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On aurait découvert des humains intelligents ! (par Frédéric Wolff)

L’information est à prendre au conditionnel, tant elle semble édifiante : on aurait découvert des humains communicants et, chose plus incroyable encore, intelligents…

D’après nos premières investigations, ces individus seraient capables de lire l’index de leurs compteurs électriques sans être connectés à un écran d’ordinateur ou de smartphone. Il semblerait même qu’ils aient la faculté de réduire leur consommation d’énergie sans compteur intelligent, sans émetteur radio et sans smartphone. Les plus ingénieux éteindraient leurs appareils en veille et isoleraient leur maison. Les radicaux, quant à eux, revêtiraient un pull en hiver. Quelques-uns, parmi les plus intégristes, se passeraient même de congélateur, voire de frigo et de téléviseur pour les fondamentalistes.

Nous les avons suivis dans leurs activités quotidiennes afin de mieux saisir l’étendue de leur génie. Ce qui nous a frappés, d’emblée, c’est leur capacité à communiquer sans passer par un écran. Ainsi, cette espèce serait pourvue d’une aptitude à la parole de visu, sans aucune assistance électronique. A ce don, s’ajouterait celui des gestes, des mimiques et des émotions, ce que nous appellerons la « communication ». Certains s’écriraient des lettres à la main qu’ils insèrent dans des enveloppes. Ils seraient même en mesure de lire des livres en papier et se passeraient ainsi des liseuses numériques.

Ce qui semblerait guider ces humains, c’est le plaisir de partager des moments de vie réelle avec leurs semblables. Ils seraient, à proprement parler, connectés entre eux par tous les sens, ainsi qu’au monde qui les entoure. Ne disposant pas de téléphone intelligent, ils pourraient soutenir des conversations sans être interrompus par une sonnerie ou par une vibration, sans être contraints de devoir répondre à des dizaines de messages. Ils seraient pleinement présents à l’instant et au lieu où ils sont, prendraient le temps de contempler les arbres, de réfléchir et même de ne rien faire.

Leurs faits et gestes ne seraient pas surveillés en permanence. Ayant refusé d’être assujettis à un portable, ne disposant pas de carte de crédit ou de fidélité, n’étant inscrit sur aucun réseau social, ils auraient à cœur de préserver leur vie privée et leur intimité.

La plupart de ces individus hors réseau cultiveraient leurs légumes sans aucun dispositif d’arrosage à déclenchement automatique ni capteurs de détection des besoins hydriques. Ils pailleraient leur sol avec des matières végétales locales et se passeraient des matériaux composites connectés de la dernière génération. Apparemment, leurs récoltes seraient abondantes.

Concernant leur santé, nos premières observations font apparaître des conclusions de toute première importance. Leur denture ne présenterait aucun problème majeur, bien que non entretenue par une brosse à dents intelligente. Quant à leur sommeil, sa qualité serait très nettement améliorée. Nos analyses ont relevé quatre fois moins de réveils nocturnes et sept fois moins d’endormissements tardifs. Ces individus s’endormiraient avec le silence et se réveilleraient avec la lumière du jour ; aucune dépendance n’a été remarquée avec les molécules innovantes, les musiques de détente et d’éveil. D’autres paramètres sont en cours d’approfondissement, comme l’appétit, la régulation thermique, les migraines, les complications digestives, les problèmes cognitifs… Les premières conclusions plaideraient en faveur d’une moindre exposition aux ondes toxiques, ce qui confirmerait les études scientifiques menées par les chercheurs indépendants depuis des dizaines d’années.

Nous avons analysé l’impact de ces donné en termes d’espérance de vie. Il apparaît que cette catégorie d’humains sans prothèse vivrait jusqu’à sept ans de plus que le reste de la population. Quant à l’espérance de vie en bonne santé, la différence serait de plus de douze années en faveur des humains non connectés à la planète 2.0.

Si ces informations s’avéraient confirmées, elles marqueraient un tournant dans l’évolution de l’espèce. Ces humains intelligents et communicants pourraient bien être les précurseurs d’une humanité perfectionnée, en bonne santé, équipée d’un cerveau opérationnel et susceptible de pourvoir à ses besoins sans être dépendante d’un système technologique de plus en plus fragile, toxique et intrusif.

Nous allons poursuivre nos recherches afin de mieux appréhender l’ampleur du phénomène et ses évolutions.

Dépêche de l’aéronef 6222, depuis la Terre, pour la planète Médianus de la galaxie Z43, le 24 septembre 2022, conformément au calendrier terrestre.

Rêveries d’un dimanche de printemps (par Frédéric Wolff)

Un dimanche d’avril, allongé dans l’herbe, à regarder passer les nuages. Pas d’autre compagnie que celle des arbres et du ciel. Les semailles ? Elles attendront plus tard. Tout comme les nouvelles du monde. Il y a mieux à faire aujourd’hui. Hier, demain, le jour, la nuit, tout se mélange. J’embarque dans les errances. Le vent est le chemin.

Il y aurait un grand chaos, une tempête comme jamais. La foule envahirait les rues, les parlements.

Partout sur le territoire, les raffineries seraient bloquées. Respirer ! Le mot serait sur toutes les lèvres, sur les banderoles, sur les pages des journaux. Les voitures, les camions, les avions, adieu. Place à la lenteur, aux transports partagés. Au nom des vies empoisonnées ici, ailleurs. Au nom des morts de faim par les agro-carburants. Au nom des irradiés par les voitures « propres ».

On lancerait la grève générale des achats superflus et toxiques. Des files d’attente ininterrompues se formeraient aux entrées des supermarchés. On rapporterait ce qui prend la place du silence, de l’eau pure à la source, de l’air que l’on peut respirer sans être malade, de l’attention au monde, aux autres et à soi-même.

Les casseurs de bocages, de zones humides et d’équilibres de la vie sur terre seraient déférés aux tribunaux. Mise en danger de la vie d’autrui, empoisonnement, homicide, biocide… Les mêmes, hier, qui dictaient la marche du monde et des affaires devraient enfin répondre de leurs actes.

L’état d’urgence écologique serait décrété, les champs nécro-industriels réquisitionnés avant qu’ils ne deviennent des déserts. A la place, on planterait des arbres. Entre les arbres, il y aurait des jardins et des immensités rendues à la vie sauvage.

Par centaines, par milliers, on démissionnerait des emplois inutiles et nuisibles. On retrouverait le temps de penser, de faire par soi-même.

Quelque chose dans l’air se mettrait à vibrer. Chacun, chacune lèverait les yeux. Une évidence gagnerait les uns et les autres, agrandis par une présence au monde pleine et entière. Nous en aurions fini de n’être que des ombres errantes suspendues à nos boitiers tactiles dont nous sommes les fantômes comateux, puisant notre semblant de vie dans les fréquences de nos interfaces morbides.

Le réel serait-il devenu si lent, si ennuyeux qu’il n’y aurait d’autre issue que de le congédier, et nous avec, à plus ou moins brève échéance ? De quoi nous privent les commodités de la vie moderne ? Qu’avons-nous gagné à aller plus vite d’un endroit à un autre, des questions aux réponses, de l’absence à la présence ? Qu’avons-nous perdu ? De quoi sommes-nous diminués à force d’être augmentés de mémoire ambulante, de force de calcul sans pareil ? De quoi sommes-nous plus pauvres ? De qui ? Qui rendons-nous plus pauvres pour assouvir nos caprices et nos droits d’égo-citoyens sans limites ? A quelles précarités participe l’usage de nos futilités fabriquées par des esclaves sous-payés, maltraités, empoisonnés ?

Ces questions et bien d’autres seraient dans les pensées, dans les conversations. Elles imprègneraient les actes de tous les jours. Tout ne serait pas perdu. Il suffirait de le décider. Tout pourrait être différent.

Retour parmi les herbes et les belles heures du printemps. Le ciel est plein d’oiseaux. J’ai bien envie de prolonger ce temps de la rêverie. Il reste des territoires à habiter.

Frédéric Wolff veut faire la paix

J’écris ces lignes à la veille du salon de l’agriculture. Je n’y suis jamais allé et je n’irai jamais. Par contre, j’ai eu la chance de connaître un jardinier rêveur : Raymond – tel est son prénom, le même que celui du paysan auquel Fabrice s’adresse dans son dernier livre, c’est ainsi, le fruit du hasard, appelons ça ainsi. C’est de cette rencontre que j’aimerais parler. Du miracle de la terre et de ce qui la menace : le bétonnage, les fermes-usines verticales, les poisons pour la bonne santé des plantes et du vivant…

Faire la paix avec la terre

Il y a ces mots dans les yeux de Raymond. Dans sa main, il a mis un peu de terre. Il la respire, il l’émiette. C’est comme une fine semoule qui tombe de ses doigts, comme des poussières du temps. Un sourire éclaire son visage. Cette bonne vieille odeur de forêt… Il y a sa vie dedans. Il se relève en s’aidant de sa binette qui lui sert de canne. Nous le suivons pour un tour de jardin. Son jardin d’une vie, son merveilleux jardin. C’est l’été. Chaque plante porte un nom, chaque herbe est un voyage. Quand on vit à hauteur de pâquerettes, tout devient grand.

Il y a des arbres, des buttes où se mêlent des légumes, des fleurs, des groseilliers, des simples… Et de la paille, beaucoup de paille, des restes de feuilles mortes, des herbes fauchées. Un fouillis magnifique et fertile. Un monde où chaque vie devient toutes les vies.

Tant de légumes sur si peu d’espace, comment est-ce possible ? Raymond a un geste de déférence. Humain, humus, humilité… Les mêmes racines. Dans son geste, il y a une grande douceur. Pas de machine à retourner et à pulvériser, ici. Violenter le moins possible. Un jardin, c’est un enfant qu’on met au monde. On le rêve d’abord pendant les mois d’hiver. On prépare sa venue et quand il arrive, il faut être présent, suffisamment, mais sans excès. L’essentiel se fait quand on ne fait rien. Accompagner, c’est tout, avec des gestes d’amour. Rester à sa place. Le reste nous échappe et c’est ainsi.

Des poules grattent le sol, un rouge-gorge déniche un vers et s’en va festoyer sur une branche, un peu plus loin. Faire la paix avec les animaux. Il y a ces mots aussi dans le sourire de Raymond.

Un verre de verveine citronnelle ? Ça vous tente ? L’après-midi touche à sa fin. Je repars avec une poignée de graines et le visage de Raymond, ses rides qui sillonnent son front dans la lumière du soir. Je me promets de revenir plus tard. J’ai du chemin à faire.

Dix-sept ans ont passé depuis ce jour. Cette semaine, l’envie m’est venue. J’ai pris une poignée de graines et je suis retourné vers lui pour lui donner, pour lui dire ce qui avait germé en moi, depuis.

J’ai cherché son jardin pendant des heures et finalement, j’ai dû me rendre à l’évidence : il n’en restait plus rien. Plus un arbre, plus d’heures lentes à rêver, à respirer les odeurs de forêt. Plus de jardinier rêveur.

A la place, une route, un parking, des commerces. Difficile à dire précisément, tant le lieu est méconnaissable. J’ai semé ma poignée de graines sur un talus d’herbes rases, là où hier, peut-être, s’élevait une butte de poireaux, de phacélie et de carottes. Quelques mètres carrés épargnés par le béton.

Chaque année, c’est par dizaines de milliers d’hectares que le désert gagne. Pas un désert de sable, mais de bitume. L’équivalent d’un département français tous les sept ans, à ce que l’on dit. Un désert virtuel plus vaste encore, si l’on considère l’état de bien des sols, stériles sans perfusion chimique. Des sols malades, pour ne pas dire des sols morts.

De la terre, des animaux d’élevage – 60 milliards tués chaque année dans le monde – aux humains, la frontière est poreuse. Des sols, des plantes, des animaux malades et, un jour ou l’autre, des humains malades. Et ce n’est pas à renforts de phytosanitaires – des poisons pour la bonne santé des plantes, excusez pour l’oxymore, mais il n’est pas de mon fait –, ce n’est pas à coups redoublés d’antibiotiques que l’on guérira du mal.

Faire la paix, Raymond… Tu te souviens ?

Si tu savais ce qu’ils préparent pour notre bien. Après la ferme des mille vaches, des fermes verticales sur cinquante étages, cent trente-deux dans les projets les plus fous. Des usines éclairées par des LED avec, en guise de sol, des tissus organiques Des capteurs et des algorithmes pour calculer, à chaque instant, les besoins des plantes en eau, en nutriments et en lumière. Des poissons et, pourquoi pas, des poules, des vaches à cent mètres au-dessus du sol… Tout serait sous contrôle, absolument tout. Pas d’herbes indésirables, pas de ravageurs venus d’on ne sait où. Pas d’herbicides, donc, ni d’insecticides et de fongicides. Des produits « bios » et locaux, au cœur des mégapoles intelligentes ; plus de transports inutiles par conséquent, si l’on excepte ceux des intrants et des matériaux de construction. L’efficacité maximum avec phyto-épuration des eaux usées, panneaux solaires, recyclage de méthane pour chauffer et éclairer les usines agricoles… Enfin, ne plus dépendre de la nature. Le rêve ultime des morts-vivants, la chimère funèbre des hommes-machines.

Une bouffée délirante d’ingénieurs en transe ? La logique industrielle hors sol – soutenue par le syndicat agricole majoritaire, faut-il le rappeler ? – poussée à son terme ? Un nouveau cap vers la planète intelligente ? Et les autres formes de vie, quand tout aura été assiégé, bitumé, contaminé, domestiqué ? Et nous, les humains, dans tout ça ? Serons-nous demain, sommes-nous déjà hydroponisés, pucés, capteurisés, efficiencisés, sous-clochisés, bref, perfusés, contrôlés, labellisés aux normes ISO, synthétisés, pour ne pas dire fabriqués ? Serons-nous, sommes-nous encore vivants ?

Est-il encore vivant, Raymond ? A-t-il été exproprié, un jour ? A-t-il vu ce que le monde avait fait de son jardin ? Comment survivre à ça ? Qu’est-ce qui survit de nous ?

Bifurquer dans sa vie, travailler avec la terre et tous les êtres qui la peuplent, planter des arbres, cultiver la beauté, à quoi ça tient ?

La terre, les arbres, la beauté… Longtemps, j’ai vécu loin d’eux. Et il y a eu Raymond et ses mains qui fécondent l’humus, Raymond et ses voyages au bout du jardin. Ce jour-là, un chemin s’est ouvert. A sa manière, il aura été un passeur.

Plus tard, il y a eu d’autres merveilleuses personnes. Une poignée, guère plus. Mais quelles personnes. Vous savez, de celles qui vous aident à accéder, un tant soit peu, à vos immensités. C’est un miracle, à chaque fois. On ne se connaît pas et on se reconnaît. Dès les premiers mots, on sait.

Que sait-on, au juste ? Que quelque chose se passe. Quelque chose d’important dans nos vies. Evidemment, rien n’est écrit. Je n’abuse pas du fol espoir d’un monde meilleur, vous l’avez remarqué, même si j’aimerais qu’il en soit autrement, croyez-le bien. Si je ne sombre pas dans le découragement, c’est en bonne partie à ces rencontres rares que je le dois. A Raymond et à d’autres, ici, oui, et ailleurs. A ce qui germe, à ce qui germera peut-être. A l’inattendu, même infime, du jour à venir. Rien n’est infime, surtout pas les mots et les graines que l’on porte avec soi. La vie est là, dans ces poignées de mots, de terre, de graines et d’amitiés.

La bataille se joue aussi sur le terrain des mots. Comment retrouver une parole vivante au milieu des cadavres de mots, des moribonds, des momifiés ?

Ses mots, Raymond, il les incarnait tellement qu’il les portait dans ses yeux. Faire la paix avec la terre, disaient-ils. Je n’oublie pas, particulièrement en ce jour. Des milliers de personnes se rassemblent, une fois encore, pour continuer à cultiver la beauté fertile, pour refuser la mise en pièces du bocage nantais par un projet macabre d’aéroport.

C’est vers Raymond, c’est vers tous ces anonymes que se portent mes yeux. Passeurs, passeuses, c’est ainsi que je les vois. Des êtres qui cherchent leur humanité et qui l’essaiment.

Frédéric Wolff n’aime pas non plus les aéroports

 

On le croyait différé sine die, emporté par le flot – devenu le flop – de la COP21… Il n’était qu’en dormance. L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes fait un retour de haut vol dans l’actualité. Ses bons soldats changent d’armes et de visages. La nouvelle pilule à gogos ? Le référendum !
Quelle sera la question ? Voulez-vous des « djizhadistes » qui sèment la terreur près de chez vous ? Tenez-vous vraiment à l’enclavement du Grand Ouest et à son effondrement économique ? Souhaitez-vous revenir au temps des flèches, des arcs et des cabanes ? Etes-vous pour le réchauffement climatique ? Pour le saccage des zones humides ? Pour la qualité de l’eau ? Pour la mise en pièces de la biodiversité ? Pour le bétonnage des terres agricoles ? Pour la pollution de l’air ?
Qui sera consulté ? Les habitants des communes limitrophes ? Du département ? De la région ? De la nation ? Du monde ?
Quels seront les arguments des casseurs de bocage ? J’imagine…

Cher peuple,
L’heure est grave. La France manque cruellement d’aéroports : 475. Une misère. Seulement 3 fois plus que le Royaume-Uni, 6 fois plus que l’Italie et 12 fois plus que l’Allemagne. Quant à la planète, elle commence à être en manque de CO2. Et quoi ? Des zadistes voudraient s’opposer au réchauffement climatique, alors que des sans-abris meurent tous les ans à cause du froid ? Ils prétendraient protéger un bocage qui nuit gravement à la laideur des paysages ? Ils contesteraient le carnage des terres agricoles, à l’heure où le bêton est gravement menacé de disparaître de nos contrées ? Ils appelleraient à une utilisation économe des deniers publics, alors que notre pays est paralysé par les excédents budgétaires… Ces individus sont irresponsables.
Croyez-nous sur parole : cet aéroport sera une avancée majeure pour la grande cause de l’écologie si chère à notre cœur. Il sera labellisé Haute Qualité Environnementale, il proposera des paniers bios du terroir et des galeries marchandes éclairées par des panneaux photovoltaïques…

Bref, au stade où nous en sommes, nous pouvons tout imaginer.
Après avoir envoyé l’armée pour déloger les défenseurs de la terre et des espèces protégées, après avoir manipulé les chiffres, après avoir créé une commission du dialogue à coups de grenades, les saboteurs de zones humides ont trouvé une arme plus présentable et plus redoutable encore, à quelques mois des élections présidentielles : la consultation populaire.
« Ce coup de poignard dans le dos des opposants à l’aéroport » valait bien trois cadeaux offerts à des ténors ou des anciens d’EELV. Une place dans un gouvernement qui œuvre tant pour l’écologie, ça ne se refuse pas. Trois petits tours et puis s’en vont les misérables convictions ; trois promotions et garde-à-vous, génuflexions, le petit doigt sur la couture du pantalon. Petites carrières, petites personnes et grands désastres.
On nous avait servi l’argument légaliste : l’attente des procédures judiciaires en cours et, pour les pires, comme de Rugy, – « le cocu magnifique » (sic) – le vomissement des zadistes. Voici venu le temps des manœuvres électoralistes, en toute innocence, n’est-ce pas. Qu’un sondage secret, réalisé en novembre dernier, révèle que 59% des personnes interrogées seraient favorables à l’aéroport, n’est que pure coïncidence.
Coup de grâce, coup de maître ? Sacrée trouvaille, en vérité, et avec la caution du parti écologiste autoproclamé. Chapeau l’artiste. Il n’y a pas que les aéroports qui soient nuisibles. Ça, nous le savions. Une nouvelle fois, nous en avons la confirmation magistrale.

Vous allez voir, la suite. Vous allez l’entendre, le chœur des bien-pensants : Mais enfin, comment peut-on être contre la voix du peuple ? Comment est-il possible de réfuter la démocratie ? Nous y voilà. Deux mots à ce propos. De quoi parlons-nous précisément ? De démocratie ou de manipulation grossière ? Et quand bien même. Le suffrage des masses peut-il tout justifier ? Si le oui devait l’emporter en faveur d’un projet nuisible, celui-ci deviendrait-il vertueux par la grâce de la majorité ? Y-a-t-il, oui ou non, des limites à poser à nos actes ?
C’est à cette question que nous confronte l’écologie, à titre individuel et collectif. Cette question, trop souvent, nous la fuyons, aussi bien dans nos vies que dans nos sociétés. Nous préférons les droits aux devoirs, le présent au futur, la technique à la sagesse, la démesure à la sobriété. Les démagogues le savent bien et ce n’est pas pour rien que le dogme de la croissance est à ce point enraciné.
Cette logique est suicidaire, pire que ça : criminelle. Penser les conséquences de ses actes, vivre en conscience, c’est aussi de cela qu’il est question, à Notre-Dame-des-Landes. C’est en cela que ce combat est crucial, universel.
Car ce n’est pas seulement le bocage nantais qui est à défendre. Ce ne sont pas que des cabanes, des maisons et des habitats naturels qui risquent d’être anéantis. C’est notre maison commune. Ce sont des expériences d’autonomie, des tentatives de vivre en harmonie avec le monde vivant. C’est un avenir possible pour notre humanité enfin réconciliée avec les sources de la vie et de la joie, avec ses propres limites.
Mais ça, ils n’en veulent pas, les psychopathes de la croissance. Ce qu’ils honorent ? La mise sous tutelle, les existences low-cost qui tiennent à coups d’antalgiques de l’âme, les parkings, les rocades, l’agitation permanente, tout ce qui fait écran avec le monde sensible. Aux nuages d’oiseaux, ils préfèrent les vapeurs de kérosène. Les Zones A Défendre leur donnent la nausée. Ils ne jurent que par les Zones A Détruire, mais pas d’inquiétude. Ils compenseront par une mare et quelques arbres convertibles en euros, ils spéculeront sur le prix du vivant si ce mot a encore un sens. Raser, exterminer, gérer, marchander, ils ne comprennent que ça. La beauté du monde, ils la méprisent, tout comme la valeur inestimable de chaque vie. Ce qu’ils bâtissent ? Des prisons et des miradors. Des unités de soins palliatifs et des cimetières.

D’un côté, la terre de nos jardins, encore imprégnée de pluie et d’hiver. Par instants, se dessine le visage d’un potager, d’un champ de blés anciens, d’un arbre qui va se couvrir de feuilles. Les sachets de graines sont là, sur la table. On imagine les planches de légumes et de fleurs, on guette les premières éclaircies.
D’un autre côté, prosternés devant leurs colonnes de chiffres, les bétonneurs, occupés à dresser leur plan de bataille. Leur horizon ? Une terre brûlée tout juste bonne au bitume, aux fermes verticales hors sol, à la suffocation marchande. Un monde où nous sommes étrangers à nous-mêmes.
D’un côté la vie, de l’autre la mort. Jamais, sans doute, le choix n’a été aussi clair.

Les voeux de Frédéric Wolff

A ma fenêtre, une mésange apprend l’hiver branche par branche. La rivière a des couleurs de tempête. Tout à l’heure, j’irai fendre du bois. Le feu me parlera d’un monde avant le sommeil. Un grand plat de légumes réveillera l’été et le printemps de mon jardin. Il sera l’heure de nourrir de belles pensées.

Des prénoms viendront, des visages, plus présents que jamais. Sans qu’il soit besoin de les dire, des paroles iront jusqu’à eux. Elles rêveront de jours meilleurs. Que cette nouvelle année préserve ce qui vous tient à cœur. Qu’elle porte un peu plus loin l’aube de chaque jour. Voilà ce qu’elles appelleront de leurs vœux. Voilà ce que je vous souhaite, vous qui êtes dans mes pensées, alors que le vent fait grandir le foyer par vagues renaissantes.

Dans mon cœur, il y a aussi des êtres sans paroles. J’ai essayé de les entendre du mieux que je pouvais et je vous adresse leurs mots, parce que je crois que vous les comprendrez. Et comprendre, être compris, c’est déjà presque inespéré, n’est-ce pas ?

Hier, on a eu droit aux vœux de nos bons maîtres. Du haut de leurs éminences, ils ont eu pour nous ces paroles :

« Cher troupeau, nous vous souhaitons la prospérité, le bonheur et la santé surtout ».

Pour la prospérité, on risque pas de finir sur la paille, vu que la paille, il y en a pas un brin. Ici, c’est ce qu’on fait de plus moderne, à ce qu’il paraît. Pas de boue ni d’herbes moches et encore moins d’arbres ou de fleurs sauvages. Déjà que la lumière du soleil, on l’a jamais vue ni même sentie sur notre peau. Ils appellent ça « vivre hors sol ». Je suis pas sûr de bien comprendre tous les mots. Hors sol, je vois bien, mais vivre, je me demande ce qu’ils entendent par là exactement.

Question bonheur, il faudrait être philosophe de son état pour se faire une idée. S’il est dans le pré selon la formule et qu’il faut y courir vite, j’ai bien peur qu’on le connaisse jamais de notre vivant, si ce mot a un sens.

Quant à la santé surtout, on prend bien soin de nous, ça oui. Avec les antibios qu’on ingurgite, c’est pas demain la veille qu’on sera estampillés qualité bio.

En tout cas, on est surveillés de près. Grâce aux puces savantes, ils savent tout sur nos globules, sur le battement de nos cœurs, sur ce qui rentre et ce qui sort, ce qu’ils appellent notre rendement en d’autres termes. Pour sûr qu’on risque pas de se perdre dans la nature. De nature, il y en a plus de toute façon et même s’il y en avait en admettant, on serait repérés à la seconde près du fait qu’on est géo-localisés. C’est la transparence et la traçabilité qui veulent ça, des fois qu’on pourrait confondre la viande de cheval et celle de bœuf, pour donner un exemple. C’est quand même sacrément beau, tous ces progrès et il ont juré que c’était pour notre bien, je sais pas de qui ils parlaient exactement, parfois, je me perds quand ça va trop vite.

D’après ce qu’on a compris, c’est que depuis qu’on est connectés aux écrans des maîtres et de leurs éminences, on est devenus intelligents, comme les objets qui l’ont jamais été autant, à ce qui se dit. Enfin, peut-être pas tout à fait pareils quand même. Personnellement, je crois pas qu’ils hurlent de douleur que je souhaite à personne. Mais pour le reste, on est des objets ou tout comme, sans vouloir désobliger les assemblées qui devraient venir survivre ici juste une heure avant de décider ce qui est droit et juste.

Sans doute que ça pourrait être pire, c’est ce qu’on se dit quand on voit partir de force des frères et des sœurs qui reviennent jamais. On essaie de pas trop y penser, mais c’est difficile quand ça continue de hurler dans la tête jour et nuit. Des fois, on imagine qu’ils sont partis là où on peut courir dans l’herbe et s’amuser et vivre tout simplement.

Cette année, on va agrandir nos cages de 7 cm, c’est la bonne nouvelle qu’on nous a annoncée hier. On se rend pas bien compte du grand progrès que ça va être, mais on y croit.

C’est pas qu’ils nous haïssent, nos maîtres, c’est juste qu’ils nous regardent pas vraiment et qu’ils nous entendent pas non plus. On est pas doués de la parole, on a pas l’art d’écrire des lettres avec des mots choisis, c’est sûr. Mais ce qu’on ressent est pas très difficile à deviner. Un enfant de cinq ans pourrait comprendre. C’est peut-être ça qui manque : des enfants pour ressentir ce que c’est qu’être des semblables. Même si on est pas du genre humain, il y a une grande communauté dont nous sommes comme vous autres : celle des sensibles. Mais qui décide de quoi et à la place de qui ? Et de quel droit on écarte des êtres du droit de vivre ?

Allez pas croire qu’on ressente de la haine contre nos geôliers, ni même de la colère, on est bien trop écrasés de lassitude pour ça et la force n’est pas de notre côté, pas plus que la bestialité. En plus, ils ont l’air de bagnards, souvent. On dirait qu’ils souffrent, au propre comme au figuré, même si on les entend pas hurler, à part contre nous, parfois. Est-ce qu’ils prennent des traitements tout comme les nôtres ? Est-ce qu’on les puce, eux aussi, pour surveiller comment ils vont, où ils sont et ce qu’ils font ? Parfois, ils tombent malades et il arrive qu’on les revoit pas. Je me demande s’ils finissent comme les frères et les sœurs qui sont jamais revenus.

Ce qu’on nous fait, à nous, est-ce qu’un jour, on le fait aux humains ?

C’est beaucoup de questions et c’est bien difficile d’y répondre, pour nous qui avons pas la langue et la pensée humaines. Mais vous ? Ça vous arrive de vous interroger aussi ? Si oui, dites, vous avez trouvé des réponses ?