Et si on (re)commençait ?

Ceci est le troisième versant d’un propos général. On peut le lire sans les deux textes précédents, mais on y perdrait une logique, une cohérence qui s’y trouve bel et bien.

Je commence ce troisième papier consacré à la politique en découvrant un nouveau rapport, plus effarant que bien d’autres encore (ici). Publié par The Lancet, revue scientifique de haut prestige, adossé à un ensemble de 24 institutions mondiales comme l’Organisation météorologique mondiale (OMM), il fait le point chaque année sur les liens prévisibles entre la santé et le dérèglement climatique. On peut toujours faire son Claude Allègre, et penser que ces gens ourdissent un ténébreux complot. On peut, avec plus de raison, considérer qu’ils produisent le meilleur de ce qu’on peut savoir en cette fin d’année 2017. Eh bien, il annonce que jusqu’1 milliard d’humains pourraient migrer d’ici la fin du siècle. Songez un peu à ce que provoque, dans un pays comme la France, la perspective d’un million de réfugiés. Nous parlons de 1000 fois plus, certes répartis. Mais dites-moi, où iraient massivement des réfugiés climatiques venus du nord de l’Afrique ou du Moyen-Orient ? Dans le désert libyque ?

Un glyphosate, trois vérités

J’en reviens à mon propos. Ainsi que j’ai dit dans mon dernier papier, il faut repolitiser la société dans sa réalité. En tenant compte de ce qu’elle est aujourd’hui. Autant que possible, hors des références politiques – je ne dis pas morales, on s’en doute – qui furent celles des deux siècles précédents, qui n’apportent plus que confusion mentale. Alors voilà : je pense qu’il faut s’entendre, et s’entendre par millions, sur un point simplement vital : nous souhaitons tous être protégés au moment où les menaces s’accumulent.

Par quel bout prendre une telle affaire ? Sur quel fil tirer pour tenter de mobiliser vraiment ? Eh bien, je crois après très mûre réflexion, commencée voici des mois, qu’on pourrait choisir tous ensemble le glyphosate, matière active de tant de poisons, dont le Roundup. Je pense que nous pouvons énoncer d’emblée trois vérités. La première est que cette matière active est cancérigène, sans préjuger d’autres qualités aussi éminentes comme la reprotoxicité, voire la perturbation endocrinienne. Or on en trouve la trace dans presque toutes les analyses d’urine qui la recherchent.

La deuxième : les autorités, de quelque ordre que ce soit, de quelque niveau que ce soit, sont incapables de faire le travail élémentaire de tout apprenti gouvernant : protéger les siens, notamment parce qu’est reconnu à l’Etat et à ses innombrables prolongements le monopole de la violence légitime, ainsi que l’a noté avec finesse Max Weber. Il s’agit sans détour d’une rupture frontale du contrat social. La confiance n’est plus, tout le monde est en droit de se méfier de tout. La troisième vérité est que nous sommes des millions à en avoir assez. Oh certes ! pas tous de la même manière. Pas avec les mêmes mots, pas avec les mêmes considérations, pas avec les mêmes explications, mais tous sentant avec une force chaque jour plus évidente que rien ne va plus. Que le danger, pour les gosses, les bébés, les fœtus est omniprésent, accablant.

Ne pas oublier les boulistes du Touquet

Telle peut être la base d’une action collective encore jamais vue où l’on verrait d’innombrables segments de la société se mettre en mouvement ensemble – à peu près -, mais chacun d’entre eux à son rythme, avec ses mots, avec ses silences et ses non-dits, ses réserves et doutes, ses limites. Avant de crier à la douce folie du rêve, laissez-moi m’expliquer. Ce que je propose, c’est trois phrases, et les voici :

« Le glyphosate est un pesticide cancérigène, qu’on trouve partout dans les urines des humains. Nos autorités proches et lointaines acceptent cet empoisonnement, qui est désormais certain. Nous demandons protection, c’est-à-dire l’interdiction immédiate de ce produit chimique dangereux ».

Bien peu de gens, croyez-moi, trouveraient à redire réellement à semblables évidences. Questionnés, certains se sentiraient bien tenus de tergiverser, comme la patronne de la FNSEA Christiane Lambert – et encore ! – ou Jean-Charles Bocquet, l’ancien directeur du lobby des pesticides, l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP) ou un quelconque Wauquiez. Soit. Reste qu’il existe comme un fabuleux gisement de millions de gens qui trouveraient cette demande raisonnable et défendable, y compris par eux. Notez bien dès l’avance que ce texte ne s’accompagne d’aucune des fioritures – que je ne conteste pas, on s’en doute – qu’on trouve dans tout texte militant ou seulement critique. Non, nulle mention du criminel Monsanto, de ses complices, de la politique en général et en particulier. Mais cette évidence, oui, que nous demandons protection.

La suite est clairement hypothétique, mais aujourd’hui, je m’en fous bien. J’y crois ? Pardi, j’y crois. Il s’agirait que ce texte soit approprié massivement, sur une longue durée, par tous ceux qui le souhaitent. Qu’il devienne le sésame, le porte-clés, le talisman de milliers de chercheurs de vérité, nous disons. Et qu’il soit diffusé jusque dans le plus petit des lieux possibles de France. Aucun hameau ne doit être oublié, aucune ferme, aucune cage d’escalier, aucun manoir en Dordogne.

Moi, je gage que tout le monde peut se reconnaître. Le club cycliste de Lamballe, les femmes musulmanes d’Aubervilliers, les boulistes du Touquet, l’amicale laïque du Tarn-et-Garonne, les employés de la crèche municipale d’Aubenas, les joueurs de Go de Saint-Sulpice, la Coordination rurale du Pas-de-Calais, les philatélistes du XIVème arrondissement de Paris, les Veuves de guerre, le 3ème RIMA, le NPA, les retraitées actives de Niort, les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, Sud-PTT, Laurent Berger, Nicolas Hulot, Jacques Chirac, la fanfare municipale de Blaye, Michel Blanc, les grévistes de la Souterraine et d’ailleurs, les conseils municipaux de 33 400 communes de France, les colombophiles amateurs de Perpignan, le cercle espérantiste de Vannes, les usagers des restos du cœur de Lyon, Marseille, Lorient, Bordeaux, Dax, Limoges, Nancy, Colmar, Dieulefit, l’association des Tamouls de France, les deux foyers sénégalais de Montreuil, l’Assemblée des évêques de France, la CGT, le Grand Rabbinat de Paris et la Grande Mosquée du même lieu, les surfeurs de la côte Atlantique, les teufeurs de partout, les services pédiatriques et d’urgence de la totalité de l’APHP, puis les services de médecine, de gériatrie, de chirurgie, d’orthopédie, de rééducation fonctionnelle, Luc Besson, Jean-François Balmer, Michèle Bernier et ses enfants, Bruno Gaccio et ses enfants, Ali Baddou, Patrick Cohen, j’en oublie des milliers et des milliers et des milliers. Il s’agit d’un programme minimum, d’un socle, de l’affirmation minimaliste que nous sommes une société humaine.

La liberté à la boutonnière

Attention : il ne s’agit pas de porter la bonne parole avec l’autocollant écologiste sur la poitrine, non ! Il s’agirait de mettre en mains, dans les mains de parfaits inconnus, un texte qu’ils auraient toute liberté de diffuser à leur tour, de reproduire, de signaler à d’autres connaissances. Sans le changer jamais. Telle serait la seule condition : ces phrases seraient pour toujours le trait d’union entre des millions d’êtres qui ne se connaissent pas.

Bon, il ne s’agit pas d’une pétition, mais d’une ébullition. A feu doux, qui durera le temps nécessaire, fût-ce sur plusieurs années. Je vous rappelle sans rire qu’il s’agit de refonder la politique et les contrats qu’elle implique, ce qui ne saurait se faire en une saison. Si je ne me trompe et à la condition de bien s’y prendre, ces quelques phrases peuvent – et doivent en tout cas – se répandre lentement, puis de plus en plus rapidement, de plus en plus profondément. Le maître-mot me paraît être celui de liberté. Tout groupe, tout individu qui entend défendre cet oriflamme doit chercher le moyen de s’exprimer aussi haut qu’il sera possible. Le modèle, s’il en existait un, se rapprocherait peut-être de celui si discutable par ailleurs du Téléthon. Des gens de bonne volonté polarisent l’attention par une performance proportionnée à leur force et à leurs savoirs. Pendant que les mots diffusent avant de surgir par dizaines, puis par centaines et milliers des formes d’expression – inventons ! – amplifiant le propos de départ.

Nous parlons là d’un tsunami démocratique, dont je me dois de rappeler qu’il est au départ une ride sur l’océan. Une insurrection démocratique sans chef ni hiérarchie, sans autre but que d’obtenir satisfaction d’une demande en apparence dérisoire ou presque. Dans un premier temps au moins, on ne centralise rien, on n’impose rien, ce qui n’interdit pas de suggérer fortement ce qui pourrait être la règle d’or d’un tel mouvement : on ne négocie pas. ON NÉGOCIE RIEN, NI MAINTENANT NI JAMAIS. Car il n’y a rien à négocier. La situation ainsi créée me ferait penser à la fabuleuse mobilisation du Peuple des dunes, dont j’ai parlé ici il y a près de dix ans (ici). Laissons les puissants mariner dans le chaudron, et maintenons simplement la même exigence répétée sur tous les tons du violon : vous êtes représentants, agissez puisque telle est notre demande. Entrer dans le cycle sans fin des discussions signifierait au passage acceptation de l’inacceptable et adoubement de gens fondamentalement sans honneur.

N’appartiens jamais à personne

Si des millions de personnes, au bout d’un an, de deux, de trois ou plus, reprenaient cette exigence, il faudrait bien, à un moment quelconque de l’aventure, centraliser. Unifier. Réunir les volontés en montrant leur force collective hors du commun. Peut-être, mais sûrement pas au départ, pourrait-on imaginer un engagement pétitionnaire permettant de nous compter. Sans doute, si le virus de la liberté se répandait ainsi que je l’espère, peut-être faudrait-il rendre compte – site, son, images, textes, livre(s) – de ce qui est en train de se passer. Mais que cela soit clair : pour qu’une telle mobilisation ait lieu, la condition sine qua non serait qu’elle n’appartienne à personne. Qu’elle appartienne au peuple lui-même et qu’aucune structure des anciens temps ne puisse s’emparer de la millionième part de sa légitimité.

Y est-on ? Au bout d’un temps long, des millions de personnes sont devenues les copropriétaires d’une exigence de base : ne plus supporter l’empoisonnement par un produit dangereux. C’est alors que tout commence. Car réfléchissons ensemble, je vous en prie. Dans tous les cas, si du moins la mobilisation prend comme je me contente d’espérer, en bien, on peut espérer l’explosion, L’EXPLOSION du système politique actuel, qui ne mérite plus que cela.  Car de deux choses l’une. Ou le gouvernement décide de donner satisfaction aux demandeurs, et il ouvre une crise politique majeure avec l’Europe telle qu’ils l’ont construite, et qui impose des lois gangrénées par les lobbies industriels d’une part; avec sa propre majorité pro-business; avec les transnationales comme Monsanto, Bayer ou ChemChina, à qui il ne refuse jamais rien.

Dites-moi, où est le pouvoir ?

C’est très improbable, mais admettons. Dans ce cas, cela serait donner un souffle d’anthologie à la véritable démocratie. Cela signifierait qu’en s’unissant derrière une demande simple mais apparemment hors de portée, on peut obtenir une victoire. Comme l’esprit humain est fait, ce serait ouvrir une brèche qui ne se refermerait plus. Ce serait la preuve dont nous avons tant besoin pour réclamer plus. Pour réclamer tout ce dont nous n’osons plus rêver. Une société conduite par des besoins humains, hors du cercle de fer de l’économie. Ce serait l’ébauche d’une révolution.

Mais plus certainement, le gouvernement tergiverserait, tournicoterait autour de la demande, en ergotant sans cesse, en nous envoyant des armées de communicants nous expliquer qu’il faut attendre telle réunion, telle décision, tel menu changement institutionnel, qu’il faut respecter le cadre européen si difficilement dessiné, dans la grande tradition de l’enfumage. Pourquoi le ferait-il ? Mais parce qu’il serait coincé entre deux injonctions contradictoires. Celle, tout de même,  de respecter le souhait d’un peuple qui l’a fait – plus ou moins – roi. Et celle de sa nature profonde, qui est de s’incliner devant la puissance de feu de l’industrie et des règles générales de l’économie. Exactement comme le scorpion de la fable qui pique la grenouille qui lui fait passer la rivière sur le dos, et meurt avec elle comme un imbécile. Car c’est dans sa nature.

Seulement, dans ce cas-là, ce serait presque trop beau. Car on assisterait en direct à une leçon de choses politique de très haute volée. On verrait, des millions de citoyens pourraient verraient de leurs yeux que le système de représentation est bloqué, qu’il empêche et interdit de protéger la santé de tous, au profit de quelques-uns. Moi, je gage sans preuve qu’on pourrait alors se lancer dans une immense entreprise de repolitisation de la société, qui lui permettrait de comprendre ce qu’est le pouvoir, comment il circule , comment il est confisqué, et au service de quoi.

Un autre serment du Jeu de paume

Ce serait d’ailleurs la même chose, peu ou prou, si le gouvernement cédait, pour la raison évoquée plus haut que cela permettrait à beaucoup, ayant déjà beaucoup appris chemin faisant, de réclamer bien plus et au-delà. Mon obsession à moi n’a rien de secret : il faut à toute force créer du mouvement. La statique, c’est la mort pour tous, au moins morale, pour cause de crise écologique exacerbée. Le mouvement au contraire, sur fond de réclamation en apparence presque anodine, est la chance donnée d’avancer enfin. De se poser des questions ensemble. D’y répondre ensemble. De créer pas à pas une culture politique neuve qui enverra au cimetière des idées le libéralisme et le capitalisme, les fascismes et les stalinismes, les social-démocraties, les gauches en fait, l’individualisme.

Vous le savez, nous le savons tous : nous n’avons plus beaucoup de temps. Il faut tout faire en une seconde, à peine plus : apprendre une langue et sa grammaire, la parler, trouver des locuteurs, imaginer un nouveau récit plus efficace et vrai que le progressisme qui domine encore, rebâtir le monde et son incroyable beauté. Le nouveau récit, nous le connaissons bien : il appartient à l’homme, aux hommes, de proclamer ses devoirs envers toutes les formes vivantes. En proclamant, comme les ancêtres dans la salle du Jeu de paume, le serment de sauver les conditions de la vie sur Terre.

 

Mais pourquoi la politique est-elle morte ?

Attention, ce texte est la poursuite du précédent et ne saurait à mon sens être compris sans avoir lu le précédent et celui viendra derrière. On peut appeler cela une trilogie, mais comme cela semble bien pompeux, restons-en à l’idée d’une série de trois. Enfin, voyez.

Lecteurs, amis, adversaires éventuellement, je suis bien sûr d’une chose : vous partagez un même sentiment sur la politique. Car la politique, fondamentalement, c’est l’action. Or nous ne pouvons plus bouger. Aucun geste ne donne plus rien. Aucune mobilisation ne débouche plus sur le moindre changement, aussi dérisoire qu’il puisse être. Ce n’est pas une panne, c’est la fin ultime d’un cycle probablement né chez nous en 1789.

La Révolution française aura été un souffle prodigieux, qui a montré qu’un mouvement dans la société pouvait conduire à un changement d’état radical. Il est difficile d’imaginer ce qu’un tel tremblement de terre a pu signifier pour des générations. Je passe volontairement sur la suite des événements, qui a dû en décevoir plus d’un. Au passage, ce triomphe (si provisoire) de la volonté a également permis l’établissement d’une foi meurtrière dans l’homme. Le délire de toute-puissance et cette hubris – la démesure déjà décrite par les Grecs anciens – qui sert de fondement aux entreprises techniques les plus folles, ne sont pas nés là. Bien sûr. Mais ils auront trouvé dans ce soulèvement d’un peuple – mais oui, toute aventure merveilleuse contient sa part d’ombre et tout avers son envers – des raisons nouvelles de se déployer. Ne l’oublions pas : 1789 est aussi la grande naissance politique du progressisme, cette croyance naïve dans le sens de l’histoire, qui ne connaîtrait qu’une direction. Le pire en réalité, c’est que le progressisme a vaincu toutes les autres propositions politiques par une alliance indéfectible avec la machine et le savant. Avec de tels acteurs, l’industrialisation du monde, qui est notre monstre bien vivant, ne pouvait que déferler sur des sociétés humaines éberluées par la puissance et le neuf.

Tout cela est terminé. L’alliance est encore là, mais comme elle se heurte à des murailles que personne ne franchira, elle est franchement obsolète, dans le sens qu’elle ne sert plus, qu’elle ne servira plus qu’à détruire, car plus rien ne saurait être construit dans ces conditions. Que s’est-il passé ? D’abord, cette chose aussi vieille que le monde : les idées périssent ou en tout cas s’épuisent au point de n’avoir pas plus de force qu’un vieillard centenaire, et grabataire. Combien de temps aurai duré l’ivresse de 1789 ? On sait qu’elle aura inspiré le coup de force bolchevique de 1917, et donc ce qui a suivi en Russie, puis dans tant de pays du monde. J’ai déjà assez dit l’horreur définitive que m’inspirent les stalinismes, qui sont toujours dans la tête de trop d’humains.

En tout cas, 1789 s’est étiolé et les rêves sont devenus des nuages s’effilochant au ciel des sociétés humaines. C’est ainsi, et il n’en sera jamais autrement. Mais il est un autre changement, bien plus radical, qui condamne toutes, je dis bien toutes les formes actuelles de la politique : l’évidence croissante qu’il existe des limites physiques à l’aventure humaine. La crise écologique nous mord la nuque et bientôt la brisera si nous ne tentons pas quelque chose d’inédit.

Je ne reprends pas la litanie, mille fois décrite ici.  Nous consommons bien plus que ce que les écosystèmes naturels acceptent de nous offrir chaque année, et cela ne saurait durer, ce que peut comprendre un enfant de cinq ou six ans. Si tu ajoutes une bille à un gros paquet chaque matin et que tu en perds deux chaque soir, eh bien, il arrivera, quelle que soit la taille du sac, que tu n’auras plus rien pour jouer, mon biquet. Tu pleureras, mais ce sera trop tard, sauf si tes bons parents t’achètent d’autres billes chez le marchand. Le tout petit problème est qu’il n’y a pas de marchand de terres. Nous faisons gaiement comme s »il en existait trois ou quatre, et demain, avec l’appétit croissant de centaines de millions d’Indiens et de Chinois – entre autres -, il en faudra bien cinq. Mais je me rends compte que mon historiette n’est pas si drôle, pardon.

L’aventure, celle-là, est finie. Or toutes les formes politiques, jusqu’au dernier sous-comité public, jusqu’à la moindre assemblée mélenchoniste, jusqu’aux absurdes mouvements prétendument écologistes, oui, toutes font comme si cela pouvait durer. Ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant ! Une élection perdue ? Bah, attendons cinq ans, ou sept, ou vingt-cinq. Jamais aucun parti ne propose ni ne proposera des mesures de rupture vraie avec ce monde. Par exemple mettre en question l’existence même des transnationales, ce centre nerveux de la destruction planétaire. Ou la bagarre assurée, assumée contre la prolifération des objets matériels, qui passe sans nul doute par l’interdiction de la publicité, cette industrie du mensonge. Ou l’abolition de la pêche industrielle, qui trucide des équilibres écosystémiques vieux de millions d’années. Ou encore la lutte organisée pour la fin de l’agriculture industrielle, responsable essentiel de l’Apocalypse des insectes évoquée dans mon dernier papier ici.

Ce ne sont que quelques exemples de bon sens. Les gens qui nous représentent – partis, syndicats, associations, structures publiques de tout niveau – nous précipitent au tombeau collectif parce qu’ils n’entendent pas mener les combats vitaux pour notre avenir. Encore cinq minutes, monsieur le bourreau ! comme a dit – peut-être – Jeanne du Barry en montant sur l’échafaud en 1793. Eh bien oui, nous aurons les cinq minutes, mais pas plus. Sont-ils cons comme des brêles ? Oui, assurément, ils le sont, puisqu’ils ne comprennent pas l’essentiel et se perdent dans de picrocholines querelles. Mais il faut quand même aller plus loin, même s’il m’arrive, comme à vous je l’espère, de les maudire tous.

Je ne reprends pas les raisons – celles que j’entrevois en tout cas – d’une telle faillite, encore que le mot juste, vu les dimensions du drame, reste à inventer. Je me contenterai de constater qu’ils sont tous, mais alors tous, les représentants d’un astre mort. Pour des raisons diverses, intellectuels, syndicalistes, politiques ne parviennent pas à s’extraire pour de vrai du cadre passé et désormais forclos. Voyez par exemple ces tristes exemples de messieurs Hamon et Mélenchon, qui se disputent la dépouille et la mémoire d’un Mitterrand, né il y a 101 ans, et qui n’a bien entendu jamais dit un mot sur la crise écologique, pourtant évidente déjà du temps de son vivant.

Tous les repères, toutes les carrières, tous les livres ou presque, toutes les écoles, toutes les Académies, tous les journaux ne parlent au fond que d’un univers disparu. Le grand fantasme est de récréer le divin passé. Selon les semblants de camp, les Trente Glorieuses, la France éternelle de Dunkerque à Tamanrasset, la rupture – tu parles ! – avec le capitalisme. Comme aucun n’y arrivera, voilà la grande nouvelle que j’entends partager avec vous : la politique est morte, car rien de significatif n’a plus la moindre chance d’arriver comme l’on faisait avant. Le cadre a totalement changé, mais il est décidément trop dur de se séparer des vieilles tapisseries. On garde, on meurt.

Y a-t-il une issue ? Je suis bien loin d’en être sûr, mais peut-être. Seulement, ainsi que je vous l’ai écrit, il faut accepter de rompre sans esprit de retour. Il faut se mettre dans un état intérieur tel que nul ne pourra plus venir dans l’intérieur de nos têtes y faire les diverses propagandes qu’on sait. Il faut tenter de devenir libre. Attention, je suis fort loin d’y être ! Ne croyez-pas que je me présente comme un modèle, car franchement, dans le genre, il y a mieux. En tout cas, j’essaie d’être sincère, honnête, et volontaire. La politique est morte, mais il existe sans doute un (des) moyen(s) de la ressusciter. Rappelez-vous : la politique, c’est l’action. Sans action, nous sommes cette fois irrémédiablement condamnés au pire. Mais en agissant, peut-être pas.

Donc, la politique. Moi, je crois que ce grand peuple a le besoin et la possibilité de se repolitiser en profondeur, sur des bases neuves. Et j’ai ma petite idée sur le sujet que je m’empresse de partager avec vous. Mais voilà que je me rends compte qu’il est 16h58 et que je n’ai pas encore bu mon thé vert de l’après-midi. Damned ! La suite et fin provisoire dès que possible. Juré.

Parce qu’il faut rompre avec ce monde

 

Amis, lecteurs, l’heure est grave. D’habitude, dans mes habitudes à moi en tout cas, ce bout de phrase a toujours déclenché l’hilarité. Mais cette fois, croix de bois, croix de fer, c’est sérieux. Depuis le temps que j’utilise de vastes mots inquiétants pour décrire notre sort commun, il fallait bien que cela arrive. J’ai abordé bien souvent l’énigme posée par notre humanité insouciante, incapable en tout cas de relier les fils de la terrible crise écologique que nous avons créée de toutes pièces. Pourquoi tant de déni, de dénégation, d’hypocrisie et de pure folie ? Je ne vais pas y revenir, en tout cas pas aujourd’hui.

Ce que je vais vous raconter, je l’ai sur le cœur depuis un long moment, mais je crois que deux faits m’auront cette fois décidé. Un, ainsi que vous le savez, nous vivons une Apocalypse des insectes. Une étude de grande qualité (ici) indique que 76 % de la biomasse des insectes volants auraient disparu en 27 années. Ce travail a été mené en Allemagne, et douteuse cerise sur le gâteau, dans des zones protégées comme les réserves. Notez : depuis 1989. Il est possible, sinon probable, que le pourcentage de biomasse disparue pourrait être, en prenant comme date de comparaison 1960 par exemple, de 90 % ou plus. J’ai donc bien le droit de parler d’une Apocalypse. Au reste, elle touche à des degrés divers, mais toujours à des hauteurs vertigineuses, les oiseaux ou les batraciens. L’espèce humaine, et je vous demande de faire attention aux mots qui suivent, n’a jamais connu pareille menace. En plus de deux millions d’années, si l’on part d’Homo Habilis, les hominiens auront affronté famines, incendies géants, guerres meurtrières, épidémies et malheurs en tout genre, mais jamais ce risque inouï d’un effondrement des formes de vie qui soutiennent l’édifice général. J’ajoute, mais le faut-il réellement ici ? que la concentration de CO2 dans l’atmosphère a encore battu ses précédents records en 2016 (ici). On n’a pas vu cela depuis au moins trois millions d’années, et à cette époque, peu importait au fond que la mer – et ce fut le cas – soit 10 à 20 mètres au-dessus de son niveau de 2017. Il n’y avait pas de mégapoles, susceptibles d’être submergées. Il n’y avait pas des milliards d’humains regroupés au bord des côtes.

Deux, reléguant en page 5 ce qui méritait davantage que toute la manchette de Une, le journal Le Monde annonce : « Réchauffement climatique : la bataille des 2 °C est presque perdue » (ici). Je plains les soutiers du quotidien, qui osent titrer en Une sur les énièmes malheurs de Trump, et n’accordent que cette modeste place à ce qui devrait pourtant fracasser leurs esprits. Imaginez ! Les mêmes ont promu jusqu’à l’ineptie les pompeux Accords de Paris sur le climat, signés au cours de la si fameuse COP21 de décembre 2015. Et voilà que l’ONU – via son programme PNUE – constate un « écart catastrophique » entre les engagements pris en 2015 et la réalité sur le terrain. Catastrophique, c’est eux qui le disent ! Le Monde aura consacré des dizaines d’articles de pure propagande au supposé triomphe de 2015, et quand il s’agit de rétablir un semblant de vérité, il n’y a plus personne.

Quoi qu’il en soit, cela tombe sur nous, et c’est d’autant plus fâcheux, en France en tout cas, que nous sommes un peuple vieillissant, devenu frileux depuis qu’il a tant à perdre de ses colifichets, électronique comprise. Cela tombe sur nous, et nous devons à toute force savoir ce que nous pouvons faire. Ce que nous devons au moins tenter avec les maigres forces dont nous disposons. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, laissez-moi vous dire que la vieille politique doit enfin être balayée si l’on veut considérer les choses sérieusement.

Je sais que ces mots vous ont déjà été servis en soupe et brouet je ne sais combien de fois. Mais il importe d’y revenir. Il n’y a rien de récupérable – immédiatement en tout cas – des billevesées du discours politique ambiant. C’est l’évidence pour qui regarde ces étonnants ringards appelés Macron, Hollande, Philippe ou Wauquiez. Ces pauvres gens ne savent à peu près rien de l’état du monde, et se contentent d’ânonner ce qu’ils ont lu distraitement pour passer les concours nécessaires à leur carrière. Ils en sont encore à vanter des mots devenus criminels, comme ceux de croissance, de business, de mondialisation. Leur vue est courte, leur imagination bornée, leurs connaissances réelles sont proches de zéro. Inutile de perdre encore une minute avec de tels zombies. Et pas davantage avec Le Pen et ses misérables cliques. On a vu comment la dame a rompu toute seule avec ce qui faisait pourtant le point politique central de son parti la veille au soir : la sortie de l’Europe, et de l’euro. Cette quincaillerie de si basse qualité ne tenait donc – on s’en doutait – que par la présence de Philippot, tout aussi détestable que son ancienne amie de toujours.

Bon, ces funestes clampins d’Europe-Écologie-les-Verts ? Ces gens sont à pleurer. Incapables d’expliquer si peu que ce soir l’horrible fiasco de leur mouvement lancé en 1984 – Jean-Vincent Placé devenu colonel de réserve d’un régiment des forces spéciales en charge du renseignement – authentique -; De Rugy au perchoir de l’Assemblée nationale macroniste, dégueulant au passage sur les si nobles zadistes de Notre-Dame-des-Landes; Barbara Pompili devenue groupie du président; Duflot, ayant tout raté, mais pleurnichant en toute logique qu’on la suive encore; ce pauvre Jadot rêvassant encore d’un rôle national, embrassant Hamon avant de se rendre compte qu’on cherche, pardonnez, à le baiser; incapables, donc, ils nous demandent d’attendre la présidentielle de 2022 et plus sûrement la Saint-GlinGlin. On pourrait rire aux éclats de leur ridicule accompli, et je ne parviens pas à m’en priver, mais on parle quand même, aussi, du sort de cette petite planète. Et cela donne le vertige.

Mélenchon, dont je sais qu’il est suivi par nombre de lecteurs de Planète sans visa. J’ai assez déblatéré sur lui (chercher son nom dans le moteur de recherche en haut de cette page), et je ne risque pas de changer d’avis. Il est à mes yeux l’ultime illusion. Le bastion à partir duquel ceux qui se pensent écologistes aimeraient tant croire qu’ils agissent. Seulement, cela ne marche pas. Mélenchon, outre ses innombrables défauts, rédhibitoires à mes yeux, incarne un passé définitif. Il n’est plus l’heure que d’une chose : agir. Contre l’imaginaire désormais fou des gauches anciennes, toutes tendances confondues; contre la rupture infernale entre point de vue du Nord et nécessités du Sud ; pour la critique radicale de la consommation de biens matériels; contre la prolifération d’objets inutiles, jusques et y compris chez nos « pauvres »; pour la défense immédiate et inconditionnelle de toutes les formes vivantes, y compris celles qui dérangent les activités humaines.

Prenons au sérieux cette évidence : le feu mortel est là. Et à mesure qu’il gagne, je vois monter chez nos ennemis de toujours le fantasme de tout régler par l’annihilation. Par la disparition de ces milliards de fâcheux qui, concurrencés par le robot et le numérique, ne servent plus qu’à gâcher leur fête d’hyper-riches. Je vous renvoie à trois de mes dernières lectures, que je ne détaillerai pas. D’abord, le formidable roman du Sud-Africain Deon Meyer, L’Année du lion (Le Seuil). Malgré une fin que je juge ratée, c’est un grand livre qui nous parle d’une humanité amputée de plus de 95% de ses membres. Pour en savoir plus, il vous faudra lire, mais vous ne serez pas volés, je vous le jure.

Le deuxième livre est édité par le groupe Pièces et Main d’Œuvre (PMO) de Grenoble, que je tiens pour un critique essentiel de notre monde malade. Dans Le Manifeste des chimpanzés du futur (ici), les auteurs montrent avec clarté que les transhumanistes, si puissants désormais, retrouvent et adaptent un programme de domination d’une race d’humains sur toutes les autres. Enfin, dans Où atterrir ? (La Découverte), Bruno Latour exprime avec sagesse ce que beaucoup pressentent : une partie des classes dominantes, croissante, entendent désormais faire chemin seules,  reléguant aux marges – en attendant pire ? –  ceux dont elle n’a plus besoin, et qui sont désormais trop nombreux pour elles.

J’ai commencé ce long mot par cette phrase fatidique : « L’heure est grave ». Il faut cesser de se le répéter. Il faut agir en conscience pour montrer qu’on a compris. La première chose à faire, selon moi, c’est de rompre mentalement avec ce monde et ses dérisoires représentations. Il ne faut plus écouter le bruit des anciennes structures, ne plus regarder béatement les innombrables écrans, car ils nous entraînent dans le vide des extrêmes profondeurs. Il nous faut devenir des refuzniks complets, des refusants intégraux, des dissidents absolus. Quand ? Demain, aujourd’hui, tout de suite, à la seconde, au plus vite disons. C’est seulement quand ce grand ménage intellectuel et moral aura été accompli que l’on pourra discuter utilement de la suite.

Notez que je ne saurais moi-même attendre, et que je prépare pour vous et pour nous un deuxième volet à cette adresse que je vous envoie ce 31 octobre 2017. Les questions que je souhaite traiter sont celles-ci : pouvons-nous refonder une politique ? Et si oui, comment ? Donnez-moi quelques jours.

 

Frédéric Wolff dans le rôle d’une ancienne petiote

Frédéric Wolff ne pouvait pas me faire davantage plaisir. Vous verrez plus bas de quoi il s’agit, mais pour ceux qui n’auraient pas suivi,  un mot. Je n’ai jamais rencontré Frédéric, que je tiens pour un véritable ami pourtant. Comme il écrit constamment bien, et que ses mots rendent simplement heureux, je lui laisse à l’occasion ma place, qui est aussi la sienne. Mais dans le courrier ci-dessous, je crois que la dimension personnelle aura joué un rôle majeur. Frédéric, merci.

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Bonjour Fabrice,
Je viens de lire votre Lettre à la petiote [sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle]. Cette industrie de la malbouffe est une abomination de la pire espèce, hélas. On a beau le savoir, il semble qu’on n’en finisse jamais de découvrir un nouveau scandale, une horreur exhumée des pages sombres de l’histoire.

L’énumération pourrait tourner à la litanie et s’avérer désespérante. Ce n’est pas ce qui m’est apparu à la lecture de votre propos, au contraire. Je ne sais rien de plus déprimant que la grande romance positive, jamais très loin du déni. Et surtout, peut-être, la figure d’une « poussinette de juste trois ans », porte en elle des forces inouïes. Au fil des pages, elle est devenue à mes yeux l’incarnation émouvante des êtres faisant leurs premiers pas dans un monde au bord de sombrer. Celles à qui nous laissons le pire, ceux à qui bientôt nous passerons la main nous donnent une raison de plus de ne pas renoncer.

Cette petiote – elle ou un(e) autre –, j’ai imaginé qu’elle vous répondait. Il est toujours délicat de se projeter ainsi, et ce qui va suivre n’a aucune prétention à prophétiser le chemin à la place de l’autre, évidemment. N’y voyez qu’une rêverie toute personnelle écrite un jour d’octobre hésitant entre la tempête et les éclaircies. Si le gris n’emporte pas tout, l’automne promet d’être flamboyant.
Cette réponse, la voici, donc. Avec mon amitié et mes salutations fraternelles à toutes et à tous,
Frédéric

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Fabrice, mon cher Fabrice,
Vingt ans se sont écoulés depuis ta lettre « sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle ». Vingt ans, c’est long alors qu’un à un, les écosystèmes s’effondrent à un rythme effrayant. Et c’est bien court à l’échelle des idées et de leur diffusion.

Depuis cet automne de l’année 2017, tout s’est exacerbé. Des régions entières du monde sont devenues inhabitables. Par dizaines de millions, des réfugiés cherchent une terre où vivre, et partout, les frontières se ferment. Les océans deviennent des cimetières. Les guerres se multiplient pour le contrôle des ressources au seuil de l’épuisement. Jamais le monde n’a compté autant d’émeutes de la faim. Quant aux industriels de la malbouffe – pardon pour le pléonasme –, plus que jamais, ils se surpassent.

Traçabilité, transparence, contrôles sanitaires, normes qualité, tout est bon pour étendre leur empire. Ce qui n’est pas labellisé par les multinationales est couvert d’infamie. C’est désormais officiel : « Manger tue », excepté la délicieuse tambouille industrielle auto-certifiée conforme. Plus la ficelle est grosse, plus les dealers tirent dessus. Rien de bien nouveau, tu me diras.

Ce qui l’est, en revanche, c’est la fronde grandissante. Des individus, des collectifs cultivent leurs légumes et leurs céréales, produisent leurs graines, éduquent leurs enfants, désertent la civilisation industrielle, font sécession. Chaque semaine qui passe voit leur nombre augmenter à une telle vitesse qu’on ne peut les compter. Pour beaucoup, l’emblème est la clé à molette, je sais que tu comprendras le sens de ce symbole. Qu’il s’agisse de la construction d’une route, d’un aéroport, d’un barrage, d’un projet minier, d’un parc de loisirs, d’activité ou de recherche techno-scientifique, l’opposition gagne du terrain.

Occupations, réquisitions, blocage du trafic et des communications, neutralisation des grands chantiers nuisibles, des avions, des chalutiers industriels… chaque situation donne lieu à une action pour préserver ce qui reste de terre cultivable et de vie sauvage. Des salariés cessent le travail pour danger grave et imminent à la santé et à nature, des luddites appellent à « briser les machines et à sauver les mots », des opposants de tous bords célèbrent la vie qui vaut mieux que l’emploi, les écrans et la tyrannie technologique.
Les ministres et de grandes Ong en avalent leurs petits-fours de travers, alors que le mouvement gagne en puissance et en légitimité, progresse sans violence, sans modèle d’aucune sorte, mène un travail d’enquête, de dévoilement. L’heure est à reconquérir nos autonomies et nos symbioses à l’échelle de nos territoires.

A l’heure où je t’écris, le ciel commence à prendre les couleurs du levant. J’aime cette heure des commencements, quand tout peut advenir. Une longue journée m’attend. La récolte de pommes s’annonce fameuse, inversement proportionnelle à l’IFT (l’indice de fréquence de traitement par pesticides) réduit à zéro, tu t’en doutes bien. Il reste de la terre à préparer pour accueillir les blés anciens et le seigle de pays. Cette année, nous allons expérimenter une parcelle de céréales binées par traction animale et une autre sans travail du sol simplement recouvert d’un paillage végétal. Si tu voyais cette vie grouiller juste dans une poignée de terre, alors qu’elle avait quasiment disparu !

J’ai encore en mémoire les épis de l’été dernier. Je revois leurs lumières danser dans le ciel, à deux mètres de haut. Des rouges, des blonds, des bruns, certains barbus, d’autres imberbes plus hauts que moi. C’est un éblouissement. Je manque de mots devant tant de beauté. Zéro traitement, zéro raccourcisseurs de paille, zéro tétrachlorure de carbone… Et ce pain, si tu goûtais ce pain, si tu respirais ses arômes. Plusieurs personnes intolérantes au gluten des blés modernes le digèrent parfaitement.

Dire que nous avons failli perdre tout ça, à commencer par ce trésor de diversité que sont les semences paysannes, tu sais, celles que l’on peut ressemer chaque année. Enfin, de plus en plus de maraîchers bios délaissent les hybrides F1 – des « Terminator » qui n’en ont pas le nom – pour les variétés traditionnelles ; des champs accueillent des graines vivantes, ni stables ni homogènes, contrairement à ce qu’imposent le catalogue officiel et sa fameuse DHS (Distinction-Homogénéité-Stabilité). Tu vois, le peuple Karen nous inspire d’une certaine façon, tout comme Nicolaï Vavilov et Vandana Shiva.

Tes livres figurent en bonne place sur l’étagère. Ils côtoient Edward Abbey, Beaudoin de Bodinat, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illich, l’encyclique du Pape François, Pièces et main d’œuvre, Vandana Shiva, Paul Watson…

A quoi tient le « soulèvement des âmes » que tu as si souvent appelé de tes vœux ? A des idées, donc à des mots. A des éveilleurs de conscience. A des rencontres. Est-ce que l’heure est venue ? Je l’espère de toutes mes forces. Nous l’espérons et, plus encore, nous le vivons dans nos cœurs.
Est-ce qu’il y aura des lendemains de fête ? Est-ce que notre cause est perdue ? Je ne sais pas répondre à ces questions. L’avenir le dira. Nous faisons ce que nous avons à faire, c’est tout. Notre chemin est celui des bleuets et des coquelicots, des sources et des arbres sacrés. Notre drapeau n’est d’aucun pays, d’aucun règne, mais de tous à la fois ; nous habitons la même terre, le même ciel. Nul ne peut rien contre une parole juste quand elle est incarnée, parce qu’elle est incarnée, devrais-je écrire. C’est elle que nous cherchons dans la plénitude de chaque jour. Et c’est une source de joie.

J’entends que l’on m’appelle. La journée va commencer. Je t’envoie mes pensées d’affection les plus tendres et toute ma gratitude.

Ta grande petiote

Encore un livre ? Eh oui, encore un

J’ai laissé passer le dixième anniversaire. Cela fait en effet dix ans que j’ai ouvert boutique ici, à l’invitation de mon si cher Alban V., de Marseille, à qui vous devez tout. Il y a ici en mémoire plus de 1500 articles en accès on ne peut plus libre. Ma foi, je crois n’avoir rien à effacer. Et si vous pensez autrement, libre à vous de l’exprimer.

Je n’écris plus guère, car de menus soucis – trois balles dans le corps le 7 janvier 2015 – limitent mes possibilités. C’est ainsi, je me plains d’autant moins que je suis vivant, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Et d’ailleurs, j’espère bien recommencer à commenter jour après jour la marche du monde. Qui est inquiétante, j’allais le dire.

Quoi de neuf ? Je sors le 5 octobre un petit livre, sur fond d’États Généraux de l’alimentation. Si vous voulez – sait-on jamais – me faire plaisir, faites donc passer l’info sur vos plantureux carnets d’adresse. Cela s’appelle « Lettre à une petiote sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle », et c’est publié par Les Échappés. Le titre dit tout, pas ? Je raconte à grands traits comment nous en sommes arrivés là. L’histoire est incroyable, mais elle est vraie, dans les grandes lignes du moins.

Voilà la couverture. L’ai-je déjà dit ? J’ai besoin de vous, car la durée de vie d’un livre est ridicule :