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Ces « écologistes » qui flinguent les peuples

Paru dans Charlie y a pas longtemps

Le WWF et deux autres structures du même genre sont accusés par l’ONU de préférer la « protection » des réserves à la protection des humains. Patron du WWF en France ? Un ancien ministre de Hollande, Pascal Canfin.

Franchement, les boules. Je ne savais pas qu’il existe un Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits des populations autochtones. En l’occurrence, une : Victoria Tauli-Corpuz. Cette fille appartient à un peuple des Philippines qu’on appelle Igorot, et c’est une combattante. Elle a notamment aidé des paysans pauvres, du temps de ce salaud de Ferdinand Marcos, à bagarrer contre un projet de barrage sur la rivière Chico, finalement abandonné en 1980.

Si je parle de cela, c’est que Tauli-Corpuz est une véritable écologiste, ce qui donne tout son sens à ce qui suit. Un congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) vient de s’achever à Hawaï et la dame en a profité pour lâcher une bombe : d’importantes associations de protection de la nature violent allègrement les droits des peuples autochtones et soutiennent divers projets qui aboutissent à chasser de leurs terres ancestrales des populations pauvres. Qui finissent – c’est moi qui le précise – au bordel ou dans les bidonvilles. Tout cela, bien entendu, au nom de la protection des écosystèmes.

Tauli-Corpuz n’a cité aucun nom au cours de son intervention, mais a confié en marge qu’elle visait dans son rapport à l’ONU, non encore publié, trois grandes boutiques : Wildlife Conservation Society (WCS), Conservation International (CI) et le WWF. L’affaire n’est pas exactement nouvelle, et j’en ai déjà parlé ici, mais il faut y revenir. En 2004, la prestigieuse revue américaine WorldWatch publiait un article renversant (1), sous le titre : « Un défi pour les conservationnistes ».

L’auteur, Mac Chapin, y montrait ce que sont devenues les grands business de la protection de la nature, dont le WWF et Conservation International. Si le mot business s’impose, c’est que ces transnationales brassent des centaines de millions d’euros par an, et qu’elles sont cul et chemise avec la grande industrie et les États les plus corrompus de la planète. Leurs pontes, payés dans les 400 à 500 000 euros par an, vivent d’ailleurs comme des PD-G.

Chapin rappelle au passage que la presse mexicaine, il y a près de quinze ans, a accusé les bonnes gens de Conservation International de vouloir faire expulser par les flics locaux des Indiens vivant dans la forêt Lacandone. Dans le Chiapas, dans l’épicentre de la révolte zapatiste contre Mexico ! Le texte de Chapin a fait à l’époque grand bruit, et puis a été oublié.

Plus près de nous, si j’ose écrire, l’association Survival attaque depuis des années le WWF, documents à l’appui, et l’accuse de financer au Cameroun des brigades qui s’en prennent aux Pygmées baka. Survival : « Les Baka n’ont ni consenti à la création de zones protégées sur leur territoire, ni accepté les lois qui les criminalisent et les assimilent à des braconniers parce qu’ils chassent pour se nourrir. Ils subissent harcèlement, coups et torture et nombreux sont ceux qui dénoncent des morts parmi eux ».

C’est d’autant plus dingue et rageant que de nombreux travaux démontrent que les peuples autochtones sont les mieux placés pour protéger les territoires dont ils tirent leur subsistance. Ceux qui détruisent à coup de bull et de tronçonneuses sont justement les copains des « conservationnistes ». Lesquels ont visiblement pris des cours de com, car le patron du WWF, Marc Lambertini a aussitôt déclamé : « Le rapport de madame Tauli-Corpuz est un importante contribution à l’avancée des bonnes pratiques en matière de droits des autochtones ». Et tous d’affirmer la main sur le cœur que les cas dénoncés sont « de la vieille histoire ». Tauli-Corpuz, qui n’est pas née de la dernière pluie, assure de son côté que tout continue comme avant sur le terrain.

Le directeur du WWF en France est l’ancien sous-ministre Pascal Canfin, en charge du « développement » entre 2012 et 2014. Je lui rappelle que l’Agence française de développement (AFD), dont il avait la tutelle, a financé en Éthiopie l’un des barrages sur l’Omo, qui a détruit la vie de milliers de Daasanach et de Muguji. On peut donc parler de continuité.

(1) worldwatch.org/system/files/EP176A.pdf

Je me répète : tous sur le pont contre l’aéroport

Amis, lecteurs, simples curieux, je vous rappelle que samedi 8 octobre, des dizaines de milliers de braves se retrouvent à Notre-Dame-des-Landes, pour un énième rassemblement contre le projet d’aéroport. Je gage que celui-ci aura une importance considérable.

Moi, je suis heureux d’avoir évoqué cette abominable affaire il y a bientôt…neuf ans. Ici même. Oui, alors que je commençais Planète sans visa, et que personne en France ne s’intéressait encore au sujet, j’ai publié un article dont je dois dire que je n’ai rien à retrancher. Je crois que j’avais vu clair. Voici la reproduction exacte.


Nantes, cinq minutes d’arrêt (ou plus)

Publié le 26 décembre 2007

Voler ne mène nulle part. Et je ne veux pas parler ici de l’art du voleur, qui conduit parfois – voyez le cas Darien, et son inoubliable roman – au chef-d’œuvre. Non, je pense plutôt aux avions et au bien nommé trafic aérien. Selon les chiffres réfrigérants de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), ce dernier devrait doubler, au plan mondial, dans les vingt ans à venir. Encore faut-il préciser, à l’aide d’un texte quasi officiel, et en français, du gouvernement américain (http://usinfo.state.gov).

Les mouvements d’avion ont quadruplé dans le monde entre 1960 et 1970. Ils ont triplé entre 1970 et 1980, doublé entre 1980 et 1990, doublé entre 1990 et 2 000. Si l’on prend en compte le nombre de passagers transportés chaque année, le trafic aérien mondial devrait encore doubler entre 2000 et 2010 et probablement doubler une nouvelle fois entre 2010 et 2020. N’est-ce pas directement fou ?

Les deux estimations, la française et l’américaine, semblent divergentes, mais pour une raison simple : les chifres changent selon qu’on considère le trafic brut – le nombre d’avions – ou le trafic réel, basé sur le nombre de passagers. Or, comme vous le savez sans doute, la taille des avions augmente sans cesse. Notre joyau à nous, l’A380, pourra emporter, selon les configurations, entre 555 et 853 voyageurs. Sa seule (dé)raison d’être, c’est l’augmentation sans fin des rotations d’avions.

Ces derniers n’emportent plus seulement les vieillards cacochymes de New York vers la Floride. Ou nos splendides seniors à nous vers les Antilles, la Thaïlande et la Tunisie. Non pas. Le progrès est pour tout le monde. Les nouveaux riches chinois débarquent désormais à Orly et Roissy, comme tous autres clampins, en compagnie des ingénieurs high tech de Delhi et Bombay. La mondialisation heureuse, chère au coeur d’Alain Minc, donc au quotidien de référence Le Monde lui-même – Minc préside toujours son conseil de surveillance -, cette mondialisation triomphe.

Où sont les limites ? Mais vous divaguez ! Mais vous êtes un anarchiste, pis, un nihiliste ! Vade retro, Satanas ! Bon, tout ça pour vous parler du projet de nouvel aéroport appelé Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes. Je ne vous embêterai pas avec des détails techniques ou des chiffres. Sachez que pour les édiles, de droite comme de gauche, sachez que pour la glorieuse Chambre de commerce et d’industrie (CCI) locale, c’est une question de vie ou de mort. Ou Nantes fait le choix de ce maxi-aéroport, ou elle sombre dans le déclin, à jamais probablement.

Aïe ! Quel drame ! Selon la CCI justement, l’aéroport de Nantes pourrait devoir accueillir 9 millions de personnes par an à l’horizon 2050. Contre probablement 2,7 millions en 2007. Dans ces conditions, il n’y a pas à hésiter, il faut foncer, et détruire. Des terres agricoles, du bien-être humain, du climat, des combustibles fossiles, que sais-je au juste ? Il faut détruire.

La chose infiniment plaisante, et qui résume notre monde davantage qu’aucun autre événement, c’est que l’union sacrée est déjà une réalité. l’Union sacrée, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le son du canon et de La Marseillaise unis à jamais. C’est la gauche appelant en septembre 1914 à bouter le Boche hors de France après avoir clamé l’unité des prolétaires d’Europe. L’Union sacrée, c’est le dégoût universel.

L’avion a reconstitué cette ligue jamais tout à fait dissoute. Dans un article du journal Le Monde précité (http://www.lemonde.fr), on apprend dans un éclat de rire morose que le maire socialiste de Nantes, le grand, l’inaltérable Jean-Marc Ayrault, flippe. Il flippe, ou plutôt flippait, car il craignait que le Grenelle de l’Environnement – ohé, valeureux de Greenpeace, du WWF, de la Fondation Hulot, de FNE – n’empêche la construction d’un nouvel aéroport à Nantes. Il est vrai que l’esprit du Grenelle, sinon tout à fait sa lettre, condamne désormais ce genre de calembredaine.

Il est vrai. Mais il est surtout faux. Notre immense ami Ayrault se sera inquiété pour rien. Un, croisant le Premier ministre François Fillon, le maire de Nantes s’est entendu répondre : « Il n’est pas question de revenir en arrière. Ce projet, on y tient, on le fera ». Deux, Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, a confirmé tout l’intérêt que la France officielle portait au projet, assurant au passage qu’il serait réalisé.

Et nous en sommes là, précisément là. À un point de passage, qui est aussi un point de rupture. Derrière les guirlandes de Noël, le noyau dur du développement sans rivages. Certes, c’est plus ennuyeux pour les écologistes à cocardes et médailles, maintenant majoritaires, que les coupes de champagne en compagnie de madame Kosciusko-Morizet et monsieur Borloo. Je n’en disconviens pas, c’est moins plaisant.

Mais. Mais. Toutes les décisions qui sont prises aujourd’hui, en matière d’aviation, contraignent notre avenir commun pour des décennies. Et la moindre de nos lâchetés d’aujourd’hui se paiera au prix le plus fort demain, après-demain, et jusqu’à la Saint-Glin-Glin. Cette affaire ouvre la plaie, purulente à n’en pas douter, des relations entre notre mouvement et l’État. Pour être sur la photo aujourd’hui, certains renoncent d’ores et déjà à changer le cadre dans vingt ou trente ans. Ce n’est pas une anecdote, c’est un total renoncement. Je dois dire que la question de l’avion – j’y reviendrai par force – pose de façon tragique le problème de la liberté individuelle sur une planète minuscule;

Ne croyez pas, par pitié ne croyez pas, ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’urgence. Ceux-là – tous – seront les premiers à réclamer des mesures infâmes contre les autres, quand il sera clair que nous sommes tout au bout de l’impasse. Qui ne les connaît ? Ils sont de tout temps, de tout régime, ils sont immortels. Quand la question de la mobilité des personnes sera devenue une question politique essentielle, vous verrez qu’ils auront tous disparu. Moi, je plaide pour l’ouverture du débat. Car il est (peut-être) encore temps d’agir. Ensemble, à visage découvert, dans la lumière de la liberté et de la démocratie. Peut-être.

Publié dans Développement

 

Une pétition, car tout arrive

Je ne signe jamais une pétition, car toutes me font rire. Je ne signe jamais, sauf quand un ami me le demande. Et je n’aurais pu refuser cela à François de Beaulieu, de Bretagne Vivante. Mais l’ayant signé, je ne pouvais pas quand même pas me planquer. Vous la trouverez donc ci-dessous, et je vous invite à faire comme moi. Pour deux raisons : Notre-Dame-des-Landes, et Notre-Dame-des-Landes.

Un, respecter la loi que les gougnafiers au pouvoir – hier, demain, après-demain – ont eux-mêmes votée me semble un minimum. Deux, vous n’ignorez pas que samedi prochain 8 octobre aura lieu un immense rassemblement contre le si funeste aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Sur place bien sûr. Je ne doute pas que vous serez tous là, physiquement ou en pensée. Il est impérieux de rappeler à tous les Valls du paysage que cette affaire est progressivement devenue sacrée. Leur monde ou le nôtre. Pour ma part, je suis prêt au combat. On sort du simulacre.

Ci-dessous, la pétition. Son texte est ici en ligne : https://www.change.org/p/monsieur-le-pr%C3%A9fet-de-loire-atlantique-respect-des-esp%C3%A8ces-prot%C3%A9g%C3%A9es-%C3%A0-notre-dame-des-landes


Rappel à la Loi : Respect des espèces protégées à Notre-Dame-des-Landes

À partir de janvier 2013, le collectif des Naturalistes en lutte a réalisé un inventaire méthodique de la biodiversité de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Composé d’experts naturalistes de toutes les disciplines il a montré de manière incontestable et incontestée les insuffisances des études officielles. Il a, en particulier, permis de découvrir quatre espèces animales et végétales protégées qui n’avaient pas été observées par les bureaux d’études missionnés par les promoteurs du projet. En lien avec toutes les grandes associations de protection de la nature, le collectif a transmis au Préfet de Loire-Atlantique l’ensemble des éléments permettant de vérifier la présence de ces quatre espèces protégées qui, comme les autres, doivent réglementairement faire l’objet d’une étude écologique et d’une procédure administrative complète préalable à d’éventuels travaux d’aménagement.

Les promoteurs du projet et particulièrement les élus qui le commanditent et qui font sans cesse référence à la loi et à la chose jugée pour le justifier ne peuvent passer outre ces découvertes qui ne font que souligner l’insuffisance des études qu’ils ont menées et qui sont pourtant censées valider la destruction des espaces naturels de la ZAD.

Avec Fabrice Nicolino, Nicolas Hulot, Allain Bougrain-Dubourg et les Naturalistes en lutte, les soussignés demandent simplement le respect de la loi sur la protection de la nature et que monsieur le Premier ministre, madame la Ministre de l’Écologie, monsieur le Préfet de Loire-Atlantique, monsieur le Directeur général de Vinci mettent en place toutes les procédures légalement prévues. Si l’État ne fait pas respecter cette loi, qui le fera ?

Cette pétition sera remise à:

  • Monsieur le Préfet de Loire-Atlantique

Macron, Royal, Sarkozy et Trump

Notations en courant sur l’état de notre classe politique. Un, Macron est un [bip], et ça rime, mais il ne faut surtout pas dire cela, car c’est une injure publique, et bon, non. On recommence : Macron est un personnage complexe. En avril 2015, il donne l’autorisation à des gougnafiers d’extraire 250 000 tonnes de sable en mer, au large de Lannion (Côtes d’Armor). Et déclare dans la foulée ce que des conseillers qui s’en cognent lui ont soufflé : « Les études concluent avec suffisamment de certitude à l’absence d’impact significatif sur l’environnement ».

C’est une énorme sottise, qui repose sur un axiome débile entre tous : toute activité économique est utile, car elle contribue à augmenter le PIB, et donc son oriflamme, la croissance. L’extraction causera évidemment un désastre à quelques encablures de la réserve naturelle des 7 îles, et modifiera à jamais les zones de pêche. Mais le tout se passe sous l’eau, et restera donc invisible.

Le même Macron en septembre 2016, tout occupé à vanter les mérites de sa si petite personne, rétropédale et assure cette fois : « Il n’est résolument pas acceptable de commencer l’exploitation à la sauvette ». Car en effet, les « extracteurs », craignant des réactions, ont commencé leur travail en pleine nuit. Macron en campagne électorale ? Probable, mais c’est aussi le cas de Ségolène Royal, en mission commandée par Hollande. La dame est discrètement chargée de rabattre vers Hollande des voix écolos qui pourraient être décisives si Hollande se présente à l’élection. Après une grosse manif à Lannion – 5000 personnes -, la ministre de l’Environnement a fait savoir qu’elle soutenait les opposants. Elle ne l’avait pas fait quand Macron était pour, mais faut comprendre. À cette époque, elle n’était pas en précampagne électorale.

Enfin, Sarkozy, qui se hisse à la hauteur de Trump. Devant un auditoire de l’Institut de l’Entreprise, il vient de déclarer : « Cela fait 4 milliards d’années que le climat change. Le Sahara est devenu un désert, ce n’est pas à cause de l’industrie. Il faut être arrogant comme l’Homme pour penser que c’est nous qui avons changé le climat ». Reportez-vous à tous ces articles écrits ici à propos du Grenelle de l’Environnement, cet épisode burlesque d’il y a neuf ans. Et riez avec moi, car l’heure n’est pas aux jérémiades, mais au combat.

Tiens, Trump, justement. Il vient de déclarer une nouvelle fois son climato-scepticisme, et n’entend pas consacrer des ressources, dans le cas où il serait élu, à une question aussi incertaine que celle du Grand Dérèglement.

Derrière l’escroc Cahuzac, une affaire Valls ?

Je ne me vautre guère dans le culte de moi-même et l’autopromotion, je crois que cela se saurait davantage. Si je vous mets ci-dessous un article publié ici il y a deux ans et demi, c’est parce qu’il permet de mieux comprendre l’arrière-plan de l’affaire Cahuzac. Ce dernier affirme depuis hier à son procès que s’il a ouvert des comptes illégaux à l’étranger, c’était au départ pour financer la carrière de…Rocard. À un moment où Valls, notre Premier ministre, était un rocardien de tout premier plan. Est-ce pour cette raison qu’il se montre si fort embarrassé dans les gazettes ? Vous verrez dans mon papier que l’affaire Cahuzac cache peut-être bien une affaire Valls. Peut-être bien.

Doit-on oublier des baudruches aussi ridiculement insignifiantes ? Pas tout à fait. Valls menace chaque matin d’envoyer ses sbires « nettoyer » la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où se joue une histoire fondamentale. Je vous rappelle que tout le monde, sauf ceux dûment excusés par leurs parents, doivent être sur place les 8 et 9 octobre pour rappeler à Valls et à ses hommes cette évidence : nous ne céderons pas.

 


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Notations sur le trio Valls-Fouks-Bauer (et l’affaire Cahuzac)

6 avril 2013

Je commence le premier de deux articles périphériques à l’affaire Cahuzac, et je ne prétends rien révéler. Quoique. Le second, je le gage, surprendra, bien qu’il n’ait aucun rapport direct avec l’ancien ministre du Budget. Commençons par un article publié sur Planète sans visa le 30 novembre 2012, quelques jours avant les premières révélations de Mediapart sur le désormais fameux compte en Suisse du chirurgien capillaire. Sur fond d’un remarquable article paru dans Le Monde, j’ajoutais une poignée de sel personnelle aux liens d’amitié éternelle entre le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, l’ancien conseiller de Sarkozy Alain Bauer et Stéphane Fouks, le responsable de l’agence de pub RSCG, devenue l’été passé Havas Worldwide.

Quand Rocard n’avait que 61 ans

Quand j’écris « amitié éternelle », je me moque, certes, mais l’attachement qui unit les trois hommes est réellement singulier. Ils se sont connus jeunes adolescents, et conservent des attaches qui défient le temps et le reste. Citation de Valls en 2008, à propos de Bauer : « Si Alain pense qu’être sarkozyste est utile et cohérent, il en a le droit. L’amitié transcende les clivages politiques ». Les trois s’aiment, se voient souvent et croit-on comprendre, partagent énormément. Gardons dans un coin de la tête qu’ils ont été des piliers du courant rocardien dans le PS des années 1980. Ce qui est loin d’être indifférent. Rocard est aujourd’hui dans l’état qu’on sait, mais en 1980, il espérait bien représenter la gauche à la présidentielle de 1981 – l’Histoire en a décidé autrement -, avant d’obtenir en 1988 le poste de Premier ministre, conservé jusqu’en 1991. Cela, tout le monde le sait.

Mais après ? Quand Mitterrand le lourde de Matignon comme un simple valet de ferme, Rocard n’a pas abandonné ses ambitions. Il n’a jamais que 61 ans et il pense que la politique ne lui a pas rendu justice. Il s’est toujours vu en Moderne de la gauche, que des archaïques d’une part, et des renards comme Mitterrand d’autre part, auraient privé de la seule carrière qui vaille réellement : la présidence de la République. Il pense donc fort justement à l’élection de 1995, qui sera finalement gagnée par Chirac, et… le reste n’est que supputations. Lorsque l’on prévoit de mener pareil combat électoral, sans appui du parti auquel on appartient – Jospin le mitterrandiste est premier secrétaire -, il faut de toute urgence constituer un trésor de guerre.

Pas de fric, pas d’élection. Comment Rocard a-t-il procédé ? Je n’en sais rien, mais comme il est encore permis de s’interroger, je m’interroge. Jérôme Cahuzac n’est-il qu’un individu pris dans les pièges bien connus de la toute-puissance ? Je note qu’entré au parti socialiste en 1977, il y aura été rocardien pendant près de vingt ans. Un léger bail. Quand Rocard devient Premier ministre en 1988, Cahuzac entre au cabinet ministériel du ministre de la Santé Claude Évin, plus-rocardien-que-lui-tu meurs.

Et à quel poste ? Celui du médicament, stratégique s’il en est. Car il recouvre les sulfureux rapports entre les laboratoires pharmaceutiques et le pouvoir politique. En 1991, lorsque Rocard passe à la trappe, Cahuzac sort avec lui des ors ministériels, et crée dans la foulée une clinique d’implants capillaires qui lui rapporte beaucoup d’argent. On comprend moins bien pourquoi, les poches pleines, il lance en 1993 le très ébouriffant cabinet de lobbying Cahuzac Conseil. Après avoir, en théorie du moins, commandé aux labos, il leur devient soumis, en théorie du moins, et leur donne divers conseils sur la manière de mieux vendre leurs médicaments.

Cahuzac était-il bien tout seul ?

À ce stade, une vraie question : le PS est-il déjà si corrompu, moralement parlant, en 1993, qu’il ne s’inquiète pas d’un si lamentable pantouflage ? Interrogation subsidiaire : pourquoi les rocardiens laissent-ils un des leurs, et non des moindres, verser dans ce qu’il faut bien appeler une grossière combine ? À moins que Jérôme Cahuzac n’ait été plutôt en service commandé, financièrement commandé ?

Je vois d’ici les critiques, mais je peux assurer aux lecteurs occasionnels – les autres me connaissent – que je n’entends pas pour autant exonérer Cahuzac. Dans tous les cas, ce type me dégoûte. Reste que dans l’hypothèse où Cahuzac Conseil aurait servi d’autres buts que personnels – par exemple du financement politique -, on peut se demander si ce compte qui demeurait hypothétique la semaine passée est bien seul. N’y en a-t-il pas deux, dix, vingt ? Combien d’argent a pu circuler au cours de ces années-là entre la Suisse et Paris, sous quelle forme, et à quelle destination ? On est en droit de poser des questions.

Et poursuivons par Alain Bauer. Cet homme un peu plus qu’étrange, mêlé quoi qu’il en dise à la stupéfiante opération policière de Tarnac – l’affaire dite Coupat-Lévy -, est un acharné de la sécurité dans sa version sarkozyste. Quel rapport avec Cahuzac ? Extrait d’un article paru dans Le Monde du 3 avril  : « Mais évidemment, qu’il a un compte en Suisse ! » C’était le 12 décembre 2012, au tout début de « l’affaire Cahuzac ». Le spécialiste des questions de sécurité Alain Bauer, qui connaît aussi bien le monde du renseignement que la Rocardie et la franc-maçonnerie, lâche la confidence au Monde, au détour d’une conversation.

Bauer savait, et Fouks conseillait

Je précise que l’on parle du 12 décembre 2012, soit huit jours après le premier article de Mediapart. Bauer sait déjà. Et si j’écris de manière affirmative, c’est que Bauer n’est pas un perdreau de l’année. Il sait très bien qu’en s’avançant de la sorte auprès d’une journaliste du Monde, il joue une partie de sa réputation. Il n’est pas du genre à se vanter, en tout cas pas à tort.

Il sait. Mais comment ? Quantité de personnages, à commencer par les flics que Bauer connaît si bien, ont pu parler. Seulement, il est impossible de ne pas penser à Stéphane Fouks, l’homme de la pub, l’homme de Havas Worldwide, l’ancien rocardien des années 80. Fouks est l’homme de la com’ au parti socialiste, plus qu’aucun autre. Après que Rocard eut clairement perdu la main, et définitivement- aux Européennes de 1994, la liste socialiste qu’il présente ne dépasse pas le score calamiteux de 14, 5 % -, Fouks se met au service de Jospin. Il sera jugé en partie responsable du désastre de 2002, ce qui ne l’empêchera aucunement de rempiler. Avec un certain DSK, dont il suivra tous les méandres, jusqu’à l’explosion en plein vol au Sofitel de New York. La com’ de DSK, ses vaines tentatives de manipulation à la télé après la sinistre affaire Nafissatou Diallo, c’est lui. C’est Fouks.

C’est sans surprise qu’on le retrouve chez Cahuzac, où il parvient à placer à son cabinet, comme conseillère en communication détachée de sa boîte de pub, une certaine Marion Bougeard. Si vous avez la curiosité de lire mon prochain article, vous verrez que j’ai des choses précises à dire sur cette personne, qui valent un petit détour. En attendant, Fouks. L’une de ses spécialités est de placer dans les centres de pouvoir d’anciens salariés de son agence de pub. Par exemple, et ce n’est pas exhaustif : Aquilino Morelle, conseiller politique du président ; Gilles Finchelstein, qui peaufine les discours de Pierre Moscovici ; Sacha Mandel, conseiller en com’ du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian ; Viviane Nardon, conseiller en com’ du président de l’Assemblée, Claude Bartolone. Pas mal, non ?

Toute la communication de crise de Cahuzac, en tout cas, c’est donc lui. Les dénégations, et jusqu’aux aveux, dûment travaillés, du chirurgien, idem. Question de bon sens : Fouks, qui maintient des liens irréfragables avec Valls et Bauer, n’aurait-il pas murmuré à l’oreille de ce dernier que Cahuzac détenait bien un compte caché ? Ce n’est pas un crime de l’imaginer. Reste le cas Manuel Valls, qui est je dois dire fort intéressant. Car Valls, comme ses deux compères Bauer et Fouks, a donc été rocardien, avant de basculer, faute d’un autre champion, du côté de Jospin et, un temps, de DSK. Oui, dans ce petit monde, chacun se tient par la barbichette. Pardonnez-moi de me citer, mais je dois revenir sur un scandale retentissant, celui de la MNEF, où l’on apprit notamment que la mutuelle étudiante de 1998 était une vaste entreprise au service financier du parti socialiste.

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Voici ce que j’écrivais ici dans l’article déjà cité du 30 novembre 2012 : « Si vous voulez vous rafraîchir les idées sur les détournements de fric, les emplois fictifs, la crapulerie au détriment de la santé des étudiants, c’est ici. On retrouve dans cette arnaque massive deux courants, en réalité. Le PS, certes, mais aussi et d’abord la secte politique à laquelle a appartenu en secret Lionel Jospin, qui s’appelait jadis Organisation communiste internationaliste (OCI), menée par l’un des personnages les plus mystérieux de notre après-guerre, Pierre Lambert. Dans la Mnef, on retrouve un peu tout le monde. Spithakis, son patron, ancien lambertiste devenu socialiste, mais aussi les députés Cambadélis et Le Guen, et bien sûr DSK lui-même. Où se cache Valls dans le tableau ? Attention aux plaintes en diffamation, car Valls n’a pas, à la différence de 17 autres prévenus, été condamné. Il est donc innocent. Mais il n’est pas interdit de rappeler cette lettre de Manuel Valls envoyée le 21 décembre 1990 au président de la Mnef, Dominique Levêque.

Deux choses sont très intéressantes. Un, elle est à en-tête du Premier ministre de l’époque, Michel Rocard. Valls est alors son conseiller à Matignon. S’il utilise ce papier officiel, c’est évidemment pour montrer qu’il agit ès-qualités, en service commandé. Deux, Valls y menace la Mnef de représailles si elle refuse d’admettre dans son conseil d’administration un certain Emmanuel Couet. Les deux faits réunis suggèrent assurément qu’il existe un lien de subordination inconnu entre le parti socialiste au pouvoir, et cette Mnef où circule tant d’argent. Ah ! j’allais oublier. Dans sa lettre, Manuel Valls précise que « depuis des années, nos relations [entre lui et la Mnef] sont basées sur la confiance et le respect des dispositions arrêtées en commun avec moi-même et Alain Bauer. » Car Bauer est là, lui aussi, qui dirigera l’une des filiales de la Mnef.

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Et Manuel Valls, au fait ?

Et je reprends le fil directement. Est-il crédible que Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, n’ait pas su, entre décembre 2012 et avril 2013, que son ancien camarade rocardien Jérôme Cahuzac avait un compte caché ? Ses si nombreux policiers n’auraient rien pu lui apprendre, alors que la crise politique enflait de semaine en semaine ? Passons. Au-delà, est-il concevable que ses deux amis les plus proches, Fouks et Bauer, ne lui aient rien confié ? Fouks, qui conseillait jour après jour le soupçonné, n’aurait rien su lui-même ? Et Bauer, qui clamait dès le 12 décembre 2012 qu’il savait ?

Je constate sans malice que Valls s’est évertué, depuis décembre, à ne surtout pas évoquer l’affaire Cahuzac, qui plonge pourtant certaines de ses racines aux origines de sa propre carrière politique. En sait-il plus qu’il ne le dit ? Permettez-moi de rire un bon coup.

PS : La suite dans pas trop longtemps, avec les aventures de Marion Bougeard au pays des gaz de schistes.