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Rendez-vous le 31 mai à Londres !

Hurrah ! Long live Great Britain ! Je vous le dis, et je le clame : longue vie aux héros du Parlement britannique. Mercredi, des activistes sont parvenus à monter sur le toit de ce bâtiment très surveillé sans se faire tirer comme des lapins par les flics du Yard. Premier exploit. Un deuxième aussitôt après : ils ont réussi à déployer deux banderoles majestueuses le long de la façade. Voyez plutôt la tronche des bobbies !
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Le plus drôle, c’est que Gordon Brown, Premier ministre remplaçant de Blair, était en train de parler à ce moment précis dans le bâtiment, devant les députés. Pas content, le monsieur, pas content du tout ! Cette citation en langue originale, qui le prouve : « Decisions in this country should be made in the chamber of this house and not on the roof of this house ». Ce qui signifie que les décisions doivent être prises dans la Chambre, et pas sur le toit (reuters.com). Ah, comme il est rigolo.

Mais le temps passe, et je ne vous ai toujours pas dit de quoi il retourne. Eh bien, le petit groupe du Parlement se fait appeler Plane stupid. Un jeu de mots. En anglais, That’s plain stupid veut dire : c’est complètement idiot. Et plane, bien sûr, c’est l’avion. Or donc, l’avion c’est stupide.

Et j’en suis bien d’accord. C’est stupide et cela devient, sur fond de dérèglement climatique, criminel. Savez-vous que les 16 000 avions commerciaux qui transportent le néant d’un bout à l’autre de la terre émettent autant de gaz carbonique en un an que toutes les activités humaines en Afrique dans le même temps ?

Plane stupid en a autant marre que moi. Un mouvement étonnant et prometteur est en train de naître autour de Londres. Car ceux qui tiennent le manche – c’est de circonstance – là-bas veulent ajouter une troisième piste et un sixième terminal à l’aéroport d’Heathrow. Lequel compte déjà 67 millions de passagers et 471 000 mouvements d’avions par an.

Ce n’est pas assez. Les travaillistes au pouvoir redoutent que la concurrence féroce des autres – Vas-y, Roissy ! – n’empêche Heathrow de profiter du fabuleux essor des échanges avec l’Inde et la Chine. Il faut donc, dans leur esprit entreprenant, une troisième piste. Qui nécessiterait au passage de détruire un village entier et de rendre infernale la vie des habitants de l’ouest londonien, déjà matraqués par le bruit des engins.

Quant au blabla officiel sur « la lutte résolue contre le réchauffement de la planère », à quoi bon se montrer cruel ? Ces gens-là se foutent de tout. Pas seulement de nous. D’eux aussi bien. N’importe. Je pressens qu’il se dessine outre-Manche une mobilisation qui nous concerne tous. Et qui nous réserve des surprises. Voyez plutôt ces photos de refusants. Ne nous annoncent-ils pas le printemps ? Je vous ai parlé ici en décembre de l’aéroport nantais de Notre-Dame-des-Landes (Nantes, cinq minutes d’arrêt). Le maire socialiste de la ville, Jean-Marc Ayrault soutient de toutes ses (petites) forces, bien entendu, de même que la totalité des élites locales. Ah ! que naisse là-bas un mouvement radicalement contre !

Et que se développent ailleurs, à Roissy, à Orly, partout, de vrais mouvements de révolte sans lesquels nous serons complices de ce qui vient, de ce qui est déjà. À l’assaut des parlements ! À l’assaut des Bastille de la consommation et de la croissance ! En avant comme avant !

Je vous confie un projet : le 31 mai, une grande manifestation a lieu à Heathrow, et je compte bien y être (le site de la campagne). No Third Runway ! No Heathrow Expansion ! Pas de troisième piste à Heathrow ! Faites passer, et que la fête commence !

PS : une première version indiquait le 10 mai. Merci à Christine de m’avoir aidé à rectifier. Ce sera donc le 31, et j’ai toujours l’intention d’en être.

Une minute pour les Akuntsu

Croyez-moi, j’adore la langue que m’a offerte le destin. Le français. Il en est d’autres, puissantes, envoûtantes comme l’espagnol, printanières à jamais comme l’italien. Mais le français est ma langue, je n’y peux rien. Je n’y veux rien non plus. Cela ne m’empêche pas de penser à celles qui versent dans le néant : des milliers de langues humaines sont menacées par le silence des cimetières.

Je suis angoissé par ce phénomène, le mot n’est pas trop fort, depuis des décennies. Certains linguistes et philologues parcourent le monde pour sauver ce qui peut l’être encore, recueillant de la bouche des derniers locuteurs des mots qui ne seront plus jamais dits. Combien des langages de Nouvelle-Guinée – encore 850, dit-on – parviendront à nos descendants ? Et combien des 600 parlers indonésiens, dans ce pays dévasté comme aucun autre peut-être, en ce moment du moins, par la fureur du monde ?

Si j’y pense ce jour, c’est parce que Survival International – bonjour, Magali ! bonjour, Jean-Patrick ! – m’a envoyé un communiqué à l’occasion de la « journée mondiale de la langue maternelle » (www.survivalfrance.org). Sur les 6 000 langues encore utilisées sur terre, 5 000 sont dites indigènes. Et 3 000 environ, sur l’ensemble, sont menacées de disparition. Survival évoque en particulier le sort des Indiens akuntsu, qui vivent dans le nord du Brésil. Contactés pour la première fois en 1995 par une équipe du gouvernement brésilien, massacrés par les éleveurs et leurs hommes de main, cernés par le soja, spoliés évidemment de leurs terres, ils ne sont plus que six. Six qui parlent une langue unique, forgée par des millénaires d’accomodation au monde sublime de la forêt tropicale. Et qui partira au tombeau avec eux.

J’en ai la gorge nouée, je vous jure que c’est vrai. Et je lis ce que je sais, ce que je me répète depuis tant d’années, exprimé par Stephen Corry, directeur de Survival International : « À chaque fois qu’un peuple disparaît et que sa langue meurt, ce sont un mode de vie et une manière de voir le monde qui disparaissent à tout jamais. Même minutieusement étudiée et transcrite, une langue sans locuteurs ne représente pas grand-chose ».

Je pressens, comme vous j’imagine, qu’il existe un lien profond entre la diversité des formes de vie biologique – la biodiversité – et la diversité culturelle. Je pressens que nous faisons disparaître, en même temps que des langues, des réponses possibles à la crise extraordinaire où nous sommes plongés. L’expérience accumulée au cours des deux millions d’années de l’aventure humaine est cachée au coeur de la différence, dans cette façon autre de nommer le monde et ses malheurs. Dans la manière concrète et si diverse de traiter l’animal, l’arbre, le sol. Nous ne perdons pas seulement des frères humains sacrifiés au monstrueux développement de la laideur et de l’uniforme. Nous tuons des repères, des visions, des solutions, de grands espoirs. La barbarie. Il n’y a pas d’autre mot, dans mon esprit, qui décrive mieux la machine technique que nous avons forgée.

Pensons ensemble, ne fût-ce qu’une minute, aux Akuntsu. Je me répète : j’ai la gorge nouée.

Jean-Claude Pierre, missus dominicus

On ne me croira pas, mais j’aime ce qui marche. Je préfère les histoires qui se terminent bien. J’adore boire un coup en terrasse, éclater de rire, déconner avec un ami de passage. Il m’arrive même de me demander si mon rôle de Cassandre n’est pas un contre-emploi. Cela devient rare, j’en conviens.

Bref, Jean-Claude Pierre. Ce Breton est l’incarnation vivante de la volonté positive. Je l’ai brièvement connu il y a plus de quinze ans, perdu de vue, retrouvé. La vie même. Au cours de nos premiers échanges, il m’avait parlé de comptabilité patrimoniale. Le premier, il m’avait fait comprendre que le calcul officiel de la richesse d’un pays était une aberration. Il fallait, disait-il, changer les règles de la comptabilité nationale, de manière à ce qu’une marée noire, par exemple, ne signifie plus, au passage, une augmentation du Produit intérieur brut, ce damné PIB. Disait-on PIB en 1991 ? Je ne sais plus.

Cela n’a l’air de rien, mais à cette époque, peu de gens voyaient aussi clair. J’ai retrouvé Jean-Claude il y a trois ans, et nous avons désormais des projets communs. Cela n’est pas loin d’être un miracle, car il semble être mon opposé. Je vous résume, pour que vous puissiez juger. Jean-Claude a connu une autre Bretagne, du côté de Tréguidel, un village des Côtes d’Armor. Coulait non loin de chez lui un ruisseau, le Languidoué. Voilà comment Jean-Claude en parle (dans un entretien qu’il m’a accordé) : « Je me rappelle la limpidité de l’eau, la beauté du sable au soleil. Je vous le jure, on y voyait des paillettes d’or et d’argent. Et quand j’apercevais par dessus une truite fario, dans sa livrée à points noirs, rouges et jaunes, il m’arrivait de rester allongé vingt minutes, la tête dépassant au-dessus de la berge, à seulement admirer. Ses opercules s’ouvraient, un martin-pêcheur se posait à quelques pas, l’écureuil s’arrêtait sur sa branche, tout étonné de rencontrer un humanoïde. Mon enfance a été marquée par le fantastique, qui est la communion avec la nature ».

Nous étions dans les années cinquante du siècle passé, inutile de s’appesantir. Plus tard, devenu Parisien, Jean-Claude travaille dans un magasin du réseau des Coop. Et parvient à revenir à Lorient. En 1968, il reprend ses activités de prime jeunesse, et (re)devient pêcheur de truites et de saumons. Un jour de 1969, longeant la rivière Laïta, il découvre un spectacle fou. Des goélands et des corneilles se partagent les restes de saumons crevés, qui dérivent le ventre en l’air. L’oeuvre d’une papeterie de Quimperlé, à l’amont. Jean-Claude, qui est un catholique fervent, songe à l’Apocalypse.

Mais ce sera le début d’une autre vie. Le 25 novembre 1969, à Carhaix, il fonde avec son ami Pierre Phélipot l’Association pour la protection et la promotion du saumon en Bretagne (APPSB), devenue plus tard Eau et Rivières, l’une des plus nobles associations françaises de protection de la nature.

N’écrivant pas – pas encore – la biographie de Jean-Claude, j’accélère. Il apprend à parler en public, y prend goût, se lance dans d’innombrables lectures, entraîne à sa suite. En 1984, il quitte la présidence d’Eau et Rivières, convaincu qu’il faut passer de l’autre côté de la route. Il convient désormais, pense-t-il, de convaincre les acteurs réels, en chair et en os. Les pêcheurs, les paysans, les technocrates, les élus.

Il crée une nouvelle association, Nature et Culture, et se transforme en un missus dominicus, un envoyé spécial permanent de l’écologie sur le terrain. Il arpente. Partout, sans relâche. Il parle, conférence après conférence, dans les lieux les plus improbables, aux publics en apparence les plus rétifs. À des agents d’une Direction départementale de l’équipement ou de la Sécu. À des adhérents du Lions Club. À des maires ruraux. Partout, il fait salle comble. Mais réellement.

Que prêche-t-il ? Ce qu’il nomme le « développement durable et solidaire ». Une manière de penser la production qui n’oublie ni l’avenir, ni le Sud, ni les pauvres d’ici. Car Jean-Claude, outre qu’il est catholique, est de gauche. D’une gauche simple et généreuse, fort éloignée des palais. Il sait le prix des choses, il n’aime pas le visage de la misère.

Au fil des décennies, il a probablement parlé à des centaines de milliers de Bretons. En privilégiant le concret, en vantant les réalisations dans le domaine de l’économie, de l’eau, de l’énergie, de l’habitat. Il est ainsi devenu le guide inspiré de voyages d’études dans la ville allemande de Fribourg, étonnante réussite écologique. Je ne sais combien d’élus bretons de droite et de gauche l’ont accompagné là-bas. Disons beaucoup. Ils en reviennent soufflés. Grâce à lui.

Chemin faisant, il a également créé – avec d’autres, cela va de soi – le réseau Cohérence, qui rassemble une centaine d’associations du grand Ouest autour des objectifs du « développement durable » (www.reseau-coherence.org). Impressionnant, n’est-ce pas ? J’ajouterai pour finir quelques mots sur le miracle de Lorient. En 1976, la terrible sécheresse de l’été conduit le maire de la ville à imaginer un barrage sur le Scorff pour anticiper l’augmentation de la consommation d’eau. Les technocrates poussent à la roue, à commencer par le Directeur départemental de l’agriculture.

Mais Jean-Claude, présent à une réunion d’urgence, propose un vaste programme d’économie d’eau, qui fait hurler de rire une partie de l’assemblée. Contre toute évidence, le maire finit par l’écouter, et renonce au barrage. On se retrousse les manches, on cherche, on trouve. De 1978 à aujourd’hui, la consommation d’eau dans les bâtiments municipaux passe de 330 000 m3 à 72 000 m3, alors que le patrimoine immobilier a augmenté de 50%. Il n’y aura pas de barrage.

Grâce à un autre brave moins connu, Paul Cornic – mais Jean-Claude n’a jamais été loin -, Lorient chauffe en outre ses bâtiments publics grâce à une chaudière à bois centrale, mairie et stade compris. Et d’où vient ce bois ? Des rebuts. Une communauté d’Emmaüs récupère alentour jusqu’aux palettes des supermarchés, et fournit à la fois du travail pour les exclus du monde et de l’énergie renouvelable à la ville.

Assez causé. Jean-Claude Pierre est étonnamment différent de moi. Pour tant de raisons que je préfère même ne pas en dresser la liste. Je ne crois pas, et j’en resterai là, au « développement durable ». Pourtant, j’admire profondément cet homme. Et je l’applaudis. Et j’ai en effet des projets concrets avec lui. Cela ressemble à une contradiction. C’en est peut-être une, qui sait ? Elle est en ce cas féconde, car Jean-Claude crée du mouvement, de l’action, du changement. Comment vous dire ? Il est synonyme à mes yeux du mot espoir.

Que pour les trous du cul (le portable)

Le combat est désespéré, et je ne le mène plus que rarement. Je tiens néanmoins à rappeler un très mauvais souvenir : il fut un temps où le téléphone portable n’existait pas. Si. Il fallait se contenter du téléphone fixe. Si.

Et puis il y eut le bi-bop, que tout le monde a oublié. Lancé à grands sons de trompe publicitaire, cet ancêtre arriva à Paris en 1993. Et peu de temps après, je le découvris dans les mains d’un ami avocat. Un bon ami, un grand avocat, fort connu. Il était depuis toujours d’extrême-gauche, et ne se privait pas de donner des leçons à bien des gens. Je dois ajouter qu’en règle très générale, j’étais d’accord avec lui. Il n’empêche que le jour où je le vis avec un bi-bop, en plein Palais de Justice, je le moquai.

C’était spontané, irrépressible. Je crois bien que j’exècre la prolifération des objets matériels, par quoi s’affirme chaque jour davantage le vide du monde. Spontané. Et il le prit mal, arguant – déjà ! – de l’extraordinaire intérêt qu’il y avait pour lui à pouvoir être joint partout, et toujours.

Avant que la victoire de l’objet ne soit totale, peu après ce fait divers, en somme, une amie me donna un splendide autocollant sur lequel est écrit en lettres noires, sur fond blanc : LE TÉLÉPHONE PORTABLE, C’EST VRAIMENT QUE POUR LES TROUS DU CUL.

Je l’ai toujours, et le tiens à la disposition des collectionneurs (fortunés). L’amie donatrice acheta bientôt un portable, comme environ 95 % de la population générale, mais pas moi. Attention, je ne suis pas un héros de bande dessinée, et je vous écris ce mot grâce à une machine (trop) performante. Simplement, je déteste qu’on me siffle. Je déteste que quiconque s’empare d’un espace public – un train, un trottoir, une soirée dansante – à des fins de privatisation. Sur un plan plus général, je suis convaincu que nous n’avancerons plus jamais sans une mise en cause radicale de l’addiction aux choses, extraordinaire moteur de la dévastation écologique.

Et pour finir, je vous glisse ci-dessous une mienne chronique parue le 16 novembre 1994 (dans Politis). J’y ai repensé en vous écrivant ces mots, et ma foi, cela tient encore passablement la route. Je l’ai écrite peu après l’accrochage avec l’avocat. Eh, on ne se refait pas !

Bi-bop et fin des haricots

Une même passion unit les députés italiens, qu’ils soient berlusconiens, fascistes ou progressistes, voire écologistes : le bi-bop. La présidente de la Chambre leur ayant interdit de l’utiliser en séance, nombre d’entre eux préfèrent tout simplement déserter leur poste. On les retrouve dehors, accrochés à leur béquille de plastique noir, et lancés dans d’interminables conversations. À qui parlent-ils ?

On peut le dévoiler : à leur dentiste, à leur épouse, à leur maîtresse, à leur banquier, à leur journaliste favori, etc. Rien qu’ils ne puissent faire de leur bureau ou de la cabine la plus proche. Et en France ? C’est le rush : pas moins de 700 000 personnes se sont abonnées ces dernières années aux différents circuits de téléphones portables ou portatifs. L’affaire est extrêmement juteuse et la présence sur ce terrain de philanthropes comme Bouygues, Alcatel, la Lyonnaise ou la Générale dispense de faire des dessins trop précis.

On rencontre ces jours-ci à Paris de plus en plus de zombies avec prothèse, montant dans un autobus, remontant les boulevards, patientant dans une queue de cinéma, sirotant – si peu – un verre en terrasse. Ont-ils bien le sentiment de faire ainsi de la politique ? Sont-ils conscients qu’en clamant de la sorte leur glorieuse liberté d’individus, ils soutiennent, de la façon la plus militante qui soit, la société marchande ?

On peut penser que non, mais c’est pourtant le cas. Car pour ces adorateurs des choses et des objets futiles, il n’y aura jamais de fin. Leur quête se poursuivra par-delà les siècles des siècles et la machine continuera de les servir, sans se demander pour qui ils votent, car elle sait bien que c’est pour elle. Après avoir installé dans les mœurs la bagnole, la télé, le tac o tac, la couche-culotte, la cocaïne, le fax, la vidéo, et l’informatique, elle nous fourguera demain les autoroutes de l’information, les cathédrales de la connaissance interactive et les satellites de la liberté tridimensionnelle.

Pour cela, dame, il faudra bien continuer d’ouvrir des routes, de brûler du pétrole, de saloper quelques océans, et d’effacer de la carte une demi-douzaine d’Irak. Une consolation tout de même : quand ce sera la fin des haricots, on pourra en être prévenu partout. Dans la rue, au bistrot, et même chez le boulanger. Le bi-bop est une belle invention.

Considérations sur l’imbécillité (en Espagne et ailleurs)

Avouons que ce papier s’adresse d’abord à ceux qui croient encore dans la politique. Je veux dire la politique ancienne, celle qui émet les signaux que nous connaissons tous, celle de madame Royal, de monsieur Sarkozy. Celle venue en droite ligne de 200 ans d’histoire tourmentée.

On le sait, ou l’on finira par le savoir, je ne porte plus guère attention aux acteurs de ce jeu de rôles, mais je ne cherche pas à convaincre. Je ne fais qu’exprimer un point de vue. Et voici pour ce jour : j’aimerais vous parler d’Andrés Martínez de Azagra Paredes. Un Espagnol. Cet ingénieur, également professeur d’hydraulique, propose un néologisme : oasificación. Pour nous, Français, ce n’est pas très difficile à comprendre : il s’agit de créer des oasis. Martínez est un homme très inquiet de l’avenir de son pays, menacé par des phénomènes de désertification dont nous n’avons pas idée. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, comme aurait dit Montaigne. Mais nous avons grand tort, en l’occurrence, de ne pas tendre l’oreille.

Martínez, en tout cas, a des solutions ( attention, en espagnol : www.oasification.com). Cela consiste, sommairement résumé, à récupérer l’eau, de pluie surtout, et à restaurer un couvert végétal là où il a disparu. En mêlant savoirs ancestraux et technologies nouvelles. J’avoue ne pas en savoir bien plus. Est-ce efficace ? Peut-être.

Mais la vraie question est autre : l’Espagne devient un désert. Bien entendu, il est plus que probable que nous ne serons plus là pour admirer le résultat final. Le processus est pourtant en route (afp.google.com) : le tiers du pays est atteint par des formes sévères de désertification, et le climat comme la flore et la faune seront bientôt – à la noble échelle du temps écologique – africains. J’ai eu le bonheur, il n’y a guère, de me balader sur les flancs de la Sierra Nevada, cette montagne andalouse au-dessus de la mer. Je me dois de rappeler que nevada veut dire enneigée. De la neige, en ce mois de novembre 2005, il n’y en avait plus.

Pourquoi cette avancée spectaculaire du désert en Europe continentale ? Je ne me hasarderai pas dans les détails, mais de nombreux spécialistes pensent que le dérèglement climatique en cours frappe davantage l’Espagne que ses voisins. Et comme le climat se dégrade aussi en Afrique, notamment du nord, il va de soi que les humains qui ont tant de mal à survivre là-bas ont tendance à se déplacer plus au nord, au risque de leur vie quand ils tentent la traversée vers les Canaries ou le continent.

Et que fait le gouvernement socialiste en place ? Eh bien, avec un courage qui frise la témérité, il vient de décider la création d’un Plan national contre la désertification. Tremblez, agents de la dégradation écologique ! Je ne vous surprendrai pas en écrivant que les choix faits depuis 50 ans n’ont jamais qu’aggravé les choses. La surexploitation des ressources en eau, la déforestation, l’agriculture intensive et l’urbanisation sont les points les plus saillants d’une politique d’autant plus efficace qu’elle est évidente, et rassemble tous les courants qui se sont succédé au pouvoir.

Du temps de Franco, vieille et sinistre baderne aux ordres du pire, le choix majeur a été de vendre le pays au tourisme de masse. Une aubaine pour les vacanciers français découvrant, dans les années 60, la défunte Costa Brava, puis le reste. Les héritiers du Caudillo, de droite d’abord, puis de gauche, ont poursuivi dans la même direction, toujours plus vite, toujours plus loin. Le Premier ministre en place, José Luis Rodríguez Zapatero, ne cesse de vanter l’état de l’économie espagnole, qui lui devrait tant. Par parenthèses, faut-il rappeler l’enthousiasme de madame Royal chaque fois que quelqu’un l’appelle la Zapatera ?

Donc, Zapatero. Il me fait penser à DSK. Ou à Moscovici. Ou à Delanoé. Ou à tout autre, cela n’a pas la moindre importance. Il se vante donc de l’état de l’économie sous son règne, espérant bien remporter les élections générales du 9 mars prochain. Comme je m’en moque bien ! Car il y a tout de même un peu plus important. Certes, le socialistes locaux ont stoppé – pour combien de temps ? – le démentiel Plan hydrologique national de la droite, qui entendait détourner une partie des eaux de l’Èbre – fleuve du Nord qui a donné son nom à la péninsule – jusque vers l’extrême sud et les côtes touristiques.

Certes. Mais la soi-disant bonne santé du pays repose, pour l’essentiel, sur la construction. Qui n’est bien entendu que destruction. Jusqu’à la crise des subprimes, ces damnés crédits immobiliers américains, l’Espagne était considérée comme un modèle (www.lemonde.fr) à suivre partout en Europe. Écoutez donc cette nouvelle chanson, dans la bouche de Patrick Artus, gourou financier bien connu : « La crise récente risque de montrer qu’il s’agissait de « faux modèles » à ne pas suivre. Que reste-t-il du dynamisme de ces pays, une fois enlevés l’expansion des services financiers et de la construction, qui y représentaient 50 % à 80 % des créations d’emplois ? ».

Zapatero est un grossier imbécile. Je vous le dis, vous pouvez le répéter. Imbécile, je pense que cela va de soi. Grossier, car dans le même temps que sa ministre de l’Environnement faisait semblant d’agir contre l’avancée du désert, on apprenait la teneur de quelques chiffres officiels. L’an passé – de juin 2006 à juin 2007 -, les mairies du littoral espagnol reconnaissaient l’existence de projets immobiliers plus nombreux que jamais. Soit 2 999 743 nouveaux logements, 202 250 lits dans l’hôtellerie, 316 terrains de golf et 112 installations portuaires avec 38 389 places neuves pour les jolis bateaux. Sans compter 90 cas de corruption établis, impliquant 350 responsables publics (attention, en espagnol : www.glocalia.com).

Tout est malheureusement connu, et le Parlement européen lui-même a condamné sans appel des « projets d’urbanisation massive (…) sans rapport avec les véritables besoins des villes et villages concernés », contraires « à la durabilité environnementale » et qui ont des effets « désastreux sur l’identité historique et culturelle » des lieux (www.batiweb.com). Voilà pourquoi, bien qu’aimant l’Espagne et sa langue, je mets rigoureusement dans le même sac le PSOE – parti socialiste au pouvoir – et le PP, ou Parti populaire, de droite. Plutôt, parce que j’aime profondément l’Espagne. Mais vous aurez rectifié de vous-même.