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Quelques mots sur Christian Troadec, maire de Carhaix

Tout d’abord, un immense merci à Alban, qui est parvenu à terrasser les intrus qui s’étaient infiltrés jusqu’ici.

Je vous mets ci-dessous le reportage fait en Bretagne pour Charlie. Il s’agit d’une virée à Carhaix, où règne le maire Christian Troadec, régionaliste bon teint, ci-devant chef des Bonnets Rouges. Vous verrez comment il a donné les clés de sa ville à une usine chinoise effarante, qui fabrique du lait en poudre destiné au marché chinois. Lisez, et je crois que vous m’en direz des nouvelles. Sur ce, compte tenu de la touffeur autour de moi, salut !

Un certain Christian Troadec

Empoisonné pour 400 ans

Hier, dans Le Monde, une belle enquête qui débute en une, signe de l’importance qu’on lui donne. Je vous en mets le texte tout au-dessous. Quant à mon texte, il s’agit d’un chapitre du livre écrit avec mon vieil ami François Veillerette, Pesticides, révélations sur un scandale français (Fayard), paru début 2007. Je dois vous dire mon sentiment halluciné : nous avons dit une grande part de la vérité il y aura bientôt 12 ans, et c’est seulement maintenant que l’on en parle dans « quotidien de référence ». Ainsi va le monde – non Le Monde -, ainsi va le monde à sa perte.

 

1/Le chapitre de notre livre de 2007

Rendez-moi ma Guadeloupe et ma savane

…et le petit coin de bananier où je suis né (chanson créole)

 

Où l’on voit que les Américains ne sont pas si bêtes qu’on le croit parfois. Où l’on voit que les Français le sont bien davantage. Où l’on déguste des bananes avant de recevoir de terribles coups de bambou. Où il apparaît que la Guadeloupe est empoisonnée pour des centaines d’années. Cocorico !

 

La banane, c’est la civilisation. Pas seulement une incroyable saveur, une inimitable douceur, un réconfort physique après l’effort. Non. La banane, c’est l’homme. Certains prétendent même – mais où serait la preuve ? – qu’elle est le premier fruit apparu sur terre. On en trouve en tout cas la trace dans quantité de textes de l’Antiquité grecque, latine, et même hindoue et chinoise. Car cette merveille est née en Asie, probablement dans les forêts de Malaisie ou d’Indonésie, où l’on trouve encore certaines variétés sauvages. Les Arabes l’ont plantée en Afrique, mais qui l’a transportée en Amérique, dans cette Amérique tropicale où elle est si bien acclimatée ? Sans doute Tomás de Berlanga, un Dominicain qui accoste en 1516 à Saint-Domingue avec des plants de bananiers. Fatalitas !

 

Douce France et rudes trafics

 

Un peu moins de 500 ans plus tard, le 23 août 2002, le cargo Douce France entre dans le port de Dunkerque. Des inspecteurs de la répression des Fraudes montent à bord et saisissent 23 cartons remplis d’une tonne et demie de patates douces venues de Martinique. Aucun rapport ? Si. Les fonctionnaires ont été renseignés et ne s’en cachent guère. C’est pour cette raison qu’ils veulent analyser au plus vite ces patates destinées au marché de Rungis, c’est-à-dire au grand public. La découverte n’est qu’une confirmation : elles contiennent un produit interdit en France depuis 1990, le chlordécone, un insecticide très toxique. Lequel n’était pas destiné aux patates, mais bien aux…bananes. En effet, le fruit est cultivé aux Antilles de manière intensive, au point que, tous les cinq ou sept ans, il faut laisser reposer la terre malmenée. On arrête un peu la banane, et l’on plante autre chose, qui demande beaucoup moins d’entretien. De la patate douce, par exemple.

Mais si telle est bien l’histoire du stock saisi à Dunkerque, elle se double d’un copieux complément. Le chlordécone retrouvé n’a pas été épandu d’hier. Il est resté en terre – le produit est très stable, rémanent comme disent les spécialistes – et a finalement contaminé les patates par leurs racines. L’affaire cache en réalité ce qu’il faut appeler un drame. Dix jours avant l’arrivée du cargo, des flics locaux, eux aussi « renseignés », ont fait une curieuse découverte dans une bananeraie martiniquaise : plusieurs centaines de kilos de chlordécone. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un vieux stock oublié depuis l’interdiction de 1990. Un tel volume démontre ce que, soit dit en passant, tout le monde sait : aux Antilles, (presque) tout est permis. Il y a à cela, en l’occurrence, des raisons qu’on ne peut oublier. Le bananier, qui n’est pas un arbre, mais une herbe pérenne, est constamment attaqué par de terribles ravageurs. C’est le cas par exemple de la cercosporiose jaune, un champignon, ou pire encore du charançon, qui détruit peu à peu le système racinaire du fruit. Depuis des lustres, on pulvérise bananeraies, cannes à sucre ou melons. Une estimation de 1997 évoque l’effarante moyenne de 70 kg de pesticides par an et par hectare en Martinique.

Une partie notable mais inconnue de ces produits sont illégaux. Illégaux car dangereux pour la vie et les hommes, comme le chlordécone. Un petit peu d’histoire ne nous fera pas de mal : ce produit miraculeux – comme tant d’autres vantés par les marchands – a été breveté aux Etats-Unis en 1952, puis vendu par DuPont de Nemours à partir de 1958 sous le nom commercial de kepone. Un vrai grand succès commercial : 55 formulations différentes, exportées dans le monde entier, seront mises sur le marché au fil des décennies.

Aïe ! Et même Aïe, aïe, aïe ! En 1975, dans l’usine d’Hopewell (Virginie), où le Kepone-chlordécone est synthétisé, violent coup de tonnerre. Un médecin du travail, étonné de voir perpétuellement trembler l’une des employées, commande une analyse de sang. La malheureuse est littéralement gorgée de kepone, tout comme la James River, où l’on a jeté pendant des années tout ce qui gênait la marche du profit. On découvre peu à peu une pollution dramatique, avec effets aigus sur tous les travailleurs. Pendant des mois, les journaux américains écrivent des dizaines d’articles sur cette petite ville qui aimait tant se faire appeler « la capitale chimique du monde ». L’Amérique, qui plaisante moins avec les siens qu’avec nous autres, interdit le kepone en août 1976. Fin de l’histoire ? Vous vous en doutez, ce n’est que son début.

 

Interdits, illégaux, mais bons pour les Antilles

 

Voici le Curlone, qui est la même chose que le kepone, mais qui a changé de nom. On ne dira jamais assez l’imagination de l’industrie. La matière active, c’est-à-dire la molécule chimique au centre du produit, quel que soit son nom, est en tout cas très efficace contre le charançon. Il faut bien lui reconnaître quelque chose. Le curlone va être légalement utilisé aux Antilles françaises de 1981 à 1990. Ensuite ? Il est interdit à son tour, ou presque : jusqu’en septembre 1993, deux dérogations qui engagent la signature de deux ministres de l’Agriculture, le socialiste Louis Mermaz et le très multicartes Jean-Pierre Soisson, permettent de poursuivre l’usage du poison. C’est d’autant plus aimable que des substituts existent dès avant cette époque.

Bah ! Nous sommes à la fin de l’été 1993, et désormais, tout va enfin changer. Les descendants d’esclaves qui travaillent dans les plantations des descendants d’esclavagistes – les Békés -, ne courront plus les terribles risques d’avant. La santé avant tout ! Sauf que c’est une blague, une farce sinistre et révoltante. Il suffit d’une courte étude officielle, menée en Guadeloupe de juillet 1999 à mars 2000, pour découvrir son ampleur. Vingt prélèvements d’eau dans des sources autour de la ville de Basse-Terre révèlent la présence massive de trois molécules organochlorées dont l’usage est interdit depuis 8 ans au mieux, 20 au plus. L’une d’elles est le chlordécone. Elle dépasse la norme maximale dans la totalité des échantillons où elle a été recherchée. Et dans un cas, de 100 fois !

Pour avoir une idée plus précise encore de ce qu’ont fatalement enduré les paysans locaux, il faut rappeler que la banane des Antilles, dont la base génétique est très étroite, nécessite des soins permanents, pied par pied. Pour combattre nématodes, charançons ou champignons, il faut venir, repasser, revenir encore. Et pulvériser. Sur la plante, mais aussi fatalement sur le dos, les yeux, les mains de celui qui traite.

Qui l’ignore ? Tout le monde, apparemment. Le signal d’alarme a pourtant été tiré dès 1977. Cette année-là, l’Inra commande à Jacques Snegaroff un rapport sur la pollution par les pesticides dans les bananeraies du sud de la Guadeloupe. Beau travail : l’expert trouve dans les sols et les eaux des organochlorés, dont le chlordécone. À ce moment pourtant, la molécule n’est pas autorisée en France, ce qui signifie sans détour qu’il y a trafic, massif. Mais on s’en moque résolument. Les spécialistes du ministère de l’Agriculture – ohé, braves gens ! – ne peuvent pas davantage ignorer que le chlordécone a été interdit pour motif grave l’année précédente aux Etats-Unis. Silence, on tue. Les charançons, pour commencer.

En 1979, nouveau rapport, dit Kermarrec, qui démontre l’extrême stabilité dans l’environnement de certains organochlorés comme le chlordécone. Ce texte souligne les risques évidents – évidents – de l’utilisation de ces pesticides en Guadeloupe, notamment pour le milieu aquatique. Les ouassous, ces délicieux crustacés des îles, les poissons, seront tôt ou tard contaminés, si ce n’est déjà fait.

En 1993, l’Unesco et notre glorieux ministère de l’Environnement lancent une étude commune sur l’état de la mer Caraïbe. On se penche sur le sort du Grand Carbet, cette rivière qui se jette droit en mer, après avoir traversé des zones de bananeraies. Il en résulte deux travaux, dont l’un restera secret. Le second, réalisé dans l’estuaire, révèle la présence de chlordécone dans 8 sédiments analysés sur 12. 1998 : toujours plus fort. « Nos » chères Antilles ont droit à une mission d’inspection à la demande de deux ministères. Étude, synthèses, obtention de « données appropriées » et bien sûr propositions d’action pour réduire les pollutions par pesticides.

Et nous revoilà en 1999, avec ces taux aberrants de chlordécone découverts, jusqu’à 100 fois la norme autorisée. Ne désespérons pas encore de la République, car elle rugit enfin. Les autorités ferment des captages pour l’eau potable, limitent les usages des eaux les plus polluées et bidouillent les interconnexions du réseau d’eau de manière à faire redescendre les taux à un niveau tolérable. On casse le thermomètre, en somme, ce qui est une mesure bien pratique. Hélas, trois fois hélas, des analyses de sol, qu’on avait jusque-là négligées, révèlent la présence des mêmes poisons partout où ils ont été recherchés. Mais que faire, mon Dieu ? Que faire pour protéger ces pauvres gens des Tropiques, que nous aimons tant ? Rien.

Voilà le tour du docteur Henri Bonan et de Jean-Louis Prime. Le premier est membre de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas). Le second appartient à l’Inspection générale de l’environnement (IGE). Les deux hommes, en mission officielle, débarquent en Guadeloupe au printemps 2001 et remettent un rapport sur la pollution par les pesticides le 5 juillet 2001. Ce n’est pas triste, mais ce n’est pas gai : au moins 36 pesticides différents sont utilisés pour la seule banane. Dans cet inventaire délirant, le lecteur découvre un monde totalement inconnu fait d’oxamyl et d’abamectin, de dianizon et de terbuphos, de flusilazole et de tridémorphe. Sans compter le paraquat, dont on ne va pas tarder à reparler.

Oui, un monde inconnu de nous, mais aussi des fonctionnaires chargés en théorie de nous protéger. Car Bonan et Prime écrivent sans trembler que certains pesticides utilisés ne sont en fait pas homologués pour un usage dans les bananeraies. En français courant, il s’agit d’une illégalité, une de plus. Et ils ajoutent, ce n’est tout de même pas un détail, que la Direction départementale de l’agriculture (DDA) de Guadeloupe « n’a pas pu fournir les quantités de produits phytosanitaires effectivement utilisés en 99 dans les bananeraies ».

Or donc, le mystère, l’opacité, mais aussi la facétie. Nos auteurs, qui sont, il faut le souligner au passage, des experts sérieux, notent que « la lutte contre la cercosporiose jaune demande un traitement des feuilles réalisé en général par avion, l’hélicoptère étant employé dans les zones difficiles. Le traitement aérien, s’il permet de couvrir la totalité des parcelles en maîtrisant les dosages, n’est pas sans inconvénients pour le voisinage ». Eh oui, il y a risque de « dispersion de brouillard fongicide sur les habitations éparses ». Ce dernier problème, voyez-vous, « est aggravé par le développement anarchique de l’habitat bien souvent sans permis de construire. ». Si. Ah, ces Antilles !

 

Champions du monde de la prostate

 

Comble peut-être, les importations de pesticides sont très libéralement encadrées. Ainsi, « on observe une importation annuelle de l’ordre de 2 100 tonnes dont on ignore très largement la répartition entre les différents usages (…) On peut constater que, pour environ 75 % des tonnages importés, la famille chimique des produits est inconnue ».

Évidemment, on peut se dire, comme nous y invitent les marchands, que ces pesticides sont utilisés pour protéger notre santé. Ou bien, ce qui n’est pas nécessairement plus bête, rappeler que les organochlorés, famille à laquelle appartient entre autres le chlordécone, s’attaquent au système nerveux central des humains. Parmi les symptômes courants d’une exposition un peu trop rapprochée, il faut signaler les tremblements, les contractures musculaires, des troubles de la vision, de la coordination, une diminution du nombre de spermatozoïdes, des nausées, de l’arythmie, et l’on arrête ici ce qui deviendrait aisément interminable. Les organochlorés sont, très simplement résumé, des ennemis de tout ce qui est vivant sur terre. Des tueurs nés.

Aucune preuve ne peut être rapportée d’un lien de cause à effet, et en conséquence, seuls des esprits malintentionnés évoqueront ce fait terrible : il existe deux fois plus de cancers de la prostate dans la zone caraïbe qu’en Europe. Certes, des caractéristiques génétiques pourraient jouer un rôle dans cet étonnant phénomène. Mais comment expliquer ce qui suit, et qu’on jugerait partout ailleurs ahurissant ? Une étude de très haut niveau, publiée dans le journal scientifique European Urology en 2005 (Mallick, Blanchet, Multigner) conclut que le taux de cancers de la prostate en Guadeloupe est passé de 92 pour 100 000 en 1995 à 168 pour 100 000 en 2003. La Guadeloupe, sous réserve d’un inventaire plus complet, est le territoire humain où l’incidence de ce type de cancers est la plus élevée. Faut-il une fois de plus crier cocorico, comme à chaque fois que nos couleurs triomphent ?

Mallick et ses collègues, qui pointent fort justement les aspects génétiques de cette catastrophe sanitaire, ajoutent néanmoins que « les habitants de la Guadeloupe sont exposés à certains facteurs environnementaux qui peuvent être liés au cancer de la prostate ». Lesquels ? Entre autres, « depuis le milieu du XXe siècle, des activités de culture de la banane intensives ont conduit à une utilisation importante de pesticides organochlorés, ce qui a résulté en un haut niveau de contamination de l’environnement et des ressources alimentaires locales. »

Deuxième sinistre étrangeté : la Guadeloupe connaît des cas fréquents de formes atypiques de la maladie de Parkinson. Madame Dominique Caparros-Lefebvre, chef du service de neurologie au CHU de Pointe-à-Pitre, ne s’est pas contentée de le constater. Elle a osé s’interroger, en bonne scientifique, sur les liens possibles entre ces cas et la grande consommation locale de plantes traitées avec certains pesticides proches de la famille des carbamates. Par ailleurs, la recherche de chlordécone dans le cerveau de malades morts de Parkinson a révélé qu’il contenait davantage de cette molécule que celui de personnes décédées d’autres causes.

Il est temps de se résumer avant de repartir au front : depuis des décennies, de nombreux exploitants agricoles des Antilles françaises traitent à leur manière les sols tropicaux dont ils ne sont, rappelons le à tout hasard, que des hôtes provisoires. Avec des conséquences qu’on commence seulement à entrapercevoir sur les sols, l’eau, les aliments, la faune, la flore, les hommes. Sans qu’à aucun moment, malgré une série d’alertes impressionnante, le pouvoir politique n’ait seulement bougé un orteil. Est-ce bien tout ? Eh non ! Le feuilleton continue, restez en notre compagnie, vous ne serez pas déçu.

Soit un député martiniquais non-inscrit, Philippe Edmond-Mariette. Cet élu, excédé de constater l’immobilité glaciale de Paris, dégoupille une première grenade le 12 décembre 2003. Avec une poignée de collègues, il réclame de l’Assemblée nationale l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire. Sur les pesticides. Dans les départements d’outre-mer. Car, estime-t-il, « il va falloir expliquer comment la vente et donc l’utilisation du chlordécone ont pu être autorisées de 1981 à 1993 en Martinique et en Guadeloupe alors que l’on connaissait déjà le degré de toxicité et la persistance de ce produit dont nous risquons d’avoir à subir pendant de longues années encore les conséquences de l’usage prolongé. Nous sommes là en face d’un réel problème potentiel de santé publique puisque ce pesticide persistant et bio-accumulable est un véritable poison classé potentiellement cancérigène que les scientifiques ont identifié comme un perturbateur endocrinien. »

L’attaque n’est tout de même pas si banale. Nous ne sommes pas très loin de l’infamante accusation d’empoisonnement collectif. Réactions ? Aucune. Le 22 juin 2004, le député rappelle son propos – pour les sourds, qui sait ? – estimant qu’il « est temps que toute la lumière soit faite sur les conséquences environnementales, ainsi que sur la santé des populations, de l’utilisation des produits phytosanitaires dans les départements d’outre-mer ! ». Le point d’exclamation est dans le texte d’origine. Réactions ? Aucune.

 

Mais qui a vraiment autorisé le poison ?

 

Alors le parlementaire et ses collègues entreprennent seuls le travail de vérité, dans un rapport d’information, dûment enregistré à l’Assemblée nationale le 30 juin 2005 sous le numéro 2430. C’est une bombe. Plutôt, cela aurait dû être une bombe salutaire et salubre dans une démocratie simplement honnête.

Que dit ce document ? D’abord que l’homologation d’un des pires poisons locaux – notre cher chlordécone – a obéi à d’étranges décrets. Les dates sont confuses, en partie contradictoires : le curlone – spécialité commerciale contenant le chlordécone, la molécule – a été autorisé en 1981. Soit une année avant l’autorisation du chlordécone. Cherchez l’explication, mais n’ayez pas trop d’espoir. Résumé pour gens pressés : on n’avait pas le droit, mais on avait le droit.

En 1990, la fantaisie administrative continue. On décide – le ministère de l’Agriculture – d’interdire le chlordécone, car on a compris, quatorze ans après la même décision américaine de 1976, ses redoutables dangers. Cette fois la spécialité commerciale – le curlone – est interdite avant la molécule, le chlordécone. Mais l’essentiel reste identique : on avait le droit, mais on n’avait pas le droit. Le droit d’utiliser du chlordécone, pas celui d’employer un produit en contenant. Faites un effort, s’il vous plaît.

Pour tout arranger, l’interdiction est une blague complète. Le lobby des planteurs s’agite en effet, et réclame un délai d’utilisation de trois ans. Pour écouler les stocks, à n’en pas douter, et parce que, selon eux, les produits de substitution ne seraient pas au point. Un député de Martinique, qui n’est pas, on s’en doute, Philippe Edmond-Mariette, pose une question écrite le 23 avril 1990, qui relaie opportunément ces saines revendications. Le ministre de l’Agriculture qui lui répond est socialiste, et s’appelle Henri Nallet. Dans ce jeu de clair-obscur où les responsables politiques semblent contresigner en permanence des décisions prises ailleurs, on a la nette impression qu’il pourrait s’appeler Tartempion.

N’empêche. Une signature est une signature, et celle de Nallet fait tache. Il accorde sans hésiter et sans même chercher d’arguments deux ans de grâce, ajoutant qu’il en accordera volontiers un de plus en cas de besoin.

Au total, et après deux dérogations dont on a déjà parlé, le chlordécone sera utilisé à la convenance des planteurs jusqu’en septembre 1993. Au moins. Une honte extrême. Et une responsabilité proprement historique prise par des irresponsables. Car au début de 2006, le bilan tout provisoire de la dissémination du chlordécone évoque un pur cauchemar. Selon des scientifiques sérieux, un sixième des terres agricoles de Basse Terre (Guadeloupe), soit 4 000 hectares, sont contaminées pour des centaines d’années. Ce n’est pas une faute de frappe : des centaines d’années. Les deux tiers des ouvriers agricoles et un tiers des femmes enceintes « abritent » dans leur propre sang du chlordécone, sans que personne au monde ne puisse en évaluer les conséquences à long terme.

Comment cela a-t-il été possible ? Écoutons un instant Daniel Dollin, de la chambre d’agriculture de Guadeloupe, qui confiait en août 2005 à l’hebdomadaire Sept Magazine, à propos des gros planteurs de son département : « [Ils] faisaient la pluie et le beau temps dans les groupements, les petits pouvaient juste se plier (…). C’était la belle époque de la banane, on avait un marché garanti en Martinique et en Guadeloupe, et l’objectif de chacun était de trouver les moyens pour conserver ses parts de marché malgré les intempéries.(1)»

À la lecture de ce qui précède, on peut imaginer que les services de l’État, en métropole, ronflent en chœur du matin au soir. Il n’en est rien. Il existe en effet, comme nous l’avons vu dans le cas du Gaucho et des abeilles (voir le chapitre précédent), des fonctionnaires spécialement chargés de la « protection » des végétaux, éventuellement des hommes. En particulier à la Direction générale de l’alimentation (DGAL), véritable place forte du ministère de l’Agriculture chargée du contrôle des pesticides.

En son sein, sous son autorité, siège une Commission des toxiques souvent critiquée pour ce que l’on appellera son manque de clairvoyance. Les industriels des pesticides siègent ès qualités dans cette instance supposément indépendante, qui accorde ou non des homologations pour leurs produits. Si indépendante et si souvent décriée qu’elle a fini par être mise entre parenthèses en 2005. En attendant un hypothétique nouveau système.

 

Un préfet au secours d’une abomination

 

Mais nous sommes pour l’heure en 2003, et dans un (court) moment de révolte, la Commission des toxiques va refuser d’accorder un blanc-seing au paraquat, l’un des produits phares de la multinationale Syngenta. Si l’on veut rire jaune une seconde, il suffit d’aller sur le site de propagande de ce pesticide, appelé pour l’occasion Paraquat Information Center (2). Ce portail en français, dont rien n’indique bien sûr qu’il est l’œuvre de Syngenta, délivre « des informations complètes et basées sur des faits sur l’ un des herbicides les plus utilisés au monde ».

Bienvenue dans un monde digne des plus belles fantasmagories. On « apprend » ainsi, belles photos à l’appui, comment le paraquat a amélioré la vie des paysans pauvres au Bengale occidental. Lisez, et soyez édifiés : « Les riziculteurs témoins des résultats obtenus sur le site de démonstration ont qualifié cette approche de révolutionnaire. “Nous n’avons jamais cru que du riz semé à la volée pouvait prendre aussi bien ; nous avons désormais confiance dans cette nouvelle technologie”, ont déclaré les riziculteurs Abdul Rahup Molla, Abdur Rahim et Abdul Karim Molla. » Idem et ibidem en Chine, au Costa Rica, en Afrique du Sud. C’est simple : le paraquat, on en mangerait.

Et c’est bien là l’un des atroces problèmes posés par ce violent poison. Car en Asie du Sud-Est par exemple, le paraquat est l’une des armes de prédilection des paysans pauvres saisis par le désespoir. Ils se suicident, par centaines et milliers, en avalant des pesticides, dont le paraquat. Même nos experts français de la Commission des toxiques en ont entendu parler, c’est dire !

Réunis dans une séance officielle de la Commission, le 15 janvier 2003, ils brandissent l’étendard du non. Syngenta ayant demandé une homologation pour la France, ils recommandent « l’interdiction de l’utilisation des spécialités en pulvérisation à l’aide d’appareils à dos, aucun scénario acceptable compte tenu des pratiques agricoles réelles n’étant acceptable ». Et ils ajoutent, pour que les choses soient claires, du moins dans leur langage codé : « La commission attire l’attention de la DGAL sur le problème de santé publique posé par cette substance (utilisée dans des tentatives de suicide) ; malgré plusieurs mesures de gestion du risque (adjonction d’un amérisant, d’un épaississant, d’un vomitif, plusieurs cas de suicide au paraquat sont encore à déplorer chaque année. »

Les experts, dont certains sont réellement indépendants, disent non au paraquat le 15 janvier 2003. Que va faire la DGAL, la seule véritable autorité en la matière ? Le 7 février, cette noble administration réunit son comité d’homologation des pesticides, censé délivrer pratiquement les autorisations, après avis des spécialistes de la Commission. Et là, changement de ton presque complet, trois semaines plus tard seulement.

Entre autres perles, la représentante de la Direction générale de la santé (DGS) fait valoir que les « accidents » survenus en France avec le paraquat seraient le fait de « mésusages ». Les victimes du pesticide ne sauraient tout simplement pas s’en servir. Cette même excellente personne « s’interroge sur l’opportunité d’intégrer ceux-ci { les accidents } dans la réflexion ». En France métropolitaine, les centres antipoison ont enregistré en quatre ans 54 morts, dont 3 accidentelles seulement. Dans les DOM, il n’y a pas de centre antipoison. En effet, à quoi bon faire entrer une si menue contrariété dans une réflexion publique ? Au cours de cette funeste réunion du 7 février, le « rapporteur herbicide » explicite un point de vue décoiffant : « la toxicité du paraquat est un faux problème par lui-même au regard de la problématique plus générale des conditions d’utilisation des produits phytosanitaires. Une interdiction du produit ouvrirait la porte à l’utilisation du glyphosate ».

Faux problème ? Faux problème également celui des enjeux économiques colossaux du paraquat, qui représente à ce moment de l’histoire des centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires pour Syngenta ? La réunion du 7 février 2003 ouvre la porte au paraquat au moment où toute l’Europe civilisée refuse un produit dangereux. La Suède est en pointe sur le sujet, qui a interdit le paraquat depuis 1983. D’autres pays comme l’Autriche, le Danemark, la Finlande, la Hongrie, la Slovénie et la Suisse ont fait de même. La menace d’une interdiction générale, européenne, plane, au point que le ministre des Affaires étrangères suédois, Anders Kruse, déclare tout net à l’AFP : « Ce produit chimique est très dangereux. Il est mortel, et il n’y a pas d’antidote. Une seule cuillerée et c’est une mort certaine, et très douloureuse. Tout indique qu’il peut également endommager les nerfs et provoquer la maladie de Parkinson ».

Pourquoi la France souhaiterait-elle maintenir son autorisation, en particulier dans les DOM ? D’ailleurs, le souhaite-t-elle ? Oui, trois fois oui. Le patron de la DGAL, Thierry Klinger, qui s’est si lourdement illustré dans l’affaire des abeilles et du Gaucho, fait du lobbying. En faveur du pesticide. Il presse notamment les représentants français à Bruxelles de s’opposer à une éventuelle opposition communautaire.

Le 3 octobre 2003, il triomphe, grâce à une alliance rare avec l’Angleterre, laquelle possède il est vrai l’usine qui fabrique en Europe le paraquat. L’Union européenne, réunie ce jour-là à Bruxelles, maintient pour dix ans, sous des conditions minimalistes, l’autorisation de pulvériser du paraquat. Surtout loin de la métropole. Interrogé par Libération sur les raisons de la DGAL de soutenir avec une telle force ce dossier, Thierry Klinger donne une réponse aussi splendide que vide : « Nous avons fait une enquête auprès des préfets des DOM. Une interdiction aurait posé des problèmes de remplacement du produit dans les Antilles, et cela demande du temps à mettre en place ». Passez muscade, passez bananes, passez poison et suicidés.

Au printemps suivant – nous sommes le 5 avril 2004 -, la présidente de l’association Action santé environnent (ASE) adresse au ministre de l’Agriculture, Hervé Gaymard, une lettre ferme : « Je suis très étonnée qu’en l’espace d’un an seulement la France ait quitté les 9 autres pays qui étaient contre le paraquat, et n’y ayant pas trouvé d’explication convaincante dans la presse, ni sur le site Internet du ministère de l’agriculture, je me permets de vous demander, Monsieur le Ministre, de m’envoyer tous les documents expliquant de façon claire quels ont été les éléments déterminants pour que la France, qui en octobre 2002 se positionnait aux côtés de 9 autres pays européens en faveur du retrait du marché du paraquat, ait subitement changé d’avis ». Pas de réponse, et l’on vous fait grâce des autres échanges, avec saisie de la Commission d’accès aux documents administratifs, la Cada pour les initiés. Rien, ce qu’on pourrait appeler du mépris.

Idem avec les États partenaires de l’Union européenne. En août 2004, la Suède, qui n’a pas digéré la volte face française sur un dossier aussi sensible, contre-attaque. Elle saisit la Cour européenne de justice pour obtenir l’annulation de la décision prise par l’Union. Au motif qu’elle aurait été prise sans véritable examen, s’appuyant sur une seule étude espagnole assurant que le paraquat est sans danger ! Le ministre Kruse, déjà cité, va même jusqu’à déclarer sans être pour autant traîné devant un tribunal : « Ils ont négligé les études donnant le résultat contraire ». Ils, croit-on comprendre, ce sont les officiels français, comme pris en flagrant délit de quelque chose de triste autant qu’immoral. Mais « ils » sont décidément les plus forts. Jusqu’à quand ?

 

 

(1) Cité dans un excellent article d’Éliane Patriarca, Libération, 6 janvier 2006

(2) http://www.paraquat.com/Home/tabid/515/Default.aspx

 


2/ L’enquête parue dans Le Monde le 6 juin 2018

 

Les Antilles, empoisonnées pour des siècles

La quasi-totalité des Guadeloupéens et des Martiniquais sont contaminés par le chlordécone, un pesticide ultratoxique, utilisé de 1972 à 1993 dans les bananeraies. Un scandale sanitaire unique au monde

 

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Il a vu ses collègues tomber malades et mourir tour à tour sans comprendre. ” Cancer, cancer, cancer… C’est devenu notre quotidien. A l’époque, on ne savait pas d’où ça venait “, se souvient Firmin (les prénoms ont été modifiés) en remontant l’allée d’une bananeraie de Basse-Terre, dans le sud de la Guadeloupe. L’ouvrier agricole s’immobilise sur un flanc de la colline. Voilà trente ans qu’il travaille ici, dans ces plantations verdoyantes qui s’étendent jusqu’à la mer. La menace est invisible, mais omniprésente : les sols sont contaminés pour des siècles par un pesticide ultra-toxique, le chlordécone, un perturbateur endocrinien reconnu comme neurotoxique, reprotoxique (pouvant altérer la fertilité) et classé cancérogène possible dès 1979 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Ce produit, Firmin l’a toujours manipulé à mains nues, et sans protection. ” Quand on ouvrait le sac, ça dégageait de la chaleur et de la poussière, se rappelle-t-il. On respirait ça. On ne savait pas que c’était dangereux. ” Il enrage contre les ” patrons békés “, du nom des Blancs créoles qui descendent des colons et détiennent toujours la majorité des plantations. ” Ils sont tout-puissants. Les assassins, ce sont eux, avec la complicité du gouvernement. “

La France n’en a pas fini avec le scandale du chlordécone aux Antilles, un dossier tentaculaire dont les répercussions à la fois sanitaires, environnementales, économiques et sociales sont une bombe à retardement. Cette histoire, entachée de zones d’ombre, est méconnue en métropole. Elle fait pourtant l’objet d’une immense inquiétude aux Antilles, et d’un débat de plus en plus vif, sur fond d’accusations de néocolonialisme.

Tout commence en  1972. Cette année-là, la commission des toxiques, qui dépend du ministère de l’agriculture, accepte la demande d’homologation du chlordécone. Elle l’avait pourtant rejetée trois ans plus tôt à cause de la toxicité de la molécule, constatée sur des rats, et de sa persistance dans l’environnement. Mais le produit est considéré comme le remède miracle contre le charançon du bananier, un insecte qui détruisait les cultures.

Les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique en seront aspergées massivement pendant plus de vingt ans pour préserver la filière, pilier de l’économie antillaise, avec 270 000 tonnes produites chaque année, dont 70  % partent pour la métropole.

La France finit par interdire le produit en  1990, treize ans après les Etats-Unis. Il est toutefois autorisé aux Antilles jusqu’en septembre  1993 par deux dérogations successives, signées sous François Mitterrand par les ministres de l’agriculture de l’époque, Louis Mermaz et Jean-Pierre Soisson. Des années après, on découvre que le produit s’est répandu bien au-delà des bananeraies. Aujourd’hui encore, le chlordécone, qui passe dans la chaîne alimentaire, distille son poison un peu partout. Pas seulement dans les sols, mais aussi dans les rivières, une partie du littoral marin, le bétail, les volailles, les poissons, les crustacés, les légumes-racines… et la population elle-même.

Une étude de Santé publique France, lancée pour la première fois à grande échelle en  2013 et dont les résultats, très attendus, seront présentés aux Antillais en octobre, fait un constat alarmant : la quasi-totalité des Guadeloupéens (95  %) et des Martiniquais (92  %) sont contaminés au chlordécone. Leur niveau d’imprégnation est comparable : en moyenne 0,13 et 0,14 microgrammes par litre (µg/l) de sang, avec des taux grimpant jusqu’à 18,53  µµg/l. Or, le chlordécone étant un perturbateur endocrinien, ” même à très faible dose, il peut y avoir des effets sanitaires “, précise Sébastien Denys, directeur santé et environnement de l’agence. Des générations d’Antillais vont devoir vivre avec cette pollution, dont l’ampleur et la persistance – jusqu’à sept cents ans selon les sols – en font un cas unique au monde, et un véritable laboratoire à ciel ouvert.

Record de cancers de la prostateEn Guadeloupe, à cause des aliments contaminés, 18,7  % des enfants de 3 à 15 ans vivant dans les zones touchées sont exposés à des niveaux supérieurs à la valeur toxicologique de référence (0,5 µg/kg de poids corporel et par jour), selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Un taux qui s’élève à 6,7  % en Martinique. Cette situation est là encore ” unique “, s’inquiète un spécialiste de la santé publique, qui préfère garder l’anonymat : ” On voit parfois cela dans des situations professionnelles, mais jamais dans la population générale. “

La toxicité de cette molécule chez l’homme est connue depuis longtemps. En  1975, des ouvriers de l’usine Hopewell (Virginie), qui fabriquait le pesticide, avaient développé de sévères troubles neurologiques et testiculaires après avoir été exposés à forte dose : troubles de la motricité, de l’humeur, de l’élocution et de la mémoire immédiate, mouvements anarchiques des globes oculaires… Ces effets ont disparu par la suite, car le corps élimine la moitié du chlordécone au bout de 165 jours, à condition de ne pas en réabsorber. Mais l’accident fut si grave que les Etats-Unis ont fermé l’usine et banni le produit, dès 1977.

Et en France, quels risques les quelque 800 000 habitants de Martinique et de Guadeloupe  courent-ils exactement ? Les études menées jusqu’ici sont édifiantes – d’autres sont en cours. L’une d’elles, publiée en  2012 par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), montre que le chlordécone augmente non seulement le risque de prématurité, mais qu’il a aussi des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons.

Le pesticide est aussi fortement soupçonné d’augmenter le risque de cancer de la prostate, dont le nombre en Martinique lui vaut le record du monde – et de loin –, avec 227,2 nouveaux cas pour 100 000 hommes chaque année. C’est justement la fréquence de cette maladie en Guadeloupe qui avait alerté le professeur Pascal Blanchet, chef du service d’urologie au centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre, à son arrivée, il y a dix-huit ans. Le cancer de la prostate est deux fois plus fréquent et deux fois plus grave en Guadeloupe et en Martinique qu’en métropole, avec plus de 500 nouveaux cas par an sur chaque île.

Intrigué, le professeur s’associe avec un chercheur de l’Inserm à Paris, Luc Multigner, pour mener la première étude explorant le lien entre le chlordécone et le cancer de la prostate. Leurs conclusions, publiées en  2010 dans le Journal of Clinical Oncology, la meilleure revue internationale de cancérologie, révèlent qu’à partir de 1 microgramme par litre de sang, le risque de développer cette maladie est deux fois plus élevé.

Entre deux consultations, Pascal Blanchet explique, graphique à l’appui : ” Comme les Antillais sont d’origine africaine, c’est déjà une population à risque – du fait de prédispositions génétiques – . Mais là, la pollution environnementale engendre un risque supplémentaire et explique une partie des cas de cancers de la prostate. “

Urbain fait partie des volontaires que le professeur avait suivis pour son étude. Cet agent administratif de 70 ans, au tee-shirt Bob Marley rehaussé d’un collier de perles, reçoit chez lui, près de Pointe-à-Pitre. Son regard s’attarde sur ses dossiers médicaux empilés sur la table du jardin, tandis que quelques poules déambulent entre le manguier et sa vieille Alfa Roméo.

” Une affaire de gros sous “Quand il a appris qu’il était atteint d’un cancer de la prostate, Urbain s’est d’abord enfermé dans le déni. ” C’est violent. On se dit qu’on est foutu “, se souvient-il. Un frisson parcourt ses bras nus. ” J’ai été rejeté. Les gens n’aiment pas parler du cancer de la prostate ici. “ La maladie fait l’objet d’un double tabou : la peur de la mort et l’atteinte à la virilité dans une société qu’il décrit comme ” hypermachiste “. ” Mais les langues se délient enfin “, se réjouit-il.

L’idée de se faire opérer n’a pas été facile à accepter. ” Et puis je me suis dit : merde, la vie est belle, mieux vaut vivre sans bander que mourir en bandant ! “ Il rit, mais la colère affleure aussitôt : ” J’ai été intoxiqué par ceux qui ont permis d’utiliser ce poison, le chlordécone. Aujourd’hui je suis diminué. “ Selon lui, ” beaucoup de gens meurent, mais le gouvernement ne veut pas le prendre en compte. Si c’était arrivé à des Blancs, en métropole, ce serait différent. Et puis, c’est aussi une affaire de gros sous “.

Ce qui se joue derrière l’affaire du chlordécone, c’est bien la crainte de l’Etat d’avoir un jour à indemniser les victimes – même si prouver le lien, au niveau individuel, entre les pathologies et la substance sera sans doute très difficile. Mais l’histoire n’en est pas encore là. Pour l’heure, les autorités ne reconnaissent pas de lien ” formel “ entre le cancer de la prostate et l’exposition au chlordécone. Une étude lancée en  2013 en Martinique devait permettre de confirmer – ou non – les observations faites en Guadeloupe. Mais elle a été arrêtée au bout d’un an. L’Institut national du cancer (INCa), qui l’avait financée, lui a coupé les fonds, mettant en cause sa faisabilité.

La nouvelle est tombée sous la forme d’un courrier signé par la présidente de l’INCa à l’époque, Agnès Buzyn, devenue depuis ministre de la santé. Quatre ans après, Luc Multigner, qui pilotait l’étude à l’Inserm, reste ” estomaqué “ par les arguments ” dénués de tout fondement scientifique “ avancés par le comité d’experts pour justifier cette interruption. ” Je les réfute catégoriquement, affirme le chercheur. Si on avait voulu empêcher la confirmation de nos travaux antérieurs en Guadeloupe, on ne s’y serait pas pris autrement “, souligne-t-il.

Cette histoire a rattrapé Agnès Buzyn depuis son arrivée au gouvernement. Interrogée en février à l’Assemblée nationale, elle a soutenu que l’étude pâtissait d’un ” biais méthodologique “ qui l’aurait empêchée d’être concluante. ” Je me suis appuyée sur le comité d’experts pour l’arrêter “, insiste auprès du Monde la ministre de la santé dans son bureau parisien. Elle assure toutefois que le gouvernement est ” prêt à remettre de l’argent pour tout scientifique souhaitant monter une étude robuste “ et qu’un appel à projets va être lancé.

Luc Multigner s’en désole : ” Cela renvoie tout aux calendes grecques. C’est comme si tout le travail, l’énergie et les moyens financiers mis en œuvre ces quinze dernières années n’avaient servi à rien ! ” Selon lui, ” l’Etat n’est pas à la hauteur de la gravité du dossier “. Un sentiment largement partagé, tant le problème est géré au coup par coup et sans véritable stratégie depuis son irruption.

L’affaire du chlordécone surgit au tout début des années 2000 grâce à la mobilisation d’un ingénieur sanitaire, Eric Godard, de l’Agence régionale de santé (ARS) de Martinique. C’est lui qui, le premier, donne un aperçu de l’ampleur des dégâts en révélant la contamination des eaux de consommation, des sols, du bétail et des végétaux. Il est mis à l’écart pendant plus d’un an après sa découverte, mais des mesures sont prises : des sources d’eau sont fermées, d’autres traitées, et des zones entières sont interdites à la culture – étendues par la suite à la pêche.

Après cela, l’affaire semble tomber dans l’oubli. Il faut attendre qu’un cancérologue, Dominique Belpomme, dénonce un ” empoisonnement “ dans la presse nationale en  2007, provoquant une crise médiatique, pour que les pouvoirs publics s’emparent vraiment du sujet. Un premier plan national d’action est mis sur pied, puis un deuxième. Leur bilan est ” globalement mitigé “, constate un rapport d’évaluation, qui critique la ” juxtaposition d’initiatives ministérielles distinctes “, l’absence de coordinationet le manque de transparence auprès de la population. Un troisième plan court actuellement jusqu’en  2020. Il encadre notamment les recherches pour mieux connaître les effets sanitaires du chlordécone.

En dire aussi peu que possible” L’Etat a mis un certain temps à prendre la dimension du problème et à considérer l’angoisse que ça pouvait générer aux Antilles “, admet Agnès Buzyn. Mais la ministre de la santé l’assure : ” Avec moi, il n’y aura pas d’omerta. J’ai donné l’ordre aux Agences régionales de santé – ARS – de Martinique et de Guadeloupe d’être transparentes envers les citoyens. “

La consigne semble être mal passée. Dans une lettre adressée à la ministre le 23  janvier, un syndicat de l’ARS de Martinique dénonce les ” pressions que subissent les agents pour limiter l’information du public au strict minimum “, mais aussi les ” manœuvres visant à la mise à l’écart du personnel chargé de ce dossier “, dont l’expertise est pourtant ” unanimement reconnue “. Et pour cause : l’un des agents ostracisés n’est autre qu’Eric Godard – encore lui –, qui doit son surnom, ” M.  Chlordécone “, à sa connaissance du dossier.

Contacté, le directeur général de l’agence, Patrick Houssel, dément : ” Il ne s’agissait pas de faire pression, mais de mettre en place une communication plurielle, pour qu’elle ne soit plus seulement faite par M. Godard. “ De son côté, le ministère de la santé voit là un simple ” problème interne de ressources humaines “, et non une alerte.

En dire aussi peu que possible, de peur de créer la panique et d’attiser la colère. Pendant des années, les autorités ont appliqué cette stratégie au gré des nouvelles découvertes sur l’ampleur du désastre. Mais le manque de transparence a produit l’effet inverse. La suspicion est désormais partout, quand elle ne vire pas à la psychose : certains refusent de boire l’eau du robinet, la croyant, à tort, toujours contaminée. D’autres s’inquiètent pour les fruits, alors qu’il n’y a rien à craindre s’ils poussent loin du sol – le chlordécone disparaît à mesure qu’il monte dans la sève, ce qui explique que la banane elle-même ne soit pas contaminée.

L’inquiétude et la défiance envers les autorités se sont encore aggravées après la publication, en décembre  2017, d’un rapport controverséde l’Anses. L’agence publique avait été saisie pour savoir si les limites maximales de résidus de chlordécone autorisées dans les aliments étaient suffisamment protectrices pour la population. La question est brûlante, car un changement dans la réglementation européenne en  2013 a conduit – comme le ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, l’a reconnu en janvier – à une hausse mécanique spectaculaire des limites autorisées en chlordécone pour les volailles (multipliées par dix) et pour les viandes (multipliées par cinq).

La mobilisation s’organiseOr, dans ses conclusions, l’Anses estime que ces nouveaux seuils sont suffisamment protecteurs. Selon l’agence, les abaisser serait inutile, et il est ” plus pertinent d’agir par les recommandations de consommation pour les populations surexposées ” au pesticide. Elle le justifie par le fait que le problème ne vient pas des circuits réglementés (supermarchés), mais des circuits informels (autoproduction, don, vente en bord de route), très prisés par les habitants, en particulier les plus pauvres, mais où les aliments sont souvent fortement contaminés.

La population n’est pas la seule à avoir été choquée. Des scientifiques, des médecins, des élus et des fonctionnaires nous ont fait part de leur indignation face à ce qu’ils perçoivent comme un ” tournant “, ” en contradiction totale ” avec la politique de prévention affichée par les pouvoirs publics, visant au contraire à réduire au maximum l’exposition de la population au chlordécone.

Plusieurs d’entre eux soupçonnent le gouvernement de vouloir privilégier l’économie sur la santé, en permettant aux éleveurs de bœufs et de volailles de vendre leurs produits avec des taux de chlordécone plus élevés. De son côté, Agnès Buzyn reconnaît qu’” on a tous intérêt à ce que les seuils soient les plus bas possible “, mais se dit ” très embarrassée “ pour en parler puisque ” l’alimentation est de la responsabilité du ministère de l’agriculture “. Celui-ci n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

La polémique a en tout cas obligé l’Etat à revoir sa stratégie. Son nouveau maître-mot : la communication. ” Pour restaurer la confiance, il faut être transparent, affirme Franck Robine, préfet de la Martinique et coordinateur du troisième plan national sur le chlordécone. On n’a pas de baguette magique, mais on montre aux gens qu’on s’occupe du problème et qu’on partage avec eux les connaissances. “ La cartographie des zones polluées, restée confidentielle depuis sa réalisation en  2010, a enfin été rendue publique fin avril pour les deux îles. Un colloque public sur le chlordécone se tiendra également du 16 au 19  octobre en Guadeloupe et en Martinique. Une première.

Il en faudra toutefois davantage pour rassurer la population. Depuis le rapport controversé de l’Anses, la colère prend peu à peu le pas sur le fatalisme et la résignation. La mobilisation s’organise. Des syndicats d’ouvriers agricoles de Guadeloupe et de Martinique se sont associés pour la première fois, en mai, pour déposer une pétition commune auprès des préfectures. Ils réclament une prise en charge médicale et un fonds d’indemnisation pour les victimes. Une étude cherchant à établir les causes de mortalité de ces travailleurs, qui ont été les plus exposés au chlordécone, est en cours.

Des habitants font aussi du porte-à-porte depuis trois mois. ” Même ceux qui n’ont pas travaillé dans la banane consomment des aliments contaminés, donc il faut qu’ils sachent ! “, lance l’une des bénévoles. Les personnes âgées sont les plus surprises. Certains ignorent encore le danger auquel la population est exposée. D’autres sont incrédules. Harry Durimel, avocat et militant écologiste, raconte : ” Quand je distribuais des tracts sur les marchés, les vieux me disaient : “Tu crois vraiment que la France nous ferait ça ?” Ils ont une telle confiance dans la République ! Mais ça bouge enfin, les gens se réveillent et prennent la mesure de la gravité de la situation. “ D’autant qu’il n’existe, à l’heure actuelle, aucune solution pour décontaminer les sols.

Qui est responsable de cette situation ? La question est devenue lancinante aux Antilles. Des associations et la Confédération paysanne ont déposé plainte une contre X en  2006 pour ” mise en danger d’autrui et administration de substances nuisibles “. ” On a dû mener six ans de guérilla judiciaire pour que la plainte soit enfin instruite, s’indigne Harry Durimel, qui défend l’une des parties civiles. Le ministère public a tout fait pour entraver l’affaire. “ Trois juges d’instruction se sont déjà succédé sur ce dossier, dépaysé au pôle santé du tribunal de grande instance de Paris, et actuellement au point mort.

Le Monde a pu consulter le procès-verbal de synthèse que les enquêteurs de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) ont rendu, le 27  octobre 2016. Un nom très célèbre aux Antilles, Yves Hayot, revient régulièrement. Il était à l’époque directeur général de Laguarigue, la société qui commercialisait le chlordécone, et président du groupement de producteurs de bananes de Martinique. Entrepreneur martiniquais, il est l’aîné d’une puissante famille béké, à la tête d’un véritable empire aux Antilles – son frère, Bernard Hayot, l’une des plus grosses fortunes de France, est le patron du Groupe Bernard Hayot, spécialisé dans la grande distribution.

Devant les gendarmes, Yves Hayot a reconnu qu’il avait ” pratiqué personnellement un lobbying auprès de Jean-Pierre Soisson, qu’il connaissait, pour que des dérogations d’emploi soient accordées “.

Surtout, l’enquête judiciaire révèle que son entreprise, Laguarigue, a reconstitué un stock gigantesque de chlordécone alors que le produit n’était déjà plus homologué. Elle a en effet signé un contrat le 27  août 1990 avec le fabricant, l’entreprise Calliope, à Béziers (Hérault), ” pour la fourniture de 1 560 tonnes de Curlone – le nom commercial du chlordécone – , alors que la décision de retrait d’homologation – le 1er  février 1990 – lui a été notifiée “, écrivent les enquêteurs. Ils remarquent que cette quantité n’est pas normale, puisqu’elle est estimée à ” un tiers du tonnage acheté sur dix ans “. De plus, ” au moins un service de l’Etat a été informé de cette “importation” “, puisque ces 1 560 tonnes ” ont bien été dédouanées à leur arrivée aux Antilles “ en  1990 et 1991. Comment les douanes ont-elles pu les laisser entrer ?

” Scandale d’état “D’autant que, ” s’il n’y avait pas eu de réapprovisionnement, il n’y aurait pas eu de nécessité de délivrer de dérogations “ pour utiliser le produit jusqu’en  1993, relève l’Oclaesp. Les deux dérogations accordées par les ministres de l’agriculture visaient en effet à écouler les stocks restants en Guadeloupe et en Martinique. Or ces stocks ” provenaient de ces réapprovisionnements “, notent les gendarmes. La société Laguarigue a justifié cette ” importation ” par une ” divergence dans l’interprétation de la réglementation “. Yves Hayot ne sera pas inquiété par la justice : il est mort en mars  2017, à l’âge de 90 ans.

Contacté par Le Monde, l’actuel directeur général de l’entreprise, Lionel de Laguarigue de Survilliers, affirme qu’il n’a ” jamais entendu parler de cela “. Il précise qu’il n’était pas dans le groupe à l’époque – il est arrivé en  1996 – et assure que Laguarigue a ” scrupuleusement respecté les trois phases d’arrêt du chlordécone “ concernant sa fabrication, sa distribution et son utilisation.

Les conclusions des enquêteurs sont quant à elles sans ambiguïté : ” Les décisions prises à l’époque ont privilégié l’aspect économique et social à l’aspect environnemental et à la santé publique “, dans un contexte concurrentiel avec l’ouverture des marchés de l’Union européenne. La pollution des Antilles au chlordécone est ainsi ” principalement la conséquence d’un usage autorisé pendant plus de vingt ans. Reste à savoir si, au vu des connaissances de l’époque, l’importance et la durée de la pollution étaient prévisibles “.

Un rapport de l’Institut national de la recherche agronomique, publié en  2010 et retraçant l’historique du chlordécone aux Antilles, s’étonne du fait que la France a de nouveau autorisé le pesticide en décembre  1981. ” Comment la commission des toxiques a-t-elle pu ignorer les signaux d’alerte : les données sur les risques publiées dans de nombreux rapports aux Etats-Unis, le classement du chlordécone dans le groupe des cancérigènes potentiels, les données sur l’accumulation de cette molécule dans l’environnement aux Antilles françaises ?, s’interroge-t-il. Ce point est assez énigmatique car le procès-verbal de la commission des toxiques est introuvable. “

Le rapport cite toutefois l’une des membres de cette commission en  1981, Isabelle Plaisant. ” Quand nous avons voté, le nombre de voix “contre” était inférieur au nombre de voix“pour” le maintien de l’autorisation pour les bananiers, dit-elle. Il faut dire que nous étions peu de toxicologues et de défenseurs de la santé publique dans la commission. En nombre insuffisant contre le lobbying agricole. “

Longtemps resté discret sur le sujet, Victorin Lurel, sénateur (PS) de la Guadeloupe, ancien directeur de la chambre d’agriculture du département et ancien ministre des outre-mer, dénonceun ” scandale d’Etat “. ” Les lobbys des planteurs entraient sans passeport à l’Elysée, se souvient-il. Aujourd’hui, l’empoisonnement est là. Nous sommes tous d’une négligence coupable dans cette affaire. “

Faustine Vincent

© Le Monde

 

Pierre Pfeffer est mort

Bien sûr, je vous souhaite le meilleur pour 2017. Ô combien. Votre présence ici m’est toujours un immense plaisir. Mais je ne peux oublier ce jour une affreuse nouvelle : Pierre Pfeffer est mort le 29 décembre 2016. C’était un grand zoologiste, et c’était un homme merveilleux. Parmi les souvenirs que j’emporte de lui, il y a le Pfeffer résistant antinazi, devenu sniper pour la raison qu’il tirait très bien. Et son premier voyage vers la Côte d’Ivoire, en bateau, qui le conduirait à vivre à l’africaine, avec une Africaine, et à chasser l’éléphant devenu fou à la demande des villageois. Il aimait tant l’Afrique ! L’Afrique, les Africains, les animaux. À mes yeux, sans l’ombre d’un doute, il demeure un personnage légendaire. Le voilà sur l’autre rive, suivant probablement la piste d’un animal inconnu des vivants. L’âme peut saigner. Elle saigne.

Ci-dessous, un entretien qu’il m’avait accordé au début de 2003.

 

 

« Sans l’éléphant, l’Afrique ne serait plus l’Afrique »

 

Pierre Pfeffer, l’un de nos plus grands zoologistes, est dans une colère noire. Cet admirable connaisseur de l’éléphant a reçu Terre Sauvage pour dénoncer les manoeuvres et manigances qui ont permis la reprise partielle du commerce de l’ivoire. Et pour clamer ce qu’il considère comme une évidence : l’éléphant est une chance, une chance pour l’Afrique, mais aussi pour les Africains.

 

Terre Sauvage : Pierre Pfeffer, votre premier souvenir d’un éléphant ?

 

Pierre Pfeffer : J’ai découvert l’Afrique avant d’être scientifique. Après un passage dans la Résistance, je suis resté quelque temps dans l’armée, et puis je l’ai quittée. Parmi mes copains de l’époque, il y a avait un Ivoirien, et un jour, il m’a dit : “viens donc en Afrique !”. Depuis tout gosse, j’avais la passion de la nature et des animaux, et j’ai décidé de m’embarquer.

 

Terre Sauvage : Vous voulez dire au sens propre ?

 

P.P : C’est cela. J’ai travaillé sur un bateau pour payer mon voyage. J’étais en quatrième classe et je servais au bar des troisièmes. Nous étions en 1950, et je me suis retrouvé dans un village de l’ouest du pays, en pleine forêt. J’ai vécu comme cela environ dix-huit mois, en passant de village en village. Je chassais…

 

TS : Vous chassiez ?

 

PP : Je chassais, oui. Comme les Africains n’avaient pas le droit de posséder un fusil, ils me demandaient de chasser pour eux, surtout des antilopes et des buffles, un peu ce qu’ils voulaient. Je vivais avec eux, c’était vraiment très sympa, j’ai beaucoup aimé. Mais au bout d’un certain temps, je me suis dit, moi qui adorais les animaux, que je n’allais pas passer ma vie à tirer sur eux. Alors, je suis retourné en France reprendre mes études.

 

TS : Après avoir rencontré l’éléphant ?

 

P.P : Oui, mais pour dire la vérité, je l’ai mal vu et j’ai été un peu déçu. En 1950, il y avait encore autour de 16 millions d’hectares de forêt en Côte d’Ivoire, contre moins d’un million aujourd’hui. Dans ces villages de forêt où je vivais, l’éléphant était à la fois un animal que l’on craignait et un animal qu’on voulait s’approprier, pour sa viande. La toute première fois, mon guide a crié : “Éléphant, éléphant !”. Mais moi, je ne voyais rien du tout, rien. Alors le pisteur est passé derrière moi, a pris ma tête dans ses mains, et l’a orientée vers le haut, un peu comme un phare (rires). Je regardais trop bas, au niveau d’un être humain ! Ce que j’ai vu, c’était un peu de peau grise et un oeil qui regardait. L’éléphant, pour moi, au début, c’était cela : des fragments, des morceaux de peau grise à travers les feuilles et les branches. J’étais très étonné de voir la façon dont ils se déplaçaient, dans un silence total. Vous étiez là, à cinq ou six mètres d’un ou plusieurs éléphants, et puis d’un coup plus rien ! Ils étaient partis, dans un silence total, comme des fantômes.

 

» Des années plus tard, je me suis réellement intéressé aux éléphants dans le nord de la République centrafricaine, où il y en avait énormément. On en en voyait partout, et comme c’était dans des zones qui mêlaient forêt et savane, on pouvait les observer facilement et longuement. Et dans ces conditions, on ne peut qu’être stupéfait par leurs comportements. Osons le mot : il y a d’étonnantes similitudes avec notre espèce. Dans leurs mimiques, dans l’intensité de leurs communications entre eux. Ils se parlent tout le temps, ils sont en contact permanent, notamment par le barrissement. Et il faut voir la façon dont ils s’occupent de leurs jeunes ! Les femelles les entourent, les aident à marcher, les protègent immédiatement et collectivement en cas de danger.Vraiment, c’est étonnant !

» En 1970, quand a explosé cette demande d’ivoire dans le monde, on a commencé à voir partout en Afrique des éléphants blessés, qui clopinaient. Je me souviens d’un groupe, d’une file d’éléphants guidés par une grande femelle, qui marchaient tout doucement et qui s’arrêtaient interminablement toutes les quelques dizaines de mètres. Quand la femelle est arrivée vers nous, j’ai vu qu’elle avait une énorme plaie à l’épaule, qui saignait, comme un trou ! On voyait sur les chemins des éléphanteaux orphelins, des cadavres avec des défenses enlevées. Je me suis dit : non, c’est impossible. C’est à ce moment-là que j’ai lancé mon combat en faveur des éléphants. Comment détruire une espèce pareille pour fabriquer des babioles qui finiront dans un tiroir ?

 

TS : Pendant près de vint ans, le massacre des éléphants s’est poursuivi, jusqu’à menacer l’espèce. On a parlé, je crois, de deux millions d’éléphants tués. Et puis en 1989, au cours d’une conférence internationale qui s’est tenue à Lausanne, et où vous avez joué un rôle de premier plan, le commerce de l’ivoire a été interdit. Quelle victoire !

 

P.P : En effet, mais je voudrais insister sur l’engagement de mes amis africains. Sur les 30 pays africains représentés à Lausanne, 26 ont voté pour l’arrêt du commerce, et un 27ème, le Gabon, s’est rallié trois semaines plus tard. Mais c’était avant que les Japonais et les Zimbabwéens n’imposent le vote secret. Avant que ne commencent les tractations de couloir et les arrangements.

 

TS : Que voulez-vous dire ?

 

P.P : En 1992 comme en 1994, au cours des deux conférences successives de la Cites (voir encadré), les Africains sont parvenus à empêcher la reprise du commerce de l’ivoire, malgré les pressions. Mais au cours de la conférence d’Harare de 1996, au Zimbabwe, les magouilles, pour parler clairement, ont commencé. Et elles ont conduit à la réouverture, soi-disant à titre expérimental, du commerce de l’ivoire. Qui se traduit depuis par la mise à mort de plusieurs milliers d’éléphants chaque année et de véritables guerres locales menées par des braconniers puissamment armés, qui tuent de nombreux gardes. Et ces magouilles n’ont plus cessé depuis, comme on l’a vu en novembre 2002, à Santiago du Chili, au cours de la dernière conférence de la Cites.

 

TS : Que s’est-il passé ?

 

P.P : On a autorisé trois pays, le Botswana, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe à exporter leurs stocks d’ivoire, constitués, officiellement du moins, sur des animaux morts de maladie ou au cours d’opérations antibraconnage. On parle à chaque fois d’une vente unique et sans lendemain, mais fort curieusement, les stocks se renouvellent sans cesse, et on peut parier qu’à la prochaine conférence internationale, on aura encore un « stock unique » d’ivoire à écouler. On parle beaucoup de protection des éléphants, mais la protection passe toujours au second plan. On sait depuis 1840 au moins que le le commerce de l’ivoire se traduit toujours par le déclin de l’éléphant. Dès que le commerce s’arrête, les populations augmentent, dès qu’il reprend, les populations déclinent. On le sait ! A la moindre incitation, le braconnage reprend. Et c’est ce qui se passe en ce moment en Afrique.

 

T.S : Mais pourquoi laisse-t-on faire, dans ce cas ?

 

P.P : Pour des raisons purement politiques. On assiste dans les conférences internationales à des marchandages du genre : si vous ne nous embêtez pas sur le thon ou la baleine, alors, on ne vous embêtera pas sur le guépard ou la panthère. Il se trouve que l’Afrique du Sud est aussi riche à elle seule que le reste de l’Afrique subsaharienne, et politiquement, c’est un pays d’une importance décisive. Tout le monde veut avoir de bonnes relations avec elle ! Les États-Unis ont fait une pression incroyable pour empêcher la conférence de Santiago d’adopter la proposition du Kenya et de l’Inde de maintenir une interdiction totale du commerce de l’ivoire. Je ne veux pas donner de nom, mais un haut responsable américain a pris son téléphone et appelé plusieurs gouvernements d’Europe – leurs délégués à la Cites – pour leur dire : surtout, ne soutenez pas cette position ! Or j’ai très bien connu ce monsieur en Afrique, où il s’occupait d’éléphants et luttait avec des moyens très durs contre le braconnage. Figurez-vous qu’il a tué des Africains ! Dès qu’ils entraient dans la zone d’un parc national, ceux qu’il appelait des braconniers, mais qui n’étaient la plupart du temps que des pêcheurs qui venaient là de toute éternité, étaient tués ! Avant la Cites, je lui ai envoyé un mel pour lui dire : franchement, ce n’était pas la peine de tuer de pauvres Africains pour ensuite réclamer la reprise du commerce de l’ivoire. Bien entendu, il ne m’a pas répondu.

 

TS : Mais c’est épouvantable !

 

P.P : Oui. Je suis conseiller scientifique d’une fondation pour la protection de la faune sauvage en Tanzanie, dont le président n’est autre que M. Giscard d’Estaing, et les deux co-présidents George Bush père et l’actuel président de la Tanzanie. Vous vous doutez bien que nous avons tout tenté pour sensibiliser George Bush père à la question de l’ivoire. Eh bien, dans la délégation américaine à Santiago, en tant qu’éminence grise, il y avait un monsieur dont je tairai également le nom, et qui est très proche de M. Bush, C’est un grand chasseur, qui va régulièrement au Botswana et en Afrique du Sud. L’été dernier, il a été vu là-bas avec le général Schwarzkopf, l’ancien chef d’état-major de la Guerre du Golfe, et ils ont tiré chacun un lion ! Évidemment, il a soutenu à fond la position sud-africaine : or il ne pouvait pas ignorer les conséquences d’une éventuelle reprise du commerce de l’ivoire.

 

TS : La position américaine a-t-elle été décisive ?

 

P.P : En tout cas, très importante. Un délégué africain m’a dit à propos d’un autre délégué africain qui avait eu une attitude curieuse à Santiago : “Mais comment, vous ne savez pas ? Il est invité chaque année chez les Américains, par le Safari Club International !”. Et il faudrait parler également du Japon, qui est le seul pays à pouvoir importer légalement les stocks d’ivoire africain, et qui est donc le grand bénéficiaire de la reprise partielle du commerce. Des amis africains m’ont expliqué le sens de certains votes par le fait, entre autres, que le Japon avait payé le déplacement de délégations africaines ! Pour vous dire la vérité, le secrétariat de la Cites, à l’exception d’une personne, me semble acquis aux marchands d’ivoire.

 

T.S : Le secrétariat de la Cites, cette institution internationale chargée de la protection de la faune et de la flore mondiales ?

 

P.P : C’est ainsi ! Le secrétariat avait naguère institué un système par lequel les marchands d’ivoire versaient un pourcentage – « contribution proportionnelle aux quantités d’ivoire importées », je cite ! – à la Cites. C’est comme si les médecins des hôpitaux passaient un accord avec les Pompes funèbres et touchaient un pourcentage en fonction du nombre de cadavres !

 

T.S : En ce cas, l’Europe n’aurait-elle pas dû et pu jouer un rôle de contrepoids ?

 

P.P : L’été dernier, j’ai eu la stupéfaction de découvrir que la France, qui avait joué un rôle essentiel dans l’interdiction du commerce de l’ivoire en 1989, allait soutenir la position sud-africaine. Elle a fini par changer d’avis in extremis, à la suite notamment de différentes interventions, mais au cours d’une réunion au ministère de l’Ecologie à Paris, l’une de ses responsables m’a servi toutes sortes de lieux communs du genre : M. Pfeffer, il y a 720 millions d’Africains dans l’Afrique subsaharienne, vous pensez bien qu’il n’y a plus de place pour les éléphants, etc. J’ai répondu : mais en ce cas, il n’y a plus de place pour le reste non plus, et je ne vois pas ce que nous faisons tous là !

 

T.S : En effet. Mais que répondez-vous sur le fond du dossier ?

 

P.P : Je suis prêt à emmener qui veut dans des zones où il y a à l’évidence de la place pour les éléphants, mais d’où ils ont disparu après avoir été massacrés. Et ils n’ont été remplacés ni par des éleveurs, ni par des cultivateurs. A la fin des années 60, il y avait 2 500 000 éléphants dans toute l’Afrique. Peut-être n’y a-t-il plus la place pour autant d’animaux aujourd’hui, mais il pourrait, c’est sûr, y en avoir 1 500 000. Or, il n’en reste selon mes propres estimations qu’entre 320 et 340 000. Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je précise que je n’ai rien contre le fait que les Africains tuent des éléphants pour les manger. D’ailleurs, les massacres des années 70 ont fait perdre énormément aux populations d’Afrique. En République centrafricaine, on estimait à 120 000 le nombre d’éléphants il y a trente ans. Une étude avait montré qu’il arrivait sur le marché de Bangui, chaque année, l’équivalent de 500 éléphants, 4 000 bufles et 200 000 antilopes. C’était une ressource en viande régulière et très importante. Mais elle a été perdue, car il ne reste sans doute que 8 000 éléphants. Le ministre des Eaux et Forêts, dans une interview à la radio, a reconnu que le pays, en sacrifiant ses éléphants, avait perdu l’équivalent de 175 000 têtes de bétail. On pourrait, avec 1 500 000 éléphants, en prélever 3% chaque année sans problème, ce qui offrirait des milliers de tonnes de viande aux populations locales. N’oubliez pas, de toute façon, que partout où la pluviosité dépasse 900 mm, la mouche tsétsé empêche l’élevage. Dans ces savanes et forêts humides, seule la faune sauvage, immunisée, peut vivre, et le massacre des éléphants a été et reste une absurdité, y compris sur le plan économique !

 

T.S Vous prenez tout le monde à contrepied. Ce que vous dites, c’est que loin d’être un handicap ou une gêne, les éléphants seraient donc une aide précieuse pour les populations africaines ?

 

P.P : Et comment ! C’est un producteur de viande formidable : il mange tout. Des branches, des écorces, des racines, et il n’a pas besoin de pâturages, comme le bétail. Il s’adapte à tous le milieux, des confins du désert jusqu’au coeur de la forêt humide. Il n’a pas de maladies, en tout cas pas d’épizooties, et il a une vigueur extraordinaire. On parle beaucoup de conflits avec les paysans, mais je vais vous dire : en général, en cas de problème avec des éléphants, il suffit d’en tuer un pour que les autres ne reviennent pas avant au moins un an. Au Gabon, on a fait une étude sur la responsabilité des animaux dans les dégâts aux cultures. Eh bien, l’éléphant ne vient qu’en cinquième place ! Le premier, c’est l’aulacode, ce rongeur que les Africains appellent agouti. Il est vrai qu’un dégât d’éléphant, c’est spectaculaire : quand il s’en prend à un bananier, ça se voit. Les aulacodes se contentent de grignoter, mais ils sont beaucoup plus nombreux. 50% des dégâts dans les plantations sont de leur fait. Le fait d’animaux dont on ne parle jamais et qu’on ne connaît même pas !

 

T.S : Un dernier mot : que faut-il faire ?

 

P.P : Mais à la limite, rien ! Dès qu’on commence à ficher la paix à l’éléphant, l’accroissement de sa population atteint de 5 à 7% par an. Pour sauver un animal comme le rhinocéros, il faut se donner beaucoup de mal, mais pour l’éléphant, non. Il n’y a même pas besoin de volonté politique : il suffit, il suffirait d’arrêter le commerce de l’ivoire. Mais en attendant, on est en train de piller et de détruire une ressource africaine absolument exceptionnelle. L’éléphant disparu, l’Afrique ne serait plus l’Afrique. michael kors sito ufficiale michael kors sito ufficiale

Trump fait monter le prix du somnifère

 

Amis lecteurs, trumpistes et non-trumpistes, je vous livre ci-dessous le billet que j’ai écrit vers 14 heures pour le site de Charlie, et qui y est encore visible. Il est court, comme vous verrez, et ne contient donc pas les méandres habituels de ma pensée. Mais enfin, il dit quelque chose que je pense. J’en ai réellement marre des  sérénades et des lamentations. Je viens de lire un papier de Reporterre, dont le titre m’a fait sursauter : « Trump, candidat de l’anti-écologie ». Par Dieu, Clinton ne l’était-elle pas, elle qui était la candidate des transnationales, moteur essentiel de la crise climatique ? Comme je suis fatigué, je ne vais pas plus loin. Mais mon point de vue essentiel, le voici : nous avons grand besoin d’un point de vue écologiste sur la marche du monde. Indépendant des modes, des truismes, des habitudes de pensée. C’est urgent, cela brûle même. Assez de jérémiades : Trump est ce qu’il est, mais Clinton tout autant. Au passage, la question du Tafta – et du Ceta – est un sujet-clé, car son sabordage rendrait un immense service à nous tous. Allez-y de vos commentaires.

 


Le billet de Charlie sur son site :

 

Comme il n’est pas encore intronisé, ce ne peut être considéré comme injure à chef d’État : Trump est un gros empaffé, et le restera. Dans le domaine si décisif de la crise écologique, il va probablement frapper très fort. Ainsi qu’on sait peut-être, il ne croit pas au dérèglement climatique, ce qui risque quand même de plomber l’ambiance à Marrakech, où se déroule en ce moment le 22e épisode des sommets climatiques internationaux. Royal et Fabius passeront moins à la télé.

Répétons : ce gros empaffé – bis – n’en a rien à foutre de rien. Mais est-ce bien une raison pour tout à fait regretter Clinton ? Cette si Grande Dame, défendue par tant de si Braves Gens, était pieds et poings liés au pied du big business américain et se demandait ces derniers temps comment se tirer du bourbier du Tafta, ce projet de traité commercial avec l’Europe. La pauvrette était coincée entre, d’un côté, ses supporters des transnationales et, de l’autre, la révolte de plus en plus vive d’une Amérique qui ne croit plus à la mondialisation.

Trump, ce gros empaffé – ter -, vole au secours des altermondialistes et, s’il tient parole, flinguera le Tafta à la hache et au couteau, comme il aimerait faire avec les Mexicains et les musulmans. Est-ce à dire, docteur, qu’on a mal au fion et qu’il n’y a pas de remède ? Certains jours, oui. Certains matins, on ferme les volets, on se bouffe un somnifère et on oublie le monde.

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L’insupportable portable vous salue bien

Paru dans Charlie y a pas longtemps

Tout le monde s’en fout, mais le téléphone portable est rempli d’or, d’argent, de tungstène, de coltan. Derrière ces « minerais de sang », des mineurs aux poumons cramés, des villageois martyrisés, des trafiquants prospères, des pollutions infernales. Mais infernales pour qui ?

Faudra pas s’étonner « le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire » (1). On découvre dans l’éclairant rapport de la sénatrice Marie Blandin (2) de quoi sont faits les téléphones portables, ces tueurs de masse de la sociabilité humaine. Citons pêle-mêle la présence d’argent, de cuivre, de platine, de palladium, de terres rares, de tantale, de tungstène, de cobalt, et même d’or. Sans compter, cela va de soi, tous ces goûteux plastiques gorgés de bisphénol A ou de retardateurs de flammes, tous plus ou moins perturbateurs endocriniens.

On balance tout à la benne sans y penser, ou bien on garde les vieilleries à la maison – 100 millions de portables usagés se trimballent – et c’est vraiment dommage. Pour la seule année 2012, la France a jeté 37 000 tonnes de cartes électroniques, qui contenaient la valeur de 124 millions d’euros. Mais passons sur l’amuse-gueule et venons-en au principal. Le tantale, qui équipe massivement les condensateurs de portables, provient du coltan, dont 80 % des réserves mondiales se trouvent en République démocratique du Congo (RDC), surtout dans la région du Kivu. Le Kivu, ce paradis bien connu où les mineurs meurent jeunes, écrasés ou les poumons brûlés, tandis que les milices violent en surface les enfants, y compris les bébés. Qui paie les miliciens ? Mais le coltan, enfin !

Ne parlons pas des autres « minerais de sang » – notamment l’or, le tungstène, l’étain (cassitérite) – qui alimentent en Afrique tous les trafics et toutes les guerres. N’en parlons pas, les fabricants de portables ne veulent pas, les chéris. La mission de Blandin a rencontré en route le sabotage, car « la connaissance précise de la composition des téléphones portables se heurte à l’opacité ». En effet, « invoquant le respect du secret industriel, l’ensemble des fabricants interrogés sont restés particulièrement évasifs sur ce point crucial ».

Ajoutons, car la philanthropie est au cœur de l’entreprise transnationale, que « la conception [des portables] est délibérément très défavorable au réemploi et au recyclage ». Il faut aller vite, mourir jeune et faire un beau cadavre de téléphone. L’innovation, mot auquel il faut mettre des guillemets, permet à l’industrie de pratiquer à grande échelle ce que l’on appelle – le rapport itou – l’obsolescence programmée. Un produit pourrait encore servir des années, voire une vie entière – pourquoi pas ? – mais il faut l’enterrer, sinon comment obtenir des profits ? Un Français change de portable tous les deux ou trois ans. Encore un effort, servants de la machine.

En complément, on citera un bel et bon article du quotidien américain The Washington Post (3). Sous le titre « Dans votre téléphone, dans leur air », le journal est allé en Chine, là où nos esclaves extraient du graphite dans les mines. Ce minéral ne sert pas qu’à faire des crayons. Il est aussi l’un des composés essentiels des batteries lithium-ion, sans lesquelles vous ne pourriez demander à votre double s’il faut rapporter du pain ou de la lessive du magasin.

Sur place, dans cet Orient lointain et mystérieux, c’est l’apocalypse. Les particules de graphite flottent dans l’air ambiant des villages, et s’allument en autant de féeries dès qu’un peu de lumière vient à leur rencontre. C’est très beau, surtout quand ça retombe en poussière grise cancérigène sur les cultures, le linge, l’eau des puits, le repas du soir, les canards, les oies, les poulets, les gosses, les tombes. Les arbres en meurent, les hommes aussi. « Nous voulons partir, raconte Zhang au journaliste, mais nous n’avons pas d’argent ».

Qui est responsable ? Mais personne. D’ailleurs, aux yeux des autorités locales, qu’on imagine largement indemnisées, elles, le problème n’existe pas. Le graphite sera vendu à Samsung SDI, LG Chem ou Panasonic, mais également à General Motors, Toyota ou Apple. Extrait du rapport sur le « développement durable » de Samsung, consacré au problème : « Nous sommes tout spécialement décidés à améliorer la qualité de vie des résidents locaux ». Ramène donc un téléphone de chez le marchand.

 

 

(1) Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France, Prévert

(2) senat.fr/notice-rapport/2015/r15-850-notice.html

(3) washingtonpost.com/graphics/business/batteries/graphite-mining-pollution-in-china/

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