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Derrière l’escroc Cahuzac, une affaire Valls ?

Je ne me vautre guère dans le culte de moi-même et l’autopromotion, je crois que cela se saurait davantage. Si je vous mets ci-dessous un article publié ici il y a deux ans et demi, c’est parce qu’il permet de mieux comprendre l’arrière-plan de l’affaire Cahuzac. Ce dernier affirme depuis hier à son procès que s’il a ouvert des comptes illégaux à l’étranger, c’était au départ pour financer la carrière de…Rocard. À un moment où Valls, notre Premier ministre, était un rocardien de tout premier plan. Est-ce pour cette raison qu’il se montre si fort embarrassé dans les gazettes ? Vous verrez dans mon papier que l’affaire Cahuzac cache peut-être bien une affaire Valls. Peut-être bien.

Doit-on oublier des baudruches aussi ridiculement insignifiantes ? Pas tout à fait. Valls menace chaque matin d’envoyer ses sbires « nettoyer » la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où se joue une histoire fondamentale. Je vous rappelle que tout le monde, sauf ceux dûment excusés par leurs parents, doivent être sur place les 8 et 9 octobre pour rappeler à Valls et à ses hommes cette évidence : nous ne céderons pas.

 


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Notations sur le trio Valls-Fouks-Bauer (et l’affaire Cahuzac)

6 avril 2013

Je commence le premier de deux articles périphériques à l’affaire Cahuzac, et je ne prétends rien révéler. Quoique. Le second, je le gage, surprendra, bien qu’il n’ait aucun rapport direct avec l’ancien ministre du Budget. Commençons par un article publié sur Planète sans visa le 30 novembre 2012, quelques jours avant les premières révélations de Mediapart sur le désormais fameux compte en Suisse du chirurgien capillaire. Sur fond d’un remarquable article paru dans Le Monde, j’ajoutais une poignée de sel personnelle aux liens d’amitié éternelle entre le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, l’ancien conseiller de Sarkozy Alain Bauer et Stéphane Fouks, le responsable de l’agence de pub RSCG, devenue l’été passé Havas Worldwide.

Quand Rocard n’avait que 61 ans

Quand j’écris « amitié éternelle », je me moque, certes, mais l’attachement qui unit les trois hommes est réellement singulier. Ils se sont connus jeunes adolescents, et conservent des attaches qui défient le temps et le reste. Citation de Valls en 2008, à propos de Bauer : « Si Alain pense qu’être sarkozyste est utile et cohérent, il en a le droit. L’amitié transcende les clivages politiques ». Les trois s’aiment, se voient souvent et croit-on comprendre, partagent énormément. Gardons dans un coin de la tête qu’ils ont été des piliers du courant rocardien dans le PS des années 1980. Ce qui est loin d’être indifférent. Rocard est aujourd’hui dans l’état qu’on sait, mais en 1980, il espérait bien représenter la gauche à la présidentielle de 1981 – l’Histoire en a décidé autrement -, avant d’obtenir en 1988 le poste de Premier ministre, conservé jusqu’en 1991. Cela, tout le monde le sait.

Mais après ? Quand Mitterrand le lourde de Matignon comme un simple valet de ferme, Rocard n’a pas abandonné ses ambitions. Il n’a jamais que 61 ans et il pense que la politique ne lui a pas rendu justice. Il s’est toujours vu en Moderne de la gauche, que des archaïques d’une part, et des renards comme Mitterrand d’autre part, auraient privé de la seule carrière qui vaille réellement : la présidence de la République. Il pense donc fort justement à l’élection de 1995, qui sera finalement gagnée par Chirac, et… le reste n’est que supputations. Lorsque l’on prévoit de mener pareil combat électoral, sans appui du parti auquel on appartient – Jospin le mitterrandiste est premier secrétaire -, il faut de toute urgence constituer un trésor de guerre.

Pas de fric, pas d’élection. Comment Rocard a-t-il procédé ? Je n’en sais rien, mais comme il est encore permis de s’interroger, je m’interroge. Jérôme Cahuzac n’est-il qu’un individu pris dans les pièges bien connus de la toute-puissance ? Je note qu’entré au parti socialiste en 1977, il y aura été rocardien pendant près de vingt ans. Un léger bail. Quand Rocard devient Premier ministre en 1988, Cahuzac entre au cabinet ministériel du ministre de la Santé Claude Évin, plus-rocardien-que-lui-tu meurs.

Et à quel poste ? Celui du médicament, stratégique s’il en est. Car il recouvre les sulfureux rapports entre les laboratoires pharmaceutiques et le pouvoir politique. En 1991, lorsque Rocard passe à la trappe, Cahuzac sort avec lui des ors ministériels, et crée dans la foulée une clinique d’implants capillaires qui lui rapporte beaucoup d’argent. On comprend moins bien pourquoi, les poches pleines, il lance en 1993 le très ébouriffant cabinet de lobbying Cahuzac Conseil. Après avoir, en théorie du moins, commandé aux labos, il leur devient soumis, en théorie du moins, et leur donne divers conseils sur la manière de mieux vendre leurs médicaments.

Cahuzac était-il bien tout seul ?

À ce stade, une vraie question : le PS est-il déjà si corrompu, moralement parlant, en 1993, qu’il ne s’inquiète pas d’un si lamentable pantouflage ? Interrogation subsidiaire : pourquoi les rocardiens laissent-ils un des leurs, et non des moindres, verser dans ce qu’il faut bien appeler une grossière combine ? À moins que Jérôme Cahuzac n’ait été plutôt en service commandé, financièrement commandé ?

Je vois d’ici les critiques, mais je peux assurer aux lecteurs occasionnels – les autres me connaissent – que je n’entends pas pour autant exonérer Cahuzac. Dans tous les cas, ce type me dégoûte. Reste que dans l’hypothèse où Cahuzac Conseil aurait servi d’autres buts que personnels – par exemple du financement politique -, on peut se demander si ce compte qui demeurait hypothétique la semaine passée est bien seul. N’y en a-t-il pas deux, dix, vingt ? Combien d’argent a pu circuler au cours de ces années-là entre la Suisse et Paris, sous quelle forme, et à quelle destination ? On est en droit de poser des questions.

Et poursuivons par Alain Bauer. Cet homme un peu plus qu’étrange, mêlé quoi qu’il en dise à la stupéfiante opération policière de Tarnac – l’affaire dite Coupat-Lévy -, est un acharné de la sécurité dans sa version sarkozyste. Quel rapport avec Cahuzac ? Extrait d’un article paru dans Le Monde du 3 avril  : « Mais évidemment, qu’il a un compte en Suisse ! » C’était le 12 décembre 2012, au tout début de « l’affaire Cahuzac ». Le spécialiste des questions de sécurité Alain Bauer, qui connaît aussi bien le monde du renseignement que la Rocardie et la franc-maçonnerie, lâche la confidence au Monde, au détour d’une conversation.

Bauer savait, et Fouks conseillait

Je précise que l’on parle du 12 décembre 2012, soit huit jours après le premier article de Mediapart. Bauer sait déjà. Et si j’écris de manière affirmative, c’est que Bauer n’est pas un perdreau de l’année. Il sait très bien qu’en s’avançant de la sorte auprès d’une journaliste du Monde, il joue une partie de sa réputation. Il n’est pas du genre à se vanter, en tout cas pas à tort.

Il sait. Mais comment ? Quantité de personnages, à commencer par les flics que Bauer connaît si bien, ont pu parler. Seulement, il est impossible de ne pas penser à Stéphane Fouks, l’homme de la pub, l’homme de Havas Worldwide, l’ancien rocardien des années 80. Fouks est l’homme de la com’ au parti socialiste, plus qu’aucun autre. Après que Rocard eut clairement perdu la main, et définitivement- aux Européennes de 1994, la liste socialiste qu’il présente ne dépasse pas le score calamiteux de 14, 5 % -, Fouks se met au service de Jospin. Il sera jugé en partie responsable du désastre de 2002, ce qui ne l’empêchera aucunement de rempiler. Avec un certain DSK, dont il suivra tous les méandres, jusqu’à l’explosion en plein vol au Sofitel de New York. La com’ de DSK, ses vaines tentatives de manipulation à la télé après la sinistre affaire Nafissatou Diallo, c’est lui. C’est Fouks.

C’est sans surprise qu’on le retrouve chez Cahuzac, où il parvient à placer à son cabinet, comme conseillère en communication détachée de sa boîte de pub, une certaine Marion Bougeard. Si vous avez la curiosité de lire mon prochain article, vous verrez que j’ai des choses précises à dire sur cette personne, qui valent un petit détour. En attendant, Fouks. L’une de ses spécialités est de placer dans les centres de pouvoir d’anciens salariés de son agence de pub. Par exemple, et ce n’est pas exhaustif : Aquilino Morelle, conseiller politique du président ; Gilles Finchelstein, qui peaufine les discours de Pierre Moscovici ; Sacha Mandel, conseiller en com’ du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian ; Viviane Nardon, conseiller en com’ du président de l’Assemblée, Claude Bartolone. Pas mal, non ?

Toute la communication de crise de Cahuzac, en tout cas, c’est donc lui. Les dénégations, et jusqu’aux aveux, dûment travaillés, du chirurgien, idem. Question de bon sens : Fouks, qui maintient des liens irréfragables avec Valls et Bauer, n’aurait-il pas murmuré à l’oreille de ce dernier que Cahuzac détenait bien un compte caché ? Ce n’est pas un crime de l’imaginer. Reste le cas Manuel Valls, qui est je dois dire fort intéressant. Car Valls, comme ses deux compères Bauer et Fouks, a donc été rocardien, avant de basculer, faute d’un autre champion, du côté de Jospin et, un temps, de DSK. Oui, dans ce petit monde, chacun se tient par la barbichette. Pardonnez-moi de me citer, mais je dois revenir sur un scandale retentissant, celui de la MNEF, où l’on apprit notamment que la mutuelle étudiante de 1998 était une vaste entreprise au service financier du parti socialiste.

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Voici ce que j’écrivais ici dans l’article déjà cité du 30 novembre 2012 : « Si vous voulez vous rafraîchir les idées sur les détournements de fric, les emplois fictifs, la crapulerie au détriment de la santé des étudiants, c’est ici. On retrouve dans cette arnaque massive deux courants, en réalité. Le PS, certes, mais aussi et d’abord la secte politique à laquelle a appartenu en secret Lionel Jospin, qui s’appelait jadis Organisation communiste internationaliste (OCI), menée par l’un des personnages les plus mystérieux de notre après-guerre, Pierre Lambert. Dans la Mnef, on retrouve un peu tout le monde. Spithakis, son patron, ancien lambertiste devenu socialiste, mais aussi les députés Cambadélis et Le Guen, et bien sûr DSK lui-même. Où se cache Valls dans le tableau ? Attention aux plaintes en diffamation, car Valls n’a pas, à la différence de 17 autres prévenus, été condamné. Il est donc innocent. Mais il n’est pas interdit de rappeler cette lettre de Manuel Valls envoyée le 21 décembre 1990 au président de la Mnef, Dominique Levêque.

Deux choses sont très intéressantes. Un, elle est à en-tête du Premier ministre de l’époque, Michel Rocard. Valls est alors son conseiller à Matignon. S’il utilise ce papier officiel, c’est évidemment pour montrer qu’il agit ès-qualités, en service commandé. Deux, Valls y menace la Mnef de représailles si elle refuse d’admettre dans son conseil d’administration un certain Emmanuel Couet. Les deux faits réunis suggèrent assurément qu’il existe un lien de subordination inconnu entre le parti socialiste au pouvoir, et cette Mnef où circule tant d’argent. Ah ! j’allais oublier. Dans sa lettre, Manuel Valls précise que « depuis des années, nos relations [entre lui et la Mnef] sont basées sur la confiance et le respect des dispositions arrêtées en commun avec moi-même et Alain Bauer. » Car Bauer est là, lui aussi, qui dirigera l’une des filiales de la Mnef.

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Et Manuel Valls, au fait ?

Et je reprends le fil directement. Est-il crédible que Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, n’ait pas su, entre décembre 2012 et avril 2013, que son ancien camarade rocardien Jérôme Cahuzac avait un compte caché ? Ses si nombreux policiers n’auraient rien pu lui apprendre, alors que la crise politique enflait de semaine en semaine ? Passons. Au-delà, est-il concevable que ses deux amis les plus proches, Fouks et Bauer, ne lui aient rien confié ? Fouks, qui conseillait jour après jour le soupçonné, n’aurait rien su lui-même ? Et Bauer, qui clamait dès le 12 décembre 2012 qu’il savait ?

Je constate sans malice que Valls s’est évertué, depuis décembre, à ne surtout pas évoquer l’affaire Cahuzac, qui plonge pourtant certaines de ses racines aux origines de sa propre carrière politique. En sait-il plus qu’il ne le dit ? Permettez-moi de rire un bon coup.

PS : La suite dans pas trop longtemps, avec les aventures de Marion Bougeard au pays des gaz de schistes.

Jacques Attali, grand menteur et pauvre fanfaron

J’ai une dent contre Jacques Attali, et je ne l’ai jamais caché. J’ai plus d’une dent contre cet exécrable humain depuis l’an 1992. Cette année-là, j’ai réalisé une longue et difficile enquête sur un des grands projets mitterrandiens. Pour bien comprendre, il faut revenir au Bicentenaire de la Révolution française, en 1989. Les flonflons étaient là, mais notre Roi d’alors entendait montrer qu’il aimait les pauvres du monde. Ne fêtait-t-on pas l’égalité et la fraternité universelles ? Un geste suffisait et le monarque aux petits pieds disposait en ce temps d’un scribe supposément intelligent et diligent. Jacques Attali, l’homme qui ne dort qu’une poignée d’heures chaque nuit.

Attali inventa une ignoble fumisterie, qui consistait en un don généreux de la République française, de manière à financer une « étude de  faisabilité », prélude aux Douze Travaux d’Hercule. Le but affiché était d’endiguer les fleuves du Bangladesh. Le reste est  dans mon texte, que vous lirez bien plus bas. Vous pouvez lire ou passer votre chemin, mais j’ai encore un commentaire à vous faire. Ci-dessous, vous trouverez un portrait de Jacques Attali paru ces jours-ci dans le supplément hebdomadaire du Monde, M le magazine.

L’auteur du texte, Laurent Télo, me cite dans cette affaire du Bangladesh, après avoir interrogé l’hydrologue Gaston Dumas, personnage central de mon enquête. C’est sidérant, car ainsi que vous le verrez sans doute, Attali ment, MENT avec un aplomb sans comparaison possible. Il ose répondre, à propos de ce qui n’est resté qu’un – funeste – projet : « Le programme que j’ai lancé au Bangladesh il y a trente ans a sauvé la vie de dizaines de millions de gens. Allez au Bangladesh et vous verrez comment on parle de moi. »

Le programme n’a jamais vu le jour. Il était irréalisable, et par ailleurs, vicié dès le départ pour les incroyables raisons que vous découvrirez. En cette occurrence, Attali joue – et a joué – avec le destin de millions de pauvres d’un des pays les plus pauvres du monde. Ce n’est plus un mensonge, c’est une infamie. Mais le monsieur n’est-il pas le symptôme – un symptôme parmi tant d’autres – d’un monde malade autant qu’exténué ? Ses « amis » Hubert Védrine et Érik Orsenna – que j’ai d’ailleurs conchiés ici même – sont-ils d’une nature très différente ?

S’il fallait faire un procès à un Attali – et Dieu sait qu’il le faudrait -, il viserait en réalité et en bloc la misérable génération politique qui a permis à Mitterrand, homme profondément de droite, de s’emparer d’un espoir collectif pour en faire un plan de carrière privé. Et ne venez pas me chanter l’abolition de la peine de mort. Non ! En 1981, la France ne montrait pas la noblesse de l’esprit, car elle était désespérément à la traîne de quantité de nations censément « arriérées ». Le Venezuela l’avait interdite dès 1863 !

Non, je vous le dis, il n’y a rien à faire ou à espérer d’eux. Écrivant cela, vous vous doutez bien que ce n’est pas pour me rapprocher, fût-ce d’un micron, de la droite ou de l’extrême-droite. Ce que je crois, ce dont je suis certain, c’est que notre temps de convulsions et de crise écologique planétaire commande de créer de nouvelles formes politiques. Si l’avenir nous sourit – sait-on jamais -, c’est dans les poubelles que nous trouverons la mine perpétuellement satisfaite – les ai-je bien baisés ? – de monsieur Attali et de ses clones.

Vous trouverez ci-dessous l’article du Monde Magazine. Puis mon enquête de 1992. Je sais que le tout est bien trop long pour les adorateurs des articles de trois phrases, ceux qu’on trouve par milliers sur le Net. Mais je m’en fous à un point considérable.

 

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M le magazine du Monde | • Mis à jour le
Economiste, homme d’affaires, romancier, oracle, metteur en scène, cet infatigable de 72 ans flirte avec le pouvoir depuis l’ère Mitterrand, a tout fait, tout vu. Et il a construit sa propre légende.

Par Laurent Telo

Et Attali créa Attali

 

Mauvaise nouvelle des étoiles, l’Attali n’est pas seulement un ordinateur cosmique. Il est aussi un être humain. On a des preuves. D’abord, il a désigné cette vilaine cicatrice sur son front – pas de doute, c’était bien du sang coagulé. Ensuite, il a prononcé deux phrases curieuses qui n’auraient pu l’être par un cyborg préprogrammé. L’une, comico-imparfaite : « Je suis tombé en me levant » ; l’autre, à la banalité médicalement assistée : « Et en plus, j’ai la grippe. » On est un peu déçu, on l’avait pris pour une manière de perfection protoplasmique kryptonienne venue d’au-delà du temps.

« Je ne sais pas ce que vous allez écrire sur lui, mais ne loupez pas l’essentiel : il est hors du commun. » Hubert Védrine

On avait trop écouté ses copains. « Il est une émulsion faite de composants liquides non miscibles, inachevée et donc en mouvement. » (Hubert Védrine). « Il a épousé son temps et lui a fait des enfants. » (André Bercoff, journaliste). « Je ne le définirai plus. Je ne sais plus ce qu’il est. » (Robert Badinter). Védrine a bien insisté, ne jamais sous-estimer l’ampleur du phénomène : « Je ne sais pas ce que vous allez écrire sur lui, mais ne loupez pas l’essentiel : il est hors du commun. »

Après un rapide calcul, on peut estimer que la planète Terre a accueilli, au cours de son histoire, environ 110 milliards d’êtres humains de type standard, mais qu’elle a dû s’arrêter net, le 1er novembre 1943, devant le cinquième élément : Jacques Attali. ENA, major de l’X : son père voulait en faire un Prix Nobel d’économie. Cependant, des Nobel, on ne retient pas toujours le nom. Trente ans bien calé au box-office mondial des élites les plus influentes, c’est mieux.

Pour avoir une chance d’appréhender la prodigalité de son intellect, on va faire appel à une personne dans le public, tenez, Jean-Michel Hua, normalien fort sympathique, qui a travaillé avec Attali il y a quelques années et ne s’en est toujours pas remis : « On avait un rendez-vous avec un gros fonds d’investissement. Pour préparer l’entrevue, j’avais rédigé un topo fourni sur une feuille A4. Dans la voiture, Jacques lit la feuille en trente secondes chrono. Pas plus. Je vous jure. Et il parle d’autre chose. Je suis un peu dépité, je me dis qu’il a d’autres soucis en tête. Et devant notre interlocuteur, il ressort l’intégralité de la feuille A4. Mot pour mot. Je vous jure. »

67 livres, 1 000 chroniques, une ONG, une banque…

L’aubaine, c’est qu’Attali ne réserve pas ses dons à un unique champ d’étude. Son érudition télescopique chemine sans effort sur un plateau géant de Trivial Pursuit. On constate peut-être une légère faiblesse sur le camembert orange – « sports et loisirs » – mais comme, question ego, il a un Zlatan dans chaque jambe… Pour le reste : économiste, oracle, historien, futurologue, romancier… Attali a tellement de couvre-chefs qu’il peut se montrer par tous les temps sur tous les supports médiatiques existants ou en devenir. En promotion continuelle ; le soleil ne se couche jamais sur l’empire Attali. « Il a besoin d’être omniscient, concède Bercoff. Ce besoin de reconnaissance maximale, c’est la clé. » Et c’est assez banal, finalement. Ce qui l’est moins, ce sont ses statistiques de décathlonien : Attali est l’auteur de 67 ouvrages, de plus de 1 000 chroniques dans L’Express, écume le monde en conférencier, dirige une ONG, une banque d’affaires, a écrit des chansons pour Barbara, a reçu Coluche en short à son mariage, collectionne les sabliers pour retenir le temps, dort quatre heures par nuit comme Napoléon, sort à peine du bureau de François Hollande, etc.

image: http://s2.lemde.fr/image/2016/08/26/644×0/4988461_6_7161_jacques-attali-et-son-fils-jeremie-en-juin_26477fb1200fa605ec2be7ea456bd788.jpgJacques Attali et son fils Jérémie en juin 2016 au domaine de Sceaux, lors des répétitions de « La Bohème » de Puccini, qu’il met en scène.

Jacques Attali et son fils Jérémie en juin 2016 au domaine de Sceaux, lors des répétitions de « La Bohème » de Puccini, qu’il met en scène. Gaël Turpo pour M Le magazine du Monde

CV en mouvement perpétuel : « D’ici la rentrée, je vais terminer un essai sur un comparatif entre la pensée juive et la pensée grecque. Je travaille sur un roman, un chagrin d’amour. Je prépare un essai sur le retour de la crise économique, une pièce de théâtre et un très gros essai, une histoire de l’architecture, ce qui n’a jamais été fait. J’ai envie d’écrire sur le sourire et je me lance… » 72 ans, mais pas fossile. « Il est reconnu, il pourrait se contenter de gérer, analyse Jean-Michel Darrois, avocat et ami de toujours. Non, il continue à prendre des risques. »

Justement, pour essayer de prendre pied sur le manège enchanteur de son actualité ébouriffante, on a choisi les répétitions de La Bohème de Puccini, qu’il met en scène dans le cadre du festival Opéra en plein air. La musique, c’est son hobby. Mais attention, un hobby attalien ; pour La Bohème, il s’est « amusé » à écrire la biographie fictionnelle de chaque choriste. Ça fait du monde. En juin, au domaine de Sceaux, bientôt la première, il porte une grande écharpe avec un as de cœur brodé – ce qui n’a sans doute aucune signification – ; Anne Gravoin, l’épouse de Manuel Valls, dirige l’orchestre ; tout cela est très chic. Attali fait de grands gestes et des phrases lyriques : « Cet opéra, c’est formidable, c’est la série “Friends” dans la misère. Regardez l’importance du clown. Ah ! J’y trouve un plaisir biologique. »

« L’intelligence de mon frère est au-dessus [de celle de Kasparov]. L’anxiété métaphysique de Jacques est le pendant naturel de son intelligence. » Bernard Attali, frère jumeau de Jacques

Comme il a l’air un peu fatigué, à cause des répétitions, on va discuter avec la directrice artistique, Noémie Benizri : « Nous sommes très heureux d’avoir Jacques Attali qui succède à Arielle Dombasle. Il participe bénévolement et… Non, n’écrivez pas ça. Je ne suis pas sûre qu’il veuille que ça se sache. » Z’êtes sûre ? Elle est déjà partie vérifier. Attali revient fissa : « Oui, vous pouvez l’écrire. » En définitive, la mise en scène, c’est son truc, à Attali. De La Bohème et de lui-même. C’est bien connu, les modestes sont des hypocrites. Scénographie épurée ou à la Robert Hossein, Attali a choisi, il parle de lui avec la discrétion d’un cor de chasse.

C’est même congénital : Bernard Attali, son frère jumeau, n’a besoin que de quelques secondes pour nous raconter : « Je suis devenu très pote avec Kasparov. J’ai été dans un tournoi d’échecs à Cannes. J’ai été le Français qui lui a résisté le plus longtemps. […] Mais l’intelligence de mon frère est au-dessus [de celle de Kasparov, NDLR]. » Il ajoute : « L’anxiété métaphysique de Jacques est le pendant naturel de son intelligence. Je ne le vois serein qu’avec ses enfants. » L’odyssée attalienne est mystérieuse, extravagante et messianique : « J’ai plus de devoirs que les autres. J’essaie de faire en sorte que le monde soit moins mauvais qu’il n’était avant moi. » Décollage immédiat.

Le Premier Jour, il gouverna la France

Enfin presque. Quand il rencontre François Mitterrand pour la première fois, en 1966, dans un cabaret parisien, Jacques Attali promène à son bras une certaine Miss France 1965. Mais si, voyons, pourquoi pas. C’est vrai que s’il fait déjà preuve d’une spiritualité irrésistible, il a aussi une tête de périscope avec ses grosses lunettes et ses cheveux tout aplatis sur le dessus. La belle finira aux oubliettes, François et « Périscope » sont tombés amoureux. C’est la genèse attalienne, le début du reste, peut-être même un moment d’euphorie qui ne reviendra jamais.

De gauche à droite, André Labarrère, François Mitterrand, Laurent Cathala, Paul Quilès (en bas) et Jacques Attali, lors d’un meeting du Parti socialiste à Alfortville (Val-de-Marne), en janvier 1980.

De gauche à droite, André Labarrère, François Mitterrand, Laurent Cathala, Paul Quilès (en bas) et Jacques Attali, lors d’un meeting du Parti socialiste à Alfortville (Val-de-Marne), en janvier 1980. Jacques Cuinières/Roger-Viollet

La pensée spacieuse d’Attali stimule Mitterrand sur des sujets bien plus vastes que la stratégie électoraliste du PS. Directeur de campagne présidentielle en 1974, stratège économique de la victoire de 1981, Attali devient, à l’Elysée, conseiller spécial. « Jacques avait dix idées à la minute, se souvient Jack Lang, et le président pouvait puiser dans ce puits sans fond. L’idée de la Grande Bibliothèque, c’est lui. »

Mais Attali à la cour de l’Elysée, c’est aussi un peu Agnan, le fayot du Petit Nicolas. Il est toujours assis au premier rang, lève le doigt sans arrêt, l’autre main cramponnée sur la brosse à reluire. Selon le personnel de l’Elysée, avec qui « il n’était pas très sympa, Attali voulait tout savoir. Alors il n’avait aucune retenue, il allait fouiller dans le bureau du président, raconte Paulette Decraene, une des quatre secrétaires particulières de Mitterrand. Il nous sollicitait sans répit pour connaître son emploi du temps. Et puis la proximité entre les deux hommes n’était pas celle que Jacques Attali raconte. »

« Une fois à l’Elysée, le président s’est lassé assez vite. Car Attali n’était pas très discret. C’est toujours lui qui avait dit, qui avait fait. » Paulette Decraene, une secrétaire de Mitterrand

Tout est une question de point de vue. Vue de la cellule diplomatique de l’Elysée : « Jacques a occupé une place essentielle, bien sûr, insiste Hubert Védrine. Mais jamais unique, contrairement à ce que les gens croyaient. » Vue de la cellule économique : « Son rôle était important, mais n’était pas celui qu’il prétend avoir eu, affirme le haut fonctionnaire Alain Boublil. Jacques était plus un témoin et un chasseur de têtes pour le président [il a recruté le couple Hollande-Royal, NDLR] qu’un acteur opérationnel. » Vue de l’escalier de service : « Une fois à l’Elysée, le président s’est lassé assez vite, poursuit Decraene. Car Attali n’était pas très discret. C’est toujours lui qui avait dit, qui avait fait. Il avait le bon contact avec la presse et se donnait souvent le beau rôle. »

En fait, en 1993, Attali, déguisé en scribe sous la table du président, publie Verbatim, chronique fleuve des grandes heures élyséennes. Enorme succès de librairie congloméré en trois tomes, scandale de même échelle. Publications de notes confidentielles, auto-attribution d’écrits rédigés par d’autres, inexactitudes en pagaille… Fallait oser. « Agnan » fait bien de toujours garder ses lunettes.

Jacques Attali, alors conseiller spécial de François Mitterrand, en 1982 à l’Elysée.

Jacques Attali, alors conseiller spécial de François Mitterrand, en 1982 à l’Elysée. Jean-Pierre Couderc/Roger-Viollet

En 1993 toujours, il se retrouve entortillé dans une autre affaire. Depuis deux ans, il dirige la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), dont il a eu l’idée, évidemment, pour favoriser la transition en douceur des pays de l’Est à l’économie de marché. Mais il avait sûrement été mal habitué. Du marbre à 1 million d’euros sur les murs du siège londonien, l’utilisation des avions de la République française…

« Mitterrand, très agacé, considérait qu’en tant que président de banque, son train de vie était trop luxueux et trop dispendieux, raconte Michel Charasse. Et que les réflexions de nos partenaires étrangers à ce sujet nuisaient à la réputation de la France. Attali fait partie de ces gens qui ont un certain mépris à l’égard de l’argent du contribuable. »

Blitz médiatique, accusation de gestion douteuse.« Il y a eu une enquête approfondie et j’ai reçu un quitus total, rétorque-t-il. Mais dans cette histoire, dès le départ, je savais que j’avais le monde entier contre moi. » Il fallait au moins ça pour déstabiliser Attali qui démissionne, mazouté, la même année. Mais au fond, il s’en fiche. Faisant fi d’une médiocrité quotidienne asphyxiante, il s’est mué en rêve, s’est envolé très haut, le long des nimbes éthérés de la galaxie attalienne.

Le Deuxième Jour, il prédit l’avenir

Comme Paco Rabanne, mais en mieux. Quand Attali nous a reçus, le 16 juin à 15 heures, dans un tout petit bureau aux lignes utilitaires avec moins que rien de mobilier, il avait l’œil morne et mi-clos, comme la chouette avant la sieste. C’était, bien sûr, un subterfuge. « Vous verrez, il paraît ailleurs, insaisissable, nous avait prévenus Jean-Michel Hua. On ne l’a jamais tout entier pour soi. » On était surtout paniqué en repensant à la phrase de Marc Guillaume, pourtant brillant économiste : « Quand je suis avec lui, j’essaie de parler à toute allure pour qu’il ne s’ennuie pas trop. » L’entretien a duré une grosse heure, quand même. Il n’est pas méga-sympa, pas odieux non plus, légèrement soupe au lait. Il délivre des messages personnalisés : « Aujourd’hui, le monde est fondé sur l’ironie sceptique des médias qui attachent de l’importance à l’anecdote et pas au fond. »

En réalité, pour traduire l’Attali, il suffit de mettre des mots compliqués les uns à côté des autres. Gourou technophile mégalomaniaque post-identitaire universel. L’Attali s’affranchit des émotions simples, raisonne à mille ans, escamote les limites des possibles, pourfend l’obscurantisme de la déréliction idéologique, manigance de grandes percées transversales interdisciplinaires… Oui, on s’emballe, mais l’Attali est contagieux. Il faut dire qu’il porte des jumelles et regarde le futur bien en face avec des yeux dans le dos.

Jacques Attali sur François Hollande, le 1er mars 2015, TV5 Monde :

Même le « petit personnel » est hypnotisé : « Le jour où on m’a changé une hanche, j’ai pensé à Attali, se souvient Paulette Decraene. Dans son livre L’Ordre cannibale [une réflexion sur l’économie de la maladie parue en 1979, NDLR], il avait prévu qu’on puisse tout changer dans le corps humain. » Iconoclasme de principe qui annonce le nomadisme, Internet, l’e-book et même Airbnb. La yaourtière et le théorème d’Archimède étaient déjà pris. Il y a même du rabiot pour plus tard : on payera un impôt pour avoir le droit de respirer de l’air pur, un gouvernement mondial nous dirigera, on portera des montres fournisseuses de médicaments.

« Beaucoup de mes livres sont des références incontournables et mondiales. » Jacques Attali

Attali annonce la fin du monde depuis qu’il a 10 ans. Il veut le sauver depuis qu’il en a 11. Cette ambivalence féconde est même devenue un fonds de commerce prospère. Il procède en deux épisodes, comme dans Independence Day, mais sans les Martiens. 1 : je promets l’apocalypse. La dernière prévision date d’il y a un mois : « Une grosse crise mondiale est devant nous parce que l’état de la dette internationale est gigantesque. Tous les nuages arrivent sur la Chine, les Etats-Unis, sur la divergence franco-allemande. La situation est cataclysmique. » 2 : vous trouverez la solution des problèmes et un poster détachable de la vision du paradis attalien pour 25 euros chez votre libraire, comme Sept Leçons de vie, survivre aux crises (2010).

Jacques Attali se voit régulièrement confier des commissions par les présidents de la République. Ici, en 2008, il remet un rapport sur la croissance à Nicolas Sarkozy.

Jacques Attali se voit régulièrement confier des commissions par les présidents de la République. Ici, en 2008, il remet un rapport sur la croissance à Nicolas Sarkozy. Sébastien Calvet / Divergence

Attali déteste qu’on dise de lui que c’est un illuminé, il est imprégné de l’idée que tout cela est son affaire : « Beaucoup de mes livres sont des références incontournables et mondiales. Une brève histoire de l’avenir [Fayard, 2009] a donné lieu à deux expositions dont une au Louvre. Mes décorations sont entassées dans un vase. J’ai refusé d’être ministre, d’être candidat à l’Académie française… » Quand il regarde en bas, il doit avoir le vertige.

Mais Attali sait ce qui est bon pour nous. Il ne se passe pas cinq ans sans qu’il soit chargé d’une nouvelle commission. Celle de la « réforme de l’enseignement supérieur » sous Jospin, celle sur « l’économie positive » commandée par Hollande, et la plus célèbre, la Commission pour la libération de la croissance française, dite Commission Attali, sous Sarkozy (la fameuse qui réclamait la libéralisation des taxis).

« Il doit être quelqu’un d’assez malheureux. Il doit penser qu’il n’a pas eu la destinée correspondant à la valeur qu’il se prêtait. » Michel Charasse, ministre de François Mitterrand

C’était inévitable, il a menacé de se présenter à la prochaine élection présidentielle si ses idées programmatiques n’étaient pas appliquées. Mais la vie est mal faite. « Je fais partie des gens qui sauraient faire le job. Mais si je me présentais, je ferais 1 %. » Comme le dit Charasse, « il doit être quelqu’un d’assez malheureux. Il doit penser qu’il n’a pas eu la destinée correspondant à la valeur qu’il se prêtait. » L’avocat William Bourdon, membre de la commission sur l’économie positive, assure : « Il a cette croyance un peu divine que le mouvement des idées triomphera un jour. Mais avant, il y a de quoi se jeter par la fenêtre. »

Attali préfère largement le porte-à-porte. Il passe sa vie dans les ministères à prêcher sa bonne parole. Et puis il est toujours fasciné par le pouvoir. « J’ai l’impression qu’à certains moments j’ai de l’influence sur le président. » Comme d’hab’, après tout. Il a, le premier, senti sur son vaste front le souffle frais du vent puissant du changement : Emmanuel Macron, le marcheur infatigable de la troisième gauche, vice-rapporteur prépubère de la Commission Attali en 2008. « Il est pratiquement là où j’en étais à son âge, analyse Attali. Mais à mon époque, tout était plus facile. » Non… « Sauf que j’avais déjà publié cinq ou six livres. » Ouf.

Le Troisième Jour, il sauva le (tiers-) monde gratuitement

Mais pas que… Jacques a dit : « Je trouve mon bonheur dans le fait de rendre d’autres gens heureux. C’est pour ça que j’ai créé quatre institutions internationales. » 1979, l’air du temps est à l’humanitaire, Attali a une idée. Bien avant le sac de riz Kouchner, il s’embarque pour le Vietnam afin de rapatrier des boat people. Une B. A. majuscule et un bon coup de pub pour le Parti socialiste de Mitterrand. Erreur de débutant, Attali se fait piquer la vedette à l’arrivée à Paris par un prometteur cacique du PS : Laurent Fabius, qui capte habilement les caméras. Le genre de désagrément qui ne se reproduira jamais plus. Par exemple, quand on clique sur sa bio officielle, on lit : « En 1979, il imagine et fonde l’ONG Action internationale contre la faim. » Sauf que, sur la page « historique » de l’organisation, il n’est même pas mentionné. Encore un coup de Fabius ? Marek Halter, estampillé, lui, fondateur officiel, remet le sablier d’Attali à l’heure : « C’est injuste qu’il ne soit pas mentionné, il a participé à l’aventure. Mais on n’est jamais non plus tout seul. Il y avait BHL, Françoise Giroud, Guy Sorman, etc. S’il dit qu’il a eu l’idée d’origine, c’est sans doute vrai… Mais il n’a pas eu de rôle opérationnel. »

« Le programme que j’ai lancé au Bangladesh il y a trente ans a sauvé la vie de dizaines de millions de gens. Allez au Bangladesh et vous verrez comment on parle de moi. » Jacques Attali

Dix ans plus tard, le Bangladesh, emblème de la pauvreté mondiale, vient de subir l’inondation du siècle. Le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna, trois mastodontes fluviaux, se sont déchaînés : 2 000 morts, des dizaines de villages engloutis, des millions de sans-abri. L’occasion rêvée d’entonner un cocorico international. Car Attali a une idée. Domestiquer les fleuves en construisant 3 500 kilomètres de digues. Une ambition à ridiculiser le canal de Suez et la Grande Muraille de Chine réunis. « Le programme que j’ai lancé au Bangladesh il y a trente ans a sauvé la vie de dizaines de millions de gens, explique-t-il aujourd’hui. Allez au Bangladesh et vous verrez comment on parle de moi. J’ai vraiment créé les conditions de sauver la capitale et tous les habitants des rivières. En levant 3,5 milliards de dollars en quelques semaines. »

Quand on lui lit ce commentaire, Paul Dumas, hydrographe dépêché à l’époque par la France pour mener à bien le projet, semble interloqué : « Il a voulu faire une blague ? Non ? Ah bon ? Pas possible… Mais il n’est responsable d’aucune digue et n’a sauvé aucun Bangladais. La France voulait absolument que ce projet dément aboutisse. Il y a eu une étude totalement factice. Le projet était irréalisable. »

L’histoire de Dumas au Bangladesh serait trop longue à raconter. Pour résumer, il sera empêché de partir du pays s’il n’appose pas au préalable sa signature au bas de l’étude de faisabilité réclamée ardemment par Attali. Il rapporte tout ça dans un livre, Les Digues de la honte, passé plutôt inaperçu. On rappelle Attali pour quelques précisions : « On a quand même fait les digues qui protègent la ville de Dacca. Ce sont d’énormes blocs de pierre qui créent des limites pour que les fleuves ne débordent pas trop. »

Digue ou bloc, c’est surtout le fond de l’affaire qui effraie un peu. Le journaliste Fabrice Nicolino a publié en novembre 1992 une longue enquête sur les digues attaliennes.« Les fonds ont surtout servi à payer des bureaux d’études français en mal de commandes, qui ont orienté leurs rapports pour rendre le projet crédible et faire passer Attali pour un grand humaniste. Mais rien n’a été fait. Un procès aurait dû avoir lieu. J’avais essayé de rencontrer Jacques Attali à maintes reprises. En vain. »

La digue, la digue… En tout cas, Attali est passé entre les gouttes du Brahmapoutre pour s’en aller faire un petit tour à la BERD. Où il bétonne, cette fois, son carnet d’adresses déjà très international et finit d’édifier l’imposant circuit hydraulique de son usine unipersonnelle, l’activité A valorisant la B et la C, réciproquement, et où l’image de marque est une source d’énergie précieuse qui fait fonctionner l’ensemble. A ce titre, il existe un secteur attalien où, à l’inverse de tous les autres, il vaut mieux en savoir un minimum, c’est sa banque d’affaires, A & A (Attali & Associés). Apporteur d’affaires dans des deals très secrets, fusions-acquisitions, conseiller du CAC 40, membre d’une foultitude de conseils d’administration, 2,5 millions d’euros de chiffre d’affaires… A vrai dire, on a du mal à s’y retrouver.

Jacques Attali avec Emmanuel Macron en 2008 :  « Il est pratiquement là où j’en étais à son âge », dit-il du ministre de l’économie.

Jacques Attali avec Emmanuel Macron en 2008 :  « Il est pratiquement là où j’en étais à son âge », dit-il du ministre de l’économie. Pascal Sittler/Rea

Heureusement, il y a des pépites. Il préside par exemple le conseil de surveillance de Louvre Alliance, une boîte de conseil au business poétique : « Louvre Alliance propose une rive d’actions libérée de toute arrogance, plus proche du service ou de l’accompagnement que de la délivrance présomptueuse de certitudes. » Si c’est pas du Attali tout craché, ça. Ce genre de préceptes, il les prodigue au bout du monde, dans des conférences dont les tarifs peuvent grimper jusqu’à 45 000 euros. « Ma règle, c’est trois conférences non rémunérées pour une rémunérée. Je me fais payer quand ma conférence peut avoir un impact commercial pour l’entreprise. » C’est à peu près pareil pour tous les grands de ce monde. Trois gentils à l’œil pour un méchant facturé plein pot.

Attardons-nous un instant sur Denis Sassou-Nguesso, à la tête du Congo depuis les années 1990. Très méchant, Sassou. « J’ai été à l’origine de sa rencontre avec Attali, en mai 1998, raconte Serge Berrebi, homme d’affaires qui a beaucoup bourlingué en Afrique. Dans nos discussions, le niveau de rémunération d’Attali tournait autour de 10 millions de francs par an. Je pensais qu’il pouvait aider à relever le pays après la guerre civile. J’ai été naïf. Il n’a rien fait. Son intervention fut purement commerciale. Sassou était avide de relais extérieurs et de proximité avec des personnalités françaises. Là, Attali lui a été utile. » L’intéressé nie « tout contrat. On devait peut-être les conseiller sur la réduction de la dette mais ça ne s’est pas fait ».

Au hasard de la presse, on peut lire aussi qu’Attali conseille le président kazakh Noursoultan Nazarbaev (Mediapart), réélu en 2015 avec 97,7 % des voix. Ou encore le vice-prince héritier saoudien, Mohamed ben Salman (Le Monde).« Il est vrai que je connais bien les deux, mais je ne les conseille pas », précise Jacques Attali. Toujours une question de point de vue. « Son rapport à l’argent est effrayant, assure Jean Glavany. Quand j’étais ministre de l’agriculture, il m’a écrit une lettre où il m’a demandé un recours gracieux pour le plus gros agriculteur français qui avait triché sur la prime PAC. Des primes en millions d’euros. Je lui avais écrit : “Pas toi, Jacques, pas ça.” »

« Ma règle c’est : toute lettre que j’écris, tout e-mail que j’envoie doit pouvoir paraître le jour même dans “Le Canard enchaîné”. » Jacques Attali

Quelquefois, quand même, Attali n’est vraiment pas prudent. Il est mis en examen en 2001 pour recel d’abus de biens sociaux et trafic d’influence. La justice française le poursuit pour avoir reçu 200 000 dollars d’une société du marchand d’armes Pierre Falcone pour une étude sur le microcrédit, « un habillage permettant de dissimuler la rémunération par Jacques Attali de son influence », selon l’ordonnance de renvoi du tribunal correctionnel. Il sera relaxé en 2009, au bénéfice du doute.

Depuis, Attali s’impose un nouveau précepte vertueux : « Ma règle c’est : toute lettre que j’écris, tout e-mail que j’envoie doit pouvoir paraître le jour même dans Le Canard enchaîné. » Il a dû dire Le Canard au pif, mais c’est quand même un sacré coup de chance. Parce que l’un de ses trois meilleurs amis, avec Jean-Michel Darrois et Erik Orsenna, l’académicien, « c’est, dit-il, Nicolas Brimo », qui se trouve être administrateur du… Canard enchaîné.

Pas grave, Jacques Attali a changé. Tout en force intérieure et en lyrisme intime, il s’est arrondi, il est devenu proche de Matthieu Ricard, le VRP français du bouddhisme transfrontalier. Dans les réunions, il faut lui demander de hausser la voix tellement il murmure très lentement en scrutant son nouvel horizon. Jacques a dit : « Je suis moins impatient et certainement plus tolérant avec les autres. Dans la rue, les gens sont très gentils : “C’est bien ce que vous faites, continuez.” Je ressens comme une vibration positive autour de moi. » Bon, bien sûr, l’Attali transcendantal a écrit son guide : Devenir soi (Fayard, 2014).

Le Quatrième Jour, il créa une nouvelle nouvelle économie

En 2004, Raphaël Palti, PDG prospère d’Altavia, entreprise de marketing, invite Jacques Attali à déjeuner au Coq de la maison blanche, à Saint-Ouen. « Soucieux de l’image et de la réputation qu’il avait sur son rapport à l’argent, je lui ai demandé : “Mais de quoi vivez-vous ?”Sa réponse fut : “Je vis du produit de l’écriture de mes livres [7 millions d’exemplaires vendus, selon ses chiffres] et gagne de l’argent avec ma société de conseil en fusion-acquisition ; quant à Planet, c’est du bénévolat.” Cela s’est passé les yeux dans les yeux et j’ai été convaincu. »

Palti est toujours membre du conseil d’administration de Planet Finance, la « grande machine mondiale du microcrédit » chargée, depuis 1999, sur une idée originale de Mohamed Yunus, Prix Nobel de la paix 2006, de sauver les séquestrés de la pauvreté en leur donnant accès aux services financiers usuels. Permettre, par exemple, à une communauté de femmes au Ghana de devenir entrepreneuses. Là, Palti se sent « vraiment utile ». Pour bâillonner les mauvais esprits, il ajoute même : « Il lui est arrivé de perdre de l’argent dans des business. C’est un excellent président et sans doute un très mauvais directeur général. Magouiller, c’est sûrement pas son truc. »

Jacques Attali, ici au Festival de Cannes 2011 avec Carole Bouquet, soigne ses relations dans le milieu de la culture.

Jacques Attali, ici au Festival de Cannes 2011 avec Carole Bouquet, soigne ses relations dans le milieu de la culture. Papix / Bureau233

Attali a un cœur d’artichaut humanitaire mais aussi le sens aigu de l’instant décisif où il faut prendre la vague pour monétiser l’ensemble. A l’époque, le créneau porteur du microcrédit n’est pas encore embouteillé. Alors Attali met le paquet, convoque ses potes people, Carole Bouquet ou Aure Atika, et ses copains très solvables du CAC 40. Il a même tenté de rallier à sa cause Maria Nowak, la pionnière du microcrédit avec l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie). Mais Maria Nowak n’est ni people ni cotée en Bourse : « Il m’a dit que ce serait intéressant de venir car il y avait des stars [Michel Rocard, Rachida Dati, des présidents de banque, NDLR]. Et alors ? Avec Jacques Attali, la com prend souvent le pas sur la réalité. »

« Sa vision confine à l’idéalisme voire à la naïveté, c’est ce que j’aime chez lui. Après, Planet Finance est toujours à la limite de la rupture. » Joël Plain, membre du conseil d’administration de Planet Finance

Pourtant Planet Finance a de quoi impressionner : 80 pays concernés, 1 000 employés. « Nous soutenons plus de 10 millions d’entrepreneurs. » Attali exagère toujours un peu. Depuis quelques années, le microcrédit, ce n’est plus trop maxi-l’éclate. Planet Finance a enregistré 1 million d’euros de pertes en 2015 – soit à peu près autant que les années précédentes. Plusieurs filiales ont cessé d’émettre. Des donateurs se sont lassés. Mais les petits soucis du quotidien, ce n’est pas trop son problème. Planet Finance, c’est l’œuvre du bien et de sa vie. Joël Pain, membre du conseil d’administration : « Sa vision confine à l’idéalisme voire à la naïveté, c’est ce que j’aime chez lui. Après, Planet Finance est toujours à la limite de la rupture. C’est le énième risque de redressement judiciaire. Il faut toujours une nouvelle opération pour relancer la machine. Mais ça ne se cassera pas la figure. Sauf si Jacques s’en va. » Pour ne rien arranger, il paraît que le microcrédit crée des effets pervers. Esther Duflo, professeure au Collège de France et conseillère de Barack Obama, a même dit : « Je ne pense pas que le microcrédit ait aidé qui que ce soit à sortir de la pauvreté. »

« Jacques Attali (ici, en juin 2016) travaille de façon impressionnante. Plusieurs heures par jour et par nuit », dit de lui son ami l’avocat Jean-Michel Darrois.

« Jacques Attali (ici, en juin 2016) travaille de façon impressionnante. Plusieurs heures par jour et par nuit », dit de lui son ami l’avocat Jean-Michel Darrois. Gaël Turpo pour M Le magazine du Monde

Ce genre de débat, c’est la guigne. Pour Attali, il valait donc mieux sortir de ce guêpier potentiel. Il a rebaptisé sa boîte Positive Planet, a changé de concept – on parle désormais d’économie positive – et transféré les fonds de l’un à l’autre à la va-vite. Loïc Hennekinne, collaborateur d’Attali et ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, a claqué la porte. « Le groupe Positive Planet, dans son ensemble, va très bien, positive Attali. Certaines entités ont connu des difficultés liées au retard de certains bailleurs qui sont pour l’essentiel réglées grâce au travail formidable de nos équipes. »

Mais Attali, c’est comme un grand enfant, il accélère quand les autres préfèrent freiner. Donc va pour un nouveau joujou inspirant, cette économie positive dont la définition et l’avenir doré ont encore du mal à être mesurés. Mais là, attention, il est motivé comme jamais. Il a levé 800 000 euros de fonds lors d’un gala au dernier Festival de Cannes, il rêve d’une entrée en Bourse dans quatre ou cinq ans. Il a lancé un forum au Havre (dont Le Monde est partenaire), qu’il imagine devenir assez rapidement le Davos de l’économie positive. Le grand jeu, quoi. Salman Rushdie, invité vedette de l’événement qui se tiendra du 13 au 17 septembre, parviendra-t-il à éclipser Attali ?

Les Jours 5, 6 et 7, il contempla son œuvre

Et puis il prend des congés payés. Mais attention, des vacances attaliennes, pas la formule glandouille avec les mots fléchés force 2. « Il est cool tout en continuant à travailler de façon impressionnante. Plusieurs heures par jour et par nuit, raconte Jean-Michel Darrois, avec qui il a partagé la promiscuité d’un bateau. Il lit beaucoup de revues mathématiques. » Pour percer à jour le théorème de la complétude impossible ? Darrois n’est pas peu fier de révéler qu’ils jouent ensemble « au baccalauréat. Et quand il perd, ça peut arriver contre ma femme, il n’est pas content ». Attali, soudain pâle comme une étoile du crépuscule ?

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Vous trouverez ci-dessous la longue enquête que j’ai consacrée en 1992 à la sordide affaire des digues du Bangladesh, parue alors dans le mensuel Politis sous le titre Les digues de la honte. C’est long, certes, mais le seul travail de fond que vous trouverez sur le sujet. Je crois pouvoir dire que cela vaut la peine d’y passer un moment.
 

À LA FIN DU MOIS D’AOÛT 1988, L’EAU MONTE partout au Bangladesh. Beaucoup plus que d’habitude. À Dinajpur vers le 25, à Bogra le 28, à Dhaka, la capitale, le 31. C’est l’inondation du siècle, la pire de mémoire d’homme. Gonflés par les pluies de mousson, les trois grands fleuves du pays – le Gange, la Jamuna, la Meghna – et des dizaines d’autres rivières recouvrent plus de la moitié du pays pendant un mois. Trente millions de personnes sont sans abri, des villages disparaissent à jamais. Entre mille cinq cents et deux mille Bangladeshis meurent.

Pour la première fois à ce point, Dhaka a les pieds dans l’eau. Et Gulshan, le quartier des ambassades, comme les autres, ce qui ne va pas manquer d’avoir des conséquences. Les diplomates et la bourgeoisie locale n’en reviennent pas. Danièle Mitterrand, en visite sur place, est effarée par ce qu’elle voit. Rentrée à Paris, elle fait à son mari le récit de l’apocalypse.

Cela tombe bien. François Mitterrand met en effet la dernière main au discours qu’il doit prononcer à l’Assemblée nationale des Nations Unies le 29 septembre 1988. Il décroche son téléphone et demande à un de ses conseillers une note qu’il souhaite intégrer à son texte. À New-York, à la tribune, le président français se fait solennel : « Le développement passe par le lancement de grands projets d’intérêt mondial capables de mobiliser les énergies au service de telle ou telle région blessée par la nature ou la folie des hommes. L’exemple de la stabilisation des fleuves qui inondent le Bangladesh, à l’origine d’une impressionnante catastrophe, fournirait la juste matière d’un premier projet de ce genre. La France, pour sa part, est prête à y contribuer ».

C’est ainsi que naît le grand projet d’aide française au Bangladesh. Outre l’exceptionnelle crue de l’automne 1988, un autre événement va favoriser sa mise au point : le Bicentenaire de la Révolution française et le Sommet de l’Arche, qui doit réunir, du 14 au 16 juillet 1989, les pays les plus industrialisés. François Mitterrand est convaincu qu’il faut y annoncer une mesure spectaculaire, démontrant que le Nord, et singulièrement la France, n’a pas renoncé à aider le Sud. D’autant plus que les critiques se développent contre les fastes d’une fête d’où les pauvres de la planète seront exclus.

Jacques Attali sera l’homme clé ce de dossier. Le « sherpa » du Président ne faillit pas à sa réputation de rapidité. C’est, dit la légende dorée, en « une seconde » que l’idée de digues au Bangladesh naît dans le cerveau fertile d’Attali. Ce doit être, selon lui, « l’équivalent de Suez ou de Panama au XIXème siècle » (Le Monde du 22 mai 1990). D’ailleurs, insiste-t-il (Le Monde du 4 mai 1991), « notre monde a besoin de cathédrales à construire. Et si on n’a pas de rêves fous et réalisables, le monde va périr dans le quotidien et l’ennui ». Dès octobre 1988, il devient le messager personnel du Président auprès du Bangladesh et des institutions internationales, dont la Banque Mondiale et la Communauté européenne.

Le 1er décembre, il est à Dhaka avec des représentants de sociétés d’ingénierie françaises et quelques fonctionnaires. Joël Maurice, un ingénieur des Ponts venu du ministère de l’Équipement, assure le suivi administratif du dossier. Les bureaux d’études, de leur côté, commencent à rêver à haute voix. La perspective de grands travaux a en effet de quoi intéresser ces entreprises fragiles, perpétuellement à la recherche de marchés extérieurs.

L’ingénieur Bernard Goguel, responsable du Bureau Coyne et Bellier, se souvient parfaitement du climat de l’époque : « Au début décembre 1988, j’ai été approché par mon président, qui m’a dit : “Je reviens d’un voyage avec Attali, il y a un coup formidable à faire, il faut faire une proposition d’urgence”. On ne savait pas trop où on mettait les pieds, mais il fallait foncer. Il y avait une forte incitation du gouvernement à aller nous promener, nous les bureaux d’études, en Extrême-Orient. On pourrait résumer les choses ainsi : ce n’est plus l’Afrique qui compte, c’est l’Asie. Probablement n’y serions-nous pas allés de nous-mêmes. Mais j’ai senti qu’avec Attali et Maurice, on avait affaire à des gens en phase avec les échéances politiques. C’est très important, car une étude technique n’a de valeur que si elle est soutenue par des décisions politiques ».

Quelques jours après le retour de Jacques Attali à Paris, une première réunion de travail rassemble à Lyon cinq bureaux d’études français. « On a été étonnés de voir arriver le BCEOM (Bureau central d’équipement d’outre-mer), raconte Bernard Goguel, parce qu’ils n’avaient pas été du voyage au Bangladesh. C’est Joël Maurice qui les avait prévenus et conviés, ce qui n’a pas plu à tout le monde ». Ce qu’un autre participant, moins diplomatiquement, explique ainsi : « Le BCEOM n’a pas de vraes références en matière de crues, mais son capital appartient en partie à l’État, via le ministère de la Coopération et la Caisse centrale de coopération. Il était clair que le BCEOM était le poulain de l’État ».

En janvier 1989, le gouvernement français annonce qu’il paiera une coûteuse « étude de préfaisabilité pour le contrôle des inondations au Bangladesh ». Il choisit, pour le réaliser, les cinq bureaux de la réunion de Lyon : EDF-International, Coyne et Bellier, le BCEOM, la Compagnie générale du Rhône (CNR) et la Sogreah. Les sociétés françaises constituent alors le FEC (French Engineering Consortium). C’est pour elles une divine surprise, car elles savent que le client français est pressé et que l’étude, coûte que coûte, doit être remise fin mai. Le marché a été conclu sans appel d’offres, de gré à gré, et elles devinent sans peine que d’autres contrats suivront. Si la volonté politique se maintient, le Bangladesh deviendra un Eldorado.

C’est le premier dérapage de cette affaire. Pour des raisons strictement politiques, aggravées par un calendrier serré, la France a fait confiance à des ingénieurs dont l’intérêt bien compris est de retenir les méthodes les plus lourdes et les plus coûteuses. Joël Maurice ne conteste pas la précipitation. « C’était clair, il fallait déboucher avant le Sommet de l’Arche, dit-il. Pendant près d’un an, j’étais une sorte de secrétaire général d’un groupe qui se réunissait tous les mois dans le bureau de Jacques Attali. L’étude, plus j’y pense, et plus je me dis qu’elle a été faite en un temps record. Début décembre 19988, nous découvrions le problème, et le 31 mai 1989, nous remettions l’étude de Dhaka aux Bangladeshis. Si l’on songe que l’ordre effectif a été donné en janvier et que l’étude proprement dite a débuté en février, on mesure notre rapidité. Tout a été payé par le gouvernement français, soit un don total de vingt-cinq millions de francs qui n’a d’ailleurs pas été totalement dépensé ».

La somme est néanmoins énorme pour une étude menée au pas de charge. Les ingénieurs se relaient sur place, le plus souvent sans connaître le pays et ses étonnantes particularités physiques. Henri Garros-Berthet, par exemple, chargé de la déterminante partie « Hydrologie » de l’étude, ne consacre qu’une seule visite sur le terrain et n’a pu observer le fleuve Jamuna qu’à l’étiage. « Nous avons travaillé là-bas trois mois environ, dit-il, de février à mi-mai, avec deux ingénieurs bangladeshis. Pour ma part, j’y ai passé environ un mois et demi, à collecter des documents et à faire mouliner des ordinateurs. Je n’ai pas, je dois le dire, de connaissance personnelle, du déroulement d’une crue ».

Le 31 mai 1989 – chose promise, chose due -, le FEC remet son étude. C’est une mallette bleue, lourde de dix kilos de documents. « Chaque société, admet Bernard Goguel, a eu la tentation de rajouter de la paperasse pour montrer qu’elle avait travaillé. C’est néanmoins une bonne étude, mais si nous avions eu un an et demi pour la réaliser, comme c’est la règle, elle aurait probablement coûté de 15 à 20 % moins cher. Et nous aurions évité des doublons , quelques duplications ou contradictions ».

Bonne étude ? Les ingénieurs proposent de bouleverser les conditions de vie du pays en endiguant massivement les trois fleuves du Bangladesh. Selon les variantes, de 3 300 à 4 000 km de digues d’une hauteur de 4,50 m à 7,40m seraient construites sur vingt ans, pour un coût de cinq à dix milliards de dollars. Dans ce pays sans pierre, il faudrait importer une grande partie des matériaux de construction, les engins de travaux publics et les ingénieurs. Dans ce pays sans terre, où la concentration atteint couramment plus d’un millier d’habitants au km2, 20 000 hectares seraient repris aux paysans et 180 000 personnes – c’est le chiffre des aménageurs, très sous-estimé – seraient expropriées.

L’étude française, payée rappelons-le sur fonds publics, n’est pas, malgré certaines apparences, une farce. Elle ne comporte pourtant aucune étude d’impact du gigantesque ouvrage. Rien. « Nous en étions à l’avant-projet, explique Joël Maurice. Et à ce stade, nous avions intégré l’environnement autant qu’on le pouvait ». Précisément, c’est dans le cadre de cet avant-projet que les experts auraient dû examiner les diverses solutions permettant de lutter contre les crues. Or seul l’endiguement a été étudié. « Nous n’avons pas travaillé sur d’autres possibilités, précise Joël Maurice, car ça nous paraissait une réponse appropriée au problème posé. Mais peut-être nous sommes-nous trompés ». Une modestie tardive, et qui ne répond pas à toutes les questions.

Le rapport français est ainsi muet sur une dimension essentielle du problème : la gestion régionale de l’eau. Le Bangladesh fait partie d’un bassin qui comprend  aussi une partie du territoire de l’Inde, du Népal, du Bhoutan et de la Chine (le Tibet). Maîtriser le cours de fleuves comme le Gange ou la Jamuna, dont la plus grande partie coule hors du Bangladesh, est impossible sans une coopération régionale. L’explication de cette aberration est simple. Il y a eu veto indien. New Delhi a fait savoir d’emblée à Jacques Attali qu’il n’était pas question pour l’Inde d’être associée à la lutte contre les crues de son voisin. Entre les deux pays, la guerre de l’eau depuis que l’Inde a construit le barrage de Farraka sur le Gange, à 17 kilomètres de la frontière. Le Bangladesh l’accuse régulièrement de détourner l’eau du fleuve à son unique profit.

Jacques Attali devait-il, dans ces conditions, donner le feu vert à une étude aussi lourde de conséquences ? « Politiquement, reconnaît Bernard Goguel, il n’était pas question d’aller chercher des solutions techniques hors du Bangladesh. Nous le savions, c’était la règle du jeu ». Autre question taboue : la corruption. En 1986, le très libéral The Economist décerna au Bangladesh le titre disputé de «  pays le plus corrompu du monde ». C’est un pays où tout s’achète, du moindre policier jusqu’au ministre. « Même les renseignements techniques se paient, renchérit Bernard Goguel. En moyenne, il faut compter, quel que soit l’objet d’une transaction, de 5 à 8 % de bakchich. En deux ans, le plus petit responsable a de quoi payer des études à ses enfants ». De 1981 à 1988, les dépenses militaires ont augmenté de 73 % en termes réels tandis que celles pour l’éducation baissaient de 15 %. « Il était clair, affirme Joël Maurice, que lorsque Jacques Attali a rencontré les autorités du Bangladesh, celles-ci ne demandaient pas un cachet d’aspirine, mais une protection structurelle ». On le comprend d’autant mieux que le dictateur d’alors, le général Ershad, voyait dans l’aide française l’occasion de fructueuses combines pour lui-même et ses fidèles.

Les élites urbaines, les rares industriels et les paysans riches du pays ont fait bloc derrière le dictateur. En partie pour les mêmes raisons, en partie pour assurer une protection durable de leurs biens. « Il existe au Bangladesh, dit Barry Dalal-Clayton, de l’Institut international pour l’environnement et le développement, un lobby, avec des soutiens politiques au plus haut niveau, en faveur de l’endiguement des principales rivières du pays ».

Quant au peuple misérable des campagnes, nul n’a songé à le consulter. Le Service civil international (SCI), une active ONG dirigée au Bangladesh par Mujibul Huq Dulu, a lancé en 1987 un programme de développement en faveur des habitants de la Jamuna, la « rivière qui danse », comme l’appellent les paysans. Ceux-ci y vivent sur des chars, des bancs de sable et de limon, que la Jamuna remodèle sans cesse, obligeant les habitants à déménager. Les plus vieux hameaux n’ont pas vingt ans.

Dans la zone où intervient le SCI, 1 500 000 personnes sont installées, dans un peu moins de 1200 villages. Le plan français les concerne au plus haut point, car en cas d’endiguement généralisé, ils devront soit trouver d’autres terres – mais il n’y en a pas – soit mourir. Les digues feront fatalement monter le niveau des eaux au-desus de leurs terres actuelles. « Les gens qui vivent sur la Jamuna depuis des générations ont des droits, affirme Mujibul Huq Dulu. Nous nous opposerons à ce projet par tous les moyens. S’il le faut, nous briserons les digues. Nous sommes prêts à déclencher une guerre civile ».

Mujibul, malgré des visites répétées à l’ambassade de France à Dhaka, n’a jamais pu obtenir la moindre copie du plan français. Dans une requête auprès du tribunal international de l’eau, à Amsterdam, le SCI écrit que « la construction des digues entraînerait le départ forcé de plus de cinq millions de personnes qui vivent le long du fleuve ou sur ses îles ».

Cette indifférence pour le sort des pauvres était, paradoxalement, l’une des conditions du succès du plan français. Car les inondations ne sont pas perçues de la même manière selon qu’on vit à Dhaka, dans un bureau climatisé, ou sur un banc de sable toujours à la merci des flots. Le paysan a, du reste, deux mots pour nommer les inondations. Le premier, barsha, désigne les crues régulières et bienfaitrices de la saison humide ; le second, bonna, s’applique aux catastrophes qui dévastent de temps à autre le Bangladesh. « Pour le commun des mortels bangladais, estime Pierre-Alain Baud, bon connaisseur du pays, les crues représentent un phénomène naturel, heureusement régulier, touchant caque année et très normalement une bonne partie du pays, une pause dans le travail agricole quand le limon charrié de l’Himalaya fertilise la terre bangladaise, et l’occasion pour les familles de se réunir grâce aux bateaux qui traversent alors le pays dans tous les sens… ».

Plus que le limon encore, les algues apportées par les crues jouent un rôle irremplaçable d’engrais naturel. Capables de fixer l’azote atmosphérique, elles le restituent aux jeunes pousses de riz en se décomposant. Sans leur apport, les paysans seraient contraints d’utiliser d’énormes quantités de produits chimiques, dangereux pour l’écosystème. Mais ils n’en ont de toute façon pas les moyens.

Le plus éclairant bienfait des crues, c’est qu’elles permettent une véritable explosion du nombre de poissons. Les échanges d’eau entre le lit des fleuves et les zones inondées sont cruciaux pour la ponte des œufs et le nourrissage des jeunes. Dix millions de personnes, au Bangladesh, vivent directement de la pêche et pas moins de 80% des protéines animales de l’alimentation proviennent du poisson. Que se passera-t-il en cas d’endiguement ? On le sait d’autant mieux que des digues existent déjà dans certaines régions. Construits au cours des trente dernières années, leur utilité est fort contestée.

Des experts bangladeshis estiment par exemple qu’elles ont souvent aggravé les effets des crues, notamment en 1988. D’autres, réunis en 1989 à Dhaka par le Bangladesh Agricultural Research Council, ont noté une « réduction drastique » des prises de poisson et de la diversité des ressources piscicoles après la construction des digues. Le Bangladesh est en outre un pays féodal, où la masse des paysans s’oppose en permanence aux propriétaires terriens. « Quand une terre émerge, explique Bernard Kervyn, qui a passé près de neuf ans dans les villages bangladeshis pour « Frères des hommes », les paysans se précipitent, mettent quelques vaches et plantent. Au moment de la récolte, il n’est pas rare de voir débarquer les hommes de main des propriétaires terriens. Parfois de véritables  armadas de centaines de petits bateaux et de milliers d’hommes armés. Ils volent le gain et le bétail, brûlent les maisons. De cela, les experts ne parlent jamais. Quand, par extraordinaire, ils pénètrent dans un village, ils s’entretiennent avec celui qui parle anglais. Et c’est le propriétaire du coin ».

Le plan français apparaît donc comme une prise de position dans la guerre sociale qui déchire le Bangladesh. Si les paysans riches s’y déclarent à ce point favorables, c’est qu’ils sont les seuls à pouvoir irriguer de manière industrielle, les seuls à avoir besoin d’une protection permanente. À l’abri des digues, ils pourraient massivement utiliser des engrais chimiques, augmenter à la fois leurs rendements et leur richesse. À terme, ils détiendraient le seul pouvoir qu’ils n’aient pas encore, le pouvoir de l’eau. Les digues seraient en effet équipées d’un système de clapets et de vannes permettant une circulation contrôlée de l’eau. Il n’y a ni mystère ni suspense : derrière le robinet, on retrouverait le propriétaire ou ses mercenaires. « Ce système, estime Bernard Kervyn, ne peut qu’aviver les tensions sociales dans les villages bangladeshis ».

Au risque de la provocation, on peut se demander pourquoi la crue de 1988 a suscité une telle émotion. Cette crue était, pour la plupart des experts, de type centennal. Statistiquement, elle ne revient qu’une ou deux fois par siècle, et celle d’il y a quatre ans a été remarquablement surmontée par les paysans bangladeshis. Au printemps 1989, une équipe américaine menée par un professeur de Harvard, Peter Rogers, remit à l’Agence américaine pour le développement international (USAID) une étude aux conclusions radicalement différentes. Les Américains n’étaient pas, il est vrai, ligotés par des impératifs commerciaux.

Leur plan consiste, pour l’essentiel, à vivre avec les crues, jugées non seulement inévitables, mais largement bénéfiques. Il s’agirait d’instituer un réseau d’alerte efficace et de s’appuyer sur la population locale pour surélever maisons et bâtiments. Le dossier français est-il au moins techniquement irréprochable ? Loin s’en faut. « Comment domestiquer une rivière aussi large que le Pas-de-Calais, qui bouge de plusieurs centaines de mètres en une année, dévastant tout sur son passage ? » se demande le journaliste anglais Fred Pearce.

Tout le problème est là. Les rivières du Bangladesh ont des lits mobiles, sans cesse mouvants. En 200 ans, par exemple, l’embouchure du Gange a bougé de 250 km. « Nous avons construit un hôpital dans le nord du pays, se souvient Bernard Kervyn. Il était à l’époque à 12 km du fleuve. Il est aujourd’hui à quelques centaines de mètres… ». Nul ne sait, nul ne peut savoir comment se comporteraient des fleuves ainsi corsetés.

Cela n’entame pas l’optimisme de Joël Maurice. « On sait traiter ces problèmes, assure-t-il, par la similitude, comme on dit dans notre jargon d’ingénieurs. Techniquement, le seul problème est celui des épis de béton qu’il faudra placer à des intervalles réguliers. Mais c’est à la portée des ingénieurs. Il faut investir, c’est tout. »

Gaston Dumas, un hydrologue réputé, porte un regard sans aménité sur l’étude française de préfaisabilité. « Le texte, dans sa partie hydrologique, amène à se poser de graves questions. Son niveau général est proche de la compilation des livres de vulgarisation trouvés en librairie à Dhaka. Aucune référence n’est faite aux grandes études du passé, notamment celles de Sogreah-Italconsult, Nedeco ou Ieco, ce qui est incompréhensible. J’ai constaté en de nombreux endroits des débits soit erronés soit surévalués, parfois de 30 % pour les grands cours d’eau. Ces données sont incompatibles avec les lois élémentaires de l’hydraulique. Sur certaines sections de fleuves, on remarque la disparition inexplicable de débits de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes, soit une valeur supérieure à la totalité des cours d’eau français en crues simultanées. C’est tout simplement incroyable. Jusqu’aux règles élémentaires de la morphologie du lit des cours d’eau, qui semblent parfaitement ignorées ».

L’étude française a-t-elle seulement été bâclée ? Seule une commission d’enquête indépendante permettrait d’y voir clair. Le témoignage accablant de Gaston Dumas, dont on lira plus loin le détail (voir « L’Affaire Dumas ») est d’ores et déjà un début de réponse. « Les ingénieurs ? s’indigne Bernard Kervyn. Ils ne font que passer et coûtent cinquante mille francs par mois dans un pays où une famille de huit personnes se débrouille, dans le même temps, avec cent francs. Les Français de l’ambassade, de leur côté, ne sortent pas de leurs bureaux et ne connaissent rien du Bangladesh, c’est une horreur ! J’aurais aimé que Jacques Attali, avant de s’agiter à la télévision, vienne ici non pas s’informer auprès des paysans – ne rêvons pas -, mais au moins discuter avec les Hollandais et les Danois qui travaillent sérieusement sur ces questions depuis des années ».

Post-scriptum : Au somment de l’Arche à Paris, en juillet 1989, les sept pays les plus riches de la planète décidèrent de confier à la Banque Mondiale la coordination de l’aide au Bangladesh. Au cours d’une réunion à Londres, en décembre de la même année, cette dernière décida le lancement d’un plan d’études et de projets pilotes régionaux sur cinq ans, pour un montant total de 146 millions de dollars. C’est un compromis entre les positions japonaise, américaine et française, mais l’influence de l’étude de 1989 reste déterminante. À partir de ce moment, la France n’est néanmoins plus le seul maître à bord, et doit partager avec d’autres partenaires, dont l’Allemagne, le Danemark et les Pays-Bas, responsabilités et chantiers.

Pour autant, le projet d’endiguement global n’est nullement abandonné, et un lobby actif continue en France de le soutenir. « Début 1993, viendront les études d’avant-projets sommaires, déclare en mai 1991 Paul Granet, ancien ministre, alors président de la Compagnie nationale du Rhône (CNR). Puis les études d’exécution et la sélection des entreprises par appel d’offres, avant d’aborder concrètement la réalisation des ouvrages de protection. Mais rien ne permet de penser que la faisabilité du projet soit remise en question ».

ATTALI : UN HOMME PRESSÉ (Encadré)

Jacques Attali n’a pas beaucoup de temps. Politis, a téléphone ou faxé une vingtaine de fois à son secrétariat pour obtenir un entretien, et en a finalement obtenu deux. Le premier, le 17 septembre 1992, le second le 30. Les deux ont été annulés à la dernière minute, sans explication. Nous ne pouvons que vivement le regretter. Jacques Attali exerce désormais sa vive intelligence dans le cadre de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) et réserve ses fulgurantes idées aux citoyens de l’Est européen. Le Bangladesh est loin.

L’AFFAIRE DUMAS 
Gaston Dumas part pour une mission d’expertise au Bangladesh le 25 octobre 1990. Choisi par la Caisse centrale de coopération économique (CCCE) – c’est-à-dire l’État – pour sa très grande expérience professionnelle, il doit rester trois mois dans le pays et définir, puis calculer les paramètres hydrologiques permettant une protection contre les crues. Hydrologue, Gaston Dumas a dirigé dans le cadre de l’ONU, de 1964 à 1966, une étude sur le delta du Bangladesh, la plus importante jamais entreprise. Pendant ces deux années, près de 400 personnes, disposant d’une vingtaine de bateaux, ont réalisé des millions de mesures hydrométriques. C’est dire sa compétence et sa connaissance du pays.

Lorsqu’il revient au Bangladesh vingt-cinq ans plus tard, le service hydrologique bangladeshi qu’il avait contribué à créer existe toujours. C’est la seule bonne surprise du séjour. Sitôt arrivé, Gaston Dumas constate qu’il n’a pas les moyens de travailler. Il ne dispose que d’un minuscule bureau provisoire, n’a pas de voiture – celle qui lui était destinée sert à d’autres fins -, pas davantage de micro-ordinateur. Les rapports sont d’emblée exécrables avec Jean-Marie Lacombe, le résident à Dhaka du bureau d’études qui paie sa mission, le BCEOM.

Peu à peu, Dumas est amené à s’interroger sur le sérieux de l’étude de préfaisabilité financée en 1989 par le gouvernement français (voir les 4 articles précédents). Malgré ses demandes répétées, il ne peut obtenir les données informatiques ayant servi de base à l’étude. À peine si l’on consent à lui envoyer à Dhaka une disquette sans intérêt. « Je ne comprends pas, écrit-il dans un fax du 20 novembre 1990 adressé en France à un responsable du BCEOM, pourquoi l’analyse des niveaux d’eau (fondamentale) n’apparaît nulle part, non plus que celle des précipitations journalières (l’analyse commence à quarante-huit heures). J’aimerais avoir les éléments correspondants ». Il ne les aura jamais.

« Ce ne pouvait être qu’une politique délibérée pour me priver de toute information sérieuse », estime-t-il aujourd’hui. En s’appuyant sur des éléments de son travail de 1966, en récoltant à ses frais des données en dehors de son temps de travail, sur un ordinateur prêté, Gaston Dumas progresse néanmoins. Il ne fait bientôt plus de doute pour lui que l’étude de préfaisabilité présente des carences vertigineuses et que beaucoup de ses chiffres sont faux. « Personne ne pensait, dit Gaston Dumas, que j’allais remettre en cause cette Bible en collectant de nouveau toutes les données avec l’aide de mes deux adjoints bangladeshis, et en dehors de toute voie officielle ».

À son retour en France en février 1991, devant les opacités manifestes de sa mission, Gaston Dumas propose sa démission. Dans une lettre au BCEOM, il précise que « si nous nous apercevons, après l’étude [celle qu’il mène à l’époque] que certains ouvrages de protection contre les crues, par exemple des endiguements, ne peuvent jouer leur rôle par suite de la disproportion entre le débit des lits majeurs et celui des mineurs de certaines sections des cours d’eau, il sera difficile de redresser la situation (…). Dans l’obligation d’effectuer une tâche incomplète, [il ne veut pas] être accusé ultérieurement d’avoir négligé la partie hydrologique [qu’il] estime la plus importante ». À la suite d’une réunion au siège de la CCCE à Paris le 13 février, en présence de Joël Maurice, il accepte néanmoins une nouvelle mission de trois mois, « à condition d’avoir un soutien logistique digne de ce nom ».

Sur place, bien au contraire, tout se gâte. L’homme du BCEOM à Dhaka, Jean-Marie Lacombe, ne supporte plus les critiques de Gaston Dumas. Il va jusqu’à bloquer l’envoi en France par fax de certains éléments du rapport de l’hydrologue. Utilisant un moyen détourné, celui-ci adresse le 9 avril une lettre à un responsable du BCEOM : « Il n’y a plus de communication entre Agropolis [l’un des sièges du BCEOM] et moi-même parce que Jean-Marie Lacombe bloque l’envoi de fax. Cette situation qui se prolonge nous conduit à l’échec. J’attache une grande importance à votre intervention rapide et à ce que des situations de cet ordre, trop fréquentes dans le passé, ne se reproduisent pas à l’avenir ».

Cette lettre reste sans réponse. Plutôt curieux de la part d’un bureau d’études rétribué sur fonds publics. Entre-temps, le 3 avril, un autre hydrologue, dépêché par le BCEOM, est arrivé à Dhaka. Guy Chevereau est loin d’avoir les connaissances de Gaston Dumas en matière de crues deltaïques, mais il est vrai que sa mission est tout autre. « J’ai été envoyé là-bas, admet-il volontiers, pour “virer” Dumas. L’un de mes responsables m’avait dit : “Dumas pédale dans la choucroute”. Il n’avait pas la formation de statisticien nécessaire. Dumas, c’est la vieille école. Or là, on avait besoin d’analyser des données, pas d’aller sur le terrain. »

Version confirmée par Bernard Lemoine, chef du département « Aménagement et développement rural » au BCEOM : « Il y a des experts qui paraissent compétents dans le contexte français et qui se révèlent incompétents dans le contexte bangladeshi. Il n’a pas fait le travail qu’on lui demandait, et il a été remplacé ». On ne s’étonnera pas que la version de Dumas soit toute différente. Selon lui, Guy Chevereau, mandaté sans ordre écrit pour lui reprendre la responsabilité de l’étude, l’a totalement modifiée sur des points fondamentaux. « Mon analyse des débits et mes mises en garde sévères ont disparu de ce nouveau rapport. De même que mon analyse pluviométrique. Tout a été remplacé par des données soit fausses, soit hautement discutables de l’étude de préfaisabilité de 1989. L’essentiel, semble-t-il, était de ne pas toucher à cette sacro-sainte étude ».

Gaston Dumas va plus loin encore. « A-t-on voulu se servir de ma réputation et de ma signature ? Le BCEOM m’a demandé à Dhaka d’approuver ce nouveau rapport, de le signer et de le parapher page à page, ce que j’ai bien entendu refusé. Quelques jours plus tard, le BCEOM décidait d’abréger ma mission. Son agent à Dhaka, Jean-Marie Lacombe, qui devait s’occuper des formalités, détenait mon passeport et mon billet d’avion. Le 16 mai, j’ai failli en venir aux mains avec lui, car il prétendait échanger ces pièces contre des lettres de reconnaissance concernant mon rapport de mission. Il a fallu que je demande la protection officielle du consulat de France pour en sortir. En trente-cinq ans de carrière, je n’ai jamais connu de telles méthodes ».

Définitivement de retour en France, Gaston Dumas adresse le 27 mai 1991 une lettre cinglante à Joël Maurice, le représentant de la CCCE [donc l’État]. « Je me suis aperçu, mais un peu tard, que mes références professionnelles ont servi d’appât. J’ai appris que [le BCEOM] n’avait plus besoin de mon expérience pour rester au Bangladesh une fois introduit, car il suffit de satisfaire la vénalité des décideurs, coutumiers pour chaque projet, de faire monter une ou deux fois les enchères, par des simulacres techniques. Cette étude a des chances d’être acceptée avec le temps, ne serait-ce qu’après une modification de forme ( …). Les conséquences à moyen terme d’équipements mal conçus peuvent être graves et nous ne pouvons, à mon avis, faire l’économie d’une étude hydrologique sérieuse et selon une méthodologie précise (…), je ne veux pas être mêlé à une étude captieuse dont le but est de couvrir l’étude de préfaisabilité antérieure, “rassurer” le client français et servir d’introduction auprès du client bangladeshi.
»Prenant le risque de ne pas percevoir mes frais de mission, je désire que les responsables bangladeshis soient avisés par voie officielle que je n’ai pas participé à la rédaction du rapport transmis par le BCEOM »
.

Joël Maurice se contente d’une réponse empruntée, regrettant que la mission de Gaston Dumas « n’ait pu se dérouler et produire des effets selon le programme initialement prévu ». Il ne demande pas à rencontrer l’hydrologue et ne cherche pas à en savoir davantage sur ces graves accusations. « C’est un problème, dit aujourd’hui Joël Maurice, entre un bureau d’études et son salarié. Si monsieur Dumas a été remplacé au Bangladesh, c’est qu’il ne fournissait pas le travail demandé dans les délais convenus. Je constate qu’il a commencé à porter des accusations après avoir eu des problèmes avec son employeur ».

Gaston Dumas, quant à lui, se pose de nombreuses questions. Pourquoi la CCCE n’a-t-elle tenté aucune clarification de ce lourd dossier après son retour en France ? Pourquoi n’a-t-elle pas tenu compte de ses mises en garde et propositions techniques ? Pourquoi ce pesant silence ?

PS du mercredi 8 avril 2009 : Comme je viens de retaper de texte de 1992, je suis encore sous le coup d’une certaine émotion. L’État, la gauche au pouvoir, notre immense Jacques Attali ont donc couvert de leur autorité cette incroyable histoire des digues du Bangladesh. De vous à moi, pensez-vous que les choses ont changé ? L’affaire des contrats signés par Bernard Kouchner avec Omar Bongo et Denis Sassou Nguesso  n’est-elle pas dans le droit fil de ce qui précède ? Mais bien au-delà, je reste obsédé par ceci : pourquoi tant d’indifférence ? Pourquoi les opinions du Nord se moquent-elles à ce point de ce qui se passe en leur nom au Sud ? Pourquoi ce si pesant silence (bis repetita) ?

Magouilles à Notre-Dame-des-Landes (le cas Dantec)

Imaginez un peu. Les 9 et 10 juillet, les opposants à l’aéroport de Notre-Dame-des-landes organisaient un nouveau rassemblement de soutien, quelques jours après le référendum mijoté dans les arrières-cuisines de l’Élysée. L’ambiance est à la fête, une fête combative. Il n’est évidemment pas question de céder. Quelques chefs d’EELV sont là, dont David Cormand, bras articulé de Cécile Duflot, laquelle tente ainsi qu’on sait de se présenter à l’élection présidentielle de 2017.

On voit également sur place un certain Ronan Dantec, sénateur EELV de Loire-Atlantique, qui n’a été élu que grâce aux voix obligeantes, mais payantes, du parti socialiste, celui même de MM.Hollande et Valls. Les gens d’EELV sont présents, bien entendu, pour soutenir le si juste combat des zadistes et de leurs nombreux amis. Sauf que tout cela est totalement bidon. Voici ce que j’ai appris de sources hélas certaines : Dantec joue un double-jeu éhonté. D’un côté, il soutient le combat, mais de l’autre confie à quelques initiés de son goût que les jeux sont faits, que l’aéroport se fera, et qu’il faut désormais songer à « une sortie de crise honorable ».

Le monsieur se voit en monsieur Bons-Offices de l’Élysée, où il a ses entrées, et devrait même voir demain lundi 11 juillet François Hollande en personne.[Ici s’arrête ce que je garantis exact. La suite est un commentaire] L’objectif annoncé est d’offrir quelques colifichets de couleur aux combattants « raisonnables », de manière à isoler les irréductibles. En somme, de préparer le terrain à une intervention policière qui reste de toute façon nécessaire pour parfaire l’image de Manuel Valls. Le Premier ministre veut et cherche un affrontement à Notre-Dame-des-Landes car, pense-t-il, cela lui permettra d’éventuellement se présenter à l’élection présidentielle de 2022 comme un candidat acceptable et peut-être même désirable pour une partie de la droite. Son rêve nullement dissimulé est de devenir le Georges Clemenceau de ce début du siècle. Or Clemenceau, je je rappelle, est resté dans les livres comme l’homme qui sut faire tirer à balles réelles sur des grévistes, comme à Draveil, en 1908 (deux morts : Pierre Le Foll  et Émile Giobellina, 17 ans).

Une autre source, que je ne peux certifier elle, m’assure qu’à l’Élysée, Jean-Vincent Placé serait à la manœuvre sur le dossier Notre-Dame-des-Landes. Cela n’aurait rien d’étonnant chez un individu d’aussi considérables ressources, et serait cohérent avec les plans de carrière du monsieur. Quant à Dantec, pour y revenir une seconde, il me faut rappeler qu’il est sénateur. Je ne sais de quel poids pèse cette occurrence sur son attitude actuelle, mais en tout cas, sans le PS, Dantec n’est plus rien, politiquement parlant en tout cas.

Ce sera bref comme tout

Je suis loin de chez moi, face à un vallon, face à des hirondelles, face à des martinets, face à un Circaète Jean-le-Blanc qui tourne, tourne et tourne à la recherche de serpents et de lézards. Dire que je les admire tous ne signifie encore rien. Je les aime.

Je voulais vous dire trois mots. La France n’a jamais été aussi riche – selon leurs mortifères calculs – qu’en cette année 2016. L’Insee prévoit d’ailleurs une croissance de leur damné PIB de 1,6 % d’ici décembre. C’est inouï et lamentable, d’autant que, dans le même temps, le solde naturel – mortalité mois natalité – se situe aux alentours de 230 000 personnes de plus chaque année. Disons 300 000 pour éviter la contestation, en y incluant le solde migratoire. Et rapportons le tout à la population française, soit 66,3 millions d’habitants au 1er janvier 2015. Je ne fais pas le calcul, mais à la louche, cela doit se situer entre 0,4 et 0,5 % d’augmentation annuelle.

Autrement dit, les grands crétins qui dirigent, gouvernent et décident ne sont pas même capables d’imaginer autre chose que le spectacle qu’ils offrent chaque matin. Attention ! Je me place de leur point de vue, pas du mien, qui est tout autre. Selon leur logique d’apothicaires et de comptables, la croissance du PIB est la clé du bonheur universel. Or cette croissance explose et se transforme sous nos yeux ébahis en bagnoles, télés plasma, tracteurs pressurisés, ordinateurs, visites chez le médecin et anxiolytiques, et le reste.

Eux forment le cercle de la raison, celui des Attali et des Minc. Et nous celui des super-couillons, qui ne songent qu’à gâter la fête. Restons calmes.

Notre maison brûle… (par Frédéric Wolff)

Les raisons de désespérer ne manquent pas. Celles d’espérer sont-elles perdues ? Je veux croire que non. Des brèches s’ouvrent par où la marge humaine pourrait faire tomber des murs de notre vieux monde. Entre le pire et le possible, mon balancier hésite. L’équilibre viendrait-il de n’occulter ni l’un ni l’autre ?
« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » C’était il y a 13 ans. L’avenir de la vie sur terre vacillait et pouvait se réduire à des cendres si nous ne changions rien au cours du monde.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’incendie est-il endigué ? Avons-nous épargné des flammes les bases de la maison commune ? Où se portent nos regards ? Quelle formule faudrait-il employer pour saisir les temps où nous sommes ?

Une phrase s’est imposée à moi, alors que ces questions me tourmentaient : « La maison brûle et nous soufflons sur le feu. »

Le feu… Nous n’avons d’yeux que pour lui. Nous n’avons Dieu que lui. Toute notre intelligence, tous nos moyens techniques sont mis à son service. Des pyromanes, c’est ce que nous sommes, nous les sociétés de l’âge industriel. Nous laissons derrière nous une terre incendiée, un monde suffocant, une eau qui porte le contraire de la vie.

Le feu, il n’y a plus que lui. Les autres éléments, tant pis. Ils ne font pas le poids. La terre, l’eau, l’air, adieu. Adieu à tout ce qui les peuple. Ce n’est qu’une question de temps. Place à la reproduction artificielle de la vie. Nos chercheurs y travaillent. Nos politiques y voient des gisements de croissance et d’emploi. L’âge des mutants approche. Il a déjà commencé. Soyons sans crainte.

Tous les feux sont au rouge et nous accélérons. L’ivresse nous gagne. Tête baissée, nous courrons vers notre mise à mort. Les piques, les banderilles, nous ne les voyons pas. Nous ne voulons pas les voir. Seule importe la cape agitée devant nous.

Le climat, l’agonie des sols et des océans, l’empoisonnement et l’irradiation qui gagnent où que l’on soit… Tous les indicateurs sont au rouge. Il serait fastidieux et déprimant de les énumérer, tant ils abondent.

Qu’importe que nous les connaissions, que nous les déplorions. Nous accélérons. Mais comme nous sommes des sociétés soucieuses du bien commun, n’est-ce pas, nous couvrons de vert les feux de signalisation. Le temps doit se plier à nos humeurs. Nous n’avons plus la patience d’attendre. Quelques minutes de nos élites sont plus précieuses qu’une montagne à éventrer pour faire passer un TGV ; des terres vivantes ne pèsent rien, en regard d’un aéroport, d’un centre de loisirs, d’une zone d’activités, de galeries marchandes…

Le temps réel a congédié le réel, chaque seconde de nos vies doit être connectée, c’est-à-dire asservie, mais il faut parler la langue de son temps, on ne peut être contre son temps, alors réjouissons-nous, restons connectés pour le meilleur et le pour meilleur.

Innover, croître, le mot d’ordre est sans appel. Le mal est devenu le remède. Nous n’avons foi qu’en ce qui nous dévore, nous les Prométhée brûlant de tous les feux, qu’ils soient nucléaires, chimiques, électromagnétiques, génétiques, nanotechnologiques… Une nuisance s’ajoute à une autre et nous place dans une situation de non-retour. Le totalitarisme du système technique, c’est aussi cela : s’imposer sans débat et perpétuer ses nuisances pendant des millénaires. Comme il faut aller de l’avant, comme il faut prendre de vitesse l’offre et la demande, la conscience et la contestation du désastre, il est inconcevable d’évaluer quoi que ce soit et d’en tirer les conséquences.

Ce que fabrique notre âge technologique ? Des monstres. Et comme tous les monstres dignes de ce nom, ils nous échappent. Les conséquences possibles de nos innovations sont telles qu’elles deviennent impensables, imprévisibles. Tout se conjugue pour nous rendre hyper-insensibles à la banqueroute générale : la complexité, l’étendue des dévastations dans le temps et dans l’espace, le déni qui est le nôtre…

Comment se représenter l’irreprésentable ? Qui contrôle encore quoi que ce soit, de la réaction en chaine, chaotique comme jamais ?

La profusion des biens et des services nous rend-elle plus heureux, plus riches ?

Qui est riche, qui est pauvre, dans ce monde où l’on fait commerce de tout ? Dans « Les origines de la pensée grecque », Jean-Pierre Vernant écrit ceci : « La richesse remplace toutes les valeurs […]. Elle ne comporte aucune limite […]. L’essence de la richesse, c’est la démesure […]. » A sa racine, on trouve « la pléonexie : le désir d’avoir plus que les autres, plus que sa part, toute la part. »

C’est contre cette convoitise que s’est construite la philosophie. « Celui qui s’accommode avec la pauvreté est riche, en effet, et on doit estimer pauvre non celui qui a peu de choses, mais celui qui en désire davantage », énonçait Sénèque. Quant à Aristote, il notait déjà que « les plus grands crimes » étaient perpétués « pour se procurer le superflu et non le nécessaire. »

Quelle inversion des valeurs, quelle régression. Ces crimes, dont parlait Aristote, sont devenus nos commandements :

– Se goinfrer de futilités et qu’importe si d’autres sont privés du nécessaire.

– Avaler du bitume et tant pis si les agro-carburants font mourir de faim des misérables par millions. Tant pis si l’or noir du Nigéria empoisonne l’air, la terre et les cours d’eau, tant pis s’il repose sur la guerre et sur la famine. Tant pis si le nucléaire détruit le monde, nos voitures atomiques valent bien ça.

– Rester connecté quitte à ce que des esclaves fabriquent nos smartphones. Quitte à ce que des êtres humains soient empoisonnés par nos déchets électroniques et par les mines de métaux rares. Quitte à ce que tout le reste du vivant soit irradié.

– Etendre la société marchande à toutes les sphères de l’existence, fabriquer des jamais assouvis, des frustrés perpétuels, des êtres de pacotille et, un jour ou l’autre, des invendus, des incendiés.

Et voilà que, dans le brasier, des individus tentent de sauver ce qui peut l’être. Ils se réapproprient leur alimentation, leur énergie, leur habitat, leur santé, leur pensée, leur humanité. Ils tentent de s’affranchir des tutelles où s’étiolent leurs jours. Ils incarnent leurs valeurs, ils habitent le monde autour d’eux et le rendent habitable pour d’autres qu’eux. Ils prennent la défense des zones où foisonne la vie. La vie dans une poignée de terre, dans une mare, dans des arbres mémorables, la vie dans nos lambeaux d’humanité, ils la préservent. Ils mettent en actes leurs idées.

Serait-ce le début d’un grand chambardement ? Le ferment du monde à venir serait-il dans ce flot d’initiatives ? Ces gouttes vertueuses, ô combien nécessaires, suffiront-elles à vaincre la fournaise ? Que faudrait-il en plus pour peser vraiment ?

Je ne me risquerai pas à jouer les devins. Le sursaut à opérer me semble si colossal que ses formes et ses contours dépassent l’imagination, en tout cas la mienne. A quatre pattes dans ma pépinière d’oignons et de poireaux, je laisse venir les pensées, sans volonté d’aucune sorte.

Ce qui surgit d’abord, ce sont des questions, des doutes…

– Cultiver son jardin, bien sûr, mais les nuages chimiques et radioactifs, les terres qui deviennent des déserts ? Refuser les téléphones et les compteurs intelligents, fort bien, mais leurs nuisances et l’emprise de la planète intelligente ?

– Comment faire nombre ? Comment franchir le seuil critique au-delà duquel un basculement est possible ?

– Où commencent, où s’arrêtent les alliances possibles ?

– La fin est-elle dans les moyens ? Devons-nous prendre les armes de nos adversaires ? Les armes sont-elles neutres, selon l’usage que l’on en fait ? Quel horizon, à ce jeu-là, sinon devenir de parfaits techniciens ou des guerriers perpétuels ?

– Tous les arguments sont-ils bons à prendre ? Doivent-ils être jugés prioritairement à l’aune de leur efficacité ? Comment imaginer que nous gagnions quoi que ce soit à cette aune-là, terrain de prédilection de la Machine, justement ? Devons-nous taire nos valeurs morales, au motif qu’elles sont inaudibles ? Faut-il leur préférer des arguments pragmatiques, économiques et financiers ? Qu’avons-nous à attendre vraiment d’une victoire remportée pour de mauvaises raisons ?

– Faut-il souscrire à l’accord tacite, passé entre les pouvoirs et les organisations citoyennistes, ne remettant nullement en cause les fondamentaux, mais restant dans le cadre dicté par l’oligarchie : la gestion des nuisances, le marchandage de simulacres, la concertation – le mot fétiche pour ne pas dire l’acceptation –, l’oubli des causes premières au profit du fonctionnement, de la communication, de la reconnaissance ?

A mesure que la pépinière s’éclaircit, les questions laissent place aux rêveries. Les chants d’oiseaux portent en eux des refrains qui se cherchent…

Ça serait un jour du printemps, un jour quand on serait plus mort. Partout, ça ferait comme un chant jusque dans l’âme et dans le corps. L’ivresse et les écrans plasma avec facilités d’paiement, on pourrait vivre sans tout ça et s’offrir enfin du bon temps. On démissionn’rait des usines et des ministèr’s à croqu’-mort qui font turbiner les turbines et les supermarchés d’la mort. Jusque dans les tréfonds d’nos vies, partout ça sonn’rait l’angélus. On serait plus des engloutis. Un jour, on serait tant et plus, que dans les vill’s et les faubourgs, dans les campagn’s et les prairies, y aurait partout, jour après jour, inflation sur le goût d’la vie…

Allongé dans l’herbe, les yeux rêvant dans les nuages, je me laisse emporter par le chant. J’imagine un mouvement qui grandit, des appels à la prise du pouvoir, à commencer par le pouvoir de non-achat ! Quelle force nous avons là si, collectivement, nous savions en faire usage. Commencer par se mettre en grève des achats superflus et nuisibles…

– Ne plus être des compulsifs, des consommateurs qu’on somme de consumer le monde, en finir d’être des têtes de gondoles que d’autres se payent à moitié prix, en avoir soupé des vieilles lunes de la croissance, de la relance, du gagner plus…

– Ne pas prendre plus que notre part, parce qu’il y va de la vie des autres, parce que nous ne serons jamais ni repu(e)s, ni épanoui(e)s à vouloir toujours plus.

– Pourvoir à nos besoins essentiels par nous-mêmes, à l’échelle locale, faire une œuvre commune de nos paroles, retrouver la mémoire de nos mains, devenir artisans et, pourquoi pas, artistes de nos vies.

– Cesser de travailler à notre asservissement et à celui des autres.

– Refuser d’être des cibles, des données exploitées par les algorithmes. Ne plus se laisser réduire à des chiffres, à des comportements prévisibles et obéissants.

– Remplacer les détecteurs électroniques de fumée, de présence humaine, de bactéries dentaires indésirables, de frigo intelligent à remplir… par des détecteurs d’enfumage et de mensonges proférés par les marchands, les décideurs et les valets.

– Proclamer la nuit debout du 4 août avec, autour de la table, les oubliés de toujours, je veux parler des misérables que notre mode de vie décime, je veux ne pas oublier les animaux au supplice dans les bagnes industriels et tous ceux, toutes celles qu’on empoisonne, les vies humaines et non-humaines qui n’ont plus leur place sur la terre…

– Promulguer la Déclaration de nos droits et de nos devoirs.

Sans un coup de canon, des empires, que l’on croyait indestructibles, s’écrouleraient. Ce ne seraient plus seulement des gouttes d’eau que l’on verserait sur l’incendie. La fable tant de fois citée proposerait une autre version. C’est aux pyromanes en chef que l’on s’attaquerait. Leurs forfaits seraient très clairement dénoncés et des sanctions tomberaient. Ils cesseraient d’être des mécènes, des demi-dieux adulés. Nous nous passerions d’eux, enfin. Pour prendre une autre métaphore, nous fermerions le robinet au lieu d’éponger sans fin l’eau qui déborde de partout.

Le souffle serait tel qu’au lieu de relancer les flammes, il les éteindrait une à une.

Pris dans mes folles spéculations, je m’enflamme… Les questions de méthode se dissipent et une évidence s’impose : le mouvement se trouvera en marchant.

Retour sur la terre sacrée. Qui l’emportera de l’incendie ou du grand souffle de la vie ?

De jour en jour, ma pépinière n’en finit pas de grandir. Partout, la végétation s’épaissit, partout les arbres deviennent plus foisonnants. Ce matin, une nouvelle exhortation me vient, avec la renaissance du soleil…

Dès à présent, s’accroupir dans un arpent de jardin sauvage, regarder les millions de brins d’herbe et de gouttes de rosée qui font comme des soleils multipliés. S’imprégner de cette beauté-là et se découvrir millionnaire. Millionnaire en brins d’herbe et en constellations.

La beauté, l’étonnement, la gratuité, les racines de la vie… Gardons-les serrés sur notre cœur. Mais je sais que ces fortunes vous sont précieuses, ami(e)s des causes communes que je salue, dans les beaux jours du printemps.