Archives pour la catégorie Animaux

Wargon = Macron

Franchement, le dégoût monumental. Faut-il que Macron vive dans un sentiment de totale impunité. Faut-il que ces gens ignorent tout des frontières morales, des limites que la décence la plus élémentaire exige pourtant. Macron a donc donné un secrétariat d’État à l’Écologie à une lobbyiste de Danone, Emmanuelle Wargon. Laquelle, vous le savez déjà, vantait cet été encore les « bienfaits » de l’huile de palme : c’est ici.

C’est une insulte profonde. Elle ne sera pas oubliée ici. J’espère qu’elle ne le sera pas en quelques autres points de la si vilaine scène française. Avec ces gens-là, il n’y a rien à faire que combattre. Et que ceux qui préfèrent les mots vains et les enflammades de cafés du commerce mettent leur bonnet de nuit. S’il est encore un peu de sacré, je dirais qu’ils viennent de franchir une ligne invisible mais réelle. Dans les plantations maudites d’Indonésie, où les mafieux découpent la forêt par lot de 100 00 hectares, il n’y a pas que mes frères orangs-outans. Il y a aussi mes frères humains qui triment pour une misère en roupies. Et qui ramassent sur leur dos du paraquat, cet herbicide pourtant interdit, et pour cause, en Europe. Qui les tue.

Emmanuelle Wargon complice du crime ? Evidemment. Emmanuelle Wargon criminelle ? Evidemment. Elle est secrétaire d’Etat.

Quelques mots sur Christian Troadec, maire de Carhaix

Tout d’abord, un immense merci à Alban, qui est parvenu à terrasser les intrus qui s’étaient infiltrés jusqu’ici.

Je vous mets ci-dessous le reportage fait en Bretagne pour Charlie. Il s’agit d’une virée à Carhaix, où règne le maire Christian Troadec, régionaliste bon teint, ci-devant chef des Bonnets Rouges. Vous verrez comment il a donné les clés de sa ville à une usine chinoise effarante, qui fabrique du lait en poudre destiné au marché chinois. Lisez, et je crois que vous m’en direz des nouvelles. Sur ce, compte tenu de la touffeur autour de moi, salut !

Le reportage sur Carhaix et Troadec est ici

Sarkozy, vraiment ?

Je vous dois ce modeste aveu, qui ne surprendra aucun lecteur familier de ce lieu : je ne suis pas, je ne suis plus de ce monde. Je me réveille ce matin au son de la radio, qui annonce la garde-à-vue de Nicolas Sarkozy, soupçonné d’avoir reçu l’argent de Kadhafi pour financer sa campagne électorale de 2007. Là-dessus, emballement. J’attrape quelques mots d’Edwy Plenel, qui se rengorge – en réalité, à juste titre – d’avoir été premier, via Mediapart, à évoquer la question dès 2012. Je pourrai le taire, mais non : à l’époque, je n’y ai pas cru. Je trouvais que les pièces publiées manquaient de crédibilité.

Donc, Sarkozy. Mazette ! ce serait donc un ruffian. Mais dites-moi, qui l’ignore encore ? Et qu’est-ce que cela apporte à la compréhension de notre monde en déroute ? Dans le même désordre, je classe la mobilisation en cours, qui doit déboucher jeudi sur une grève et une manifestation de défense du service public. Ce n’est pas même que je m’en fous. Je soutiens ce mouvement, car je vois bien ce qui se profile : le laminage de tout ce qui aura été acquis, pour que passe le business cher à Macron.

Je soutiens mais constate avec horreur que ces supposés combattants sociaux, que ces fiers journalistes de Mediapart se contrefoutent de phénomènes incomparablement plus graves. Ce matin, au sixième ou septième rang des nouvelles dignes d’être retenues, ces deux études du CNRS d’une part, et du Muséum d’autre part. À cause d’un système agricole aux mains des marchands de pesticides, le tiers des oiseaux de nos campagnes ont disparu en quinze ans. Bien sûr et sans conteste, c’est de nature biblique, au sens apocalyptique. À ce rythme, il ne restera bientôt que les pigeons des villes, farcis d’ordure.

Moi, je vois décidément que je n’appartiens plus à cet univers de pacotille, qui détourne le regard quand on lui parle d’oiseaux et de beauté. La bagarre pour les piafs et les abeilles est pourtant une occasion unique et tragique de refonder la politique. De lui donner le sens qu’elle a pu mériter ailleurs, autrement, en d’autres temps. Je vomis la totalité de tous ceux qui prétendent mener le destin des hommes en ignorant si complètement ce que nous sommes. Des êtres vivants, vibrants, désespérément liés aux écosystèmes et à tous leurs merveilleux habitants. Mediapart, shame on you.

——————————————————————-

L’article du Monde qui décrit l’atroce déclin des oiseaux

 

En 15 ans, 30 % des oiseaux des champs ont disparu

Le printemps risque fort d’être silencieux. Le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) publient, mardi 20  mars, les résultats principaux de deux réseaux de suivi des oiseaux sur le territoire français et évoquent un phénomène de  » disparition massive « ,  » proche de la catastrophe écologique « .  » Les oiseaux des campagnes françaises disparaissent à une vitesse vertigineuse, précisent les deux institutions dans un communiqué commun. En moyenne, leurs populations se sont réduites d’un tiers en quinze ans. « 

Attribué par les chercheurs à l’intensification des pratiques agricoles de ces vingt-cinq dernières années, le déclin observé est plus particulièrement marqué depuis 2008-2009,  » une période qui correspond, entre autres, à la fin des jachères imposées par la politique agricole commune – européenne – , à la flambée des cours du blé, à la reprise du suramendement au nitrate permettant d’avoir du blé surprotéiné et à la généralisation des néonicotinoïdes « , ces fameux insecticides neurotoxiques, très persistants, notamment impliqués dans le déclin des abeilles, et la raréfaction des insectes en général.

Plus inquiétant, les chercheurs observent que le rythme de disparition des oiseaux s’est intensifié ces deux dernières années.

 » Quelques rescapés « Le constat est d’autant plus solide qu’il est issu de deux réseaux de surveillance distincts, indépendants et relevant de deux méthodologies différentes. Le premier, le programme STOC (Suivi temporel des oiseaux communs) est un réseau de sciences participatives porté par le Muséum -national d’histoire naturelle. Il rassemble les observations d’ornithologues professionnels et amateurs sur l’ensemble du territoire et dans différents habitats (ville, forêt, campagne). Le second s’articule autour de 160  points de mesure de 10  hectares, suivis sans interruption depuis 1994 dans la  » zone-atelier  » du CNRS Plaine et  val de Sèvre, où des scientifiques procèdent à des comptages réguliers.

 » Les résultats de ces deux réseaux coïncident largement et notent une chute marquée des espèces spécialistes des plaines agricoles, comme l’alouette « , constate l’écologue Vincent Bretagnolle, chercheur au Centre d’études biologiques de Chizé, dans les Deux-Sèvres (CNRS et université de La  Rochelle). Ce qui est très inquiétant est que, sur notre zone d’étude, des espèces non spécialistes des écosystèmes agricoles, comme le pinson, la tourterelle, le merle ou le pigeon ramier, déclinent également. « 

Sur la zone-atelier du CNRS – 450  km2 de plaine agricole étudiés par des agronomes et des écologues depuis plus de vingt ans –, la perdrix est désormais virtuellement éteinte.  » On note de 80  % à 90  % de déclin depuis le milieu des années 1990, mais les derniers spécimens que l’on rencontre sont issus des lâchers d’automne, organisés par les chasseurs, et ils ne sont que quelques rescapés « , précise M. Bretagnolle.

Pour le chercheur français,  » on constate une accélération du déclin à la fin des années 2000, que l’on peut associer, mais seulement de manière corrélative et empirique, à l’augmentation du recours à certains néonicotinoïdes, en particulier sur le blé, qui correspond à un effondrement accru de populations d’insectes déjà déclinantes « .

A l’automne 2017, des chercheurs allemands et britanniques conduits par Caspar Hallmann (université Radboud, Pays-Bas) ont, pour la première fois, mis un chiffre sur le déclin massif des invertébrés depuis le début des années 1990 : selon leurs travaux, publiés dans la revue PloS One, le nombre d’insectes volants a décliné de 75  % à 80  % sur le territoire allemand.

Des mesures encore non publiées, réalisées en France dans la zone-atelier Plaine et  val de Sèvre, sont cohérentes avec ces chiffres. Elles indiquent que le carabe, le coléoptère le plus commun de ce type d’écosystème, a perdu près de 85  % de ses populations au cours des vingt-trois dernières années, sur la zone étudiée par les chercheurs du CNRS.

 » Tendance lourde «  » Or de nombreuses espèces d’oiseaux granivores passent par un stade insectivore au début de leur vie, explique Christian Pacteau, référent pour la biodiversité à la Ligue de protection des oiseaux (LPO). La disparition des invertébrés provoque donc naturellement un problème alimentaire profond pour de nombreuses espèces d’oiseaux et ce problème demeure invisible : on va accumuler de petites pertes, nid par nid, qui font que les populations ne sont pas remplacées. « 

La disparition en cours des oiseaux des champs n’est que la part observable de dégradations plus profondes de l’environnement.  » Il y a moins d’insectes, mais il y a aussi moins de plantes sauvages et donc moins de graines, qui sont une ressource nutritive majeure pour de nombreuses espèces, relève Frédéric Jiguet, professeur de biologie de la conservation au  Muséum et coordinateur du réseau d’observation STOC. Que les oiseaux se portent mal indique que c’est l’ensemble de la chaîne trophique – chaîne alimentaire – qui se porte mal. Et cela inclut la microfaune des sols, c’est-à-dire ce qui les rend vivants et permet les activités agricoles. « 

La situation française n’est pas différente de celle rencontrée ailleurs en Europe.  » On est dans la continuité d’une tendance lourde qui touche l’ensemble des pays de l’Union européenne « , note M.  Jiguet.

Est-elle réversible ?  » Trois pays, les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni, ont mis en œuvre des politiques nationales volontaristes pour inverser cette tendance lourde, en aménageant à la marge le modèle agricole dominant, explique Vincent Bretagnolle. Aucun de ces trois pays n’est parvenu à inverser la tendance : pour obtenir un effet tangible, il faut changer les pratiques sur des surfaces considérables. Sinon, les effets sont imperceptibles. Ce n’est pas un problème d’agriculteurs, mais de modèle agricole : si on veut enrayer le déclin de la biodiversité dans les campagnes, il faut en changer, avec les agriculteurs. « 

Stéphane Foucart

© Le Monde

 

Pierre Pfeffer est mort

Bien sûr, je vous souhaite le meilleur pour 2017. Ô combien. Votre présence ici m’est toujours un immense plaisir. Mais je ne peux oublier ce jour une affreuse nouvelle : Pierre Pfeffer est mort le 29 décembre 2016. C’était un grand zoologiste, et c’était un homme merveilleux. Parmi les souvenirs que j’emporte de lui, il y a le Pfeffer résistant antinazi, devenu sniper pour la raison qu’il tirait très bien. Et son premier voyage vers la Côte d’Ivoire, en bateau, qui le conduirait à vivre à l’africaine, avec une Africaine, et à chasser l’éléphant devenu fou à la demande des villageois. Il aimait tant l’Afrique ! L’Afrique, les Africains, les animaux. À mes yeux, sans l’ombre d’un doute, il demeure un personnage légendaire. Le voilà sur l’autre rive, suivant probablement la piste d’un animal inconnu des vivants. L’âme peut saigner. Elle saigne.

Ci-dessous, un entretien qu’il m’avait accordé au début de 2003.

 

 

« Sans l’éléphant, l’Afrique ne serait plus l’Afrique »

 

Pierre Pfeffer, l’un de nos plus grands zoologistes, est dans une colère noire. Cet admirable connaisseur de l’éléphant a reçu Terre Sauvage pour dénoncer les manoeuvres et manigances qui ont permis la reprise partielle du commerce de l’ivoire. Et pour clamer ce qu’il considère comme une évidence : l’éléphant est une chance, une chance pour l’Afrique, mais aussi pour les Africains.

 

Terre Sauvage : Pierre Pfeffer, votre premier souvenir d’un éléphant ?

 

Pierre Pfeffer : J’ai découvert l’Afrique avant d’être scientifique. Après un passage dans la Résistance, je suis resté quelque temps dans l’armée, et puis je l’ai quittée. Parmi mes copains de l’époque, il y a avait un Ivoirien, et un jour, il m’a dit : « viens donc en Afrique ! ». Depuis tout gosse, j’avais la passion de la nature et des animaux, et j’ai décidé de m’embarquer.

 

Terre Sauvage : Vous voulez dire au sens propre ?

 

P.P : C’est cela. J’ai travaillé sur un bateau pour payer mon voyage. J’étais en quatrième classe et je servais au bar des troisièmes. Nous étions en 1950, et je me suis retrouvé dans un village de l’ouest du pays, en pleine forêt. J’ai vécu comme cela environ dix-huit mois, en passant de village en village. Je chassais…

 

TS : Vous chassiez ?

 

PP : Je chassais, oui. Comme les Africains n’avaient pas le droit de posséder un fusil, ils me demandaient de chasser pour eux, surtout des antilopes et des buffles, un peu ce qu’ils voulaient. Je vivais avec eux, c’était vraiment très sympa, j’ai beaucoup aimé. Mais au bout d’un certain temps, je me suis dit, moi qui adorais les animaux, que je n’allais pas passer ma vie à tirer sur eux. Alors, je suis retourné en France reprendre mes études.

 

TS : Après avoir rencontré l’éléphant ?

 

P.P : Oui, mais pour dire la vérité, je l’ai mal vu et j’ai été un peu déçu. En 1950, il y avait encore autour de 16 millions d’hectares de forêt en Côte d’Ivoire, contre moins d’un million aujourd’hui. Dans ces villages de forêt où je vivais, l’éléphant était à la fois un animal que l’on craignait et un animal qu’on voulait s’approprier, pour sa viande. La toute première fois, mon guide a crié : « Éléphant, éléphant ! ». Mais moi, je ne voyais rien du tout, rien. Alors le pisteur est passé derrière moi, a pris ma tête dans ses mains, et l’a orientée vers le haut, un peu comme un phare (rires). Je regardais trop bas, au niveau d’un être humain ! Ce que j’ai vu, c’était un peu de peau grise et un oeil qui regardait. L’éléphant, pour moi, au début, c’était cela : des fragments, des morceaux de peau grise à travers les feuilles et les branches. J’étais très étonné de voir la façon dont ils se déplaçaient, dans un silence total. Vous étiez là, à cinq ou six mètres d’un ou plusieurs éléphants, et puis d’un coup plus rien ! Ils étaient partis, dans un silence total, comme des fantômes.

 

» Des années plus tard, je me suis réellement intéressé aux éléphants dans le nord de la République centrafricaine, où il y en avait énormément. On en en voyait partout, et comme c’était dans des zones qui mêlaient forêt et savane, on pouvait les observer facilement et longuement. Et dans ces conditions, on ne peut qu’être stupéfait par leurs comportements. Osons le mot : il y a d’étonnantes similitudes avec notre espèce. Dans leurs mimiques, dans l’intensité de leurs communications entre eux. Ils se parlent tout le temps, ils sont en contact permanent, notamment par le barrissement. Et il faut voir la façon dont ils s’occupent de leurs jeunes ! Les femelles les entourent, les aident à marcher, les protègent immédiatement et collectivement en cas de danger.Vraiment, c’est étonnant !

» En 1970, quand a explosé cette demande d’ivoire dans le monde, on a commencé à voir partout en Afrique des éléphants blessés, qui clopinaient. Je me souviens d’un groupe, d’une file d’éléphants guidés par une grande femelle, qui marchaient tout doucement et qui s’arrêtaient interminablement toutes les quelques dizaines de mètres. Quand la femelle est arrivée vers nous, j’ai vu qu’elle avait une énorme plaie à l’épaule, qui saignait, comme un trou ! On voyait sur les chemins des éléphanteaux orphelins, des cadavres avec des défenses enlevées. Je me suis dit : non, c’est impossible. C’est à ce moment-là que j’ai lancé mon combat en faveur des éléphants. Comment détruire une espèce pareille pour fabriquer des babioles qui finiront dans un tiroir ?

 

TS : Pendant près de vint ans, le massacre des éléphants s’est poursuivi, jusqu’à menacer l’espèce. On a parlé, je crois, de deux millions d’éléphants tués. Et puis en 1989, au cours d’une conférence internationale qui s’est tenue à Lausanne, et où vous avez joué un rôle de premier plan, le commerce de l’ivoire a été interdit. Quelle victoire !

 

P.P : En effet, mais je voudrais insister sur l’engagement de mes amis africains. Sur les 30 pays africains représentés à Lausanne, 26 ont voté pour l’arrêt du commerce, et un 27ème, le Gabon, s’est rallié trois semaines plus tard. Mais c’était avant que les Japonais et les Zimbabwéens n’imposent le vote secret. Avant que ne commencent les tractations de couloir et les arrangements.

 

TS : Que voulez-vous dire ?

 

P.P : En 1992 comme en 1994, au cours des deux conférences successives de la Cites (voir encadré), les Africains sont parvenus à empêcher la reprise du commerce de l’ivoire, malgré les pressions. Mais au cours de la conférence d’Harare de 1996, au Zimbabwe, les magouilles, pour parler clairement, ont commencé. Et elles ont conduit à la réouverture, soi-disant à titre expérimental, du commerce de l’ivoire. Qui se traduit depuis par la mise à mort de plusieurs milliers d’éléphants chaque année et de véritables guerres locales menées par des braconniers puissamment armés, qui tuent de nombreux gardes. Et ces magouilles n’ont plus cessé depuis, comme on l’a vu en novembre 2002, à Santiago du Chili, au cours de la dernière conférence de la Cites.

 

TS : Que s’est-il passé ?

 

P.P : On a autorisé trois pays, le Botswana, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe à exporter leurs stocks d’ivoire, constitués, officiellement du moins, sur des animaux morts de maladie ou au cours d’opérations antibraconnage. On parle à chaque fois d’une vente unique et sans lendemain, mais fort curieusement, les stocks se renouvellent sans cesse, et on peut parier qu’à la prochaine conférence internationale, on aura encore un « stock unique » d’ivoire à écouler. On parle beaucoup de protection des éléphants, mais la protection passe toujours au second plan. On sait depuis 1840 au moins que le le commerce de l’ivoire se traduit toujours par le déclin de l’éléphant. Dès que le commerce s’arrête, les populations augmentent, dès qu’il reprend, les populations déclinent. On le sait ! A la moindre incitation, le braconnage reprend. Et c’est ce qui se passe en ce moment en Afrique.

 

T.S : Mais pourquoi laisse-t-on faire, dans ce cas ?

 

P.P : Pour des raisons purement politiques. On assiste dans les conférences internationales à des marchandages du genre : si vous ne nous embêtez pas sur le thon ou la baleine, alors, on ne vous embêtera pas sur le guépard ou la panthère. Il se trouve que l’Afrique du Sud est aussi riche à elle seule que le reste de l’Afrique subsaharienne, et politiquement, c’est un pays d’une importance décisive. Tout le monde veut avoir de bonnes relations avec elle ! Les États-Unis ont fait une pression incroyable pour empêcher la conférence de Santiago d’adopter la proposition du Kenya et de l’Inde de maintenir une interdiction totale du commerce de l’ivoire. Je ne veux pas donner de nom, mais un haut responsable américain a pris son téléphone et appelé plusieurs gouvernements d’Europe – leurs délégués à la Cites – pour leur dire : surtout, ne soutenez pas cette position ! Or j’ai très bien connu ce monsieur en Afrique, où il s’occupait d’éléphants et luttait avec des moyens très durs contre le braconnage. Figurez-vous qu’il a tué des Africains ! Dès qu’ils entraient dans la zone d’un parc national, ceux qu’il appelait des braconniers, mais qui n’étaient la plupart du temps que des pêcheurs qui venaient là de toute éternité, étaient tués ! Avant la Cites, je lui ai envoyé un mel pour lui dire : franchement, ce n’était pas la peine de tuer de pauvres Africains pour ensuite réclamer la reprise du commerce de l’ivoire. Bien entendu, il ne m’a pas répondu.

 

TS : Mais c’est épouvantable !

 

P.P : Oui. Je suis conseiller scientifique d’une fondation pour la protection de la faune sauvage en Tanzanie, dont le président n’est autre que M. Giscard d’Estaing, et les deux co-présidents George Bush père et l’actuel président de la Tanzanie. Vous vous doutez bien que nous avons tout tenté pour sensibiliser George Bush père à la question de l’ivoire. Eh bien, dans la délégation américaine à Santiago, en tant qu’éminence grise, il y avait un monsieur dont je tairai également le nom, et qui est très proche de M. Bush, C’est un grand chasseur, qui va régulièrement au Botswana et en Afrique du Sud. L’été dernier, il a été vu là-bas avec le général Schwarzkopf, l’ancien chef d’état-major de la Guerre du Golfe, et ils ont tiré chacun un lion ! Évidemment, il a soutenu à fond la position sud-africaine : or il ne pouvait pas ignorer les conséquences d’une éventuelle reprise du commerce de l’ivoire.

 

TS : La position américaine a-t-elle été décisive ?

 

P.P : En tout cas, très importante. Un délégué africain m’a dit à propos d’un autre délégué africain qui avait eu une attitude curieuse à Santiago : « Mais comment, vous ne savez pas ? Il est invité chaque année chez les Américains, par le Safari Club International ! ». Et il faudrait parler également du Japon, qui est le seul pays à pouvoir importer légalement les stocks d’ivoire africain, et qui est donc le grand bénéficiaire de la reprise partielle du commerce. Des amis africains m’ont expliqué le sens de certains votes par le fait, entre autres, que le Japon avait payé le déplacement de délégations africaines ! Pour vous dire la vérité, le secrétariat de la Cites, à l’exception d’une personne, me semble acquis aux marchands d’ivoire.

 

T.S : Le secrétariat de la Cites, cette institution internationale chargée de la protection de la faune et de la flore mondiales ?

 

P.P : C’est ainsi ! Le secrétariat avait naguère institué un système par lequel les marchands d’ivoire versaient un pourcentage – « contribution proportionnelle aux quantités d’ivoire importées », je cite ! – à la Cites. C’est comme si les médecins des hôpitaux passaient un accord avec les Pompes funèbres et touchaient un pourcentage en fonction du nombre de cadavres !

 

T.S : En ce cas, l’Europe n’aurait-elle pas dû et pu jouer un rôle de contrepoids ?

 

P.P : L’été dernier, j’ai eu la stupéfaction de découvrir que la France, qui avait joué un rôle essentiel dans l’interdiction du commerce de l’ivoire en 1989, allait soutenir la position sud-africaine. Elle a fini par changer d’avis in extremis, à la suite notamment de différentes interventions, mais au cours d’une réunion au ministère de l’Ecologie à Paris, l’une de ses responsables m’a servi toutes sortes de lieux communs du genre : M. Pfeffer, il y a 720 millions d’Africains dans l’Afrique subsaharienne, vous pensez bien qu’il n’y a plus de place pour les éléphants, etc. J’ai répondu : mais en ce cas, il n’y a plus de place pour le reste non plus, et je ne vois pas ce que nous faisons tous là !

 

T.S : En effet. Mais que répondez-vous sur le fond du dossier ?

 

P.P : Je suis prêt à emmener qui veut dans des zones où il y a à l’évidence de la place pour les éléphants, mais d’où ils ont disparu après avoir été massacrés. Et ils n’ont été remplacés ni par des éleveurs, ni par des cultivateurs. A la fin des années 60, il y avait 2 500 000 éléphants dans toute l’Afrique. Peut-être n’y a-t-il plus la place pour autant d’animaux aujourd’hui, mais il pourrait, c’est sûr, y en avoir 1 500 000. Or, il n’en reste selon mes propres estimations qu’entre 320 et 340 000. Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je précise que je n’ai rien contre le fait que les Africains tuent des éléphants pour les manger. D’ailleurs, les massacres des années 70 ont fait perdre énormément aux populations d’Afrique. En République centrafricaine, on estimait à 120 000 le nombre d’éléphants il y a trente ans. Une étude avait montré qu’il arrivait sur le marché de Bangui, chaque année, l’équivalent de 500 éléphants, 4 000 bufles et 200 000 antilopes. C’était une ressource en viande régulière et très importante. Mais elle a été perdue, car il ne reste sans doute que 8 000 éléphants. Le ministre des Eaux et Forêts, dans une interview à la radio, a reconnu que le pays, en sacrifiant ses éléphants, avait perdu l’équivalent de 175 000 têtes de bétail. On pourrait, avec 1 500 000 éléphants, en prélever 3% chaque année sans problème, ce qui offrirait des milliers de tonnes de viande aux populations locales. N’oubliez pas, de toute façon, que partout où la pluviosité dépasse 900 mm, la mouche tsétsé empêche l’élevage. Dans ces savanes et forêts humides, seule la faune sauvage, immunisée, peut vivre, et le massacre des éléphants a été et reste une absurdité, y compris sur le plan économique !

 

T.S Vous prenez tout le monde à contrepied. Ce que vous dites, c’est que loin d’être un handicap ou une gêne, les éléphants seraient donc une aide précieuse pour les populations africaines ?

 

P.P : Et comment ! C’est un producteur de viande formidable : il mange tout. Des branches, des écorces, des racines, et il n’a pas besoin de pâturages, comme le bétail. Il s’adapte à tous le milieux, des confins du désert jusqu’au coeur de la forêt humide. Il n’a pas de maladies, en tout cas pas d’épizooties, et il a une vigueur extraordinaire. On parle beaucoup de conflits avec les paysans, mais je vais vous dire : en général, en cas de problème avec des éléphants, il suffit d’en tuer un pour que les autres ne reviennent pas avant au moins un an. Au Gabon, on a fait une étude sur la responsabilité des animaux dans les dégâts aux cultures. Eh bien, l’éléphant ne vient qu’en cinquième place ! Le premier, c’est l’aulacode, ce rongeur que les Africains appellent agouti. Il est vrai qu’un dégât d’éléphant, c’est spectaculaire : quand il s’en prend à un bananier, ça se voit. Les aulacodes se contentent de grignoter, mais ils sont beaucoup plus nombreux. 50% des dégâts dans les plantations sont de leur fait. Le fait d’animaux dont on ne parle jamais et qu’on ne connaît même pas !

 

T.S : Un dernier mot : que faut-il faire ?

 

P.P : Mais à la limite, rien ! Dès qu’on commence à ficher la paix à l’éléphant, l’accroissement de sa population atteint de 5 à 7% par an. Pour sauver un animal comme le rhinocéros, il faut se donner beaucoup de mal, mais pour l’éléphant, non. Il n’y a même pas besoin de volonté politique : il suffit, il suffirait d’arrêter le commerce de l’ivoire. Mais en attendant, on est en train de piller et de détruire une ressource africaine absolument exceptionnelle. L’éléphant disparu, l’Afrique ne serait plus l’Afrique.

En Équateur, les Indiens se noient dans le pétrole

Paru dans Charlie y a pas si longtemps

Soit Rafael Correa, président de l’Équateur et grand pote de l’écologiste Mélenchon. Il vient de lancer des forages pétroliers dans un parc national où vivaient jusque-là, tant bien que mal, des Indiens Huaorani. La mort des Fils du jaguar est au programme.

L’Équateur. Reconnaissons qu’on ne sait pas où c’est, et apprenons. C’est un pays d’Amérique du Sud, moitié moins grand que la France, avec une partie le long du Pacifique, une deuxième dans les Andes et une troisième en forêt tropicale amazonienne. Avec environ 45 % de métis – la famille du président en place Correa -, 10 % de noirs et de mulâtres, 15 % de blancs d’origine espagnole et européenne, 30 % d’Indiens. Avant d’expliquer pourquoi et comment les Indiens se font enfler une fois encore, il faut et il convient de parler del presidente.

En 2006, surprenant le monde, Rafael Correa devient président, à la tête d’une coalition mêlant gauche et extrême gauche, chrétiens et cathos proches de la « théologie de la libération », écologistes et mouvement indigéniste. Il est depuis au pouvoir après une troisième élection confortable en 2013. Il est aussi le héros nouveau de Jean-Luc Mélenchon, notre jefe à nous. Hugo Rafael Chávez Frías, le Vénézuélien, a cassé sa pipe en 2013 et sa pâle copie Maduro a aussitôt plongé le pays dans une crise historique. D’où Correa, un mec impeccable, qui ne cesse de parler de « révolution citoyenne », expression que Mélenchon reprend partout où il passe.

Correa est également, et tout comme Mélenchon, un écologiste virulent. La preuve par les Yasuni, mais il va falloir résumer, accrochez-vous au bastingage. En 2007, Correa propose de ne pas exploiter le pétrole planqué sous le parc national Yasuni – où vivent notamment des Indiens Huaorani -. en échange d’une contribution mondiale équivalant à la moitié de ce que le pétrole pourrait rapporter. Soit 3,6 milliards de dollars. Mais seulement 13 millions sont vraiment trouvés, et 116 millions promis. C’était loin d’être con : si le Nord cousu d’or souhaite lutter contre le dérèglement climatique, il peut et doit payer la note de la non-exploitation. Mais c’est ensuite que tout s’est gâté.

Le fric n’arrivant pas, Correa trépigne. En 2013, il déclare : « Le monde nous a lâchés », et obtient de son Parlement un vote autorisant les forages dans le parc Yasuni, réserve de biosphère de l’Unesco. Que crèvent donc les 696 espèces d’oiseaux, les 2 274 d’arbres, les 382 de poissons, les 169 de mammifères. Et voilà qu’on apprend ces derniers jours que les travaux ont finalement commencé. Commentaire avisé du crétin vice-président de l’Équateur, Jorge Glas, présent sur place : « Ici se trouve la nouvelle richesse du pays, nous battrons le record national de production pétrolière ».

Tête des Indiens Huaorani, dont une partie continue de refuser le contact avec notre monde et ses verroteries et maintient des traditions de nomadisme, de chasse et de cueillette. Au total, le peuple Huaorani ne compterait plus que 2 400 membres, mais il s’est toujours battu pour ses droits et son territoire, obtenant in extremis en 1990 la propriété collective de 6 125,6 km² de forêt primaire. Cette dernière est pour eux un foyer, lieu de tous les commencements, Grand Protecteur par excellence. Les Huaorani, profondément attachés à leur cosmogonie, se voient comme des fils du jaguar (1) : comment pourraient-ils admettre les engins, les machines, les routes, la destruction de leur monde ?

Ailleurs en Équateur, les Indiens kichwa du village de Sarayaku savent ce qui attend les Huaorani, car les transnationales du pétrole sont à l’œuvre chez eux depuis près de trente ans. Ainsi qu’on se doute, c’est la désolation, faite de routes et de déforestation, de puits de pompage dont s’échappent chaque jour des millions de litres de déchets toxiques non traités.

Ce que révèle une fois de plus l’affaire de Yasuni, c’est l’incapacité de la gauche dite radicale à respecter ceux qui ne veulent pas monter à bord, en route vers le progrès radieux. Quant à la crise climatique, rions plutôt. Le Venezuela chaviste entend bien exploiter les sables bitumineux de l’Orénoque, et Correa détruire à jamais l’Amazonie équatorienne à l’aide désintéressée des transnationales du pétrole. On attend d’une seconde à l’autre un appel de Mélenchon en faveur des Huaorani.