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Lettre ouverte à Jacques Julliard, du Nouvel Observateur

Si vous aimez la pensée, je crois que vous ne perdrez pas votre temps en lisant le dernier éditorial de Jacques Julliard dans Le Nouvel Observateur (ici, mais attention, seule la première des trois parties est en ligne). J’ai très souvent dit ou écrit le plus grand mal de ce journal, et je ne regrette rien. Le moindre de ses rédhibitoires défauts, c’est qu’il est vendu, au sens propre, à la publicité. Laquelle est l’un des moteurs de la destruction du monde en cours.

Je lis pourtant  Julliard, même s’il m’arrive de m’assoupir sur certains de ses textes, je le confesse. Je ne supporte plus ses ratiocinations sur le parti socialiste, dont il reste un proche. Pour le reste, sa plume est vive, belle, intelligente. Il demeure à mes yeux un homme libre, même si, au fond, il m’apparaît toujours plus entravé. Libre et entravé. Julliard serait-il un oxymoron ?

Il est en tout cas cultivé, connaissant admirablement l’histoire du mouvement ouvrier non stalinien, qui fut une entreprise exemplaire de civilisation humaine. Son papier n’est qu’un cri très inspiré adressé à ce qu’on appela jadis la deuxième gauche pour la distinguer de la première, étatiste et pour tout dire parastalinienne. La deuxième gauche, dans son esprit du moins, englobe Proudhon, les mutuelles et les Bourses du travail, le syndicalisme offensif d’avant 1914, celui – créatif – d’après la Seconde guerre, qui devait conduire à la CFDT. Et bien entendu le défunt PSU et diverses revues intellectuelles, parmi lesquelles il place audacieusement Le Nouvel Observateur. Il en fut un pilier central.

Son article est passionnant, car il nous y délivre le faire-part de décès de cette deuxième gauche. Elle avait accepté le dialogue avec le capitalisme de type rhénan que nous avons connu pendant une quarantaine d’années, capable de vraies discussions sociales avec d’authentiques partenaires, reconnus comme tels. Ce temps n’est plus, nous dit Julliard. Car le capitalisme amoral est de retour, qui ne considère que le fric et la spéculation la plus vile. On ne peut discuter, dit-il, avec des actionnaires.

Quelle solution ? Eh bien, la renaissance d’un socialisme moral – l’actuel ne l’est évidemment plus – et l’annonce de fortes mesures, parmi lesquelles la taxation à 95 % des plus hauts revenus et la nationalisation du crédit. Bon, n’insistons pas : Julliard est loin, très loin, des pontes qui se réunissent à partir de ce vendredi à La Rochelle. Et je l’en félicite, bien entendu. Mais pour le reste ! Misère ! Misère ! Misère ! Comme il m’est pénible de devoir écrire que Julliard a écrit là un texte désespérément français. Comme il m’est désagréable d’ajouter qu’il est totalement aveugle.

Mais il l’est, point de doute sur le sujet. La crise est vue depuis un poste d’observation qui hésite entre le cube pour enfant de trois ans et la moquette profonde des bureaux directoriaux du Nouvel Obs. C’est simple. Et d’un, le Sud n’existe pas. Il y aurait nous, et eux, qui ne sont pas même évoqués. Le monde et ses tragédies réelles sont oubliés. Julliard, fervent catholique de gauche pourtant, sincère évidemment, n’a pas un mot pour ce milliard d’affamés chroniques qui nous déshonorent tous. Et de deux, les autres qu’humains sont oubliés. Nous sommes les contemporains de la sixième crise d’extinction, qui jette dans le néant des milliers d’espèces chaque année, mais Julliard ne consacre pas un mot à ce sujet pourtant décisif. Ce qui se passe n’a probablement pas été vu depuis 65 millions d’années. Au moins ! Et de trois, le changement paradigmatique imposé par la crise écologique n’est évidemment pas envisagé.

Non, Jacques Julliard, nous n’assistons nullement à un retour au capitalisme dur d’antan. Je crois, malheureusement, que vous faites partie de ces intellectuels qui ne conçoivent les problèmes que sous la forme d’un quelconque déjà-vu. Or nous sommes les contemporains d’événements jamais advenus. D’une complexité et d’une intrication telles qu’elles commandent bien entendu une complète révolution intellectuelle et morale. Et non pas ce retour à des sources définitivement taries. Je suis bien désolé de vous l’écrire, moi qui vous respecte, mais vous vous plantez d’une façon stupéfiante. Croyant montrer le chemin du courage à ceux qui vous font confiance, vous nous désignez à tous une route de déréliction sur laquelle aucun secours ne viendra jamais.

Je suis désolé de devoir dire cela, mais c’est, comme on l’imagine, ce que je pense. Il n’y a plus qu’une voie, qu’aucun garde-corps ne sépare du vide. Et c’est pourtant celle qu’il faut suivre. Elle porte un nom : rupture.

DSK et Pascal Lamy en maîtres du monde (socialistes)

Vous votez. J’avoue que je ne suis pas sûr, mais je vais faire comme si vous votiez. Vous votez. Et vous n’aimez pas ce petit coq tout ébouriffé – et passablement stupide – appelé Sarkozy. Alors il vous arrive de voter pour les socialistes. Oui, ces braves petits gars qui ont eu le pouvoir d’État en mains pendant quinze années entre 1981 et 2009. Et qui ont déplié le tapis rouge sous les pieds des agioteurs et spéculateurs les plus éhontés.

La banlieue ? Sa Seigneurie Mitterrand aura préféré dealé avec le grand ami des montres – Juju Dray – pour faire des paillettes et des petites mains de SOS-Racisme plutôt que de lancer le plan majeur qui aurait peut-être évité le pire. La télé ? Sa Seigneurie Mitterrand l’aura vendue au privé et en particulier à ce cher Berlusconi, créateur, même si on l’a oublié, de la défunte 5, celle de Jean-Claude Bourret (sic). L’entreprise ? Sa Seigneurie Mitterrand aura vanté comme modèle un certain Tapie, charognard des industries dévastées, « dégraisseur » de postes de travail avant que cela ne soit à la mode, truand patenté des matchs de foot et néanmoins ministre. Deux fois. Quant aux inégalités, elles auront explosé sous les règnes de la gauche, ce qui est assez plaisant pour une génération qui entendait rompre avec le capitalisme en 100 jours (Chevènement, en 1981). Le vrai livre sur Mitterrand reste à écrire. Ce bon garçon si cultivé, si raffiné – ah ! son amour pour cette crapule de Jacques Chardonne – a fait racheter par l’État, en 1982, l’entreprise Vibrachoc créée par son ami Patrice Pelat en 1953.

Ce n’est pas grave ? C’est dégueulasse. L’entreprise, en grave difficulté, ne valait pas la moitié, selon des estimations officielles. Et je m’arrête là, vous laissant deviner tout le bien que je pense de ces gens, qui vont donc se retrouver pour une grand-messe hypocrite de plus à La Rochelle. Leur université d’été commence demain et il fallait bien que je commente un tel événement.

De quelle manière ? Misère ! Et misérables que nous sommes ! Si la critique existait dans ce pays, au sens que je donne à ce mot, nous serions 100 000 à encercler leur petite sauterie. N’étions-nous pas 250 000 sur le plateau du Larzac en 2003 ? Oui, 100 000 pour conspuer deux des socialistes les plus éminents du moment. J’ai nommé Dominique Strauss-Kahn – DSK, comme on écrit – et Pascal Lamy. Le premier est le patron du Fonds monétaire international (FMI), le second directeur pour près de quatre ans encore de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Peu de commentateurs, ce me semble, ont noté ce fait pourtant éclatant. Deux des plus massives institutions mondiales responsables de la destruction du monde sont menées par des socialistes français. Avec cela, n’ayons plus peur, car l’abîme est déjà sous nos pieds. Je ne vais pas vous raconter le FMI et l’OMC. Il y a des livres pour cela. Des tonnes de livres, dont certains sont excellents. Mais il me faut insister sur mon dégoût sans limites. Ces deux structures sont à mes yeux criminelles. Je connais le sens des mots, et me répète : CRIMINELLES. Des peuples sont broyés, des pays dévastés – par le soja transgénique, par exemple -, des régions agricoles entières achetées par quelques États ou entreprises plus riches que ceux qui vendent.

La dévastation écologique de la planète n’a jamais été aussi violente et rapide qu’aujourd’hui. Et le FMI comme l’OMC sont des acteurs centraux de cette crise généralisée de la vie. Mais il faudrait pourtant aller voter demain pour un DSK. Simple exemple, car ils se valent tous. Et je vous jure bien qu’aucun, AUCUN d’entre eux n’aura jamais ma voix. Quel que soit le cas de figure, JAMAIS. Vous avez le droit de m’engueuler si vous en avez le goût.

PS : Avant d’éventuellement m’écharper, connaissez-vous le groupe Bilderberg ? Ce n’est pas de la science-fiction. Il existe bien un groupe mondial secret. Qui se réunit régulièrement pour débattre de la marche du monde, sans nous bien sûr. Quantité des hauts-responsables de ce monde agonisant en font partie. Dont DSK et Lamy. Jetez donc un regard sur ce journal télévisé belge (ici) et vous m’en direz des nouvelles. Selon le journaliste belge Geoffroy Geuens,  «les derniers secrétaires généraux de l’OTAN ont tous, sans exception, été présidents ou membres de Bilderberg. Et il en va quasiment de même pour les directeurs de puissantes organisations économiques internationales», telles le FMI, l’OCDE, l’OMC et la Banque Mondiale (In Tous pouvoirs confondus. Etat, Capital et Médias à l’ère de la mondialisation,  EPO, 2003, Anvers).

Un milliard dans ce monde (et nous qui regardons)

(Un grand merci à Marc, qui m’a retrouvé ce texte perdu dans le cyberespace, et auquel je tenais)

Je suis en quelque sorte navré. Réellement. Il y a quelques jours, j’évoquais la merveilleuse figure du poète espagnol Lorca, réclamant pour le peuple, en 1931,  une moitié de pain et un livre. Il va de soi que je reste d’accord avec lui. Comme nous avons besoin de pensée ! Comme nous avons besoin de vrais livres ! Mais d’un autre côté.

Mais d’un autre côté, si sombre, il n’y a probablement jamais eu autant d’affamés chroniques sur terre, en nombre absolu. La FAO, agence pourtant au service de l’industrie de l’agriculture, les estime à plus d’un milliard en cette année 2009 (ici). Je ne me fais aucune illusion. 1 milliard ne veut strictement rien dire. Il s’agit d’une statistique, coincée entre les yoyos de la Bourse et les chances d’enfin gagner l’Euromillions, jeu européen de loto si je ne m’abuse.

La vérité cruelle, mais certaine, c’est que tout le monde se contrefout de ce malheur intégral. Chez nous en France, tout le monde. Les chrétiens, les gauchistes, les humanistes, les nonistes du référendum de 2005, pourtant tellement fiers à bras, les amis de Sarkozy ou de Bayrou, les soutiens de Royal et de Buffet, les « écologistes officiels », que l’on s’arrache désormais dans les salons. Tout le monde s’en contrefout.

Moi, en règle très générale, je ne vote pas. Pouah ! Voter pour cela ? Je ne suis pas encore assez mort. Non. Et non. Je ne vote (presque) jamais pour la raison qu’aucun candidat ne prend en compte la crise de la vie sur terre, cette crise écologique qui est de très loin l’événement le plus inouï jamais advenu. Bien entendu, ce me serait suffisant, mais il y a cette autre raison que les charlatans que nous choyons – que vous choyez – de nos – vos – votes n’entendent pas même sauver leurs semblables des insupportables morsures de la faim.

C’est simplement impossible. Il faudrait voter pour des gens qui oublient qu’un milliard d’humains ont le ventre désespérément creux. Car jamais ils ne trouvent le moyen de dire que la priorité de toute politique humaine est de s’attaquer à cette incroyable souffrance collective. Jamais. Il y a toujours une autre nécessité. Par exemple obtenir deux députés européens de plus. Ou gagner trois pour cent par rapport aux précédents résultats électoraux.

Par exemple. Ces gens, je l’avoue, me donnent la nausée. Tous, ce qui fait du monde. Et pour être encore plus franc, que penser de nous tous, de presque nous tous ? De ces troupes qui jamais ne se lassent de donner leur bulletin à qui n’a jamais rien fait ni ne fera jamais ? Allons, cessons deux secondes d’être hypocrites. Il existe un accord secret, disons implicite, entre l’univers politicien et ceux qui lui donnent stabilité et durée. Vous vous sentez concerné ? Normal, car vous l’êtes bel et bien. Et si vous vous sentez offensé par ce qui suit, c’est également dans l’ordre des choses. Sachez seulement, comme dans les duels d’antan, que le premier des offensés n’est pas vous, mais lui. Lui, ce type que vous ne connaîtrez jamais,  et qui se lève sans être sûr de ce qu’il pourra mettre dans la calebasse familiale. Elle, qui n’a plus de lait dans le sein pour son nouveau-né. Eux, ces gosses miséreux qui cherchent dans la poussière de quoi calmer leur estomac. Car ils ont tous un estomac. Oui, comme nous.

Voyez-vous, je demeure obsédé par le souvenir de la Shoah, ce terrifiant génocide nazi tourné contre les juifs. J’ai lu sur le sujet davantage que l’essentiel. Je vous épargne la liste des livres et documents, je vous épargne de même les voyages que j’ai faits sur les pas des assassins. Obsédé. J’ai déjà dit ici que l’antisémitisme me jetait dans des colères qui pourraient – peut-être – encore se révéler meurtrières. Je suis poursuivi, de même, par l’histoire du Goulag, telle que rapportée par Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne et Varlam Tikhonovitch Chalamov. Une piteuse tradition « de gauche », en France, aura tout fait pour nier ce grand massacre, puis en diminuer les dimensions proprement bibliques. Mais ce n’est pas le moment d’attaquer cet altermondialisme si bien représenté par Le Monde Diplomatique, et ses nombreux amis.

Si j’évoque ces deux faits majeurs de l’histoire, c’est parce que je suis triste à pleurer de voir que rien ne change. Et rien ne change pour la raison que nous continuons sempiternellement d’applaudir aux mêmes. Il sera peut-être un temps où l’on se demandera pourquoi le monde a laissé mourir tant des siens. L’on verra peut-être certains « intellectuels » constater avec aigreur qu’une maigre ponction dans des budgets militaires et de mort diverse eût pu sauver des millions de vies et notre honneur d’êtres humains compatissants. Si la vie poursuit sa pénible route, je crois que l’on verra, que l’on lira tout cela, un moment ou l’autre.

Mais moi, je m’en moque bien, de ces perspectives. Moi, c’est aujourd’hui que je réclame des mesures d’extrême urgence, dont une aide inconditionnelle et massive à l’agriculture vivrière, condamnant au passage l’industrie criminelle des biocarburants. Aujourd’hui, pas dans trente ans ! Nous sommes évidemment – je le répète : ÉVIDEMMENT ! – les contemporains d’un crime de masse qui se situe dans le droit fil des exterminations du passé. Hitler et Staline ont montré la voie moderne de l’alliance entre le train, la technique en général, la déportation et la tuerie.

Notre temps démocratique ne fait pas mieux, j’ose l’écrire ici sans trembler. Pas mieux. Ou bien pire ? Car enfin, pour stopper les hécatombes hitlériennes et staliniennes, il fallait tout de même venir à bout d’États organisés, et lourdement armés. Qu’en est-il de nos jours, amis de l’homme ? Où sont les dictatures qui nous empêcheraient d’agir ? Pourquoi tant de braves gens se félicitent du succès récent de listes « écologistes » aux européennes, oubliant qu’elles n’ont rien dit sur rien d’essentiel, et partant moins agi encore ?

Ma parole n’engage que moi, et ne porte guère loin. Mais, au moins, que personne, jamais, ne vienne plus me reprocher de ne pas voter pour ces gens-là, ou qui que ce soit d’autre !  Car ils seront alors reçus, je le jure solennellement. Je n’empoignerai mon bulletin de vote que lorsqu’il ressemblera enfin à une arme. Quand il me donnera l’assurance de voter pour des gens qui ne transigeront plus jamais sur les questions réelles du monde. L’homme veut manger du pain, oui,/ Il veut pouvoir manger tous les jours./Du pain et pas de mots ronflants./Du pain et pas de discours.(Une chanson de Bertold Brecht et Hans Eisler (ici).

PS : Je n’oublie rien, citant Brecht, de ce qu’il fut, au service de quelle dictature il mit sa plume. Je n’oublie rien. Mais l’homme veut manger du pain, oui.

Michel Rocard est un zozo, mais vive la banque ! (ter)

On va finir par croire que je n’aime pas Michel Rocard, et c’est tout à fait vrai : je ne l’aime pas. Et pourtant ! N’a-t-il pas cet œil de lynx qui le distingue de tous les aveugles de la place ? Mais si. Témoin cet entretien accordé au Nouvel Observateur en décembre 2007 (ici). Attention les yeux, fussent-ils eux aussi de lynx, car cela fuse.

Que dit Rocard dans ce texte qui lui permet, aujourd’hui, de prétendre qu’il fut l’un des rares vaillants à prévoir la crise économique ? Eh bien, en résumé imparfait, que cela ne peut durer, car trop, c’est trop. Que le capital se goinfre, que la dette américaine n’est plus remboursable, que la financiarisation de l’économie mène au gouffre. Je cite le plus présentable : « Nous sommes dans une situation étrange : les signes avant-coureurs d’une crise mettant en cause l’équilibre général de l’économie s’amoncellent et pourtant les “opérateurs” restent silencieux ».

Je ne sais pas si vous êtes familier de ce genre de prose, mais laissez-moi vous dire que le père Rocard, ce jour-là, enfile des perles. Toute une école critique du monde réel répétait alors tout cela depuis des années, sinon des décennies. Et cette critique, Rocard s’est constamment assis dessus quand il était au pouvoir ou pas trop loin de lui. Cela sentait le soufre. Libéré du carcan, il reprend donc ce qu’il dédaignait la veille, mais alors, parce que c’est lui, il ne s’agit plus d’une billevesée, mais d’une prophétie. Rocard et ses assez nombreux affidés, sont convaincus – ou feignent de l’être – que Michou a eu raison avant tout le monde. C’est désopilant.

Poursuivons avec le même. Dans le journal Le Monde daté des 2 et 3 novembre 2008, Rocky déclare sans barguigner : « La vérité, c’est que planquer des créances pourries parmi d’autres, grâce à la titrisation, comme l’on fait les banques, c’est du vol. Les précautions de vocabulaire sont malséantes. Nommer correctement les choses permet de bien appliquer la sanction. On reste trop révérencieux à l’égard de l’industrie de la finance et de l’industrie intellectuelle de la science financière. Des professeurs de maths enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers. Ce qu’ils font relève, sans qu’ils le sachent du crime contre l’humanité ».

Ouah ! la vache. Crime contre l’humanité ! Après une telle attaque, on attend une suite. Des barricades, des assauts à la kalachnikov contre la Bourse ou le Parlement. Mais non, notre penseur doit avoir eu une triste panne moteur. Il accepte – voir l’article précédent de ce blog – quatre missions des mains de Sarkozy, qui représente plus qu’aucun autre politicien ce monde de coups boursiers et donc, à suivre Rocky, de crimes contre l’humanité.

Inutile de nier que ce personnage me fait marrer. Pas vous ? Vous avez sans doute lu que la BNP avait décidé d’attribuer 1 milliard d’euros supplémentaires à ses courageux traders, car ces derniers font gagner de l’argent, plein d’argent à cette banque jadis publique et qui, sauf vilaine erreur, doit beaucoup à l’argent du peuple. 1 milliard d’euros, précise la BNP, mais dans le cadre strict et légal défini au cours de la dernière réunion des riches du monde, le fameux G-20.

Tout est en règle, qu’on se le dise. Mais au fait, d’où proviennent ces profits étonnants annoncés par tant de banques de notre petite planète ? On les croyait ruinées, les voilà qui affichent des chiffres record. Que se passe-t-il, amis de la finance ? Eh bien, je me permets de vous renvoyer à un article retentissant du quotidien américain The New York Times (ici). Oui, il faut lire l’anglais. Je vous donnerais bien une traduction, mais je n’ai pas le temps. Si quelqu’un le peut, je crois que cela servira à tous.

En deux mots, ce que j’ai retenu. À New York, on  se demande d’où viennent les énormes gains en cours de Goldman Sachs, l’une des grandes banques mondiales de l’investissement. Jadis, avant 1998, les ordres de Bourse étaient donnés par des gens de chair et d’os, à la vitesse qu’ils pouvaient. Puis l’on a autorisé les opérations électroniques, tellement pratiques, tellement rapides. Et voilà que des malins utilisent désormais un système commercial dit de haute fréquence, disposant d’ordinateurs bien plus puissants que ceux du marché officiel.

Grâce à cette nouvelle technologie, la Goldman Sachs – et la BNP ? – peut griller tous les investisseurs et traders traditionnels. Car elle peut envoyer des millions d’ordres en une milliseconde, surveiller des douzaines de marchés internationaux, et renifler la moindre tendance avant que les petits hommes, façon Jérôme Kerviel – le danseur de la Société Générale – ne puissent s’aviser de quoi que ce soit.

Arrivé à ce point, il me faut revenir une ultime fois à cet excellent monsieur Rocard. Et comme c’est un homme vaillant, qui eût pu – on ne refait pas l’histoire, certes – devenir président de la République, je me permets de l’interpeller sans détour. Que penser d’un homme qui dénonce un crime contre l’humanité, puis le laisse se poursuivre, s’étendre et tout dévaster ? Que penser d’un homme qui dénonce un crime contre l’humanité avant d’accepter de mener des croisières de luxe à destination de l’Antarctique (1) pour le compte de l’ami de Bolloré, Pinault, Bouygues et tous autres ? Oui, comment faudrait-il appeler quelqu’un d’assez odieux, d’assez irresponsable, d’assez inqualifiable pour en arriver là ?

Si vous ne voyez pas, moi si. Mais je ne peux l’écrire, pour des raisons qui me sont évidentes, et qui ont trait au juste et noble droit sur l’injure publique.

(1) Rocard a accepté une mission bouffonne qui en a fait un bouffon présidentiel de l’Antarctique. Et lui donne droit à des billets gratuits sur de beaux bateaux qui vont sur l’eau.

Adresse au Monde Diplo et à l’Acrimed (sur le Nicaragua)

Pour ne rien vous cacher (ou presque), je suis installé face à mon vallon du bout des terres habitées. Le vent souffle et fait plier les frênes, le ciel est bleu, et ce matin de rêve, tôt, un long bras, aussi blanc que langoureux, occupait le dessus du ruisseau. L’humidité, bien sûr. Regarder mon ruisseau est une perpétuelle leçon de choses. Aujourd’hui, donc, formation et dissolution d’un nuage. Je vous l’assure, c’était d’une beauté à douter de notre intrinsèque faiblesse.

Je devrais, je le sens, vous parler plutôt du monde incroyable qui m’entoure, et que je peux parcourir à pied, inlassablement. Ce soir peut-être, avant la nuit, Patrick me montrera une vaste mare qu’il a découverte ces dernières semaines, à quelques centaines de mètres du hameau. Or il habite ici depuis trente-cinq ans ! Voyez, je ne suis pas près de bien connaître ce pays qui se referme peu à peu à l’homme. Bien entendu, qui dit mare permanente, surtout ici, signifie présence d’animaux, comme autour d’un marigot africain. Je crois que je vais une fois de plus vers le bonheur.

Oui, mais. Oui, mais il y a une paire de jours, j’ai dû descendre vers la plaine, et me rendre à la gare de M. Là, j’ai acheté – ce qui ne m’arrive jamais – le journal Le Monde Diplomatique. Pourquoi ? Parce qu’il contenait une double page consacrée au Nicaragua. Avec un long article du journaliste Hernando Calvo Ospina – que je ne connais pas – (ici), suivi d’un encadré de l’un des piliers du journal, Maurice Lemoine (ici). Le Nicaragua, pour des raisons qui appartiennent à mon passé et à mon cœur, est en moi jusqu’à la fin de mes jours.

J’ai lu. Je ne cherche pas à insulter – à quoi bon ? -, mais ces deux papiers appartiennent à mes yeux, sans conteste, à la tradition stalinienne de la pensée politique. J’en ai souvent parlé, et si j’y reviens, c’est parce que cette maladie de l’âme, qui a une histoire, Dieu sait, reste un obstacle sur la voie d’une pensée nouvelle, où la crise écologique deviendrait le cadre général, et non plus un quelconque ajout. Je ne vais pas vous embêter à faire l’exégèse des deux textes. Et je me contenterai d’un seul exemple : les élections municipales qui se sont déroulées en novembre 2008 au Nicaragua.

Le président en place, Daniel Ortega, est sandiniste. Après avoir été chassé du pouvoir en 1990, il y est revenu, avec 38 % des voix, en 2006. Il fait partie de ce petit groupe guerillero appelé Front sandiniste de libération nationale (FSLN) qui a pris le pouvoir en 1979, après avoir chassé de force ce fils de pute appelé Anastasio Somoza. Je me permets cette expression de « fils de pute », car elle a – aurait – été employée par le président américain Roosevelt en 1939. Parlant alors du père d’Anastasio, qui tenait déjà le pouvoir à Managua, il avait – aurait – déclaré : « Somoza may be a son of a bitch, but he’s our son of a bitch ». C’est-à-dire : « Somoza est peut-être un fils de pute, mais c’est le nôtre ».

Résumons : en 1979, le fils du dictateur, dictateur lui-même, est renversé par les sandinistes, dont Ortega. Lequel est un homme de pouvoir comme vous n’imaginez guère. Un caudillo dans l’âme. Pour revenir au poste de commandement, il s’est livré à des manœuvres qui rendraient Sarkozy sympathique. Et il y est parvenu. En 2006, donc. En 2008,  comme je l’ai écrit plus haut, élections locales. Truandées en grand. En Très Grand. Je vous demande de me croire sur parole ou, si vous lisez l’espagnol, de vous rendre compte par vous-même (ici). Cette épouvantable manipulation a mené le pays, une fois de plus, au bord d’affrontements meurtriers. Mais nul lecteur du Monde Diplomatique n’en saura rien.

Et pourtant ! Une très grande part des sandinistes historiques sont dans l’opposition au caudillo Ortega, bien entendu ami proche du président vénézuélien Hugo Chávez. Dans le désordre, je citerai Ernesto Cardenal, Sergio Ramírez, Dora María Téllez, Henry Ruiz, Luis Carrion, Victor Tirado et encore beaucoup d’autres. Un mot sur Cardenal, prêtre et poète immensément populaire, qui a rompu avec le FSLN dès 1994, déclarant alors : « [Ortega] a manipulé les élections du parti avec toutes sortes de manœuvres, insultant et calomniant Sergio Ramírez et tous ceux qui ne lui sont pas inconditionnels. Dans ma lettre de démission je parle de despotisme, de verticalisme, de la direction autoritaire de Daniel. Je dénonce aussi le manque d’éthique, la corruption et dans quelques cas, les vols ».

Un mot également sur Dora María Téllez. Connue au Nicaragua comme la louve blanche qu’elle est, Dora fut à 22 ans, en 1978, l’une des principales responsables de la prise d’assaut du parlement somoziste, au cours duquel la totalité des parlementaires de la dictature d’alors furent pris en otage par la guerilla sandiniste. Ce sont ces gens, tous ces gens souvent admirables qui considèrent aujourd’hui Ortega comme un traître et un salaud. Mais de tout cela, aucun lecteur ne trouvera la moindre trace dans ce grand journal altermondialiste qu’est Le Monde Diplomatique.

En place et lieu, ils auront droit à un long article de savante désinformation. Je ne doute pas que le vertueux Serge Halimi, directeur du mensuel, publiera dès le mois prochain un rectificatif qui remettra les pendules à l’heure. Et en attendant, j’espère vivement que l’association Acrimed (ici), qui traque sans cesse la désinformation chez les autres, saura aussi la reconnaître chez ses amis du Monde Diplomatique. Que tous sachent que je publierai sans aucune censure leur éventuel commentaire à cet article.