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PPDA contre la Méditerranée

Rien mais beaucoup : au moment où j’ai cliqué sur les actualités d’un certain Google, 741 articles en langue française, parmi ceux sélectionnés, parlaient du départ de PPDA du journal télévisé de TF1 (ici). Et deux évoquaient l’étude montrant que 97 % de la totalité des requins de Méditerranée ont disparu en 150 ans environ.

Inutile de commenter bien longtemps. Ce dernier événement est d’une portée simplement incommensurable. Il signifie un bouleversement que l’esprit humain est incapable de se représenter. Lorsque que des animaux aussi hauts dans la chaîne alimentaire que les requins meurent, tout est désorganisé. Les niches écologiques changent d’occupants, une sorte de roulette aux dimensions géantes se met en place, qui redistribuera toutes les places sans que nous ayons le moindre mot à dire.

Si l’on ajoute à cela la disparition (commerciale) on ne peut plus certaine du thon rouge en Méditerranée, pour cause de stupidité de masse et de cupidité, il est évident que nous assistons à un effondrement inédit.

On le sait, croyez-vous ? Non, on pourrait le savoir. La presse française porte une part de responsabilité écrasante et tragique dans la sous-information générale. Elle n’est pas la seule, mais elle est au premier rang.

Bons baisers du Fangu (un souvenir)

Un matin doux de mai 1996, très tôt, j’ai fait ce qu’il me plaisait, et je me suis baigné sur la plage de Ricciniccia. C’est très simple, il suffit d’aller à Galeria, sur la côte Ouest de la Corse, au bout de la vallée du Fangu. La plage était à moi seul, je crois même que j’étais nu. J’en suis sûr.

C’est une plage dure au pied, pleine de galets qui jouent du rose au gris. Derrière – ou devant, selon -, il y avait les sommets enneigés de Capu Tafunatu, Punta Minuta et Paglia Orba, dans le Niolu. La Corse, quoi. La montagne et la mer, comme disent les magazines. L’éternité géologique. Et le paradis.

Il faut oser se souvenir de ce que fut la Méditerranée d’avant l’invention du désastre. De cette Méditerranée qui n’avait pas encore décidé de tuer le thon rouge et la civilisation née de leur sillage (ici). Car il y a eu une civilisation du thon, étirée sur des milliers d’années, tout le long des rivages de Mare Nostrum. Encore faut-il ajouter un mot sur les requins habitant cette mer (presque) fermée depuis des millions d’années. Au cours des deux siècles passés, 97 % des effectifs des 47 espèces de jadis ont disparu, simplement si j’ose dire. Les chercheurs qui viennent d’établir ce catalogue des horreurs (ici) jugent « écologiquement éteintes » la plupart des espèces de requins de notre mer à nous. 42 sur 47 exactement.

J ‘ai pourtant vu un pêcheur, près de la tour de Galeria, là où les eaux du Fangu se mêlent à celles de la mer. Il devait être sept heures ce matin-là, et j’ai vu comme je ne vous vois pas un balbuzard pêcheur. Est-il du côté des faucons ? De celui des éperviers et des aigles ? En réalité, il est unique, seul à représenter la famille des Pandionidés. Blanc au-dessous, sur le front, sur le cou, il est brun foncé au-dessus de ses ailes. Il ne pense jamais qu’au poisson, son obsession.

Ce matin-là, auprès de la tour de surveillance héritée je crois de la présence génoise, il semblait traîner. Dans les airs. Nonchalant. Jusqu’à l’instant où, ayant aperçu une proie sous l’eau, il a plongé les pattes en avant. Il ne pêche pas d’hier, j’en jurerais. Car il dispose d’un doigt réversible et d’écailles sur la plante de ses pattes qui lui permettent de saisir le vif-argent du poisson qui lui fait envie. Mais pour cela, il faut parfois descendre profond, sans se noyer bêtement. Je vous le dis en confidence, quand il met la tête sous l’eau, un mécanisme se déclenche, qui lui ferme automatiquement les narines.

Ce matin-là, donc, je l’ai vu plonger les serres en avant, et il est sorti de l’eau avec un copieux poisson, la tête placée face au vent. Sans doute un mulet, mais je ne peux le jurer. Il y avait donc encore au moins un poisson dans la Méditerranée, et je suis bien certain que le balbuzard le méritait, contrairement à nous, qui épuisons les mers pour le bonheur de les trouver vides.

Ce n’est pas tout. Dans les mêmes jours, j’ai parcouru un bois d’aulnes touffus et trempé, non loin du delta du Fangu, et j’y ai vu une couleuvre à collier corse, Natrix natrix corsa, et quelques uns de ses amis – et surtout proies – du coin : des grenouilles, des crapauds, des tritons. Cela sentait les tropiques, le monde se décomposait en silence, je m’entortillais de clématites, de vigne sauvage et de houblons. Un moment, j’ai vu, comme dans un conte de Tolkien, des osmondes royales. Une fougère qui elle aussi à tendance à nous abandonner.

Encore deux mots. Si vous passez dans les environs, remontez le cours de la rivière, ce Fangu qui dit-on mène à la Corse. Je m’y suis baigné, bien entendu, découvrant au fond de son lit une multitude de pierres rondes, et noires, et rouges, et vertes, et violettes. C’est une affaire de temps. Un volcan, voici 260 millions d’années, lorsque nous ne pensions pas encore tout saccager, a craché de la lave alentour. Et changé le cours des événements en dispersant des billes de toutes les couleurs, que le Fangu continue de mener à la mer.

Le lendemain ou le surlendemain, ou la veille, vers cinq heures du matin – il était tôt, le jour hésitait -, j’ai percuté une vache qui divaguait sur la route. Avec une voiture, oui, et j’en suis toujours désolé. Mais la vache n’est pas morte, puisque je ne l’ai jamais revue. Et moi non plus, semble-t-il. Simplement, j’ai été remis à ma place, et j’ai basculé dans la pente, heurtant le tronc d’un chêne vert.

Galeria en a vu d’autres. Et moi de même. Le lendemain – là, je suis sûr -, je me suis perdu autour de Punta Muvrareccia, dans le maquis. Dans les pétales en crépon mauve des cistes de Crète. Dans les arbousiers et les filaires. Bientôt, la pluie est venue, une pluie dense qui changeait les arbousiers et leurs branches hautes en douches universelles. Oh ! je me suis bel et bien perdu pendant trois heures, contraint à tailler ma route au milieu des tiges et des racines, trempé comme je l’ai rarement été.

Je ne regrette pas, cela va sans dire. Tout me semblait unique, et tout l’était pour de vrai. Pendant un court moment de répit du ciel, je suis monté sur une fourche et j’ai vu apparaître la baie de Focolara, sur ma gauche. Rien n’avait changé, rien ne changerait jamais. Les Phéniciens n’étaient peut-être pas encore arrivés.

PS : Grâce à Frédéric (voir les commentaires), j’ai retrouvé le Nord, ou presque. Qu’il en soit remercié.

Vive les écoguerriers ! Evviva !

Des fois, et de plus en plus souvent, je craque, je bous ! On n’a pas toujours envie de discuter, cela se saurait. Non, il arrive aussi qu’on brûle du désir d’agir. Là et maintenant. Maintenant ou jamais. Autant vous dire que j’applaudis de toutes mes forces les bandits océaniques de Sea Shepherd. Oh oui ! Je ne sais si vous êtes au courant de leurs aventures, et dans le doute, je résume.

Paul Watson, un ancien de Greenpeace né en 1950, a créé la Sea Shepherd Conservation Society (site). Le berger des mers. C’est un très brave, cité par Time, en 2 000, dans sa courte liste des Héros de l’Environnement du 20ème siècle. Je sais, Time n’est pas une référence. C’est pour vous dire qu’il est connu.

Watson est un vrai combattant, cela ne se discute pas. Et Sea Shepherd est devenu le symbole de l’action, bien davantage que Greenpeace, du moins dans le monde anglosaxon. J’en arrive à leur dernière fantaisie. Le 2 mars, un bateau de la noble association a pratiquement abordé dans l’Antarctique (afp) le baleinier japonais Nisshin-maru. À dix mètres seulement – il faut imaginer ce que sont 10 mètres dans un océan comme celui-là -, les écologistes ont balancé sur le pont des bouteilles d’acide butyrique, tiré donc du…beurre. Regardez plutôt cette belle photo ! Moi, cela me fait envie, je dois le reconnaître.

Vous l’imaginez, la bande à Watson voulait empêcher ces salopards d’encore prélever des baleines destinées aux restaurants de Tokyo. Le Japon a violemment protesté, affirmant que trois marins auraient été brûlés aux yeux, ce que démentent les écologistes, qui disent avoir tout filmé. Pour eux, l’acide ne sert qu’à rendre le pont glissant et impraticable pendant des jours, tout en emplissant l’air d’une odeur insupportable. Bon, je vais vous dire : dans le pire des cas, je doute que les effluves de beurre provoquent autant de mal que les harpons à tête explosive lancés sur le corps magnifique des rorquals.

Les ecowarriors – les écoguerriers – sont des frères. Ni plus ni surtout moins. Aux États-Unis, ces activistes sont traqués par le FBI d’une façon qui surprendrait encore un peu en France. Au dernier congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, un sociologue visiblement ami des flics a mis en garde contre « l’écoterrorisme ». Lequel serait pire aux États-Unis que la violence d’extrême droite. Ces sociologues-là sont plaisants. Je rappelle pour mémoire l’attentat fasciste perpétré le 19 avril 1995 dans le centre d’Oklahoma City par Timothy McVeigh : 168 morts, dont 19 enfants et un secouriste. Une (courte) paille.

Il n’empêche que le FBI flippe, car les écoguerriers seraient des « gens instruits » – je cite -, ce qui compliquerait leur tâche. Après avoir beaucoup défendu l’usage de la violence en mes jeunes années, je confesse que j’ai changé de point de vue. Je suis devenu un non-violent actif. Ce qui veut dire ? Ce qui veut dire que, tant qu’on ne s’en prend pas aux hommes et à tout ce qui vit, l’opposition à ce monde doit conserver un espace, dût-il déplaire aux policiers des âmes et des corps.

Il y aura bientôt quatorze ans, j’ai rencontré à Fontainebleau un certain Samuel Baunée, qui avait créé là-bas un groupe clandestin appelé Bleau-Combat. Il était un écoguerrier, décidé à bien des actes pour sauver la forêt de Fontainebleau d’une exploitation industrielle. Comme je ne sais pas ce que je peux révéler ici, disons seulement qu’il a combattu, avec une poignée d’autres. Contre les engins. Contre les coupes. Contre les résineux. Contre une vision déchaînée de l’exploitation des arbres, qui forment à mes yeux, avant tout autre considération, une communauté hautement respectable. Je n’espère qu’une chose : que le récit de ce qu’il faut bien appeler du sabotage soit un jour publié. Moi, j’en ai pleuré de rire.

Je me suis constamment amusé avec Samuel, qui est un garçon de grande élévation. Et je lui garde, il le sait, une amitié vive. Son action on ne peut plus illégale a fini par le conduire en prison – mais oui, c’est vrai -, sans qu’il ne renie rien de ce qui fut. Et moi, je continue de m’interroger. Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause aussi essentielle que la vie sur terre ? Jusqu’où ?

PS : Je signale à toutes fins utiles que l’éditeur Gallmeister entreprend d’éditer ou rééditer les livres d’Ed Abbey, l’auteur de l’admirable Désert solitaire (Payot). Abbey fut un vaillant écoguerrier, et son roman Le gang de la clé à molette rapporte en partie des événements réels.

Une histoire trash (sur un océan de merde)

C’est tellement incroyable que j’ai mis un peu de temps à croire. Il existe en ce moment, quelque part dans le Pacifique, un continent flottant chargé de merde, sous la forme de déchets des sociétés humaines (attention, en anglais : en.wikipedia.org). Ce continent, situé entre Hawaï et la Californie, pourrait avoir la surface de 15 millions de km2, mais je dois reconnaître que les estimations varient. Dans tous les cas, il faut faire un effort d’imagination pour enregistrer une telle nouvelle.

Mais voici, dans le détail. D’abord, le nom : on l’appelle Trash Vortex, qui veut dire tourbillon d’ordures. Ou encore The Great Pacific Garbage Patch, pour Grande nappe de déchets du Pacifique. Je ne vais pas essayer de me montrer savant, car je découvre comme vous. Des courants dûment répertoriés, associés à des vents, maintiennent un mouvement d’enroulement appelé en anglais gyre. Les déchets s’accumulent et la taille du monstre grandit (Une animation saisissante : oceans.greenpeace.org).

Charles Moore, l’océanographe qui a repéré la bête, appartient à un institut de recherche, Algalita (attention, en anglais : www.algalita.org). Selon lui, on y trouverait trois millions de morceaux de plastique au km2 ! Et dans la zone centrale du vortex, le rapport stupéfiant de six kilos de plastique pour un kilo de plancton. Imaginons ensemble une soupe monstrueuse de peut-être 100 millions de tonnes de déchets flottants (attention, en anglais : www.independent.co.uk).

À la notable exception de Rue 89, nul ne parle encore de ce phénomène inouï dans la presse française (www.rue89.com). Je note pourtant, sur un sujet voisin, un article de grande valeur dans Le Monde daté d’aujourd’hui, sous la plume de Stéphane Foucart (www.lemonde.fr). Le réchauffement en cours entraînerait la désertification croissante des océans, en bloquant la remontée de nutriments essentiels à l’alimentation du plancton végétal.

Je ne vous apprends rien en rappelant que ce dernier est à la base des chaînes alimentaires les plus complexes. Là où n’est pas le planction végétal, la vie ne saurait. Depuis 1998, 6,6 millions de km2 de « déserts » biologiques seraient apparus sur les océans de notre planète.

Notre esprit confus n’est sans doute pas réellement capable de lire de telles horreurs. J’en suis d’accord, cela nous dépasse. Mais justement, nous devrions songer aux animaux, qui fuient lorsqu’ils sentent poindre le désastre. Parce que nous sommes des mammifères singuliers, et que l’échappée hors de ce monde est impossible, il nous faut trouver une riposte humaine. Elle a un nom bien connu dans l’histoire : la révolte.

Pêchez-les tous (Dieu reconnaîtra les siens)

On ne sait pas s’il l’a dit. Mais en tout cas, ils l’ont fait. Les barbares – nos pères – de la Croisade contre les cathares, en 1209, ont bel et bien massacré l’essentiel de la population de Béziers. D’une manière qui défie la description. Le légat du pape, Arnaud Amaury, qui conduisait la horde, aurait déclaré pour l’encourager : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! ».

Pas de rapport avec la pêche au cabillaud ? Non, pas. Mais c’est néanmoins à cela que j’ai songé en écoutant notre président Sarkozy, en visite au port de Boulogne-sur-mer. Il y a déclaré notamment que les quotas de pêche imposés par l’Union européenne devaient être balayés, et le seraient dès que la France présiderait à son tour l’Union pour six mois, en juillet prochain.

Tête du pauvre Michel Barnier, ministre de l’Agriculture et de la Pêche, qui n’avait cessé de répéter que l’accord européen sur les quotas serait appliqué avec une « totale intransigeance ». Depuis, l’Europe a repris la main, incendié Sarkozy par toutes voies diplomatiques ouvertes, et ce pauvre Barnier – bis repetita – vient de déclarer que les journalistes n’avaient pas compris la parole présidentielle. Il ne s’agirait plus de supprimer les quotas de pêche, mais de les adapter.

Je ne vais pas décrire ici la situation des océans et de leurs habitants. Elle est totalement tragique. La surpêche industrielle est partout, qui prive les pêcheurs artisanaux du Sud, de l’Afrique de l’Ouest à l’Inde, en passant par le Pérou, de ressources vitales. Des écosystèmes stables depuis des millions d’années se trouvent bouleversés de fond en comble. Les signaux sont innombrables. Je retiens celui-ci : en novembre 2006, une équipe menée par Steve Palumbi et Boris Worm a publié dans Science une étude, une étude de plus, sur l’état des stocks de poissons.

On ne peut trouver mieux dans l’état actuel des connaissances. Ces scientifiques ont épluché tout ce qui a été conservé par les humains depuis 1 000 ans. Compilé tous les travaux récents disponibles. Dépouillé les livres de bord des pêcheurs professionnels. Le bilan est sans appel : la vie sauvage dans les océans est désormais menacée dans sa globalité. Si les tendances actuelles se poursuivent, aucune pêche commerciale ne sera plus possible d’ici 40 années.

40 ans. Avec un peu de chance – pour lui -, Sarkozy sera encore de ce monde. Cet homme ridicule – il n’est pas le seul, oh non ! – commande et croit donc imposer. Sa loi. Aux éléments. Aux écosystèmes. À la nature. Comme il veut une fois de plus montrer qu’il en a, il promet donc n’importe quoi, n’importe quoi, aux pêcheurs français désespérés.

Mais ce discours innommable ne doit pas cacher le reste. Toute la classe politique française s’autorise en permanence des propos absurdes, et révoltants pour l’esprit. Royal autant que Fillon. Bayrou comme Buffet. Loin d’être une honteuse exception, Sarkozy est un parfait archétype. Il est celui qui, mieux que tout autre en ce moment, exprime l’inconciliable. Le point de vue écologiste rappelle à quel point la politique ordinaire est grotesque.