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Le point de vue d’un électeur du Front de Gauche sur Chávez

Je ne peux résister à vous offrir cette tribune de Marc Saint-Upéry parue dans Le Monde avant la mort du glorieux Chávez (le 4 octobre 2012). Saint-Upéry est un altermondialiste bien connu dans ce milieu. Journaliste, traducteur, éditeur, essayiste, il habite en Équateur depuis longtemps et connaît très bien les gauches latino-américaines. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il a raison. Mais le propos ci-dessous mérite d’être lu, éventuellement une fois de plus.

Un antimodèle à gauche

LE MONDE | 04.10.2012

Par Marc Saint-Upéry, essayiste et traducteur

Présenter aujourd’hui l’expérience chaviste comme une inspiration pour la gauche européenne est tout simplement une escroquerie intellectuelle. Si l’on prétend débattre du Venezuela, mieux vaut ne pas substituer à une analyse sérieuse des demi-vérités propagandistes glanées lors de visites guidées dans les villages Potemkine du cirque bolivarien.

Observateur et militant sur le terrain des processus politiques et sociaux sud-américains depuis quinze ans, je suis aussi électeur du Front de gauche. C’est à ce double titre que je souhaite apporter mon point de vue. Bénéficiaire de la plus abondante manne pétrolière de son histoire, le Venezuela a engagé à partir de fin de l’année 2003 une politique de réduction de la pauvreté méritoire mais très problématique dans ses méthodes comme dans sa substance.

Elle se heurte depuis cinq ans à des limites intrinsèques tandis que persistent ou s’aggravent des problèmes aigus d’insécurité, d’inflation, de logement et de sous-emploi. Quant à la marche vers le « socialisme », signalons simplement que la part du secteur privé dans la formation du PIB vénézuélien a en fait augmenté sous les mandats d’Hugo Chavez.

Parallèlement à la décadence avérée des « missions » bolivariennes – brièvement revitalisées à coups de pétrodollars avant chaque élection -, ce qui fait défaut, c’est une véritable politique sociale articulée à une réforme cohérente de l’appareil d’Etat. Le social, au Venezuela, ce sont des opérations de commando extra-institutionnelles, sans horizon soutenable défini, parfois militarisées, ou bien directement gérées par un Etat étranger en échange de cadeaux pétroliers.

Nul besoin de prêter l’oreille à la propagande de la droite locale pour comprendre comment cette politique velléitaire s’inscrit dans la logique perverse du pétro-Etat vénézuélien. Dans un document datant de 2011, le Parti communiste vénézuélien, allié discrètement réticent d’Hugo Chavez, signale que non seulement « le modèle de capitalisme dépendant rentier et improductif dominant dans notre pays se perpétue, mais qu’il se renforce ».

On ne constate « aucun progrès en matière de diversification de l’économie » mais au contraire un grave approfondissement de sa dépendance – technologique et alimentaire en particulier – et le triomphe d’une bourgeoisie importatrice parasitaire. Les communistes vénézuéliens soulignent en outre que les initiatives économiques de type coopérative ou « entreprise de production sociale » promues marginalement par le régime ont « très peu de succès » – un euphémisme poli vu les désastres observables sur le terrain.

Dénonçant les dégâts de l’hyperprésidentialisme et l’absence totale « d’instances de direction collective « , ils décrivent l’Etat bolivarien comme « hautement inefficace », constatent une « intensification de la corruption » et déplorent, à côté d’avancées sociales partielles et fragiles, une véritable « régression en matière de planification, de coordination et de prestation d’une série de services publics fondamentaux ». Conclusion : « On ne peut plus occulter le fossé entre le discours « socialiste » de certains acteurs gouvernementaux et la pratique concrète du gouvernement, et la tension qui en résulte atteint un point critique. »

C’est le même diagnostic qu’émettent les nombreuses organisations politiques et sociales de gauche et les dizaines de milliers de militants progressistes honnêtes qui, ces dernières années, ont pris leurs distances à l’égard du processus bolivarien. Aussitôt traités de « traîtres » et d' »agents de l’Empire » par les sbires du régime, ils ont pourtant cent fois raison de dénoncer ses contradictions criantes et la culture politique ultra-autoritaire constamment réaffirmée par la voix de son maître : « J’exige la loyauté absolue envers mon leadership. Je ne suis pas un individu, je suis un peuple… Unité, discussion libre et ouverte, mais loyauté… Tout le reste est trahison. » (Hugo Chavez, janvier 2010.)

Résumons. Sur le plan social, aux efforts redistributifs des années 2004-2006 – passablement erratiques mais ayant eu le mérite de mettre la question sociale au centre du débat politique – a succédé une phase de stagnation liée aux gravissimes dysfonctions d’un Etat rentier colonisé par la boliburguesía (la « bourgeoisie bolivarienne »).

Sur le plan économique, on constate l’approfondissement vertigineux d’un modèle parasitaire, dépendant et corrompu que Chavez n’a pas inventé, mais dont il a porté à l’extrême tous les traits les plus néfastes. Sur le plan international, il y a longtemps que tout le monde sait en Amérique latine que, du fait de ses incohérences et de son histrionisme stérile, Chavez a perdu la bataille du leadership régional.

Le discours « anti-impérialiste » du régime, dont les relations pétrocommerciales avec les Etats-Unis sont excellentes, se résume à un soutien indéfectible et tonitruant à Mouammar Kadhafi, Bachar Al-Assad, Mahmoud Ahmadinejad ou Alexandre Loukachenko. Qui plus est, Chavez est pathétiquement dépendant des multinationales brésiliennes et mange dans la main de son « meilleur ami », le président colombien Juan Manuel Santos, allié crucial de Washington.

Au niveau des pratiques institutionnelles, le gouvernement de Chavez n’est certes pas une dictature, mais, pour prendre une comparaison européenne, sur un gradient d’autoritarisme manipulateur qui irait de Silvio Berlusconi à Vladimir Poutine, il est très proche dans ses méthodes et son esprit d’un régime comme celui de Viktor Orban en Hongrie.

Justice aux ordres, criminalisation des mouvements sociaux et du syndicalisme de lutte (les « affaires Tarnac » de Chavez se comptent par dizaines), incarcérations arbitraires, interdictions professionnelles, confusion systématique du parti et de l’Etat, mépris des mécanismes et des garanties définis par la Constitution bolivarienne, tolérance complice de la corruption dans les rangs du pouvoir et protection éhontée des nouveaux riches au service du régime, la liste des abus et des violations est copieuse.

Enfin, en termes d’éthique militante, Chavez et son parti croupion incarnent un modèle hyper-caudilliste caractérisé par ses tendances mafieuses et son charlatanisme idéologique. Malgré une érosion électorale constante depuis 2007, Chavez conserve suffisamment de capital charismatique pour gagner les élections, et les Vénézuéliens ont le droit de choisir leurs dirigeants sans ingérences extérieures ni campagnes de diabolisation. Mais sur le fond, le « modèle » bolivarien est exactement le contraire de ce à quoi devrait aspirer une gauche digne de ce nom.

© Marc Saint-Upéry

Marc Saint-Upéry est l’auteur du « Rêve de Bolivar : le défi des gauches sud-américaines » (La Découverte, 2007)

Derrière la viande, la merde

Publié dans Charlie Hebdo du 20 février 2013

Faudrait pas oublier l’essentiel. Un, la Roumanie est tenue par la mafia, la vraie. Deux, la viande est devenue en France une industrie comme les autres. La fabrication du « minerai de viande » est légale.

Oublie tout ce que tu as entendu, et regarde d’un autre œil cette fabuleuse histoire. Le « scandale de la viande de cheval » est une grosse farce, jouée par des acteurs de premier plan. Deux mots sur Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et comédien de génie : contrairement à tant d’autres ministres, il visait depuis un bail le poste qu’il occupe depuis mai 2012. Il est petit-fils de pedzouille, titulaire d’un BTS agricole, et il a enseigné l’économie dans un lycée agricole. Il connaît donc le secteur.

Et c’est bien pourquoi il faut l’applaudir si fort. Jeté au milieu d’une énième crise de confiance, qui risque de plomber les comptes de l’industrie de la bidoche pour un moment, il a choisi contre toute évidence la voie de l’humour. Citation (RTL le 11 février) : « Je découvre la complexité des circuits et de ce système de jeux de trading entre grossistes à l’échelle européenne ». Immergé depuis sa naissance dans le monde de l’agriculture intensive, copinant avec certains de ses pires tenants, comme le président de la FNSEA Xavier Beulin, il ignorerait tout de ce qui fait le quotidien de la barbaque industrielle. C’est crédible.

On ne va pas refaire dans Charlie le circuit de la viande roumaine, mais on peut ajouter deux ou trois bricoles au vaste storytelling (1) en cours. Un, tous les sopranos de cet opéra bouffe savent ce qu’est devenue la Roumanie : un pays dirigé par la mafia. Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, livre consacré à la Camorra, ne cesse de le répéter dans de nombreux entretiens, et la presse roumaine le confirme chaque jour. Le 9 février 2011, le quotidien de Bucarest Gândul (3) se demande en Une : « Mais où va l’argent sale des douanes ? ». Bonne question, car en cet instant, un douanier sur quatre est poursuivi pour corruption. Le 25 mai 2011, un autre quotidien roumain, Evenimentul Zilei (4), annonce que la mafia touche entre 1 000 et 7 000 dollars pour chaque container envoyé dans l’Union européenne. On arrête là, faute de place.

Voilà donc l’arrière-plan. Mais les neuneus ont tort de croire les ministres, qui désignent une poignée de fraudeurs et annoncent de nouveaux contrôles. Car la merde, qu’elle soit de vache ou de cheval, est dans le système. La vérité est dans un entretien passionnant accordé à une feuille de Nevers par Constantin Sollogoub, ancien vétérinaire local connaissant bien la Roumanie (4). Le Constantin se demande : « Pourquoi une viande abattue en Roumanie vient-elle jusqu’à Castelnaudary, pour être préparée au Luxembourg, via Metz ? ». Et il répond que le kilo de cheval vaut le tiers du kilo de bœuf, du moins en Roumanie. Et que l’exportation de viande permet d’engranger en plus des aides européennes. On voit que ça rapporte.

Mais ce n’est pas tout, et Constantin mange même le morceau principal : « Il y a 40 ans, les déchets des premières opérations allaient à l’équarrissage. Ils sont désormais mis en blocs et congelés ». Voilà le grand secret : on ne jette plus rien, ce serait trop bête. Et les industriels de la viande – qu’ils soient Roumains ou Français – fabriquent ce que nos belles autorités appellent discrètement du « minerai de viande ». Ne fuyez pas, cela devient sublime. Charlie étant un journal sérieux, bien qu’irresponsable, a épluché la Spécification technique n° B1-12-03 du 28 janvier 2003 , édictée par les services français. Cela donne : « Le minerai ou minerai de chair utilisé pour la fabrication des viandes hachées correspond exclusivement à des ensembles de muscles striés et de leurs affranchis, y compris les tissus graisseux y attenant ».

Il n’y a qu’une explication au supposé scandale de la viande de cheval : l’animal est devenu un produit industriel comme un autre. Une marchandise à laquelle on peut faire subir tous les outrages. Pour le reste, pour la com’ et les trémolos, voyez plutôt Le Foll.

(1) Le storytelling est une méthode archaïque, mais renouvelée par l’industrie, qui consiste à raconter de belles histoires plutôt que dire la vérité.
(2) http://www.gandul.info/news/un-politist-de-frontiera-din-patru-este-cercetat-pentru-coruptie-filmul-arestarii-cu-elicopterul-a-doua-puncte-vamale-7965253
(3) http://www.evz.ro/detalii/stiri/razboi-total-igas-doi-si-un-sfert-931419.html
(4) http://www.lejdc.fr/nievre/actualite/2013/02/13/ancien-veterinaire-a-nevers-constantin-sollogoub-setonne-du-parcours-de-la-viande-roumaine-1441372.html

Comment on devient une vedette internationale (grâce à la bidoche)

Les lecteurs habituels de Planète sans visa savent sans doute à quoi s’en tenir, mais il me faut aussi penser aux autres. Donc, résumons avant de rire ensemble de bon cœur. En 2009, j’ai écrit le livre Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde (LLL, puis en poche chez Actes Sud). Du coup, on me tient pour un expert. Dieu du ciel, je jure que je ne le suis pas. Le scandale en cours appelé désormais horsegate a mené jusque chez moi quantité de radios, de journaux et de télés. Hier a paru dans Le Monde, comme je l’indiquais dans mon dernier papier, deux articles de moi, étalés sur une page entière. Et voilà que la presse étrangère parle de moi. C’est plaisant, mais cela ne m’empêchera pas de dormir. D’ailleurs, je bâille déjà.

Dans l’ordre de mes découvertes :

The Washington Post : « For many Europeans, the issue was less disgust at eating horsemeat than the dishonesty involved in false labeling. But Fabrice Nicolino, a journalist who writes about the food industry and the environment, warned that testing could well turn up unhealthy residue from anti-inflammatory drugs that are often administered to horses. “Nobody really knows what industrial meat contains,” he wrote Monday in Le Monde newspaper ».

http://www.washingtonpost.com/world/europe/horsemeat-scandal-dents-europes-culinary-self-image/2013/02/26/882393fe-801c-11e2-b99e-6baf4ebe42df_story.html

Le quotidien italien en ligne Greenreport :

« Purtroppo per Eurochef e per noi, in questa  vicenda nessuno sembra in grado di rassicurare e, come scrive su Le Monde Fabrice Nicolino, questo potrebbe essere solo l’annuncio di uno scandalo alimentare molto più grosso. Nicolino, che è un noto giornalista di inchiesta francese e che collabora anche con altri giornali come Géo, Le Canard enchaîné, Politis, Télérama, Terre sauvage, La Croix ed è noto per aver scritto due libri che riguardano proprio il rapporto tra industria e cibo: « Pesticides, révélations sur un scandale français » e « Bidoche : l’industrie de la viande menace le monde », quindi ha tutti i titoli per rispondere a due domande: «Che succede veramente nell’universo della carne industriale? E che ci fanno mangiare per ragione o per forza?». Nicolino parte da due studi recenti: il primo (Simultaneous determination of 20 pharmacologically active substances in cow’s milk, goat’s milk, and human breast milk by gas chromatography-mass spectrometry), del 2011, rivela la presenza nel latte di mucca, di capra ed umano, di antinfiammatori, betabloccanti, ormoni e naturalmente di antibiotici ed è il latte di mucca a contenerne di più;  il secondo (Multiclass method for fast determination of veterinary drug residues in baby food by ultra-high-performance liquid chromatography -tandem mass spectrometry), del 2012, un team di ricercatori ha messo…»

http://www.greenreport.it/_new/index.php?page=default&id=20620

Le quotidien espagnol El Confidencial :

« La cadena alimenticia sufre cada vez más las consecuencias del uso de productos químicos para apurar los beneficios, como denuncia el periodista y escritor Fabrice Nicolino en su libro La industria de la carne amenaza al mundo. Pero al mismo tiempo, estas prácticas son consecuencia de una desregulación que en los últimos años tiende hacia una normativa más enfocada en el autocontrol de las propias distribuidoras. »

http://www.elconfidencial.com/alma-corazon-vida/2013/02/20/si-puede-haber-riesgo-para-la-salud-tenemos-un-problema-serio-con-la-carne-en-europa-115261/

Le quotidien roumain Cotidianul :

« ’Ast?zi putem ar?ta cum carnea atins perfec?iunea industrial?. Este o industrie mondializat?, care este de?inut? de organisme financiare, de fonduri de pensii private ?i care are acelea?i probleme ca ?i finan?ele mondiale: încearc? s? treac? de la rentabilitate de 8% la una de 10%. A ne plânge de scandalul c?rnii de cal înseamn? s? punem sub semnul întreb?rii un întreg sistem industrial’’, sus?ine jurnalistul Fabrice Nicolino. »

http://www.cotidianul.ro/acum-40-de-ani-nu-indrazneau-sa-faca-din-mizeria-asta-nici-macar-hrana-pentru-pisici-207102/

Le quotidien allemand Neues Deutschland :

« Der wirkliche Skandal liegt darin, dass niemand weiß, was Fleisch tatsächlich enthält – egal woher es kommt«, meint der Journalist Fabrice Nicolino, der sich bereits 2009 in seinem Buch »Bidoche« mit der Industrialisierung der Fleischindustrie und deren verheerenden Schäden beschäftigt hatte. Es sei zwar einfach, DNA-Tests vorzunehmen, wie es jetzt EU-weit geschieht. Wirklich aussagekräftig wären laut Nicolino aber nur umfassende chemische Analysen. »Diese würden nämlich aufdecken, dass wir in unserer globalisierten Gesellschaft täglich Fleisch essen, das potenziell gesundheitsschädliche, chemische Giftstoffe enthält. Heutzutage muss Fleisch schnellstmöglich ›hergestellt‹ werden. Die Mittel und Techniken dafür sind bekannt: Anabolika, Wachstumshormone, Antibiotika. Wir stellen Fleisch her wie wir Auto produzieren: schnell, am Fließband und so billig wie möglich. »

http://www.neues-deutschland.de/artikel/813475.schnell-am-fliessband-und-so-billig-wie-moeglich.html

N’hésitez pas à acheter Le Monde (sérieux)

Voyez, tout arrive. Le tenancier de Planète sans visa – moi – est aujourd’hui à l’honneur dans le journal Le Monde (édition datée 26 février 2013). Je suis même à la Une. Si. On m’a demandé, et j’en ai été très heureux, de rédiger 13 000 signes découpés en deux articles inégaux – l’un de 10 000, l’autre de 3 000 – sur l’industrie de la viande. Ce qui fait à l’arrivée une page pleine et entière de ce qui reste un grand journal. Je ne peux vous en livrer que le début, car Le Monde est à peine en vente, et je ne peux quand même pas lui faire concurrence.

Voici :

Le scandale alimentaire qui s’annonce

L’affaire de la viande de cheval vendue comme du boeuf n’est que la partie émergée de pratiques industrielles qui mettent la santé publique en danger

Que se passe-t-il vraiment dans l’univers de la viande industrielle ? Et que nous fait-on manger, de gré ou de force ? Avant d’essayer de répondre, il est bon d’avoir en tête deux études récentes. La première, publiée en 2011, montre la présence dans le lait – de vache, de chèvre ou d’humain – d’anti-inflammatoires, de bêtabloquants, d’hormones et bien sûr d’antibiotiques. Le lait de vache contient le plus grand nombre de molécules.

La seconde, qui date de 2012, est encore plus saisissante. Une équipe de chercheurs a mis au point une technique de détection des résidus dans l’alimentation, en s’appuyant sur la chromatographie et la spectrométrie de masse. Analysant des petits pots pour bébés contenant de la viande, ils y ont découvert des antibiotiques destinés aux animaux, comme la tilmicosine ou la spiramycine, mais aussi des antiparasitaires, comme le levamisole, ou encore des fongicides. Certes à des doses très faibles – en général -, mais, comme on le verra, la question se pose aujourd’hui dans des termes neufs.

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On reparlera de cela ici, soyez-en sûrs.

Ajout du 26 février. Voici le lien pour le premier article : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/02/25/le-scandale-alimentaire-qui-s-annonce_1838402_3232.html

Et pour le deuxième : http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/02/25/la-communication-de-crise-entre-en-scene_1838403_3232.html

Sur quoi (se) repose l’inertie générale (et le journal Le Monde)

L’inertie. Il ne vous a pas échappé que les humains, dont nous sommes, ne foutent rien. Ils acceptent massivement, et chaque jour, des nouvelles apocalyptiques, et puis ils passent à autre chose. Un autre chose qui ressemble furieusement au déni pur et simple. Lequel va fort loin, comme on a pu voir chez ces femmes accouchant sans avoir (vraiment) su qu’elles étaient enceintes. D’un côté, des commentateurs souvent indifférents, au fond, annoncent et radotent que la planète elle-même est en danger, et que l’humanité pourrait du même coup être menacée en son existence. De l’autre, TF1, le supermarché, le dernier téléphone portable, et la torgnole au gamin qui vient de passer devant l’écran. Il me faut ajouter que nous sommes tous ainsi, certes à des degrés heureusement différents. Mais tout de même : ainsi.

L’un des soutiens – massif en l’occurrence – accordé à l’indolence générale s’appelle simplement la croyance. Cette bonne vieille croyance dans la magie et la divination. Ceux qui pensent et prétendent que la Raison aurait constamment gagné depuis les Lumières, c’est-à-dire à peu près 250 ans, se trompent lourdement. Deux courtes lectures, dont vous trouverez l’intégralité au bas de ce papier, en disent long sur le sujet. La première est un article paru dans Le Monde daté 24 janvier. Le journaliste Bruno Philip, envoyé spécial en Indonésie, rapporte les propos extraordinaires de Joko Widodo, gouverneur de Djakarta. Précisons que la capitale indonésienne a subi autour du 17 janvier de nouvelles inondations, qui ont entraîné l’évacuation de 18 000 personnes. Le pire est que le centre-ville a été atteint et que l’on a vu le chef de l’État, Susilo Bambang Yudhoyono, les pieds dans l’eau et pantalon retroussé au beau milieu du jardin présidentiel.

Que faire ? Restaurer les vasières et autres zones humides, les forêts, qui pourraient servir à tamponner – limiter – les crues ? Impossible, car ont poussé en lieux et places des centres commerciaux et des résidences immobilières. Sauvegarder ce qui reste de mangroves, ces forêts qui poussent sur les marais littoraux, et qui sont de formidables moyens de lutte contre les tempêtes et la montée des eaux ? Impossible, car les promoteurs veulent la fin des mangroves, de manière à urbaniser totalement le front de mer. Mais dans ces conditions, quoi faire ? Eh bien, lancer des fusées contre ces foutus nuages, pardi. Leur écraser la gueule, à ces ennemis de l’homme ! Le gouverneur de Djakarta, splendide con des Tropiques, a son idée : « J’ai donné des instructions pour que les nuages soient poussés vers la mer, au nord ». Vous avez bien lu. Des instructions pour dégager le ciel. Concrètement, il s’agirait d’envoyer là-haut des bombinettes chargées, par exemple, de sel, pour absorber l’humidité des nues.

Le deuxième article est une tribune parue dans le supplément Sciences et Techno du même quotidien, Le Monde, daté du même jour, le 24 janvier. Le titre en est affriolant : Allons-nous devenir débiles ? L’auteur, un chirurgien appelé Laurent Alexandre, nous en apprend de belles, mais inutile de paraphraser, vous lirez. Ou non. En un mot, les capacités intellectuelles de l’espèce – la nôtre – pourraient s’effondrer. 80 % des variants génétiques « négatifs » présents dans notre héritage auraient entre 5 000 et 10 000 ans, pas plus. Le recul d’une sélection naturelle stricte, sur fond d’humanisation des sociétés et de refus de l’eugénisme, conduirait droit à un appauvrissement massif et continu de notre patrimoine génétique commun. Jusqu’à ce point, rien à dire en ce qui me concerne. Cette hypothèse, car c’en est une, est recevable.

Tout autre est la suite. M.Alexandre a décidé de tout miser sur la technologie, comme le gouverneur de Djakarta, cette fois d’une manière futuriste. Il est un moyen de sauver notre richesse génétique commune, et la voici : « Dès 2025, les thérapies géniques nous permettront de corriger les mutations génétiques qui menacent notre fonctionnement cérébral. La fin de la sélection darwinienne va nous pousser à pratiquer une ingénierie génétique de notre cerveau qui pourrait bouleverser notre avenir ». Notez que ce délire passe comme lettre à la Poste. Notez que Le Monde s’en bat l’œil et le flanc gauche. Notez qu’on a ainsi le droit d’appeler au règne d’un eugénisme aussi terrifiant que le fut le nazisme sans courir le moindre risque d’être ennuyé.

Et pour conclure, notons ensemble que les hommes inventeront d’autant plus de fadaises technophiles que la situation deviendra plus dure. Dure, elle l’est, certes. Mais ce n’est encore rien à côté de ce qui vient. L’avenir prévisible appartient aux géniaux ingénieux ingénieurs.

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Le papier sur Djakarta

Djakarta face au défi des inondations

LE MONDE | 24.01.2013 à 13h13 Par Bruno Philip r

Attaquer les nuages à la roquette pour chasser la pluie ? C’est l’une des hypothèses envisagées par le gouverneur de Djakarta, Joko Widodo, afin de prémunir la capitale indonésienne contre de nouvelles inondations.

Jeudi 17 janvier, des quartiers entiers de la ville ont été recouverts par les flots. Le bilan s’élève à 15 morts et 18 000 habitants évacués. Le centre-ville n’a pas été épargné : on a vu, dans la presse, des photos du chef de l’Etat, Susilo Bambang Yudhoyono, les pieds dans l’eau dans le jardin du palais présidentiel, pantalon retroussé jusqu’aux genoux… « J’ai donné des instructions pour que les nuages soient poussés vers la mer, au nord », a déclaré, mardi 22 janvier, le gouverneur devant un groupe de journalistes réunis à la mairie. M. Widodo n’a pas précisé les détails de l’opération, se contentant d’indiquer qu’il était possible de contrôler les nuages par des moyens « technologiques ».

Selon le météorologue indonésien Armi Susandi, il est en effet possible d’envoyer dans le ciel une fusée « remplie de substances hygroscopiques », qui, tel le chlorure de sodium, absorbent l’humidité. L’expert reste cependant sceptique quant aux chances réelles de réussite : « La pluie risque de retomber quand même sur la ville. »
Les inondations dans Djakarta sont un problème récurrent. En 2007, la capitale avait fait face à une montée des flots encore plus meurtrière : 50 morts et 300 000 personnes déplacées. Selon les spécialistes, il faudrait canaliser les treize rivières qui irriguent la cité, construire des canaux et des tunnels d’évacuation et installer des pompes dans le nord de la ville, sur le front de mer.

« CEINTURE VERTE »

Le gouverneur Jokowi Widodo a reconnu, mardi, que lutter contre les inondations était une tâche des plus ardues : « C’est un problème très compliqué. Les Hollandais avaient construit trois cents barrages et lacs, mais il n’en reste plus que cinquante aujourd’hui. Les marécages, les forêts et autres zones vertes du nord de la ville ont laissé la place à des complexes immobiliers et commerciaux. Vous ne pouvez pas les démolir, tout a été construit légalement.  »
Alors que les météorologues redoutent d’autres pluies diluviennes d’ici à la fin de la mousson en mars, la lutte contre la montée des eaux reste donc un problème systémique dans cette ville engorgée, surpeuplée et au trafic infernal.

Un expert en « écologie de la mangrove », Sukristiono Sukardjo, a publié, mercredi, une tribune très pessimiste dans le quotidien The Jakarta Post, confirmant les craintes du gouverneur : « Au nord, la ville abrite une concentration exceptionnelle d’une dizaine de millions de personnes très vulnérables à la montée du niveau de la mer. Et ce n’est qu’une question de temps avant que les mangroves n’aient complètement disparu de la carte. » L’expert pointe du doigt la contradiction entre « l’industrialisation et l’urbanisation effrénée initiées par le gouvernement qui, en même temps, se dit préoccupé par l’équilibre écologique ».

Le gouverneur sera-t-il à la hauteur de sa réputation ? Elu en septembre 2012 à ce poste, cet homme de 52 ans s’était vu attribuer, la même année, le prix du « troisième meilleur maire mondial » par le World Mayor Project « pour ses performances en tant qu’ancien maire de la ville de Solo », au centre de Java. La mise en place d’une « ceinture verte » à Solo aurait empêché que de nouvelles inondations affectent la ville, comme cela avait été le cas en 2005. Mais Djakarta représente un défi beaucoup plus considérable.

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La tribune sur le patrimoine génétique

 Allons-nous devenir débiles ?

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 24.01.2013 à 16h30 • Par Laurent Alexandre

Un article récemment paru dans le journal Cell a fait l’effet d’une bombe. L’auteur démontre que nos capacités intellectuelles vont chuter dans le futur, du fait d’une accumulation de mutations défavorables dans les zones de notre ADN qui régulent notre organisation cérébrale. En fait, deux tendances contradictoires sont à l’oeuvre. La première est positive : le métissage de l’espèce humaine permet le mélange – porteur d’innovations biologiques – des variants génétiques. L’espèce humaine s’est, en effet, séparée il y a 75 000 ans en différents groupes qui ont chacun connu des variations génétiques. Le mélange actuel assure un brassage génétique entre les différents rameaux qui étaient séparés avant les transports modernes.

La seconde tendance est beaucoup plus inquiétante et contrebalance la première. Les variants génétiques défavorables s’accumulent dans le génome humain. Cette accumulation récente est déjà perceptible : une étude publiée dans la revue Nature fin novembre 2012 révèle que 80 % des variants génétiques délétères dans l’espèce humaine sont apparus depuis 5 000 à 10 000 ans seulement.

 A chaque génération, 70 bases chimiques de notre ADN sont mal recopiées par la machinerie cellulaire, lors de la fabrication des spermatozoïdes et des ovules. Ces fautes de copie sont les interstices où naît le changement. Si le taux d’erreur avait été nul, aucune évolution des espèces ne se serait produite, et nous serions toujours des bactéries ! Les mutations négatives étaient éliminées par la sélection naturelle : les génomes concernés ne se transmettaient pas, faute que leur propriétaire atteigne l’âge de la reproduction.

En faisant émerger notre cerveau, l’évolution darwinienne a cependant créé les conditions de sa propre éradication : nous avons considérablement adouci les rigueurs de la sélection en nous organisant en société humaine solidaire. L’effondrement de la mortalité infantile est la traduction de cette moindre pression sélective. Elle touchait environ 20 % des enfants au XVIIe siècle, aujourd’hui autour de 0,3 %… Beaucoup des enfants qui survivent de nos jours n’auraient pas atteint l’âge de la reproduction en des temps plus sévères. La sélection aboutit finalement à se supprimer elle-même : il n’y a notamment – et fort heureusement – plus d’élimination des individus qui ont de moins bonnes capacités cognitives.

La médecine, la culture, la pédagogie compenseront cette dégradation, pendant quelque temps. Mais notre patrimoine génétique a vocation à se dégrader continûment sans sélection darwinienne. Cela veut-il dire que nos descendants vont tous devenir débiles en quelques siècles ou millénaires ? Evidemment pas ! Les biotechnologies vont compenser ces évolutions délétères.

A court terme, le séquençage de l’ADN du futur bébé est révolutionnaire. Il est possible de réaliser un bilan génomique complet du foetus à partir d’une prise de sang chez la future mère. Cette technique va étendre le champ de l’eugénisme intellectuel que l’Etat promeut déjà avec le dépistage de la trisomie 21 (97 % des trisomiques dépistés sont avortés). Puis, dès 2025, les thérapies géniques nous permettront de corriger les mutations génétiques qui menacent notre fonctionnement cérébral. La fin de la sélection darwinienne va nous pousser à pratiquer une ingénierie génétique de notre cerveau qui pourrait bouleverser notre avenir.