Une partie des lecteurs de Planète sans visa aura suivi les échanges menés avec un certain Skept. J’ai souhaité placer ci-dessous son dernier commentaire, suite au petit texte précédent sur le nucléaire. Et ma réponse, qui sera mon dernier mot sur ses propos. On peut passer son tour. Ou lire. Comme on veut.
SKEPT : Fabrice : merci de votre précision. Vous êtes mal placé pour parler du contrôle des mots, Fabrice. Je n’ai pas encore lu votre livre, mais pour ce blog, il ne m’a pas fallu longtemps pour identifier vos stratégies rhétoriques. A savoir une outrance verbale – je maintiens – à forte connotation émotive et morale, s’appuyant préférentiellement sur du storytelling ou des analyses partielles. Vous n’êtes pas le seul – tous les militants le font, tous les marchands aussi quelle que soit la camelote vendue. La sémantique de l’excès est présente partout ici, regardez encore votre réponse : “fascisme”, “révolte”, “grand désastre”, “crime contre l’humanité”, “abyssale”, etc. Je n’appelle pas cela de la manipulation, car je vous accorde le bénéfice du doute et je considère que vous êtes de bonne foi. Mais je n’aime pas cette posture où l’on excite le désespoir, la peur et la rage de ses lecteurs par un portrait en noir en blanc de l’époque, où l’on désigne si facilement les autres comme des salauds, des compromis ou des impurs.
Vous connaissez le commentaire de Peguy sur Kant : “il a les mains pures, mais il n’a pas de main”. Donc quand vous m’expliquerez comment on nourrit, loge, chauffe, transporte, éduque, divertit et paye 7 puis 9 milliards d’humains mieux qu’on ne le fait aujourd’hui tout en respectant parfaitement les équilibres naturels, eh bien je verrai ce que la pureté de vos idées est susceptible de produire pour le bonheur de mes congénères.
Et voici donc ma réponse :
Skept,
J’arrête ici définitivement les échanges avec vous, qui m’ont distrait, je le confesse. Je vois que vous sortez de vos gonds. Peut-être n’êtes-vous pas aussi sûr que vous le prétendez.
Sachez – on apprend tous les jours – que parmi le millier d’articles réunis ici, nombre abordent précisément ce que vous me reprochez de ne pas savoir évoquer. Vous comprendrez donc que votre émotion, aussi sincère qu’elle soit peut-être, ne peut que me faire sourire. Il se trouve que Planète sans visa cherche constamment des voies de sortie pour l’humanité entière. Pas la vôtre, qui me paraît singulièrement réduite. Toute. Et j’ajouterai, car c’est vrai, que Planète sans visa ne se contente pas de chercher, mais indique quand c’est possible des directions concrètes. Il en est de nombreuses, à commencer par une agro-écologie étendue partout où c’est possible. Vous ne le savez pas, vous ne voulez d’ailleurs par le savoir, mais quantité d’éminents agronomes et spécialistes des sols et des hommes jugent que seule l’agriculture biologique est en mesure de nourrir neuf milliards d’humains. Cela, sans ruiner les équilibres écosystémiques qui ont résisté au progrès technique cher à votre cœur.
Je ne vous reprocherai jamais de ne pas me lire, mais en tout cas, il est irrecevable de m’accuser par pure et simple ignorance de quelque chose qui n’est pas vrai. Et vous le faites pourtant. La colère est une bien mauvaise conseillère, monsieur le sceptique. Reste Péguy. Je crains que vos connaissances de cet immense écrivain ne soient, une nouvelle fois, parcellaires, pour ne pas écrire davantage. Tenez, deux citations du maître, pour la route. Et je crois qu’elles vous concernent. Et je suis sûr qu’elles nous éclairent tous.
La première : « Une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l’humanité, une seule injure à la justice, et au droit surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, un seul déshonneur suffit à perdre, d’honneur, à déshonorer tout un peuple ».
Et la seconde : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée ».
PS : Quand on cite, je crois nécessaire de bien citer. Péguy a écrit : « Le kantisme a les mains pures ; par malheur, il n’a pas de mains ».
PS 2 : je le répète, je n’irai pas plus loin dans le dialogue avec vous. Il me semble que cela suffit. J’en suis même sûr.
Fabrice Nicolino