Archives de catégorie : Industrie et propagande

Agression sexuelle contre les mouches (à propos du Grenelle)

Je vous préviens que je commence aujourd’hui ce qui ressemblera fatalement à une série sur le Grenelle de l’Environnement. Ce n’est pas la première (série), cela risque de ne pas être la dernière (lire entre autres ceci et cela).

Je vais faire court, pour une fois, car tout arrive. Au cours de cette nuit de vendredi à samedi, nos vaillants députés ont fini d’examiner le projet de loi sur le Grenelle de l’Environnement, qui pourrait être voté mardi prochain (lire ici). Je n’en ferai pas le commentaire détaillé, car cela n’aurait pas de sens, à mes yeux du moins.

C’est un catalogue de mesurettes sans aucune importance. Il démontre ce qu’un enfant de cinq ans saurait décrypter. Les élus, droite sarkozyste en tête, ne peuvent plus nier en totalité la crise écologique. Elle est si puissante, si écrasante, que même eux sont obligés de faire semblant. Car ils font semblant, bien entendu.

Que changent toutes les apparences du discours pourvu que tout demeure dans la marche des affaires. On va donc donner quelques sous au rail et à l’isolation de certains logements. Au passage, un monsieur Ollier, député de son état, a réussi à glisser un amendement dont on reparlera – dans dix ans, au bas d’une page 17 d’un journal lorrain ? -, qui met le nucléaire en concurrence favorable avec d’autres énergies pour le chauffage domestique.

Tout continue, tout continuera. La prochaine fois, je vous dirai deux mots sur ceux qui ont accepté la supercherie et lui ont donné force et crédibilité. Je veux parler du mouvement écologiste estampillé, officiel et fourvoyé. Ce n’est pas très gai, j’en conviens.

Pour ceux qui croient au bon papa Noël

Préambule : Une campagne contre le crime des biocarburants est en cours. Il suffit d’un clic, ne prétendez pas que c’est trop, je ne le croirai pas : c’est ici.

Je me souviens que j’y ai beaucoup cru. Et que c’était un pur délice. Le Père Noël. Une année, j’ai même eu une idée que je juge, aujourd’hui encore – mes chevilles enflent à vue d’oeil –  flamboyante. J’ai demandé à ma mère, qui était le messager de ces cieux éternellement étoilés, un cadeau particulier. Je voulais une baguette magique. C’est assez évident, je pense. Avec la baguette, je comptais me transformer en Père Noël domestique et quotidien. Et comme mon âme était pure comme un cristal de neige, mon intention était d’en faire profiter le monde entier. Je le jure. J’avais six ans.

Sans transition, je vous annonce que le Grenelle de l’Environnement, dont il va bien falloir fêter le premier anniversaire – on la fait quand, la grande fête, les gars ? -, est une autre façon de croire au Père Noël, mais beaucoup moins agréable. Dès que j’aurai le temps, je décortiquerai une fois de plus l’infernal mécanisme – une sorte de piège à mâchoire, qui fait très mal quand il se ferme – que les écologistes ont déclenché.

Ce jour, une seule information : j’apprends que les patronats italien et allemand, profitant de la crise financière et des claquements dents qu’elle entraîne, ne jouent plus le jeu. Même pas pour rire (lire ici). Ils réclament désormais le renvoi aux calendes du plan Climat de l’Union européenne, ridiculement dérisoire pourtant. Et ajoutent pour qu’on comprenne bien leur propos, limpide en vérité : « La croissance et l’emploi seraient menacés si l’industrie européenne devait supporter de nouvelles réglementations concernant l’environnement ». Faudra-t-il vous l’envelopper, ou consommerez-vous cette merde sur place ?

Je n’ai pas encore entendu Laurence Parisot, notre chère patronne des patronnes sur le sujet, mais je ne doute pas qu’elle partage le sentiment de ses compagnons. Une nouvelle fraîche, en revanche, du baron Ernest-Antoine Seillière, qui dirigea avant elle le Medef. Je le croyais retiré des affaires avec les plantureuses plus-values qu’il avait légitimement empochées, mais pas du tout. Le vieux monsieur rugit depuis Bruxelles, où il dirige une organisation du patronat européen portant le nom de Business Europe.

Que veut notre grand homme miniature ? Qu’on lui foute la paix, bien sûr. Mais aussi qu’on exonère les patrons de toute charge concernant les permis dits de droit à polluer. Aujourd’hui, ces derniers sont gratuits, mais demain, il faudrait payer en cas de dépassement des émissions. Et cela, jamais ! Ernest-Antoine Seillière vivant, on ne verra jamais un patron payer quand il dépasse les généreux quotas de pollution que Sarkozy and co lui accorde (lire ici) pour attaquer au lance-flammes ce qui reste de la beauté du monde.

Je vous le dis en confidence, le Père Noël de mon enfance avait tout de même de plus jolies manières.

516 000 milliards de dollars (plus ou moins)

Bien sûr, que cela ne peut pas durer. Et cela ne durera donc pas. Maintenant, comme je ne suis pas devin, je ne saurai rien dire du rythme de l’implosion. Six mois ? Dix ans ? Chi lo sa? Je reviens une seconde sur le grand fracas financier en cours. Hier aura vu le fameux Cac 40 de la Bourse de Paris se redresser et bondir comme jamais, après une série de pertes sensationnelles. Que nous réserve demain ?

Il est de nombreux liens entre la folie en cours et la crise écologique globale. Celui que je souhaite évoquer est évident : l’ensemble échappe au contrôle humain. On sait que la surpêche détruit tout sur son passage, c’est-à-dire des équilibres stables depuis parfois des millions d’années. Mais comme l’industrie a pris le pouvoir partout et fonctionne en dehors de toute maîtrise sociale, on laisse faire des usines flottantes qui tuent tout. Sans aucun souci du lendemain. Et les exemples sont trop nombreux pour que j’insiste sur ce qui est un principe de base de la société humaine. Irresponsabilité et « incontrôlabilité » sont les deux mamelles de la prospérité générale.

Mais pour en revenir à la crise financière, et bien que d’une ignorance crasse dans le domaine si peu intéressant de l’économie, je m’autorise une incursion. Car je lis, figurez-vous. Un article du quotidien britannique The Guardian a fait dresser les cheveux sur ma tête chauve, ce qui est une notable prouesse (lire ici). Il évoque une estimation concernant le marché financier mondial de ce qu’on appelle hedge funds. Ce marché vaudrait actuellement 516 000 milliards de dollars. Je sais, cela ne veut rien dire. Si, cela veut dire à peu près dix fois le montant du PIB (produit intérieur brut) mondial. On peut rapprocher ce montant de la garantie que Sarkozy accorderait en notre nom pour tenter de sauver le circuit bancaire de France : 300 milliards d’euros. Une plume d’oisillon.

Ce que sont les hedge funds, je ne peux vous le dire. Je ne le sais pas. Des inventions, des trucs, des fonds de protection, si l’on s’en tient à la traduction de l’anglais. Aux marges du système officiel, ils servent à tout. Assurer des transactions, spéculer sur des monnaies, fluidifier les échanges, et avant toute chose offrir des rendements inouïs. Car tout repose là-dessus, évidemment.

L’une des différences majeures qui sépare ces sociétés financières des banques, c’est qu’elles sont dépourvues de fonds propres et n’ont de comptes à rendre qu’à ceux qui leur ont fourni le fric. C’est commode quant tout va bien pour les crapules qui mènent la danse. Mais en cas de retournement, zou, il n’y a plus personne pour faire face. Voilà ce que le milliardaire américain Warren Buffett appelle les vraies « armes de destruction massive ». La situation réelle des hedge funds ne peut pas, en réalité, être connue. C’est le grand trou noir, au point qu’une autre de mes lectures (lire ici dans le journal Le Monde) parle de 6 000 milliards de dollars, et non pas de 516 000 milliards, ce qui n’est pas, on en conviendra, la même chose

Qui dit vrai ? The Guardian ? Le Monde ? Les deux peut-être, qui ne parlent sans doute pas de la même virtualité. Dans tous les cas, nous sommes dans un délire dont rien de bon ne saurait sortir. Car, avertit Le Monde, pour des raisons techniques bien connues des spécialistes, les hedge funds doivent vendre d’ici Noël environ 600 milliards de dollars d’actifs. Qui les achètera ? À quel prix en réalité ? Nul ne peut le dire, pas même ceux qui n’ont rien venu venir et qui décident pourtant de l’avenir. La monnaie papier créée par ces funds n’est connectée à aucune production réelle. Un seul fait certain : quand il faut rembourser, il faut rembourser. Ou périr.

Qui oserait nier que les hommes sont allés trop loin dans la fabrication d’outils qui dépassent leurs capacités d’organisation et de contrôle ? C’est vrai des filets dérivants de 100 km. C’est vrai des machines à débiter une forêt en rondelles. C’est vrai du nucléaire. C’est vrai des OGM. C’est vrai des nanotechnologies. C’est vrai de la chimie de synthèse. C’est vrai de l’exploration spatiale et de ses conséquences réelles, celles dont personne ne parle. C’est vrai de l’usage de l’eau et de l’air. C’est vrai de ce système financier capitaliste qui menace désormais les peuples d’un sauve-qui-peut général.

L’avenir, qui sera fatalement différent de ce présent maudit, peut encore ressembler à quelque chose dont nous puissions avoir envie. Mais il va falloir mobiliser en nous des forces morales et intellectuelles dont nous ne soupçonnions pas encore l’existence. Je dois conserver une énorme réserve de confiance, car je crois qu’elles ne sont pas si loin.

Bandajevski, simple héros de l’humanité

Je pense avoir été le premier à évoquer dans un journal national – Politis – le sort du médecin Youri Bandajevski, en 2002. Si je me trompe, mes excuses anticipées. Je n’ai de toute façon pas grand mérite, car j’avais été alerté par l’ami Romain Chazel, de l’association CriiRad. Vous trouverez plus bas la copie de l’article publié alors, qui faisait le point sur l’abominable histoire, celle de Tchernobyl.

Si je reviens sur le sujet ce lundi matin, c’est que j’ai failli manquer un petit papier, qui est un entretien avec Youri, mené par le journaliste Hervé Kempf dans Le Monde (lire ici). Kempf défend depuis des années ce médecin des enfers, et ce n’est pas si facile lorsque l’on travaille pour un quotidien à ce point institutionnel. Dont acte. En tout cas, réalisant cet interview au téléphone – Youri est exilé en Lituanie -, il permet de faire le point sur la véritable situation sanitaire autour de Tchernobyl. Elle est « très mauvaise. Toute la population biélorusse est, du fait de l’alimentation, en contact avec la radioactivité. Mais dans les régions les plus contaminées, au sud-est du pays, autour de la ville de Gomel, deux millions de personnes sont dans une situation très dangereuse.Les taux de mortalité et de maladies y sont beaucoup plus élevés que dans le reste du pays. Les docteurs Valentina Smolnikova, Alexeï Duzhy et Elena Bulova (…) font état d’une forte augmentation des maladies cardio-vasculaires et des cancers des organes internes. Cela explique une forte mortalité, trois à quatre fois plus forte que dans le reste du pays. Mais il est difficile de rassembler l’information. Le gouvernement cherche à la cacher. Les données ont été trouvées dans des rapports nationaux non publiés et grâce à divers contacts. Il faut ouvrir les yeux : au coeur de l’Europe, une population vit dans une situation mortelle ».

Bandajevski n’est hélas pas un charlatan. Il a circulé pendant des années dans les zones contaminées, soigné des enfants, enterré des morts. Il sait ce que le pouvoir biélorusse cherche à masquer. Il sait ce que le lobby mondial du nucléaire, qui a tout à perdre, cherche à masquer. Il sait. Et le pire de tout, au-delà des mots, est que le grand mensonge règne sur le monde. Oui, oui il est possible qu’un événement majeur de l’histoire humaine soit recouvert sous la cendre. Un monde soi-disant libre, ouvert, surinformé peut ignorer qu’en Europe, une catastrophe nucléaire sans précédent rend malade, tue, transforme des territoires entiers de la planète en géhenne.

Que la leçon serve au moins à quelques-uns d’entre nous.

PS : Si j’avais pu choisir cette année les récipiendaires des Prix Nobel, j’aurais créé une récompense spéciale, et accordé à Bandajevski le Nobel de la paix ET celui de médecine. Mais on ne m’a pas demandé mon avis.

L’infernal retour de Tchernobyl

(PUBLIÉ DANS POLITIS 729)

Une fantastique bagarre de l’ombre se mène en Biélorussie pour masquer les véritables conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, qui sont effarantes. Le professeur Bandajesky, un scientifique de premier plan, est en train de mourir dans un camp, d’autres ne peuvent plus travailler. L’enjeu est énorme pour le lobby nucléaire mondial, qui tente, comme celui du tabac jadis, de gagner du temps. Dire la vérité serait en fait compromettre l’atome

Soyons solennel : l’histoire qui suit (1) sort vraiment de l’ordinaire, et l’on recommandera de la lire avec l’attention qu’elle mérite. D’autant qu’il y a urgence : Youri Bandajevsky est sans doute en train de mourir dans le camp où la mafia au pouvoir à Minsk (Biélorussie) l’a jeté pour huit ans, en 2001. Qui est-il ? Un formidable médecin, né en 1957, spécialiste de premier plan d’anatomo-pathologie. En 1990, alors qu’il n’a que 33 ans, il prend la direction du tout nouvel Institut de médecine de Gomel.C’est un choix courageux, pour ne pas dire héroïque : Gomel est au coeur de la zone contaminée par Tchernobyl.

Bandajevsky y commence un travail de fond sur les effets sanitaires de la catastrophe, et découvre très vite des choses stupéfiantes. En faisant passer des électrocardiogrammes à ses propres étudiants, il constate chez eux de nombreux problèmes, trop nombreux pour être le fait du hasard. Plus tard, en autopsiant près de 300 personnes à la morgue de Gomel, il entrevoit une piste essentielle : leurs reins, leurs coeurs contiennent des concentrations très singulières de césium 137 (Cs137), l’un des principaux radionucléides dispersés par Tchernobyl. Tout se passe comme si l’incorporation du césium était différenciée selon les organes concernés.La femme de Bandajevsky, Galina, qui est pédiatre, entre en scène. Elle et son mari, aidés de quelques étudiants, se mettent à sillonner la Biélorussie pour ausculter le plus grand nombre possible d’enfants.

Si le césium fait de tels ravages chez les adultes, pensent-ils, il doit en faire davantage encore chez les gosses, dont le poids est moindre et le métabolisme plus rapide. En quelques années, ils examinent des milliers d’enfants biélorusses, trouvant chez la plupart d’entre eux des concentrations de Cs137 supérieures à 50 becquerels par kilo de poids corporel, un seuil au-delà duquel apparaissent les maladies. D’ailleurs, beaucoup présentent de sérieuses pathologies cardiaques, dont d’inquiétantes arythmies.En croisant ces résultats cliniques et le niveau de contamination de ces mêmes enfants, l’équipe de Bandajevsky réalise qu’il existe un lien flagrant entre concentration de Cs137 et malformations cardiaques. Au-delà de 70 becquerels de césium par kilo chez les gosses, à peine 10% d’entre eux conservent un coeur normal. De nouvelles études confirment les premières découvertes.

Au total, 70% des enfants vus par les époux Bandajevsky autour de Gomel souffrent de pathologies cardiaques.C’est terrifiant sur le plan sanitaire – personne ne soupçonnait des effets pareils -, et c’est explosif sur le plan politique. La Biélorussie, qui a consacré pendant des années jusqu’à 20% de son budget aux conséquences de Tchernobyl, n’a plus qu’une idée en tête : nier les problèmes, en tout cas relativiser. C’est que deux millions de personnes, dont 500 000 enfants vivent dans des zones contaminées : il faudrait, à suivre Bandajevsky, au moins évacuer les femmes enceintes et les plus jeunes enfants, et donner à tous les autres le moyen de se protéger contre la contamination, notamment celle des aliments.Contrairement à Hiroshima et Nagasaki, où la réaction thermonucléaire s’était produite dans l’atmosphère, l’explosion de Tchernobyl a contaminé le sol en y déversant des centaines de tonnes de particules radioactives.

Lesquelles se retrouvent perpétuellement dans les récoltes avant de passer dans les produits alimentaires. C’est l’horreur, une horreur sans fin. Ayant bien d’autres chats à fouetter, la mafia biélorusse veut au contraire, à toute force, clamer qu’on peut vivre sur des terres contaminées, et qu’on peut même y renvoyer des personnes déplacées au moment de la catastrophe.En 1998, le professeur et son épouse sont face à leurs responsabilités : parler, publier leurs résultats, et donc défier le redoutable régime postsoviétique d’Alexandre Loukachenko; ou bien se taire. Galina rapportera plus tard 24 heures d’une discussion exténuante avec Youri.

Elle a peur pour sa famille, pour ses enfants, tente de le convaincre de biaiser, de composer. « Et lui m’a répondu : « Alors tu n’es pas un médecin. Et si tu n’es pas un médecin, tu peux mettre ton diplôme sur la table, et sortir balayer la cour » » (2).Les résultats sont publiés, et comme si cela ne suffisait pas, Youri, qui est membre d’une commission chargée de contrôler les fonds publics destinés à Tchernobyl, découvre une magouille gigantesque. Sur les 17 milliards de roubles affectés en 1998 à l’Institut de recherche sur les radiations, seul 1,1 milliard a été utilisé pour des études utiles. Le reste ? Gaspillé, ou pire. Il est menacé, reçoit des lettres anonymes, mais continue à alerter l’opinion.

Dans une de ses dernières interventions publiques, il déclare : « Si on n’entreprend pas des mesures permettant d’éviter la pénétration des radionucléides dans l’organisme des adultes et des enfants, l’extinction menace la population d’ici quelques générations ». Vous avez bien lu : extinction.Le 13 juillet 1999, il est arrêté, et jeté en prison pour six mois. Ce qu’on lui reproche ? D’avoir touché des pots de vin ! Il perd vingt kilos, vieillit, aux yeux de ses amis, de dix ans en quelques semaines. Le 27 décembre 1999, il est libéré dans l’attente d’un procès, et se remet aussitôt au travail.

Mais le 18 juin 2001, une chambre militaire – ce qui interdit tout appel – le condamne à huit ans de camp à régime sévère et à la confiscation de tous ses biens. Evidemment, son successeur à l’Institut de Gomel met fin aux travaux en cours sur le césium. Bandajevsky s’enfonce dans la nuit, qui risque de lui être fatale (voir encadré sur la campagne pour sa libération).Mais l’affaire Bandajevsky, si elle terrible, n’est pas unique. Le pouvoir biélorusse, en effet, est parvenu en quelques années à museler ou contrôler toute recherche authentique sur les véritables effets de Tchernobyl. Après avoir chassé sa propre ministre de la Santé, le docteur Dobrychewkaïa, il est parvenu à fermer un autre institut scientifique, celui du professeur Okeanov, spécialiste des cancers, et à occulter les travaux des professeurs Demidtchik et Goncharova.

Le cas du professeur Vassili Nesterenko est plus frappant encore. Héros de Tchernobyl, où il a été irradié au moment de l’explosion, il s’est constamment heurté depuis aux autorités en place. Bientôt menacé d’internement, puis de procès en corruption – comme Bandajevsky -, il poursuit néanmoins un travail de terrain qui prouve l’extraordinaire contamination de la chaîne alimentaire. On lui confisque finalement ses appareils de mesure, et victime d’un infarctus, il perd la direction de son institut. Va-t-il céder ? Non. Grâce notamment à une fondation irlandaise, il crée un institut indépendant, Belrad, et repart au combat. En 2000, il parvient même à mettre au point un produit à base de pectine de pomme, très efficace pour l’élimination du césium dans les tissus humains.Ces impitoyables manoeuvres politico-mafieuses pourraient paraître lointaines, et presque exotiques.

Mais ce serait oublier que Tchernobyl est un enjeu mondial pour le lobby nucléaire. Qui tient le « bilan » de la catastrophe tient probablement entre ses mains l’avenir de cette industrie de la mort. Michel Fernex, professeur émérite de la faculté de médecine de Bâle, qui suit la totalité de ce dossier avec une énergie et une vigilance admirables : « Si les conséquences sanitaires de Tchernobyl étaient connues, elles mettraient fin au programme de développement nucléaire mondial ».Est-ce la véritable enjeu des drames à répétitions qui frappent la Biélorussie ?

Le même Fernex a mis au jour l’intolérable  sujétion de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à ce lobby essentiel qu’est l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA). Où sont passés les résultats de la conférence de 1995 ?Bien plus près de nous, EDF, Areva, Cogema ont lancé en 1996 en Biélorussie le projet Ethos (voir encadré). S’agit-il, comme l’affirment ses promoteurs, d’aider les populations locales ? En partie, sans doute. Mais ces travaux, qui portent sur la radioprotection, visent in fine à « prouver » qu’on peut vivre durablement sur des terres contaminées par l’atome.

Une démarche qui ne peut que satisfaire au plus haut point le pouvoir biélorusse. Faut-il parler de complicité objective ? Au début de 2001, l’institut Belrad de Nesterenko s’est vu retirer la gestion de cinq centres de contrôle radiologique dans la région de Stolyn. Précisément sur le territoire où travaillent « nos » experts. Et ce n’est pas l’effet du hasard : dans un courrier adressé à Nesterenko, le président du très officiel organismes Com Tchernobyl lui annonce que ces cinq centres seront transférés à un autre institut conformément à la proposition des scientifiques français, dans le cadre du projet Ethos-2.

Certes, les responsables d’Ethos ont immédiatement parlé de malentendu, et multiplient depuis les contacts avec Nesterenko. Mais au nom de quelles valeurs des scientifiques d’un pays démocratique parviennent-ils à travailler dans un pays où la liberté de recherche – et la liberté tout court – est à ce point bafouée ? Comment osent-ils travailler sur la « fertilisation raisonnée de la pomme de terre » sans dire un mot sur le sort de Bandajevsky, qui a prouvé que 70% des enfants par lui examinés souffraients de problèmes cardiaques ? Oui, au nom de quelles valeurs ? Celles de l’atome ?

(1) Cet article doit beaucoup aux informations rassemblées par la Crii-rad, notamment dans son excellent bulletin Trait d’Union n°22

(2) Propos tirés d’un film du réalisateur Wladimir Tchertkoff.

La lettre volée (un beau casse automobile)

Il y a des jours où l’on a envie d’écrire deux fois. Aujourd’hui, par exemple. Voyons si ces mots vous disent quelque chose : « J’étais à Paris en 18… Après une sombre et orageuse soirée d’automne, je jouissais de la double volupté de la méditation et d’une pipe d’écume de mer, en compagnie de mon ami Dupin, dans sa petite bibliothèque ou cabinet d’étude, rue Dunot, n° 33, au troisième, faubourg Saint-Germain ».

Ce n’est pas un test de culture générale, rassurez-vous. Moi, je ne souhaite qu’une chose pour vous, et c’est que vous ayez reconnu le début de La Lettre volée, d’Edgar Allan Poe, traduite soit dit en passant par Charles Baudelaire. Oui, je vous le souhaite, car il s’agit d’un bref mais véritable chef d’oeuvre du genre.

Par précaution, je résume. Dupin, un détective de la veine d’Holmes, est amené à aider le préfet de police de Paris, un véritable balourd. La preuve immédiate par le texte, où le préfet s’adresse à Dupin :  « Voilà encore une de vos idées bizarres, dit le préfet, qui avait la manie d’appeler bizarres toutes les choses situées au-delà de sa compréhension, et qui vivait ainsi au milieu d’une immense légion de bizarreries. ».

Que cherche le flic ? Une lettre, potentiellement dévastatrice pour le pouvoir. Dupin : « Peut-être est-ce la simplicité même de la chose qui vous induit en erreur ? ». Le préfet : « Quel non-sens nous dites-vous là !  ». Comme on s’en doute un peu, c’est Dupin qui a raison. Il retrouve la lettre volée, qui n’était en réalité nullement cachée. Au contraire, elle se trouvait en évidence sur la table de travail du voleur. Seulement, elle « était fortement salie et chiffonnée. Elle était presque déchirée en deux par le milieu, comme si on avait eu d’abord l’intention de la déchirer entièrement, ainsi qu’on fait d’un objet sans valeur ».

Bien joué Dupin ! Et tentons de lui rendre hommage. Y a-t-il un rapport entre La Lettre volée et l’industrie automobile ? Eh, eh, sait-on jamais ? Je vous rappelle ou vous informe que l’Association des constructeurs automobiles européens (ACEA) vient de demander une aide publique de 40 milliards d’euros, sous la forme de prêts à intérêts réduits (lire ici). Avec en prime cette phrase goûteuse de Christian Streiff, directeur de PSA (et président de l’ACEA) : « Cette mesure donnera un signal important pour rétablir la confiance des consommateurs et des marchés financiers ».

Ce n’est pas tout, non, trois fois non. Le lobby de la bagnole réclame également des subventions pour inciter les possesseurs d’engins à se débarrasser de leurs vieilles voitures pour en acheter des neuves. On atteint droit au sublime avec ces mots figurant dans le communiqué de l’ACEA, en anglais bien entendu : les aides publiques « would provide conditions under which the objectives of the CO2 legislation as currently debated by the European Parliament and the EU member states could become more realistic, enabling manufacturers to achieve the desired results ». C’est une langue si désolante que je me contente de vous en traduire la substance. Des subventions permettraient de rendre plus réalistes les objectifs européens de réduction d’émission de gaz carbonique, en aidant les constructeurs à parvenir aux « résultats désirés ».

Pour le cas où les politiques seraient définitivement sourds, l’ACEA rappelle, tout en finesse, le poids économique de la bagnole. Les millions d’emplois directs, qu’il faut multiplier par près de cinq en y incluant la chaîne – le mot exact – de boulots de toutes sortes qui y sont associés.

Alors ? Au risque d’être une nouvelle fois vulgaire, il appert de ce qui précède que l’industrie automobile tient le système par les couilles. Pardonnez, il faut appeler de la sorte ce qui se déroule sous nos yeux. Et qui est aussi évident – nous y voilà – que La Lettre volée sur la table. L’industrie, arguant de la crise financière, arguant de la crise écologique même, veut faire payer une deuxième fois ses tas de ferraille. Et les deux fois par les mêmes : nous. Bon, moi, je ne paierai qu’une fois, car je n’ai pas de voiture. Mais tous les autres ?

L’affaire est d’une grossièreté exceptionnelle. Profitant du chaos, camouflée derrière le rideau de fumée du krach en cours, la bagnole individuelle entend se relancer. Non pas seulement survivre, mais bel et bien repartir à l’assaut de ce qui résiste encore, notamment dans les pays du Sud. Pas de doute, la manoeuvre est écologique : on jette ce qui roule parfaitement, et qui pèse son poids lourd de matières premières plus précieuses que l’or. Et puis on tape à nouveau dans le stock d’acier, de pétrole, et de souffrance humaine au travail.

Franchement, si ces salauds obtiennent satisfaction…

PS : je rajoute un mot, vers 13 heures, ce mercredi 8 octobre 2008. En épigraphe de La Lettre volée, Poe place une citation latine :  Nil sapientiae odiosius acumine nimio ( « Rien en fait de sagesse n’est plus détestable que d’excessives subtilités »). Poe l’attribue à Sénèque, mais ces mots n’ont jamais été retrouvés dans les textes de ce dernier. On peut donc penser à une (belle) invention. Une trouvaille qui fait réfléchir, et dont on voit l’intérêt quand il s’agit de décrire et de combattre le monde dans lequel nous sommes condamnés à vivre.