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Le fabuleux retour de ma tata Thérèse à moi

Un bug, comme on dit, a fait disparaître l’article précédant celui-ci, qui est consacré aux photos de Sylvia Tostain. Le texte est revenu, on peut donc le lire plus haut.

J’hiberne et j’attends tranquillement le 4 janvier 2012. Ce jour-là sortira un livre très doux à mon cœur, dont le titre est : Ma tata Thérèse. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une pure et simple réclame, car je suis l’auteur de ce livre, illustré par l’excellente Catherine Meurisse, qui officie par ailleurs, et comme moi, à Charlie-Hebdo.

Ce livre sort aux éditions Sarbacane (ici), que je souhaite vous présenter en quelques mots. Il y a quelques années, je ne sais plus trop, j’ai reçu un coup de fil d’Emmanuelle Beulque, qui se présentait comme éditrice, éditrice d’une maison dont je n’avais jamais entendu parler, du nom de Sarbacane. Je suis comme vous tous, j’ai été jeune – si -, et même enfant. Je ne saurais oublier plus d’une minute combien les sarbacanes ont joué un rôle perforant dans ma vie, et quelquefois enthousiasmant. Que celui qui n’a jamais lancé des fléchettes en papier sur des passants renonce dès à présent à lire Planète sans visa.

Emmanuelle, donc. Charmante, intelligente, imaginative. Elle connaissait une partie de mon travail, du temps où je marchais à pied, chaque mois, pour le magazine Terre Sauvage, et me proposait de faire un livre, qui deviendrait La France sauvage racontée aux enfants. Bon, j’ai oublié de dire que Sarbacane est une maison qui publie à destination des enfants. Je ne peux pas dire que la proposition d’Emmanuelle m’a emporté. Non pas. Je ne savais pas trop. Je ne voyais pas trop. Ce qui m’a décidé, c’est elle. Et son époux Frédéric Lavabre, aussi épatant qu’elle, je dois dire, et par ailleurs excellent graphiste. En somme, ces deux-là formaient un couple au travail, cherchant, trouvant, créant des formes, des ambiances, des couleurs souvent très belles.

J’ai donc fait avec eux cette France sauvage racontée aux enfants, et un peu plus tard un roman appelé Yancuic le valeureux, une histoire que j’avais inventée jadis pour mon fils aîné, quand il était gamin. Au fil des ans, même si je les vois peu, je dois confesser que j’ai pour Emmanuelle et Frédéric comme une affection. Au moment où je vous parle, j’ai sous le coude une nouvelle histoire, qui raconterait, par la voix d’un loup, l’incroyable périple qui l’a mené au début des années 90 des montagnes d’Italie – les Apennins – jusque dans les Alpes de chez nous, soixante ans après son abominable éradication.

Mais revenons donc à Ma tata Thérèse. Le club hélas réduit des mes vieux aficionados sait que j’ai écrit ici même plusieurs épisodes des aventures de ma si chère Thérèse. Il est facile de les retrouver en tapant Thérèse dans le petit moteur de recherche situé en haut et à droite de cette page. Bien entendu, le mieux sera encore d’acheter ce livre. Bien entendu. De quoi parle-t-il ? Ben, comme je crois l’avoir écrit plusieurs fois, de ma tante. Il s’agit de souvenirs personnels, qui remontent à mon enfance. Je jure solennellement n’avoir rien inventé, et j’ai d’ailleurs demandé à mon frère Régis, qui m’accompagnait souvent chez notre tata, de me signaler d’éventuelles outrances. Il m’a donné sa bénédiction ce qui veut dire, aussi incroyable que cela paraîtra aux yeux de mes lecteurs, que tout y est véridique.

Je dois avouer que même moi, qui ai vécu ces aventures, ai des moments de doute. Le perroquet Coco a-t-il existé ? Le moineau Nono ? Le singe atèle paralytique ? Les pigeons venant rendre visite des toits voisins ? La colombe diamant sur la pipe de Gaston ? La chatte Leuloeil et ses vilaines griffes ? Le faisan dans les cabinets ? Les fennecs ? Le tendre agneau devenu jeune mouton ? Inutile d’ajouter, ce que je fais pourtant, que ma tata entretenait des relations magiques avec les animaux de Paris et du monde, quels qu’ils soient.

Ma tata, qui n’avait jamais un sou vaillant, habitait dans l’une des premières HLM de Paris, rue Larrey, au-dessus de la Grande Mosquée, dont on pouvait voir les jardins intérieurs depuis son balcon. Moi, je vivais dans la banlieue Est de Paris, dans une HLM aussi, évidemment. Nous étions une famille de cinq gosses, élevés par ma mère après la mort de mon père ouvrier, quand j’étais encore un simple mioche. Si je voulais – ce n’est qu’une simple menace, restez donc -, je pourrais aisément faire pleurer dans la chaumière la plus lointaine. Car j’ai connu des situations aussi violentes qu’angoissantes. Par bonheur, il y avait Thérèse.

Elle aura changé le cours de ma vie, bien qu’il me soit impossible de savoir comment, et à quel point. Elle était dépourvue de culture, et sur le plan politique, elle lâchait parfois de telles énormités que je préfère, quarante années plus tard, les garder encore pour moi. Cela ne l’empêchait pas d’exprimer une générosité sans bornes, ainsi qu’un amour trépidant pour tout ce qui l’entourait. Certes, les animaux étaient du premier cercle. Mais sa petite-fille Laetitia, qui vivait avec elle, était aussi sa (grande) joie. Et quant à moi – je ne peux parler de mon frère Régis -, je tremble rétrospectivement à l’idée que j’aurais pu ne pas connaître cette vieille bique de tata Thérèse.

Entre mes six et mes douze ans, alors même que je n’allais la visiter que (bien trop) rarement, elle m’a donné l’inexprimable de la vie. Elle m’a montré sans discours qu’une autre existence est possible, aussi baroque et bancroche qu’elle ait pu paraître aux innombrables fâcheux du quotidien. Elle était la fantaisie, la folie, le bonheur, elle m’aura donné le meilleur sans jamais seulement le savoir. Elle illustrait à merveille le sous-titre de Planète sans visa. Car, oui, elle pratiquait chaque matin « une autre façon de voir la même chose ».  Elle était dotée d’une âme. Elle m’a appris la présence de l’âme. Elle est donc immortelle. Et je l’aime par-delà la mort, qui n’est rien.

Un livre de photos (pour les fêtes ?)

Je suis bien embarrassé, car je suis obligé – par moi-même – de vous parler d’un livre où j’ai une place. Il y a deux ans, je crois, j’ai croisé la photographe Sylvia Tostain, qui m’a parlé alors d’un projet étrange. Elle voulait faire un livre de photos, accompagnés de textes, qui présenteraient la galaxie écolo d’aujourd’hui en France. Qui irait de Daniel Cohn-Bendit – horreur, malheur – à Christian Vélot, de Serge Orru, du WWF, à Nicolas Hulot, de Gilles-Éric Séralini à Corinne Lepage, d’Yves Cochet à Allain Bougrain-Dubourg, de Marie-Monique Robin à Katia Kanas, de José Bové à Jean-Claude Pierre, de Michèle Rivasi à…moi-même.

Le livre était improbable, le projet semblait démesuré compte tenu des moyens de Sylvia, et au profond de moi, j’avais des doutes sur l’avenir d’un ouvrage aussi bizarroïde. J’ai aidé néanmoins Sylvia, comme je l’ai pu, et elle a fini par gagner, se passant, bien obligée, d’éditeur. À l’arrivée, comme vous le verrez peut-être, le résultat est unique. Inattendu, curieux en diable, mais bel et bien réussi. Je précise que chaque double page est occupée par un personnage de la scène – ce mot convient-il ? – écologiste française. Avec une biographie courte mais sérieuse, quelques phrases de sa main, et même une signature. Après l’avoir regardé plus d’une fois, j’en tire la conclusion qu’il nous offre un panorama vrai de ce qui est. Une sorte de plongée dans un mouvement que je juge pour ma part englué, et même perdu, mais qui existe en tout cas.

Reste la question du prix de 35 euros, qui n’est pas rien. Il va de soi qu’il faut de l’argent pour débourser une telle somme, et je pense en priorité à ceux qui ne l’ ont pas. Évidemment. Reste que ce livre a toutes les chances de devenir collector, car il a su saisir avec finesse ce qu’est une galaxie. Sylvia est une femme plus optimiste que moi, même si elle s’en défendrait peut-être. Mais n’avons-nous pas besoin d’espoir ? Cela va de soi. En tout cas, je crois bien vous avoir trouvé un cadeau de Noël ou du Nouvel An. Et ma photo personnelle me flatte. J’en ai assez dit, et même trop dit. En tout cas, c’est fait.

Ci-dessous, divers textes de Sylvia Tostain. Il y a une adresse sur le net :  http://www.messages-pour-un-monde-meilleur.fr/
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« Messages pour un Monde Meilleur » de Sylvia Tostain
50 acteurs pour la Planète réunis autour d’un même combat : laisser à nos enfants une Terre vivante.

« Messages pour un Monde Meilleur » est un ouvrage dans lequel la photographe Sylvia Tostain raconte l’histoire de notre planète malmenée, à travers les portraits de personnalités engagées dans des combats pour la protéger et laisser à nos enfants une Terre vivante…
Ce projet personnel, mené de manière originale et inédite sous la forme d’un recueil artistique où la photo côtoie l’écriture, est devenu un ouvrage collectif où chacun signe de sa plume un « Message pour un Monde Meilleur ».

Des personnalités remarquables

Ethnologues, agronomes, médecins, scientifiques, porte-paroles et représentants d’associations, militants, agriculteurs, éleveurs, apiculteurs, ou encore politiques, juristes, économistes ou philosophes…

Arnaud Apoteker, Claude Aubert, Youri Bandazhevsky, Émilie Barrucand, Sandrine Bélier, Dominique Belpomme, Jean-Pierre Berlan, Marie-Christine Blandin, Allain Bougrain Dubourg, Lydia & Claude Bourguignon, Jacques Boutault, José Bové, Jean-Michel Calut, André Cicolella, Henri Clément, Yves Cochet, Daniel Cohn-Bendit, Roland Desbordes, Philippe Desbrosses, Benjamin Dessus, Dany Dietmann, Marc Dufumier, Michel Fernex, Véronique Gallais,Emmanuelle Grundmann, Nicolas Hulot, Katia Kanas, Guy Kastler, Serge Latouche, Lylian Le Goff, Gilles Lemaire, Corinne Lepage, Fabrice Nicolino, Serge Orru, Jean-Marie Pelt, Claude-Noëlle Pickmann,Jean-Claude Pierre, Isabelle Poitou, Michel Prieur, Jean-patrick Razon, Michèle Rivasi, Marie-Monique Robin, François Sarano, Gilles-Éric Séralini, Wladimir Tchertkoff, Jacques Testart, Christian Vélot, François Veillerette, Patrick Viveret, Ghislain Zuccolo

Sylvia Tostain est partie à leur rencontre et les a photographiés … comme l’étaient les acteurs des années 50. « Messages pour un Monde Meilleur » est un projet créatif qui réunit deux univers photographiques : Sylvia Tostain présente ses portraits en noir & blanc sur les images de Frédéric Di Méglio, mondialement primé pour ses magnifiques photographies d’univers subaquatiques. Un choix guidé par une démarche tant artistique que symbolique, pour raconter l’histoire de la Terre, la planète bleue…

Ce projet est édité par l’association « Mouvement artistique pour un Monde meilleur», qui a pour but de développer des projets culturels autour de sujets ayant trait à l’environnement et au social.
L’ «Association La Nef», la «Fondation Nature Vivante», l’association «Générations Futures», «Stella Studio», et le «WWF France» y ont apporté leur soutien.

En savoir plus :

Extrait du livre en ligne : http://www.mamm.fr/flipbook2_mmm_extrait/flipbook2.htm
Dossier de presse : http://www.messages-pour-un-monde-meilleur.fr/medias/documents/Livre-MMM_Com-presse_4p-print.pdf

Le livre est vendu par internet sur le site de l’association, et dans les Biocoop (320 magasins en France).
Format : 24 cm x 32 cm, couleur, 144 pages;
imprimé sur papier PEFC avec des encres végétales

Association Mamm
www.mamm.fr

4 livres en vrac oubliés sur ma table

Ah ! il n’est que temps. Je remets mon devoir à plus tard, demain, mañana por la mañana. On appelle cela, quand on est bien malpoli, de la procrastination. Je procrastine, et je ne dois pas être le seul. Que devais-je faire depuis si longtemps, que je n’ai toujours pas fait ? Vous parler de quelques livres, parmi tant d’autres qui m’ont plu, mais qui ne pourraient tous trouver leur place ici. Alors voici, dans le désordre inévitable de ma vision personnelle.

D’abord le livre d’un ami, ce qui ne peut suffire à le disqualifier. François de Beaulieu publie un remarquable Dictionnaire de la nature en Bretagne (éditeur Skol Vreizh, Morlaix), agrémenté de dessins et aquarelles de Sandra Lefrançois. Il me plaît énormément que l’on passe sans transition du lierre au lièvre, du moro-sphinx – un papillon – à la morue. On entre dans ce dictionnaire en sifflotant, certain d’y trouver ce que l’on n’y cherchait pas. Appelons cela une immense balade par monts et par vaux, avec le pouce-pieds – vous savez ce que c’est ? -, le porc blanc de l’ouest, le rat, la sterne arctique, les crevettes et le cormier. De Beaulieu a assemblé en maître 374 articles, qui combleraient, je crois, tous les appétits. Ses textes sont clairs, bourrés d’infos précises, fiables, étymologiques, naturalistes, poétiques, rigolotes. Quand je pense à tout ce que j’ignorais et continue d’ignorer, je ne suis pas peu heureux d’avoir ce bouquin près de moi. Idéalement, mais ne nous ne vivons pas dans un monde idéal, il faudrait un tel ouvrage pour chaque région de France. Mais qui s’y mettra ? François, que je salue bien sûr, est doté d’une force de travail peu commune. Qu’on ne trouve pas toujours sous le sabot d’un poney Dartmoor (private joke). Je me dois d’ajouter que le prix est terriblement élevé : 59 euros. Et j’ai beau savoir ce que coûtent les livres, il est certain que ce montant sera dissuasif, hélas.

Autre livre qui n’a rien à voir : L’homme contre le loup (Une guerre de 2 000 ans), par Jean-Marc Moriceau (Fayard, 26 euros). Moriceau est un excellent historien, et avant tout, qu’on me permette de réparer un funeste oubli (un de plus). En 2010, il a publié un travail percutant intitulé Repenser le sauvage grâce au retour du loup (publié aux Presses universitaires de Caen).

J’ai découvert Moriceau en 2007, à l’occasion de la sortie d’un autre de ses livres, Histoire du méchant loup, (3 000 attaques sur l’homme en France, du XVème au XXème siècle), également chez Fayard. J’en ai parlé dès les premiers pas de Planète sans visa (ici), ce qui m’a valu de me fâcher avec certains défenseurs du loup, que je connaissais et appréciais depuis de longues années. En deux mots, le livre de Moriceau faisait s’effondrer en moi bien des années de croyance. Je pensais sincèrement que le loup n’avait pratiquement jamais attaqué l’homme chez nous, et qu’il ne faisait que traîner une mauvaise réputation liée à la concurrence historique entre lui et nous. J’avais tort, mais certains défenseurs du loup ne l’entendaient pas de cette oreille, et me firent savoir sans détour que j’étais un renégat. Eh bien soit ! je salue de nouveau le grand travail de Moriceau.

Et j’en viens donc à ce nouveau bouquin, enfin. Dans L’homme contre le loup, l’historien affine, précise, détaille son propos, étayé par des milliers de sources écrites. Ce que l’on voit apparaître est bien une guerre. Le loup, qui devait compter entre 15 000 et 20 000 individus en France (200 actuellement) au XVIIIème siècle, a bel et bien désorganisé la vie de nombreuses communautés rurales – et d’ailleurs citadines en certaines occasions -, prélevant localement un fort tribut sous la forme de veaux, vaches, chevaux et moutons, entre autres animaux domestiques. Et certains de ces loups, pas seulement enragés, et même loin de là, se sont laissés tenter par un gigot de pâtre ou une fesse de jeune – et moins jeune – paysanne. Les faits sont désespérément têtus, et le travail de Moriceau si impeccable qu’il faut en effet admettre cette réalité : le loup, prédateur fabuleux, animal opportuniste s’il en est, n’est pas une peluche de salon.

Moi, je l’accepte sans aucune gêne. Je ne défends pas avec vigueur la présence en France du loup, de l’ours ou du lynx au motif qu’ils feraient joli dans le paysage. Je les défends parce que je ne conçois pas la vie sans eux. Présents ici quand nous n’étions nous-mêmes que des bandes de pouilleux à peine capables de se tenir debout, ils forment la splendide tribu des vrais sauvages de France. Leur rôle de régulation est irremplaçable, leur beauté est sans égale, leur avenir est donc le nôtre. Ils mordent ? Moins que nous, beaucoup moins que nous, de toute éternité. Mais je n’oublierai plus la force astronomique de leur mâchoire.

Un troisième livre, à nouveau d’un ami cher : Jean-Claude Pierre. Ce Breton exceptionnel est connu dans sa région comme le loup blanchi qu’il est. Combien de centaines de conférences aura-t-il données pour tous les publics possibles et imaginables ? Lui seul le sait, à peu près. Créateur de l’association Eau et Rivières de Bretagne, porte-parole du grand réseau Cohérence (ici), il est l’homme du concret. L’homme du changement réel, jour après jour. D’une certaine manière, je suis fort éloigné de lui, moi qui continue à rêver de grandes ruptures. Mais avec lui, je suis et demeure en excellente compagnie. Ce qui explique que j’ai pu travailler avec lui, pendant deux ans, dans le cadre de la revue Les Cahiers de Saint-Lambert, hélas disparue. Et avec le plus grand bonheur. Jean-Claude a toujours une idée positive qui traîne, il est une sorte de génial intercesseur, un passeur qui permet à quantité de gens différents de se parler, et quelquefois de se comprendre. À mes yeux, il est l’un des grands écologistes (méconnus) de France.

Et son livre ? Il s’agit de L’appel de Gaïa (Liv’éditions, ici). Jean-Claude y fait parler notre vieille terre, Gaïa, qui s’adresse sans détour à nous, les hommes. Ce qu’elle dit notamment : « Matrie ! Ce mot, je t’en conjure, prends-le au sérieux, fais-le connaître, explique-le; il est l’un des moyens d’arriver à la prise de conscience plus que jamais nécessaire pour rompre avec des pratiques qui me détruisent ». Prix : 15 euros.

Enfin, une réédition que l’on doit à Charles Jacquier, éditeur chez Agone que j’ai déjà signalé et remercié plusieurs fois ici. Le roman de Victor Serge Les années sans pardon était indisponible depuis bien longtemps, après une ultime édition à la fin des années 70 dans la petite collection Maspero. Ce qui suit n’a rien à voir avec l’objet central de Planète sans visa, c’est-à-dire la crise écologique. Seuls mes plus fidèles lecteurs – pardon aux autres – savent que je voue une admiration intense à Serge, né en 1890 et mort en 1947. Charles Jacquier m’a donc fait un immense plaisir en m’adressant ce livre, qui m’a replongé dans l’infernal chaudron du stalinisme flamboyant des années trente du siècle écoulé. Le livre raconte le destin d’une « génération de fusillés » au travers de quatre histoires. La tragédie d’hommes et de femmes qui ont cru au  « pays du mensonge déconcertant » que fut l’Union soviétique. Poursuivis, calomniés, emprisonnés, torturés, assassinés, ils incarnent une histoire que je trouve aujourd’hui encore éclairante. Ce n’est pas le roman de Serge que je préfère, mais il a quelque chose en lui qui poursuit. Une sorte d’odeur. Un remugle. Prix : 22 euros.

Voilà. Comme dirait l’autre, c’est tout pour aujourd’hui.

Fournier, toujours jeune et beau cadavre (un livre)

C’est assez chiant, mais je suis obligé. J’ai déjà trop tardé à parler du livre Fournier, précurseur de l’écologie (par Danielle Fournier et Patrick Gominet, Les Cahiers Dessinés). Mais comme je n’en suis encore qu’à la moitié, et que j’ai le livre en main – merci, Danielle ! – depuis des semaines, cela ne peut plus attendre. De quoi s’agit-il ? D’une prodigieuse plongée dans le monde englouti d’il y a quarante ans, au travers de la vie de Pierre Fournier, mort en 1973 à l’âge affreux de 35 ans.

Avant de passer au fond, un mot sur le prix du livre, 24 euros. C’est cher, mais l’objet lui-même est beau, et contient quantité de dessins et de textes de Fournier, ce qui le rend simplement indispensable. Voilà. Donc, Fournier. Ce type avait une malformation du cœur, qui aura sa peau, et l’obligea avant cela à abandonner ses études. Il était employé à la Caisse des dépôts lorsqu’il rencontra Danielle, avec laquelle il aura trois gosses. Et il dessinait. Mieux que bien. Vous jugerez par vous-même si vous achetez le livre, ce que je vous souhaite formellement. Les dessins de Fournier, noirs et blancs, disent si admirablement le monde réel qu’on les regarde aujourd’hui avec un éblouissement dans l’œil. Ils disent la folie de ce qu’on appelle la vie, les villes mortes, les zombies qui s’y traînent, la guerre, l’insupportable soumission à l’autorité, parfois mais plus rarement la beauté et l’espoir. On y aperçoit fatalement des flics, de l’atome, des adorateurs de Mao, des labyrinthes urbains, des chantiers jusque dans nos montagnes, des illuminés.

Il dessine, donc, mais je réalise que j’ai brûlé les étapes. Car Fournier dessinait, certes, mais aucune de ses planches ne nous serait connue sans sa rencontre improbable avec l’équipe du grand Hara-Kiri hebdo, en 1969. Elle est improbable, car Fournier vient de l’extrême-droite, et il restera passablement cul serré, même s’il finit par adouber – il n’a guère le choix – la gauche mouvementiste née de 1968. Hara Kiri devient ces années-là comme l’étendard d’une jeunesse gauchiste qui se cherche. Cabu, Cavanna, Reiser ou Gébé ne ressemblent donc pas à Fournier, lequel se découvre peu à peu, comme le raconte fort bien le livre, écologiste. Il a du reste intérêt à faire vite, car le temps lui est férocement compté.

Peu à peu, le dessin laisse la place au texte. Des textes écrits à la main dans Hara-Kiri hebdo, devenu Charlie-Hebdo après la mort de De Gaulle. Des textes qui occupent deux ou trois pages du journal, dans une graphie impossible : une folie décourageante. Mais ce journal-là se permettait toute fantaisie, aussi incongrue qu’elle ait pu paraître. Cavanna s’emportera néanmoins plus d’une fois, mais plus sur le fond des textes de Fournier, qu’il juge trop éloignés de la ligne pourtant évanescente du journal. C’est que Fournier devient peu à peu un écologiste fondu, le premier en France à prendre la parole devant tant de gens pour y raconter tant de choses différentes du propos ambiant. Fournier exècre la ville, conchie le scientisme et se méfie sans détour de l’idée même de progrès. Cavanna, en octobre 1969, ajoute par exemple une annotation manuscrite au papier de Fournier. La voici : « Fournier ! Fournier ! Tu paumes les pédales! Ce n’est pas parce qu’on te laisse déconner qu’il faut te croire obligé de le faire ».

Je me souviens personnellement des apocalypses hebdomadaires de Fournier, car j’ai lu Charlie-Hebdo dès ses premiers numéros, fin 1970, alors que j’avais juste quinze ans. Il me serait aisé de prétendre que je l’adorais, car personne ne me contredirait. Il m’inquiétait. Moi, je découvrais la bagarre politique, y compris physique. Je croyais, en jeune con décidé, que l’on pouvait conquérir le monde à la force des baïonnettes, puis le changer en une saison. Fournier m’inquiétait, car il introduisait des ombres dans le chromo. Il mettait en question la personne et ses choix. Il appelait au changement immédiat des êtres. Il ne croyait pas dans la révolution telle que je l’imaginais. Mais je dois ajouter qu’il m’a beaucoup remué. Je me souviens très bien du ton de ses prêches antinucléaires, qui faisaient de lui un formidable précurseur. Au début de l’été 1971, j’ai bien failli participer à la première grosse manifestation antinucléaire, celle du Bugey, dans l’Ain. J’ai conservé depuis cette date le numéro 34 de Charlie-Hebdo, dont la une – un dessin de Reiser – fait dire à un cureton appelé Fournier: « Je reconnaîtrai tous les enfants conçus pendant la fête ».

Je ne suis pas sûr de vous en avoir assez dit pour que vous achetiez le livre à la première occasion. J’aimerais, franchement, car j’aurais ainsi le sentiment de vous avoir fait un cadeau, ce qui est toujours assez gratifiant. Un dernier commentaire : comme le temps semble immobile ! Fournier écrivait il y a quarante ans des critiques du monde qui ont toute leur place aujourd’hui. Il n’est pas certain que je me serais bien entendu avec lui. Il y a bien des divergences entre ce que cet homme pensait et ce que je traîne moi-même dans la tête. Mais enfin, il avait compris ce qu’il faut comprendre, et avant tout qu’aucun compromis n’est possible avec l’absence de société qui nous sert si mal de lien.

Le temps semble vraiment immobile. En janvier 1969, Le Courrier de l’Unesco consacre son dossier du mois à ce sujet : « Notre planète devient-elle inhabitable ?». En 1970, le Conseil de l’Europe déclare que l’année sera celle de « la conservation la nature ».  Parmi les points qui me séparent de Fournier, il en est un qui (me) crève les yeux. Il annonçait, avec tant d’autres, la fin du monde. Il fallait changer ou crever. En seulement quelques années. L’eau potable allait manquer sous dix ans, etc. Il avait tort. Les si nombreux crétins qui moquent l’écologie se pourlèchent encore les babines de ces sombres prédictions ratées. Il avait tort. Mais il avait raison, surtout. Le monde courait bel et bien à sa perte, et il continue dans la même direction, et toujours plus vite.

Seulement, Fournier ne voyait pas deux phénomènes qui me paraissent essentiels. Un, l’ingéniosité technologique permet de tristement acheter du temps. Dix ans, vingt ans, quarante ans. À l’échelle de la vie, cela ne compte évidemment pas. À celle d’un individu, c’est colossal. Je crois que le système qui produit tant de destruction n’a pas fini de surprendre, et de coller de nouvelles rustines là où la mort menace directement. L’autre phénomène à mon sens négligé par Fournier, c’est que l’espèce humaine est capable d’endurer d’étonnantes conditions de survie. Je pense à cet instant à la bande de Gaza, où s’entassent 1,6 million de Palestiniens, dans une prison à ciel ouvert dont la largeur varie entre 6 et 12 kilomètres. Les pauvres, qui sont la quasi-totalité de la population, n’y boivent qu’une eau brune, que nous ne donnerions pas à un chien de chez nous, heureusement. Je passe sur le reste. Ils vivent pourtant, font des enfants, regardent le ciel, se baignent parfois, car la Méditerranée est là.

Le drame le plus total, c’est que les sociétés humaines s’enfoncent dans des situations si graves qu’il devient chaque jour plus difficile d’imaginer les en sortir. Nous n’allons pas vers la fin, nous allons, sauf sursaut, vers le grand malheur. Voyez, je suis quand même plus optimiste que ne l’était Fournier. À part cela, sérieusement, ce mec me manque.

Pascal : un grand philosophe nous est né (sur le cas Bruckner)

Pour Marie, qui se demande dans un commentaire pourquoi je ne parle pas de Bruckner. Eh bien, j’en parle. J’en ai parlé dans un papier publié par Charlie-hebdo il y a deux semaines. Car j’y ai fait la critique de son dernier livre. Et voilà ce que cela donne.

Les écologistes sont « les Lugubres ». Des méchants et des affreux qui détestent l’homme et le progrès. Et s’ils répandent la peur du lendemain, en bons petits chevaliers de l’Apocalypse, c’est que leur but est de « nous démoraliser pour nous mettre au pas ». C’est tellement bas du cul que ce livre a forcément été écrit par Pascal Bruckner lui-même. Pas de nègre chez monsieur le grand philosophe. On survole trois bouquins, on reluque Wikipédia, et l’on pond un bouquin de plus, salué par les journaux dignes de ce nom comme un magnifique essai : Le fanatisme de l’Apocalypse (Grasset, 20 euros).

Bon, faut bien continuer. Bruckner, comme d’autres plaisantins avant lui, n’a à peu près rien lu sur le sujet qu’il traite. La dislocation des grands écosystèmes, les crises de l’eau, de la biodiversité, des sols, des océans, le dérèglement climatique, il s’en tape. Il n’est pas au courant. « Après tout, note-t-il tout en finesse, le climat de la Riviera en Bretagne, des vignes au bord de la Tamise, des palmiers en Suède, qui s’en plaindrait ? ». Pas lui. Le pilier du café du Commerce veut continuer à profiter de la vie sans qu’on l’emmerde, car « voitures, portables, écrans, vêtements sont à tous égards non des gadgets, mais des agrandissements de nous-mêmes ». Face à ces merveilles, les écologistes n’ont qu’un but : « Mettre le voile noir du deuil sur toutes les joies humaines [l’italique est dans le texte d’origine, pas seulement dans Charlie] ». Pourquoi ? Mais parce qu’ils sont fanatiques, sectaires et même avares. Avares, c’est nouveau, ça vient de sortir. Oh, mais quels vilains !

Les références du Bruckner, allez savoir pourquoi, sont rares et répétitives, ses citations assez courtes pour semer le doute sur leur signification réelle, et le tout est enveloppé d’une logorrhée aussi belle qu’un cours de philo à l’ancienne, où l’on voit apparaître à la queue leu leu Kant, Rousseau et Nietzsche. Ça mange pas de pain, mais qui est visé ? L’écrivant polygraphe ne s’attaque en réalité qu’à ceux que l’on appelle les décroissants. En multipliant d’ailleurs les erreurs : Rabhi n’a ainsi jamais été le « père du mouvement décroissant ». Seulement, qui achèterait un livre de ce genre ? Philosophe mais conscient des lois du marché, Bruckner joue donc avec les mots, passant tranquillement des « écologistes » aux « Verts », de Serge Latouche à Hervé Kempf, de Hans Jonas à Jean-Pierre Dupuy, d’Ivan Illich à André Gorz.

Dans le genre, il faut reconnaître que c’est fendard. Le fondement de l’infamie serait ceci : « L’humanité est aberrante dans son ensemble, nous disent de nombreux auteurs, il faut la prendre comme une maladie à soigner de toute urgence ». Soigner, c’est-à-dire faire disparaître. Sauf bien sûr que les « nombreux auteurs » du moraliste n’existent pas. Mais s’ils n’existent pas, plus de livre à promouvoir. Donc ils existent. Ce doit être un procédé rhétorique, peut-être même philosophique.

Au total, Bruckner apparaît comme un scientiste un brin déconnant, qui défend les OGM, les « mini-centrales nucléaires sous-marines », « l’ensemencement en minerai de fer des océans pour faire croître les algues planctoniques », et même le DDT. Sans oublier les avions volant dans la stratosphère – entre 10 et 60 km d’altitude -, ou encore les ordinateurs « qu’on pourra bientôt intégrer à nos  corps ». D’un côté « les commissaires politiques du carbone », qui répandent la peur et le goût du désastre. De l’autre, quelques rares esprits demeurés lucides, résistant tant bien que mal au déferlement du « nouveau despotisme ». Comparé à Pascal Bruckner, Claude Allègre est un mou du genou, un roi de la dégonfle, une pauvre couille molle.

Au fait, qui est ce mec ? Bruckner a déjà eu son quart d’heure de gloire en 1983, avec un autre livre : Le sanglot de l’homme blanc. Les écologistes s’appelaient alors tiers-mondistes, qui par haine de l’Occident, osaient interroger les responsabilités du Nord dans la situation du Sud. Voilà comment on gagne son rond de serviette médiatique chez les bien-pensants. Dix ans plus tard, en 1992, un petit salopard nommé Luc Ferry piquait la place en publiant Le Nouvel Ordre écologique (Grasset), qui présentait les écologistes et les défenseurs des animaux comme des suppôts de Hitler (1). Un livre tous les vingt ans pour entretenir la haine de ceux qui pensent (vraiment), c’est le bon rythme, Pascal. Rassure Charlie : tu permets qu’on t’appelle Pascal, hein ?

(1) Une remarquable critique de Ferry par l’historienne Élisabeth Hardouin-Frugier : http://bibliodroitsanimaux.voila.net/hardouinfugierloinazie.html