Frédéric Wolff n’aime pas le téléphone nouveau

Une nouvelle génération de téléphonie mobile est annoncée : la 5G. Elle est beaucoup plus qu’un simple aménagement des standards téléphoniques actuels. Le progrès qu’elle préfigure ? Un effroyable regrès sanitaire, écologique, démocratique et humain. Allons-nous laisser faire ? Résister ? Ni cobayes, ni machines, nous ne sommes pas négociables, pas plus que la vie sur Terre.

Des milliards d’objets connectés, des millions de stations de base terrestres, une antenne tous les cent mètres, 20 000 satellites supplémentaires, le Très-Haut débit accessible aux endroits les plus reculés du monde, mille fois plus de données transmises, des hologrammes à volonté, des véhicules sans conducteurs, des robots pour nous opérer à distance, pour remplacer les derniers paysans, des services publics dématérialisés, des données à foison sur nos comportements, sur nos déplacements et sur nos vies placées sous surveillance permanente, mieux encore, sous pilotage électronique, une planète ou tout devient intelligent : les villes, les routes, les maisons, les frigos, les brosses à dents… 350 000 ans d’Homo Sapiens pour en arriver là. Gageons qu’une innovation rendra la connerie universelle, elle aussi, intelligente.


Il est difficile de se représenter toutes les retombées de cette nouvelle fuite en avant tant elles sont colossales, obéissant à ce que Günther Anders nommait les « phénomènes supraliminaires » échappant à notre perception en raison de leur ampleur. Mais au moins peut-on essayer de penser ce qui se joue. Au moins doit-on tenter de relier ce qui, pris isolément, semble anodin et presque désirable si l’on s’en tient à la doxa progressiste.
Ce qui, souvent, s’impose lorsque l’on considère les technologies sans fil, ce sont les risques sanitaires. Les ondes 5G sont-elles nocives ? Cette question est d’autant plus préoccupante que l’on connait les effets délétères des radiofréquences du type 2G, 3G, 4G, wifi… Je ne suis ni physicien, ni biologiste, mais je sais lire. Et j’ai lu. Des études publiées dans des revues à comités de lecture, des alertes de scientifiques, de médecins, des témoignages de personnes électro-hypersensibles avec qui j’ai partagé le quotidien.

Combien de preuves accablantes du danger des ondes artificielles ? Des dizaines ? Des centaines ? Des milliers ? Des milliers. Je ne vais pas dresser la liste des risques sur la santé. Ils sont connus et mentionnés dans un appel international récent de scientifiques, de médecins et d’organisations. Et ils sont effrayants quoi qu’en disent les lobbies et leurs collabos. Ils ont beau jeu de répondre qu’il n’y a pas consensus scientifique et qu’il faut continuer à étudier tout en poursuivant l’emballement technologique et son cortège macabre, s’inscrivant ainsi dans la lignée des scandales sanitaires passés, du tabac à l’amiante, en passant par le dérèglement climatique, les pesticides, les perturbateurs endocriniens, les Ogm… A chaque fois, le même scénario, à quelques variantes près. Les conflits d’intérêt, la fabrique du doute, les autorités sanitaires et scientifiques complices ou aphones, les protocoles biaisés, la rédaction d’articles favorables par l’industrie signés ensuite par des scientifiques de renom… Tous les moyens sont bons pour gagner du temps, rendre la société dépendante, inverser la charge de la preuve, individualiser les responsabilités, dénigrer les lanceurs d’alerte, voire les victimes.


On me rétorquera qu’aucune étude sanitaire n’a été réalisée relativement à cette nouvelle génération d’ondes. Certes. Mais tout de même, trois choses à ce propos :
1. La 5G ajoutera une nouvelle source de pollution électromagnétique à celles déjà existantes. Comment ne pas craindre que ce cumul ne soit pas préjudiciable au monde vivant ? A force de poser des pièces les unes sur les autres, l’empilement finira par s’effondrer. La pièce qui aura provoqué le basculement ne sera pas foncièrement différente des précédentes. Poison chimique, rayonnement ionisant ou non-ionisant, nouvelle augmentation de la température moyenne, comment savoir ? La situation qui en résultera sera inédite et irréversible. Cela ne concerne pas seulement la santé, mais l’ensemble des écosystèmes naturels, sociaux, économiques, humains…


2. Il est tout de même extravagant de déployer une innovation sans s’être inquiété sérieusement de ses effets sur la santé publique. Rien de bien nouveau, hélas, mais quand va-t-on cesser de nous prendre pour des cobayes ? Si la 5G était un médicament, elle ne serait pas autorisée !


3. Pour autant, comment serait-il possible de conclure à une totale innocuité de cette technologie, quand un cancer peut mettre 30 ans à se déclarer, quand les effets cocktails – entre différentes fréquences, entre rayonnements artificiels et molécules chimiques de synthèse – sont quasiment infinis et laissent entrevoir le pire, quand les symptômes liés aux ondes sont asymptomatiques, quand on peut être vulnérable même à de très faibles doses – ainsi, pour les fœtus, les enfants, les personnes malades, épuisées, chimico et électro-hypersensibles ? Où pourront survivre ces dernières, quand il n’y aura plus aucun endroit vierge d’ondes sur la terre et sur la mer, alors que bon nombre d’entre elles endurent d’ores et déjà un enfer innommable ?


Le bon sens le plus élémentaire voudrait que l’on s’abstienne, que l’on s’en remette au principe de précaution, ou plutôt de prévention, étant donné le foisonnement de preuves scientifiques alarmantes.


Ce n’est là qu’une partie du problème. Quand bien même des réseaux filaires ou je ne sais quelle innovation seraient retenus et nous épargneraient les ondes toxiques, il y aurait lieu de refuser cette nouvelle génération de télécommunication qui aggravera la dévastation écologique en cours. Par quel miracle les fourmis, les abeilles, les oiseaux seraient-ils épargnés, alors que des études sérieuses prouvent les effets biologiques sur ces espèces ? Plus largement, à quoi faut-il s’attendre ? A des centaines de millions de téléphones 5G et de gadgets électroniques à venir, à de nouvelles infrastructures dispendieuses, à des extractions de minerais et de matériaux extrêmement polluants, à des déchets qui le sont tout autant, à des sols stérilisés, à des nappes phréatiques asséchées, à une gabegie d’eau potable et d’énergie. Pour mémoire, les data centers rejettent autant de CO2 que le transport aérien. Il faut croire que notre boulimie numérique importe plus que la vie sur Terre. Comment faut-il le formuler ? Ces technologies sont incompatibles avec un usage respectueux du monde. Las. D’un côté la déploration pour la planète, de l’autre la fascination pour la techno-science et la croissance. « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », écrivait déjà Bossuet. Rien de bien nouveau, en somme, si ce n’est l’échelle inédite de la Catastrophe. Un nouveau pas vers l’abîme en toute connaissance de cause. Si notre civilisation était un humain, elle serait internée à vie comme n’importe quel psychopathe.


Combien coûtera ce petit caprice de technocrates ? 500 milliards d’euros sur 10 ans, selon l’estimation de la Commission européenne. Quand on sait qu’un Conseil Général refuse d’attribuer une aide qui pourrait alléger un peu les souffrances de personnes électro-hypersensibles, il y a de sérieuses raisons d’être révulsé, non ? Et ce n’est là qu’un exemple parmi des milliers d’autres tout aussi immondes les uns que les autres. Qui paiera les conséquences de ces nouveaux jouets inutiles et nuisibles, imposés, rappelons-le quand même, sans aucune délibération, sans la moindre consultation populaire ? Le coup d’Etat est magistral. Dans une société technicienne administrée par les experts, une seule solution : la plus efficace. Comme nous sommes une civilisation soucieuse de l’image, nos gouvernants s’attachent à combler notre besoin d’illusion, et quoi de mieux, pour faire diversion, que des élections qui ne changeront rien, un grand débat qui se gardera bien d’aborder les sujets majeurs ? Nucléaire, nanotechnologies, transhumanisme, innovations perpétuelles, industrialisation, marchandisation et enlaidissement du monde, armes de guerre massive, ethnocides… Et il faudrait en plus aller voter pour le parti unique de la société techno-industrielle et de l’abondance matérielle ? Il faudrait participer à son simulacre de démocratie et croire à ses sornettes selon lesquelles les avancées technologiques sont bonnes pour notre santé, pour notre sécurité et pour la planète ? Il faudrait s’agenouiller devant leurs égos bouffis d’orgueil et leurs hologrammes bêtifiants ? Sans moi.


A ces questions sanitaires, écologiques et démocratiques, s’ajoute un enjeu crucial : celui de notre liberté, de notre humanité dans le monde hyper-connecté de la planète intelligente. Des puces RFID aux smartphones, des compteurs Linky à la transition numérique, les dispositifs techniques s’accumulent pour édifier la Smart City. La 5G complétera ce bel ensemble dont les technophiles peuvent être fiers. Détruire le monde naturel ne leur suffit pas, il leur faut aussi s’attaquer à ce qui reste de notre humanité. Qu’est-ce qu’une ville intelligente ? Une ville morte, peuplée d’humains diminués, bientôt faussement augmentés grâce aux ennemis de l’humain, les transhumanistes. Des techno-mutants, amputés de leurs facultés déléguées aux machines, mutilés de leur mémoire, de leur pensée, de leur sensibilité, de leur concentration, de leur capacité de faire, de penser, de choisir, de résoudre des problèmes par eux-mêmes. Une humanité frappée d’obsolescence, réduite à une seule dimension, celle d’un rouage économique mis à nu, ciblé, traqué, surveillé, n’ayant pour seul guide que la maximisation de ses intérêts. Un troupeau standardisé et prédictible, compétitif et malléable, car dans l’univers surpeuplé de la mégalopole, sur une planète aux ressources comptées et aux besoins infinis, il importe d’optimiser les flux, de congédier le hasard et l’imprévu. La meilleure façon d’y parvenir ? Révoquer l’humain. Des guichets sans guichetiers, des caisses sans caissières, des métros, des bus et des voitures sans conducteurs, des écoles sans professeurs, une médecine sans médecin, des bibliothèques sans bibliothécaires, des services publics sans humain à qui s’adresser. Des applis, des bornes, des automates, des voix synthétiques, des algorithmes, des caméras de flicage avec reconnaissance faciale, des évaluations permanentes de chaque parcelle de nos vies, du prédictif et du coercitif… Voilà la planète intelligente et la grande convergence des technologies. « L’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine », ainsi que l’écrivent les auteurs inspirés de Pièces et main d’œuvre, ce groupe de réflexion critique grenoblois qui, à longueur de livres et d’articles, met au jour « l’enfer vert », « les gadgets de destruction massive » – nos téléphones portables – les puces RFID, le nano-monde, « les mouchards électroniques » au doux nom de Linky, la technologie comme fait majeur de notre époque…


La ville intelligente est sans doute le rêve des gestionnaires et des techniciens de tous bords, mais elle est un cauchemar pour tous les êtres épris de liberté et d’humanité. On n’habite pas dans une telle cité, on y fonctionne. L’humain n’y a pas sa place. Réduit à n’être qu’un accessoire du système technicien, et finalement qu’une série de chiffres, il est voué à disparaître dans son humanité même. Le compte à rebours a commencé, il est déjà bien entamé. La machine s’empare des esprits autant que des corps. A chaque problème, qu’il soit social, écologique ou politique, une solution : la technologie. A chaque geste, à chaque opération de la vie quotidienne, une prothèse. Comme il est bien connu que la fonction crée l’organe et la prothèse le handicap, comme les générations nées, élevées et éduquées avec le digital l’auront totalement naturalisé, je suis, pour ma part, plus que tourmenté, partageant avec Jaime Semprun cette interrogation obsédante : « […] quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : “ Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? ”, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : “ A quels enfants allons-nous laisser le monde ? ” » (L’abîme se repeuple, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances 1997). Les adultes ne sont pas épargnés par cette emprise numérique, pas plus les seniors et bien des écolos, soucieux avant tout de ne pas paraître conservateurs ou réactionnaires, et c’est avec effroi qu’il m’arrive d’assister, dans les espaces civilisés, à des scènes consternantes où les gens ne se regardent plus, ne s’écoutent pas vraiment, se parlent en continuant de pianoter sur leurs écrans tactiles ; comment avons-nous en arriver à ce si peu d’attention aux autres, ceux qui sont là à côté de nous, et les lointains, les sacrifiés de notre petit confort moderne ? Quel Hopper contemporain peindra la mélancolie de l’âge numérique, ses solitudes, ses cohortes de naufragés ? Les cloîtrés dans leurs cages de Faraday, les empoisonnés dans leurs villages du cancer, les délabrés dans les mines de métaux rares et les décharges électroniques, les esclaves dans les usines à nécro-phone, les ravis de l’aliénation électronique…


Malgré tout, des dissidents – et pas seulement des ermites ou des hommes des cavernes s’éclairant à la bougie – rejettent cette colonisation électronique, refusant le téléphone mobile, voire internet, car ces technologies sont climaticides, polluantes et asservissantes. Des éleveurs refusent de pucer leurs bêtes, des assistantes sociales boycottent le rendu des statistiques, des personnels de l’éducation nationale dénoncent l’école numérique, un réseau – Ecran Total – rassemble les personnes opposées à l’informatisation et à la gestion.


Y aura-t-il un sursaut pour faire barrage à la 5G ou allons-nous laisser faire comme nous avons, majoritairement, acquiescé à la soumission aux écrans ? Des collectifs d’opposition vont-ils se multiplier, plus nombreux encore que ceux qui se sont opposés aux compteurs Linky ? Verrons-nous des actes de désobéissance civile, des refus de collaborer, des boycotts massifs, des faucheurs d’une nouvelle génération, des convergences entre les défenseurs de la santé publique, des abeilles et des oiseaux, de la démocratie, des services publics de proximité, de la liberté et de l’humanité ? Des zones à défendre s’installeront-elles un peu partout sur nos territoires ? Des mouvements de type « Faut pas pucer » grandiront-ils dans les activités et les métiers menacés ? Des villes se déclareront-elles territoires hors 5G ? De nouvelles formes de combat verront-elles le jour, des alliances inattendues se noueront-elles avec pour mot d’ordre : Ni cobayes, ni machines ? En finirons-nous avec cet impensé qu’est la technologie, si répandu dans les milieux qu’on dit alternatifs ? Allons-nous comprendre enfin qu’elle est l’accélérateur majeur de la destruction du monde humain et non-humain ?


Bien malin qui le dira. Contre cet angle mort de la réflexion, il importe instamment de réhabiliter la Pensée. Je la tiens pour une force agissante, un point d’appui pour soulever le monde. « Ce que des idées ont produit, d’autres idées peuvent le détruire » (Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur). Oui, il est urgent de lire les penseurs. L’un d’entre eux, justement. Jacques Ellul, écrivait en 1972 :
« S’intéresser à la protection de l’environnement et à l’écologie sans mettre en cause le progrès technique, la société technicienne, la passion de l’efficacité, c’est engager une opération non seulement inutile, mais fondamentalement nocive. Car elle n’aboutira finalement à rien, mais on aura eu l’impression de faire quelque chose, elle permettra de calmer faussement des inquiétudes légitimes en jetant un nouveau voile de propagande sur le réel menaçant. »


Cette pensée permet de tracer une ligne de partage entre les environnementalistes et les éco-gestionnaire du désastre d’un côté, les écologistes authentiques et les néo-luddites de l’autre côté. Le Président du parti des Verts en Suisse, Alberto Macchi, en offre une illustration parfaite, en déclarant ceci : « Nous n’avons pas d’opposition de principe à la 5G. Notre position est de dire qu’aujourd’hui, on n’a pas suffisamment de réponses en matière d’effets potentiels de cette technologie sur la santé ». Je ne connais pas cet homme, et peut-être est-ce une excellente personne qui se bat sincèrement pour son prochain. Mais tout de même, ceci. Qu’il se rassure. La technologie trouvera une solution. Grâce aux capteurs greffés sous la peau, des alertes nous seront envoyées en cas de dépassements des seuils de danger et une appli nous guidera – pour ne pas dire nous contraindra, mais comme c’est pour notre bien, soyons charitables, n’est-ce pas ? – dans les bonnes pratiques d’une santé optimale, car dans la nécropole, chacun est responsable de son bien-être. Grâce à la rhétorique du Progrès, la dépendance technologique c’est l’autonomie, l’aliénation électronique la liberté, le techno-totalitarisme la démocratie, la dévastation écologique la transition énergétique et numérique. De quoi se plaint-on ?

Frédéric Wolff

Retour sans fanfare

Amis, lecteurs, non-amis, adversaires sournois ou déclarés, Planète sans visa est de retour après des ennuis compliqués. Comme d’habitude, mon cher vieux – jeune – Alban est parvenu à rétablir la chose. Pas totalement ? Non. Mais on fera mieux plus tard. En attendant, des bises à Alban/

Sur les escrocs du climat (par Frédéric Wolff)

Le texte ci-dessous n’est pas de moi – Fabrice Nicolino -, mais de Frédéric Wolff, que certains d’entre vous ont déjà tant apprécié. Merci à lui.

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Les escrocs du climat offrent des visages versatiles. Les climato-sceptiques n’ont certes pas disparu mais ils se font plus discrets, au moins en France. Ces tristes sires méritent assurément notre dédain, mais au moins, ils affichaient la couleur. Nous savions clairement à quoi nous en tenir. Avec les imposteurs du climat, les frontières se brouillent, les ennemis avancent masqués.
A mesure que progresse la perspective d’une dislocation des équilibres vitaux et sociaux, l’heure est à la conversion. Tout le petit monde de la politique franchouillarde est subitement devenu « écologiste », je mets ce mot entre guillemet, bien sûr. Pas un programme qui n’ait son boniment sur la planète, la transition énergétique, etc. Qu’importe que ce baratin soit une coquille vidée de toute substance par son insignifiance ou son télescopage avec des mesures productivistes et technophiles. Ce qui compte, c’est d’avoir l’air.


Il y a, dans cette entourloupe, des degrés différents, et il serait utile, à l’occasion, d’établir une typologie des enfumeurs du climat. J’aimerais ici m’arrêter sur trois d’entre eux : les illusionnistes de la neutralité carbone, les fanatiques de l’innovation numérique, les adeptes de l’industrie du renouvelable.

La neutralité carbone pour commencer. Comme tous les nouveaux concepts de la technocratie triomphante, celui-là est propice à la confusion. Nicolas Hulot, alors ministre, l’avait inscrit dans son plan climat. A première vue, l’idée pourrait sembler intéressante. Viser un équilibre entre ce que l’on émet et ce que l’on absorbe, ne serait-ce pas une solution ? A regarder de plus près, c’est une tout autre réalité qui apparaît. Car il y a plusieurs voies pour atteindre cette neutralité. La baisse des émissions de gaz à effet de serre d’une part, la compensation et la géo-ingénierie d’autre part. Sauf à être doté d’une naïveté confondante, il est clair que la première solution a peu de chance d’être sérieusement retenue.


Reste donc à compenser, à l’image du lobby des transports aériens dont l’objectif est d’être neutre en carbone. Imagine-t-on qu’ils vont réduire leur trafic ? Evidemment non. Pareil pour la Norvège, qui ambitionne cette neutralité pour 2030 tout en développant ses projets pétroliers en Arctique. Comment réussir ces tours de passe-passe ? En achetant des forêts, des quotas de carbone, autrement dit des droits à foutre en l’air le climat, à expulser des communautés de leur lieu de vie et à polluer à tout va. Après les climato-sceptiques, les climato-cyniques. On progresse. Vous voulez dévaster une forêt pour planter des palmiers à huile, pour installer des industries minières, un aéroport, un complexe de loisirs, un centre d’activités commerciales ? Un crédit carbone fera l’affaire. Une petite compensation concoctée par un bureau d’étude choisi et payé par le bétonneur, et le tour est joué. Il suffit de payer. Le climat est à vendre. Spéculateurs, à vos tablettes ! Tout est déménageable, substituable, monnayable. Les arbres, les mares, les grenouilles… La nature est obsolète. Place au capital naturel, aux unités de compensation, aux réserves d’actifs naturels, aux coefficients de valeur, aux services éco-systémiques… Bientôt, les chants d’oiseaux auront un prix, et les abeilles, et la beauté. Bientôt, plus rien ne sera gratuit.


C’est fou ? Ça l’est. Comme si l’on pouvait réduire la complexité du vivant à un chiffre, à des fonctions interchangeables. Comme s’il y avait équivalence entre la restauration d’un milieu, par nature lente, et le saccage d’un habitat, fulgurant grâce aux moyens techniques modernes. Comme si l’on pouvait stocker indéfiniment du carbone sans que les forêts saturent, les océans s’acidifient dangereusement. Comme si tout était comparable, la destruction irréversible et la protection temporaire – les baux des lieux compensés ont une durée de vie de 30 ans maximum. Comme si une forêt primaire pouvait être convertie en une monoculture d’eucalyptus.


Autre entourloupe aux effets imprévisibles et potentiellement dévastateurs : la manipulation du climat. Capter, séquestrer, enfouir le carbone, épandre de la poussière de silicate sur la terre et dans les mers, reproduire la photosynthèse naturelle dans une feuille artificielle, pulvériser du souffre dans la stratosphère, déplacer l’orbite de la Terre pour l’éloigner du soleil… Rien n’est impossible pour les apprentis-sorciers de la géo-ingénierie.


Pour prolonger ces questions, un recueil d’entretiens qui m’a apporté de précieuses informations pour l’écriture de ce texte : « La nature comme marchandise », d’Antoine Costa , publié par Le monde à l’envers, remarquable petit éditeur aux textes décapants.

Dans un autre genre, les fanatiques du numérique se posent un peu là dans l’imposture. Cette industrie, que l’on nous a présentée comme dématérialisée, est un accélérateur foudroyant du cataclysme écologique et humain, qu’il s’agisse d’internet, des gadgets informatiques en tous genres (smartphone, tablettes, puces, objets connectés et j’en passe), des drones, de l’école numérique, des mouchards intelligents, des caméras de surveillance, des infrastructures gigantesques… Comme si tout cela ne suffisait pas, voici qu’arrivent la 5G et ses milliards de connexions à nos frigos, nos brosses à dents, nos machines à laver, nos caméras de contrôle, nos véhicules sans conducteur, nos robots agricoles… Pas plus que les précédentes innovations morbides, celle-là n’est soumise à un examen sérieux, à un grand débat quelconque. Démocratie ? Foutaise. Plus un endroit du territoire n’échappera aux rayonnements délétères des antennes et des satellites. Ce monde est en train de devenir un gigantesque four à micro-ondes et nous voilà réduits à l’état de molécules s’agitant dans tous les sens pour le faire fonctionner ou pour tenter désespérément de s’en protéger. Quid des conséquences sur les oiseaux, les abeilles, tout le vivant dont nous sommes ? Grâce à cette industrie énergivore, nous aurons le chaos climatique, la pollution, la surveillance, la pénurie administrée et les pathologies liées aux ondes nocives.

Enfin, derniers acteurs de cette funeste trilogie *, les forcenés des industries renouvelables qui voudraient nous faire croire que leurs énergies vertes sont vertueuses, propres et respectueuse du climat et des droits humains. Métaux rares, acier, plastique, béton, pétrole, camions, grues, pollutions… tous ces ingrédients sont consubstantiels aux industries éoliennes et photovoltaïques. Quant aux grands barrages, ils ont provoqué le déplacement de 80 millions de personnes dont des peuples menacés d’ethnocide, ils perturbent la faune et la flore des bassins versants, fragmentent le cours des rivières, noient des forêts primaires… Ces énergies pour quoi ? Pour faire fonctionner une industrie destructrice. La boucle est bouclée.

Il y eût un temps où l’écologie incarnait – et incarne encore pour certains – une rupture avec la civilisation industrielle, avec l’ordre économique du monde. Elle visait – vise – une émancipation des servitudes et des nuisances modernes : le consumérisme, la croissance, la servitude technologique, la puissance extravagante des multinationales. Elle appelait – appelle – à une réduction drastique des productions et des consommations de biens matériels, à une modification profonde de nos modes de vie.
L’écologie dont les usurpateurs se gargarisent est tout autre. Elle est un rouage de la société technicienne. Un lubrifiant de la machine. Une technocratie qui fait semblant. Alors oui, faisons tomber les masques. Leur vrai visage ? Le nom qu’ils pourraient porter sans risquer le déshonneur ? J’en vois un, pour ma part. Escrologistes.

* à laquelle on pourrait ajouter les nucléocrates au secours du climat, les zélateurs du glyphosate au service de la séquestration carbone permise par le non-labour, les dogmatiques de la croissance verte et de son cortège funèbre, les psychopathes du transhumanisme qui vont nous fabriquer un homme-machine adapté à un monde dévasté (lire à ce sujet l’excellent essai de Pièces et main d’œuvre : « Manifeste des chimpanzés du futur, contre le transhumanisme », chez Service compris.

Du nouveau sur madame Laurence Tubiana (et sur le mouvement Climat)

Allez, je vous raconte tout. Mais attention, je compte sur vous pour faire circuler les informations importantes que contient ce papier. Je veux vous parler de madame Laurence Tubiana, que j’ai sévèrement étrillée ici (le ridicule…) le 3 mars 2008. Comme le temps passe, hein ?

Vous lirez peut-être ce lointain écho, qui vaut la peine selon moi. Si je reprends la plume, c’est que madame Tubiana, politicienne invétérée, est en train de réussir un rétablissement surprenant pour moi dans le mouvement Climat en cours, qui contient diverses promesses, dont celle d’une intervention enfin réelle de la jeunesse.

Madame Tubiana a un long passé que personnellement, je juge détestable. Elle a travaillé pour l’Inra, institut au service de l’agriculture industrielle et pesticidaire. Elle a travaillé pour la Banque mondiale, l’un des moteurs essentiels de la destruction du monde. Elle a travaillé pour les services de Bruxelles, centrée sur les mêmes objectifs.

Comme elle est de gauche – on ne rit pas -, elle a fait partie du cabinet de Lionel Jospin quand celui-ci était Premier ministre entre 1997 et 2002. Je rappelle aux oublieux que cette époque était cruciale. La France eût pu mener une politique cohérente de lutte contre le dérèglement climatique. Mais Jospin, en bon progressiste, était en vérité un climatosceptique, et en nommant ministre son compère Claude Allègre, ami de quarante ans, il savait bien ce qui se se passerait. Rien. Laurence Tubiana, dont le rôle était d’éclairer ce gouvernement négationniste de la crise climatique, n’aura pas moufté une seule fois.

En 2001, elle a créé l’Institut du développement durable et des relations internationales (Idri) au conseil d’administration duquel se trouvaient le cimentier Lafarge, Véolia Environnement, et même Coca-Cola, Arcelor-Mittal, EDF, Rhodia, Dupont de Nemours, Solvay, Renault, Sanofi-Aventis, etc, etc.

Elle a soutenu Hollande en 2012 – peut-on imaginer plus indifférent à la crise climatique ? – et en échange sans doute, a obtenu la présidence du conseil d’administration de l’Agence française du développement (AFD) en 2013. L’AFD ! Je n’ai pas le temps de détailler, mais cette structure, qui a été au centre de l’histoire de la Françafrique, mène des actions de « développement » dans le monde, mot qui est un synonyme de destruction des écosystèmes.

Elle a été la personnalité socialo centrale de la funeste Cop21 qui, en décembre 2015, a fait croire au monde qu’on s’attaquait au dérèglement climatique quand on s’y congratulait entre nantis venus en avion du monde entier.

Et comme il n’y a pas de petit profit politicien, madame Tubiana siège aujourd’hui, sur décision de monsieur Macron, dans le haut conseil Climat, machin aussi inutile et néfaste que tous les autres.

Bref, amis et lecteurs, madame Tubiana n’est pas une alliée, mais une adversaire décidée, qui vit fort bien dans ce monde – c’est d’ailleurs son droit – et n’entend pas y changer quoi que ce soit. Mais voilà que j’apprends que certains tentent de lui faire une belle place dans le mouvement Climat lancé notamment par la jeunesse d’une partie du monde, et arrivé là, je le dis et le clame : halte-là ! Laurence Tubiana appartient à l’univers politique qui a empêché toute mesure efficace pour lutter contre le drame climatique dans lequel nous sommes plongés. Quiconque veut avancer vraiment doit savoir sur qui s’appuyer et qui repousser. Madame Tubiana ne doit pas monter à bord.

Didier Guillaume est-il un bouffon ?


Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture, est-il un bouffon ? Je sais qu’il faut faire attention à l’usage des mots et comme celui-là est tout chargé de sens divers, je crois que je vais sagement vous demander de répondre. Qu’est-ce qu’un bouffon ? L’affaire remonte à loin. Le Momos de la Grèce antique – Mỗmos signifie raillerie – était un dieu prétendument mineur, lié familialement, inextricablement à Thanatos, la mort et à Hypnos, le Grand sommeil. Dormir, mourir, la piste paraît intéressante.

Le mot lui-même nous vient de l’italien buffone, tiré d’une onomatopée qui indique le gonflement des joues. Monsieur Didier Guillaume, toutes joues dilatées. Bien plus tard, le grand Erasme consacra des pages puissantes au bouffon, devenu inséparable de la plupart des cours européennes. Avec des notations qui n’ont pas vieilli, comme celle-ci : «  C’est un fait, les rois détestent la vérité ».  Et cette autre : « Les bouffons, eux, procurent ce que les princes recherchent partout et à tout prix : l’amusement, le sourire, l’éclat de rire, le plaisir ». Se pourrait-il ?

Monsieur Guillaume, de passage au Salon de l’Agriculture le 25 février 2019, a apposé sa signature ministérielle sur le « préambule » d’un « contrat de solutions » imaginé par la FNSEA, le grand « syndicat » de l’agriculture industrielle. Le texte, assez lourdaud, affirme nécessaire « la sortie [du glyphosate] pour une majorité d’usages pour lesquels il existe des alternatives accessibles et viables d’ici fin 2020 ». Dans le détail de 100 pages que je suis allé regarder (fnsea.fr/wp-content/uploads/2018/09/Contrat-de-Solution.pdf), on trouve également cet engagement rigoureusement sic : « Réduire fortement les herbicides et se passer à moyen terme de glyphosate dans une majorité de situation sans perte de revenu ». Il me semble moi que chaque mot compte. Réduire. Moyen terme. Majorité de situations. Sans perte de revenu.

Momos, l’éternel retour ? En 1993 surgit des limbes un petit nouveau, le Forum pour une agriculture raisonnée respectueuse de l’environnement, ou FARRE. Son adresse ? 2 rue Denfert-Rochereau, à Boulogne Billancourt. La même, un peu plus tard, que celle de l’UIPP, qui regroupe toute l’industrie des pesticides en France. Faux-nez de l’agrochimie, FARRE va réunir des chambres d’agriculture, la FNSEA bien sûr, Bayer, Monsanto, BASF, l’UIPP. Commence la saison enchantée de la propagande. On présente aux gogos des fermes Potemkine (1) – chez les époux Blaisiot, le lisier de porc n’a plus d’odeur -, on adresse à des centaines de journalistes des invitations à la campagne.

En 2001, la FNSEA en congrès vote une motion de soutien à l’agriculture « raisonnée » et envisage un nouveau contrat avec la société. Mais attention, « la mise en cause des agriculteurs et de leurs méthodes de production se révèle par les procès d’intention systématiques dressés à leur encontre ». Comme en 2019 ? Comme en 2019. Le gras est dans le texte d’origine.

Parle-t-on encore d’agriculture raisonnée ? Non. A-t-elle donné le moindre résultat ? Non. Vint ensuite le funeste Grenelle de l’Environnement de septembre 2007. Notre merveilleux Nicolas Sarkozy y avait promis une réduction de l’usage des pesticides de 50 % en dix ans, mais nos amis de la FNSEA,  codécisionnaires en toute chose, étaient alors parvenus à faire rajouter : « si c’est possible ».

Et cela ne fut pas possible. Malgré les centaines de millions d’euros jetés au vent par le Plan Ecophyto et la réapparition de fermes Potemkine, la consommation de pesticides n’a pas baissé. Elle a au contraire augmenté de plus de 20 %. Mais c’est avec ces gens-là que monsieur Guillaume vient d’engager notre responsabilité à tous. Le ministre est-il un bouffon ? D’un côté, il apporte en effet aux puissants – merci Erasme – beaucoup de plaisir.

Mais du rire ? Eh bien, je crois que oui. Chacun sait qu’on peut rire aux éclats au cours d’un enterrement – je l’ai fait -, ou lorsqu’on découvre une maladie grave, un accident, et ne parlons pas de la chute d’un inconnu sur un trottoir. Monsieur Guillaume n’a pas l’air très marrant, c’est vrai. Mais son comique, très proche de celui de l’impassible Buster Keaton, a quelque chose de génial. Une chose est certaine : Buster Keaton n’était pas un bouffon.

(1) Depuis le règne de Catherine II de Russie, on parle de villages Potemkine en carton-pâte, destinés à cacher la misère paysanne.