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Un complément sur Pierre Rabbhi

 

Une lectrice fidèle de Planète sans visa m’envoie un commentaire à propos de Rabhi, et j’ai décidé de le publier ici, suivi du mien. Cela n’a rien d’une thèse, mais d’une réponse au fil de l’eau, qui n’aura pas mûri plus d’une minute et trente secondes. Mais c’est bien mon sentiment.

1/ Le commentaire de Cultive ton jardin :

« Je vois bien que l’auteure est embarrassée, qui oscille entre la réprobation radicale du personnage – ce qu’attend sa revue et, au-delà, cette opinion de la gauche défunte à laquelle elle appartient – et une certaine compréhension, qu’elle paraît partager au moins un peu. » C’est en effet ce que j’ai compris, sans l’interpréter comme toi par une allégeance contrariée à Médiapart. Pour moi, cet article est plutôt positif, il m’a éclairée sur plusieurs points.

D’une part, je suis spontanément positive envers Pierre Rabhi, j’aime sa manière de voir les choses, d’expliquer sa conception du monde, de convaincre, de faire.
D’autre part, je suis gênée par cette propension de ses adeptes à parler de « prophète » (gourou disent ses détracteurs), et leur incapacité à supporter la moindre prise de distance critique avec lui.

Je suis gênée, aussi, par des critiques qui visent essentiellement son entourage: de proche en proche, on peut déshonorer à peu près n’importe qui. Cependant, il n’est pas complètement indifférent au regard que l’on porte sur quelqu’un de savoir qui sont ses proches. Il me semblait donc que l’article de Jade Lindgart était plutôt éclairant sur ce point.

Est ce qu’on a le droit de dire que Pierre Rabhi apporte beaucoup au débat actuel, sans s’aligner sur toutes ses positions? Dire « je prends ça, mais ça, je le refuse fermement », c’est pour moi non seulement un droit, mais un devoir. Personnellement, je refuse fermement (par exemple) sa croyance que l’homosexualité n’est pas « naturelle », son mysticisme, et la tentation d’en faire un homme providentiel, on sait où nous a menés, à droite comme à gauche, cette propension perverse à déifier n’importe qui et à s’appuyer sur une nature fictive pour appuyer des choix politiques.

Sur le droit de caricaturer « le prophète » (pas lui, un autre!) je serais à la fois en désaccord avec lui, bien sûr qu’on a le droit, et en accord, lorsque cette caricature est instrumentalisée par certains pour blesser les sentiments religieux de toute une communauté déjà bien ostracisée par ailleurs. C’est d’ailleurs pour ça que je ne voulais pas « être » Charlie, et là encore, j’ai eu le sentiment qu’on n’avait pas vraiment le droit de ne pas l’être, sans être considéré comme complice des massacreurs.

 

2/Ma réponse

Cultive ton jardin,

Pardonne-moi à l’avance, mais je souhaite que tu te ressaisisses un peu. Tu as bien le droit, heureusement, de penser que l’article que j’ai (un peu) dépiauté serait positif pour Rabhi. Mais alors, que serait donc un article négatif ? L’auteure décrit entre autres un personnage qui serait une « bête de scène », un « communicant redoutable », frayant avec la jet set mondiale,  et plein d’une « appétence pour le luxe ». Adressé à un public très ciblé, cela ne peut vouloir dire qu’une chose : Rabhi est un ruffian, un salopard d’hypocrite qui plaide la sobriété et se torche avec dès que plus personne ne regarde.

Bien entendu, on peut être en désaccord avec Rabhi sur tous les points possibles. Je n’aime pas certains de ses propos, et je l’ai dit, et je l’ai écrit. Encore faut-il savoir de quoi l’on parle. Quand tu prétends que Rabhi pense que l’homosexualité n’est pas naturelle, je te demande sans fard : d’où tiens-tu cela exactement ? Je ne prétends pas qu’il ne l’a pas dit, mais moi, je ne le sais pas. Dans la logique qui est peut-être la tienne et qui est en tout cas celle d’une certaine gauche « radicale », cela signifie en chaîne que Rabhi est un mec épouvantable.

La première des règles est pour moi la vérité. Ensuite, mais ensuite seulement, on peut discuter utilement, éventuellement en s’engueulant. La calomnie est l’une des pires calamités de l’esprit humain, et même si elle est de tout temps, elle a toujours trouvé sur son chemin des opposants radicaux. Je crois en être. Tout ce que tu écris, hélas, est de seconde ou troisième main. Quant à la « la tentation d’en faire un homme providentiel », deux choses. Comme tu le sous-entends toi-même en utilisant l’article « la », ce n’est pas de son fait. Je rappelle qu’il se situe sur le terrain des idées et de la culture, ce qui contredit tes craintes. Et puis, cette utilisation du point Godwin – Hitler ou Staline ? -, ne me paraît pas, restons mesuré, utile.

Encore deux bagatelles. Tu parles de « nature fictive », ce qui me permet de penser que tu ne sais pas grand chose de Pierre Rabhi. Car justement, et cela m’éloigne de lui, il a constamment parlé d’une nature immédiate et concrète, anthropisée, au service des humains. Il a travaillé des années au Burkina, l’un des pays les plus pauvres, pour apprendre aux gueux à cultiver sans abîmer. On parle de la même personne ? Je gage qu’il doit être contre la présence du Loup dans sa chère Ardèche, et je m’en moque, moi qui vénère le sauvage précisément parce qu’il échappe à l’emprise humaine

Je m’en moque, car ainsi que tu sais, je suis un humaniste. Mais réel, au sens que l’humanité doit intégrer pour se sauver elle-même les devoirs qu’elle a nécessairement par rapport au vivant. Ultime pointe, amicale je te le jure : je préfère vivement que tu n’aies pas connu le siècle de combats anticléricaux en France, car tu aurais souffert de voir blessés « les sentiments religieux de toute une communauté ». Une religion reste pour moi un fait social que l’on doit critiquer constamment au plan politique, et accepter sans discussion chez les individus.

Passe une bonne journée,

Fabrice Nicolino

En défense de Pierre Rabhi

Personne n’est obligé de lire, car je vais ici même clamer mon amitié, mon respect, mon affection pour Pierre Rabhi. Vous me direz qu’il n’a plus besoin de moi, et c’est un peu vrai. Il est désormais partout, célébré comme peu de vedettes le sont, et ses livres s’arrachent en librairie. Il n’empêche, car j’ai des choses à dire. En réalité, tout est venu d’une halte d’une heure dans la gare d’une ville moyenne. Comme j’avais ce temps devant moi, j’ai commencé à feuilleter livres et revues avant de tomber sur la Revue du Crieur n°5, éditée conjointement par les éditions La Découverte et Mediapart. Il s’agit d’un magazine d’enquêtes sur la culture et les idées. Honte à moi, c’était la première fois que je mettais le nez dedans.

Or, la tenant en mains, je constate qu’un long article est consacré à Pierre Rabhi, sous la plume de Jade Lindgaard. Cela se présente comme une enquête, mais ça ne l’est pas, ce qui n’est après tout pas le plus embêtant. Car un texte, quel que soit son statut, peut être passionnant. Celui-là est désolant. Je n’en ferai pas la critique totale, qui me mènerait trop loin, et je me contente de quelques points saillants.

Je vois bien que l’auteure est embarrassée, qui oscille entre la réprobation radicale du personnage – ce qu’attend sa revue et, au-delà, cette opinion de la gauche défunte à laquelle elle appartient – et une certaine compréhension, qu’elle paraît partager au moins un peu. Mais cela donne à l’arrivée un pur et simple galimatias dans lequel Pierre est accusé tout à la fois d’être naïf au mieux, « antimoderne », « bête de scène », « communicant redoutable », plaisant compagnon de la jet set mondiale,  et plein d’une « appétence pour le luxe »; mais aussi d’offrir un « antidote au découragement et au défaitisme ».

Dans le détail, c’est assez affreux, car on ne voit pas quand et comment Pierre a pu parler de lui-même au cours de cette supposée « enquête ». Je gage qu’il n’y a guère participé, et le seul travail de terrain qui apparaît consiste en une visite – au sein d’un groupe – du hameau des Buis, non loin de la ferme de Pierre en Ardèche, où a été créé par sa fille Sophie une école. Il s’agit de maisons bioclimatiques où vivent des familles et des retraités.

L’évidence est que « l’enquête » repose sur une base absurde. Rabhi étant pour l’essentiel absent, restent des personnages qui ne sauraient le représenter, surtout dans le cadre d’un jugement global sur une personne de cette importance. Or le mari de Sophie Rabhi, Laurent Bouquet, semble bien prendre la place du grand absent. Il est longuement interrogé et sert à plusieurs pages des sentences dont on aimerait saisir le rapport avec le sujet de ce long texte. Serait-il un porte-parole ? Absolument pas. Et lui demander quantité de choses annexes ne permet pas d’en savoir si peu que ce soit sur le personnage pourtant central de l’histoire.

Au passage, je trouve déplorable – je reste mesuré – que l’auteure se sente obligée, à des fins évidentes de disqualification, d’utiliser des faits résolument périphériques. Ainsi apprend-on que le premier mari de Sophie Rabhi a été condamné en 2004 pour « abus sur mineure ». Ainsi découvre-t-on que l’un des fils de Pierre a pris la défense de l’infâme Alain Soral sur Internet. Quel rapport avec Pierre ? Aucun, mais cela crée une ambiance.

Pour l »auteure, il ne fait pas de doute que Pierre a créé quantité de structures formant une « galaxie Rabhi », dont un lecteur ordinaire conclura que le défenseur de la sobriété n’est en vérité qu’un ruffian. Moi qui m’honore de bien connaître Pierre, je sais à quel point tout cela est grotesque. Le texte est si mal documenté qu’à mon sens, il n’aurait pas dû pouvoir être publié sous cette forme, mais il l’a été.

Au plan politique, la revue accuse Pierre ne pas être sur la même ligne qu’elle, ni plus ni moins. Il ne serait pas anticapitaliste, il ne serait « ni de gauche ni de droite », il aurait figurez-vous exprimé ses doutes – ses doutes ! – sur le mariage pour tous, et serait contre la procréation médicalement assistée. C’est comme si l’on hissait une banderole de 100 mètres de long et 50 mètres de large pour dire que Pierre est un réactionnaire, au fond un homme de droite, décidément opposé au progrès, ce vrai mantra du Crieur.

Mazette, j’en rirais presque. Moi, j’ai aimé immédiatement Pierre, dès mes premiers échanges, et j’ai appelé à voter pour lui dès la présidentielle de 2002. Et dans un journal – Politis – qui n’était pas loin d’être aux antipodes. Il faut avoir l’esprit singulièrement tourné pour ne pas même voir la différence existant entre la politique et la culture. La politique, c’est cette activité humaine si restreinte – mais si lourde de conséquences – qui consiste à dire ce qu’il faut faire. Plus rarement à tenter de le faire. C’est fort loin de marcher à chaque fois, et si je voulais être méchant, je pourrais par exemple faire le bilan complet de ce que la gauche dont se réclame Le Crieur a réussi et surtout raté depuis un siècle. Et pourquoi – ce n’est qu’un tout petit exemple – elle est passée de l’adoration d’une classe ouvrière imaginaire au désintérêt total pour les prolos de chair et d’os. Mais passons, n’est-ce pas ?

La politique, donc. Et puis la culture, au sens anthropologique. Les fondements, les soubassements, les valeurs profondes sur lesquels repose l’édifice, y compris politique. Pierre, qui n’a pas besoin de moi pour se défendre, est un magnifique déconstructeur. Il détruit le socle. Il s’attaque aux pierres d’angle du monde perdu qui est le nôtre. Il clame la pauvreté désormais obligatoire, il clame la solidarité concrète – pas celle des rituelles proclamations « de gauche » – entre le Nord et le Sud, il clame l’immensité de l’esprit, contre deux siècles de délire matériel -, il clame la musique, il clame le bonheur inouï d’un potager bien tenu.

En somme, il prépare avec les forces qui sont les siennes d’autres semailles que celles du siècle passé, gauche et extrême-gauches comprises. Nul ne sait ce qui viendra, mais d’évidence, Pierre met en mouvement des dizaines de milliers d’êtres que le discours politique n’atteint plus. Et l’on voudrait le faire passer pour le profiteur d’un système qu’il aurait créé ? Mais c’est déshonorant ! Pierre Rabhi est un prophète, à qui il ne sera jamais demandé de se transformer en activiste. Moi, qui me considère comme un combattant de l’écologie, moi qui appelle à bouger, à hurler, à monter sur les plus hautes des barricades, je tiens Pierre pour un frère. Vouloir opposer son être et la bagarre écologique et sociale, c’est comme nier le pouce parce qu’on disposerait d’un petit doigt. Il y a mieux à faire que de calomnier.

Trump fait monter le prix du somnifère

 

Amis lecteurs, trumpistes et non-trumpistes, je vous livre ci-dessous le billet que j’ai écrit vers 14 heures pour le site de Charlie, et qui y est encore visible. Il est court, comme vous verrez, et ne contient donc pas les méandres habituels de ma pensée. Mais enfin, il dit quelque chose que je pense. J’en ai réellement marre des  sérénades et des lamentations. Je viens de lire un papier de Reporterre, dont le titre m’a fait sursauter : « Trump, candidat de l’anti-écologie ». Par Dieu, Clinton ne l’était-elle pas, elle qui était la candidate des transnationales, moteur essentiel de la crise climatique ? Comme je suis fatigué, je ne vais pas plus loin. Mais mon point de vue essentiel, le voici : nous avons grand besoin d’un point de vue écologiste sur la marche du monde. Indépendant des modes, des truismes, des habitudes de pensée. C’est urgent, cela brûle même. Assez de jérémiades : Trump est ce qu’il est, mais Clinton tout autant. Au passage, la question du Tafta – et du Ceta – est un sujet-clé, car son sabordage rendrait un immense service à nous tous. Allez-y de vos commentaires.

 


Le billet de Charlie sur son site :

 

Comme il n’est pas encore intronisé, ce ne peut être considéré comme injure à chef d’État : Trump est un gros empaffé, et le restera. Dans le domaine si décisif de la crise écologique, il va probablement frapper très fort. Ainsi qu’on sait peut-être, il ne croit pas au dérèglement climatique, ce qui risque quand même de plomber l’ambiance à Marrakech, où se déroule en ce moment le 22e épisode des sommets climatiques internationaux. Royal et Fabius passeront moins à la télé.

Répétons : ce gros empaffé – bis – n’en a rien à foutre de rien. Mais est-ce bien une raison pour tout à fait regretter Clinton ? Cette si Grande Dame, défendue par tant de si Braves Gens, était pieds et poings liés au pied du big business américain et se demandait ces derniers temps comment se tirer du bourbier du Tafta, ce projet de traité commercial avec l’Europe. La pauvrette était coincée entre, d’un côté, ses supporters des transnationales et, de l’autre, la révolte de plus en plus vive d’une Amérique qui ne croit plus à la mondialisation.

Trump, ce gros empaffé – ter -, vole au secours des altermondialistes et, s’il tient parole, flinguera le Tafta à la hache et au couteau, comme il aimerait faire avec les Mexicains et les musulmans. Est-ce à dire, docteur, qu’on a mal au fion et qu’il n’y a pas de remède ? Certains jours, oui. Certains matins, on ferme les volets, on se bouffe un somnifère et on oublie le monde.

Je me répète : tous sur le pont contre l’aéroport

Amis, lecteurs, simples curieux, je vous rappelle que samedi 8 octobre, des dizaines de milliers de braves se retrouvent à Notre-Dame-des-Landes, pour un énième rassemblement contre le projet d’aéroport. Je gage que celui-ci aura une importance considérable.

Moi, je suis heureux d’avoir évoqué cette abominable affaire il y a bientôt…neuf ans. Ici même. Oui, alors que je commençais Planète sans visa, et que personne en France ne s’intéressait encore au sujet, j’ai publié un article dont je dois dire que je n’ai rien à retrancher. Je crois que j’avais vu clair. Voici la reproduction exacte.


Nantes, cinq minutes d’arrêt (ou plus)

Publié le 26 décembre 2007

Voler ne mène nulle part. Et je ne veux pas parler ici de l’art du voleur, qui conduit parfois – voyez le cas Darien, et son inoubliable roman – au chef-d’œuvre. Non, je pense plutôt aux avions et au bien nommé trafic aérien. Selon les chiffres réfrigérants de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), ce dernier devrait doubler, au plan mondial, dans les vingt ans à venir. Encore faut-il préciser, à l’aide d’un texte quasi officiel, et en français, du gouvernement américain (http://usinfo.state.gov).

Les mouvements d’avion ont quadruplé dans le monde entre 1960 et 1970. Ils ont triplé entre 1970 et 1980, doublé entre 1980 et 1990, doublé entre 1990 et 2 000. Si l’on prend en compte le nombre de passagers transportés chaque année, le trafic aérien mondial devrait encore doubler entre 2000 et 2010 et probablement doubler une nouvelle fois entre 2010 et 2020. N’est-ce pas directement fou ?

Les deux estimations, la française et l’américaine, semblent divergentes, mais pour une raison simple : les chifres changent selon qu’on considère le trafic brut – le nombre d’avions – ou le trafic réel, basé sur le nombre de passagers. Or, comme vous le savez sans doute, la taille des avions augmente sans cesse. Notre joyau à nous, l’A380, pourra emporter, selon les configurations, entre 555 et 853 voyageurs. Sa seule (dé)raison d’être, c’est l’augmentation sans fin des rotations d’avions.

Ces derniers n’emportent plus seulement les vieillards cacochymes de New York vers la Floride. Ou nos splendides seniors à nous vers les Antilles, la Thaïlande et la Tunisie. Non pas. Le progrès est pour tout le monde. Les nouveaux riches chinois débarquent désormais à Orly et Roissy, comme tous autres clampins, en compagnie des ingénieurs high tech de Delhi et Bombay. La mondialisation heureuse, chère au coeur d’Alain Minc, donc au quotidien de référence Le Monde lui-même – Minc préside toujours son conseil de surveillance -, cette mondialisation triomphe.

Où sont les limites ? Mais vous divaguez ! Mais vous êtes un anarchiste, pis, un nihiliste ! Vade retro, Satanas ! Bon, tout ça pour vous parler du projet de nouvel aéroport appelé Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes. Je ne vous embêterai pas avec des détails techniques ou des chiffres. Sachez que pour les édiles, de droite comme de gauche, sachez que pour la glorieuse Chambre de commerce et d’industrie (CCI) locale, c’est une question de vie ou de mort. Ou Nantes fait le choix de ce maxi-aéroport, ou elle sombre dans le déclin, à jamais probablement.

Aïe ! Quel drame ! Selon la CCI justement, l’aéroport de Nantes pourrait devoir accueillir 9 millions de personnes par an à l’horizon 2050. Contre probablement 2,7 millions en 2007. Dans ces conditions, il n’y a pas à hésiter, il faut foncer, et détruire. Des terres agricoles, du bien-être humain, du climat, des combustibles fossiles, que sais-je au juste ? Il faut détruire.

La chose infiniment plaisante, et qui résume notre monde davantage qu’aucun autre événement, c’est que l’union sacrée est déjà une réalité. l’Union sacrée, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le son du canon et de La Marseillaise unis à jamais. C’est la gauche appelant en septembre 1914 à bouter le Boche hors de France après avoir clamé l’unité des prolétaires d’Europe. L’Union sacrée, c’est le dégoût universel.

L’avion a reconstitué cette ligue jamais tout à fait dissoute. Dans un article du journal Le Monde précité (http://www.lemonde.fr), on apprend dans un éclat de rire morose que le maire socialiste de Nantes, le grand, l’inaltérable Jean-Marc Ayrault, flippe. Il flippe, ou plutôt flippait, car il craignait que le Grenelle de l’Environnement – ohé, valeureux de Greenpeace, du WWF, de la Fondation Hulot, de FNE – n’empêche la construction d’un nouvel aéroport à Nantes. Il est vrai que l’esprit du Grenelle, sinon tout à fait sa lettre, condamne désormais ce genre de calembredaine.

Il est vrai. Mais il est surtout faux. Notre immense ami Ayrault se sera inquiété pour rien. Un, croisant le Premier ministre François Fillon, le maire de Nantes s’est entendu répondre : « Il n’est pas question de revenir en arrière. Ce projet, on y tient, on le fera ». Deux, Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, a confirmé tout l’intérêt que la France officielle portait au projet, assurant au passage qu’il serait réalisé.

Et nous en sommes là, précisément là. À un point de passage, qui est aussi un point de rupture. Derrière les guirlandes de Noël, le noyau dur du développement sans rivages. Certes, c’est plus ennuyeux pour les écologistes à cocardes et médailles, maintenant majoritaires, que les coupes de champagne en compagnie de madame Kosciusko-Morizet et monsieur Borloo. Je n’en disconviens pas, c’est moins plaisant.

Mais. Mais. Toutes les décisions qui sont prises aujourd’hui, en matière d’aviation, contraignent notre avenir commun pour des décennies. Et la moindre de nos lâchetés d’aujourd’hui se paiera au prix le plus fort demain, après-demain, et jusqu’à la Saint-Glin-Glin. Cette affaire ouvre la plaie, purulente à n’en pas douter, des relations entre notre mouvement et l’État. Pour être sur la photo aujourd’hui, certains renoncent d’ores et déjà à changer le cadre dans vingt ou trente ans. Ce n’est pas une anecdote, c’est un total renoncement. Je dois dire que la question de l’avion – j’y reviendrai par force – pose de façon tragique le problème de la liberté individuelle sur une planète minuscule;

Ne croyez pas, par pitié ne croyez pas, ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’urgence. Ceux-là – tous – seront les premiers à réclamer des mesures infâmes contre les autres, quand il sera clair que nous sommes tout au bout de l’impasse. Qui ne les connaît ? Ils sont de tout temps, de tout régime, ils sont immortels. Quand la question de la mobilité des personnes sera devenue une question politique essentielle, vous verrez qu’ils auront tous disparu. Moi, je plaide pour l’ouverture du débat. Car il est (peut-être) encore temps d’agir. Ensemble, à visage découvert, dans la lumière de la liberté et de la démocratie. Peut-être.

Publié dans Développement