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Le Nouvel Observateur et la bagnole

J’ai lu avec passion, en son temps, Michel Bosquet. C’est-à-dire il y a trente ans et plus, bien que j’ai quelque mal à le croire. Je vous rassure si besoin, j’étais très jeune. Très.

Bosquet avait un autre nom : André Gorz, auteur de fulgurances qui m’ont irrigué le cerveau au long du temps. Je pense à Métamorphoses du travail ou bien encore à Adieux au prolétariat (chez Galilée, les deux). Mais j’ai connu Bosquet avant Gorz. C’est sous ce nom que ce brave signait dans Le Nouvel Observateur, en pionnier de l’écologie. C’est sous ce nom qu’il participa en 1973 à la création du journal Le Sauvage, avec une poignée d’autres, dont Alain Hervé, que je salue au passage.

Bosquet était alors, et il l’est resté jusqu’à sa mort, un critique enthousiaste de la bagnole individuelle. À l’automne 1973, dans Le Sauvage justement, il écrivait ceci, que je vous suggère de déguster à la petite cuiller : « Une bagnole, de même qu’une villa avec plage, n’occupe-t-elle pas un espace rare ? Ne spolie-t-elle pas les autres usagers de la chaussée (piétons, cyclistes, usagers des trams ou bus) ? Ne perd-elle pas toute valeur d’usage quand tout le monde utilise la sienne ? Et pourtant les démagogues abondent, qui affirment que chaque famille a droit à au moins une bagnole et que c’est à l’“État” qu’il appartient de faire en sorte que chacun puisse stationner à son aise, rouler à son aise en ville et partir en même temps que tous les autres, à 150 km/h, sur les routes du week-end ou des vacances.

La monstruosité de cette démagogie saute aux yeux et pourtant la gauche ne dédaigne pas d’y recourir. Pourquoi la bagnole est-elle traitée en vache sacrée ? Pourquoi, à la différence des autres biens “privatifs”, n’est-elle pas reconnue comme un luxe antisocial ? »

J’aimerais m’arrêter, et me contenter d’applaudir, ce serait mérité. Mais Bosquet a été l’un des fondateurs du Nouvel Observateur, en 1966, avec Jean Daniel. Et ce dernier, au moment du suicide de Bosquet-Gorz le 24 septembre dernier, lui a rendu un hommage ému, et sincère je n’en doute pas une seconde. Mais comme je suis un très mauvais sujet, je me demande si Michel Boquet ne méritait pas une épitaphe différente.

Le Nouvel Observateur est en effet devenu l’organe central de la défense du monde réel et de ses objets. Je dois reconnaître que le mot central est polémique, car la place est convoitée. Je le conserve néanmoins : je lis chaque semaine ce journal, du moins je parcours ses pages, et je ne parle pas à la légère.

Passons rapidement, car c’est en fait le moins important, sur le propos général des articles. Il semble, mais cela m’est totalement indifférent, que l’hebdomadaire soit social-démocrate rose pâle. Sarkozy est vilain, mais Cécilia est si belle. Jean Daniel est grand, mais les humains sont à ce point des nains que c’en est navrant. Le Nouvel Observateur est par ailleurs, ce qui est d’une autre portée, totalement aveugle face à la question primordiale de notre époque : la crise écologique, bien sûr. Ses journalistes peuvent être de bons professionnels – cela se voit, je ne citerai pas de noms – ou d’authentiques faiseurs, et même parfois, rarement, des faisans, mais un lien les réunit tous. Et ce lien, c’est la manière dont, au cours des vingt dernières années, ce journal n’aura pas parlé de la crise de la vie sur terre.

Sans doute y reviendrai-je. Mais dès ce matin, je vous propose de feuilleter avec moi le numéro 2244, qui couvre la semaine du 8 au 14 novembre 2007. Oublions les pubs pour les montres de luxe, Vuitton, Roche-Bobois et même EDF, ne soyons pas chien. Pages 20 et 21, entre deux sanglots de zeks de l’ancienne Union soviétique, rescapés du Goulag, une belle pub pour BMW (le plaisir de conduire). Page 23, de nouveau, une réclame pour la TDI BlueMotion de BMW, « ce beau paradoxe ». Page 25, un coucou à Michelin (Une nouvelle façon d’avancer), tandis que sur la page 24 qui lui fait face, Soljenitsyne nous regarde depuis la lointaine année 1960, abrité sous sa veste rapiécée de prisonnier politique.

Page 27, la nouvelle Laguna de Renault n’est « jamais trop exigeante ». Page 41, Toyota veut absolument « préserver l’équilibre délicat entre l’homme et la nature ». Page 43, on est « charmé ou ébloui ou émerveillé ou fasciné ou subjugué » par la C6 de Citroën. Page 45, grâce à « un coup de pouce à vos envies d’évasion », vous êtes – et je suis – invité à acheter le nouveau 4X4 Freelander 2 de Land Rover. Page 46, innovation. Jusque là, les pages de pub étaient toutes sur la partie droite du magazine, de manière à mieux les valoriser auprès des annonceurs. Mais la page 47 étant déjà prise par l’immortel éditorial du patron, Jean Daniel soi-même, et pour bien marquer qui commande à bord, la pub se contente de la partie gauche. Page 46, donc, en regard d’une photo où Jean Daniel a miraculeusement rajeuni de vingt-cinq ans au moins, la nouvelle Mazda 2, qui « bouscule les traditions ».

Page 49, nous retrouvons cet excellent principe de la page de droite. Vexant pour l’autre éditorialiste maison, Jacques Julliard, qui doit se contenter de la page 48. Mais enfin, quel souffle, tout de même ! Julliard prend la défense du droit humanitaire, partant de l’exemple du Darfour. Page 49, pour y revenir, la Captiva Art Brut de Chevrolet (le modèle en photo vaut 34 780 euros) est « un vrai plus ».

Vous en avez marre ? Moi aussi. Je laisse tomber la Volvo V50, EgyptTravel, Iberia, la croisière aux Caraïbes pour 7 jours, Srilankan Airlines, qui dessert trois fois par semaine les Maldives. Je laisse tomber, car cela ne sert à rien de s’énerver contre l’involution obscène du Nouvel Observateur. Mais au moins, qu’il me soit permis d’écrire ici que ce journal jouit, chaque semaine, de l’état du monde tel qu’il est. Qu’il en profite, qu’il en redemande, qu’il se battra jusqu’à la mort pour que tourne encore une fois, encore un jour de plus, la roue gigantesque qui écrase les gueux, les arbres, les bêtes. Je ne sais plus qui a écrit : « Si le mensonge règne sur le monde, qu’au moins cela ne soit pas par moi ». Je ne sais plus. Peut-être m’enverrez-vous la réponse ? En tout cas, telle est bien l’une de mes devises. Pas par moi.

Réponse à Jean-Didier Vincent

Si cela continue de la sorte, je vais être obligé de dire du bien d’Internet. C’est dire si le poulet que m’a adressé Jean-Didier Vincent m’a plu. Qui est ce monsieur ? Un savant, membre de l’Académie des sciences, ancien directeur de l’Institut de neurobiologie Alfred Fessard du CNRS. Entre autres : ce grand personnage me pardonnera de ne pas citer tous ses titres. Donc, un savant, mais un savant furieux contre moi, après avoir lu mon article de jeudi, Au-delà de la condition humaine. Quelle magie, ce Net ! À peine publié, déjà conspué. La gloire me rend euphorique, savez-vous ?

Bien sûr, il faut se reporter à ce que j’ai écrit avant-hier, et vous m’en voyez désolé, mais c’est nécessaire. Découvant ma prose avec horreur, le professeur Vincent a aussitôt, avec beaucoup d’obligeance, riposté sur son blog. Et de quelle manière brillante (http://sciences.blog.fondapol.org) ! Mais le préférable, c’est de vous livrer le texte tout chaud sur un plateau. Le voici :

En réponse au Canard Enchaîné, à Fabrice Nicolino, et autres calomniateurs Continuer la lecture de Réponse à Jean-Didier Vincent

Au-delà de la condition humaine

Connaissez-vous le transhumanisme ? Ah, quelle histoire ! Je lisais la semaine passée dans Le Canard enchaîné un article de Jean-Luc Porquet sur le sujet, bien intéressant. Et si vous me pardonnez de me vanter, je souhaite vous offrir le bout d’un article que j’ai écrit sur la question à l’extrême fin de 2001. Voyez, le sujet m’intéresse depuis quelque temps déjà.

Voici l’extrait : « Avec les transhumanistes, vous ne risquez pas de vous ennuyer, soyez-en sûr. Qui sont-ils ? Une poignée pour l’heure, mais dont tout permet de penser qu’ils forment l’avant-garde d’une armée immense. Le transhumanisme est une sorte de théorie, née chez certains scientifiques et concepteurs de nouvelles technologies. Selon eux, la nature humaine, loin d’être inaltérable, ne cesse d’être modifiée en profondeur par les découvertes, le changement, le neuf. Elle est malléable, à volonté ou presque.
Or de glorieux horizons se découvrent, grâce notamment aux nanotechnologies moléculaires, aux machines intelligentes, aux « médicaments de la personnalité », à la vie artificielle, à l’extension devenue possible du corps par la machine, etc. Qu’allons-nous faire de ces miraculeuses vendanges ? Mais en profiter, bien entendu, pour sortir de nous-mêmes. C’est là l’occasion d’aller au-delà –
trans – de notre misérable enveloppe. De l’audace, de l’audace ».

Le décor est planté, mais il faut revenir à l’actualité, telle que décrite par Porquet. Que nous apprend-il ? Au cours d’une conférence transhumaniste auquel il a assisté, de notables personnages ont promis de belles avancées, dont l’ouverture prochaine, à Grenoble, d’une clinique appelée Clinatec. Attention, prodiges garantis : grâce aux techniciens et scientifiques du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), le professeur Alim-Louis Benabib interviendra sur de graves maladies du cerveau, dont l’horrible Parkinson, appuyé une armada de nanotechnologies, lesquelles agissent à l’échelle moléculaire, ce qui est, quoi qu’on en pense, une complète révolution.

Qui diable accueille ainsi en plein Paris un tel événement ? Fondapol, mes aïeux, qui signifie bizarrement Fondation pour l’innovation politique. Pour le cas où cela vous intéresserait, sachez que Fondapol est un joujou de notre vieux Chirac. Mais oui, l’immense écologiste que la planète nous envie. Et que raconte Fondapol sur son site internet (http://www.fondapol.org) pour présenter cette inoubliable conférence ? Ceci, que je vous conseille de savourer : « L’humanité est à l’aube d’un changement radical. La capacité de manipuler la matière au niveau de l’atome, y compris à l’intérieur du corps humain, crée une médecine nouvelle, qui n’a plus seulement la vocation de réparer le corps et d’en soulager les souffrances, mais d’augmenter les performances “naturelles” de l’homme.
Va-t-on réellement vers un nouvel être “supérieur”, peut-être même immortel ? Comment la science et la fiction se nourrissent-elles mutuellement ?
Une éthique nouvelle doit répondre à cette situation inédite ».

J’aimerais bien me contenter de rire, mais je sais trop que ces transhommes-là ne sont que des estafettes. Derrière eux piaffent des armées encore invisibles de clones décidés à tout pour échapper à l’étau. Ceux-là, et je crains qu’ils ne soient légion, ne peuvent accepter la réalité terrible de la crise écologique mondiale. Tout leur sera préférable au face-à-face désormais inévitable avec les limites de l’aventure humaine. Soyez assurés qu’ils trouveront quantité de trucs pour croire et faire croire que l’homme peut sortir de sa condition. Je peux me tromper, mais je redoute déjà les effets de tels discours sur des esprits tourneboulés par les tragédies à venir.

Dans l’histoire, ceux qui ont imaginé l’avenir le plus scintillant sont également ceux qui ont organisé le présent le plus insupportable. Voici ce que j’écrivais en conclusion de mon papier d’il y a six ans, et je n’ai pas changé d’avis : « La technoscience pourrait bien devenir le dernier refuge de ceux qui, incapables de changer la réalité, et n’y songeant d’ailleurs pas, entendent en changer la perception. Adieu effet de serre et bidonvilles, adieu misère et déforestation. Et place à l’homme nouveau. Supérieur ? On aimerait se tromper, mais on croit retrouver des effluves transhumanistes chez des auteurs comme Maurice G.Dantec, récemment encensé jusqu’au grotesque, ou Michel Houellebecq. Annoncent-ils une nouvelle poussée de régression ? Ce serait une mauvaise nouvelle, mais elle n’étonnerait guère ».

PS : Ce rajout est écrit dans l’après-midi du 8 novembre. J’ai oublié ce matin de vous signaler un entretien avec l’écrivain Ray Bradbury, paru dans Le Monde daté 4-5 novembre 2007. Bradbury est un vieux cinglé de 87 ans, et j’en suis d’autant plus marri que je fus un lecteur enthousiaste de Farenheit 451 et de Chroniques martiennes. Mais la vieillesse est un naufrage, comme on sait. Dans l’entretien, Bradbury apparaît comme un furieux transhumaniste. Il clame son amour du nucléaire et assure que « les voyages dans l’espace nous rendront immortels ». En somme, il ne regrette qu’une chose : mourir au moment où la technologie promet à l’humanité de devenir une autre qu’elle même. Misère !

Baden-Powell is alive

Si tous les gars du monde voulaient bien se donner la main, j’ai dans l’idée que les choses iraient mieux. Et ce n’est pas moi qui le dis, mais les désormais lointains Compagnons de la chanson. Dans leur grand succès de 1957, ils énonçaient sans complexe cette forte vérité :

“Si tous les gars du monde
Décidaient d’être copains
Et partageaient un beau matin
Leurs espoirs et leurs chagrins
Si tous les gars du monde
Devenaient de bons copains
Et marchaient la main dans la main
Le bonheur serait pour demain“.

Je vais encore me moquer, on finira par croire que j’aime cela. Le Grenelle, oui, car ce passage reste obligé. L’édifice de cette discussion très encadrée repose sur une quantité impressionnante de non-dits, d’autocensures, de peurs et de fantasmagories. Mais le phénomène le plus marquant est sans conteste pour moi l’esprit scout qui recouvre le tout. Scout, oui, je parle bien du mouvement créé par Baden-Powell au début du siècle passé.

Ne pensez pas que je cherche à déprécier. Le scoutisme, si on laisse de côté certaines tendances minoritaires, est une belle invention. Qui aura forgé nombre de nobles esprits au travers d’une vie communautaire, dans la nature, régie par certaines règles morales de qualité.

Aucun rapport avec le Grenelle ? J’entends déjà les éclats de rire de certains des participants de premier plan, parmi ceux que je connais du moins. Greenpeace, le WWF, FNE seraient donc des scouts ? Eh non ! Ne me prenez pas pour plus bête que je ne le suis. Mais il y a ce qu’on croit, et ce qui se passe.

Derrière le scoutisme, comme d’ailleurs dans la chanson des Compagnons, j’entrevois un rêve archaïque, au coeur de chaque individu, et donc de moi aussi. Celui de l’enfant perdu, qui cherche le réconfort. Comme un grand besoin de contentement, de disparition à soi par les autres, d’enthousiasme fusionnel. C’est qu’il existe des moments où l’inquiétude est si grande qu’elle oblige à trouver une réponse, quelle qu’elle soit.

Le résultat peut être un désastre, et j’évite volontairement de convoquer ici des exemples tirés de l’histoire humaine, car on me comprendrait mal, je le crains. Il en est, pourtant, et de terribles. En tout cas, si l’on prend un minimum de champ par rapport aux discussions du Grenelle, on ne peut qu’être très embarrassé. Car les bons sentiments ne remplaceront jamais les rapports de force sociaux et politiques. C’est pénible, mais c’est ainsi.

La discussion médiatisée du Grenelle aura été avant toute chose un théâtre d’ombres, d’où le peuple a été radicalement exclu. À l’inverse de la rédaction des cahiers de doléance, rédigés en 1789, l’ensemble du processus est resté parisien, capturé par de micro-élites autoproclamées, éventuellement cooptées. En 1789, pour le meilleur comme pour le pire, le peuple réel avait pu exprimer certaines de ses aspirations, avant qu’elles ne soient rassemblées pour peser dans l’affrontement final. Car je rappelle tout de même qu’il y eut un affrontement, TF1 n’existant pas encore.

En 2007, les assemblées régionales du Grenelle ont avant tout servi à baîller ensemble, et à fermer le bec des trublions. Et je défie quiconque de démontrer le contraire. Puis les staffs des grandes associations, présentés comme le mouvement écologiste, ont traité en direct avec les Importants du jour. Or ces petits groupes n’ont de compte à rendre à personne. Souvent salariés de structures, ils incarnent surtout, volens nolens, l’état du mouvement écologiste. Lequel n’est pas bon, oh non !

Pendant de longues semaines, ils nous auront fait croire, car ils le croyaient eux-mêmes, qu’un simple propos présidentiel était une clé possible pour un avenir meilleur. Or ce n’est pas vrai. Ils ont voulu nous faire croire qu’en se parlant – comme des muets s’adressant à des sourds -, on pouvait avancer de concert. Or c’est faux.

La société est conflit et contradictions. Chacun préfère de loin oublier que l’histoire est souvent tragédie. Que la guerre rôde. Que les choix accomplis n’ont que peu de rapport avec la raison et l’humanité. On veut oublier Attali et ses 5 % de croissance, Allègre – la rumeur le donne ministre de Sarkozy en janvier prochain -, Claude Bébéar, ce grand patron réclamant à cor et à cri la fin du principe de précaution (http://www.lemonde.fr).

On découpe pour les besoins de la cause un territoire virtuel qui jamais n’existera vraiment : la rencontre entre la société et le prince. Sarkozy serait-il convaincu de l’urgence – il ne l’est, croyez-moi – que ce serait encore une fantaisie. Car dans une économie globale, que pèse le mot d’un homme incarnant un État en voie de décomposition ? Le politique parle désormais comme aboie le chien. Et la caravane de l’économie, qui a échappé au contrôle social depuis longtemps déjà, continue d’avancer. Bien sûr. Aura-t-on parlé au Grenelle des flots de bagnoles exportées vers la Chine ? Du régime alimentaire criminel des gavés du Nord, qui provoque, à côté et en plus du boom sur les biocarburants, la faim et disparition accélérée des forêts tropicales ? De la production de masse, démentielle, d’objets inutiles et néfastes ? De ce ne niveau de vie matériel des pays du Nord, à lui seul apocalyptique ? De ce (relatif) simple fait que l’empreinte écologique de l’humanité est d’ores et déjà insupportable pour l’équilibre des principaux écosystèmes ? A-t-on même abordé la question européenne, décisive à certains égards ? Bien sûr que non.

La France, et on le verra fatalement, a joué au Grenelle l’un des épisodes dont elle est coutumière. Faisant semblant d’être la lumineuse héritière des grands héros passés, elle tente, une dernière fois peut-être, d’éblouir le monde. Je crois que c’est raté.

Dernier point provisoire, nullement abordé par les triomphants protagonistes du Grenelle. De combien de temps disposons-nous ? Oui, voilà bien une question qui fâche. Car ces mêmes qui applaudissent à des mesurettes répètent tout le reste de l’année que c’est le moment ou jamais de tout, rigoureusement tout changer dans nos modes de vie. Pour la raison simple que nous sommes dangereusement proches d’un basculement planétaire. Évidemment, que nous y sommes ! Je vous renvoie à une énième mais saisissante étude, menée celle-là par le Programme des nations unies pour l’environnement (http://www.unep.org). Juste une courte citation du communiqué de presse en français : le PNUE « avertit aussi que nous vivons bien au dessus de nos moyens. La population humaine est désormais si importante que “la quantité de ressources nécessaires pour la faire vivre dépasse les ressources disponibles… l’empreinte de l’humanité est de 21,9 hectares/personne, alors que la capacité biologique de la Terre est, en moyenne, seulement de 15,7 ha/personne… “».

Mieux, c’est-à-dire pire, les écosystèmes, après avoir vaillamment bataillé contre notre folie, donnent des signes d’épuisement. Or, les écologues savent que la dégradation de cette source même de la vie n’a rien de linéaire. Un champ, mais aussi une mangrove, un récif de corail, une rivière, mais encore un océan, un bassin versant, les insectes pollinisateurs, peuvent être si brutalement déséquilibrés qu’ils cessent alors de rendre le moindre service. Et cette entropie-là peut être irréversible, à notre échelle du moins.

Prenons donc d’autres lunettes que celles, roses, qu’on nous propose obligeamment. Le Grenelle de l’environnement n’est pas un moment glorieux de l’histoire.

PS : Je suis moi aussi dans un rôle, qui ne me plaît pas. Je n’ai aucune envie particulière de donner des leçons à qui que ce soit. Et je doute plus souvent qu’à mon tour. Et je sais qu’il faut unir plutôt que diviser. Et je crois profondément qu’il faut oeuvrer avec des gens qui ne vous ressemblent pas. Est-il besoin de le préciser ? Mes critiques du Grenelle ne visent aucun individu, ni d’ailleurs aucune association. Je souhaite ardemment que le débat entre nous tous soit permanent, et sans tabou. Donc respectueux. Respectueux, mais libre.

Le temps, c’est long

Désolé, mais je suis de retour. De Montpellier, où j’ai pu parler devant des vrais jeunes de la faculté des sciences, à l’invitation de l’association Attac. Ce fut un moment très agréable, chargé de bonnes et profondes émotions. Cela, on le sent rapidement, lorsque l’on se retrouve seul au bas d’un amphithéâtre, face des auditeurs venus vous écouter. Ça passe ou ça vous dépasse, irrémédiablement. Je devais être en confiance, je crois. En particulier grâce à Jean-Claude Favier, mon hôte, un homme qui a dépassé la soixantaine – on ne le croirait -, mais qui ne se résigne pas.

De quoi ai-je parlé ? De pesticides et de nécrocarburants. De mes récents bouquins, en somme. Et puis nous avons échangé, avec ces vrais jeunes venus à moi, malgré la grève des transports qui, ce 18 octobre, frappait cette ville comme des dizaines d’autres en France. À un moment, un étudiant à la peau brune, avec barbe, étranger, m’a demandé ce qu’on pouvait bien espérer faire. Ce qu’un jeune comme lui, qui avait bien l’intention de poursuivre son aventure terrestre, pouvait bien faire aujourd’hui, concrètement, de façon à rester debout face à ce monde hostile.

J’ai improvisé une réponse sur le temps, que je vous livre à grands traits rapides. L’une des très grosses difficultés de notre destin présent tient à l’entrechoquement. Au moins trois temps se télescopent, sans que nous puissions y faire grand-chose. Parlons d’abord du nôtre. Notre temps d’individus se déploie sur un territoire microscopique. Un vie est un spasme, je ne vous apprends rien. Toute l’intelligence supposée de notre espèce ne peut rien contre cette dimension-là. Ce que nous voulons vivre doit l’être dans un temps imparti. Comble de tout : pour des raisons mystérieuses, tout indique que nous sommes incapables de nous projeter dans un futur lointain. S’il est encore assez simple de songer au sort de nos enfants, il devient difficile, incertain, impossible souvent, d’évoquer celui de nos petits-enfants. Quant au reste… Il existe certes de grandes différences d’un individu à l’autre, mais la même barrière clôt notre univers mental. Disons qu’elle est chez certains un peu plus éloignée des yeux.

Le temps écologique est une (relative) nouveauté. Bien entendu, les écosystèmes, leur évolution, leurs crises, leur disparition même ont toujours existé. Mais nous sommes les contemporains d’une nouveauté radicale : devenue agent géologique en quelques décennies – tout au plus, si on y tient, deux siècles -, l’humanité agit directement sur ce temps immensément long, étiré jusqu’aux portes de l’univers. Le temps écologique, longtemps immobile – à l’échelle humaine -, s’est mis en mouvement, d’une manière angoissante. Nul n’est plus sûr de rien. Ni du climat. Ni de la survie des requins. Ni de celle des forêts. Ni de la qualité d’une eau saisie au creux de la main, dans le lit d’un ruisseau.

Reste la question de la perception de ces incontestables révolutions. Pouvons-nous comprendre ? Oui, sommes-nous bien capables de saisir la nature de tels événements ? La question est, et demeurera ouverte. Mais il me faut de toute façon évoquer un troisième temps, celui des idées. Dans une société humaine, le mouvement des idées a son rythme. Assez déconcertant, il faut le reconnaître. Nous pensons le monde avec des conceptions perpétuellement décalées. La bonne image est celle de ces étoiles qui continuent d’éclairer le ciel, malgré leur mort certaine.

Le monarchisme – en tant que projet politique – a survécu un siècle à la décapitation de Louis Capet, pauvre roi pathétique. Le marxisme incarnait l’espoir dans la France révoltée de 1968, lors qu’il tirait en fait son ultime révérence. Les exemples sont innombrables d’un décalage entre le réel existant et ses représentations. D’un certain point de vue, le discours public actuel est une folie certaine. Tous les responsables, je dis bien tous, ne rêvent au fond que d’une chose : que la machine des Trente Glorieuses se remette en marche. Que la croissance déferle une nouvelle fois et inonde notre société vieillissante. Que donc la destruction s’accélère encore. Faut-il leur pardonner au motif qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ? Je vous laisse répondre.

Quoi qu’il en soit, la quasi-totalité de ceux qui parlent ignorent l’existence de la crise écologique, qui est également ontologique. Leurs références sont ailleurs, dans un monde à jamais englouti, comme disparu en mer. Que faire, et comment faire ? Je me permets un court rapprochement, qui ne vaut pas comparaison. Ce qu’on a appelé le mouvement ouvrier, entreprise de civilisation admirable, a émergé à partir de 1830 en France. La surexploitation des ouvriers et l’étonnant essor économique donnaient à penser, comme vous pouvez imaginer.

Mais il aura fallu au moins soixante ans pour que surgissent de cet univers en explosion des syndicats dignes de ce nom, des mutuelles, des bourses du travail. Et plus d’un siècle pour que notre premier gouvernement de gauche, celui de Blum, décrète les congés payés et la semaine de 40 heures. Les idées commandent une certaine lenteur, qu’on appelle maturation. Elles diffusent d’une génération à l’autre, en hésitant, en trébuchant, en reculant parfois. Ne voyez-vous que la première vague de critique écologiste, après 1968, a échoué sur l’estran, avant de refluer ? Ma conclusion sera limpide : le temps, c’est long, surtout pour celui qui n’en a pas.

Et voilà la contradiction : il faut aller plus vite que jamais, mais nul ne sait comment faire. La crise écologique réclame des mesures immédiates et (fatalement) révolutionnaires, mais les esprits qui pourraient les concevoir et les appliquer n’existent pas encore. Certains des meilleurs de notre époque se débattent encore au milieu de scories posmarxistes qui leur interdisent de se saisir du monde actuel. Alors, et j’en reviens à mon étudiant de Montpellier, comment agir ? Je ne vous répondrai pas en détail ce samedi, nous ne sommes pas si pressés. Sachez que j’entrevois deux directions. La première me conduit à souhaiter la naissance de noyaux stables et fermes de refusants, pour reprendre l’expression du sociologue Philippe Breton. Ces noyaux, nécessairement réduits, servent et serviront d’appui à tous ceux qui cherchent, et qui sont des millions. Mais il est une condition, impérieuse : rompre. Oui, rompre avec les visions mortes issues de l’époque désormais forclose des révolutions démocratiques, dont celle de 1789. Attention ! Je ne veux pas dire qu’il faut rompre aussi avec les valeurs qui fondent à mes yeux la vie humaine, dont celles de liberté et de fraternité. Non, bien sûr que non !

Outre la création de noyaux de refusants, je pressens qu’il faut trouver des accélérateurs de la conscience collective. Pour gagner sur le temps long, qui nous entrave au moment où nous aurions tant besoin de courir, il nous faut découvrir des biais. Ce n’est pas pour entretenir le suspense, mais je vous dirai mon point de vue à ce sujet un autre jour, car je dois aller acheter à manger. Mais oui, à manger. Puis, j’ai déjà abusé de votre temps à vous, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Or donc, à très bientôt, et bonne fin de samedi, où que vous soyez.