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Je me répète : tous sur le pont contre l’aéroport

Amis, lecteurs, simples curieux, je vous rappelle que samedi 8 octobre, des dizaines de milliers de braves se retrouvent à Notre-Dame-des-Landes, pour un énième rassemblement contre le projet d’aéroport. Je gage que celui-ci aura une importance considérable.

Moi, je suis heureux d’avoir évoqué cette abominable affaire il y a bientôt…neuf ans. Ici même. Oui, alors que je commençais Planète sans visa, et que personne en France ne s’intéressait encore au sujet, j’ai publié un article dont je dois dire que je n’ai rien à retrancher. Je crois que j’avais vu clair. Voici la reproduction exacte.


Nantes, cinq minutes d’arrêt (ou plus)

Publié le 26 décembre 2007

Voler ne mène nulle part. Et je ne veux pas parler ici de l’art du voleur, qui conduit parfois – voyez le cas Darien, et son inoubliable roman – au chef-d’œuvre. Non, je pense plutôt aux avions et au bien nommé trafic aérien. Selon les chiffres réfrigérants de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), ce dernier devrait doubler, au plan mondial, dans les vingt ans à venir. Encore faut-il préciser, à l’aide d’un texte quasi officiel, et en français, du gouvernement américain (http://usinfo.state.gov).

Les mouvements d’avion ont quadruplé dans le monde entre 1960 et 1970. Ils ont triplé entre 1970 et 1980, doublé entre 1980 et 1990, doublé entre 1990 et 2 000. Si l’on prend en compte le nombre de passagers transportés chaque année, le trafic aérien mondial devrait encore doubler entre 2000 et 2010 et probablement doubler une nouvelle fois entre 2010 et 2020. N’est-ce pas directement fou ?

Les deux estimations, la française et l’américaine, semblent divergentes, mais pour une raison simple : les chifres changent selon qu’on considère le trafic brut – le nombre d’avions – ou le trafic réel, basé sur le nombre de passagers. Or, comme vous le savez sans doute, la taille des avions augmente sans cesse. Notre joyau à nous, l’A380, pourra emporter, selon les configurations, entre 555 et 853 voyageurs. Sa seule (dé)raison d’être, c’est l’augmentation sans fin des rotations d’avions.

Ces derniers n’emportent plus seulement les vieillards cacochymes de New York vers la Floride. Ou nos splendides seniors à nous vers les Antilles, la Thaïlande et la Tunisie. Non pas. Le progrès est pour tout le monde. Les nouveaux riches chinois débarquent désormais à Orly et Roissy, comme tous autres clampins, en compagnie des ingénieurs high tech de Delhi et Bombay. La mondialisation heureuse, chère au coeur d’Alain Minc, donc au quotidien de référence Le Monde lui-même – Minc préside toujours son conseil de surveillance -, cette mondialisation triomphe.

Où sont les limites ? Mais vous divaguez ! Mais vous êtes un anarchiste, pis, un nihiliste ! Vade retro, Satanas ! Bon, tout ça pour vous parler du projet de nouvel aéroport appelé Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes. Je ne vous embêterai pas avec des détails techniques ou des chiffres. Sachez que pour les édiles, de droite comme de gauche, sachez que pour la glorieuse Chambre de commerce et d’industrie (CCI) locale, c’est une question de vie ou de mort. Ou Nantes fait le choix de ce maxi-aéroport, ou elle sombre dans le déclin, à jamais probablement.

Aïe ! Quel drame ! Selon la CCI justement, l’aéroport de Nantes pourrait devoir accueillir 9 millions de personnes par an à l’horizon 2050. Contre probablement 2,7 millions en 2007. Dans ces conditions, il n’y a pas à hésiter, il faut foncer, et détruire. Des terres agricoles, du bien-être humain, du climat, des combustibles fossiles, que sais-je au juste ? Il faut détruire.

La chose infiniment plaisante, et qui résume notre monde davantage qu’aucun autre événement, c’est que l’union sacrée est déjà une réalité. l’Union sacrée, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le son du canon et de La Marseillaise unis à jamais. C’est la gauche appelant en septembre 1914 à bouter le Boche hors de France après avoir clamé l’unité des prolétaires d’Europe. L’Union sacrée, c’est le dégoût universel.

L’avion a reconstitué cette ligue jamais tout à fait dissoute. Dans un article du journal Le Monde précité (http://www.lemonde.fr), on apprend dans un éclat de rire morose que le maire socialiste de Nantes, le grand, l’inaltérable Jean-Marc Ayrault, flippe. Il flippe, ou plutôt flippait, car il craignait que le Grenelle de l’Environnement – ohé, valeureux de Greenpeace, du WWF, de la Fondation Hulot, de FNE – n’empêche la construction d’un nouvel aéroport à Nantes. Il est vrai que l’esprit du Grenelle, sinon tout à fait sa lettre, condamne désormais ce genre de calembredaine.

Il est vrai. Mais il est surtout faux. Notre immense ami Ayrault se sera inquiété pour rien. Un, croisant le Premier ministre François Fillon, le maire de Nantes s’est entendu répondre : « Il n’est pas question de revenir en arrière. Ce projet, on y tient, on le fera ». Deux, Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, a confirmé tout l’intérêt que la France officielle portait au projet, assurant au passage qu’il serait réalisé.

Et nous en sommes là, précisément là. À un point de passage, qui est aussi un point de rupture. Derrière les guirlandes de Noël, le noyau dur du développement sans rivages. Certes, c’est plus ennuyeux pour les écologistes à cocardes et médailles, maintenant majoritaires, que les coupes de champagne en compagnie de madame Kosciusko-Morizet et monsieur Borloo. Je n’en disconviens pas, c’est moins plaisant.

Mais. Mais. Toutes les décisions qui sont prises aujourd’hui, en matière d’aviation, contraignent notre avenir commun pour des décennies. Et la moindre de nos lâchetés d’aujourd’hui se paiera au prix le plus fort demain, après-demain, et jusqu’à la Saint-Glin-Glin. Cette affaire ouvre la plaie, purulente à n’en pas douter, des relations entre notre mouvement et l’État. Pour être sur la photo aujourd’hui, certains renoncent d’ores et déjà à changer le cadre dans vingt ou trente ans. Ce n’est pas une anecdote, c’est un total renoncement. Je dois dire que la question de l’avion – j’y reviendrai par force – pose de façon tragique le problème de la liberté individuelle sur une planète minuscule;

Ne croyez pas, par pitié ne croyez pas, ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’urgence. Ceux-là – tous – seront les premiers à réclamer des mesures infâmes contre les autres, quand il sera clair que nous sommes tout au bout de l’impasse. Qui ne les connaît ? Ils sont de tout temps, de tout régime, ils sont immortels. Quand la question de la mobilité des personnes sera devenue une question politique essentielle, vous verrez qu’ils auront tous disparu. Moi, je plaide pour l’ouverture du débat. Car il est (peut-être) encore temps d’agir. Ensemble, à visage découvert, dans la lumière de la liberté et de la démocratie. Peut-être.

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Henri Guaino, héros de Crimée, vainqueur du Kilimandjaro

J’ai écrit des portraits de grands sagouins militaires pour Charlie cet été, et le dernier, imaginaire lui, était consacré au spécialiste du bazooka Henri Guaino. Le voici. J’espère que cela vous fera sourire.

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Pendant deux mois, Charlie propose des portraits de chefs militaires. C’est notre concours de l’été : qui est le plus grand assassin ? Que volent les têtes et que s’empilent les cadavres ! Dans cette uchronie, on rendra hommage au président Henri Guaino, ci-devant ministre de la Défense et de l’Attaque. Après avoir maté les Barbaresques au loin, il a su comme personne rétablir l’ordre dans la bagatelle de 1321 quartiers jadis appelés « difficiles ».

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Henri Guaino est né malheureux en 1957, car la Garde Républicaine avait refusé tout net de descendre en Arles pour l’occasion. Très vite il mordit sa mère, très vite il se mordit les doigts. Maman Guaino fut obligé, pour le sauver, de l’emmailloter comme on faisait en Afrique bien avant que la race blanche ne vienne y proposer les couches Pampers. Traumatisme.

Enfant, il fut triste et solitaire, s’amusant à tirer des fléchettes empoisonnées sur le globe terrestre que tonton Raymond lui avait acheté à la place du père Noël, empêché. Il acquit une telle dextérité que jamais la France ne fut touchée par les pointes de fer. Mais le Mali, le Sénégal, le Tchad, la Mauritanie et le Congo, pardon, un vrai gruyère. Jeune garçon sage, il essaya trois fois d’entrer à l’ENA, mais il échoua, sans bien comprendre ce qui lui arrivait. Ou le comprenant trop bien. Il nota scrupuleusement le nom de tous les reçus et y découvrit celui de Abdoulaye Baldé (Sénégal), Joseph Charles Doumba (Cameroun), David Houdeingar (Tchad) et Patrick Katsuva (Congo). Pour l’occasion, il ressortit le jeu de fléchettes de son enfance.

Comme il ne savait plus où il habitait, il alla partout. Chez les gaullistes de gauche – Séguin -, chez les gaullistes de droite – Pasqua -, chez les autres, comme Chirac. Mais son envol commença avec Sarkozy, quand il écrivit pour lui le Discours de Dakar. Extrait : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, (…) ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles ». Vengeance.

Serait-il oublié sans sa glorieuse réplique, au moment de l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016 ? En deux mots, un djihadiste tue ce jour-là 85 personnes au volant de son 19 tonnes, et Guaino trouve alors une parade radicale : « Il suffit de mettre à l’entrée de la promenade des Anglais un militaire avec un lance-roquette et puis il arrêtera le camion, voilà c’est tout ! ». On s’en souvient, cette sortie valut à Guaino le poste de ministre de la Défense dans le premier gouvernement Robert Ménard, après le triomphe de Sarkozy à la présidentielle de mai 2017. Mais pas à n’importe quel prix. Sur TF1, il revendiqua de la sorte sa nomination : « Vous avez vu comme moi que l’intitulé du poste a changé, à ma demande. Je suis à partir de ce soir ministre de la Défense et de l’Attaque ».

Trois semaines plus tard, il était devant la Jungle de Calais, assis dans la tourelle d’un char Leclerc de 57 tonnes. Certes, ses tirs d’obus de 120 mm coulèrent au passage un ferry rempli de 680 vacanciers britanniques. Mais le concassage par les lourdes chenilles aura bel et bien fait disparaître pour deux mois dans la boue le campement de romanichels afghans qui déshonorait la France. Le reste est dans toutes les mémoires.

Le 25 octobre 2017, la ville d’Alger fut copieusement arrosée de missiles tirés depuis le porte-avions Charles-de-Gaulle, à bord duquel se trouvait M. Guaino. Ridicule d’exagération, la Fédération internationale des droits de l’homme prétendit que l’attaque avait fait 3200 morts et 8000 blessés. Mais pourquoi Alger ? S’il est vrai que la cible de départ semble avoir été Rakka, en Syrie, était-il pour autant acceptable d’accuser le ministre de s’être trompé de bouton ? Indigné comme rarement, M. Guaino lâcha au cours des séances de questions à l’Assemblée : « Mais que ce monsieur Mélenchon prenne ma place ! Il verra alors que toutes les villes barbaresques se ressemblent comme deux gouttes d’eau ».

Les premières années du quinquennat, qui devait devenir un décennat, démontrèrent la puissance des armes françaises sur le champ de bataille. Guerre de Crimée – 702 000 morts -, conquête du Pôle Nord, du Kilimandjaro – au-dessus des 5800 mètres -, et de l’île Saint-Christophe-et-Niévès (en riposte à la fourberie anglaise dans le dossier européen). Un bilan étonnamment positif puisque la France, au total, n’aura eu à déplorer que 317 000 morts, contre plus d’un million dans le camp de nos ennemis. Répondant aux grotesques accusations de torture systématique – un rapport évoque sans preuve l’énucléation de 28 000 prisonniers birmans -, M. Guaino préféra la légèreté, notant : « De toute façon, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». À quoi l’antinational Besancenot, juste avant d’être arrêté, osa répliquer : « Moi, je vois bien les œufs cassés, mais où est l’omelette ? »

Pouvait-on défier les grands de ce monde et composer éternellement avec les djihadistes français ? Quand il annonça le 2 janvier 2018 la fusion immédiate de son vaste ministère avec celui de l’Intérieur, mais aussi l’interconnexion avec les fichiers de la sécurité sociale, de Pôle Emploi, des Allocations familiales, des gagnants au Loto et au PMU, du RSA, d’Air France et de la SNCF, du Club Méditerranée et des clubs Mickey, chacun comprit que l’histoire était en marche.

Dans la foulée, on retira la nationalité française aux harkis et à leurs descendants, avant d’en remettre un premier contingent aux autorités comoriennes, très conscientes du cadeau fait par la France. Et bien sûr, on embastilla. Au total, au 1er mars 2022, 1 million 633 258 Arabes et assimilés étaient en détention administrative illimitée. Qui dans des prisons nouvelles. Qui sur des paquebots réquisitionnés. Qui sur le Larzac. Qui sous la tente dans les Alpes. Qui aux îles Kerguelen. Qui sur la Lune. Qui en orbite géostationnaire.

On n’oubliera pas, dans ce tableau de la Renaissance nationale l’arasement total de 1 321 de ces quartiers qu’on disait « difficiles », et leur remplacement in situ par un gigantesque concours national de Roses nouvelles, gagné deux années de suite par la merveilleuse Maman Guaino, nom délicatement donné à une grande fleur jaune très odorante.

Où sont partis les habitants anciens ? Telle est la vaine polémique qu’a tentée une opposition incapable d’énoncer la moindre idée constructive. Le président Guaino, puisqu’il est désormais notre chef suprême, a coutume de répondre à la manière d’un coup de fouet sur la croupe d’un baudet : « Où sont-ils allés ? Mais qu’est-ce que j’en sais, moi ? La France est-elle un pays de liberté, oui ou non ? ».

 

Stéphane Le Foll et l’éternelle vérole des pesticides

Il y a neuf ans ces jours-ci, j’ai publié un livre avec mon ami François Veillerette (Pesticides, révélations sur un scandale français, chez Fayard). Il s’est étonnamment bien vendu, bien que je ne dispose d’aucun chiffre précis, arrêté. Entre 30 000 et 40 000 exemplaires, je crois. François comme moi sommes fiers de ce livre, qui nous a coûté pas mal de sueur. Je me souviens fort bien de notre rencontre avec celui qui allait devenir notre éditeur, Henri Trubert. Nous étions réunis un soir – d’hiver, me semble-t-il – dans son bureau : François bien sûr, Henri bien sûr, moi bien sûr, et Thierry Jaccaud, le rédacteur-en-chef de L’Écologiste, qui nous introduisait chez Fayard.

Je ne connaissais pas Henri, mais je lui ai parlé franchement. Faire un livre sur les pesticides ne nous convenait pas. Nous voulions le clash, l’accusation flamberge au vent, et même courir le risque d’un ou plusieurs procès. S’il ne sentait pas le projet – et ses risques -, eh bien, il n’avait qu’à le dire à ce stade, car notre détermination était totale. Il s’agissait pour nous de décrire un système en partie criminel. Nous citerions des noms, nous ne nous jouerions pas les gens bien élevés, car bien élevé, je ne l’étais pas. Je dis je, car je ne peux parler ici que de moi. Je ne suis réellement pas bien élevé.

En mars 2007, donc, le livre est sorti et il a fait du bruit et il a fait du bien. Encore aujourd’hui, je pense qu’il a marqué un territoire. Je doute qu’on puisse redescendre en-dessous et oublier, fût-ce une seconde, que les pesticides sont d’incroyables poisons chimiques de synthèse, imposés par des pouvoirs politiques aux ordres, faibles et stupides, inconscients. Et achetés ? Dans certains cas, j’en suis convaincu, bien que ne disposant pas des preuves qui valent devant un tribunal.

Six mois après la parution, le granguignolesque Grenelle de l’Environnement, décrété par un Sarkozy aussi manipulateur et limité qu’il a toujours été. J’ai fait la critique radicale de ce vilain show ici même, en temps réel – ce que je préfère, et de loin – et notamment parce qu’il a été le théâtre d’une farce atroce (ici). Les ONG présentes dans une commission s’étaient hâtées de triompher, car Borloo  venait d’annoncer la diminution de l’usage des pesticides de 50 % en dix ans. Avant que Sarkozy, dûment rappelé à l’ordre par la FNSEA, ne donne la bonne version de l’annonce : on diminuerait la consommation des pesticides de 50 % en dix ans, oui. Mais à la condition que cela soit possible. Et, ainsi qu’on a vu, cela n’a pas été possible.

J’ai critiqué à l’époque François Veillerette et son Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), devenu Générations Futures. Je précise qu’il reste un ami cher, ainsi que Nadine Lauverjat, qui le seconde, et que j’embrasse au passage. Seulement, quelque chose ne tourne pas rond. La bagarre contre les pesticides, en France, passe par Générations Futures (ici), et elle est sur le point de devenir ridicule. Pourquoi ? Mais parce que la France s’est dotée en 2009 d’un plan Écophyto1, armé d’un budget de 40 millions d’euros par an. Il s’agissait comme à vu, à la suite du Grenelle, de diminuer de 50 % l’usage des pesticides d’ici 2018. Sans préciser d’ailleurs, preuve de la malhonnêteté intrinsèque du projet, s’il s’agissait d’un tonnage général, du poids de matière active, des pesticides jugés les plus inquiétants, etc.

Or donc, un flou dissimulant une embrouille. Les pesticides ne se sont jamais aussi bien portés chez nous. En 2013, augmentation de 9,2%. En 2014, de 9,4%. En 2015, on ne sait pas. Dans un monde un peu mieux fait, où l’on tiendrait l’argent public pour la prunelle de nos yeux à tous, les guignolos à la manœuvre auraient été chassés -restons poli – à coups de balai. Mais dans celui-ci, Stéphane Le Foll, notre ministre de l’Agriculture, a été autorisé à lancer le plan Écophyto2, avec 71 millions d’euros à claquer chaque année. Avec les mêmes acteurs, voyez-vous : les chambres d’agriculture, la FNSEA. La FNSEA ! Ces gens ne manquent pas d’un humour singulier, car qui est le patron de la FNSEA ? Xavier Beulin, gros céréalier de la Beauce, mais aussi P-DG de la holding agro-industrielle Avril (ils avaient honte de leur nom précédent, Sofiprotéol). Chiffre d’affaires d’Avril en 2014 : 6,5 milliards d’euros, dont une partie sous la forme de vente de …pesticides. Ah, ah, ah !

Le Foll. Si j’écrivais ce que je pense de cet homme, je passerais devant un tribunal, et j’y serais condamné. Ce serait justice, car on ne doit pas injurier quelqu’un, du moins publiquement. Que dire ? Cette créature de Hollande – il a été son factotum pendant onze années, quand notre bon président était Premier secrétaire du PS et en tirait les innombrables ficelles – est devenu salarié permanent du Parti socialiste dès 1991. Sans Hollande, il le serait resté. Avec lui, le voilà devenu ministre et porte-parole. On le voit à la télé. J’espère que cela lui plaît. Dans quatorze petits mois, tout sera en effet terminé.

Qui se souviendra de lui ? Moi. Le monsieur se donne des airs, et promeut en vaines paroles l’agro-écologie quand dans le même temps et par ses actes, il défend la Ferme des 1000 vaches et les pesticides. Les pesticides ? Eh oui ! Comme il a dealé – notez que le résultat politicien n’est pas fameux – avec la FNSEA de Beulin, il n’a plus rien à refuser à l’agro-industrie. Et d’ailleurs, il n’a pas hésité à envoyer une lettre aux députés. Lesquels discutaient ces jours-ci d’une éventuelle interdiction des pesticides néonicotinoïdes tueurs d’abeilles dans le cadre de la Loi Biodiversité. Dans cette lettre – quelle fourberie, quand même ! – il demandait aux élus de ne surtout pas voter cette interdiction. Laquelle a finalement été obtenue de justesse, avec prise d’effet en 2018.

Voilà en tout cas la situation, et elle est insupportable. Le Foll est un pur et simple bureaucrate du PS, qui fait où on lui dit de faire. Mais le charmant garçon, comme tant d’autres aussi valeureux que lui, aimerait en plus qu’on l’aime. Eh bien, pas ici. Ni aujourd’hui ni jamais. Comme on disait et comme on ne dit plus : il a choisi son camp. Et c’est celui des salopards. Dernière interrogation : l’association Générations Futures ne gagnerait-elle pas à se poser de nouvelles questions ? Quand un combat si ardent échoue d’une manière aussi totale, je crois que le moment est venu de la remise en cause. Comment faire reculer vraiment le poison des pesticides ? Comment ne pas demeurer l’alibi d’un système prompt à tout digérer au profit de son équilibre final ? Oui, que faire ?

 

 

Le Nouvel Observateur et le film « Demain »

Quel journal ! Quel affreux journal ! Le Nouvel Observateur, rappelons-le, a été fondé en 1966 par une poignée de journalistes, soutenus financièrement par un capitaliste « de gauche », Claude Perdriel. Et parmi eux, Jean Daniel bien sûr – il va vers ses 96 ans et continue de pontifier chaque semaine ou presque dans l’hebdo -, mais aussi Michel Bosquet, que nous connaissons aussi sous le nom d’André Gorz. Ce dernier s’est imposé dans les années 70 du siècle écoulé comme l’un des grands penseurs de l’écologie politique. Il était, il fut l’homme des fulgurances. Je note ce point, car il est preuve parmi des milliards d’autres que le mouvement des idées n’a rien de linéaire. La régression menace à tout instant.

Pendant des décennies, L’Obs aura bassiné le monde des médias, et bien au-delà, en se présentant comme le journal des intellectuels, de gauche cela va de soi. Le comble est que cela était vrai, car que sont les intellectuels ? Et qu’est-ce donc que la gauche ?J’ai déjà écrit deux articles ici qui disent ce que je pense de ce journal. Le premier, paru en 2007, évoque le rôle de la publicité dans cette interminable descente aux enfers de la pensée (ici). Et le second parle de la mort de Claude Lévi-Strauss (ici).

Si je reviens sur ce cas désespéré, c’est par masochisme, j’imagine. J’ai buté, j’ai cogné, je me suis cogné à la couverture du numéro 2677 (du 25 février au 2 mars). Vous en aurez un aperçu en cliquant ici. Ainsi que le montre la photo ci-dessous, elle est consacré au film Demain, réalisé par Cyril Dion, cofondateur du formidable mouvement Colibris, et Mélanie Laurent, actrice et réalisatrice.

Mélanie Laurent et Cyril Dion : "Demain sera bio !"

Le film est un très gros succès populaire, et je vous en dirais volontiers du bien, mais je ne l’ai pas vu. J’ai essayé, mais il n’y avait plus de place. Ce qu’on m’en dit me fait l’applaudir quand même. L’affluence signifie au passage, sans effets de manche ni esbroufe, que l’écologie réelle est déjà une force considérable. Passons pour le moment.

Donc, L’Obs. Je pourrais aisément écrire une dizaine de pages fort critiques sur le dossier qu’il consacre à Demain. Mais je vais me concentrer sur quelques points.

1/ Ces gougnafiers « vendent » l’idée d’un couple, supposément plus efficace commercialement. Dion et Laurent sont-ils « ensemble » ? Je ne le crois pas, mais même si tel est le cas, ils ne l’ont jamais laissé supposer. L’Obs se livre donc, d’emblée, à une désinformation. Mais subliminale. Les plus efficaces.

2/ La Une suggère fortement que cet engouement pour le film est une nouvelle fois affaire de bobos-bio. Gentillette. Le mot bio sur le titre – « La nouvelle vague Bio, alimentation, santé, environnement » – s’achève par un grain de blé tourné vers le ciel, comme on aurait mis, il  y a quelques années, une petite fleur inoffensive.

3/ Ce même titre de couverture désamorce totalement le propos du film, qui montre l’autonomie retrouvée, partout dans le monde. Il évacue l’essentiel, c’est-à-dire la dimension politique de l’entreprise.

4/ Oser parler d’alimentation, de santé et d’environnement ne signifie qu’une seule chose pour ces pauvres gens de L’Obs : il s’agit d’améliorer son bien-être personnel. Ce n’est jamais qu’une nouvelle poussée d’individualisme. Matière à peu près sacrée, et depuis des lustres, dans les colonnes de l’hebdomadaire.

5/ À l’intérieur, ce serait presque pire. C’est pire. Après un entretien des réalisateurs, au cours duquel on évite sans y penser la moindre question essentielle – ex : « Mais on a encore le droit de boire du café ou de manger des bananes ? » -, enfilade de sujets « bobos » sur la bio, les labels, les prix, les contrôles. Puis une page pratique, forcément pratique, sur « les aliments qui font du bien ». À pleurer.

6/ Enfin, et pour illustrer le tout, un reportage dans le Pas-de-Calais. Tenez-vous bien. Il s’agit de rencontrer un type – intéressant, par ailleurs – qui a une exploitation agricole de 80 hectares. Il cultive 3,5 hectares en bio et le reste – 76,5 hectares – à coup de pesticides. Cerise sur l’agrochimie : il a acheté un drone pour surveiller ses cultures. Un drone. Commentaire du journal : « Thierry Bailliet, 3,5 hectares en bio et le reste en conventionnel, une combinaison qui est selon lui la clé de l’agriculture de demain ».

Voilà, amis et lecteurs de Planète sans visa. Il n’y a résolument rien à sauver d’un journal comme Le Nouvel Observateur, né dans un monde disparu, et qui désormais défendra jusqu’à sa mort ces ruines qui sont tellement les siennes.

 

Dans le journal Le Monde

 Comme promis hier, mon texte paru dans Le Monde

Cette funeste conférence climatique ne changera rien

LE MONDE | • Mis à jour le

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Devant la COP21 au Bourget le 1er décembre.

Evidemment, la COP21 sera un naufrage. Evidemment, on la présentera comme un triomphe de la société humaine. Il serait facile de moquer la petite armée planétaire des experts, adeptes enamourés d’une novlangue qu’eux seuls connaissent. Franchement, qui comprend des vocables comme QUELROs, INDC (en français loufoque : « contributions prévues déterminées au niveau national »), CPDN,AIJ ? Tous ces acronymes anglais sont le quotidien de juristes et de diplomates que nul ne connaît et qui n’ont donc aucun compte à rendre aux peuples directement concernés. Au reste, les peuples existent-ils ?

Mais bien sûr, il faut aller plus loin. Qui a créé le cadre de la supposée « négociation sur le changement climatique » ? Un nom s’impose, et c’est celui de Maurice Strong. Pratiquement inconnu en France, cet homme, né en 1929, et qui vient de mourir le 28 novembre, peut se vanter d’une vie hors du commun. Côté pile, il a été le vice-président, le président ou le PDG de firmes transnationales nord-américaines : Dome Petroleum, Caltex (groupe Chevron), Norcen Resources, Petro-Canada, Power Corporation. Au cœur, l’énergie. Au cœur, le pétrole.

Maurice Strong le 25 juillet 1997.

Côté face, Maurice Strong va incarner le tournant planétaire de l’ONU vers ce que l’on n’appelle pas encore le « développement durable ». Tour à tour, il ouvre le premier des Sommets de la Terre de Stockholm, en 1972, puis préside le Programme des Nations unies pour l’environnement, lancé dans la foulée. Tout en étant président de Petro-Canada – de 1976 à 1978 –, puis conseiller du directeur de la Banque mondiale et de Toyota, entre autres.

Evénements majeurs

Il faut insister sur deux événements majeurs. Tout d’abord, le Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Maurice Strong, qui en est le grand organisateur officiel, choisit comme adjoint et bras droit un certain Stephan Schmidheiny. Ce dernier est l’héritier d’une dynastie industrielle – Eternit –, qui a fait sa fortune grâce à l’amiante. Le 3 juin 2013, il a été condamné à dix-huit années de prison en tant qu’ancien dirigeant d’Eternit sur décision d’une cour d’appel italienne. Peine à laquelle il échappera pour des motifs de prescription. Que lui reproche-t-on ? La mort par l’amiante de 3 000 ouvriers italiens.

Après le sommet de Rio, Schmidheiny se lance dans une nouvelle opération en créant le Conseil mondial des affaires pour le développement durable. Près de 200 sociétés industrielles en font partie, dont les grands amis du climat que sont Syngenta, BASF, Bayer, DuPont, Total, Shell, Dow. En 2002, il publie le livre Walking the Talk (BK Editions). Parmi soixante-sept autres monographies, l’une est consacrée au delta du Niger, martyr écologique s’il en est, où la Shell aurait selon l’ouvrage « une longue histoire d’assistance aux communautés auprès desquelles elle travaille ».

Deuxième rendez-vous capital : Kyoto, où se réunit en 1997 la troisième Conférence mondiale sur le climat. Maurice Strong, devenu sous-secrétaire général des Nations unies, y prononce le discours inaugural. Une seule conclusion s’impose : le système onusien est entre les mains d’industriels aux mains sales, de ceux qui vantent encore, et toujours, l’usage de combustibles fossiles qui aggravent la situation climatique.

A Kyoto, où se réunit en 1997 la troisième Conférence mondiale sur le climat, Maurice Strong, devenu sous-secrétaire général des Nations unies, y prononce le discours inaugural. Une seule conclusion s’impose : le système onusien est entre les mains d’industriels aux mains sales

Pourquoi s’acharner sur ces deux cas sidérants ? Eh bien, parce qu’ils semblent avoir montré l’exemple. Commençons par Brice Lalonde, l’un des fondateurs du mouvement de l’écologie politique en France. Devenu sur le tard un ferme soutien de la droite libérale, incarnée un temps par Alain Madelin, il aime tant l’entreprise qu’il est devenu il y a quinze ans l’un des cadres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), temple de l’industrie, où il organise à la fin des années 2000 des tables rondes auxquelles se précipitent les grands patrons de la planète.

En 2007, Nicolas Sarkozy, à peine élu, le nomme « ambassadeur chargé des négociations sur le changement climatique ». C’est le retour sur le devant de la scène, et pas seulement nationale. En 2010, Brice Lalonde devient le « coordonnateur exécutif » du deuxième Sommet de la Terre de Rio, qui doit avoir lieu en 2012. La même place que Maurice Strong en 1992.

Brice Lalonde ne dissimule aucunement ses choix politiques et moraux. Interrogé le 17 mars 2014 sur Europe 1, il se déclare en faveur des gaz de schiste, pourtant moyen certain de relancer l’émission de gaz à effet de serre. Avec, au passage, un argument désopilant : « Le gaz de schiste, il est bon aux Etats-Unis, pourquoi est-ce qu’il serait mauvais en France ? »

Absurde appétit de biens matériels

Reste le cas Laurence Tubiana. Inlassable participante des conférences climatiques depuis vingt ans, elle est de gauche. Le 15 mai 2014, elle est nommée « représentante spéciale du gouvernement français » pour la COP21. Le 3 juin, elle devient « ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique ». Comme Brice Lalonde ? Comme Brice Lalonde. Or, elle a tout de même créé puis dirigé l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).

L’IDDRI est un think tank de plus où l’on multiplie colloques, rapports et conférences. Comme celle organisée en octobre 2007 en l’honneur du roi du soja transgénique, le Brésilien Blairo Borges Maggi. On s’étonnera – ou pas – que parmi ses membres fondateurs se trouvent EDF, Entreprises pour l’environnement (EPE), GDF Suez, Lafarge, Saint-Gobain, Veolia Environnement. Et dans EPE, des industriels aussi responsables que ceux de Bayer, BASF, Vinci, Total, Solvay, Thales.

Où veut-on en venir ? D’abord cette précision essentielle en ces temps conspirationnistes : il n’y a évidemment pas complot. Ces faits ne sont pas cachés, même s’ils sont parfois savamment évacués. Il est possible, il est même plausible, que ces personnes aient leur part de sincérité. Mais la question de la responsabilité des transnationales dans le drame biblique en cours ne peut être esquivée. La logique de ces entreprises est de forer, d’extraire, de manufacturer et de vendre. Et ce faisant, d’entretenir comme le feu sous la soupe, le dérèglement climatique.

Il est évident que le cadre de la COP21 interdit toute vérité. Car lutter contre le dérèglement climatique impose de revoir pour de vrai notre absurde appétit de biens matériels. Lesquels sont, jusqu’à plus ample informé, le moteur – véritablement à explosion – de l’industrie et des entreprises prisées par ces quatre personnes. Par une publicité purement et simplement criminelle. Le dérèglement en cours s’explique en bonne partie par la prolifération d’objets inutiles, dont la production et l’élimination menacent de mort les principaux écosystèmes.

Arrêtons de répéter sans jamais agir qu’il faut changer notre façon de vivre et de consommer. L’heure est arrivée de mettre concrètement en cause la voiture individuelle, les écrans plats, les iPhone, le plastique, l’élevage industriel, le numérique et ses déchets électroniques, les innombrables colifichets – jouets, chaussures, cotonnades et vêtements, cafetières, meubles – venus de Chine ou d’ailleurs, les turbines, centrales, avions, TGV, vins, parfums partant dans l’autre sens.

N’est-il pas pleinement absurde de croire qu’on peut avancer en confiant la direction à ceux-là mêmes qui nous ont conduits au gouffre ?

Fabrice Nicolino est journaliste et essayiste, auteur d’Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète (Les Liens qui libèrent, 2014) et Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture (Les Echappés, 124 pages, 13,90 euros).

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