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Cette gauche qui s’est toujours couchée devant les despotes

Vous n’y couperez  pas. Hélas ? Je vous livre ci-dessous un très long papier que j’ai écrit pour Charlie de la semaine passée. Il évoque une histoire à laquelle je reste profondément lié, et qui me donne la joie de parler de Victor Serge, l’un des héros de mon Panthéon personnel. Ceux qui auront le courage de s’y mettre constateront que la crise écologique n’est pas, pas tout à fait absente de mon propos.  De toute façon, sans révolution morale et intellectuelle, franchement, l’avenir est noir charbon. Au fait, je publie le mois prochain un livre dont le titre est Ce qui compte vraiment. Je vous en reparlerai.

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Deux ans déjà. Deux ans qu’il nous faut supporter leurs leçons politiques et morales. Charlie serait allé trop loin. Charlie ne respecterait rien. Charlie l’aurait peut-être bien cherché. Mais derrière les dégoûtantes vomissures de nos grands penseurs de gauche, il y a une histoire. La soumission au totalitarisme.

 

 

Vous les Pleureuses, vous les salauds qui avez craché sur Charlie tout en faisant les beaux esprits, voici votre histoire, et elle est sinistre. Elle ne commence pas avec la Russie stalinienne, mais c’est là qu’elle a déployé, pour la première fois avec tant de force, sa bassesse. Entre 1917, date de la révolution d’Octobre et 1991, année de la disparition de l’URSS, les intellectuels de gauche français se seront (presque) tous couchés. Et pourtant ! Un, une classe se forme là-bas dès les premières années, farcie de privilèges. Deux, les anciens bolcheviques de 17 sont arrêtés et assassinés après des procès truqués au cours desquels ils avouent ce que les tortionnaires leur ont dicté. Trois, la paysannerie part à la broyeuse, sur fond de collectivisation et de famine organisée, comme en Ukraine. Quatre, des milliers, puis des centaines de milliers, puis des millions d’innocents partent peupler les nombreuses îles de l’archipel du Goulag.

 

Ces hommes qui ne savaient pas mentir

 

Les témoignages vrais commencent dès le début des années vingt, mais trois d’entre eux viennent de partisans du communisme. Panaït Istrati, grand écrivain roumain, fervent de la révolution, passe seize mois en Union soviétique entre 1927 et 1929. Son drame, c’est qu’il ne sait pas mentir. Il publie au retour Vers l’autre flamme, récit de voyage qui décrit le désastre d’un peuple écrasé par un État policier. Conspué par les staliniens du monde entier, il mourra seul quelques années plus tard.

Parmi l’un des amis russes d’Istrati, il y a Viktor Kibaltchich, que nous connaissons sous son nom d’écrivain français, Victor Serge. Ancien anarchiste, devenu cadre de la Russie soviétique, Serge part au goulag en 1933, mais sera l’un des seuls à en sortir et à émigrer, à la suite d’une campagne de protestation internationale. Revenu du bon côté de l’Europe, Serge publie nombre de textes, qui n’auront pas le moindre effet. Il est pourtant un témoin indiscutable de la tragédie. Boris Souvarine enfin, fondateur du parti communiste en France, publie son monumental Staline en 1935. C’est magistral, mais le livre ne sera pratiquement pas lu à gauche.

En face, des menteurs. Paul Nizan, ce noble écrivain exhumé en 1960 par Sartre dans sa préface à Aden Arabie ? Il passe un an en URSS à partir de 1935 et prend le parti de la dictature, multipliant à son retour articles et conférences. Il déclare au cours de l’une de ces dernières : « Je voudrais, vous demandant de vous fier à mon témoignage d’homme qui a longtemps vécu en URSS, vous crier d’avoir confiance en elle… ». Aragon, ancienne gloire surréaliste, publie en 1931 un poème à la gloire de la police stalinienne : « Vive le Guépéou véritable image de la grandeur matérialiste/Vive le Guépéou contre Dieu Chiappe et la Marseillaise/Vive le Guépéou contre le pape et les poux ».

Pendant que Gide, qui s’est repris après avoir chanté les louanges de Moscou, publie avec courage Retour de l’URSS, suivi de Retouches, Romain Rolland devient la vitrine présentable du mouvement stalinien, surtout pendant le Front Populaire. Rencontrant Staline, il lui déclare d’emblée : « Je regrette beaucoup que ma santé ne m’ait pas permis de visiter plus tôt ce grand monde nouveau qui est notre fierté à tous, et sur lequel nous avons mis nos espoirs ». Henri Barbusse, de son côté ose une biographie innommable de Staline, Un monde nouveau vu à travers un homme. On y trouve ce genre de choses : « Le fait, le voici. Le plus misérable État de l’Europe (…) est devenu en dix-sept ans le plus grand pays industriel d’Europe, le second du monde, et le plus civilisé de tous, sur toute la ligne ».

 

 

Quand il était minuit dans le siècle

 

Tout ce beau monde se retrouve à Paris, en juin 1935, au Congrès international des écrivains, manipulé en coulisses par l’Allemand Willi Münzenberg, au service de Moscou. Il s’agit de s’embrasser au nom de l’antifascisme, mais sans surtout mettre en cause l’URSS. Malraux, à la tribune, aide ses amis staliniens à fermer le bec des rares critiques. Il a d’autant moins d’excuses qu’il n’ignore à peu près rien de la dégénérescence du régime, lui qui a rencontré Trotski en 1933. Pendant la guerre d’Espagne, Malraux ira plus loin encore, justifiant les tortures et assassinats contre les révolutionnaires du camp républicain, POUM et CNT en tête. Un jour de 1937 que Victor Serge, libéré du Goulag, tente de le convaincre autour d’un café, Malraux s’emporte et excuse tous les crimes staliniens. Serge lui jette au visage son verre.

Au plan politique, ce n’est guère mieux. Même un Blum, pourtant informé, refuse de condamner nettement les procès de Moscou, dont le quotidien socialiste Le Populaire rendra compte d’une manière lamentable. Victor Serge trouvera les mots les plus justes pour décrire l’époque en écrivant un grand roman appelé S’il est minuit dans le siècle. Sans point d’interrogation.

Une courte mention pour le mouvement trotskiste, matrice d’Edwy Plenel et de tant d’autres depuis. Quand la guerre éclate, ses rares militants plaquent les analyses de la Première guerre mondiale sur la Seconde, et renvoient dos à dos l’Allemagne nazie et les démocraties de l’Ouest. Ils distribuent des tracts aux soldats allemands – vus comme autant de « travailleurs sous l’uniforme » -, se refusant à toute action armée contre l’envahisseur nazi. Une admirable lucidité face au phénomène totalitaire. Jusqu’à l’entrée des nazis en URSS – juin 1941 -, les staliniens français, de Duclos à Thorez, raconteront à peu près les mêmes sornettes. Qui écoutait alors la vérité ? Qui aura alors écouté des admirables combattants et penseurs comme Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, à la fois antistaliniens et antinazis ?

L’après-guerre est aussi terrible. L’URSS et le parti communiste sont devenus intouchables, malgré quelques valeureux comme David Rousset. Rousset a connu les camps nazis, mais sait l’existence des camps russes. À la fin de 1947, il lance l’éphémère Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), qui se veut fermement socialiste mais également antistalinien. Jean-Paul Sartre en est l’un des premiers adhérents.

 

Jean-Paul Sartre au service de Staline

 

Sartre devient ces années-là un salaud. Il sait ce qu’est l’Union soviétique par Rousset, mais se rapproche si près du parti stalinien qu’il aura ce mot dans la revue Temps modernes de juillet 1952 : « Tout anticommuniste est un chien. Je n’en démords pas et je n’en démordrai plus jamais ». Devenu vice-président de l’Association des amis de l’URSS, accueilli à Moscou comme « l’idiot utile » qu’il est devenu, Sartre ose même dans le Libération première manière du 15 juillet 1954 : « Le citoyen soviétique possède, à mon avis, une entière liberté de critique ».

L’étape suivante est le carnaval cubain. En 1959, Castro prend le pouvoir, et commence par fusiller à tour de bras – 600 morts en quelques semaines – et à envoyer en taule pour trente ans ses opposants. Sartre vient y passer un mois en 1960, invité en compagnie de Simone de Beauvoir par Castro lui-même. Au retour, dans le style des voyages à Moscou trente ans avant – le rhum en plus -, Sartre en tire 200 pages, Ouragan sur le sucre, récit qui paraîtra en feuilleton dans France Soir. Sartre, presque toujours dans la Jeep du chef, n’a évidemment rien vu, mais prétend tout le contraire. Il écrit par exemple : « Castro, pour moi, c’était l’homme du tout, des vues d’ensemble. Il me suffit de le voir sur la plage vide, fourrageant passionnément dans un frigidaire détraqué, pour comprendre qu’il était aussi l’homme du plus petit détail ».

D’année en année, le régime s’enfonce dans la dictature, mais nos grandes figures viennent y répéter combien est délicieuse la servitude volontaire. Françoise Sagan, Marguerite Duras, Bernard Kouchner, Robert Merle, Agnès Varda, Siné, K.S Karol, Christiane Rochefort, Gisèle Halimi défilent, accompagnés de centaines d’autres. Sur cent livres parus en France sur la question cubaine dans ces années-là, deux sont critiques.

En juillet 1967, et surtout en janvier 1968 – le pompeux Congrès culturel de La Havane – des flopées d’intellectuels de gauche européens viennent sur place se déshonorer. L’essayiste Dionys Mascolo en tire un article fétiche de ces années-là, « Cuba, premier territoire libre du socialisme ». Jorge Semprun, Michel Leiris, Maurice Nadeau en sont. Même André Gorz, penseur de l’écologie, se croit autorisé à discourir sur l’universalité de l’expérience castriste et la figure christique de Guevara. Claude Julien, alors chef du service Étranger du Monde – il dirigera Le Monde diplomatique entre 1973 et 1990 – lance au milieu des vivats un éloge foudroyant de Guevara, comparé à Jean Moulin et précise ainsi sa haute pensée : « On ne rend pas hommage à des êtres comme le commandant Guevara. On médite sur leur vie et on tire les leçons de leur mort ».

 

Le Monde Diplomatique adore cet excellent Mao

 

Nous sommes donc en janvier 1968, et dès août, le merveilleux Fidel approuve l’invasion stalinienne de la Tchécoslovaquie. Puis la répression contre tout un peuple. Le Cuba réel envoie des centaines d’homos dans des camps de travail. Condamne par milliers les « déviants idéologiques ». Emprisonne en 1971 le poète Heberto Padilla, coupable d’avoir écrit. Fait fusiller bien plus tard –1989 -, le général Ochoa et trois autres militaires après leur avoir arraché des aveux invraisemblables, façon procès de Moscou, car les belles habitudes ne sauraient se perdre.

En France, rien ne dépassera jamais le Monde Diplomatique de Julien, puis d’Ignacio Ramonet et Bernard Cassen, puis de Serge Halimi. Le tiers-mondisme des années 60 et 70 le conduit à défendre les régimes les plus atroces. La révolution culturelle chinoise, qui a tué plu d’un million de Chinois, devient sous la plume de l’insurpassable Alain Bouc un dîner de gala. Dans le Diplo d’août 1968 : « La révolution culturelle se terminera-t-elle dans l’ordre, sans avoir déversé tout son potentiel réformateur et modernisateur de l’Etat et du parti ? ». Il est vrai qu’à Paris, Sartre s’apprête à prendre la direction de la Cause du peuple, journal maoïste où il écrira sans blêmir : « Mao, contrairement à Staline, n’a commis aucune faute ». Le « philosophe de la liberté » aura défendu tous les totalitarismes de gauche.

À sa suite, Philippe Sollers – « Mao libère l’humanité des valeurs bourgeoises » –, Julia Kristeva, Roland Barthes, l’Italienne MariaAntonietta Macchiocchi« La révolution culturelle inaugurera mille ans de bonheur » -, Serge July, André Glucksmann et même ce petit jeune de Bernard-Henri Lévy. En mars 1974, le maolâtre Jean Daubier écrit dans le Diplo : « La Chine vient d’entrer dans une seconde révolution culturelle. Le mouvement a débuté en janvier 1974 et, pour des mois, pour des années peut-être, la République populaire va redevenir le théâtre d’événements tumultueux, de conflits passionnés et fascinants ». Encore des morts, toujours plus de morts, c’est envoûtant.

Le mensuel de ces belles années ne se contente pas de la Chine. Dès la parution du premier tome de l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, fin 1973, Claude Julien met en garde. Dans un édito de mars 1974, il note avec une grande sagesse : « L’affaire Soljenitsyne a surgi à point nommé pour relancer une campagne dont il est difficile de déterminer si elle se veut d’abord anticommuniste ou antisoviétique. Mais comment établir une telle distinction ? ». En bonne logique, le Diplo soutiendra tous les régimes, pourvu qu’ils soient anti-américains. Le Nicaragua des frères Ortega. Le Venezuela de Chávez. Haïti du père Aristide. Tant d’autres où le peuple vrai se retrouve toujours la victime des ganaches et des satrapes. Ignacio Ramonet, patron entre 1990 et 2008, est si proche de Castro que le caudillo mobilisera tous les moyens disponibles sur l’île pour imprimer en urgence l’un de ses soporifiques essais (1). Quand ? En 2002, juste avant que le régime castriste fasse fusiller des gosses de vingt ans pour avoir tenté – sans tuer personne – de détourner un bateau pour s’enfuir du paradis. Implacable humanisme.

 

 

Surtout pas, surtout jamais « Je suis Charlie »

 

Bien des marquis de l’intelligentsia de gauche, en 2017, sont les héritiers de ces mensonges et de ces infamies. Résumons : des générations entières de « penseurs » ont encensé le crime, incapables de comprendre la nature du despotisme moderne. On ne pouvait guère espérer mieux en face de l’islamisme, forme nouvelle du totalitarisme. Au motif grotesque que l’islam est la religion des pauvres – comme le catholicisme en France pendant tant de siècles, comme l’orthodoxie en Russie pendant tant de siècles, comme le judaïsme dans tant de schtetlech d’Europe centrale, comme le shintoïsme, comme le mithraïsme, comme le bouddhisme -, il ne faudrait plus critiquer le fait social religieux. Toute la tradition de la pensée libre l’a toujours fait, mais il faudrait désormais se taire. Qui parlerait quand même deviendrait ipso facto un islamophobe, mot inventé à propos, et donc un raciste. Pour ces perspicaces scélérats, Charlie, journal fait par des antiracistes de toujours, serait donc devenu à notre insu raciste. Nos penseurs de seconde zone assignent aux Arabes, à tout Arabe et bientôt sans doute à tout Noir, l’appartenance à une religion à laquelle ils transmettent un statut d’intouchabilité.

Le lien est là, aveugle en apparence. La complicité de tant d’intellectuels avec le stalinisme et ses divers avatars n’a jamais été purgée. Nul n’aura jamais eu à rendre compte. On chercherait en vain la moindre explication de ce naufrage politique et moral, le moindre rupture mentale. Quand on a avalé de telles quantités de sornettes et qu’on est toujours sur le devant de la scène, aussi réduite soit-elle, on est tout prêt à recommencer.

Faut-il dans ces conditions s’étonner ? On devrait citer de trop longs passages du Diplo de février 2015, qui suit le massacre au siège de Charlie. Dans son édito, Serge Halimi sait ne montrer que le bout de l’oreille. Mais quelle oreille ! Sous le titre équivoque « Choisir ses combats », il pose deux questions jointes, auxquelles il ne répond pas, mais qu’il place sur le même plan : « Un dessinateur est-il libre de caricaturer le prophète Mohammed ? Une musulmane, de porter la burqa ? ». Pierre Rimbert, grand moraliste, s’interroge : être ou ne pas être Charlie ? Si l’on comprend bien sa prose alambiquée, c’est non. Après avoir commencé son article sur l’horrible drame d’un footballeur qui ne veut pas porter un maillot « Je suis Charlie », il écrit : « Voici chacun sommé non seulement de choisir son camp, mais surtout d’accepter l’évidence de cette ligne de démarcation ». Pour ces gens, en effet, il n’y a pas de frontière entre la liberté, aussi incertaine qu’elle soit parfois, et l’assassinat politique. Rien n’a donc changé.

Le blog de Frédéric Lordon, grand héros de leur gauche « radicale », est hébergé par le Diplo, ce qui est bien le moins. Dès le 13 janvier 2015, six jours après la tuerie, Lordon livre son commentaire : « “Je suis Charlie”. Que peut bien vouloir dire une phrase pareille, même si elle est en apparence d’une parfaite simplicité ? ». En effet trop évident pour le grand esprit. Car enfin, « des personnes tuées, il y en a régulièrement, Zied et Bouna il y a quelque temps, Rémi Fraisse il y a peu ».

 

 

Éric Hazan et les « gros racistes »

 

De Lordon à l’éditeur Éric Hazan – la Fabrique –, il n’y a qu’un saut de puce. Les deux hommes ne cessent de débattre entre eux et de se congratuler. Le 16 octobre 2013, 14 mois avant le 7 janvier 2015, Charlie envoie un mail – naïf – à Hazan, lui demandant un entretien pour parler d’un livre intéressant qu’il vient d’écrire. Réponse le même jour : « Désolé, non, je n’ai rien à faire avec ce journal de gros racistes !!!! ». Les points d’exclamation sont d’origine. Charlie, dans la foulée, lui demande des excuses : « [Nous constatons] avec une véritable tristesse combien la calomnie, si chère à la tradition stalinienne, fleurit toujours, et sur des terres qu’on aurait aimées moins accueillantes. Comme [nous n’entendons] pas désespérer tout à fait, [nous vous demandons] sincèrement de vous reprendre. Chacun peut se tromper, déraper, déconner ». Pas de réponse.

Poursuivant leur fantasme – trouver à toute force un sujet révolutionnaire -, ils ont mis la main sur les musulmans, après avoir jeté la classe ouvrière aux oubliettes, puis le tiers-monde, dont aucun d’entre eux ne se hasarde plus à parler. Edwy Plenel est un cas particulier, mais quand il publie en 2014 le livre Pour les musulmans, il se montre aussi indifférent au phénomène totalitaire que tous les autres. Sans gêne apparente, il compare explicitement un article signé par Zola en 1896 – Pour les Juifs  – et son propre texte. Juifs et musulmans ne seraient que les boucs émissaires de sociétés en crise. Où est l’analyse des gouffres séparant les deux ? Nulle part. Veut-il sous-entendre le sort qui attend les musulmans en France ? Mystère. La menace totalitaire de l’islamisme a disparu.

 

 

Edwy Plenel invite ce cher Alain Badiou

 

N’osant tout à fait assumer sa détestation de Charlie dans les jours qui suivent le 7 janvier, il se livre à la télévision, le 22 janvier, à une honteuse pantalonnade. Extrait premier : « Je pense que par exemple la haine ne peut pas avoir l’excuse de l’humour. On ne peut pas dire “voilà, j’insulte…” ». Emmêlant ses pauvres pinceaux, il essaie de répondre à une question simple : faut-il défendre « la rigolade et la moquerie » ? Extrait deuxième : « Ça dépend si elle s’attaque à des gens, si elle s’attaque à des personnes, si elle s’attaque à des identités. C’est-à-dire qu’on ne peut pas… Je pense notamment… »

Il y a pire. Sur son site Mediapart, Plenel et ses amis donnent la parole à un militant totalitaire, le célèbre Alain Badiou. Pas en catimini. En lui accordant une tribune filmée régulière – Contre-courant – menée en compagnie de la journaliste Aude Lancelin. Ce n’est pas une erreur, c’est une preuve. Badiou est en effet une pure et simple crapule de la pensée, qui continue à soutenir en 2017 l’aventure maoïste, ses manipulations, ses massacres et ses camps du laogai, qui ont fait au total des dizaines de millions de morts bel et bien vivantes.

En 1969, il créé l’une des pires sectes maoïstes de l’époque, l’Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCF-ML), qui défend en bloc le régime maoïste et bien entendu la soi disant Révolution culturelle, qui « est LA grande révolution de notre temps ». Le même texte, drolatique en diable à sa manière, ajoute : « Notre Maxime, c’est : « Dis-moi ce que tu penses de la révolution culturelle, je te dirai si tu es un révolutionnaire marxiste-léniniste. »

Sur le Cambodge des Khmers rouges en 1979, lors que le régime a déjà tué le quart de sa population, Badiou salue dans une tribune les « révolutionnaires cambodgiens », qui ont admirablement su poser la question de l’indépendance nationale. Et conspue l’armée vietnamienne et sa « barbarie militariste », elle qui vient d’entrer dans le pays, arrêtant net le génocide en cours.

De quoi Badiou est-il le nom ? De l’indicible affection de tant de beaux esprits pour la force et la soumission. Aude Lancelin, qui présente avec lui cette émission sur Mediapart, a obtenu à l’automne 2016 le prix Renaudot de l’essai pour Le monde libre, titre qui donne un ton farcesque involontaire au livre lui-même. Elle s’y prosterne devant Badiou, « colosse à l’intelligence ample », qui a su maintenir les droits mondiaux de la French Theory après la mort de Derrida et Lévi-Strauss. Il serait un « géant de la pensée ». Son soutien au totalitarisme ? Pas un mot, car il s’agit bien plutôt de « laver le drapeau rouge du fleuve de boue dans lequel les muscadins de l’antitotalitarisme l’avaient plongé trente ans durant ». Henri Barbusse pas mort.

 

 

Aude Lancelin en imprécatrice stalinienne

 

Sans l’ombre d’une preuve – pour cause -, elle écrit à propos de nos amis morts à Charlie que certains « se livraient à de troubles opérations intellectuelles sous couvert de défense intraitable de la laïcité ». Exactement la base morale du stalinisme intellectuel : une pure et simple calomnie sans seulement présenter le moindre fait. Ce qui n’empêche pas la même de se réclamer aussi de son antithèse absolue : le grand, le véritablement immense George Orwell. L’a-t-elle seulement parcouru ? Orwell, qui était, lui, un homme libre, a reçu dans la gorge une balle fasciste – front de l’Aragon, 20 mai 1937, colonne du POUM -, tout en critiquant ardemment le cauchemar stalinien. Il écrira en 1946, quatre ans avant sa mort : « Tout ce que j’ai écrit de sérieux depuis 1936 a été écrit, directement ou indirectement, et jusque dans la moindre ligne, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique ». Avis sans frais à madame Lancelin.

Restent des cas plus anecdotiques. Passons sur cette andouille d’Onfray, accusant la France de « faire la guerre à un peuple qui est celui de la communauté musulmane planétaire, l’Oumma », et présentant les tueurs de Daech comme étant « l’Islam politique ». Passons sur le « philosophe » slovène Slavoj Žižek, grand radical, grand ami de Badiou, de Lancelin et du Diplo, annonçant peu avant l’élection américaine que s’il le pouvait, il voterait Trump pour faire exploser le système politique américain. En espérant qu’il en sortira quelque chose lui convenant enfin. Le bel esthète.

Encore un mot sur deux têtes de gondole bien connues, Emmanuel Todd et Régis Debray. Todd a on le sait écrit un ridicule essai – Qui est Charlie ? – au long duquel il tord les cartes de France dans tous les sens pour leur faire dire que les manifestants du 11 janvier sont ceux de toutes les vieilles droites françaises depuis deux cents ans. Ils seraient « catholiques zombies », « islamophobes », antisémites bien sûr. En mai 2015, dans une émission de Mediapart, celle-là même tenue par Badiou et Lancelin, on entend Todd s’exclamer que « faire du blasphème sur la religion des faibles, [c’est] un projet national ». Du front islamophobe, dont nous ferions partie. Badiou comme Lancelin sont évidemment d’accord avec lui.

 

Victor Serge le glorieux, le magnifique

 

Todd est vraiment un bon témoin de son époque. Membre du parti communiste en juin 1968, quand le parti stalinien s’en prenait à l’ « anarchiste allemand » Cohn-Bendit, il n’éprouve donc aucune gêne à gentiment dialoguer avec Badiou, qui a applaudi aux massacres en Chine et dans le Cambodge des Khmers rouges. Manifester contre le massacre à Charlie, sûrement pas. Copiner avec le projet de la terreur totale, sûrement oui. Dans un entretien paru en juin 2016, il n’hésite pas à présenter le bilan des socialistes comme un « fascisme rose ». Du sens des mots, de l’immense valeur des penseurs.

Debray enfin, à la manière pateline des vieux renards de la scène publique. Oh non ! il ne conteste pas, lui, les beaux gestes de la grande manifestation du 11 janvier, mais dans un texte paru en avril 2015, il précise : « Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on a sacralisé l’état d’esprit pour le moins léger de Charlie Hebdo, l’idée qu’on peut rire de toute chose, qui est en réalité en porte-à-faux avec les données de l’époque ». Il eût donc fallu la fermer. Comme Debray, soutien et soutier du stalinisme à la mode cubaine. Comme Debray, passant sans broncher de Guevara à Mitterrand, de Mitterrand à De Gaulle, de De Gaulle à Dieu. Mais il est si bon d’écrire 64 livres en si peu de temps.

Les grands intellectuels qui précèdent n’ont pas tous insulté notre journal. En tout cas, pas tous de la même manière. Mais tous valent, un cran au-dessous, les Guesde, les Aragon, les Malraux, les Sartre du passé. La preuve absurde par la crise écologique planétaire, à laquelle pas un ne consacre une pensée ou un texte. Le dérèglement climatique menace de dislocation les sociétés humaines, l’extinction des espèces est la plus grave depuis 66 millions d’années, les sols agricoles disparaissent, les océans meurent, des dizaines de millions de gueux errent d’un bout à l’autre d’une planète dévastée, et ces crétins se taisent.

Crétins ? Cent fois oui. Ils s’accrochent à leurs pantomimes et quand surgit un attentat contre la liberté de tous, ils détournent les yeux, au motif qu’il leur faut défendre les pauvres. Dans ses inoubliables Mémoires d’un révolutionnaire, Victor Serge énonce les trois principes auxquels nul ne doit pouvoir toucher. Cela date du 1er février 1933. D’abord, « la défense de l’homme, le respect de l’homme (…) Sans cela, tout est faux, raté, vicié ». Ensuite, la « défense de la vérité (…) Je tiens la vérité pour une condition de santé intellectuelle et morale ». Enfin « la défense de la pensée (…) le respect de l’homme sous-entend le droit de tout connaître et la liberté de penser ».

Vous dire merde, Ramonet, Badiou, Lordon, Plenel, Debray, si dérisoires esprits de poche ? Assurément. Merde à vous, qui jamais n’avez aidé la société à mieux comprendre sa destinée. Merde et honte sur vous, qui blablatez et serez les premiers à fuir quand tout cela tournera mal. Vous êtes dignes du Jorge de Burgos, dans Le Nom de la Rose : le rire vous fait peur, car il libère l’esprit comme aucune autre artillerie humaine. Or vous êtes du côté des pouvoirs et de l’arrogance, malgré vos proclamations. L’évidence est que nous ne sommes pas du même monde. Nous du côté de la liberté, avec ses faiblesses et ses ridicules. Vous toujours près des maîtres et des tribunaux de l’esprit, toujours proches du knout.

 

 

(1) Voir le beau papier de notre ami Philippe Lançon dans Libération du 15 février 2002.

 

Cette vérité cachée sur l’aluminium

Ce qui suit a été publié y a pas si longtemps par Charlie. Signé de mon nom, cela va (presque) de soi.

 

C’est un livre rare, et il restera longtemps à portée de main (Toxic Story, deux ou trois vérités embarrassantes sur les adjuvants des vaccins, Actes Sud). Le professeur de médecine Romain Gherardi n’a rien d’un séditieux. Médecin et scientifique à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil, il mène depuis près de vingt ans, avec une petite équipe, un travail exemplaire sur ce que l’on ajoute aux vaccins pour les rendre plus efficaces. Les adjuvants. Gherardi sait et répète sans se lasser que les vaccins, qui ont sauvé des millions de vie, sont l’une des plus grandes découvertes. Mais les adjuvants ?

On découvre dans son livre et l’on comprend enfin l’affaire de la présence d’aluminium dans un grand nombre de vaccins, y compris ceux, obligatoires, destinés aux enfants. Le récit, mené il est vrai de main de maître, est parfois haletant. On y découvre un monde organisé pour la dénégation : celui des agences de santé publique, des cabinets ministériels, de l’OMS. Il ne fait plus aucun doute que l’aluminium – les considérations économiques et financières dont décisives – est un danger considérable pour une partie des vaccinés.

Gherardi est tout sauf un idéologue. Il avance ses pions à mesure qu’il peut établir des faits par la science. Mais justement ! Il ne peut poursuivre ses travaux que s’il est financé. Or il ne le sera pas, car une coalition qui s’ignore se met soudainement en travers. La vanité de certains pontes s’ajoute à l’habituelle soumission à l’autorité, sur fond d’invraisemblables conflits d’intérêts. Jusques et y compris des ministres de la République ont participé aux banquets de l’industrie pharmaceutique. Tous pourris ? Non, mais tous complices d’un mépris viscéral pour l’esprit scientifique. Décidément, un grand livre.

L’entretien

Aviez-vous conscience de livrer un tel polar ? Je résume : un mystère; puis un suspect, qui deviendra le coupable; un détective aussi malin qu’obstiné; des dupes; des complices; des fripouilles.

 

Romain Gherardi : Cette histoire a été effectivement celle d’une longue traque d’allure policière. Comme dans un roman de Simenon elle s’est déroulée dans un contexte particulier, mal connu du grand public: celui du système de santé, avec ses acteurs (patients, médecins, industriels), ses régulateurs, ses décideurs, tous mêlés dans des luttes féroces aux enjeux financiers, sanitaires et politiques énormes. Sur les questions biomédicales de fond nous sommes allés de surprise en surprise, ce qui est le propre de la science.

 

Donc, un jour, vous assistez à l’une des réunions biannuelles d’une sorte de club réunissant la fine fleur des neuropathologistes français. On vous montre des diapos, qui n’ont de sens pour personne. Même pas pour vous. On y voit une lésion faite de coulées violettes entre les crayons roses d’un muscle. Plus tard, vous repensez à ces diapos, et on a envie de crier avec vous : « Bon Dieu ! mais c’est bien sûr ! ».

 

R.G : Oui c’est exactement cela. Les microscopistes stockent en permanence des images pathologiques, qui ne demandent qu’à resurgir comme un flash quand une image semblable se présente. C’est un phénomène purement visuel, assez analogue à la reconnaissance inopinée du visage d’un acteur célèbre dans la rue. Cette lésion que nous baptiserons bien plus tard « myofasciite à macrophages » a été vue d’abord à Bordeaux en 1993, puis assez rapidement dans toute la France. Nous avons décidé collectivement de décrire les 14 premier cas de cette nouvelle pathologie sans en connaître la cause. Le Lancet a accepté avec enthousiasme de publier cet article en 1998.

 

Jusqu’à ce point de l’histoire, vous êtes un héros. Disons un bon, un très bon scientifique. The Lancet, revue prestigieuse, publie donc votre article, et vous êtes convoqué plus tard dans le saint des saints, au siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Genève. Vous êtes confiant, car votre travail est solide. Mais quelque chose commence à se détraquer.

 

R.G : Cette convocation a été déclenchée par la découverte surprenante d’aluminium au sein des lésions, et par la démonstration formelle de l’origine vaccinale de cet aluminium. La donne changeait complètement. Plutôt qu’une nouvelle maladie infectieuse, j’avais levé un lièvre très embarrassant : l’adjuvant vaccinal le plus utilisé dans le monde, l’hydroxyde d’aluminium, était susceptible de persister de nombreuses années dans les cellules immunitaires chez certains. Ce qui est bien sûr tout à fait indésirable. Dans un premier temps l’OMS s’est donc courtoisement assurée de la solidité de nos résultats et a dû admettre que certains individus ont probablement une difficulté particulière à éliminer l’adjuvant de leur organisme. Lors de la seconde réunion, elle est passée à l’attaque émettant des doutes, puis elle a tenu sa troisième réunion à huis clos. Sans nier que nos patients présentent des douleurs musculaires et articulaires, une fatigue chronique, des troubles de l’attention, de la mémoire et du sommeil, l’OMS et les agences sanitaires françaises ont qualifié ces troubles de « non spécifiques », une terme volontairement ambigu, minorant et péjoratif. Or cette combinaison de symptômes forme un syndrome parfaitement caractérisé par des critères internationaux appelé syndrome de fatigue chronique ou encéphalomyélite myalgique. Les agences ne pouvaient pas l’ignorer car cette affection est officiellement reconnue par l’OMS depuis 1969 et que parallèlement à notre dossier, l’OMS traitait de façon totalement cloisonnée, le dossier de 69 infirmières canadiennes ayant développé un syndrome de fatigue chronique après des vaccins aluminiques contre l’hépatite b !. Depuis, d’importantes séries de syndrome de fatigue chronique survenues dans les suites de vaccins aluminiques ont été rapportées dans pas moins de 7 pays différents…

 

 

Les réactions successives de l’OMS n’étaient qu’un avant-goût. Vous vous retrouvez à Porto-Rico, en 2000, pour un rendez-vous mondial des illustres Centers for Disease Control (CDC) américains, consacré à l’aluminium dans les vaccins. Et là, vous voilà attaqué en piqué par le grand spécialiste de la chose, qui tonne sur la base d’une étude grotesque portant sur deux lapins. Je vous l’avoue, on a du mal à le croire.

 

R.G : Porto-Rico, capitale des multinationales du médicament. Le pape des adjuvants aluminiques, un chimiste nommé Stanley Hem, déclarait à l’époque que le destin des microparticules d’aluminium était de fondre, permettant à l’aluminium d’être éliminé par le rein. Il n’avait pas compris que la majeure partie de l’adjuvant est en fait rapidement capturée par les cellules immunitaires, ce que montraient nos résultats. Sur la base de cette erreur théorique première, il a conduit l’unique étude de référence sur ces adjuvants. En lisant cette étude de 1997, on est effaré par le nombre de fautes qu’elle contient : l’hydroxyde d’aluminium a été injecté à seulement deux lapins, l’étude n’a duré que 28 jours, plusieurs organes importants ont été égarés (les os), oubliés (le muscle injecté), ou mal choisis (ganglion intestinal au lieu du ganglion drainant le muscle injecté), et, cerise sur le gâteau, les conclusions sont contraires à l’évidence des résultats. En effet seulement 6% de l’aluminium injecté avait été éliminé au 28ème jour, c’est-à-dire que 94% était encore dans l’organisme des lapins. C’est pourtant sur cette base « rassurante »  que les agences sanitaires et les sociétés savantes se fondent encore aujourd’hui pour affirmer l’innocuité d’adjuvants aluminiques administrés à des milliards d’individus dans le monde !

 

La suite, passionnante et presque envoûtante, est dans le livre. Professeur Gherardi, qu’espérez-vous encore des autorités de santé de votre pays ?

 

R.G : Comme scientifique, je souhaite que soit pris en compte l’effondrement de plusieurs dogmes. Il faut à l’évidence tout reprendre pour comprendre la diffusion des adjuvants aluminiques vers les organes lymphoïdes, la rate et le cerveau. Comme médecin, je souhaite que nos patients soient enfin reconnus et dédommagés. Comme citoyen, je souhaite que l’on sorte de la « co-production de santé publique » imposée aux États par les multinationales du vaccin, dont les agences sanitaires sont l’incarnation.

 

Fillon ou Juppé ?

 

Il n’y a pas de suspense. Si ? Je serais considérablement étonné que François Fillon ne soit pas élu ce soir candidat de la droite pour la prochaine élection présidentielle. J’aurais préféré Alain Juppé pour stricte convenance personnelle. Juppé, moins idéologue, nous conservait une chance de ne pas voir d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Mais à part cela, quoi ? La France est profondément de droite, l’a montré, le montrera. Il eût été bizarre qu’elle donne ses voix à un homme soutenu en bonne part par la gauche. Je connais plusieurs personnes qui, écologistes ou plus ou moins socialistes, ont voté Juppé la semaine passée. Bon, pas moi.

Se souvient-on de ceux qui dirigeaient la France en 1937, en 1938, en 1939 ou dans les premiers mois de 1940 ? Non pas. Ce rapprochement aisé ne signifie pas que je tiens les deux situations si peu que ce soit semblables. Non, ce que nous vivons est incomparablement pire. Pas un membre de notre triste classe politique n’a la moindre idée globale de ce qu’est la crise écologique planétaire. À commencer par le dérèglement climatique, qui met fin à 12 000 ans d’une relative stabilité qui aura permis l’installation de l’agriculture et de civilisations comme celle de l’empereur Jaune en Chine, celle de la vallée du Gange, celle de l’Égypte des Pharaons, celle des Incas, celle des Aztèques, celle de la Grèce antique, celle de Rome, tant d’autres.

Ce qui me préoccupe un poil plus que l’élection de ce dérisoire Fillon, ou celle très improbable de Juppé, c’est le sort des écosystèmes et de ses habitants humains, animaux, végétaux. Nous devons trouver en nous un courage que nous ne soupçonnons même pas. Celui de dire définitivement non à ce monde à l’agonie. Celui d’oser en proposer un autre.

Trump fait monter le prix du somnifère

 

Amis lecteurs, trumpistes et non-trumpistes, je vous livre ci-dessous le billet que j’ai écrit vers 14 heures pour le site de Charlie, et qui y est encore visible. Il est court, comme vous verrez, et ne contient donc pas les méandres habituels de ma pensée. Mais enfin, il dit quelque chose que je pense. J’en ai réellement marre des  sérénades et des lamentations. Je viens de lire un papier de Reporterre, dont le titre m’a fait sursauter : « Trump, candidat de l’anti-écologie ». Par Dieu, Clinton ne l’était-elle pas, elle qui était la candidate des transnationales, moteur essentiel de la crise climatique ? Comme je suis fatigué, je ne vais pas plus loin. Mais mon point de vue essentiel, le voici : nous avons grand besoin d’un point de vue écologiste sur la marche du monde. Indépendant des modes, des truismes, des habitudes de pensée. C’est urgent, cela brûle même. Assez de jérémiades : Trump est ce qu’il est, mais Clinton tout autant. Au passage, la question du Tafta – et du Ceta – est un sujet-clé, car son sabordage rendrait un immense service à nous tous. Allez-y de vos commentaires.

 


Le billet de Charlie sur son site :

 

Comme il n’est pas encore intronisé, ce ne peut être considéré comme injure à chef d’État : Trump est un gros empaffé, et le restera. Dans le domaine si décisif de la crise écologique, il va probablement frapper très fort. Ainsi qu’on sait peut-être, il ne croit pas au dérèglement climatique, ce qui risque quand même de plomber l’ambiance à Marrakech, où se déroule en ce moment le 22e épisode des sommets climatiques internationaux. Royal et Fabius passeront moins à la télé.

Répétons : ce gros empaffé – bis – n’en a rien à foutre de rien. Mais est-ce bien une raison pour tout à fait regretter Clinton ? Cette si Grande Dame, défendue par tant de si Braves Gens, était pieds et poings liés au pied du big business américain et se demandait ces derniers temps comment se tirer du bourbier du Tafta, ce projet de traité commercial avec l’Europe. La pauvrette était coincée entre, d’un côté, ses supporters des transnationales et, de l’autre, la révolte de plus en plus vive d’une Amérique qui ne croit plus à la mondialisation.

Trump, ce gros empaffé – ter -, vole au secours des altermondialistes et, s’il tient parole, flinguera le Tafta à la hache et au couteau, comme il aimerait faire avec les Mexicains et les musulmans. Est-ce à dire, docteur, qu’on a mal au fion et qu’il n’y a pas de remède ? Certains jours, oui. Certains matins, on ferme les volets, on se bouffe un somnifère et on oublie le monde.

Comment niquer Greenpeace grâce à des prix Nobel

Paru dans Charlie y a pas si longtemps

Superbe coup monté. Grâce à sa belle influence, l’industrie des OGM vient d’entraîner 111 prix Nobel dans une croisade contre Greenpeace, accusée gentiment de « crime contre l’humanité ». Être scientifique et être con.

 

Que claquent les dents, car Greenpeace est coupable de « crime contre l’humanité ». Comme Eichmann, comme Pol Pot, comme les génocidaires du Rwanda. Qui le dit ? La bagatelle de 111 Prix Nobel, qui exhortent les gouvernements, dans un appel (1) larmoyant, à cogner dur sur Greenpeace, accusée d’être « le fer de lance de l’opposition au riz doré », un riz OGM « enrichi », qui « a le potentiel de réduire ou d’éliminer la plupart des décès et maladies causées par une carence en vitamine A ». Or, toujours d’après nos grosses têtes, 250 millions de personnes souffrent de cette carence, qui provoquerait entre un et deux millions de morts par an, surtout chez les gosses de moins de cinq ans.

Les petits salauds de Greenpeace, qui se roulent dans la soie et mangent du caviar à la louche, se moquent évidemment des pauvres et des malheureux. Il est donc urgent que les pouvoirs du monde entier fassent « tout ce qui est en leur pouvoir pour s’opposer aux actions de Greenpeace » tout en accélérant « l’accès des agriculteurs » aux OGM. La morale donc, mais aussi le commerce. Comme c’est charmant, comme c’est frais. Bien entendu, des centaines de journaux de la planète, parfois bien intentionnés, parfois beaucoup moins, ont répercuté jusqu’au fond des pampas et des déserts la terrible nouvelle. Greenpeace, assassin de masse.

Mais venons-en aux faits. Ce n’est pas la première fois – ni la dernière – que de gentilles brêles de Prix Nobel se font grossièrement manipuler par l’industrie. On rappellera pour mémoire qu’en 1992, quelques jours avant le premier Sommet de la terre de Rio, paraît le retentissant Appel d’Heidelberg, signé – déjà -par le quart des Nobel de l’époque. Dont un certain Jean-Marie Lehn, qui paraphe aussi celui de 2016.

L’Appel de 1992 conjurait de combattre « l’écologisme irrationnel », qui « s’oppose au développement scientifique et industriel ». Le gras dans ce dernier mot est de Charlie, car pourquoi ces Nobel se préoccupent-ils à ce point du sort de l’industrie ? Hein ? La réponse se trouve plus que peut-être dans l’Appel contre Greenpeace, comme on va voir. Mais tout d’abord, le riz doré. C’est très con pour les Nobel, mais ce riz transgénique est pour l’heure une impasse. Au bout de 20 ans d’expérimentations en Asie, il n’est toujours pas vendu par ses concepteurs, pour la raison simple que ses rendements ne sont pas à la hauteur espérée. Et qu’il faudrait bouffer des tonnes de riz pour espérer produire un effet sur les carences. À ce stade, la fable de la vitamine A n’est que storytelling des transnationales du secteur, destiné à mieux fourguer les OGM.

Dans ces conditions, que penser de la présence de Jay Byrne dans le tableau ? Le 29 juin, l’Appel contre Greenpeace est lancé en fanfare au National Press Club de Washington. Il y a un videur à la porte – des scientifiques liés à Greenpeace seront refoulés -, et ce videur s’appelle Jay Byrne. Ancien directeur de la com chez Monsanto, Byrne dirige une agence de relations publiques, v-Fluence, qui conseille entre autres l’industrie des OGM. Hasard ? Hasard complet, pauvre parano, car Byrne, interrogé sur son rôle exact, lâche qu’il s’est : « porté volontaire bénévolement pour aider à la logistique ».

Ami de la science et des scientifiques incorruptibles, ce n’est pas fini. Parmi les deux Nobel les plus engagés dans la diffusion du pamphlet anti-Greenpeace, on trouve un Richard Roberts, directeur scientifique d’un machin au service de l’innovation industrielle, et un Philip Sharp, qui dirige plusieurs boîtes de biotechnologie. Encore un petit mot sur Jean-Marie Lehn, et on se quitte.

Prix Nobel de chimie, Lehn est au premier rang, le 5 mai 2009, d’un colloque organisé conjointement par le Collège de France et la transnationale de la chimie Solvay. Attention ! il va parler. Ivre de son savoir et de la reconnaissance mondiale, il se lâche, concluant une envolée par ces mots : « L’homme créera des créatures non vivantes et, j’en suis convaincu, vivantes ». Derrière les OGM, amis du progrès, les dragons, griffons et harpies. Ce coup-ci, stop.

 

(1) science-et-vie.com/2016/06/ogm-cent-prix-nobel-prennent-position-en-faveur-de-ces-biotechnologies

(2) Voir Stéphane Foucart, La fabrique du mensonge, Denoël, 2013