Archives de catégorie : Développement

Cette industrie qui prétend sauver le monde

publié en mai 2021

Un simulacre. Un formidable simulacre planétaire, comparable à l’immense foutaise connue sous le nom de « développement durable ». Cette dernière expression a été imaginée pour le profit d’industriels menés par l’insurpassable Maurice Strong (1), puis propulsé par le même avec l’aide conséquente de…l’ONU. Oui, l’ONU n’est pas exactement au service des peuples et des écosystèmes.

La même lance une vaste opération qui sera débattue en octobre en Chine, au sommet de la Convention sur la diversité biologique. Il s’agirait de créer d’ici 2030 des « aires protégées » couvrant au moins 30% des surfaces terrestres et marines. Tel est leur nouveau truc : protéger le tiers du monde. Ce serait presque risible – on jette le reste ? -, mais bien sûr, un tel objectif légitimera dans le monde réel quantité de politiques atroces. Et d’autant que de grandes structures comme l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) sont pour.

Au vrai, l’origine de cette affaire est ailleurs. Le milliardaire suisse Hansjörg Wyss, qui a fait fortune dans la vente de matériel médical, est devenu sur le tard philanthrope, après de graves démêlés avec la justice américaine (voir encadré). Il « pèserait » environ 6,5 milliards de dollars, et en a refilé deux à une fondation créée en 1998 The Wyss Foundation, laquelle, comme c’est mignon, veut sauver le climat et le monde. En injectant un milliard dans le grandiose « Campaign for Nature » (2).

Ce sont ces gens, rejoints par National Geographic, via sa fondation, et une centaine d’organisations diverses, qui ont imaginé ce plan des 30% d’aires protégées, repris depuis par les Nations unies. Ce qui frappe dans l’affaire, c’est l’omniprésence du mot finance. La clé serait semble-t-il le fric, mais avec qui ? Avec des philanthropes aussi convaincants que Wyss ou le Premier ministre britannique Boris Johnson – adeptes de toutes les dérégulations – , qui déclare sur le site du machin : « Nous ne pouvons plus nous permettre de tergiverser et d’attendre, car la perte de biodiversité, c’est maintenant ». Et de même Justin Trudeau le Canadien, qui ose : « Nous devons agir de concert pour protéger la biodiversité ». Et de même le patron de la transnationale Unilever ou le secrétaire général de l’ONU Guterres, ou Antoine Sire de BNP-Paribas.

Tiens, un seul représentant des « peuples autochtones », dont on parle à chaque page ou presque. Y aurait-il problème ? Y a. La grande et merveilleuse association Survival International, qui défend depuis 1969 ces oubliés définitifs que sont les peuples indigènes, a décidé de lancer une grande bagarre, que Charlie soutient sans hésitation. Pour les feignasses, signalons une vidéo de moins de trois minutes, très remarquable, avec la voix de la comédienne Audrey Vernon (3).

Le point de vue de Survival, qui s’oppose sur le terrain aux « protecteurs » façon WWF, notamment en Afrique, est net. L’opération des 30% s’apparente à un accaparement des terres géant, le plus grand de l’histoire des hommes. Ses promoteurs oublient comme ils l’oubliaient au temps de colonies que ces terres qu’il s’agirait de « protéger » sont habitées par des peuples.

Écoutons : « Qui va souffrir si 30 % de la Terre est « protégée » ? Ce ne seront pas les principaux responsables de la crise climatique, mais plutôt les peuples autochtones et les autres populations locales du Sud qui ne participent que peu ou pas du tout à la destruction de l’environnement. Les chasser de leurs terres pour créer des aires protégées n’aidera pas le climat : les peuples autochtones sont les meilleurs gardiens du monde naturel et une part essentielle de la diversité humaine, qui est primordiale pour protéger la biodiversité ».

Dans les faits, car seuls comptent les faits, la « protection de la nature » vue par de richissimes associations du Nord, comme le WWF, exige de faire le ménage. Les peuples forestiers, les peuples autochtones qui habitent ce qui reste de nature depuis des milliers d’années sont des gêneurs. Qui doivent laisser place au fantasme. Le Grand Mensonge Vert est sur les rails.

(1) J’ai longuement expliqué cette saisissante affaire dans « Qui a tué l’écologie ? », paru en 2011 chez LLL. Et : https://fabrice-nicolino.com/?p=1256

(2) https://www.campaignfornature.org/unga-hub-page

(3) survivalinternational.fr/campagnes/mensongevert

Quand la philanthropie copine avec le crime

Mais qui diable est Hansjörg Wyss, le promoteur de Campaign for Nature (voir article principal) ? Il y a au moins deux façons de le décrire. Un, c’est un capitaine d’industrie devenu milliardaire. Suisse, il a fait de l’entreprise  Synthes un (très) grand de la vente de matériel médical et d’implants divers. Et comme il a grand cœur, il est devenu un philanthrope universel, soutenant de nobles causes dans les domaines de la médecine, de l’art, de la nature.

Deux, c’est un capitaliste, qui a mené la société Synthes de 12 employés à 8500 entre 1976 et 2012. Et il a eu de très gros ennuis avec la justice. Le 16 novembre 2011, Georgia Baddley reçoit un coup de fil officiel : la mort de sa mère, huit ans plus tôt, pourrait être liée à un acte illégal : l’injection d’un ciment médical dans sa colonne vertébrale, le Norian XR (1). Sur le papier, cette invention est simplement géniale, car le ciment se comporte comme de l’os. Le remplace. Et il rapporte des millions à l’entreprise qui en a déposé le brevet, Synthes bien entendu.

Mais les autorités n’ont jamais donné l’autorisation pour cet usage. Bien pire : la boîte a été prévenue à plusieurs reprises qu’il ne fallait surtout pas utiliser ce « comblement osseux » dans la colonne vertébrale, au risque de provoquer la formation de caillots sanguins. Au moins cinq personnes sont mortes dans cette petite aventure industrielle. La plainte qui suit traînera quatre responsables de Synthes au procès, puis à une peine de prison. Synthes sera poursuivie pour des dizaines d’infractions lourdes, dont celle d’avoir mené des essais cliniques interdits sur des humains. De quoi faire passer le labo Servier pour un simple distrait.

Wyss finira par vendre sa petite entreprise au laboratoire pharmaceutique Johnson et Johnson, qui commercialise en ce moment, avec peine, son propre vaccin contre le coronavirus. Le 13 juin 2012, Wyss empoche un chèque de 19,7 milliards de dollars. Avant de se lancer dans la grande croisade de « Campaign for Nature ».

  1. https://rroeder.nd.edu/assets/387886/fortunesynthes.pdf

Ces 3% qui n’ont pas encore été salopés

Faisons semblant d’y croire. Dans un sursaut héroïque, le milliardaire Wyss, soutenu par l’ONU, lance l’idée de créer des « aires protégées » (voir article principal) couvrant 30% des terres et des mers. Mais une étude bien intéressante remet les pendules à l’heure (1). 15 chercheurs de haute réputation – du Nord comme du Sud, de Cambridge à Nairobi, de Leipzig à Mexico – se sont posé cette question : « Where Might We Find Ecologically Intact Communities? ». Où peut-on trouver des communautés – au sens de l’écologie scientifique – intactes ? Le résultat est tout sauf rigolo.

S’appuyant sur trois critères rigoureux autant que complexes, les chercheurs ont essayé de dresser une carte des zones écologiquement intactes, celles où la biodiversité n’a pas encore diminué pour cause d’activités humaines. D’après l’étude, elles ne couvriraient plus que 2,8% des surfaces terrestres. C’est d’autant plus significatif que la surface planétaire des habitats non perturbés est généralement estimée entre 20 et 40% du total. Très près, et ce n’est pas un hasard, du plan des 30% d’aires protégées.

Autre gros caillou dans les chausses de M.Wyss : seuls 11% des terres intouchées sont des « aires protégées ». Mais qui donc a protégé efficacement les 89% restants ?L’explication est (presque) simple : les quelques bijoux biologiques sauvés « coincide with territories managed by indigenous communities ». Les sauveteurs ne sont pas les M.Wyss, mais les peuples autochtones défendus par Survival International.

(1) frontiersin.org/articles/10.3389/ffgc.2021.626635/full

Baignade(s) au milieu des pesticides

Publié en mai 2021

Tout le monde s’en contrefout. (Presque) tout le monde. À peine si des travaux isolés, sans envergure et sans allant ont été menés sur la présence des pesticides dans l’eau de mer (1). On sait ainsi que des cocktails de pesticides peuvent s’attaquer à des espèces de plancton marin, jusqu’à modifier des équilibres écosystémiques fragiles. On a appris également qu’en mer Baltique, en mer de Norvège, en mer du Nord, on pouvait retrouver des traces dans l’eau de médicaments, de pesticides, d’additifs alimentaires.

On ne savait pas, jusqu’ici, que la France est touchée de même, et que la situation y est grave. Sans pour autant souffler dans le clairon, l’institut français IFREMER vient de rendre publics des résultats qu’on qualifiera de flippants (2). 10 lagunes françaises de Méditerranée ont été explorées. Ce qu’est une lagune ? Un étang, une pièce d’eau séparée de la mer par un cordon sableux ou rocheux, où se mêlent à des concentrations variables eau salée et eau douce.

Sur les dix, au moins un est connu de toute la France : l’étang de Thau est en effet un haut-lieu de production d’huiles et de moules – 600 établissements, 12 000 tonnes d’huîtres par an – qui emploie environ 2000 personnes. Pas touche au grisbi ! On comprend dans ces conditions la prudence de Sioux de l’IFREMER, qui prend soin de dire et répéter que Thau est l’un des moins pollués aux pesticides des dix étudiés. Et pourtant ! On peut lire par exemple : « Le risque chronique lié à la présence de pesticides y est néanmoins jugé fort », ou encore – à propos des pesticides irgarol et métolachlor – que des études « rapportent des effets d’embryotoxicité chez les larves d’huîtres à des concentrations chroniques proches de celles retrouvées dans notre étude ». Traduction : les larves d’huîtres dégustent. Mais pas nous, bien sûr.

Cela ne serait rien encore si ce n’était un sinistre commencement. L’étude IFREMER note ainsi : « Sur les 72 pesticides recherchés, 49 substances différentes ont été quantifiées au moins une fois au cours de l’étude (dont 6 substances prioritaires sur les 9 recherchées). Parmi celles-ci,on retrouve en moyenne 29 substances différentes simultanément lors de chaque prélèvement ». Bien que ce jargon rebute, retenons que l’on trouve beaucoup des pesticides recherchés.

Mais c’est le détail qui fait le plus mal, car l’étude constate « un risque jugé “fort” pour la santé des écosystèmes de 8 lagunes sur 10 », car « entre 15 et 39 pesticides [ont été] retrouvés dans chaque lagune ». Pas si grave ? Si. Car « le cumul des pesticides constitue une problématique à part entière ». Même si l’on réussissait à réduire la présence de chaque substance, « l’effet du cumul des pesticides entraînerait encore un risque chronique pour 84 % des prélèvements réalisés dans le cadre de cette étude ». Commentaire désabusé de la chercheuse Karine Bonacina, qui a participé au travail : « Avant cette étude, l’état chimique de ces lagunes était considéré comme “bon” ».

Bien entendu, nulle autorité n’a le moindre intérêt à considérer de tels résultats. Ni les préfets, ni le ministère de l’Écologie, ni même et peut-être surtout les conchyliculteurs, qui ont tant à perdre à reconnaître l’étendue de la contamination des huîtres et des moules. Question : dans une France qui se jette à corps perdu dans la consommation de produits bio, est-il durablement possible que l’on continue à boulotter des fruits de mer farcis au métalochlore ou au glyphosate ?

Annexe mais redoutable : dans quelle tambouille chimique se baignent les gentils estivants de juillet et d’août ? Fait-on des analyses chimiques des eaux de baignade, notamment au débouché de nos grands fleuves, surchargés de chimie de synthèse et de cocktails médicamenteux ? Le fait-on à Trouville, qu’arrose si gentiment la Seine, après avoir drainé tant de régions agro-industrielles ? Le fait-on à la Baule, où la Loire dépose sans jamais s’arrêter ce qu’elle trimballe au long de son cours ? Euh, non. Combien de pesticides en bouche quand bébé boit la tasse ?

(1) Il faut citer le décevant Planction marin et pesticides : quels liens ? De Geneviève Azul et Françoise Quiniou (éditions Quae). Et quelques notations issues du programme européen Jericonext/

(2) https://wwz.ifremer.fr/Espace-Presse/Communiques-de-presse/Pesticides-dans-les-lagunes-de-Mediterranee-un-nouvel-indicateur-permet-de-mieux-evaluer-le-risque-ecologique

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Jean Lassalle dans le rôle du pyromane

C’est sûr, le niveau est très relevé, mais enfin, Lassalle est bien placé. Dans le concours de la phrase la plus conne de l’année, et même de la décennie. Précisons pour commencer qui est Lassalle. Grand zozo devant l’Éternel, maire de Lourdos, dans la vallée d’Aspe, pendant vingt ans, député depuis 2002, candidat à la présidentielle, Jean Lassalle est aussi un pote historique de François Bayrou. Sa spécialité : la plainte. Les Pyrénées sont menacées par les élites parisiennes, qui préfèrent l’ours au berger, et le glorieux Béarn fera face comme il le fait depuis au moins Henri IV.

Comment ? C’est là que ça devient drôle. Au Pays basque – il fait partie comme le Béarn des Pyrénées-Atlantiques – le feu court les crêtes, et il est volontaire. Personne n’est pressé de faire les comptes, mais les attentifs locaux savent que la montagne basque est en grand danger. Genofa Cuisset, présidente de l’association Su Aski (suaski.wordpress.com)- « halte aux feux – n’est pas seulement en colère, elle en pleure : « Je reviens d’un pèlerinage en montagne. C’est abominable, j’ai vu un arbre de 20 mètres calciné, et la terre à nu, à cause de ces fameux écobuages ».

Technique contrôlée, et limitée en surface pendant des siècles , l’écobuage consiste à brûler un terrain jusqu’à ses souches pour laisser place à des cultures ou des pâturages. Mais les paysans et bergers sont rares tandis que se déchaînent des chasseurs de primes – la PAC européenne – qui reçoivent du fric pour « nettoyer » les pentes au lance-flammes. Lassalle les soutient d’une manière qui serait effarante si elle n’était surtout délirante : selon lui, sans les écobuages, « ça en serait fini du pastoralisme, mais aussi d’une certaine idée d’un tourisme qui va être de plus en plus amené à se développer à travers nos montagnes. Il faut qu’elles restent verdoyantes, au lieu d’être des ronces, des futaies ou même des forêts (1)».

En somme, notre grandiose entend sacrifier la forêt en la cramant. Pour faire venir des Parisiens par ailleurs honnis. Lassalle, champion du monde.

(1) francebleu.fr/infos/agriculture-peche/incendies-au-pays-basque-les-ecobuages-legitimes-malgre-la-polemique-1614373146

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Le désert espagnol à nos portes

Un livre inattendu (Les Quichottes, par Paco Cerdà, éditions La Contre Allée, 20 euros). Un journaliste espagnol décide de visiter une région immense, moins peuplée au km2 que la Laponie des Samis. Mais nous sommes 4000 km plus au sud, dans une Espagne que nul ne connaît. Cette Serranía Celtibérica court sur 65000 km2, 1355 communes, 10 provinces et ne compte en moyenne que 7,34 habitants au km2. En moyenne, car très souvent, on peut avoir du mal à dépasser deux, ou même un. Grossièrement entre Madrid, Valence et Saragosse, le travail est parti, et les hommes aussi.

Dans une sorte de road movie, Cerdà nous emmène là où plus personne ne va. Là où, comme à Guadalajara ou Teruel, la République s’est battue jadis contre Franco. Ici, José Luis, qui quitte tout après des années de chômage, et devient gardien d’un village fantôme pour 400 euros par mois. Là, le magnifique Marcos – 72 ans – qui a quitté la ville pour un village qui n’a jamais connu l’électricité, remuant ciel et terre pour faire revenir au moins un service public essentiel. Les personnages sont beaux et suffiraient à recommander le livre. Mais au-delà, il plonge dans des abîmes de réflexion. Jusqu’où se féliciter du recul de l’homme et du retour de la nature ? Faut-il vraiment aider ces quelques valeureux qui s’acharnent contre l’évidence d’un désert qui avance ?

On ne peut manquer davantage de penser à cette France qui disparaît, elle aussi. Combien d’habitants en Creuse, en Lozère, dans l’Aveyron, en Haute-Loire, dans la Loire profonde ?

Le Groenland envoie au diable l’uranium et les terres rares

Le Groenland envoie au diable l’uranium et les terres rares

Mais quelle claque ! Si cet exemple pouvait être suivi, le monde gagnerait certainement des chances de s’en sortir vivant. Au Groenland, un peuple vient d’envoyer aux pelotes un immense projet de mine, soutenu par l’équivalent de notre cher parti socialiste, le Siumut. Mais commençons.

Une société d’État chinoise est le principal actionnaire d’une compagnie minière fictivement australienne, (ggg.gl). Laquelle est une spécialiste de l’extraction des terres rares, ces 17 métaux stratégiques qui permettent de construire des téléphones portables, des bagnoles électriques, des écrans d’ordinateur ou de télés, en somme toute la merde si délicieusement « moderne ». Les Chinois, dans ce domaine comme dans tant d’autres, sont à l’offensive. Ils tiennent une bonne part du marché mondial, mais savent qu’il faut faire mieux pour assurer leur domination au long cours.

Or les terres rares sont présentes au Groenland, Eldorado minier qui rend fous les tenants de l’extractivisme, cette manière industrielle d’exploiter massivement tout ce que la nature peut offrir. L’île ne compte que 56 000 habitants, dont une très forte majorité sont des Inuits, qu’on appelait autrefois des Esquimaux, et dispose d’un sous-sol gorgé de terres rares et d’uranium, de gaz et de pétrole, de zinc et de plomb, de molybdène, d’or, de diamants, de charbon. L’embêtant, c’est que la glace couvre 80% de l’île, sous la forme d’un inlandsis qui peut atteindre trois kilomètres de profondeur, mais le dérèglement climatique fait fondre la glace, sur terre comme en mer, et ouvre des perspectives .

Le site de Kuannersuit, à quelques kilomètres au nord-est du village de Narsaq, est tenu pour la deuxième réserve au monde de terres rares et la sixième d’uranium. Trois gisements proches, dont celui de Kuannersuit, contiendraient au total 270 000 tonnes d’uranium et 11 millions de tonnes d’oxydes de terres rares (1). Repris en 2010 par ce qui deviendrait Greenland Minerals, le projet est progressivement mis sur orbite, avec des arguments mille fois entendus. 2 000 emplois pour commencer. 800 en vitesse de croisière. Plein d’argent pour attirer le touriste par de nouvelles routes et des hôtels flambant neuf. Son directeur Ib Laursen : « Vous ne pouvez pas vivre dans un musée ( …), Ce n’est pas une république bananière, le pays est immense, une ou deux mines ne détruiront pas sa pureté » (2). Tu parles, Charles ! Selon certaines estimations, la mine ferait augmenter de 45% les émissions de gaz à effet de serre de l’île.

Pendant des années, Kuannersuit devient ce sparadrap du capitaine Haddock, dont personne n’arrive à se défaire. Le temps arrive d’une ultime consultation, prélude à l’exploitation. À l’approche des élections législatives du 6 avril, deux lignes s’opposent frontalement. D’une part, les socialos locaux, déjà évoqués, qu’une scission opposée à Kuannersuit affaiblit. Et de l’autre, Inuit Ataqatigiit – la Communauté inuite -, qu’on présente généralement comme écologiste et de gauche. Sa ligne est loin d’être parfaite, qui met l’accent sur le tourisme, la pêche et les mines, mais son nouveau responsable promet mieux. Múte Egede, 34 ans, a justement grandi à Narsaq, la bourgade la plus proche du projet minier, où son parti a fait presque 70% des voix. Cette partie du Groenland concentre l’essentiel des maigres terres agricoles de l’île, ainsi que quelques troupeaux de moutons, et même de vaches.

Marianne Paviasen, qui incarne mieux encore que Egede le combat contre la mine, a créé dès 2013 un groupe de femmes appelé Urani Naamik – Non à l’uranium – avant de rejoindre le parti de Egede. Toute nouvelle élue, elle voit clair, et loin : le 6 avril a été «  l’élection la plus importante qu’on ait jamais eue au Groenland. Greenland Minerals veut nous faire croire qu’il faut exploiter ces terres rares pour permettre la transition écologique et rendre l’Europe plus verte, mais ça ne peut pas être une bonne méthode de détruire un pays pour en rendre un autre plus propre ». Une leçon universelle.

(1) technology.matthey.com/article/61/2/154-155/#:~:text=The%20Kvanefjeld%20project,%20one%20of,billion%20tonnes%20of%20mineralised%20ore

(2) theguardian.com/environment/2017/jan/28/greenland-narsaq-uranium-mine-dividing-town

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En Équateur, la gauche vaincue par les Indiens

Vite. Ainsi qu’écrit ici en février, un leader indien a surgi en Équateur, formidable. Yaku Pérez est écologiste, féministe, musicien. Victime apparente de magouilles et truandages, il n’a pas pu participer au second tour des élections présidentielles du 6 avril. Lequel second tour a fini par donner l’avantage à un candidat libéral, le banquier Guillermo Lasso, opposé à celui de la gauche correísta, Andrés Arauz. Que veut dire correísta ? C’est un adjectif formé autour du nom de Rafael Correa, grand ami de Mélenchon et président jusqu’en mai 2017. Celui qui parlait – beaucoup – de « révolution citoyenne ».

Le résultat est une surprise, car sur le papier, Lasso ne pouvait gagner. Mais le parti de Yaku Pérez a préféré le vote blanc, et la colistière de celui-ci, Virna Cedeño, a même préféré voter Lasso. Inconcevable ? Ce qui l’est, c’est qu’un mouvement de gauche entube à ce point la cause indienne, et piétine avec une belle constance celle de l’écologie. Sans prétention à l’exhaustivité, citons la volte-face de Correa sur le pétrole caché sous le parc national de Yasuni, finalement vendu aux transnationales – 2013 – ou l’appel déchirant des Indiens de Sarayaku – 24 avril 2014 -, menacés par une invasion militaire « citoyenne » sur fond d’exploitation pétrolière.

Dans un entretien au magazine américain de gauche New Left Review (septembre-octobre 2012), Correa avait déjà tout dit : « Je ne crois pas que Marx, Engels, Lénine, Mao, Ho Chi Minh ou Castro ont dit non aux mines ou aux ressources naturelles ». Voilà ce qui ne peut pas durer. Un régime chaviste, au Venezuela, lorgnant vers les sables bitumineux du delta de l’Orénoque, pour remplir encore plus les poches des corrompus. Un régime sandiniste, au Nicaragua, vendant le pays aux Chinois pour un nouveau canal de Panama. Un régime luliste – de Lula – au Brésil, se lançant avec ardeur dans le nucléaire, le pétrole, les barrages hydro-électriques en pleine Amazonie, les biocarburants et les dépenses militaires. La défaite des salauds d’Équateur est une bonne nouvelle.

  1. Voir le blog de Marc de Saint-Upéry, https://blogs.mediapart.fr/saintupery/blog/040718/amerique-latine-quand-melenchon-pedale-dans-la-semoule

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Paquet-cadeau de Fukushima à l’océan mondial

Vous avez vu comme c’est facile ? Malgré des décennies de traités, de résolutions, d’accords, de réunions, de proclamations, de signatures et d’envolées, l’océan mondial reste un sac vomitoire. Ce coup-ci, cela se passe au Japon, où les adorateurs de l’atome ont décidé de jeter en mer une eau rendue gravement radioactive par Fukushima. On parle de 1,25 million de tonnes, ce qui ne signifie rien. Ces gens ne savent pas mieux gérer une catastrophe nucléaire que les suites de 1914-18 et de 1939-45.

Été 1955, dix ans après la guerre. Sur la plage polonaise de Darłówko (mer Baltique), 102 gosses d’un camp de vacances jouent avec un baril corrodé qui laisse échapper un liquide brun-noir. Dommage pour eux. C’est une vieille munition, précurseur du fameux gaz moutarde. Beaucoup d’enfants sont touchés, dont quatre garderont des séquelles aux yeux irréversibles. La seule mer Baltique contiendrait 100 000 à 150 000 mines, 65 000 tonnes d’armes chimiques et un total de 300 000 tonnes de munitions diverses (1).

Bien entendu, ce ne sera jamais récupéré. Entre 1998 et 2009, presque 2000 « rencontres » avec des munitions abandonnées ont eu lieu dans les eaux de Belgique, de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, d’Espagne, du Royaume-Uni, d’Irlande et de Suède (2). Environ 60% concernaient des pêcheurs, remontant dans leurs filets des munitions abandonnées. Il y a eu des morts, des blessés, des brûlés. Et les cadeaux de Fukushima sont éternels. Et le crime est résolument parfait, qui ne laissera que des traces invisibles et meurtrières.

(1) https://commons.lib.jmu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2888&context=cisr-journal

(2) https://www.popsci.com/story/environment/chemical-weapons-dumped-in-ocean/?ct=t%28RSS_EMAIL_CAMPAIGN%29

Le climat, la sécheresse et la FNSEA

Publié en avril 2021

Y a vraiment plus de saison. Une étude montre que le dérèglement va dangereusement faire baisser les récoltes. Mais où est passée la FNSEA ?

Lectrice attentive, lecteur concentré, tu auras peut-être remarqué qu’il a fait chaud avant que cela ne se gâte. Tous ces derniers jours de mars, on s’est beaucoup baignés, jusque dans le sud de la Bretagne. C’est bien ? Ben faut quand même voir de plus près. Il n’y a plus aucun doute que, comme le disait ma grand-mère, que je voyais comme une vieille folle, y a plus de saisons.

Un étude originale confirme l’affaire à sa façon. Son auteure principale, Teresa Bras, est chercheuse à l’université Nova de Lisbonne. L’un des signataires, Jonas Jägermeyr, travaille à l’Institut Goddard d’études spatiales de la Nasa. Et leur travail vient d’être publié par la revue Environmental Research (Letters). On apprend sans surprise dans « Severity of drought and heatwave crop losses tripled over the last five decades in Europe » (https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/abf004/meta) que les désastres naturels peuvent menacer les récoltes même au cœur de l’Europe, et chez nous, donc.

Mais les chiffres les plus percutants concernent les sécheresses et les vagues de chaleur, de plus en plus prononcées, de plus en plus rapprochées. Entre 1961 et 2018, les premières ont réduit la récolte de céréales de 9% en moyenne, et les secondes de 7,3%. Et ce n’est que le début d’un feu d’artifice prolongé, car ces pertes de production ont triplé en l’espace de cinquante ans. La tendance lourde a toutes chances de se maintenir et d’aggraver les choses à mesure que le dérèglement climatique deviendra plus vif encore.

Parmi les leçons à tirer, on se permettra de rappeler que les producteurs de betteraves industrielles ont obtenu l’été passé les retour des néonicotinoïdes tueurs d’abeilles. Pour mieux produire ce que les consommateurs ne veulent plus. Les défenseurs de ces cultures – ceux de L’Association de recherche technique betteravière -, souvent accusés de partialité, parlent d’une baisse de la production de betteraves comprise entre 10 et 12 % en l’absence de néonicotinoïdes.

Un chiffre voisin de celui que provoque déjà le dérèglement climatique. Dont ils ne parlent pas. Dont la FNSEA, ce « syndicat » étrange qui accompagne de près la mort de ses membres ne parle pas. Ça fait penser.

Le Monde Diplomatique est-il transhumaniste ?

Avouons-le tout de suite : je n’aime pas Le Monde Diplomatique. Ce mensuel créé en 1954 à l’ombre du Monde quotidien aura soutenu vaillamment tous les stalinismes possibles, de l’Union soviétique à Cuba, passant par la Chine maoïste. Il demeure la référence d’une bonne part de la gauche qu’on appelle radicale. Et il ne déteste pas, lorsque l’occasion se présente, à accuser les penseurs écologistes de se fourvoyer. Au mieux.

Dans le numéro de février, le Diplo a publié un article d’un certain Leigh Phillips. Cet Américain y attaque les décroissants – dont je ne suis pas – par la disqualification, les présentant comme des adeptes de Thomas Malthus, cet économiste qui annonçait de fatales catastrophes démographiques. Vieux truc. Phillips ne cite personne, ce qui est encore la meilleure façon de ne pas être démenti.

Le tout est indigent. Il rapproche ainsi le trou dans la couche d’ozone et le dérèglement climatique, dans des raccourcis qui sentent fort le climatoscepticisme nouvelle manière. Pour lui, qui se présente comme un progressiste à la mode du Diplo, seule la croissance économique pourrait permettre d’ensuite redistribuer de l’énergie et des services sociaux aux pays du Sud. Pas un mot sur les autres qu’humains, pas un mot sur les destructions écologiques majeures causées par notre façon de concevoir la vie, et de la mener.

Reconnaissons que des lecteurs du Diplo ont réagi et que la direction du journal – dont acte – leur a accordé une page de réponses dans son numéro de mars. Mais le texte de Phillips cache à autre chose (1). Il note ainsi gaillardement : « Grâce au progrès technologique et à des choix politiques, nous pouvons, si nous le souhaitons, évoluer. Et, lorsque nous nous heurtons à des limites naturelles, nous sommes capables d’innover pour les dépasser ». C’est absurde et même criminel, mais Phillips ne s’arrête pas en si bon chemin, ajoutant pour les sourds et mal-entendants : « Il est possible d’imaginer que nous nous téléportions un jour, car l’idée ne viole aucune loi physique ».

Se téléporter ? Cette idée si pertinente ne tombe pas du ciel. Phillips appartient en effet au Breakthrough Institute (thebreakthrough.org), un machin transhumaniste qui promet de régler toutes les questions de la crise écologique globale par un surcroît de technologie. À l’aide des OGM, d’une agriculture encore plus industrialisée, du nucléaire bien sûr et de la géo-ingénierie. Dès 2010, l’institut a publié un gros rapport avec l’American Institute Enterprise (2) sous le titre « Post-Partisan Power ». L’American Institute Enterprise (3) n’est pas loin d’être le pire. Néo-conservateur, libéral, proche des milieux militaires, accueillant en son sein un grand nombre de grands patrons, ce think-tank n’a jamais eu qu’un but : accélérer encore.

La direction du Diplo se serait-elle fait avoir ? Cette hypothèse optimiste, nullement confirmée dans le numéro de mars, appelle un commentaire : pour un journal qui ne cesse de donner des leçons à l’univers, ce serait comique. L’hypothèse plus vraisemblable est que cette vision rejoint pour l’essentiel celle du journal. Le progrès technologique viendra à bout de tous les soucis. Quelle que soit la vérité, il n’est pas interdit de s’interroger.

Dans le même numéro de février, on peut lire dès la première page un long papier titré « Qui veut la mort d’EDF ?». 100% idéologisé, il oppose les prédateurs d’un côté, de l’autre le service public. On peut souhaiter un service public de l’énergie – c’est mon cas – sans oublier, comme le fait pesamment l’article, le rôle-clé d’EDF dans la création de l’empire nucléaire. Et de ses directions, toutes liées à la noblesse d’État des polytechniciens, ingénieurs des Mines ou des Ponts. Sans oublier non plus le désastre d’une entreprise qui a promis la Lune et finalement creusé un trou de près de 50 milliards d’euros. Faut-il incriminer le poids important, dans la haute hiérarchie du Diplo, d’anciens staliniens, jadis grands admirateurs de l’atome ? Le progressisme, maladie sénile d’une gauche en perdition.

(1) terrestres.org/2021/02/18/la-decroissance-le-socialisme-sans-la-croissance/

(2) s3.us-east-2.amazonaws.com/uploads.thebreakthrough.org/legacy/blog/Post-Partisan%20Power.pdf

(3) wikipedia.org/wiki/American_Enterprise_Institute#Membres

Le clan Bayer-Monsanto à l’assaut du Mexique

On cherchera longtemps, chez nos ministres, pareil courage. Penser au retour des néonicotinoïdes. Qui est Víctor Manuel Toledo Manzur ? Un biologiste très célèbre au Mexique. Il a reçu de nombreux prix, écrit beaucoup d’articles scientifiques et fondé dès 1992 la revue Etnoecologíca (1), pionnière dans l’étude des relations entre peuples autochtones et nature.

En mai 2019, il accepte d’entrer au gouvernement comme secrétaire d’État à l’Environnement. Andrés Manuel López Obrador, dit AMLO, est président depuis décembre 2018, d’une gauche qui rappelle, mutatis mutandis, le parti socialiste français des années 80. Mais Toledo a un problème, et c’est qu’il est sincère. Il veut changer le pays, ce qui le conduira droit à la démission en août 2020.

Dans une tribune extraordinaire publiée par le quotidien La Jornada (2) fin février 2021, il décrit la puissance des lobbyistes du glyphosate, poison qui s’étend désormais sur 192 millions d’hectares, un peu moins que quatre France.

Or, dit-il, Bayer-Monsanto, géant du secteur, « possède une armée de scientifiques, techniciens, communicants, agents commerciaux, lobbyistes, espions, promoteurs ». Or, AMLO, en bonne part poussé par des gens comme Toledo, a décrété en décembre dernier l’interdiction du glyphosate d’ici 2024 et celle du maïs transgénique. Appliquée, cette décision signifierait la fin de l’importation de millions de tonnes de maïs transgénique venu des États-Unis, et un tremblement de terre planétaire.

AMLO tiendra-t-il ? Toledo évoque de l’intérieur l’action délétère de trois membres du cabinet présidentiel : Alfonso Romo, Víctor Villalobos, Julio Scherer. Il les accuse d’avoir mené des « acciones fraudulentas » – des actions frauduleuses – pour saboter la décision d’AMLO. Le Mexique, pays berceau du maïs originel, est en guerre, comme l’écrit Toledo. Lequel a subi un cambriolage au cours duquel des documents ont été volés et du glyphosate versé dans son jardin. Suivi d’une campagne de presse téléguidée sur sa vie privée. Il regarderait des films porno.

  1. http://etnoecologia.uv.mx/Etnoecologica/numeros.htm
  2. jornada.com.mx/2021/02/23/opinion/017a1pol

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Vive la fonte de la banquise !

Où l’on voit que le chemin le plus court est aussi le pire de tous. D’abord, ce que tout le monde sait : la banquise qui recouvre l’océan Arctique fond de plus en plus vite. Et dans les eaux russes du Grand Nord, cela semble pire qu’ailleurs. L’institut météo de Moscou Rosguidromet (1) note dans un rapport tout récent que la surface de glace, en comparaison des années 80, est de cinq à sept fois moindre. 2020 a été une année diaboliquement chaude et au total, le dérèglement touche bien davantage, en moyenne, la Russie que d’autres pays. Depuis 1976, la température aurait augmenté de 0, 51 degré par décennie.

D’autres que ceux de l’équipe Poutine en tireraient la conclusion qu’il faut décréter l’état d’urgence. Mais tout au contraire, miam. Miam, car si la banquise fond de plus en plus, les perspectives commerciales deviennent chaque jour plus exaltantes. Dans un entretien avec l’agence de presse russe (en anglais) Interfax (2), Vladimir Panov lâche sans gêne : « The Suez precedent has shown how fragile any route between Europe and Asia is ». Eh oui, le blocage du canal de Suez par un container a montré combien la route maritime la plus fréquentée entre l’Asie et l’Europe était fragile. Et Panov de vanter l’excellence de la Northern Sea Route, cette route du Nord qui s’ouvre chaque année davantage grâce au dérèglement climatique. Un détail : Panov est un pion important de l’une des grandes puissances financières russes : le champion du nucléaire Rosatom. En charge du « développement de l’Arctique.

  1. rcinet.ca/regard-sur-arctique/tag/rosguidromet/
  2. https://interfax.com/newsroom/top-stories/71429/