence en Inde d’une centaine de milliers de variétés de riz, adaptées aux moindres conditions locales. Elle a également créé une ONG qui n’a rien à voir avec les nôtres, car celle-là se bat. Son nom ? Navdanya (ici), qui veut dire « neuf graines ». Cette association regroupe des dizaines de milliers d’adhérents et promeut une agriculture paysanne qui doit beaucoup à ce que nous nommons l’agriculture bio. Un réseau d’une vingtaine de banques de semences a d’ores et déjà permis de sauver de l’anéantissement environ 8 000 variétés de riz. 8 000 !

Que nous dit Shiva dans l’entretien signalé plus haut ? Je ne peux que vous conseiller de le lire, si l’anglais ne vous rebute pas. Et je ne vais pas le paraphraser, non. Sachez que c’est un grand texte, appuyé lui sur des réalités certaines. Sur l’Inde, dont tant d’ignorants nous disent qu’elle rejoint à marches forcées le Nord, Shiva rétablit un à un les faits qui décideront de l’avenir de ce pays. Nous sommes loin, c’est-à-dire tout près, de la voiture Tata chère au coeur de Pierre Radanne (ici).

Contrairement à ce que la propagande voudrait faire croire, la situation indienne est catastrophique. La perspective de l’autosuffisance alimentaire s’éloigne de jour en jour. Lisez, lisez avec moi s’il vous plaît. L’Inde connaît une croissance de 9,2 % par an. Celle que mesurent des indices aussi faux que le PIB. 9,2 % ! Prodigieux ! clame le choeur universel des nigauds. Dans le même temps, l’Inde bat l’Afrique pour le nombre de ses affamés. L’Afrique ! clame le choeur universel des pleureuses.

Eh bien oui, l’Afrique est dépassée par l’Inde, où 50 % des enfants souffrent de différents niveaux de malnutrition. Où un million d’entre eux meurent de faim chaque année. Je vous le dis, je vous l’assure, Shiva n’est pas folle. La réalité est aux antipodes de notre réalité. Mais le lion n’est pas près d’avoir son historien.

Ce pétrole d’où tant de choses viennent…

Ceux qui ont lu ici le papier de la veille comprendront aisément qu’il s’agit d’une suite. Je viens de me décider – sans les mains – à vous faire, et à me faire aussi, un petit cours de chimie. Que les professeurs qui me corrigeront fatalement soient indulgents, car je suis un débutant. Vale, comme on dit sous d’autres cieux, y adelante !

Quand on extrait d’une couche géologique du pétrole brut, on se retrouve avec un produit visqueux et passablement inutile. À ce stade, il sert surtout à se noircir les mains. Le pétrole, comme chacun sait, doit aller se faire raffiner dans une cathédrale industrielle. Là, selon les cas et les situations, on en obtiendra différentes qualités, cette fois utilisables par l’homme.

Pour commencer, on chauffe le tout à 385 °C et quand le pétrole est parvenu à la température idoine, il est conduit sagement dans une tour de distillation où ses principaux composants se sépareront à jamais. Le gazole servira aux camions et aux innombrables bagnoles diesel. Le fioul chauffera maisons, usines et bureaux, à défaut de nos âmes. Le kérosène permet(tra) à madame Christine Lagarde de franchir l’Atlantique en avion chaque semaine, du temps en tout cas où elle n’était pas encore ministre des Finances, mais seulement businesswoman internationale. Le naphta, enfin, sera changé par un coup de baguette magique en essence automobile et bien d’autres merveilles.

Merveille, en effet, merveille et grandes merveilles. Reprenons l’exemple du naphta, dont les molécules se condensent entre 180° et 40° dans la tour de distillation. Il ne va pas servir seulement à faire rouler nos belles autos, mais aussi à fabriquer des engrais, des pesticides, des médicaments, des parfums, des cosmétiques, des lessives, des colorants, et tellement d’autres créations du génie humain que la liste entière ferait aisément le tour de notre si petite planète. Parmi eux, les glorieux plastiques.

Pour obtenir du plastique, il faut polymériser. Fastoche. Vous mélangez naphta et vapeur d’eau, vous faites cuire à (très) gros bouillons – 800° -, puis vous refroidissez sans prévenir. Les molécules de naphta se cassent et se changent en monomères. C’est le craquage. Ensuite, il suffit de mettre en réaction ces petites molécules, lesquelles, comme de gentils toutous, formeront des assemblages et enchaînements de molécules, les polymères. Tous les plastiques sont polymères, mais tous les polymères ne sont pas des plastiques. Voyez, c’est à notre portée.

À ce moment de l’histoire, ébahis, nous voyons apparaître une matière toute nouvelle, solide, dont nous allons jouer pour fabriquer ce qui nous passe par la tête : climatiseurs, antiseptiques, gazon artificiel, asphalte, aspirine, ballons, pansements, bateaux, bouteilles de Volvic, caméras, bougies, voitures, moquettes, cassettes vidéo, calfeutrage, CD, peignes et brosses, ordinateurs, crayons de couleur, crèmes, adhésifs dentaires, déodorants, détergents, produits-vaisselle, habits, séchoirs, couvertures chauffantes, toile isolante, engrais, leurres de pêche, fils de pêche, cire pour sols, ballons de foot, colles, glycérine, balles de golf, cordes de guitares, teintures pour cheveux, bigoudis, aides auditives, valves cardiaques, peintures, congélateurs, encres, insecticides, isolation, kérosène, gilets de sauvetage, linoléum, beurre de cacao, rouges à lèvres, haut-parleurs, médicaments, éponges, lubrifiants, casques de moto, pellicule cinématographique, vernis à ongles, filtres à huile, pagaies, pinceaux, parachutes, paraffine, stylos, parfums, Vaseline, chaises en plastique, vaisselle en plastique, ruban adhésif, contreplaqué, réfrigérateurs, roues de skateboards, sacs poubelle, bottes en caoutchouc, chaussures de jogging, saccharine, joints (et non pas joints), cirage, chaussures, rideaux de douche, solvants, lunettes, chaînes-stéréo, pulls, balles de ping-pong, enregistreurs, téléphones, magnétoscopes, raquettes de tennis, thermos, collants, garnitures de WC, dentifrice, transparents, pneus, rubans encreurs, parapluies, capsules de vitamines, tapisseries, conduits d’eau, résines.

Ce n’est qu’une courte sélection, car avec PVC, polypropylène, polyéthylène, polystyrène, polyesters insaturés, polyuréthannes, silicone, polyépoxydes, entre autres, on peut s’amuser jusqu’à la fin du monde. Et d’ailleurs, à ce propos, que se passera-t-il fatalement quand le pétrole viendra à manquer pour de bon ? Je vous pose la question, car j’ai confiance dans votre sens de l’imagination.

Autre interrogation majeure : de quoi nous parle-t-on au juste ? Les responsables publics dont nous sommes affligés gâchent la totalité de leur temps, qui est un peu le nôtre, à évoquer pèle-mêle le prochain congrès socialiste, l’âge du capitaine Sarkozy, la joliesse de son épouse, le point de croissance qui nous manque, la coupe d’Europe de football, le cours du porc au marché au cadran de Plérin, et bien entendu le sort de notre géant Renault-Nissan.

En somme, pas un ne prépare l’opinion de ce pays à affronter une crise globale, gravissime et désormais inévitable. Je vous le demande donc avec insistance : que faut-il penser de ces excellentes personnes ? Je ramasse la copie demain matin.

Ce pétrole qui est si bon marché…

Comme je suis journaliste, j’ai des privilèges. Je n’en suis pas plus fier que cela, c’est ainsi. Et par exemple, je reçois avec quelques autres des messages de Jean-Marc Jancovici. Polytechnicien, grand ingénieur, il est devenu au fil des ans le meilleur vulgarisateur, en France, du dérèglement climatique, et de loin. Si vous ne connaissez son site, je vous invite sans détour à aller y voir de près (ici).

L’homme est intelligent, et même s’il est extraordinairement imbu de lui-même, cela compte peu, au total, au regard de ce qu’il apporte au débat. Si je me permets de parler de ce travers, c’est que j’ai eu l’occasion de passer deux heures en tête-à-tête avec lui, et que je m’en souviens. Je crains qu’il ne sache jamais se départir d’une arrogance à mes yeux ridicule. Bon, je le répète, ce n’est pas si grave, seulement désagréable à certains moments.

Revenons-en à mes privilèges. Jancovici envoie donc des textes à nombre de journalistes, dont je suis. Et le dernier est consacré au prix du pétrole et de l’énergie en général. Et c’est une nouvelle fois intéressant. Jonglant avec les chiffres avec la maestria que je lui connais, il démontre sans grand mal que le prix réel de l’énergie ne cesse de baisser. Si l’on prend comme point de départ le début du 20ème siècle, cette chute est même vertigineuse : on aboutirait à une division par dix en cent ans. Si vous préférez, en imaginant que le prix réel de l’énergie ait été 100 en 1900, il serait aujourd’hui d’environ 10.

Une telle vision contredit frontalement ce que nous lisons tous sur le cours du pétrole. Mais elle est juste : le prix nominal du litre d’essence augmente en effet chaque jour ou presque, mais pour l’heure, la tendance historique reste résolument baissière. Car il faut accepter de calculer le prix autrement qu’en euros courants, ce qui est bien la moindre des choses. Et Jancovici d’écrire : « Je dois travailler 10 fois moins longtemps que mes (arrières-)grands-parents pour me payer un kWh (de n’importe quoi, car on peut tout compter – pétrole, charbon, gaz, électricité, en kWh), que je le consomme en direct ou qu’il serve à fabriquer une maison, une tasse à café, une lampe, une tomate sous serre chauffée ou un stéthoscope (ou un journal, car la pâte à papier sans énergie ce n’est pas facile facile) ».

Pour prendre un exemple plus proche encore, plus concret en tout cas, Jancovici note que « les carburants routiers valent 1,5 à 2 fois moins cher aujourd’hui qu’en 1970 – donc AVANT le premier choc pétrolier – pour un smicard (qui doit donc travailler 1,5 à 2 fois moins longtemps pour s’acheter un litre d’hydrocarbures aujourd’hui qu’en 1970) ».

Il n’y a pas de doute que l’énergie a depuis des décennies un prix dérisoire qui seul explique l’étonnante croissance matérielle des sociétés humaines du Nord, surtout depuis 1945. Est-ce que cela peut durer ? Non, définitivement non. On se rapproche, si nous n’y sommes déjà, du fameux pic de Hubbert, qui marque le point où la moitié du pétrole légué par la géologie est épuisée. Après avoir marqué un sommet, la production pétrolière est ainsi vouée au déclin. Et aux augmentations de prix sans fin.

Or, dit Jancovici, « les hydrocarbures fournissent 80% de la consommation d’énergie de l’humanité ». Une logique d’airain oblige à reconnaître une évidence : le pouvoir d’achat des grands privilégiés que nous sommes ne peut que structurellement baisser. Il va bientôt falloir travailler davantage pour obtenir la même quantité de kWh. Ergo, faire plaisir aux marins-pêcheurs en les maintenant dans l’illusion d’un gazole bon marché est une ineptie politique. Et une grave faute morale. Il est vrai que nous en avons l’habitude.

Dernier point, arbitrairement retenu par moi : une citation extraordinaire d’un rapport de Claude Mandil, patron de l’Agence Internationale de l’Energie jusqu’à l’an passé. Dans ce texte destiné au Premier ministre François Fillon, Mandil ose ceci :« Il est de plus en plus communément admis que la production mondiale [de pétrole] aura du mal à dépasser les 100 millions de barils par jour (contre 87 aujourd’hui) alors que la prolongation des besoins tendanciels conduit à une demande d’environ 120 mb/j en 2030. Le risque existe donc que le monde connaisse une crise pétrolière très sérieuse au cours de la prochaine décennie, avec des prix extrêmement élevés ».

Dans le langage codé de ces Excellences – « Ah ! qu’en termes galants, ces choses-là sont mises ! » -, Mandil signifie en réalité qu’il y a le feu au lac. Car tout indique que les réserves véritables de pétrole sont en dessous des chiffres annoncés par les États et les compagnies, qui ont un intérêt évident à les manipuler. Je vous laisse méditer l’ultime pique de Jancovici, qui a vu Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à l’Écologie, venir défendre à la télé la loi de modernisation de l’économie, inspirée par le triste rapport Attali. Ce rapport qui, dit Jancovici, « propose essentiellement, en expliquant que ça va faire notre bonheur, de manger à vitesse un peu plus accélérée le capital naturel ».

J’ai dans l’idée, mais je peux me tromper, que nous allons vers de grands changements, qu’ils soient assumés ou imposés. Ce n’est pas votre impression ?

Voir Naples et s’enfuir (le nez bouché)

J’ai tout de même eu un (petit) sursaut. Silvio Berlusconi, président du Conseil italien, a annoncé ce mercredi 21 mai 2008 que les décharges napolitaines allaient devenir des « zones militaires » et qu’elles seraient donc protégées par qui de droit. Des soldats en armes pour garder des ordures, il faut bien reconnaître que l’image a toutes chances de rester.

D’une manière générale, le spectacle en cours ne plaît guère : Naples devient malgré elle le symbole d’un monde. Nous ne contrôlons plus rien : la merde, le rat et la ruine menacent le jour, on se croirait dans un (mauvais) film de science-fiction. Dans cette ville si belle, qui fut si belle quand la Méditerranée existait encore, on se bat à coups de couches-culottes crottées, de restes de repas, de bidons rouillés et de bouteilles en plastique. Les incendies du coin de la rue éclairent le crépuscule des sacs éventrés.

On voit bien, il faudrait être aveugle, la marche en avant irrésistible du progrès et du bien-être. Jadis, quand la machine n’avait pas réglé tous les problèmes de l’homme, des gens aussi ignorants que Pline l’Ancien, né en 23 après J.-C., pouvaient écrire une monumentale Histoire Naturelle en 37 volumes, sans même solliciter Internet.

Je vous jure que c’est vrai : sans Internet. Dans le livre III de cette Histoire-là, on peut lire quelques notations sur la Campanie, la région de Naples, et c’est affreux à ne pas croire. En latin, cela donne ceci : « Hinc felix illa Campania, ab hoc sinu incipiunt vitiferi colles et temulentia nobilis suco per omnes terras incluto atque, ut veteres dixere, summum Liberi Patris cum Cerere certamen ». Ce qui veut dire à peu près que lorsqu’on arrive en Campanie, bénie des dieux, à partir du fameux golfe appelé de nos jours de Naples, « commencent les collines couvertes de vignes et la griserie bien connue à travers le monde entier que nous donne leur illustre nectar ». Quelle horreur, non ?

Un siècle plus tard, Florus, un Berbère devenu historien romain, découvrant les mêmes lieux, en rapporte une vision presque identique : « Omnium non modo Italiae, sed toto orbe terrarum pulcherrima Campaniae plaga est. Nihil mollius caelo: denique bis floribus vernat ». Ce qui signifie que la Campanie n’est pas seulement la plus belle région de l’Italie, mais du monde. Que son ciel est le plus doux. Que le printemps y fleurit deux fois. Oh l’imbécile !

Un tel individu serait aujourd’hui embastillé par la police berlusconienne, et ce serait justice. Car que faire d’un fou dans un pays qui a fermé ses hôpitaux psychiatriques ? La terre a tourné sur elle-même tant de fois que la Campanie en est morte, tout banalement. Mais les Napolitains n’ont pas été mis au courant, et réclament encore cinq minutes au bourreau.

Que veulent-ils réellement, au bout du compte ? Que la fange disparaisse, évidemment. Qu’un bon génie vienne ôter de leur vue la crasse du vaste dépotoir qu’est devenue la ville. Il serait un brin facile de les moquer, car après tout, sommes-nous seulement différents d’eux ?

Nous ne voulons pas davantage voir nos innombrables déjections. Et comme eux, nous prions les camions de fuir au plus vite en direction des décharges et des incinérateurs. Tant que tout paraît se dissoudre, ailleurs, plus loin, sans laisser de trace trop visible, nous acceptons. Les emballages, ce plastique qui nous tuera fatalement, l’obsolescence organisée autant qu’accélérée de tous les objets disponibles. Que meurent les engins, les portables, les bagnoles, les chaussures, les micro-ondes, et qu’ils rejoignent au plus vite la tombe universelle.

Nous en sommes à ce point de l’histoire où tout peut continuer encore un peu. Quelques années, une poignée de décennies peut-être, qui sait ? Mais Naples est le seul message authentique qui nous parvienne de l’avenir. Et que nous adresse le passé, d’ailleurs.