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Comment j’ai fait affaire avec un curé (sur les Cahiers de Saint-Lambert)

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(Le texte qui suit se lit mieux après celui qui précède, mais le diable est dans les détails, et charité bien ordonnée commence par soi-même. À moins que vous ne me donniez le bon Dieu sans confession, ce que je refuserai, soyez-en tous certains.)

Un jour, j’ai rencontré Dominique Lang. C’était il n’y a pas bien longtemps, car j’étais déjà vieux. Mais j’ai été vieux très jeune. Dominique est un prêtre catholique qui doit approcher de quarante ans, à moins qu’il ne les ait eus depuis notre rencontre. Nous nous sommes vus pour des raisons professionnelles, et puis la roue a heureusement tourné. Je veux dire que nous nous sommes parlé. Il faut répéter, si nécessaire, que tout nous sépare. Presque tout.

Dominique appartient à la congrégation des Assomptionnistes et vit dans un monastère non loin de Paris, entouré d’une trentaine d’hectares de bois, Saint-Lambert. Le temps ayant fait son office entre nous, il est arrivé qu’on parvienne à l’essentiel, qui est, comme vous le savez, l’incroyable crise de la vie sur terre. Chez les catholiques, cet incessant ravage devrait, pense-t-on, soulever les cœurs. Car enfin, la Créature – l’homme – n’est pas tout. Dieu ne lui aurait-il pas, par hasard, offert en même temps les splendeurs de la nature, c’est-à-dire la Création ?

D’une manière qui me demeure incompréhensible, les cathos, qu’ils soient de droite ou de gauche, semblent dans leur immense majorité indifférents à la mort des espèces, à la disparition des espaces, à la dislocation des écosystèmes. Mais dans le même temps, et malgré tout, l’Église catholique reste en France une puissance spirituelle et temporelle d’une rare force. Qui influence de toute façon des millions de personnes chez nous, et des centaines de millions ailleurs. Malgré la désertion des églises le dimanche. Malgré les divorces. Malgré ce pape aussi théologien qu’insupportable. Malgré tout.

Dominique Lang, qui a obtenu dans une vie précédente un doctorat scientifique, s’intéresse pour de vrai à cette crise multiforme dont je vous rebats tant les yeux. Nous en avons parlé. Nous avons imaginé ensemble – qui a pensé ceci, qui a dit quoi et à quel moment, je ne m’en souviens nullement – divers projets. Plutôt de douces rêveries qui deviendront peut-être de vrais projets. Ainsi, dans nos esprits, le monastère de Saint-Lambert s’est changé en un clin d’œil en une magnifique vitrine écologique. La forêt alentour, si malmenée, est devenue en un éclair un paradis de la biodiversité revenue. Saint-Lambert s’est changé en une sorte de Communauté de Sant’Egidio de l’écologie.  Sant’Egidio, groupe catholique italien né en 1968, se veut un état d’esprit. Qui a permis de servir de médiation dans d’atroces conflits entre humains. Sant’Egidio a ainsi pu réunir des adversaires mortels pour parler du Kosovo, de l’Algérie, du Guatemala, de la Palestine. Entre autres. Inutile de préciser que, le plus souvent, cette médiation n’a pu régler le conflit.

Bref, une communauté de Sant’Egidio de l’écologie où, le temps d’une halte dans l’affrontement, des ennemis pourraient se parler. L’idée est là, à portée de mains, dans nos cerveaux. Et resurgira probablement. En attendant, nous avons décidé de créer une revue. Modeste mais fière. Petite mais ambitieuse. Les Cahiers de Saint-Lambert ont un sous-titre sans équivoque dont je ne suis pas peu satisfait : « Ensemble face à la crise écologique ». Ce n’est donc pas une énième ritournelle reprenant je ne sais quel oxymore bien connu. Comme ce soi-disant « développement durable ». Cette revue a un socle : la crise écologique. Elle a un objectif : réunir ceux qui s’ignorent encore. Et elle se donne comme moyens la pensée, le débat et l’action. La priorité sera donnée, toujours plus, aux initiatives de terrain, concrètes aussi bien qu’exigeantes.

Pour l’heure, et pour ne rien vous cacher, nous sommes essentiellement trois. Dominique Lang, qui fait office de directeur. Moi qui joue le rédacteur-en-chef. Et Olivier Duron, un ami de très longue date qui se trouve être un graphiste de grand talent. La forme – que personnellement j’adore – de cette revue, c’est lui. J’ajoute qu’il est un écologiste. Un écologiste qui pense. Cette étonnante rareté était nécessaire, essentielle même à notre aventure.

Vous êtes, ou plus sûrement vous n’êtes pas catholique, du moins pratiquant. Mais vous m’honoreriez en allant visiter le site de notre si fragile revue. On peut, entre autres, y feuilleter électroniquement (ici) le numéro 1. Car nous en sommes au numéro 2, même si personne ne le sait. Je vous prie donc sincèrement d’y aller voir et de donner votre avis, même s’il est négatif. En revanche, si le ton vous plaît, si vous y voyez un intérêt, sachez que nous sommes à la recherche de 500 abonnés très, très vite. Faute de quoi nous disparaîtrons. C’est dit. Vous pouvez aussi faire circuler cette information dans tous vos réseaux personnels ou sociaux. Et prévenir directement ceux de vos proches qui pourraient se montrer intéressés.

J’en ai fini. Planète sans visa va avoir deux ans, et reçoit de plus en plus de visiteurs. J’en suis très heureux. Ce lieu demande du travail, comme vous l’imaginez sans doute. Mais les informations y sont gratuites, ce qui est pour moi une chose importante, à laquelle je tiens. Il n’empêche que cette fois, sans l’ombre d’une hésitation, je vous demande un franc coup de main. Ne faites pas l’imbécile. Ne détournez pas le regard. C’est à vous.

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Patience et suspense (à propos de quelque chose)

Navré de jouer les imbéciles, à moins que cela ne soit pas un jeu. Vous jugerez. Je ne vous dirai pas aujourd’hui de quoi je veux vous parler au juste, car j’ai pensé qu’il me fallait une introduction de nature un peu personnelle. Le tout, malgré les apparences qui suivent, a un rapport vivant avec la crise écologique. Je vous l’assure.

Donc, moi. Je n’ai jamais été baptisé, et à bien des égards, je suis un parfait mécréant. J’ai longtemps vu les institutions religieuses du monde comme autant d’instruments de pouvoir temporel, comme des ennemies de la liberté, comme des alliées de l’obscurantisme. Au reste, il ne faut pas me pousser beaucoup pour que je retrouve ce qui ressemble bel et bien à une culture profonde. Vue de ma fenêtre personnelle, lorsque j’étais enfant, l’église catholique était une inconnue qui sentait fort, et mauvais. Je ne veux blesser personne, mais telle est la vérité. Les rares hommes en noir que j’apercevais dans ma banlieue me faisaient peur. Mais le plus souvent, je m’en foutais royalement. Sauf quand ils nous couraient aux fesses, bien sûr.

Dans ma banlieue, ou on faisait le con, ou on jouait au foot. Certes, il arrivait qu’on fît les deux. Mais en général, ces deux activités majeures étaient séparées. Dans les années 60 du siècle enfui, les enfants d’une cité HLM de banlieue ne savaient pas, le plus souvent, où trouver un terrain digne de courses folles et de tirs tendus. Il y avait certes la cour de notre immeuble, où nous nous battions autour de balles en papier renforcé par du scotch. Mais comme nous beuglions et devenions aveugles à tout ce qui n’était pas l’affrontement « sportif », les voisins se mêlaient de la partie en hurlant. Tantôt le père Odelli. Parfois madame Dubois. De temps à autre, les Fabre, les Benoît et peut-être madame Liévaux. Possible.

De toute façon, rien ne valait le terrain de foot de l’école Saint-Louis. Une école privée. Catholique. La preuve manifeste qu’un autre monde est possible. Le jeudi, l’école faisait relâche, mais pas nous. Et ce terrain de foot était si tentant que nous prenions des risques mesurés, mais réels, pour nous en emparer. Il fallait escalader, sauter deux grillages, cabrioler un petit peu avant de se retrouver à pied d’œuvre. Une fois franchis les obstacles, nous étions d’un coup et d’un seul les rois de la piste, et pour des matinées entières. Je vous décris : un vrai terrain de foot – modèle réduit, tout de même -, au beau milieu de la cour de récréation de l’école catho. On voyait derrière un préau et même, comme en ombre chinoise, le clocher de l’église.Vous souvenez-vous qu’on peut brûler ses poumons sans s’en rendre compte ? Le rire aux lèvres au cœur aux pattes ?

Bon, par ailleurs, ce terrain de foot et d’aventures est toujours resté pour moi un mystère. Un mystère, car jamais au cours des ans nous n’avons vu personne. Les gosses de la Catho devaient rester chez eux, le jeudi, à manger du chocolat en récitant des prières. Sûrement, car ils n’étaient JAMAIS en train de taper dans la balle. Quant aux curés, nib. J’écris nib non pour épater le bourgeois, qui s’en fout, mais parce qu’il est venu spontanément. Nib. On ne voyait non plus les hommes en noir. Peut-être ai-je oublié un épisode ou deux. Il n’est pas exclu que nous ayons été poursuivis par l’un d’entre eux. Maintenant que je me concentre, je revois les grandes enjambées d’un prêtre et son doigt menaçant. Oui, je revois la scène, et nos sauts de cabri par-dessus le grillage pour tenter de lui échapper. Avec cette trouille au ventre qui nous aurait changés en champions olympiques de saut en hauteur.

La vérité, c’est que nous n’avons jamais été chopés. En peut-être cinq ans de squat acharné du terrain de foot. L’heure étant à la prescription, je dénonce formellement mes complices. Il y avait mon grand frangin Régis, cela va de soi. Il était très bon dans les buts, mais il faut dire que, vu sa taille, il était aidé, le salaud. Il y avait les frères Hanck. Il y avait une flopée d’Odelli, dont Serge et Boudou. Il y avait bien entendu Bouboule Méchiche et son frère Jacky. Et plus rarement Serge Juteau. Sans compter les occasionnels. Un jour, Jean-Pierre Lemonnier est parvenu à entrer dans l’école avec sa grosse mobylette pétaradante. Une Flandria. Elle me semblait un monstre. Elle l’était, avec son siège passager qui permettait à Jean-Pierre d’emmener les filles en goguette. Mais ce garçon à bottines était un blouson noir, et je m’égare.

Or donc, le foot clandestin à l’école Saint-Louis. Et à part cela ? Je l’ai dit, je n’ai pas été baptisé. Mais curieusement, ma sœur Annie a fait sa communion solennelle. En l’église Saint-Louis, pardi. C’était avant les années foot, car moi, je n’avais guère que cinq ans, par là, et je n’ai pas tout compris de l’extraordinaire événement. Mon père vivait encore – cela ne durerait plus beaucoup -, et ce que je retiens du jour de fête est l’interminable ennui du repas, cette insupportable obligation de rester à table. Et les bonbons. Ne crachons pas sur les bonbons.

Il y a bien d’autres choses dans les soutes surchargées de ma mémoire, mais certaines d’entre elles me feraient passer pour un tel voyou que je préfère en rester là, pour le moment en tout cas. Tout ce qui précède n’a en vérité qu’un but caché : montrer sans détour que le monde catho et moi, cela fait deux. Plus que deux, si ça se trouve. Disons dix. Et pourtant, il m’est venu une idée que vous découvrirez demain, mais qui commande encore quelques mots. La crise écologique frappe la vie et les êtres maintenant. Je ne doute pas une seconde de la prophétie du vieux Léo (Ferré) : « Il n’y a plus rien/Et ce rien, on vous le laisse !/Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez,/Nous, on peut pas./Un jour, dans dix mille ans,/Quand vous ne serez plus là,/Nous aurons TOUT/Rien de vous/Tout de nous/Nous aurons eu le temps d’inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,/Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,/Le sourire des bêtes enfin dé-traquées (…)/NOUS AURONS TOUT/Dans dix mille ans ».

Je suis sérieux autant que sincère. Aux plus opiniâtres d’entre vous, je le dis sans hésitation : rendez-vous dans dix mille ans. Mais en attendant ? Je vois comme vous qu’il faut imaginer des formes d’action et de rapprochement qui n’ont encore jamais été tentées. Je vois comme vous que nous devons par force trouver un terrain commun avec des gens qui ne nous ressemblent pas. Que, dans une autre vie, nous aurions probablement ignorés. Mais je vous parle de cette vie-là. De notre vie commune qui file si vite. Et je sais que si nous ne parvenons pas à parler à d’autres que nous-mêmes, nous serons perdus à jamais. Aujourd’hui, dès aujourd’hui, il faut abolir certaines frontières mentales que je n’aurais jamais franchies, fût-ce clandestinement, il y a quelques années. Nous sommes en face d’une peste noire planétaire. Nous sommes devant un gouffre sans fond. Moi, je ne veux pas tomber dedans avant d’avoir essayé ce que je pouvais.

Et vous saurez donc la suite demain ou après-demain au plus tard. À ce moment, vous aurez le droit de me critiquer ou de vous détourner. Au moins, j’aurai pris soin de m’expliquer. Pues, compa, claro que nuestros enemigos serán barridos por los anarquistas. Mais dans dix mille ans seulement. Alors.

Faut-il avoir la foi du charbonnier ?

Un peu d’histoire pour commencer. L’église anglicane règne largement sur l’Angleterre. Contrairement à ce qu’on a pu voir chez nous, le schisme d’avec les catholiques ne s’est pas fait autour de querelles théologiques. Plus simplement, plus humainement peut-être, la rupture fut politique. En 1531, Henri VIII envoya promener le pape de Rome, qui lui avait refusé le divorce.

Ainsi, une église. Avec des évêques. Deux d’entre eux, celui de Londres – Richard Chartres – et celui de Liverpool – James Jones – méritent mes applaudissements enthousiastes. Ces deux personnalités anglicanes viennent en effet de suggérer à leurs fidèles un jeûne de carême sans précédent. Pour les mécréants – j’en suis -, cette précision : le carême est une période de 40 jours qui précède Pâques, sans compter les dimanches.

Donc jeûner, pour attendre la résurrection du Christ. Certains se contentent de diminuer la consommation de chocolat, mais d’autres maintiennent la tradition. Chartres et Jones, pour leur part, innovent en demandant un « jeûne carbone ». Il s’agit de diminuer concrètement l’émission personnelle de gaz carbonique. « Par exemple, explique James Jones, le premier jour, les gens peuvent retirer une ampoule électrique d’une lampe. Chaque fois qu’ils voudront allumer la lumière et que ça ne marchera pas, ils se rappelleront pourquoi ils font ce jeûne – pour aider les pauvres du monde. À la fin du jeûne, ils pourront la remplacer par une ampoule à basse consommation ».

D’autres gestes sont, d’après les évêques, de bon aloi : renoncer aux sacs plastique, oublier un jour ou deux le lave-vaisselle, isoler un chauffe-eau, etc. Vous aurez remarqué que Jones parle d’aider les pauvres du monde. En effet, nos évêques sont liés à une fondation humanitaire, Tearfund (www.tearfund.org).

Que penser de cette initiative ? Je sais nombre d’écologistes dont le poil se hérisse dès qu’on prononce le mot de religion. Pas moi. Je n’oublie strictement rien du passé. Rien du martyre des cathares, rien des horribles guerres de religion. Pour m’en tenir à la France. Au-delà, les questions de la prévention du sida, de la contraception, de l’avortement restent ouvertes. Et mieux vaut, ici du moins, ne pas considérer le dossier infernal du Rwanda.

Reste que je trouve l’attitude des évêques anglicans épatante. Je n’ai pas le temps de développer mon point de vue, mais il est organisé autour de trois arguments principaux. Un, les hommes sont les hommes. La formule est éculée, pour la raison qu’elle a beaucoup servi. Pardi ! Dans les temps qui nous sont concédés par la marche effrénée à l’abîme, l’humanité sera cette humanité-là. J’ai trop cru, dans ma jeunesse, à l’idée folle de l’homme nouveau, pour ne pas me montrer prudent avec les coupeurs de têtes. Puis, certains des plus belles personnes que j’ai croisées dans ma vie étaient de grands croyants. Cela m’a fait penser. D’autant que les massacres du passé ont tout autant été le fait d’athées convaincus. Ou de polythéistes acharnés.

Deux, il y a dans la foi un socle. Au rebours de l’individualisme dévorant de nos sociétés, la religion est transcendance. Je ne crois pas en Dieu, mais il me paraît évident que notre planète a besoin de buts plus nobles et plus élevés que la consommation déchaînée. Si l’horizon reste le téléphone portable et la prochaine bagnole, alors, oui, tout est perdu. La seule voie qui me semble aujourd’hui praticable, c’est celle de l’esprit. Et pour le dire plus nettement encore, celle de la spiritualité.

Trois, je cherche, et je ne suis pas le seul, des accélérateurs de la prise de conscience. Il ne peut plus s’agir de convaincre un à un ceux qui s’interrogent déjà. Il faut faire basculer des pans entiers de la population. Du jour ou l’église catholique dirait nettement l’importance de défendre ensemble la Création – ce que je traduis par planète -, des centaines de millions d’humains en seraient encouragés au changement personnel. Et cela vaut pour les musulmans, les juifs et tous autres.

La question est essentielle, et ne devrait pas être abordée aussi rapidement que je le fais. Mais en même temps, un blog est un blog. Je ne doute pas que certains seront en désaccord total. Cela me semble inévitable. Au moins, faites-moi cette grâce : je ne prétends pas avoir raison. Je suis juste certain que la discussion peut nous aider à avancer ensemble. Par-delà nos différences. Bonne journée !

Les hommes sont mortels, les fleuves aussi

Un peu de géographie, si vous m’y autorisez après ce silence informatique, contraint et forcé. Dans le nord du Brésil coule un fleuve, quelconque si on le compare à l’Amazone, mais assez prodigieux au regard des normes françaises. Car le rio São Francisco file du sud au nord l’État du Minas Gerais, traverse celui de Bahia avant de longer le Pernambouc et de séparer les États du Sergipe et de l’Alagoas. Au total, le fleuve draine un bassin de 617 000 km2, plus grand que la totalité de la France. On l’appelle là-bas le Nil du Brésil ou encore le Fleuve de l’unité nationale, car il relie le sud-est industrialisé et le nord-est marginalisé.

Le Nordeste ! C’est la région d’origine du président Lula, et, pour ceux qui connaissent, le décor de certaines chansons de Bernard Lavilliers. O Sertão, entre autres. La sécheresse règne en marâtre sur la région, aussi vieille dans les registres que l’arrivée des Portugais, il y a 500 ans. Ailleurs, au Texas par exemple, la sécheresse chronique n’est que sujet de discussion. Au Brésil, elle est un drame perpétuel, qui assassine les plus pauvres, et provoque de continuelles migrations vers le sud.

Pourquoi ? Mais parce que le Brésil est aussi un pays féodal, colonial, désespérant. Le poète Francisco Fernandes da Motta a écrit dans Seca no Nordeste quelques vers restés fameux, dont : Quem não conhece o Nordeste / Não sabe e nem imagina / A angústia de seu povo / Quando a seca predomina / A miséria que acarreta na região nordestina. Ce qui veut dire à peu près : Celui qui ne connaît pas le Nordeste ne sait ni n’imagine l’angoisse de son peuple quand la sécheresse arrive, apportant la misère dans toute la région nordestine.

Mais à ce propos, il faut en ajouter un autre, devenu une sorte de proverbe local : « O problema não é a seca, é a cerca ». Ce qui signifie que ce n’est pas la sécheresse, qui est un problème, mais le barrage. Barrage au sens général et métaphorique, barrage politique essentiellement. Car la sécheresse pourrait, aurait dû être combattue et vaincue depuis des lustres. Je vous renvoie à un article puissant de Nicholas Arons, et en français, qui donne une idée, vertigineuse, du désastre social régnant dans le Nordeste brésilien (http://risal.collectifs.net).

La lutte contre la sécheresse a échoué. D’innombrables plans et discours ont jailli de loin en loin, sans jamais aboutir, à cause de l’incompétence et de la corruption. Beaucoup de ces envolées reposaient sur l’illusion « technologiste », cette foi naïve mais souvent intéressée dans les machines, les grosses structures, les immenses budgets, de préférence publics. Car à quoi bon dépenser ce qu’on ne peut piller ? Parmi les projets jamais aboutis, celui d’un vaste détournement des eaux du rio São Francisco. L’empereur Dom Pedro II en rêvait au XIXème siècle, Lula est en train de le réaliser. Il s’agit d’arroser, dans tous les sens du terme. Cours d’eau artificiels et canaux géants à ciel ouvert, sur 2 000 km au total, irrigation à tous les étages, destruction évidente d’un écosystème qui demeure inconnu dans la profondeur de son fonctionnement. On s’en fout. On a l’argent, les engins, la volonté. On y va donc.

Et là-dessus, Luiz Flavio Cappio. Un évêque brésilien de 61 ans. C’est lui. Et il est en grève de la faim depuis trois semaines, décidé à mourir si les travaux sur le fleuve continue. Au moment où je vous parle, Radio Vatican – voyez, quelle source ! – m’apprend que la justice brésilienne aurait ordonné la suspension du chantier. Mais Luiz continue et attend des actes sur le terrain. Que dit-il ? Selon l’excellente journaliste du Figaro Lamia Oualalou (http://www.lefigaro.fr), ceci : « C’est une idée dont les conséquences environnementales sont désastreuses, et qui ne bénéficiera qu’aux grands propriétaires ». Ajoutant, car il avait mené une première grève de la faim en 2005 : « Cette fois-ci, c’est différent, j’irai jusqu’au bout : la fin de la grève, ce sera l’arrêt des travaux ou ma mort ».

J’imagine que vous êtes comme moi : c’est impressionnant. Je suis impressionné. Et même si je ne connais pas le dossier dans sa relative complexité, je n’ai guère de doutes sur le fond. Car le processus de destruction de la vie est désormais assez connu pour que je me sente immédiatement aux côtés de l’évêque, contre les camarillas qui entourent Lula le productiviste. Et je suis en bonne compagnie, car la Comissão Pastoral da Terra (CPT, Commission pastorale de la terre) ainsi que le Mouvement des paysans sans terre soutiennent le religieux dans son combat.

Question du jour : s’agit-il d’une cause sacrée ? Défendre un fleuve contre la mort qui rôde, n’est-ce pas se situer ailleurs, autrement, plus haut dans l’échelle de la responsabilité humaine ? Ma réponse personnelle est : oui, sans aucun doute. Peut-on, pour cette raison, mettre sa vie dans la balance ? Ma réponse personnelle est : oui, on le peut. Luiz Flavio Cappio est un homme.

Frère Henri (chapeau bas)

De nouveau, ce 12 décembre, je n’ai que bien peu de temps pour ce rendez-vous avec vous. Mais je voudrais le consacrer à une personne qui compte beaucoup à mes yeux. Il s’agit d’un prêtre dominicain, Henri Burin des Roziers. Né en 1930 – il aura bientôt 78 ans -, Henri est devenu prêtre en 1963, après avoir été sous-lieutenant en Algérie, dans l’armée coloniale.

En France, il a été aumônier, travailleur social à Annecy, grand défenseur des travailleurs immigrés dans le début des années 70. Et puis, il est parti au Brésil, prenant le parti définitif des paysans sans terre, dans le cadre de l’ONG Comissão Pastoral da Terra (CPT, Commission pastorale de la terre). Est-il besoin de le préciser ? C’est un preux, c’est un frère.

Lorsqu’on s’oppose là-bas aux fazendeiros – les grands propriétaires de la terre – et à leurs sicaires, on met fatalement sa vie en danger. Et il ne s’agit pas d’un jeu vidéo. En février 2005, Sœur Dorothy Stang, amie de Frei Henri, et militante écologiste, a été froidement assassinée, après avoir reçu une multitude de menaces. Depuis, Henri est protégé au cours de ses déplacements par deux gardes du corps.

Olivier Nouaillas, un journaliste de l’excellent hebdomadaire La Vie, m’envoie à l’instant une interview d’Henri parue dans le numéro du 6 décembre, accompagnée de la photo du Dominicain en couverture. Henri y exprime des choses simples mais essentielles. Sur le droit des pauvres. Sur la nature saccagée. Sur l’Amazonie et la déforestation.

Bien entendu, il est menacé. C’est sérieux : des informations concordantes indiquent même que sa tête a été mise à prix pour 50 000 reals, qui représentent 20 000 euros. C’est glaçant, c’est hélas, aussi, certain. Demain, il sera peut-être mort. Je note avec tristesse et colère que Frei Henri, au passage, évoque l’épouvantable drame des agrocarburants. « Il faut absolument rappeler, dit-il,  que le développement des agrocarburants, présentés en Europe comme un moyen de préserver l’environnement, constitue un grand péril pour l’humanité tout entière. Car, contrairement à ce qui est dit, la forêt amazonienne continue d’être détruite chaque jour pour permettre l’extension des monocultures destinées à la fabrication de ces biocarburants ».

Sachez que La Vie lance un appel à soutenir financièrement Henri et son travail. Bien entendu, j’en suis. Les chèques sont à envoyer à « La Vie, opération Amazonie », 8, rue Jean-Antoine de-Baïf .
75212 Paris Cedex 13. Accueil téléphonique au : 01.48.88.46.15.