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Chávez et l’oeil qui voit tout

Je viens de rentrer d’une semaine passée ailleurs. Et c’était beau, je vous le dis en confidence électronique. J’ai vu le soleil, la pluie, une rivière en furie, quelques circaètes en vol, et des herbes folles, car la saison est folle, elle aussi. Le vent semblait une brise marine.

Comme il est ce soir, dimanche, je n’ai que quelques minutes. Pourquoi parler du président vénézuélien Hugo Rafael Chávez Frías, ce Chávez adoré en France par une part notable du mouvement dit altermondialiste ? Parce que ce militaire obsédé par l’autorité et le narcissisme me dégoûte. Et que certains altermondialistes, qui seraient tant utiles dans la bagarre pour la vie sur terre, préfèrent se vautrer dans un soutien qui rappelle celui apporté jadis à Cuba, puis au Nicaragua.

Chávez a été formé – en partie – à la politique par un militant négationniste, et donc antisémite, nommé Norberto Ceresole. Je ne crois pas que vous trouverez cela dans Le Monde Diplomatique. Il a un projet terrifiant pour l’écologiste que je suis : un gazoduc qui permettrait l’exportation du gaz vénézuelien à travers l’Amazonie, jusqu’en Argentine et au Brésil. Longueur : entre 7700 et 9000 km. N’importe quel potentat de droite qui oserait une telle idée serait cloué au pilori par les amis de Chávez. Là, silence.

Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous parler en deux mots. Non. Chávez vient d’imposer une loi totalitaire, grâce au parlement à ses bottes galonnées. Tout Vénézuélien a désormais l’obligation de collaborer avec les services secrets chavistes, sous peine d’aller en taule pour une durée pouvant aller jusqu’à quatre ans.

Des services secrets au service d’un caudillo, un peuple tenu de dénoncer et de se dénoncer. Quand donc cette atroce bouffonnerie, qui est aussi une tragédie, cessera-t-elle ?

Eillen, Marulanda, le Monde Diplomatique et nous

Vous avez entendu comme moi : el jefe est mort. Le chef Manuel Marulanda, patron des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), a fini par rejoindre dans un lieu improbable la ribambelle de « grands timoniers » qui l’ont précédé dans la tombe. Il fallait entendre les sanglots de l’un de ses admirateurs sur la radio de la guérilla ! Pouah ! Dans le même genre, on aura vu Timoleon Jimenez, autre chef des Farc, annoncer à la télévision vénézuelienne Telesur : « Le grand leader est parti ». Pouah, derechef.

Moi, je pensais alors à Tanja Nijmeijer, cette jeune Hollandaise dont le nom de guerre, chez les Farc, est « Eillen ». Entrée dans la guérilla en 2002, elle a abandonné à l’été 2007, dans un campement investi par l’armée, un journal de bord. Lisons ensemble, cela se passe (presque) de commentaires. En novembre 2006 : « J’en ai marre, marre des Farc, marre des gens, marre de cette vie en communauté. Marre de ne rien avoir à moi toute seule. Tout ça vaudrait la peine si on savait pourquoi on lutte. Mais vraiment, je n’y crois plus. C’est quoi cette organisation où certains ont du fric, des cigarettes, des gâteaux, et où les autres doivent mendier, pour être rejetés et réprimandés ? C’était comme ça quand que je suis arrivée il y a quatre ans, et ça n’a pas changé. Une organisation où une fille avec de gros seins et une jolie tête peut déstabiliser un plan qui avait été longuement préparé ensemble. Où on doit travailler toute la journée pendant que les commandants se racontent des conneries. Moi, qui sait si je sortirai un jour de cette jungle… […] Je veux m’en aller, quitter au moins cette unité. Chacun sait qu’il est ici plus ou moins comme un prisonnier. […] J’en ai assez du bla-bla sur le fait d’être communiste, honnête, ne rien gâcher, obéir. Et de voir à quel point les commandants sont hypocrites, vulgaires et traîtres. »

Et en avril 2007 : « L’offensive approche, aujourd’hui ou demain nous changeons de lieu. J’ai cinq points de suture à la cuisse, je me suis fait ça avec une pelle. […] Je ne sais pas, Jans, vers quoi nous allons. Qu’est-ce que ça deviendra quand nous aurons le pouvoir ? Les femmes des commandants roulant en Ferrari Testarossa, avec des implants mammaires et mangeant du caviar ? On dirait bien. ».

Tout cela n’aurait aucun rapport avec le sujet de ce blog, savoir la crise écologique ? Ce n’est pas si sûr. Car dans un pays comme la France, le vieux, le rance, le passé résistent dans les cerveaux, et résistent bien. Pour que des idées nouvelles surgissent et s’installent dans des têtes mieux faites, il faut de la place. Or cette place est largement occupée.

Chez beaucoup d’altermondialistes, qui croient mieux comprendre que quiconque, le stalinisme mental demeure un cadre. Je ne peux ni ne veux livrer ici une trop longue explication. Mais enfin, il y a un lien, irréfragable, entre Joseph Staline, Mao, Castro et les archéoguérillas comme celle des Farc. On trouve chez les staliniens de toute nuance la même conception de la politique, dont l’exercice est vertical, s’appliquant toujours du haut vers le bas supposé. Le peuple n’est rien, le parti est tout. Et bien sûr, le parti est avant tout le chef. Celui qui commande, celui qui montre la voie, celui qui brille de tous ses feux.

Je voue une détestation sans bornes à cette tradition, que je considère comme une maladie mortelle de l’esprit. Ces gens, tous ces gens se vautrent dans une abjecte soumission à l’autorité, laquelle accompagne comme il se doit le massacre. En Colombie, les Farc représentent la régression. La droite militaire aussi, cela va de soi. Il existe bel et bien un terrorisme d’État, et les paramilitaires sont bel et bien des assassins. Mais nous parlons des Farc. Et ces « communistes »-là font honneur à leur tradition.

D’abord, en policiers et juges intraitables, ils s’arrogent le droit d’emprisonner pour de très longues années des centaines d’otages civils. Il s’agit d’un crime, ni plus ni moins. Les responsables des Farc sont en outre machistes, malmènent les paysans qui ne les suivent pas, maltraitent les Indiens de la forêt, soutiennent l’industrie de la coca, antithèse parfaite de l’agriculture vivrière, s’allient donc avec les narcos, et ne rêvent que de production lourde et de « développement ». En clair, ce sont des ennemis. De l’homme comme de la nature.

Or ces braves gens trouvent de très nombreux relais. Notamment en France. Notamment grâce au soutien permanent accordé à leur petite armée par notre grand journal altermondialiste, Le Monde Diplomatique. Croyez-le ou non, je ne cherche pas à polémiquer. Cela ne sert à rien avec une publication comme celle-là.

Vous trouverez aisément sur le Net les archives gratuites du Monde Diplomatique et les articles consacrés à la Colombie depuis des années. Certes, la ligne éditoriale sur ce sujet délicat a évolué avec le temps. Il n’est plus possible de cacher toute la réalité. Mais ce qui demeure certain, c’est que le journal « comprend » mieux qu’aucun autre en France les staliniens armés des Farc.

Et pour en revenir à l’écologie, je me répète, vous me pardonnerez. Pour que surgisse enfin un mouvement prometteur, d’avenir, conquérant, paradigmatique pour parler savant, il faudra bien que recule encore cette insupportable (non)pensée. Je dois reconnaître que la mort de Marulanda me semble une bonne nouvelle.

En défense de Sarkozy (bis repetita)

Je vous l’avoue, je pensais que mon article précédent sur Sarkozy passerait comme lettre à la poste. Tel n’est pas le cas, il s’en faut de loin. J’ai passé une bonne heure à réfléchir au sujet, avant de m’endormir hier, et me sens ce matin comme contraint d’y revenir. J’ajoute que j’ai lu, sur la même question, l’édito de Jean Daniel dans le Nouvel Obs, l’article des directeurs de la rédaction de l’hebdo, Guillaume Malaurie et Michel Labro, une chronique d’Alain Duhamel dans Libération, un commentaire de Louis-Marie Horeau dans Le Canard Enchaîné, et le long papier de Philippe Val dans Charlie-Hebdo.

Bon, je ne vais pas commenter les commentateurs. Un mot pour regretter l’extraordinaire mais habituel corporatisme qui relie tous les prosateurs, à des concentrations très diverses, il est vrai. L’énoncé le plus triste est selon moi celui de Labro et Malaurie. Mais baste.

Je le répète : à mes yeux du moins, le territoire de la vie privée est sacré. L’État, la presse, quiconque ne peuvent y pénétrer qu’en cas de crime, et après usage de mille précautions. C’est le fondement d’une civilisation. L’homme a le droit de parcourir comme il l’entend ce territoire qui lui est concédé. À ses risques et périls, certes, et en acceptant la responsabilité qui accompagne toute aventure. Et la vie en est une.

Je vous prie de m’en excuser à l’avance, mais je vais me montrer solennel. Une certaine classe intellectuelle française, qui domine largement le débat public, a constamment admis le compagnonnage avec le totalitarisme. Je ne parle pas là, évidemment, du fascisme. Mais du stalinisme. La France des journaux et des universités s’est montrée tragiquement incapable d’affronter la question stalinienne pendant le temps où elle a été posée. Aucun rapport ? Je crois que si.

Entre le tout début des années 20 et le milieu des années 70, soit cinquante ans, le cauchemar soviétique puis l’enfer maoïste ont trouvé chez nous des défenseurs acharnés, et un peuple de sourds-muets. Malgré Ciliga, Serge, Souvarine, Kravtchenko, Rousset, Chalamov, Leys. Les choses ont commencé – commencé – à changer à partir de L’Archipel du Goulag, en 1974.

Je ne dresserai pas la liste de tous ceux qui, aujourd’hui encore, exercent le pouvoir symbolique en France, après avoir soutenu le pire. Ce serait trop impressionnant. Un seul exemple : la place absurde, insupportable même, de Sartre, dans notre Panthéon national. Celui que tant associent à l’idée de liberté a défendu jusqu’au délire Joseph Staline, Fidel Castro, Mao. Dans cet ordre saisissant, qui signifie globalement des dizaines de millions de victimes totalement innocentes.

Et je ne parle pas des staliniens français directement engagés dans le soutien à la dictature. De ces grands démocrates d’aujourd’hui qui applaudissaient en 1979 l’entrée de l’Armée rouge en Afghanistan ou la répression bureaucratique contre Solidarité dans la Pologne de décembre 1981. À votre avis, si l’Union soviétique existait encore, quelle serait aujourd’hui leur position ?

Si j’évoque ce que personne ne souhaite plus regarder en face, c’est que le stalinisme a été le poison le plus violent – mortel – de l’histoire de la pensée humaine. Le fascisme était le fascisme, qui entendait réaliser son programme abject, et qui y est largement parvenu. Le stalinisme, au contraire, a détourné un à un le sens des mots les plus nobles de la civilisation des hommes. Le stalinisme, dans le temps où il asservissait, massacrait, torturait, clamait son amour inconditionnel des peuples et de la fraternité.

Même si je devais rester le seul – ce ne sera pas le cas -, je ne cesserai, jusqu’à ma fin, d’entretenir le souvenir des morts de la Kolyma et des assassinés de la Lubianka. Je n’oublierai jamais. Je ne pardonnerai jamais. Jamais. Mais, encore une fois, quel rapport avec notre pauvre Sarkozy ?

Le voici, selon moi bien entendu. La société totalitaire pénètre, s’octroie en permanence le droit de pénétrer la vie et l’esprit de ses membres. L’un des pires crimes, y compris dans le parti communiste français des années cinquante du siècle passé, était de cacher quoi que ce soit à la grande organisation. Le mariage même – tiens – était une affaire politique. L’oeil voyait tout. Et le knout n’était jamais bien loin.

Moi, je plaide pour la liberté. Et pour la bagarre définitive contre la domination et l’exploitation. Seulement, je ne céderai jamais sur la liberté. Ceux qui se montrent incapables de distinguer entre l’atteinte intolérable à la liberté de Sarkozy et tout le reste, ceux-là ne distinguent pas, à mon avis du moins, l’essentiel et le second. L’essentiel, c’est le principe des frontières, des frontières infranchissables. Où l’on rejoint d’ailleurs celui des limites, cher à tout écologiste sincère. Car c’est d’ailleurs, pardonnez l’incise, parce que les hommes refusent toute limite que la crise écologique paraît aujourd’hui sans issue.

Donc, un principe. Et par ailleurs une attaque au pénal de Sarkozy contre Le Nouvel Observateur, que je me refuse à envisager ici. Justement parce que cette affaire n’est pas du tout de même nature. Je terminerai par ce que je considère comme une évidence : notre monde malade a besoin des forces morales contenues dans la défense des droits de Sarkozy, que tant détestent.

C’est aussi parce qu’il est insupportable que nous devons à ce point le défendre. Voler au secours de sa soeur en danger, ou de son fils, ou de son ami le plus cher, ou de son double politique, est-ce si difficile ? Il y a un lien dialectique évident entre la vie privée de Sarkozy et la défense des libertés en général, de la presse en particulier. Et le voici : celui qui juge insupportable l’intrusion par voie de SMS dans la vie de qui que ce soit a toutes chances de critiquer les procès faits à la liberté d’information. Je ne suis pas certain, en revanche, que ceux qui trouvent normal qu’on flique l’intime d’une personne deviennent jamais de vrais combattants de la liberté. Mais je peux me tromper.

Sur Bové (à nouveau), sur le loup (encore)

Attention, un deuxième message accompagne le premier. Vous lirez – ou non – deux explications. L’une concerne José Bové, l’autre le loup, auquel j’ai consacré l’une de mes premières interventions ici, le 30 août dernier (https://fabrice-nicolino.com). L’ensemble est long, et rien ne vous oblige, cela va de soi.

Si je reviens ce mardi sur José Bové, c’est que mon papier d’hier m’a valu de sérieuses critiques, directement sur ma boîte à lettres électronique, parfois aussi sur ce blog. J’ai peiné des lecteurs, j’en ai indigné d’autres, qui ne comprennent pas pourquoi je m’en prends à José.

Eh bien, j’assume. Mais d’abord, je rappellerai que j’ai pris soin de (re)dire mon estime pour l’homme. Je ne tente ni ne veux m’attaquer à cet être-là, mais je crois avec force qu’il est comptable des espoirs qu’il a fait naître. Et nul doute, selon moi du moins, qu’il fait fausse route, et que nous perdons pied tous ensemble.

La controverse fait peur. La polémique semble aujourd’hui de la seule colère, une survivance imbécile de temps anciens, donc barbares. J’estime, tout au contraire, qu’elle est plus indispensable qu’elle n’a jamais été. C’est en frottant les points de vue, écorchures comprises, qu’on peut espérer y voir un peu plus clair. C’est en secouant la boîte crânienne qui nous sert d’esprit que nous avancerons peu à peu, au risque de l’erreur.

Car bien entendu, je ne prétends aucunement avoir raison. Cette dimension de l’affaire m’indiffère. Je pense quelque chose, quelque chose d’assez sincère et argumenté pour être proposé ensuite. Le reste s’appelle la liberté. Et puis, j’ajouterai que la crise écologique planétaire pose des questions d’une gravité et d’une complexité telles qu’elle implique de changer jusqu’à notre regard le plus anodin. Quel que puisse être l’avenir, il aura bouleversé le paysage, tant physique que mental, au point que nul ne reconnaîtra les lieux.

Il ne suffit pas, je le crains, d’admettre que tout devra changer. Il faut s’y préparer. Il faut accepter l’évidence que nous devrons batailler, souvent contre nous-mêmes. Qu’y puis-je ? Un dernier point tout à fait provisoire : je ne suis pas un gourou. Je ne mènerai aucune armée à la bataille. Je ne suis qu’un parmi nous tous. Je ne vénère pas Sartre, il s’en faut de beaucoup, mais j’ai toujours eu une tendresse pour Les Mots. Ce livre contient une phrase qui est mienne à jamais : « Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ».

Un deuxième papier, avec votre patience. Le 30 août donc, j’ai écrit ici une critique du livre de Jean-Marc Moriceau consacré au loup en France, et à ses facéties. Un naturaliste que je respecte de longue date, Roger Mathieu, en a pris ombrage, et m’a répliqué avec beaucoup d’intelligence et de savoir. Pour comble, le 11 septembre, j’ai donné une chronique au quotidien La Croix, dans laquelle je revenais sur le livre de Moriceau, en aggravant mon cas. Cette chronique commençait ainsi : « Je me suis trompé, j’ai eu tort. C’est loin d’être tragique, mais je crois que cela vaut la peine d’être rapporté. Pendant quelques années, j’ai collaboré bénévolement à une revue naturaliste appelée La voie du loup. Créé après le retour du loup en France – daté de 1992 -, ce bulletin défend sans détour la présence du grand prédateur dans nos montagnes.

Au cours de multiples discussions avec des « amis » du loup, j’ai toujours entendu dire que l’animal n’attaquait pas l’homme. Jamais. Ou bien dans des circonstances extrêmes, par exemple au cours de terribles conflits ou d’épidémies. Ou encore pour cause de rage. J’avoue avoir cru pleinement cela et l’avoir abondamment propagé, partout où je le pouvais ».

Une amie de longue date, Florence Englebert, rédactrice-en-chef de La Voie du loup, m’a envoyé une lettre violente, estimant que je faisais un amalgame insupportable entre ce bulletin et les « amis » du loup évoqués, fourvoyés selon moi dans l’aveuglement.

La vérité, ma vérité du moins, c’est que je mets pas dans le même sac le bulletin et les aveugles. Mais je dois aussi reconnaître que j’ai été très maladroit, et que j’aurais dû mieux distinguer ce qui devait l’être. Donc, coupable, si l’on veut. Mais pas seulement. Car en réalité, j’ai trouvé déplorable la réaction très vive – elle a écrit à La Croix pour un droit de réponse ! – de Florence.

Brusquement, et parce qu’elle se sentait visée, la critique devenait insupportable. Et moi, qui ai constamment défendu le bel animal, et de bien des manières, je devenais un malotru, pis peut-être. Eh non ! Une nouvelle fois, et je me répète, nous avons un besoin forcené de liberté de l’esprit. Certes, il faut absolument faire attention aux personnes. Oh oui ! Je dois avouer que je vais parfois un peu loin, et qu’il me faut donc mieux réfléchir à cet aspect de la critique publique. Mais enfin, qui croira jamais qu’on ne peut étriller jusqu’aux militants de la cause écologiste ?

Dernier point, Jean-Pierre Raffin. Je connais ce monument historique de la protection de la nature depuis 1991. J’ai un immense respect pour son parcours impeccable, son savoir, sa gentillesse. Ancien prof de fac, président honoraire de France Nature Environnement, ci-devant député européen, longtemps président du conseil scientifique du parc national des Écrins, Jean-Pierre est un homme formidable.

J’ai donc été marqué par la lettre qu’il m’a envoyée à la suite de ma chronique dans La Croix, dont il est un fidèle lecteur. Il était en colère, et insistait sur le fait que, contrairement à ce que je sous-entendais – selon lui, pas selon moi -, le bulletin La Voie du loup n’avait jamais caché la réalité d’attaques du grand carnivore sur l’homme.

En homme de bien qu’il est, Jean-Pierre m’annonçait au passage qu’il allait lire avec une grande attention le livre de Moriceau, et en novembre, il m’adressait un second message par lequel il me livrait ses commentaires. Son courrier était du plus haut intérêt, mais comme il m’arrive, je l’avais mis de côté, puis oublié.

Or ces jours-ci, à l’occasion des échanges de voeux, Jean-Pierre m’a fort justement rappelé cette lettre restée sans réponse. Et j’ai aussitôt pensé que je devais la rendre publique, ici en tout cas. Car la critique de Jean-Pierre est bien meilleure que la mienne. Son savoir sur la question est aussi, soit dit en passant, bien plus grand que le mien. Je m’étais contenté de la lumière apparente du livre de Moriceau. Jean-Pierre en scrute les ombres, bien réelles. Je suis donc ravi de vous livrer ci-dessous le texte que m’a adressé Jean-Pierre Raffin.

 

 

Cher Fabrice,

Après ton papier dans la Croix du 11 septembre et notre échange épistolaire, j’ai donc lu l’ouvrage de Moriceau sur le « méchant loup » et te livre quelques réflexions sur cet ouvrage.

Dans le même temps que je me plongeais dans Moriceau, je lisais le livre d’un historien américain, R.O. Paxton, « le fascisme en action » : aucun rapport sur le fond, bien sûr, mais une comparaison sur la méthode. À chaque fois que Paxton réfute ou soutient une thèse, il donne les références exactes : écrits ou propos publics et avance les arguments qui lui permettent de contrer ou d’approuver, c’est donc un travail sérieux.

Ce n’est pas le cas du livre de Moriceau sur certains points. L’axe de son livre est de vouloir apporter des éléments pour réfuter un « discours idéologique » notamment sur l’innocence du loup dans le cadre d’un débat opposant lycophiles et lycophobes (cf. les pages 14, 15, 19, 84, 403, etc. ). Mais, jamais, tout au long des 510 pages du corps de son livre, Moriceau ne cite un seul auteur ayant dénié des attaques de loups sur l’homme, ce qui laisse perplexe sur le sérieux d’une approche qui n’identifie pas la thèse combattue. Le « on » n’est pas une catégorie scientifique.

L’essentiel des données recueillies provient de la compilation de registres paroissiaux et Moriceau avance, à juste titre (p.55) que la plupart des curés de campagne étaient des témoins fiables, « savaient beaucoup mieux distinguer un loup qu’un certain nombre de nos contemporains laïcs et citadins » et de ce fait sont des « informateurs hors pair » même s’il convient de faire preuve de vigilance par rapport aux témoignages anciens comme l’auteur le signale lui-même (p..19).

Mais alors, pourquoi, ensuite, ne respecte-il plus ces informateurs ? En effet, on constate que Moriceau attribue, de son propre chef, sous la rubrique « attaques de loups anthropophages » des attaques imputées par ces informateurs « hors pair » non pas à des loups mais à des « bête inconnue », « bêtes féroces », « bêtes sauvages », « loups et autres bêtes sauvages », « loups et chiens » voire « ours » ? Si l’on comprend que cette rubrique rapporte les attaques identifiées par ces informateurs « hors pair » comme dues à des loups ou « à la (les) bête(s) féroce(s) », terminologie qui fait souvent allusion à un ou des loups connus dans le secteur, on comprend mal que lorsque l’informateur « hors pair » reste dans le doute et parle d « ’une bête », d « ’un animal inconnu ».

Moriceau ne fasse pas preuve de la même réserve. De deux choses l’une ou ces informateurs sont effectivement « hors pair » et alors il faut leur faire confiance y compris dans leurs doutes et incertitudes ou alors ils ne sont pas fiables et dans ce cas l’exploitation de leurs relations est pour le moins aléatoire. Cela ne change rien au problème de fond (hommes attaqués par des loups) mais cela conduit à une certaine suspicion sur le sérieux du chiffre de 3000 attaques annoncé dans le titre de l’ouvrage. Il aurait été plus rigoureux d’établir trois listes, l’une des attaques clairement attribuées au loup, une ou les attributions sont incertaines ou paraissent peu vraisemblables (hyène, once, ours, etc.) et une où les informateurs sont eux-mêmes restés dans le doute (une bête inconnue, une bête sauvage, un animal féroce).

Il est par ailleurs curieux que l’auteur dans la présentation de son travail fasse passer la question de l’identité des animaux ayant attaqué l’homme après celle du relevé des attaques, comme si l’affaire était entendue et que l’identité réelle de l’attaquant était une question secondaire. Il est gênant que l’on ne sache pas de manière claire sur quel matériel l’auteur a établi son analyse. En effet, il est, dans le texte, tantôt question de 3000 actes de décès répertoriés de 1580 à 1830, tantôt d’un échantillon (1855 cas) de l’ensemble des victimes recensées de loups prédateurs de 1571 à 1870 (fig. 8) alors que le corpus des attaques (je me limite aux loups anthropophages) va de 1421 à 1918. Si j’ai bien compris, Moriceau, n’a, en fait, analysé que l’échantillon ci-dessus mentionné, ce qui rend difficile la lecture de différents tableaux fournis en annexe qui ne s’inscrivent pas dans les mêmes pas de temps.

Les démonstrations sur l’identité réelle ou supposée du loup comme attaquant (chap. IX) par rapport à d’autres possibilités me semblent sujettes à caution.

Loups-lévriers (pp. 307-308) ?

Moriceau ignore manifestement qu’il existe une race de chien à poils rudes, l’ « Irish Wolfhound » sélectionnée en Irlande avant notre ère pour la chasse au loup et à l’élan , race très utilisée en Europe continentale à partir du XV° siècle justement pour courir le loup. C’est l’un des plus grands chiens qui soient (une soixantaine de kilos.), à allure de lévrier (il y a quelques années l’animal figurait sur une pièce de monnaie irlandaise) et il semble qu’il puisse être facilement confondu avec un loup Il n’y a donc pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heure avec des hybrides loups-lévriers !

Loups-cerviers (pp. 308-309) ?

Les arguments avancés pour écarter l’éventualité de l’attaque par lynx ne sont pas très convaincants. Le poids des proies humaines trop important pour le lynx ? Moriceau démontre que nos ancêtres, notamment les enfants étaient beaucoup plus chétifs qu’aujourd’hui (pp. 377-379 ) , or l’essentiel des attaques attribuées à des loups-cerviers telles que répertoriées dans les annexes (tableaux 47 A, B, C et D ) concerne justement des enfants de moins de 10 ans (contrairement d’ailleurs à ce qu’écrit Moriceau p. 308). Ainsi sur un échantillon de 14 relations d’attaques (dont certaines indiquent, sans plus de précisions, « plusieurs enfants ), 10 fournissant l’âge dont 8 concernent des enfants de 10 à 2 ans. Or le lynx peut s’attaquer à des proies d’une centaine de kilos. (renne) même si son ordinaire se situe entre 15 et 30 kilos (chevreuil).

On s’étonne que Moriceau qui cite Rollinat (1929) ne cite pas Lavauden (1930) écrivant « Dans la hiérarchie des animaux redoutables, le loup ordinaire doit céder le pas au loup-cervier. Un homme vigoureux, ayant courage et sang-froid, pourrait à la rigueur, sans armes, triompher de l’attaque d’un vieux loup. Dans un combat avec un lynx, il succomberait à coup sûr. Et si, parmi nos fauves, le lynx est le plus dangereux, il est aussi le plus féroce. Son goût du carnage est sans limites. ».

On s’étonne également que Moriceau qui invoque la polysémie pour écarter l’identité lynx –loup-cervier notamment aux XVII-XVIII ° ne cite pas Gaston Fébus qui écrit dans son Livre de chasse rédigé en 1387 à propos du lynx : « les uns les appellent lous-cerviers, les autres chatz-lous » ou Kempf, plus récent (1979), un spécialiste du lynx qui répertorie les divers noms donnés à l’animal (loup-cervier, loucerve, chat-loup, lonce, loup-cervin).

Bref si tout ceci n’atteste pas que toutes les attaques attribuées à des loups-cerviers doivent être imputées à des lynx, le moins que l’on puisse dire est qu’il peut y avoir doute et que le « incontestablement, la qualité de loup-cervier n’a donc rien à voir avec le lynx » de Moriceau (p. 310) est pour le moins péremptoire.

Écrivant (p. 348), « Quand bien même l’agresseur n’aurait pas été identifié nommément dans tous les actes, il est bien difficile, sous nos latitudes, d’imaginer- en dehors de quelques très rares exceptions, toujours possibles- d’autres prédateurs que le loup anthropophage », Moriceau élude la question car il n’explique pas à quel autre prédateur il fait allusion lorsqu’ il envisage « de très rares exceptions » et comment il en apprécie le caractère exceptionnel. C’est de l’ordre de l’affirmation et non de la démonstration. L’affirmation plutôt que la démonstration est d’ailleurs utilisée en d’autres passages du livre. Par exemple (p. 284), l’auteur avance que la raréfaction (sur quoi repose cette affirmation ?) du gibier « ardemment chassé depuis la révolution (…) conduisait bien des loups hors des forêts ».

Ce faisant, Moriceau semble relayer une opinion répandue selon laquelle la Révolution a largement ouvert la chasse au bon peuple français (c’est ce que prétend une partie du monde cynégétique et certains politiques brandissant à tout bout de champ 1789). Mais les choses ne se sont pas passées comme cela ! Effectivement en 1789, la chasse, alors réservée à la noblesse et à certains propriétaires, a été ouverte à tous notamment après intervention de Robespierre, mais devant les dégâts causés aux cultures et après de multiples plaintes en particulier, de maires, l’Assemblée nationale s’est empressée de voter le 30 avril 1790 une loi réservant la chasse aux seuls propriétaires ! Par ailleurs, il est amusant de constater que l’historien Robert Delort (Les animaux ont une histoire. 1984) attribue l’importance des effectifs de loup au début du XIX° à une « prolifération du gibier », c’est-à-dire , l’exact contraire de ce qu’invoque Moriceau …

Tuer et dévorer (chap.X)

Il manque manifestement une comparaison entre les conclusions de Moriceau sur la prédation du loup sur l’homme (modalités d’attaque, de capture, de consommation, etc.) tirées des descriptions recueillies pour l’essentiel dans les registres paroissiaux et ce que l’on sait de la prédation du loup aux travers des travaux menés sur la biologie de l’espèce, par exemple en Amérique du nord, dans les Balkans ou en Russie. Ce sont des travaux contemporains qui ne sont peut-être pas directement transposables à ce que pouvait être le loup jadis.

L’on peut certes imaginer que les différents aspects du comportement d’un loup anthropophage étaient différents de ceux d’un loup simplement prédateur de faune sauvage mais encore faudrait-il étayer cette éventualité. Une comparaison aurait permis un éclairage qui manque dans ce livre. Par exemple, la décapitation de victimes par des loups anthropophages intrigue (à signaler que la décapitation des proies est signalée pour le lynx…). De même manque-t-il une comparaison avec les attaques actuelles sur homme en Inde auxquelles il est fait allusion (p.499).
La référence à un traité de vénerie du XVI° siècle est quand même bien succincte !

On ne peut que s’étonner d’un certain anthropomorphisme dans le langage dont use Moriceau. Laisser entendre que le loup égorge sa victime, voire même lui arrache la langue (p.347) pour qu’elle n’alerte pas le voisinage ne peut que faire sourire ceux qui étudient les comportements animaux et donnerait à penser que ces loups-là pratiquent également la bipédie. On trouve ailleurs cette touche d’anthropomorphisme quand Moriceau (p.308) écrit , à propos du lynx : « comment un simple lynx aurait-il pu venir à bout de proies humaines souvent âgées de plus de 10 ans (ce qui ne ressort pas de l’inventaire des attaques attribuées au loup-cervier. cf. ante) et les traîner sur plusieurs dizaines de mètres dans un repaire pour les consommer à discrétion, sans risquer d’être dérangé ? ». On voit poindre l’image du repaire où vont se réfugient, après leur forfait, des brigands pour se partager un butin volé. Il y a quand même un petit problème, le lynx a plutôt tendance à consommer sa proie sur place et à rester plusieurs jours (voire semaines) à proximité de l’endroit où il l’a capturée…

En résumé, si Moriceau utilise de manière fort intéressante les témoignages recueillis (par exemple : saisonnalité et spatialisation des attaques, répartition par classes d’âges des attaqués, différence entre loups anthropophages et loups enragés, etc), d’autres aspects ne me semblent pas aussi pertinents (identité des prédateurs, validation des attaques répertoriées). Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi à propos de ce livre. L’accumulation de données ne fait pas forcément un bon travail surtout si leur interprétation est hâtive.

Sur l’une des questions de fond : le loup a-t-il ou non attaqué l’homme en Europe et en France, Moriceau n’apporte rien de nouveau. Rollinat (1929), Hainard (1948), Ortalli (1973), Delort (1984) l’écrivaient déjà tout comme de Beaufort (1987-1988), Carbone (1991-2003), Linnell (2002), Baratay (2003) ou le dossier publié par la Voie du Loup en 2006. Sur l’importance numérique de ces attaques, le chiffre avancé de 3.000 attaques me semble relever plus du sensationnalisme que d’un tamisage sérieux des données recueillies.

On ne voit donc pas pourquoi « ceux qui plaident depuis quinze ans en faveur du loup » (dont je ne suis ni un porte-parole ni un contempteur) auraient dû entonner un péan comme tu regrettais qu’ils ne l’aient point fait dans ton papier du 11 septembre. Je ne vois pas non plus pourquoi il faudrait invoquer une « gêne évidente » pour expliquer un silence qui n’est peut-être dû, après tout, qu’au rythme de parution des bulletins des zélateurs du loup.

Enfin, je connais d’autres travaux de Moriceau, notamment ceux qui ont trait à l’élevage en France que j’ai approchés dans le cadre d’un colloque organisé chez moi, en Brionnais, en 2004. J’aurais aimé retrouvé dans son travail sur le loup la même rigueur. J’ai bien l’impression que, comme l’écrivait Delort (1984), le livre de Moriceau s’inscrit dans le cadre de cette réflexion « Il y a donc quelque chose qui bloque toute curiosité, toute objectivité humaine dans l’étude et la présentation du loup »…

Bien amicalement,

 

J-P. Raffin

Lester Brown ou la naïveté au pouvoir

Je ne sais si vous connaissez l’Américain Lester R.Brown, mais je vais faire comme si c’était la première fois. Brown est un agronome qui a conseillé l’administration américaine – jusqu’au président – pendant des décennies. Devenu écologiste sur le tard, comme René Dumont, il a créé un institut fameux, le WorldWatch, et écrit plusieurs livres.

Parmi ces derniers, Who will feed China, en 1995. Oui, demandait alors Brown, à peu près seul au monde, qui pourra nourrir l’immense population chinoise ? Il tentait de montrer ce que donnerait, sur fond de croissance démentielle, le changement de régime alimentaire. Car, devenant plus « riches », une fraction importante des Chinois mangent et mangeront toujours plus de viande et d’oeufs, boiront davantage de bière, etc.

Or ils sont déjà 1,3 milliard et 13 millions de plus chaque année (à l’époque). Brown rappelait avec force que « produire » une tonne de poulet coûte deux tonnes de céréales, et quatre pour le même poids de porc. À l’horizon 2030, la Chine serait obligée d’importer entre 200 et 369 millions de tonnes de céréales chaque année. Bien plus, en toute hypothèse, que ne pourrait alors en offrir le marché mondial.

Je vous passe quantité d’événements intéressants, dont le départ de Brown du WorldWatch Institute – il a créé le Earth Policy Institute -, car je ne veux aujourd’hui parler que de son dernier livre, paru chez Calmann-Lévy, Le plan B (Pour un pacte écologique mondial). Il vaut d’autant plus la peine d’être lu qu’il offre deux ouvrages pour le même prix. Avouez que c’est rare.

Dans le premier, Brown décrit la crise écologique en cours. Encore ? Oui, une fois encore. Mais Brown parvient à nous intéresser, car il choisit le plus souvent de bons exemples, ou des angles inédits qui nous permettent de sentir le gouffre sous nos pieds. En particulier, il excelle à montrer les signes inquiétants dans la marche concrète des sociétés humaines. Lesquelles manquent déjà de terre – le Rwanda, le Darfour -, d’eau – les riverains du Nil -, de forêts, amenant quantité d’États au bord extrême de la désintégration.

Il est de même convaincant lorsqu’il décrit la raréfaction du pétrole et le dramatique dérèglement du climat. Il l’est, car au fond, ce n’est pas un intellectuel, mais une sorte de praticien planétaire. Il connaît de près les réalités, à commencer par celles du Sud. À commencer par celles des paysans du Sud, sur qui tant de choses reposent. Certes, il se montre au passage indifférent au sauvage, à tout ce qui n’est pas humain, ce qui lui fait sous-estimer la décisive question de la biodiversité. Un agronome reste un agronome, les mânes du vieux Dumont ne me contrediront pas. Il n’empêche : un livre, solide.

Mon avis est qu’il aurait dû s’arrêter là. Car le deuxième, qui fait suite, est un hymne à la naïveté inconsolable de l’espèce humaine. Brown en appelle à une rapide révolution écologique, ô combien radicale, mais qui se déroulerait sans changements politiques et sociaux. Il est dans cette croyance que l’on peut convaincre son interlocuteur à l’aide de schémas, de diagrammes et de discours correctement charpentés.

En résumé, et c’est lui qui en parle, nous aurions besoin d’un Churchill. D’un chef de guerre imposant un grand tournant. Hélas, Brown ignore totalement l’histoire et ses confusions. Il ne saisit pas même que Churchill avait la partie facile. Oui, excusez-moi : facile. L’ennemi était connu, il était aux portes, et tous les Britanniques savaient ce qu’ils défendaient. L’homme au cigare pouvait en outre s’appuyer sur un consensus national puissant, autour des valeurs de la démocratie. De cette démocratie en tout cas. Tel n’est évidemment plus le cas.

Brown, qui est tout sauf un rebelle, en appelle à la création d’un « marché honnête », qui dirait la vérité écologique des prix. Et la nouvelle économie dont il parle ressemble étrangement à l’ancienne. C’est son droit, certes oui, mais le livre refermé, on est saisi par l’incompréhension. À l’opposé des marxistes et posmarxistes, mais de manière symétrique, il a une lourde tendance à épargner le système tout en pointant sans cesse la responsabilité individuelle.

Il me semble qu’il se montre là un excellent Américain. Entendons-nous : le peuple américain a autant de qualités et de défauts que tout autre. Mais enfin, on peut le critiquer. Or les États-Unis sont un pays naïf et volontariste, qui croit plus que nous dans le messianisme et la possibilité de vaincre tous les obstacles matériels. L’idée d’un changement social voulu et assumé – nous appelons cela une révolution – est étrangère à l’univers de Brown, qui en reste à des incantations de grand enfant. Ce serait bien de faire ça, car il le faut. Ce serait mieux de stabiliser le climat, de « bâtir des cités pérennes », de « nourrir correctement 7 milliards d’individus », car cela arrangerait les affaires humaines.

Comment y arriver ? Mystère. Le conflit, la confrontation, l’éventuel affrontement ont simplement disparu dans le dessin animé d’un avenir rêvé. Je note que Nicolas Hulot a préfacé Brown. Je note que le Grenelle de l’Environnement est conforme en tout point à l’imaginaire si audacieux de Lester R.Brown. Je note que nous n’avons pas fini de nous prendre la tête.