Le grand succès du référendum (de NDDL)

Il n’y a décidément pas de quoi pleurer. La moitié des électeurs de Loire-Atlantique ont participé au référendum bouffon de nos princes de comédie, et 55 % ont donc dit oui à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Soit environ le quart des électeurs inscrits sur les listes. Et ce, malgré l’union désormais sacrée entre le PS  – Valls, Hollande, Ayrault et compagnie d’un côté – et la droite de Sarkozy, ce pauvre Fillon, ancien de la région, compris. Et ce, malgré le soutien enthousiaste des structures et des puissances, depuis la Chambre de commerce et d’industrie jusqu’à Vinci le bétonneur en chef, passant par une bonne partie de la presse.

Ce résultat, croyez-en mon vieux regard, est un camouflet pour le pouvoir socialiste, lui qui rêvait d’un plébiscite justifiant toutes les aventures dans le bocage préméditées par Valls. Le référendum, calculé au plus juste pour l’emporter – ni la Bretagne, ni Pays de la Loire, pourtant cofinanceurs du projet d’aéroport n’ont été consultés – montre surtout qu’une partie croissante de l’opinion ne croit plus aux fables sur la bagnole, l’avion, le « développement » – synonyme de destruction – la vitesse, les pantomimes coutumières. Laurent Fournier m’envoie depuis l’Inde des informations qui semblent montrer que ce pays envoie finalement promener Dassault, Hollande et leurs funestes Rafale, dont la vente supposée avait déclenché tant de bravos.

On verra ce qu’il en est, mais mon point de vue est limpide : nous assistons à un recul historique des forces coalisées qui souhaitent la poursuite mortifère du même. Nous tous, nous nous cherchons encore, et nous devrons assister encore à beaucoup d’épisodes déprimants de régression et de décomposition. Mais mon reste d’optimisme me fait penser que la culture profonde – la hiérarchie des valeurs, les buts, les méthodes, l’exercice du pouvoir, le rapport aux autres, aux bêtes, aux plantes – est en train de changer. C’est peut-être affaire d’accomodation. Nous ne regardons pas comme il faut ce qui se passe réellement. Je vous rappelle que le sous-titre de Planète sans visa est : Une autre façon de voir la même chose.

Évidemment, on ne lâche rien. On se tient prêts à fondre par dizaines de milliers sur le bocage en cas d’urgence. À pied, à cheval, en bœufs attelés, en montgolfières, en ULM, à l’aide de catapultes ou de canons à eau. Préparez les 9 et 10 juillet, le prochain rassemblement national. Ils ne sont pas encore passés, et ils ne passeront pas.

Franz-Olivier Giesbert est un zozo

(On parle ici, et quand même, d’écologie. Mais cela se situe – mille pardons – à la fin de cet article)

Ah là là ! Est-ce si important ? Du point de vue de la crise écologique, ce n’est pas dérisoire, c’est directement dépourvu du moindre sens publiable. Mais d’un autre côté, pour ceux qui continuent d’habiter ce monde délirant, cela garde un petit intérêt que je vais essayer de mettre en scène. Le journal Le Point a été créé en 1972 par des journalistes venus de L’Express, parmi lesquels Claude Imbert et Georges Suffert. Imbert serait une sorte de Jean Daniel un peu plus jeune, et de droite, si toutefois Daniel est de gauche. Si toutefois être de gauche conserve un territoire identifiable. Un peu plus jeune mais largement aussi chiant.

Bon. Je ne dirai qu’une chose de la protohistoire du Point, qui m’est restée coincé en travers de la gorge : le 21 juin 1976, la « une » du Point accuse le communiste égyptien Henri Curiel d’être un agent du KGB et de diriger un réseau terroriste. Sous la signature de Suffert. J’ai toujours le « dossier » chez moi, et il ne fait aucun doute que Suffert a en l’occurrence servi la soupe à un service policier, par exemple la DST de l’époque. Tout respire l’air épuré des officines. Rien n’est établi. Mais Suffert sait qu’il sera soutenu, et par la police, et qu’il l’est déjà – et comment – par son journal.

Deux ans plus tard, le 4 mai 1978, Curiel est abattu en plein Paris par un mystérieux commando, aussi vaporeux que celui qui tua Goldman en septembre 1979. Je ne sais pas quel lien unit les deux événements, mais Suffert ne mérite certes pas la médaille d’or du journalisme honnête et indépendant.

Je voulais bien sûr vous parler du Point d’aujourd’hui, dirigé jusqu’à ces derniers temps par un certain Franz-Olivier Giesbert (FOG, comme on dit à la télé). Venu de la gauche soixante-huitarde, il a patienté des années à L’Obs, dans l’espoir vain d’enterrer sous les fleurs Jean Daniel. Puis il a dirigé Le Figaro et longtemps Le Point avant de se contenter d’éditos mornes et répétitifs qui, ces derniers temps du moins, varient entre trois pôles : la dénonciation des supposés néandertaliens de la CGT et assimilés; la promotion béate du libéralisme le plus vif; la détestation personnelle de Sarkozy.

Est-ce intéressant ? Je ne recommande pas. Dans le dernier numéro paru le 23 juin (2285), Le Point fait preuve de son habituelle idéologie en produisant en couverture la tête de Michel Rocard, au-dessus de ces mots : « La gauche française est la plus rétrograde d’Europe ». Notez avec moi les guillemets, qui désignent à coup certain une citation, en la circonstance tirée d’un entretien. Page 28 – et cela dure interminablement jusqu’en page 42 -, commence en effet un entretien avec Rocard. C’est distrayant, dans un genre mineur, car le pauvre garçon sucre pas mal les fraises – il a 84 ans – et il est quand même difficile de croire que personne ne s’en rend compte.

Page 32, les glorieux intervieweurs – Emmanuel Berretta, Caroline Galactéros et Olivia Recasens – posent la question qui leur brûlait les lèvres depuis le début, car l’entretien n’a qu’un but : montrer que les socialistes de bon aloi, comme Rocard ou Macron, détestent la gauche, cette si ringarde disposition de l’esprit. Et cela donne : « Diriez-vous que la gauche française est la plus rétrograde d’Europe ? ».

Cela donne, sauf vilaine erreur, une information de taille. Le titre de couverture provient en fait d’une question posée par Le Point. Ma foi, cela doit être déontologique. Mais attendez plutôt la réponse de Rocard : « Dans toute l’Europe, la gauche française est celle qui a été la plus marquée par le marxisme. Elle en porte les traces. On peut admettre que la pensée politique marxiste, ou ce qu’il en reste, est rétrograde ». Je ne vous ferai pas l’injure de croire que vous ne savez pas lire. Comme vous le savez, vous voyez comme moi que Rocard ne dit en aucune manière ce que Le Point était de toute manière décidé à lui faire dire.

De quoi s’agit-il ? D’une grossière désinformation, de la part de gens qui se croient tout permis, et qui ont bien raison, car en effet, nul ne conteste leur droit extravagant à mentir. FOG et tous autres, entrez les pieds devant dans le vaste Panthéon des journalistes officiels, car votre place y est toute préparée.

Quant au reste, un naufrage. Rocard, le Rocard sautillant qui faisait semblant d’avoir des idées – l’autogestion, l’écologie – se vautre dans la discussion de bistrot. Macron, Valls, Hollande, Mitterrand, Chirac, les Iraniens, le numérique, les migrants, la Russie, le voile islamique, les 35 heures, etc. Par un effet comique non recherché, Le Point lui demande au bout de quinze pages : « Vous avez déclaré : “Il faut écologiser les politique”». Enfin ! Rocard a là l’occasion, – n’était-il “ambassadeur” sarkozyste pour l’Antarctique ? – de dire son sentiment sur l’extrême gravité de la crise écologique.

Mais comme il s’en tape, il évacue. Après moins d’une phrase sur le changement climatique, il embraie sur bien plus important : les règles de désignation de secrétaire général de l’ONU. Le successeur de Ban Ki-Moon ne risque-t-il pas de venir d’Europe de l’Est ? Et puis rien d’autre. Strictement rien d’autre. Je vous jure que c’est vrai. Un naufrage, vous dis-je.

Ce sera bref comme tout

Je suis loin de chez moi, face à un vallon, face à des hirondelles, face à des martinets, face à un Circaète Jean-le-Blanc qui tourne, tourne et tourne à la recherche de serpents et de lézards. Dire que je les admire tous ne signifie encore rien. Je les aime.

Je voulais vous dire trois mots. La France n’a jamais été aussi riche – selon leurs mortifères calculs – qu’en cette année 2016. L’Insee prévoit d’ailleurs une croissance de leur damné PIB de 1,6 % d’ici décembre. C’est inouï et lamentable, d’autant que, dans le même temps, le solde naturel – mortalité mois natalité – se situe aux alentours de 230 000 personnes de plus chaque année. Disons 300 000 pour éviter la contestation, en y incluant le solde migratoire. Et rapportons le tout à la population française, soit 66,3 millions d’habitants au 1er janvier 2015. Je ne fais pas le calcul, mais à la louche, cela doit se situer entre 0,4 et 0,5 % d’augmentation annuelle.

Autrement dit, les grands crétins qui dirigent, gouvernent et décident ne sont pas même capables d’imaginer autre chose que le spectacle qu’ils offrent chaque matin. Attention ! Je me place de leur point de vue, pas du mien, qui est tout autre. Selon leur logique d’apothicaires et de comptables, la croissance du PIB est la clé du bonheur universel. Or cette croissance explose et se transforme sous nos yeux ébahis en bagnoles, télés plasma, tracteurs pressurisés, ordinateurs, visites chez le médecin et anxiolytiques, et le reste.

Eux forment le cercle de la raison, celui des Attali et des Minc. Et nous celui des super-couillons, qui ne songent qu’à gâter la fête. Restons calmes.

Échappée avec Lucien Pouëdras (par Frédéric Wolff)

L’esprit des landes

J’écris ces lignes parcouru de frissons, comme revenu d’un long voyage. J’ai en moi des images qui m’ensoleillent : les tableaux de Lucien Pouëdras. Une exposition lui est consacrée, ainsi qu’un livre et j’ai le bonheur de les avoir rencontrés.

Ce qu’il peint ? La beauté perdue. Les landes bretonnes avant l’hécatombe agro-industrielle. Les travaux des landes et des champs où chacun, chacune participe à une œuvre commune. Chaque lopin est un émerveillement, à se demander si ces scènes de la vie quotidienne se sont bien déroulées en France ou sur un lointain continent, si elles remontent au Moyen-âge ou au vingtième siècle. Le regard s’arrête sur un pommier chargé de fruits, repart un peu plus haut ; un homme et son cheval travaillent la terre ; sur une autre toile, on fauche l’ajonc et la bruyère, pour en faire des mottes de litière ; sans hâte, deux enfants vont sur un sentier, une femme passe la houe…

La palette des saisons guide mes pas. De l’été à l’automne, de l’hiver au printemps, plusieurs fois, je fais le tour de la salle où sont exposées ces peintures de l’ancien temps. Plus tard, j’ouvre le livre au hasard, je parcours quelques pages et c’est comme faire un tour du monde, c’est comme sentir battre la grande horloge des saisons quand le miracle, c’était de vivre.

Parfois, l’émotion m’emporte et une fenêtre s’ouvre. Il me semble entendre l’angélus, dans les lointains. C’est l’été, la journée va vers sa fin, l’air est encore chaud, il porte des odeurs d’ajonc broyé et de galettes de sarrasin. J’emprunte un chemin de terre, je prends part aux activités du moment, aux côtés des faucheurs de lande, des réparateurs de parapluie. Couper du bois à fagots, mélanger l’ajonc au lierre et au houx pour nourrir les vaches. Et continuer demain. A chaque jour sa peine.

Pas de ciel, dans ces paysages. La lumière vient de la terre et de ses habitants, de tous ses habitants.

« La mémoire des landes », ainsi se nomment cette exposition itinérante et le livre qui l’accompagne, signé Lucien Pouëdras et François de Beaulieu. Mémoire des landes et plus encore, me semble-t-il. C’est un pays que l’on a dans le cœur, dans le ventre et pas seulement dans la mémoire. C’est un pays qui meurt. « Un pays vient de mourir, le mien », écrivait Bernard Charbonneau en 1973, à propos du Béarn. « On pleure les indiens des autres, mais on tue les siens », poursuivait-il dans un livre parfois cité ici et réédité par les éditions du Pas de côté (« Tristes campagnes »). Parler ainsi n’est pas se revendiquer béarnais, breton ou de je ne sais quelle identité régionaliste, pour la simple raison que l’on serait natif ou héritier d’un lieu, qu’en ravi de la crèche, on porterait au pinacle. C’est se sentir partie d’un monde que l’on habite, qui nous habite, un monde où la vie est possible et désirable. Un monde où tous les pays n’en font qu’un seul.

A la vision de cette Bretagne vivante, plusieurs sentiments hésitent en moi : l’éblouissement, la nostalgie et la colère.

Le temps a passé. On n’a plus besoin des chevaux. Les tracteurs les ont remplacés. L’attention portée au terroir a laissé la place à des machines de guerre aux bras métalliques dispersant leurs poisons. Les arbres gênaient le passage, les chemins creux étaient à l’étroit. Effacés du paysage. L’heure est aux zones d’activité, au grand maillage routier et aéroportuaire, aux galeries marchandes où traîner sa fatigue et son désœuvrement. Place aux lotissements clonés avec pelouses tondues à ras où rien n’est plus étranger que la vie. Les animaux qu’on faisait pâturer dans la lande et dans les prairies ? Direction les bagnes aux normes européennes où ils attendent la mort sans jamais voir la lumière du jour ni goûter l’herbe d’un pré. Les paysans ? Du balai, et ceux qui restent sont priés de se soumettre aux grandes firmes de la semence hybride et de la chimie défoliante, avant de disparaître à leur tour, engloutis par une « ferme »-usine de machines animales, par une maladie neuro-dégénérative ou un cancer au terme d’une lente agonie. Les modes de vie au rythme des saisons, la richesse d’une culture vivante, les habitats de toute une faune, une flore… Aux oubliettes. Les fêtes des foins et des moissons, de l’automne et du printemps ? C’était désuet. Place au festif industriel où l’on déambule avec sa puce RFID pour le bon écoulement des flux, mais pas d’inquiétude, on sous-titre en breton.

C’est sans insurrection que le vieux monde a été liquidé. Reddition générale, débâcle en rase campagne. En finir avec le complexe d’être arriéré, de retarder au cadran du siècle… L’injonction a été assimilée, mieux que ça : surpassée. Etre moderne, sésame universel qui nous fait désirer jusqu’à notre propre servitude et nous interdit d’imaginer qu’il en soit autrement.

Dans ces campagnes de l’âge industriel, que reste-t-il à contempler ? Quels parfums respirons-nous ? Tout ça pour quoi ?

Pour nourrir le monde ? Foutaises. Je ne vais pas faire la liste, mais quand même. Aliments appauvris et frelatés, biocides répandus partout dans les sols, dans l’air, dans les eaux, dans tout le monde vivant sans exception, déforestation, confiscation des terres des pauvres où produire le grain pour les animaux et les voitures des riches…

Pour payer moins cher sa pitance, après avoir réglé au passage le prix des maladies, de la dépollution, des subventions ?

A moins que ce ne soit pour embellir les paysages ?

Malgré le désert qui métastase notre ruralité, il reste des îlots. Dans la commune où je vis, un jeune paysan travaille sa terre avec une jument. Un autre s’est fabriqué une roulotte extraordinaire avec du bois récupéré le long des berges. Il arrive que nous nous retrouvions, à trois ou quatre, pour ramasser des fagots de bois mort, pour des après-midi de fanage au râteau, pour une journée rumex dans un champ où pâturent deux chevaux… Il y a des lopins aux couleurs de fleurs et de légumes anciens, des arbres au lichen remarquable. On se fait des festins de confitures, de pestos d’ail des ours, et le caviar d’aubergine, le champagne de sureau, c’est pour bientôt, patience. Des graines passent de mains en mains, des plants voyagent de jardins en jardins. Un copain expérimente une nouvelle recette de bière. On retrouve l’usage de nos mains et leur intelligence ; en un geste, on parcourt plus de mille ans d’histoire. Des arbres sont honorés en silence, juste par un regard d’estime et, parfois, par une étreinte fraternelle. Dans ces moments de communion, s’élève une sensation d’unité profonde, d’une commune présence au monde. Ce qui fait la substance d’une vie.

Par endroits, la mémoire n’est pas perdue. Des oasis fleurissent, des éclats du palimpseste ne se laissent pas effacer par la modernité. Des peintres, des naturalistes, des jardiniers, des journalistes, des zadistes tentent de sauver ce qui peut l’être encore. Des êtres remontent vers les sources premières, relient la disparition des landes à un désastre plus général : celui de l’industrialisation du monde.

Il reste des sentinelles et j’aimerais saluer ici Lucien, François, Catherine, Jean-Yves et tous les anonymes qui, à leur façon, perpétuent l’esprit des landes.

L’esprit des landes : c’est lui, plus que jamais, qu’il nous faut sauvegarder. Faire avec ce que la nature nous offre là où nous vivons, habiter la terre en harmonie, ne pas prendre plus que ce qu’elle peut donner ; d’un sol pauvre, froid et acide, faire un trésor ; composer avec nos limites, se réjouir de chaque moisson et du chemin parcouru, avec d’autres, pour aller jusqu’à elle.

Je sais. Ça ne suffira pas. Mais qu’espérer sans cette exigence ? L’échappée est étroite, de plus en plus. Mais elle n’est pas inaccessible. Nous aurions pu faire autrement. Nourrir sans détruire, c’était possible. Ça l’est encore.