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Yves Paccalet est un vilain garçon

Je connais plutôt bien l’écrivain naturaliste Yves Paccalet. Pour une raison simple :  j’ai travaillé avec lui au magazine Terre Sauvage. Pendant des années, nous nous sommes partagé une rubrique de balades à pied dans les lieux les plus sauvages. J’ai donc beaucoup d’excellents souvenirs de ce grand amoureux de la vraie nature. Cela ne signifie évidemment pas que je partage ses vues, ni lui les miennes. On s’en fout : Yves, si tu me lis, un grand salut. Un abrazo.

Hier, alors que je venais de mettre en ligne l’article précédent, Yves m’a envoyé un courriel contenant un coup de gueule, en ligne sur son propre blog. Je vous le laisse découvrir ci-dessous, mais avant cela, un petit commentaire. Yves Paccalet, longtemps compagnon de Cousteau, auteur de dizaines de livres, ci-devant président de la section française de la Croix-Verte internationale créée par Gorbatchev, chevalier de la Légion d’honneur, n’est pas un voyou de mon espèce. Certes non. Il est en outre un grand connaisseur des océans et de leurs habitants. Aussi bien, je trouve extrêmement révélateur que nos Seigneuries l’aient éjecté du Grenelle de la mer. Où siégeront d’aussi improbables défenseurs de la mer que ce monsieur Orsenna, ancien serviteur de François Mitterrand, toujours ami sincère du grand Jacques Attali, que je ne présente plus. Les organisateurs du Grenelle de la mer ont à ce point peur de leur ombre qu’ils ne regardent plus qu’elle, dédaignant ce qu’elle leur dissimule. Quel meilleur mot qu’imbécile leur conviendrait ? Voici Paccalet :

Le Grenelle de la mer

Le Grenelle de la mer a commencé sans moi ; et finira probablement de même.
Le ministère de l’Ecologie (MEDAD) a jugé que ma participation n’était pas indispensable. Certains lui avaient fait observer que j’étais, depuis des années, l’un de ceux qui connaissaient le mieux le milieu. Que j’avais été, pendant plus de quinze ans, le “bras droit du commandant Cousteau”. Que j’avais écrit des centaines d’articles et des dizaines de livres sur le sujet (plus de vingt bouquins et deux encyclopédies comme co-auteur avec Cousteau, et bien d’autres ensuite : Secrets de corail, Lions de mer, Baleines, Méditerranée: le miracle de la mer, La Mer et la vie, Voyage au pays des mers, La Vie secrète des requins, La Vie secrète des dauphins, Mystères et légendes de la mer, etc.).
Mais, comme disent les bureaucrates du MEDAD, mon nom “n’est pas remonté”… En fait, comme me l’ont suggéré quelques bons connaisseurs de la cuisine gouvernementale, il a été éjecté. Ce qui ne plaisait pas, c’était mon état d’esprit, mes prises de position radicales contre la surexploitation des richesses marines (la pêche industrielle, mais pas seulement), mes indignations contre le saccage des côtes et les pollutions de toutes origines (notamment industrielles et agricoles), mes vitupérations contre l’irresponsabilité historique des autorités françaises dans cette matière.

Dommage. J’étais sans illusions, mais non sans bonne volonté (comme je l’avais montré au Grenelle de l’environnement). Le Grenelle de la mer n’a pas besoin du “principal collaborateur du commandant Cousteau”. On verra ce qu’il en sortira. Je continuerai, quant à moi, d’écrire mes articles et mes livres, obstiné comme l’arapède sur son rocher battu par les vagues.

Yves Paccalet le 20 avril 2009.

Retour, renard, rigolade (amère)

Bon, ben voilà, je suis ici. J’ai passé dix jours sans nul lien téléphonique ou informatique avec le monde. Je n’ai pas acheté de journaux. J’ai attendu patiemment que les jours s’écoulent au-dessus de mon vallon à moi. Quelles pluies, à part cela ! Que d’eau ! Je dois dire que j’aime. Rien ne m’atteint plus que le risque de sécheresse, et comme il a dû tomber 150 mm d’eau en trois ou quatre jours, j’ai bel et bien été heureux.

Le jardin que j’ai acheté m’appartient désormais, mais ce n’est pas un jardin. Pas encore. Je l’ai acheté sans le voir, comme il m’arrive de faire pour des choses bien plus coûteuses, et je ne regrette pas. Mais c’est une friche, dessous le jardin de Patrick, face aux pâtures de Jean et René, une friche abandonnée depuis des lustres. Je dirais trente ans. J’ai coupé, tranché, dessouché, arraché des pruniers sauvages, commencé une haie végétale qui promet, j’en suis tout brisé. Mais cela sera beau, il n’y a pas de doute.

Je suis par ailleurs allé voir la rivière. Mon Dieu ! La voir aussi forte, aussi magnifiquement désordonnée un 15 avril ! Elle ne passait pas au-dessus de la passerelle du T., mais elle n’en était pas si loin. Je n’avais jamais vu à cette date de tels flots. J’ai pensé aux petites couleuvres qui, l’été venu, animent les maigres courants de la belle amincie. J’ai pensé aussi aux grenouilles et aux têtards, qui se lancent dans la folle aventure de la vie au début de l’été. Et je me suis demandé où ils pouvaient tous être rencognés. Franchement, quand la rivière s’enfuit à cette vitesse-là de la montagne, où vont les immobiles ?

J’ai également lu un livre sur les renards, car mon intention était d’aller voir dans la châtaigneraie voisine si les petits de l’année pointaient déjà leur nez. Mais j’ai abandonné l’idée à cause de la pluie. Elle crépitait trop. Elle servait à l’occasion une palanquée de grêlons. Alors, entre deux coups de pioche, je suis resté devant le feu. Tantôt à boire, tantôt à boire. Alban et ses copains sont venus, et comme de juste, le vin a coulé dans nos veines. Je connaissais déjà Stéphane, et j’ai rencontré pour la première fois Tim, un Anglais. Ce sont des gaillards, on n’imagine pas.

Enfin, sitôt rentré, j’ai lu le portrait du chercheur Daniel Pauly, dans le journal Libération (ici). Vous savez mieux que moi que vient de commencer un pompeux Grenelle de la mer. J’aurai l’occasion d’y revenir, car c’est à pleurer. En tout cas, jetez un œil sur cet article. Pauly est assez fabuleux, je dois écrire. Mais vous jugerez. Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la pêche, il annonce qu’il faudrait de toute urgence s’attaquer au monstre nommé « pêche industrielle ». Laquelle dévore au plan mondial, avec le même appétit, les subventions – 26 milliards d’euros par an – et les poissons, écosystèmes en sus.

Le plaisant, c’est que l’auteur de l’article, Michel Henry, semble avoir peur de donner la parole, pour une fois, à un homme qui ose. Il glisse en tout cas de bien curieux commentaires, parmi lesquels « outsider », « Il exagère », etc. Il est manifeste que Pauly lui est sympathique, mais comme on le dit d’un doux cinglé qui ne saurait avoir raison contre tout le monde. Moi qui m’en moque bien, et de paraître cinglé, et d’avoir – ou pas – raison contre tout le monde, je vous conseille de surveiller ce Pauly de près. Car c’est un grand. Car c’est un homme qui voit. Car c’est un homme qui voit loin. Et je suis certain qu’on reparlera de lui bien souvent. Au fait, connaissez-vous les quatre thèmes de ce nouveau Grenelle ? Les voici : « La délicate rencontre entre la terre et la mer », « Entre menaces et potentiels, une mer fragile et promesse d’avenir », « Partager la passion de la mer », « Planète mer : inventer de nouvelles régulations ».

Allez donc regarder le site de la nouvelle opération de charme sarkozyste (ici). On n’y parle évidemment pas de « pêche industrielle », car ce serait un gros mot qui mettrait les convives mal à l’aise. C’est logique, car quelle différence y a-t-il entre subventions à la pêche intensive et subventions à l’agriculture productiviste ? Dans un cas, il s’agit d’actes de guerre contre la vie marine. Et dans l’autre d’agression caractérisée contre la vie terrestre. Surtout, surtout donc, ne pas en parler. Je crois que ce site officiel, estampillé Borloo et Jouanno, est un chef-d’œuvre de la novlangue bureaucratique qui inonde notre vie. Attention les yeux, je n’ai pas fini de vous parler de cette fumisterie, et de ceux qui lui assurent crédibilité.

Ode au puffin inconnu (visite à l’archipel de Riou)

Au printemps 2001, alors que j’étais jeune et fringant, je suis allé sur l’archipel de Riou, tout près de Marseille. Pas Frioul, qui se trouve en face quand on se tient à l’entrée du Vieux Port. Non, Riou, que tant de Marseillais ignorent totalement. Si je repense à ces instants de bonheur pur, c’est parce que j’en ai soupé. Pour un temps, je ne peux plus supporter ces misérables embrouilles dont je vous entretiens pourtant à loisir. J’en ai marre, de ces joutes, du pouvoir, des cheffaillons, de ces tristes structures humaines qui nous déshonorent tous un peu. Moi qui déteste tant l’autorité, la hiérarchie, les convenances, tous ces salamalecs qui rendent les sociétés humaines possibles – sinon désirables -, je pense donc à l’archipel.

Un jour, je me suis retrouvé à l’arrière d’un Zodiac courant sur l’eau à une vitesse désarçonnante. Tenant un bout, autrement dit une corde, pour ne pas être éjecté droit dans la mer Méditerranée. Le pneumatique tapait, cognait contre l’eau et faisait des bonds de cabri. Quel sport ! Si je m’étais retourné à ces moments-là, j’aurais aperçu le cap Croisette, masquant Marseille. Mais comment aurais-je pu faire ?

Alain tenait le manche, apparemment indifférent aux formidables tressautements. Responsable de Conservatoire, études des écosystèmes de Provence (CEEP), une association naturaliste et scientifique, il s’occupait de l’archipel pour le compte du Conservatoire du Littoral. Faisait-il beau ? Oui, il faisait beau. Un soleil couleur feu. Une mer couleur Marine. Passant au sud de l’île Maïre, la plus proche de la côte, Alain m’a montré sur une corniche l’un des faucons pèlerins de l’archipel. On eût dit une souris grise assise sur une nappe blanche, à 100 mètres de hauteur. Oui, j’ai oublié de le préciser, tout Riou est calcaire. Blanc calcaire. Et Maïre ressemble à un éléphant blanc dont la peau crevassée remonterait aux temps affreux où n’existait pas encore l’urbanisation généralisée des côtes de Mare Nostrum.

Dites-moi, vous souvenez-vous que la Méditerranée est Mare Nostrum ? Notre mer à tous ? Mais revenons à Riou, qui compte quatre îles – Riou, Jarre, Maïre et Plane – et des îlots. De loin sur l’eau, l’effet est incroyable. Car les heutes falaises de certaines îles, Riou notamment, semblent des montagnes de sel, ou de sucre, posées sur le bleu noir des flots. Il y a 8 à 9 000 ans, Riou n’était qu’une pointe de terre en mer. Après avoir puissamment baissé – entre 100 et 120 mètres – au cours de la régression grimaldienne, la Méditerranée est ensuite remontée, créant Riou et ses petites soeurs. Je le précise, la régression grimaldienne n’a rien à voir avec Albert Grimaldi, prince de Monaco. Du moins, je ne crois pas qu’il puisse s’agir du même phénomène.

Le Zodiac a tournicoté autour des îles avant de s’engouffrer, au sud de Riou, dans une minuscule faille, une lèvre entre deux parois où le clapot, devenu furieux, paraissait capable de nous casser la tête contre la pierre. Le lieu s’appelle « La calanque des Anglais ». Il n’est pas impossible que des contrebandiers se soient cachés ici. Seulement une petite heure, le temps de tromper l’ennemi, avant de repartir la peur au ventre. Riou est un lieu empli d’une histoire dense, pour qui sait lire. L’île a été une pêcherie de thon à l’époque gallo-romaine, ce qui ne se produirait plus aujourd’hui. Car le thon, pillé, n’est plus. Elle a été un repaire de pirates, lesquels se sont reconvertis. Elle a été la cible des Barbaresques, elle a été carrière de sable et de pierre, et bien entendu avant-poste militaire. Quelle île n’aura pas été, dans le passé humain, un avant-poste militaire ?

Bon, je préfère l’état actuel. Sur Riou, l’un des points les plus secs de France, il ne pleut que 350 mm d’eau par an, et le vent fou de Méditerranée souffle 362 jours par an, dont 200 plutôt fort. Les plantes se sont adaptées et portent des feuilles écailleuses qui limitent l’évaporation. Le plus étonnant, c’est que 360 espèces végétales ont été recensées, dont 18 sont protégées, comme la passerine hirsute, l’astragale de Marseille ou la petite saladelle.

Ce jour-là, j’ai débarqué sur la plage de Monasterio, accueilli par des criaillements de goélands leucophées. Il y en a des milliers. Des milliers, dont certains vous frôlent depuis les cieux. Un désordre écologique de plus, qui s’explique largement par les décharges de l’arrière-pays continental. En choisissant – avec goût – Riou pour pondre, les goélands apportent aussi, par leurs déjections, un azote qui finira en nitrates. C’est un bon dopant, qui favorise les plantes les plus banales, au détriment des petites du pays. Et les rats s’en donnent à  cœur joie. Pas les surmulots de nos égouts, mais des rats noirs, introduits là par Dieu sait qui et quand. Ceux-là mangent à l’occasion des plantes.

Les rats noirs se plaisent donc beaucoup à Riou. Sur l’île Plane, on en a dénombré jusqu’à 140 à l’hectare ! Du coup, on les piège. Je sais, c’est assez cruel, mais ces animaux ne sont pas seulement des herbivores. Ils s’attaquent aux oeufs et aux poussins de goélands. Pas grave ? D’un certain point de vue, ce n’est pas si grave, en effet, puisque les goélands se comptent en milliers de couples. Mais que faites-vous des puffins ?

En 2001, quand j’étais là-bas, l’archipel de Riou abritait 10% des puffins de Méditerranée, 27 % des cendrés, et 30% des pétrels tempête ! Je parle là, bien entendu des oiseaux « français ». Qui sont comme de tout petits albatros, passant l’essentiel de leur vie en pleine mer, à l’autre bout du monde, avant de revenir nicher à Riou au printemps. Les puffins nichent, il n’y a pas de meilleur mot, dans des terriers de pierre, à flanc de falaise quand c’est possible. Cela limite la casse, certes, mais les rats se jouent de la plupart des difficultés. Et le poussin de puffin est contraint de passer la journée tout seul, terré dans le calcaire, en attendant le retour des adultes ! Si le rat arrive, je réfère ne pas imaginer.

Mais ce jour de 2001, j’ai eu une chance insolente. Après visite, infructueuse, de deux terriers, je me suis glissé dans un semblant de grotte. J’entendais la mer au-dessous, qui paraissait grignoter le soubassement de pierre. Elle bouillonnait d’une jeune vie inépuisable. À un moment, il m’a fallu comme plonger dans le noir, me frottant à des parois humides, sans émettre le moindre son, bien entendu. Avec prudence. Avec délicatesse. Mais cela valait la peine. Allumant une discrète lampe frontale, j’ai bel et bien vu un puffin cendré, qui lui-même me regardait sans crainte apparente. Ces oiseaux, qui vivent si loin de nos folies, nous redoutent moins qu’il ne faudrait. Je vous donne mon avis. En tout cas, un puffin, dans une grotte, au-dessus d’une mer assaillante.

Puis quoi ? Puis rien. Pensant à ces (déjà) lointains souvenirs, ce mercredi 18 mars 2009, je me dis que la vie reste belle, dans quelques interstices en tout cas. Voyez le bien que me font les puffins. J’en ai oublié, provisoirement il est vrai, tous ceux qui s’en prennent à la vie. Tous ceux qui s’en accommodent. Tous ceux qui pourraient, qui devraient, et qui se taisent pourtant. Je n’ai cité personne. Une belle journée de printemps à tous.

Una giornata al mare (une halte)

Je m’en vais voir la mer, ce qui me fera des vacances après cette série éprouvante sur France Nature Environnement (FNE). Ne croyez pas que la critique soit pour moi un tel plaisir. J’aurais préféré ne pas avoir à écrire ce que j’ai écrit. Je sais que beaucoup me penseront hypocrite, mais je suis le seul à habiter ma tête et à savoir ce qu’elle contient.

J’aime la nature et la vie avec une force qui continue à me surprendre moi-même. J’aime marcher, nager, j’aime la solitude, la neige, les rivières, les vallons perdus, j’aime tous les animaux, l’air que je respire, l’horizon et ses vents, j’aime le soleil de mars et d’avril et de mai et de juin et de chaque mois qui passe. Mais je déteste les barbares qui s’attaquent au monde, et supporte de plus en plus mal ceux qui composent avec la destruction.

Il n’y a donc aucun mystère dans ce que j’écris. Je pars jusqu’à lundi, avec dans la tête cette chanson ancienne – 1974 – qui raconte une journée à la mer. Un type qui n’a que 1 000 lire en poche, disons rien, et qui se demande de quoi une vie est faite. Car elle ne contient que quelques heures, n’est-ce pas ? Heureusement, il y a le risate delle donne, le rire des femmes. L’éclat de leur rire. Je vais donc voir l’océan, et je n’en suis pas malheureux. Oh non !

Notez, parce qu’on ne se refait pas, un mot sur le « Grenelle de la mer », le nouveau truc de messieurs Sarkozy et Borloo. Le Canard Enchaîné de cette semaine se moque du dossier de presse que le ministère de l’Écologie a mis en ligne sur le sujet. Il s’ouvre sur cinq pages consacrées au départ en « mission » d’un bateau, La Boudeuse. Mais rien sur l’état réel des océans. Je vous invite, avant de partir, à  jeter un oeil à cet entretien avec Daniel Pauly, grand spécialiste mondial des pêches (ici). Que dit-il ? Cette vérité insupportable que tous les grands équilibres sont désormais rompus.

FNE (mille excuses d’y revenir) prépare déjà ce rendez-vous, pour lequel le tapis rouge a été déplié par le ministère de l’Écologie. Borloo mise gros sur la présence massive de structures liées à FNE, de manière à faire croire que le « Grenelle de la mer » marquera son temps. Il ne s’agit en fait que d’une farce, mais cette fois, mon petit doigt me dit que les choses ne se passeront pas aussi simplement qu’en octobre 2007, au moment du « Grenelle de l’Environnement »

En attendant, et juste avant de partir, una giornata al mare.

Solo e con mille lire/sono venuto a vedere/quest’ acqua e la gente che c’è/il sole che splende più forte/il frastuono del mondo cos’è/cerco ragioni e motivi di questa vita/ma l’epoca mia sembra fatta di poche ore/cadono sulla mia testa le risate delle signore.

Je vous salue tous.

PS : Pendant mes trois jours d’absence, des commentaires peuvent rester bloqués, dont je m’occuperai à mon retour.

Sous-marin, souterrain, souverain (sur l’armée)

Quelle plaisante démocratie que la nôtre ! Avant de vous parler de la fabuleuse histoire du sous-marin sourd et aveugle, je me dois de mettre en perspective quelques données. Cela sera meilleur, du moins je l’espère. Patience, donc. Notre armée a une histoire que (presque) personne ne connaît vraiment, mais qui laisse songeur. Avant la Seconde Guerre mondiale, la structure dite de La Cagoule l’avait infiltrée au point que Léon Blum, quand il fut président du Conseil en 1936, disait craindre un putsch fasciste, comme en Espagne au même moment. Une partie notable de ses officiers se couchèrent avec délectation devant la racaille nazie. De Gaulle fait exception. Beaucoup de badernes, ainsi, détestaient l’Angleterre et lui préféraient le petit caporal Adolf Hitler.

Après guerre, cette noble institution a mené en notre nom des guerres coloniales atroces, du Vietnam à l’Algérie, en passant par Madagascar en 1947, torture de masse incluse. Elle a donné naissance à un groupe armé fasciste arrivé aux portes du pouvoir – l’OAS, qui tenta d’assassiner De Gaulle -, s’est ensuite rabibochée avec les factieux sur fond de trouille en mai 68, au point d’accorder une amnistie on ne peut plus généreuse à des tueurs. Au début des années 70, elle a traqué les Comités de soldats gauchistes, créés à la suite de la Révolution des oeillets au Portugal, qui lui faisaient tant peur. Elle a coulé, comme on le sait, le Rainbow Warrior de Greenpeace, en 1985, tuant au passage le photographe Fernando Pereira.

Et cela n’est que la pointe émergée d’un iceberg que nous ne verrons pas de sitôt. Quels ont été les liens avec les Américains sur fond de guerre froide ? Quel sort a été fait aux structures secrètes nées autour de l’Otan, quand De Gaulle décida de sortir de cette organisation atlantiste ? La liste est longue. Deux considérations me paraissent essentielles. Un, les militaires ne sont pas la nation. Très majoritairement, ils votent pour la droite ou l’extrême-droite, comme l’attestent de nombreuses études. Deux, aucune autorité politique n’est en mesure de les surveiller. Ils se cooptent, ils se rétrogradent, ils font des risettes au ministre de passage. Ne jamais oublier : un(e) ministre de la Défense n’est rien. Voyez le cas Hervé Morin, éleveur de chevaux, traître à la cause Bayrou, et qui n’avait jamais entendu parler d’armes nucléaires avant que d’être propulsé par Sarkozy 14 rue Saint-Dominique, au siège du ministère.

Et maintenant, l’affaire. Le 6 février dernier, l’agence de presse AFP annonce une nouvelle fracassante : « Le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) le Triomphant a heurté un objet immergé ».  Un porte-parole de la Marine précise qu’il s’agit probablement d’un container perdu en mer, entre deux eaux. Selon lui, un sous-marin nucléaire serait comme aveugle. Rassurant. Le fait est, en tout cas, que Le Triomphant – tu parles d’un nom ! – est bel et bien rentré ce jour-là à sa base de L’Île Longue (Brest), tout amoché à l’avant. Voici le bref communiqué publié à ce moment par notre glorieuse Marine : « Pendant son retour de patrouille, le SNLE Le Triomphant a heurté, en plongée, un objet immergé (probablement un conteneur). Le dôme sonar, situé à l’avant, a été endommagé. Cet incident n’a provoqué aucun blessé dans l’équipage et n’a mis en cause la sécurité nucléaire à aucun moment. La permanence de la mission de dissuasion nucléaire reste assurée. Le sous-marin est rentré par ses propres moyens à L’Ile Longue, escorté, comme il est d’usage dans les phases de départ et de retour, par une frégate ».

Parfait. Nos armes nucléaires stratégiques seraient à la merci d’un container rempli par exemple de jouets en plastique made in China. Parfait. Sauf que le 16 janvier, dix jours plus tard, le quotidien britannique The Sun mange le morceau (ici). Unthinkable ! comme l’annonce le titre. Incroyable ! S’appuyant sur des sources militaires, le quotidien révèle que le 3 ou 4 février, «notre » Triomphant et le HMS Vanguard, sous-marin nucléaire anglais, se sont violemment heurtés alors qu’ils étaient tous deux en plongée dans l’Atlantique.

la Triomphant – hourra pour nos couleurs –  a pu rentrer seul au port, mais le HMS Vanguard a dû été raccompagné par des remorqueurs jusqu’à sa base écossaise de Faslane. Deux joyaux technologiques, dotés des sonars les plus puissants qui se puissent concevoir, ne sont pas parvenus à se voir. Hum. Hum, car n’oublions pas que Le Triomphant transporte 16 missiles pouvant emporter 96 ogives nucléaires. Et le Vanguard un peu moins, mais tout de même.

Avons-nous échappé à une terrible catastrophe écologique ? L’hypothèse n’est pas folle.Les sources anglaises affirment que la pollution par le plutonium des armes aurait pu être massive en cas d’atteinte aux ogives. Les 250 hommes d’équipage – pensons-y – auraient pu périr d’une bien pénible manière et des tapis de bombes nucléaires auraient pu attendre au fond de l’Atlantique que l’océan ne les désagrège et relâche dans les eaux ses innombrables et mortels radionucléides. Je ne suis expert en rien, et ne peux ajouter quoi que ce soit sur l’éventuelle explosion des missiles à la suite de la collision. Les « experts » jurent que c’est impossible. Mais qui sont les experts ? Et qui les paie ?

Revenons-en à notre Marine. Elle est belle, hein ? Il est absolument certain que Le Triomphant a aussitôt su ce qui s’était produit. Mais nos autorités ont donc préféré le mensonge le plus grossier qui fût à leur disposition. C’est instructif. Et c’est loin d’être une première (ici). L’armée fait ce qu’elle veut, quand elle veut, comme elle veut. Et aucun responsable politique ne fait même semblant de s’en inquiéter. Si vous voulez ricaner, allez voir ces deux vidéos où l’on voit Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, en 2007, se gaufrer en beauté sur le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque de la France (ici et ici).

Alors ? Alors pensez avec moi que les militaires utilisent chaque jour des ports habités par des centaines de milliers de personnes pour faire entrer et sortir leurs joujoux nucléaires. Pour ne prendre que le cas de Cherbourg et Toulon, les arsenaux où l’on travaille sur les réacteurs nucléaires sont au cœur  des agglomérations. Quelles sont les conditions de sécurité ? Quels sont les plans d’évacuation – absurdes, par définition, compte-tenu de la proximité entre la ville et l’atome – des populations civiles ? Vous compléterez les questions tout à loisir.

Je pense que nous tomberons d’accord sur un point. Quelle plaisante démocratie que la nôtre !