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Comme le flagrant délit est douloureux

Ainsi que vous ne savez peut-être pas, Macron s’est comme on dit piteusement “écrasé”. Le journal Le Monde indique contre l’évidence même qu’on aurait mal compris le président à propos de la cancérogénicité du chlordécone (voir l’article précédent ici). Selon des sources élyséennes écœurantes, « Le président n’a jamais dit que le chlordécone n’était pas cancérigène. Quand il dit : “Il ne faut pas dire que c’est cancérigène”, c’est une façon de dire : “On ne peut pas se contenter de dire que c’est cancérigène, il faut aussi agir.” »

C’est si piteux que, si j’étais charitable, je plaindrais Macron. Mais je préfère garder mes sentiments les meilleurs pour les innombrables victimes des pesticides. Celles des Antilles, celles de partout, car on en compte des millions.

Mais pourquoi Emmanuel Macron ment-il sur le chlordécone ?

Attention ! ce qui suit est une offense délibérée à chef d’État. Le nôtre. Emmanuel Macron a un coffre d’acier et s’est autorisé à mentir en direct sur l’un des plus authentiques scandales de santé publique. Résumons en trois phrases. Les sols agricoles des Antilles françaises sont pollués pour des centaines d’années par un pesticide utilisé jusqu’au début des années 90, le chlordécone. Interdit dès 1976 aux Etats-Unis, ce poison a été autorisé sur dérogation signée par trois ministres de l’Agriculture successifs. Le cancer de la prostate est si fréquent en Martinique qu’il lui vaut le record du monde de cette maladie pour 100 000 habitants.

Et revenons au président Macron. Le 1er février, il parle pendant des heures devant des élus qu’on appelle ultramarins, ceux d’outre-mer. Et il affirme qu’il «ne faut pas dire que c’est cancérigène», «parce qu’à la fois on dit quelque chose qui n’est pas vrai et on alimente les peurs» (1).

Alors je vous en prie, suivez-moi sans peur, car je parle vrai et défie quiconque, président en tête, de me porter contradiction. Le chlordécone s’appelait aux Etats-Unis kepone, et il a provoqué une catastrophe dans l’usine d’Hopewell (Virginie) où il était synthétisé. En 1974, des dizaines de travailleurs se plaignent de troubles neurologiques graves et en 1975, après des rejets massifs dans la James River, des riverains tombent également malades. Le scandale est mondial et nul ne peut l’ignorer. En janvier 1976, l’Institut national du cancer américain publie un rapport scientifique sans appel sur les effets cancérigènes du chlordécone. Des rats et des souris exposés ont développé des tumeurs (ntp.niehs.nih.gov/ntp/htdocs/lt_rpts/trchlordecone(kepone).pdf. L’OMS, via son agence appelée en France CIRC, enfoncera le clou en 1979. Dan Rather – une sorte de PPDA à l’échelle américaine – s’empare du sujet dans son émission-culte de CBS, 60 minutes, le 29 août 1976. Et Time Magazine aussi. Entre autres, car le monde entier en parle. Le chlordécone est interdit dans la foulée.

Il réapparaît pourtant aux Antilles. Edith Cresson, ancienne Première ministre, est alors ministre de l’Agriculture de François Mitterrand. Elle accorde en 1981 une autorisation de mise sur le marché pour le chlordécone, dont elle ne s’expliquera jamais. Le 5 juin 1990, après une pantomime d’interdiction, le ministre de l’Agriculture de François Mitterrand Henri Nallet accorde une dérogation de deux années supplémentaires. En mars 1992, le ministre de l’Agriculture de François Mitterrand Louis Mermaz signe une autre dérogation d’un an. En février 1993, le ministre de l’Agriculture de François Mitterrand Jean-Pierre Soisson accorde six mois de grâce pour écouler les stocks.

On a vu que, dès 1976, l’Institut national du cancer américain a alerté sur la cancérogénicité du chlordécone. Depuis, quantité de travaux ont confirmé ce risque et il vous suffit, amis des coquelicots, de taper sur un moteur de recherche chlordécone et cancer pour comprendre l’énormité des mensonges proférés par Emmanuel Macron. Pour m’en tenir à la langue française et à la première page trouvée, je note la parution d’une étude qui établit que « l’exposition au chlordécone augmente de manière significative le risque de cancer de la prostate (2).»

En 2016, sous signature de Santé Publique France, agence d’Etat, on trouve un article scientifique effrayant sur le cancer de la prostate aux Antilles, dont j’extrais ceci : « Un contexte de pollution environnementale majeure au chlordécone, un agent cancérigène et perturbateur endocrinien, suscite inquiétude et interrogations ». Il est notamment signé par le professeur Luc Multigner.

Donc, monsieur Macron, soutenu en la circonstance par madame Agnès Buzyn, ministre de la Santé – comme c’est rassurant – ment sans détour. Et figurez-vous que je le comprends. Car dire la vérité, toute la vérité, conduirait fatalement, du moins dans une démocratie, à mettre en accusation et à juger madame Edith Cresson, messieurs Henri Nallet, Louis Mermaz et Jean-Pierre Soisson, car tous sont vivants. Sans oublier la Commission des toxiques, ancêtre de l’Anses actuelle, qui ne pouvait ignorer l’extraordinaire dangerosité du chlordécone, et qui a pourtant conseillé aux ministres d’en autoriser l’usage.

Un mot de plus sur Henri Nallet, qui aura commencé sa triste carrière comme chargé de mission de la FNSEA entre 1965 et 1970. Il la finira en devenant lobbyiste du laboratoire Servier, – celui-là même du scandale Mediator -, entre 1997 et 2013. Mais il est vrai qu’il fait partie des Intouchables de la République.

J’arrête ici, non qu’il n’y ait rien d’autre à dire, mais parce que cela suffit. Il n’y a rien de changé sous le soleil noir des pesticides. A chaque fois, tout recommence. Vous avez vu cette volte-face d’Emmanuel Macron à propos du glyphosate ? Les mêmes structures, moralement corrompues, produisent les mêmes effets, moralement corrompus. Coquelicots, amis d’ici et d’ailleurs, notre responsabilité est immense. Nous allons faire de très grandes choses ensemble, car cette fois, soyez sûrs et certains que nous ne pouvons plus reculer. Et nous allons gagner.

Fabrice Nicolino, le 2 février 2019.

(1) ouest-france.fr/politique/grand-debat-national/grand-debat-national-vifs-echanges-entre-emmanuel-macron-et-un-elu-ultramarin-sur-le-chlordecone-6208216

(2) presse.inserm.fr/exposition-au-chlordecone-et-risque-de-survenue-du-cancer-de-la-prostate/14921

Le coquelicot, fleur anarchiste

Ce texte a paru il y a quelques jours sur Reporterre

On vous a fait le coup cent fois, et rien ne dit que ce soit la bonne. Mais nous le croyons, nous qui avons lancé le mouvement des coquelicots le 12 septembre 2018. Nous croyons tout simplement que nous allons gagner. Qu’en octobre 2020 – nous comptons bien tenir jusque là -, cinq millions d’entre nous auront rejoint notre Appel ! Cinq millions ! Que dit notre Appel ? Quelque chose de simple, mais en même temps décisif : nous voulons des coquelicots, et parce que nous voulons des coquelicots, très fort, nous exigeons l’interdiction de tous les pesticides de synthèse.

Qu’est-ce donc qu’un coquelicot ? Le mot a fait des cabrioles dans la langue française passant de coquelicoq à coquelicoz (au pluriel), s’autorisant la variante coquerico. En réalité, c’est simple : notre fleur magnifique tire son nom d’une ressemblance avec la crête d’un coq, au moins par sa couleur. Citation du grand agronome Oliver de Serres, mort en 1619 : « Quoquelicoq est espece de pavot ; il croist en terre grasse et bien labourée, estant en fleur un peu devant la maturité des bleds ([blés], parmi lesquels se mesle il ». Nous ne sommes pas les premiers amoureux.

Mais bien sûr, outre qu’il est somptueux, le coquelicot est un combattant de la biodiversité. Demandez leur avis aux abeilles décimées par les pesticides ! Elles ne fondent pas sur eux pour le nectar, qu’ils ne produisent pas, mais pour leur pollen. Bien que les études demeurent rares, le coquelicot joue un grand rôle pour le maintien de nombreux ruchers, pendant la disette printanière qui succède au fleurissement du colza. Au reste, c’est un prêté pour un rendu, car le coquelicot ne peut pas s’autoféconder, et dépend en bonne part des circonvolutions des abeilles pour se féconder. Elles ne le voient pas en rouge, comme nous, mais en bleu, dans un rayonnement ultraviolet. Comme on les envie, hein ?

Au fait, combien de graines ? Une fleur peut produire 20 000 graines à elle seule, qui ne pèseraient dans l’affreuse balance du marchand, que 2 grammes. Soit 0,0001 gramme l’unité. Une plume, moins qu’une plume. Et là, patiemment planquées sous trois grains de terre, elles attendent le moment favorable. Combien de temps gardent-elles leur pouvoir de germination ? Chez les semeurs de tous horizons, la discussion n’en finira jamais : certains comptent en années, d’autres en décennies. Et les plus audacieux en siècles. Notre avis : le coquelicot est increvable. Et même celui qui se moquerait de sa beauté de reine devra bien reconnaître qu’il est divin sur le pain ou les salades, souverain pour qui veut faire une vraie sieste réparatrice. Disons-le : c’est un grand ami.

Il y a moins drôle. Le 2 mai 1915, le médecin-major canadien John McCrae doit enterrer son ami Alexis Helmer, tout juste âgé de 22 ans, qui vient de mourir sur le front belge de la Première Guerre mondiale. Le lendemain, il écrit en hommage ces mots puissants :

« Dans les champs des Flandres, les coquelicots fleurissent

Entre les croix qui, une rangée après l’autre,

Marquent notre place ; dans le ciel

Les alouettes chantent encore courageusement

A peine audibles entre les canons qui tonnent (…). »

C’est horrible, mais en ce premier printemps du massacre, les terres bouleversées par les obus ramènent à la surface des graines de coquelicots qui couvrent les champs de la mort de milliards de fleurs rouges, qui deviendront, en Angleterre et au Canada, le symbole du souvenir. Depuis 1920, les poppies – nos coquelicots – sont arborés chaque 11 novembre par des millions d’humains recueillis.

On n’est pas obligé de se prosterner. Ni d’accepter qu’un tel symbole puisse représenter tant de corps déchiquetés. Notre grand ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, par exemple, note que le coquelicot « se moque des frontières », ajoutant qu’il y a « de par le vaste monde, beaucoup d’êtres qui, en mai, le découvrent avec bonheur et qu’il vaut mieux, pour une fleur, symboliser la joie que le sanglant sacrifice ».

Comment ne pas exulter avec lui ? On connaît au moins 9 tableaux de Monet avec des coquelicots, peints entre 1873 et 1891. Preuve que qui plantait alors son chevalet en Île-de-France au printemps avait les yeux éblouis par les quatre pétales écarlates. On les voit aussi chez le Van Gogh d’Auvers-sur-Oise, comme dans cette merveille peinte en juin 1890 sous un inimitable ciel bleu et jaune. Ou chez Courbet, Klimt, Sérusier, Renoir. Le coquelicot, ensorcelante beauté du monde.

L’historienne Arlette Farge est pour nous une amie depuis qu’elle a décrit sa « fragile audace », notant : « Grâce aux graines qui s’échappent du fruit, il se ressème seul où bon lui semble, tel un fugitif. Cela ne fait que renforcer mon désir de l’approcher, sans le cueillir bien sûr tant j’aurais crainte qu’il ne s’étiole ou se chiffonne. Jamais, on le sait, on ne pourra en faire des bouquets à mettre dans des vases, comme on le fait des roses ou des pivoines. Quelque chose me dit que c’est un peu de sa fierté d’être ainsi, et me plaît son refus d’être en quelque sorte apprivoisé ».

Oh oui ! Le coquelicot est cette fleur anarchiste qui reparaît sans cesse là où les méchants de l’histoire, comme ces damnés pesticides, croyaient l’avoir éradiqué. Pour nous, et pour vous tous nous l’espérons, vouloir des coquelicots, en ce début d’année, est l’espoir puissant que nous pouvons inverser le courant maudit qui nous conduit au précipice.  Ensemble, tant de choses seraient possibles, qui paraissent aujourd’hui démesurées. Nous allons vaincre la rapacité, le profit, la laideur, l’incommensurable sottise de ceux qui ne font pas de vraie différence entre une fleur sauvage et son artefact en plastique imputrescible. Nous allons vaincre, parce que nous n’avons plus le choix. Nous allons vaincre, amis lecteurs de Reporterre, si vous vous décidez à sortir du rituel et du virtuel des pétitions sur internet.

Si nous vous invitons à signer massivement notre Appel (nousvoulonsdescoquelicots.org), c’est que, justement, il ne s’agit pas d’une pétition. Mais d’un véritable Appel à l’action. Vous en saurez plus le 4 janvier à 18h30, devant les centaines de mairies de France où tous les Coquelicots se réuniront pour le quatrième mois consécutif. N’écoutez pas les rieurs : relevant enfin la tête, nous allons faire l’Histoire.

François de Beaulieu et Fabrice Nicolino

Les excellents voeux de Frédéric Wolff

Mon ami, votre ami Frédéric Wolff m’a envoyé ses voeux. J’y joins les miens et vous précise que, si Planète sans visa est en déshérence, c’est pour la bonne cause des coquelicots (nousvoulonsdescoquelicots.org).
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L’heure des vœux, chaque année, se rappelle à nous, et chaque année un peu plus, l’exercice s’apparente à une forme de conjuration. Où trouver les forces d’y croire, alors qu’il y a tant de raisons d’être pris d’épouvante, et finalement de renoncer ? Tous ces fronts où porter nos combats. Et cette facilité de la machine, en face, à tout récupérer, à détourner notre attention, à faire de nous de bons soldats de la société industrielle. Et il faudrait garder confiance en demain ou, à l’inverse, tenir l’effondrement pour inéluctable et s’en remettre à des experts de la vie administrée après avoir englouti les dernières miettes du festin ?

Des vœux, donc, mais pour quoi ? Pour combler notre besoin d’illusion ? Pour renouveler notre foi parce que, profane ou pas, il nous faut croire en quelque chose ? Force est de reconnaître que les grands récits de notre civilisation ont, à mes yeux, perdu en crédibilité. Définitivement. Je résume, en sachant qu’il conviendrait de développer, de nuancer parfois, mais cela entraînerait trop loin.

L’héritage des Lumières ? Ambivalent, pour le moins. A côté de ses apports indéniables, il y a aussi la part obscure. L’anthropocentrisme suffisant, fier de ne rien devoir à Dieu, à la tradition et à la nature1. Le culte du nouveau, nécessairement meilleur que l’ancien.

Le Progrès scientifique et technique ? Un regrès humain sur lequel prospèrent les ennemis de l’humain (les transhumanistes2), saisissant là une occasion de renouveler le prestige écorné du progrès. Autre astuce pour redorer le blason d’une science assujettie aux pouvoirs militaires, industriels et étatiques : le mythe de la recherche pure, fondamentale, publique, neutre, bref, quelque chose qui n’existe que dans la propagande éculée des imposteurs. Une classe sociale – les ingénieurs, les technocrates, les experts – a pris le pouvoir. Aux yeux de cette oligarchie, seule compte l’efficacité. A tout problème, une solution, une seule : la technique. Mieux encore, le problème, c’est la solution. La technologie saccage le monde ? Soyons donc innovants, fabriquons une technologie nouvelle pour réparer les dégâts de la précédente, puis une autre encore et une autre jusqu’à ce que mort s’en suive. A ce stade, ce n’est plus de la science, mais de la pensée magique. Et encore, gratifier de pensée ce qui, précisément, procède de l’impensé, c’est être bien charitable. Qu’importe si nous ne maîtrisons rien, si nous compromettons les fondements mêmes de la vie. Une innovation technologique viendra plus tard. Ou pas. Ce système est cinglé ? Criminel ? Les deux à la fois ? Les deux. Un seul exemple : le nucléaire et ses déchets, ses catastrophes, ses bombes. Merci la science pure.

La société de croissance infinie dans un monde fini ? Un désastre écologique, moral et culturel. Variantes en guise de diversion, le développement durable, la croissance verte, la transition énergétique. Trois des plus belles escroqueries de ces dernières décennies, pour une raison bien simple : l’impossible découplage entre croissance économique et croissance des consommations d’énergie, des déchets et des pollutions, sans même parler de l’aliénation et de la déshumanisation. Changer de moteur et d’énergie pour mieux continuer à fabriquer des objets futiles et nuisibles, plutôt que de changer de paradigme pour sauver le miracle de la vie sur terre. Hélas, les énergies vertes ne sont ni propres, ni renouvelables, ni respectueuses des peuples autochtones et des vies non-humaines3. Quant à l’efficacité énergétique, comment ne pas y voir une mystification de plus ? Par l’économie dégagée, elle conduit à accroître la consommation globale de ressources et d’énergie. Et donc, à aggraver la prédation, la pollution et le chaos climatique, dans une société inféodée à l’évangile de la croissance et du consumérisme. Les voitures consomment moins, mais nous roulons davantage, nous prenons l’avion, nous importons des marchandises de l’autre bout du monde…

Le numérique, le téléphone portable, la bagnole ? Des multiplicateurs de nuisances, ni soutenables, ni équitables, en dépit des impostures grotesques du Fairphone, de l’informatique libre, de la voiture propre. Ce qui devait nous libérer nous asservit. Jamais nous n’avons été autant déconnectés de nous-mêmes, des autres, de la nature. Nos savoir-faire, nos choix, nos capacités, nous les déléguons à des machines. Qu’avons-nous gagné ? Des ersatz de vie, des automates à la place des humains, l’illusion de la toute-puissance infantile, la surveillance généralisée, un devenir de données et de machine, un univers de prothèses faisant de nous des mutilés. Qu’avons-nous perdu ? L’autonomie, la pensée, la vie intérieure, la présence, le sens des limites, un monde où l’air était encore à peu près respirable, exempt d’ondes délétères.

Tant de promesses, parmi d’autres, pour aboutir à quoi ? A l’asservissement, à la laideur, à la sixième extinction des espèces. La cerise sur le gâteau ? Même pas foutu d’être heureux. Deux mille ans de civilisation pour en arriver là, ça valait le coup. Malgré leur naufrage, ces croyances continuent d’être assénées dans tous les grands médias, dans toutes les assemblées. Ceux qui se réclament du nouveau monde, de l’extrême gauche à l’extrême droite, sont incapables d’imaginer autre chose que le développement industriel, la techno-science, le numérique, la bagnole, les vacances à la neige, dans les îles, l’emploi qui vaut mieux que la vie… Incapables de rompre avec la vieille politique, avec la racine-même du désastre : la société industrielle. Tout juste bons à en appeler à augmenter indéfiniment la taille du gâteau, à le répartir plus équitablement, qu’ils disent, la main sur le cœur. Que ce gâteau soit toxique, que sa fabrication détruise des habitats, aliène à la tâche et empoisonne des malheureux, tout cela ne semble pas émouvoir les gardiens de l’ordre existant. Vivre sans la quincaille du bipède postmoderne ? Vous n’y pensez pas sérieusement ? Seriez-vous réac ? Limite facho ? Voulez-vous revenir à l’âge des cavernes ? Essayez donc de toucher, que dis-je, d’effleurer la voiture, l’avion, les écrans… et vous verrez. La révolution. Par contre, aucun vrai sursaut – ou si peu au regard des enjeux – face à la perspective d’un monde sans eau potable, sans terre vivante, sans climat propice à la vie. Ma foi, les techniciens trouveront une solution. On inventera des bagnoles qui dépolluent l’air en roulant, comme le prophétise le leader en chef de la France insoumise4. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas imaginer des voitures fabriquées sans énergie et sans matières premières ? Mieux encore, des véhicules compostables, bio-circulaires pour mieux tourner en rond et éviter la fuite en avant. Et, tant qu’à faire, entièrement autonomes, sans route, sans bitume, sans fragmentation des habitats, sans écrabouillage d’âme qui vive… Un genre de télévoiturage universel, gratuit et accessible à toutes et à tous dans le cadre d’un grand service public, parce que n’est-ce pas, on est de gauche. Il suffit de demander à nos ingénieurs. En attendant, il faut vivre avec son temps, avoir confiance en nos hommes de science et d’industrie, rester positif, car c’est bon pour la santé.

Justement, la santé. J’allais l’oublier, celle-là. Incontournable, dans le souhait des bons vœux. Parce que la chose est entendue, n’est-ce pas. C’est une priorité de tous les instants. Voyez donc. Usines à fabriquer des malades et à les entasser dans des usines à prolonger l’agonie, agences sanitaires, académies de science et de médecine, et leurs prouesses héroïques pour défendre les industriels de l’amiante, du chlordécone, du glyphosate, de la téléphonie mobile, des vaccins et de leurs adjuvants toxiques. Et j’en passe. Avec un peu de chance, dans un siècle ou deux, ils vont découvrir que le poison tue. Ne jamais perdre espoir… Finalement, que demande le peuple ? A peu près tout le monde veut son bien. Si après ça, vous êtes souffrant, vous l’aurez bien cherché. Le responsable, c’est vous. Car dans ce monde, il n’y a pas de multinationales de l’empoisonnement. Plus facile de faire porter le chapeau aux individus plutôt qu’aux malfaiteurs du genre humain et non-humain5. Je ne prétends pas que nous n’ayons pas notre part de responsabilité personnelle, je la considère même comme primordiale, ne serait-ce que pour des raisons morales. Le capitalisme, c’est nous aussi, par notre mode de vie. Que nous le voulions ou non, et à des degrés certes différents, nous sommes parties prenantes de ce monde. Mais s’agissant des crapules de l’industrie et de leurs valets, c’est autre chose. C’est de culpabilité dont il est question.

Jusqu’à la nausée, j’abhorre ce monde et ses chiens de garde capables, dans le même temps et sans mourir de honte, d’en appeler à tout et à son contraire. La croissance et le respect des limites de la terre ; la biodiversité et l’abattage des loups ; les droits humains et les gadgets électroniques fabriqués par des esclaves ; la santé et la soumission aux pires lobbies qui soient, des nucléocrates aux forcenés de la téléphonie mobile, de la malbouffe, des fabricants de pesticides et de leur syndicat majoritaire ; la compassion dégoulinante, la lutte contre la discrimination et le déni quant au sort des sacrifiés de notre civilisation : les électro-hypersensibles, les chimico-sensibles, les suicidés de l’enfer industriel, les assassinés de l’amiante, des agro-carburants, du PVC, de l’aluminium, du nucléaire, de la bagnole, de l’industrie chimique, de nos colifichets, de nos déchets. Et les peuples du Sud écrasés. Et les animaux exterminés.

Des vœux dans ce cadre morbide ? Autant pisser dans un violon, ce qui serait dommage pour ce noble instrument ; étant donné les quantités de glyphosate plus qu’inquiétantes contenues dans nos urines, il serait plus judicieux de les retourner à l’envoyeur : les fabricants de poisons en tous genres et ceux qui les autorisent.

Sortir du cadre, donc. Rejeter ces croyances mortifères. Formuler un autre imaginaire à la mesure de l’homme et de la nature, le vivre, le défendre, dans les endroits où le vivant est menacé, avec force et détermination, comme à Notre-Dame-des-Landes, à Sivens, sur le chantier du TGV Lyon-Turin… S’attacher à une éthique de l’action, car les moyens déterminent les fins et dictent ce qui viendra après6. Boycotter massivement ce qui nous assujettit, nous rend malades, anéantit d’autres vies que les nôtres. Lancer la grève illimitée et générale des achats toxiques. Vous imaginez ça ? Cinq millions de grévistes, avec pour slogan le pouvoir du non-achat ? Pour commencer.

Un coup d’œil vers le ciel. La nuit est tombée depuis un moment. Pas un quartier de lune, pas une étoile filante. C’est loin d’être gagné. En attendant, écrire, relire, réécrire. Le sommeil viendra plus tard. Drôle d’impression en vérité. Vouloir porter les mots au plus haut et les voir retomber à la manière du rocher de la mythologie. Absurde ? A moins que justement, le sens soit à chercher du côté de cette lutte incessante à nommer, à combattre, à refuser son consentement. « Sisyphe heureux », pour reprendre les mots de Camus ? Et pourquoi pas ?

Pour finir, et en considération de ce qui précède, mes vœux pour cette année, quand même. Qu’elle vous soit clémente autant qu’il est possible, fleurie d’amitiés, de coquelicots, bien sûr. Qu’elle porte notre Appel7 vers tous les horizons. Qu’il y ait encore des refrains d’oiseaux, des joies de presque rien et des rumeurs d’abeilles, des conversations incandescentes à défaire et à refaire le monde, des fleurs sauvages et l’envoûtante beauté, longtemps, longtemps, chaque jour qui vient et fait battre les cœurs.

1 « L’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener […] Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m’importe le reste de la nature ? » Diderot.

2 Manifeste des chimpanzés du futur. Contre le transhumanisme. Pièces et Main d’œuvre.

3 Philippe Bihouix, L’âge des low-tech ; Frédéric Gaillard, Le soleil en face ; Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique.

4 « On va dire à nos ingénieurs : Non seulement vous allez faire des véhicules qu’on va vous dire, mais en plus vous allez nous faire des véhicules à impact positif […] C’est-à-dire qu’au lieu d’encrasser l’air, vous allez le nettoyer. » Jean-Luc Mélenchon, France 2, 18 octobre 2014.

5 Le développement personnel peut lui aussi contribuer à dépolitiser et individualiser des problématiques écologiques et sociales.

6 Viscéralement, je me défie des lendemains qui chantent, jonchés le plus souvent de millions de cadavres. De même, concernant les fausses oppositions. Simone Weill, la philosophe, l’a remarquablement bien exprimé à propos du fascisme et du communisme qu’elle tient tous deux pour criminels, empreints de la même emprise de l’Etat sur toutes formes de vie individuelle et collective, basés sur les mêmes dispositifs de militarisation, de parti unique et de servage.

7 Nous voulons des coquelicots, Fabrice Nicolino et François Veillerette.

A notre glorieux ministre, avec nos compliments

Ainsi que vous savez peut-être, je suis à fond dans le mouvement des Coquelicots. Pour l’interdiction de tous les pesticides de synthèse. Si vous n’avez pas encore signé – ce serait une lourde faute -, il est loin d’être trop tard. L’Appel continue en effet jusqu’en octobre 2020 et c’est ici : https://nousvoulonsdescoquelicots.org

Vous trouverez ci-dessous une mienne réaction aux propos du ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, ce pauvre garçon qui ferait presque pitié.

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Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture, n’épinglera pas à sa boutonnière notre cher Coquelicot, car a-t-il dit sur France Culture ce 20 décembre, « [il] n’a pas à arborer de coquelicot ». Tant mieux, car il aurait fallu le lui enlever. Que pense notre grand personnage de nous, les 450 000 qui ont déjà rejoint notre Appel ? Ceci : « Je me bats toujours contre les intégristes ». Ce mot, rappelons-le, a d’abord été utilisé pour désigner les partisans d’un évêque fasciste, Mgr Lefebvre, puis par extension l’intégrisme musulman, pratiquement synonyme de djihadisme. Un ministre de la République rapproche les amoureux de la vie, des oiseaux, des abeilles, de la beauté du monde, du crime. Nous en sommes là.

Bien sûr, et chemin faisant, il ment comme un arracheur de dents, n’hésitant pas à prétendre sans rire : « Moi qui suis un militant du bio. Un militant de la transition agroécologique ». On voit que les éléments de langage fournis clés en mains à tout ministre n’auront pas été perdus. En octobre, le même demandait des preuves de la toxicité des pesticides. C’est fou, le chemin que l’on peut faire en seulement deux mois.

Qui est vraiment Didier Guillaume ? un politicien ordinaire, mais drôle. Au début de l’année, il annonce qu’il arrête tout net sa modeste carrière politique. Il a des vues dans le privé. Et il puis il se ravise, pour quelque obscure raison, et se retrouve finalement parachuté ministre d’un domaine qu’il ne connaît pas. Combien de temps restera-t-il ? Six mois, un an, deux ? Il sera de toute façon oublié quand les intégristes de service – nous tous, les amis – en seront à fêter la victoire de la vie sur la mort.

Au fait, monsieur Guillaume, et avec tout le respect que l’on doit à votre formidable engagement, pourquoi ne dites-vous pas un mot du « lac de Caussade », dans le Lot-et-Garonne ? En ce moment même, passant outre des décisions d’Etat, la Chambre d’agriculture a ouvert un chantier illégal. Avec des bulls privés et des gros bras locaux. Pour creuser une retenue de 920 000 m3, édifier une digue de 378 mètres de long et 12,5 mètre de haut. Des dizaines d’espèces protégées verront leur habitat local disparaître. Le tout pour complaire à 20 irrigants et au maïs pesticidé.

Et ? Et rien. Vous restez là à pérorer, vous le « militant du bio ». Nous n’en attendions pas moins de vous.

Fabrice Nicolino, président de Nous voulons des coquelicots