Il n’est pas absolument certain que vous connaissiez Pierre Authié. Moi-même, j’ignore à peu près tout de lui. Mais enfin, voici en trois phrases ce que je sais. Ou plutôt, ce qu’on croit savoir. Pendant environ trois siècles, diverses hérésies ont habité ce que l’on n’appelait pas encore la France. On les nommait, selon les cas, des Patarins, des Tisserands, des Publicains, des Piphles. C’est entre Toulouse, Albi et Carcassonne qu’ils furent les plus nombreux, les plus fervents. Nous avons pris l’habitude d’appeler ces derniers des cathares, qui n’est qu’un vilain jeu de mots mêlant le nom d’une secte et les adorateurs du chat, supposément satanique. Le mot « cathare » n’a aucune valeur historique. Vers le 12ème siècle, quand ces dissidents habitaient librement le Languedoc, le Roussillon, le comté toulousain, ils se désignaient entre eux comme des Bons Hommes, ou des Bonnes Femmes, car ils ne faisaient pas la différence épouvantable entre les sexes qui dévasta tant nos sociétés. « Cathare » est pour l’essentiel une invention, qui date d’un livre paru en 1848 (Voir par exemple : Les cathares, par Anne Brenon, Gallimard).
Rassurez-vous, je ne pars pas en croisade. Je sais trop peu de choses certaines sur le catharisme pour prendre en bloc sa défense posthume. Mais en tout cas, Pierre Authié. C’était un notaire d’Ax-les-Thermes (Ariège), et il était un prédicateur cathare. Au mauvais moment, car à l’extrême fin du 13ème siècle, les hordes barbares catholiques venues du Nord faisaient régner la terreur depuis des décennies dans les régions qui leur résistaient encore. Pierre était rentré dans sa chère contrée ariégeoise après avoir été ordonné Bon Homme en Italie, où la répression était moindre. Et il était revenu prêcher, probablement sans grande illusion sur son sort personnel, la vraie foi. La sienne, qui jetait à bas les croix et les statues et les prélats dodus. Je ne suis pas sûr que j’aurais aimé le catharisme, mais on prête à Authié, qui fut chopé par les flics de l’époque, avant d’être brûlé en 1310 à Toulouse, une phrase que je trouve sublime. La voici : « … Dieu ne fait pas de beaux blés et n’en a cure, c’est le fumier qu’on met dans la terre qui les fait …».
Je dois ajouter que les cathares les plus croyants ne mangeaient pas de viande et se refusaient à tuer le moindre animal. Je me répète : loin de moi l’idée d’en faire un modèle rétrospectif. Mais cela me donne à réfléchir, et j’espère que cela aura le même effet sur vous. Car enfin, si les cathares avaient sauvé leur pensée et leur monde, il y aurait dans le sud de la France un autre pays, parlant une autre langue, peut-être – on ne le saura jamais – un peu moins cruel vis-à-vis de ce qui n’est pas humain. Peut-être – rêvons, rêvons ! – un peu moins sot que celui qui l’a finalement emporté, et qui est le nôtre. Ce que je veux dire, et que vous comprendrez, c’est que la fatalité ne me semble pas une donnée permanente des sociétés humaines. Il y avait d’autres voies, d’autres valeurs, d’autres conceptions de la vie ensemble. Et elles se mariaient, en l’occurrence, avec une spiritualité exigeante, constante, supérieure. Y eut-il des bûchers chez les cathares ? Non. Y en aurait-il eu ? Il n’y en pas eu, et telle ma réponse. Ce qui ne peut que nous renvoyer tous à la certitude de la liberté. Pierre Authié, requiescat in pace.