Archives de catégorie : Livres

Jaime Semprun est mort

Inutile de beaucoup parler. La plupart ignoraient tout de Jaime Semprun, mort ces derniers jours. Il était un intellectuel, dans un sens perdu depuis si longtemps qu’il paraît n’avoir jamais existé. Penseur dans le fil situationniste, il avait créé et dirigeait une maison d’édition admirable, L’Encyclopédie des nuisances. Comme il était libre, il s’est beaucoup trompé. Je ne partageais pas la vision générale qu’il s’était faite de la vie sur cette terre, mais sa pensée était profonde, mais elle était féconde. Dans ce monde de pacotille qui est le nôtre, il était inévitable que sa disparition ne fasse pas une ligne, en dehors de l’hommage que lui a rendu Jean-Luc Porquet dans Le Canard Enchaîné.

Si vous avez envie de lire certains de ses livres, vous finirez bien par les trouver. Il ne se contentait pas de réfléchir, il savait écrire. Et sinon, restons-en là. Éditeur, il avait publié avec Ivrea quatre tomes prodigieux de textes et de lettres de George Orwell. Cette seule action suffirait à illustrer une vie, à mes yeux du moins. Voilà. Fini.

Roland de Miller a besoin de nous

Je vous ai parlé ici même de la Très Grande Bibliothèque de l’écologie réunie en une vie de travail par Roland de Miller (ici). Chassé comme un malpropre de la ville de Gap, il a dû déménager des dizaines de milliers de volumes comme à la cloche de bois. Des lecteurs de Planète sans visa sont allés lui donner un coup de main, et je les en remercie chaudement, même si cela vient affreusement tard. En tout cas, la situation n’est que stabilisée. René me demande de relayer un nouvel Appel, ce que je fais avec plaisir. Voici :

La Bibliothèque de l’Ecologie est désormais stockée provisoirement en un lieu dans l’attente d’une réinstallation définitive. Pour autant, les ennuis de Roland de Miller ne sont pas terminés. Le sauvetage de la bibliothèque l’a amené à contracter une dette importante qu’il lui faut rembourser à très court terme. Pour ce faire, il propose à la vente une partie des quelques 8000 ouvrages de la Librairie de l’Ecologie, basée à Gap, en trois tranches de dix mille euros chacune ou six tranches de cinq mille euros chacune. Cette proposition pourrait sans doute intéresser des bibliothèques et/ou des associations désireuses de se constituer ou de compléter un fonds dans des domaines variés comme l’écologie, la nature, la santé, la littérature, les pays et les voyages, l’histoire, etc.. Des listes de livres sont disponibles, classées par thèmes. Merci de faire circuler le plus possible cette information auprès des personnes qui pourraient aider Roland de Miller, pour sauvegarder définitivement la Bibliothèque de l’Ecologie.

Roland de Miller, roland.demiller@free.fr

Ce que parler veut dire (sur George Perkins Marsh)

Je ne peux pas attendre. Je ne peux. Bien que n’ayant pas fini – de loin – la biographie consacrée à George Perkins Marsh – Prophet of Conservation, by David Lowenthal, University of Washington Press -, il me faut vous en parler. J’ajoute que j’ai lu pour le moment de solides morceaux de l’œuvre reine de Marsh, qui s’appelle Man and Nature. Le (douteux) miracle du Net a parfois du bon, car on peut charger gratuitement ce livre paru en 1864 (c’est ici). Il est en anglais, je le regrette vivement pour ceux qui ne lisent pas cette langue.

Qui est donc ce Marsh ? D’abord un total inconnu. En France, c’est l’évidence même. Aux États-Unis, sa patrie d’origine, à peine moins. Certains universitaires le citent. Quelques documents le signalent. De rares commentaires le désignent comme un pionnier de la pensée écologiste. Or Marsh est une montagne à lui seul. Un monument d’une telle dimension qu’il me donne le tournis. Dans son livre, il dit ce que nul autre au monde n’oserait énoncer. Et ce qu’il dit est d’une certaine manière totalement fou. Nous sommes, je le répète, en 1864, et bien qu’en pleine guerre de Sécession, les États-Unis d’Amérique franchissent toutes les frontières mentales et matérielles. L’industrialisation du monde paraît alors sans aucune limite discernable. On se précipite vers le Pacifique en train. Les Indiens meurent un à un, les bisons millions par millions. Le progrès inéluctable marque les esprits davantage encore que les territoires conquis par l’homme blanc.

C’est l’ivresse. Tout est possible. Tout devient réalité. Les villes poussent comme champignons. Les coolies chinois triment pour le compte de leurs maîtres et meurent sans sépulture. Le monde avance irrésistiblement. Et c’est alors que survient George Perkins Marsh. Il naît en 1801 dans une petite ville du Vermont. Fils de sénateur, la voie est pour lui tracée. Le grec et le latin dès l’âge de cinq ou six ans, la découverte prodigieuse du livre, grâce à un frère plus âgé. Hélas, et l’on frôle la tragédie, du moins pour lui, il ne peut pratiquement plus rien lire entre 7 et 11 ans. La cause en serait une étrange fatigue des yeux, venue de trop longues lectures d’une Encyclopédie paternelle. Hum, je trouve cela curieux, mais impossible d’en savoir plus.

Plus tard, il enseigne, devient avocat, se lance en politique, et il sera ambassadeur des États-Unis en Turquie puis en Italie. Parallèlement, sans cesse, sans la moindre trêve, il étudie. De façon démente et concentrée. D’une manière passionnée, et donc en solitaire. Il apprend quantité de langues – il parlera ainsi, et entre autres, le suédois -, dont peut-être, mais l’histoire ne le dit pas, le langage des sourds-muets. Ce qui me rend Marsh si proche, outre ce que je vais vous dire, c’est le regard qu’il porte sur les humains. À son époque, les sourds-muets sont considérés comme des demeurés. Des imbéciles congénitaux qui ne sauraient rien apprendre. Lui, au contraire, s’intéresse au plus haut point à leur langue, et ne se prive pas de la comparer à la nôtre, à notre désavantage. Il agira pour l’ouverture d’écoles destinées à ces soi-disant crétins. N’est-ce pas beau, n’est-ce pas noble ? En 1840, je crois que si.

Passons au reste. Passons à ce fameux livre, Man and Nature. Très tôt, tout jeune, Marsh aime la nature comme on peut aimer une femme, ou un homme. « The bubbling brook, écrira-t-il, the trees, the flowers, the wild animals were to me persons, not things ». Ce qui veut dire : « Le ruisseau bouillonnant, les arbres, les fleurs, les animaux sauvages étaient pour moi des personnes, non des choses ». Eh George ! mais nous pensons exactement la même chose. Depuis toujours, et à jamais, les rivières et les forêts, le caillou même des pentes, les ciels étoilés, la mer océane sont pour moi des êtres. Vivants. Pleins d’une existence profonde, enchanteresse, mystérieuse. Certaine.

Bon, et la suite ? Encore un mot sur l’enfance, qui fixe tant le destin des hommes. Un événement a marqué les premières années : l’incendie ravageur du mont Tom, qui surplombe le village de sa naissance, Woodstock. La forêt sommitale disparaît, laissant un sol nu. Marsh notera : « The rains of the following autumn carried off much of the remaining soil », ce qui est on ne peut plus logique. Les pluies de l’automne ont évidemment raviné la pente et charrié le sol jusqu’au bas de la colline. Il n’est pas interdit de voir dans cet épisode l’un des points de départ de la géniale entreprise de Marsh.

Quand paraît Man and Nature, en 1864, sa vie est faite. Il a 63 ans, et toute son intelligence est enfin rassemblée. Il écrit un livre grandiose dans lequel, avant tout le monde sur cette terre, il décrit la manière dont l’espèce humaine est en train de changer la face du monde, et de la planète. Nul doute qu’il est le précurseur absolu de ce qu’on nommera plus tard le mouvement écologiste. Il sent, ressent, comprend que l’homme devient une force géologique, un agent capable de modifier la trajectoire de notre si frêle esquif. Il est donc magnifique. Quelques exemples ? Oui, quelques exemples. Citation : « If we compare the present physical condition of the countries of which I am speaking, with the descriptions that ancient historians and geographers have given of their fertility and general capability of ministering to human uses, we shall find that more than one half of their whole extent including the provinces most celebrated for the profusion and variety of their spontaneous and their cultivated products, and for the wealth and social advancement of their inhabitants is either deserted by civilized man and surrendered to hopeless desolation, or at least greatly reduced in both productiveness and population ».

Je résume. De vastes terres, jadis fertiles et profuses selon les historiens et les géographes, ne peuvent plus supporter les activités humaines. Soit elles sont plongées dans une « désolation sans espoir », soit leur productivité est si réduite que la population locale a, elle aussi, été ramenée à la portion congrue. L’Empire romain, dit-il plus loin, devait sa munificence aux produits venus d’Espagne, de Sicile, des bords du Rhin, d’Afrique du Nord, d’Asie mineure. Et son déclin s’explique par un effondrement écologique, ni plus ni moins. Certes, l’expression n’est pas utilisée – c’eût été un anachronisme -, mais l’essentiel est là. On dirait Jared Diamond (auteur d’Effondrement), 150 ans avant lui.

Je ne vais pas continuer, car je n’arrêterais plus. Marsh s’attaque même aux grands travaux des humains, qui les rendent si fiers de leurs destructions. Il parle ainsi du canal de Suez, du drainage du Zuiderzee, des ravages provoqués par l’activité minière. En plein milieu de la ruée vers l’or ! Ce type est un extraterrestre, un personnage de science-fiction,  l’envoyé de Frank Herbert (auteur de l’immortel Dune) dans le passé. Marsh n’existe pas. Où trouverait-on un gars capable d’achever son livre par ces mots : « Nothing small in Nature. It is a legal maxim that “the law concerneth not itself with trifles”; de minimus non curat lex; but in the vocabulary of nature, little and great are terms of comparison only; she knows no trifles, and her laws are as inflexible in dealing with an atom as with a continent or a planet ».

Ma traduction : « Il n’y a rien de petit dans la Nature. Une maxime légale dit que “la loi ne s’intéresse pas elle-même aux menues vétilles”; de minimus non curat lex; mais dans le vocabulaire de la nature, petit et grand ne sont que des éléments de comparaison; elle ne connaît pas les broutilles, et ses lois sont aussi inflexibles quand elles s’appliquent à un atome que lorsqu’elles concernent un continent ou une planète ». Je devrais, par simple admiration, m’en tenir là, et applaudir debout. Du reste, je le fais. Je le fais vraiment. Je me lève de mon bureau, et j’applaudis le Maître disparu.

Mais je ne peux m’empêcher de continuer un peu, car cette lecture me plonge dans des affres métaphysiques. À quoi sert de parler, d’écrire, de dire la vérité si personne n’est décidé à écouter ? J’ai beaucoup pensé, ces derniers jours, à l’immense solitude qu’a pu être la vie d’un George Perkins Marsh, perdu dans un monde qui n’était pas fait pour lui. Comment a-t-il pu supporter de parler dans le vide ? Oui, à quoi sert de savoir ? À quoi sert de parler quand on ne peut pas agir ?

Tout soudain, je me sens dans la peau de Daniel Quinn, le héros d’un des premiers livres du romancier Paul Auster, City of Glass. Dans cette cité de verre qu’est New York, Quinn jongle avec les identités et se perd dans les rues de la ville pour éventuellement trouver un ordre au Labyrinthe qu’est devenu sa vie. À un moment que je trouve follement émouvant, Quinn se poste devant un appartement, dehors, devant, pendant des semaines ou peut-être des mois. Il a passé un contrat pourtant adressé apparemment à un autre que lui-même, et il considère qu’il faut absolument l’honorer. Absolument. Alors il monte la garde devant la maison de Peter Stillman, jour et nuit.

C’est le type même de la mission impossible, car il est seul. Il trouve un moyen de se reposer en ne dormant que trois heures par nuit, et pas d’un seul tenant. Il ne part chercher à manger que vers 2h30 dans la nuit, au moment, statistiquement parlant, où il y a le moins de chances qu’un événement survienne, car la plupart sont au lit. À New York, trouver à manger à cette heure curieuse est depuis longtemps chose possible. J’y ai moi-même connu un lieu ouvert 365 jours par an, et 24 heures chaque jour, dont le propriétaire avait perdu les clés. Il m’avait expliqué à moi, pendant une nuit d’insomnie où j’allais lui acheter des bricoles, que la perte datait d’au moins cinq ans, et qu’il n’avait nul besoin de changer ses serrures.

Me suis-je encore égaré ? Peut-être que non. Je voulais parler de Quinn, car son obsession lui paraît la chose la plus nécessaire au monde, aussi folle qu’elle paraisse au commun. Eh bien, je crois que tel est mon état d’esprit en face de George Perkins Marsh. Sa quête d’explication avait bien un sens, admirable. Mais les yeux et les oreilles du monde étaient tout occupées ailleurs. Est-ce si différent en cette année 2010 ? Ne sommes-nous pas abominablement proches de George Perkins Marsh ? Je le crains.

Une réponse à l’ami Jean-Loïc (sur Onfray)

Je me permets de placer ici un commentaire à propos de Michel Onfray, que j’ai durement attaqué ces derniers jours. Il vient d’un homme que j’estime et respecte au plus haut point. Il était donc inévitable que je le lise avec une attention singulière. Mais voici d’abord son texte, qui sera suivi de ma réponse.

De Jean-Loïc : Je crains que préjugés, ignorance, prénotions et amalgames gratuits, ne se multiplient dangereusement ici.

Ecrire «?vraiment rien à foutre de ce petit mec inconnu au bataillon dès que l’on quitte les rivages de l’hexagone?» ne me semble pas vraiment faire avancer les discussions (et encore moins relever le débat), surtout si l’on sait que les livres d’Onfray sont traduits en allemand, anglais, brésilien, castillan, catalan, chinois, coréen, croate, finnois, grec, hongrois, italien, japonais, néerlandais, norvégien, polonais, portugais, roumain, russe, serbe, suédois, turc et ukrainien. Alors de grâce, avant d’écrire n’importe quoi, renseignez-vous. Pourtant, cette ânerie est répétée deux fois : «?Et effectivement, dès qu’on quitte l’hexagone, personne n’en entend parler – ce qui est rassurant.?»… alors que c’est complètement faux. Là encore, siouplaît, avant de propager des contrevérités, renseignez-vous (faites par exemple une recherche sur le site du journal The Times).

Pour avoir le front de rapprocher Onfray de Luc Ferry, il me semble qu’il ne faut pas avoir lu grand chose du premier. Et le faire sans même prendre la peine d’argumenter relève du simple ragot. S’ensuit de plus un sinistre sophisme: «?La “pensée” d’Onfray est à rapprocher de celle de Luc Ferry?» (aucun argument à l’appui de cette affirmation), or Ferry fait des écologistes les héritiers du nazisme, DONC Onfray est un faux-penseur pas fréquentable.

Juger un auteur avec pour seul argument que «?43 livres, ce n’est plus de la philosophie, c’est du commerce?», c’est refuser à l’avance tout effort de compréhension. Ce serait un «?producteur de livres à la chaîne?»… Mais quel est donc ce genre d’argument ? En quoi le nombre des livres produits par un auteur invaliderait-il à priori leur contenu? Ce genre de propos risque surtout de conduire à une posture du type : Onfray a écrit trop de livres, donc ce n’est pas sérieux, donc ce n’est pas la peine de les lire, donc je ne les ai pas lus, mais n’empêche: je sais très bien ce qu’il faut en penser… excusez-moi, mais de quel côté, ici, est la manipulation?

Le meilleur est quand même l’argument consistant à dire que, pour l’instant, Onfray n’a pas encore révélé ses opinions sur la science comme solution à tous les maux, mais que lorsqu’il le fera, ce sera sûrement terrible. Dans le genre procès d’intention, on fait difficilement mieux.

Et dernier point: faire confiance à Elisabeth Roudinesco alors qu’elle répand dans les médias l’idée que le livre d’Onfray serait «?dénué de sources et de notes bibliographiques?»? Si elle avait la moindre once d’honnêteté, elle pourrait au moins reconnaître que non seulement des notes bibliographiques figurent bien dans ce livre, mais qu’elles sont assez nombreuses pour occuper les pages 581 à 599. Evidemment ce «?léger oubli?» permet à la même E. Roudinesco d’affirmer tout de go qu’Onfray a négligé «?les ouvrages consacrés à Freud depuis quarante ans?»… curieux, car dans les sources d’Onfray, j’en vois pas mal qui datent des années 2000. Après avoir constaté un tel niveau de malhonnêteté dans ce qui se présente comme une recension de livre, on ne s’étonne pas des procédés ensuite employés, notamment en dressant des caricatures d’autant plus faciles à combattre qu’elles sont réductionnistes.

Qu’on discute les thèses de Michel Onfray, qu’on relève ses erreurs, je n’ai rien là contre, mais s’il vous plaît, faites-le sérieusement.

Amitiés, Jean-Loïc.

Ma réponse

Cher Jean-Loïc,

 Il est hors de question que je reprenne à mon compte tout ce qui a pu être écrit par d’autres sur Planète sans Visa. Mais il est vrai que j’ai lancé cette discussion d’une manière malheureuse, que j’assume pleinement. J’ai en effet écrit dès mon premier article : « Je n’ai jamais lu un seul livre de Michel Onfray, et on me pardonnera donc – ou pas – cette incursion sur son territoire ». C’était malheureux, mais c’est encore bien davantage vrai.

Seulement, ai-je parlé des ouvrages d’Onfray, ou de son personnage public ? Si je me suis permis une vigoureuse  bastonnade, partant de son Freud, c’est que chacun fait exactement comme moi. Le temps des honnêtes hommes, embrassant, fût-ce de manière fantasmatique, l’ensemble du savoir humain, est définitivement achevé. On délègue par force sa confiance à qui sait mieux que soi. Celui qui nie cette évidence est un hypocrite, et je sais que tu ne l’es pas. D’autres pourront à bon droit se sentir visés.

Je n’ai pas lu Onfray, mais je fais confiance à Roudinesco, qui m’irrite souvent, fleuretant de près avec certain dogmatisme propre à ceux qui défendent l’entrée du Temple. Je lui fais confiance, car je l’ai lue, elle. Elle connaît admirablement – je répète : admirablement – l’histoire de la psychanalyse, et tous ses propos sont soumis au regard de la tribu mondiale qui défend ardemment Freud et la psychanalyse, car les deux sont constamment attaqués. La moindre sottise lui vaudrait opprobre. L’ombre d’une erreur la conduirait au supplice. Je ne veux pas dire qu’elle ne se trompe pas. Je signale qu’elle fait attention à ce qu’elle écrit. Or, tu te permets de la disqualifier, pour des raisons que tu dois connaître, mais que moi j’ignore. Tu te permets de lui dénier toute « once d’honnêteté intellectuelle ». Eh ! mais c’est très grave.

Et c’est d’autant plus grave que tu n’appuies l’accusation sur aucun élément probant. Je vois d’emblée que tu n’as pas lu tous les papiers que Roudinesco consacre au Freud d’Onfray, et je ne t’en fais évidemment pas reproche. Qui l’a fait ? Seulement, elle ne se contente pas de ce que tu énonces. Elle montre, en décortiquant le texte, qu’Onfray n’a pas eu accès à des ouvrages fondamentaux portant tant sur Freud que sur la proliférante histoire de la psychanalyse. Comment, du reste, un homme aurait-il pu s’emparer en quelques semaines ou mois d’une telle masse d’informations ? Je suis au regret de te dire que publier deux livres par an en moyenne, et parfois sur des sujets aussi essentiels que Freud, pose problème, oui.

Quand on entend descendre en flammes une telle personnalité, eh bien, oui, il vaut mieux avoir lu les livres les plus importants le concernant. Et tel n’a pas été le cas, très visiblement, d’Onfray. J’ajoute qu’une bibliographie ne signifie rien. Rien. Combien de gredins de la pensée ont-ils publié des sommes pourvues de bases bibliographiques profuses ? Ce que je crois crucial, dans cette histoire, c’est qu’une historienne, réputée à juste titre, de la psychanalyse, a mis Onfray en face d’erreurs, contre-sens et manipulations de sens divers, concordants, et finalement sans appel à mes yeux. Moi qui commence à avoir l’habitude, il m’aura suffi de lire les « réponses » d’Onfray pour être édifié. De l’art de passer à autre chose quand on ne sait pas quoi dire. Tous les politiciens de la place passent leur temps à cela.

Je pense que je n’aurais rien écrit sur Onfray si cet homme ne se réclamait avec autant de force de la  « gauche de la gauche » altermondialiste. Ce n’est pas mon parti, car je n’en ai qu’un. Mais je ne saurais oublier que cet homme influence des milliers de personnes qui se considèrent comme écologistes, de bonne foi. Or il est tout de même étrange, or il me semble insupportable qu’un tel malentendu – si c’en est un – subsiste. Car Onfray ne se cache nullement d’être un technophile militant. D’être en faveur des OGM ou du nucléaire, et d’attendre sans déplaisir le moment où il sera possible d’adjoindre à l’homme des appendices qui en feront un être neuf, bionique. Au sens premier, une chimère transhumaniste. J’y vois l’aboutissement ultime de l’idéologie du progrès, cette sainte alliance entre la raison, certaine raison, et la technique. Oui, il y a bien un fil rouge, dans l’histoire intellectuelle des deux siècles passés, qui mène droit à Onfray. Mais telle n’est pas, telle ne sera jamais ma route.

Dernier point qui me ramène à Freud. Il n’est nullement mon idole. Il n’aurait pas été mon ami. Il était farci d’idées ridicules, de son temps pardi, et il s’est trompé aussi souvent que tous ceux qui acceptent le grand pari de penser dans la liberté. Et je crois bien, par-delà tout commentaire, que Freud aura osé penser librement. Ce qui ne garantit en rien contre l’erreur, et même l’impasse. Mais pourquoi est-il si compliqué d’admettre qu’il aura contribué à entrouvrir une porte, celle de l’inconscient ? Il va de soi qu’il a vite sombré dans une mégalomanie qu’on peut et qu’on doit même trouver navrante. L’espèce humaine s’était passée d’inconscient pendant des centaines de milliers d’années, et voilà qu’un petit médecin viennois la lui servait sur un plateau. Trop fort.

Qu’il soit devenu fou de lui-même me paraît certain. Il a cru qu’il livrait les clés du royaume intérieur à toutes et tous. Qu’il était le créateur d’une science prodigieuse, capable d’expliquer les comportements les plus aberrants. Et il avait tort. Mais il a en même temps permis l’éclosion d’une pensée neuve et pénétrante, qui s’est répandu comme traînée de poudre parce que des millions d’individus souffrants l’attendaient sans le savoir. Bien entendu ! la psychanalyse est balbutiante, pleine de trous et de sottises, encombrée d’innombrables phraseurs, pour ne pas dire pis. Mais enfin, cette tentative miraculeuse n’a qu’un siècle ! Elle ne sait pas même marcher qu’on lui demande de s’attaquer à la conjecture de Fermat !

Alors arriva Onfray. Non pour critiquer ce qui est critiquable – ô combien ! – mais pour s’attaquer à la personnalité même de Freud, qu’il connaît pourtant si mal. Et pour assener que l’homme étant faible, il aurait bâti une théorie complète en ne voyant pas qu’il prenait son cas pour une généralité universelle. Et qu’en outre, ce juif aurait eu des sympathies pour le plus noir des crimes, c’est-à-dire le fascisme. Je vais te dire, Jean-Loïc : si tel était le cas, je bénirais Onfray de nous avoir éclairés sur une aussi grave supercherie. Mais peut-on écrire de telles choses sans rendre compte des si nombreuses méprises et erreurs que l’on a soi-même commises ? Peut-on dynamiter un tel héritage en torchant un livre farci d’à-peu-près ?

J’ai écrit, et je maintiens tranquillement que Michel Onfray me fait penser, par analogie, à Claude Allègre. Comme lui, il entend énoncer une « vérité » contre le reste du monde. Comme lui, il écrit des livres non étayés, comprenant bien trop d’erreurs pour rester admissibles. Et comme lui, il refuse de s’expliquer sur le détail de ce qu’on lui reproche. Le juge de paix d’Onfray est le même que celui d’Allègre. Les commentateurs pressés, surtout de radio et de télé. Les hits des chiffres de vente. Ce public frelaté qui court d’une pseudo controverse à un soi-disant déballage.

Cher Jean-Loïc, c’est ce que je souhaitais te dire en toute amitié. Bien à toi,

Fabrice Nicolino

Armistice, entre-deux, répit, escale (halte au feu !)

Ces prochains jours, qui pourraient durer une dizaine, ne comptez pas trop sur moi. Si cela se trouve, je n’écrirai rien. Si cela se trouve, j’écrirai peu. Mais le monde des malandrins n’en a pas fini avec moi. Du moins je le crois. Et pour tout vous dire, je l’espère un peu. Aparté qui n’a rien à voir : avez-vous lu Le Maître de Ballantrae, Enlevé ! et Catriona de Stevenson ? Moi oui, déjà, par (grand) malheur. Je me demande : est-ce le moment de relire les folles aventures du jeune David Balfour, à travers les Highlands ? À moins de tenter les terrifiantes escalades à flanc de falaise de Moonfleet, ce prodigieux roman de John Meade Falkner ? Je dois bien constater que la vie est pleine de cruauté.

PS : Les commentaires peuvent se trouver momentanément bloqués, mais avant de céder à la parano, sachez qu’ils finiront par apparaître. Sûr. nike air max soldes nike air max soldes