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Trois mots de Charles Jacquier

Amis et lecteurs, je ne vais pas tarder à venir vous embêter pour vous parler de ce si beau climat politique. Mais avant cela, je suis en dette auprès de Charles Jacquier, un éditeur que je n’ai jamais rencontré, mais que j’ai découvert lorsqu’il publiait de merveilleux textes de Victor Serge aux éditions Agone, quittées depuis. Il travaille maintenant, entre autres, pour les très remarquables éditions Libertalia. Je lui avais promis de passer ici une note de lecture qu’il a consacrée à un auteur hautement recommandable, Jacques Yonnet, et à son livre sur les bistrots de Paris, Troquets de Paris (L’Échappée). Cher Charles, c’est à vous :

 

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Résistant durant la Seconde Guerre mondiale, écrivain, peintre, dessinateur, chroniqueur, ami de nombreux écrivains, de Robert Desnos à André Salmon, en passant par Francis Carco, Paul Fort, Robert Giraud ou Pierre Mac Orlan, Jacques Yonnet (1915-1974) avait manifestement plusieurs cordes à son arc. Mais préférant sans nul doute le comptoir des bistrots à la postérité littéraire, il n’était connu jusqu’alors que pour son chef d’œuvre Rue des maléfices (1e édition en 1954 sous le titre de Enchantements de Paris), illustré de photos de Robert Doisneau et considéré par Raymond Queneau et quelques autres comme l’un des meilleurs livres écrit sur le Paris des clochards et des marginaux des années 1940.

En 1961, Yonnet fut invité à écrire une chronique hebdomadaire dans L’Auvergnat de Paris auquel il collabora jusqu’à sa mort. De ces centaines d’articles, les éditeurs livrent un florilège d’une soixantaine d’entre eux, imprimé, comme il se doit, couleur lie de vin et agrémentés de dessins de l’auteur, aussi remarquables que ses textes. Ceux-ci sont judicieusement présentés par quartiers de prédilection de l’écrivain, de la Cité et des Halles jusqu’à Montmartre et aux Buttes-Chaumont en passant par le Marais, la rue Mouffetard, etc. Pour chacun d’entre eux, le don de conteur de Yonnet fait merveille pour évoquer, à travers tel ou tel troquet, les grandes et surtout les petites histoires du Paris populaire dans de constants aller-retours virtuoses entre les sujets et les époques, mais revenant, in fine, au comptoir pour s’y délecter non seulement de bon vin mais aussi de ce « quotidien défoulement de la conscience populaire » dans ce « vivant et permanent conservatoire […] de la tradition orale française » qu’est le bistrot. Yonnet fut aussi l’observateur inquiet et le dénonciateur indigné de « l’assassinat de Paris » dont Louis Chevalier fut l’implacable chroniqueur.

Et, comme au comptoir, on aimerait poursuivre le débat à ce sujet avec les éditeurs qui considèrent avec un optimisme certain que « Paris n’est pas mort »… Alors, entamons la discussion et concluons avec l’auteur : « A la bonne vôtre ! ».

Charles Jacquier

samedi 25 mars, 14 heures, France-Inter

 

Je suis désolé d’être si constamment ailleurs qu’ici. C’est grâce à un lecteur, François N., que je reprends provisoirement mes esprits. Demain, samedi 25 mars, je serai au salon du Livre de Paris, sur le stand de Radio-France, puis celui de mon éditeur, Les Liens qui Libèrent. À 14 heures, direct sur France-Inter, au cours de l’émission CO2 mon amour. Si vous traînez dans les parages, je serai heureux de vous saluer.

Encore sur mon livre

 

Lecteurs et amis, je vous néglige : mon dernier article ici date de près d’un mois. Il était consacré à la sortie de mon dernier livre, Ce qui compte vraiment (Les liens qui libèrent, LLL). Il s’ajoute à cela un mauvais état physique, lié en partie à cette funeste matinée du 7 janvier 2015. Cela passera sûrement.

En tout cas, je reviens à mon livre, sorti le 22 février. Si vous avez envie, c’est maintenant, car le sort d’un livre se joue désormais dans les 15 premiers jours de sa parution. Vous trouverez ci-dessous son prologue. Et je vous salue bien, un peu rapidement, car au moment où je vous écris, je déguste un lot de douleurs bien peu agréables.

Voici l’introduction :

 C’est bien étrange. D’un côté, le monde entier déborde de nouvelles angoissantes. De l’autre, chacun poursuit sa petite route, comme si de rien n’était. L’accélération de l’effet de serre fait basculer l’un des systèmes essentiels de la vie sur terre. Relativement stable depuis 12 000 ans, le climat est devenu chaotique, de plus en plus imprévisible à terme, et menace de dislocation de nombreuses sociétés humaines. Je rappelle que ces 12 000 années passées, ô combien favorables à l’activité humaine, ont vu naître l’agriculture et des structures historiques glorieuses, entres autres l’Empire jaune en Chine, la civilisation de la plaine du Gange en Inde, l’Égypte des Pharaons, la Grèce antique et Rome, les Incas, les Aztèques. Que serions-nous sans la bienveillance du climat ?

Le reste est également connu. Les espèces et les espaces disparaissent à un rythme sans équivalent depuis bien avant les débuts de l’aventure humaine. Il existe même un consensus mondial, chez les biologistes de la conservation, pour affirmer que nous vivons la « sixième crise d’extinction » des espèces, la dernière ayant entraîné la disparition des dinosaures il y a 66 millions d’années. La chimie de synthèse a libéré dans tous les milieux des dizaines de millions de molécules différentes qui se marient constamment et dessinent le paysage plutôt sinistre d’un empoisonnement universel. Les sols agricoles et fertiles sont largement épuisés, érodés, stérilisés, au moment même où la population humaine s’approche des dix milliards d’habitants. Les forêts meurent, comme les océans, et les cours d’eau sont gorgés de miasmes et flanqués de barrages qui les transforment bien souvent en égouts à ciel ouvert. Je n’ai pas le cœur d’en dire plus, car le constat est indiscuté.

L’époque, inouïe à bien des égards, demanderait des géants d’une taille encore inédite, et ne nous offre qu’une collection pathétique de Lilliputiens se battant entre eux pour les flonflons d’une fête terminée depuis longtemps. Il y a concours national – et international – de la pensée magique, du coup de menton suivi d’un coup de gueule, de griffe, de matraque. Les institutions que l’on croyait solides menacent ruine. La sécurité sociale agonise, la retraite sent le fagot, l’école est une impasse sans fond, le travail disparaît dans le moindre trou du chemin, la nourriture même est surchargée de molécules toxiques. Et l’eau. Et l’air. Et toute la vie.

Ce serait donc le moment du suicide. L’idéal contemporain serait d’annoncer sa mort en direct sur les réseaux sociaux, ce territoire de western où quelques-uns font la loi à leur profit intégral. Mais je crois que je vais passer mon tour. Je ressens tout au contraire la nécessité de relever la tête, et de sortir enfin de la sempiternelle lamentation.

Oui, il est vrai, et chacun le sait, que tout disparaît à vive allure. Les espaces, les espèces, la forêt, l’océan, l’éléphant, l’abeille, le requin, le papillon. Dans ces conditions, et sauf phénoménal sursaut, l’homme va connaître les heures les plus terribles de son existence terrestre. Y a-t-il espoir ? Je le pense, contre certaines évidences. Mais cela suppose une énergie collective dont on peut douter qu’il soit encore possible de la trouver dans de vieux pays fatigués comme la France. Inévitablement, on se demande – je me demande – si le souffle des grands soulèvements n’est pas épuisé. Car l’avenir exige bien davantage que ce qui a conduit à 1789, moment qui reste notre véritable gloire nationale. Le temps à venir aura besoin de valeurs qui paraissent être en perdition. De courage. De volonté. De solidarité. De coopération d’un bord à l’autre de toutes les mers.

Mais parions. Pour commencer d’avancer, pour imaginer un début d’ébranlement, il faut du mouvement. Ce que je vais vous présenter sans détour, ce sont des pistes. De vastes routes possibles où l’esprit des hommes peut s’engager sans trembler. Ainsi qu’on le verra, elles rompent tout contact avec les formes politiques existantes. Puisse cette présentation servir, aujourd’hui ou demain, ici ou bien encore là-bas.

Je vais vous parler de la France, car cela reste mon pays. Mais aussi du monde, car c’est aussi mon pays. Il faut oser penser autre chose, et ce pour tous les habitants de la Terre, hommes et femmes, végétaux et animaux, fleuves et rivières. J’ai la prétention d’affirmer que vous ne perdrez pas votre temps en lisant ces pages.

Stéphane Le Foll et l’éternelle vérole des pesticides

Il y a neuf ans ces jours-ci, j’ai publié un livre avec mon ami François Veillerette (Pesticides, révélations sur un scandale français, chez Fayard). Il s’est étonnamment bien vendu, bien que je ne dispose d’aucun chiffre précis, arrêté. Entre 30 000 et 40 000 exemplaires, je crois. François comme moi sommes fiers de ce livre, qui nous a coûté pas mal de sueur. Je me souviens fort bien de notre rencontre avec celui qui allait devenir notre éditeur, Henri Trubert. Nous étions réunis un soir – d’hiver, me semble-t-il – dans son bureau : François bien sûr, Henri bien sûr, moi bien sûr, et Thierry Jaccaud, le rédacteur-en-chef de L’Écologiste, qui nous introduisait chez Fayard.

Je ne connaissais pas Henri, mais je lui ai parlé franchement. Faire un livre sur les pesticides ne nous convenait pas. Nous voulions le clash, l’accusation flamberge au vent, et même courir le risque d’un ou plusieurs procès. S’il ne sentait pas le projet – et ses risques -, eh bien, il n’avait qu’à le dire à ce stade, car notre détermination était totale. Il s’agissait pour nous de décrire un système en partie criminel. Nous citerions des noms, nous ne nous jouerions pas les gens bien élevés, car bien élevé, je ne l’étais pas. Je dis je, car je ne peux parler ici que de moi. Je ne suis réellement pas bien élevé.

En mars 2007, donc, le livre est sorti et il a fait du bruit et il a fait du bien. Encore aujourd’hui, je pense qu’il a marqué un territoire. Je doute qu’on puisse redescendre en-dessous et oublier, fût-ce une seconde, que les pesticides sont d’incroyables poisons chimiques de synthèse, imposés par des pouvoirs politiques aux ordres, faibles et stupides, inconscients. Et achetés ? Dans certains cas, j’en suis convaincu, bien que ne disposant pas des preuves qui valent devant un tribunal.

Six mois après la parution, le granguignolesque Grenelle de l’Environnement, décrété par un Sarkozy aussi manipulateur et limité qu’il a toujours été. J’ai fait la critique radicale de ce vilain show ici même, en temps réel – ce que je préfère, et de loin – et notamment parce qu’il a été le théâtre d’une farce atroce (ici). Les ONG présentes dans une commission s’étaient hâtées de triompher, car Borloo  venait d’annoncer la diminution de l’usage des pesticides de 50 % en dix ans. Avant que Sarkozy, dûment rappelé à l’ordre par la FNSEA, ne donne la bonne version de l’annonce : on diminuerait la consommation des pesticides de 50 % en dix ans, oui. Mais à la condition que cela soit possible. Et, ainsi qu’on a vu, cela n’a pas été possible.

J’ai critiqué à l’époque François Veillerette et son Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), devenu Générations Futures. Je précise qu’il reste un ami cher, ainsi que Nadine Lauverjat, qui le seconde, et que j’embrasse au passage. Seulement, quelque chose ne tourne pas rond. La bagarre contre les pesticides, en France, passe par Générations Futures (ici), et elle est sur le point de devenir ridicule. Pourquoi ? Mais parce que la France s’est dotée en 2009 d’un plan Écophyto1, armé d’un budget de 40 millions d’euros par an. Il s’agissait comme à vu, à la suite du Grenelle, de diminuer de 50 % l’usage des pesticides d’ici 2018. Sans préciser d’ailleurs, preuve de la malhonnêteté intrinsèque du projet, s’il s’agissait d’un tonnage général, du poids de matière active, des pesticides jugés les plus inquiétants, etc.

Or donc, un flou dissimulant une embrouille. Les pesticides ne se sont jamais aussi bien portés chez nous. En 2013, augmentation de 9,2%. En 2014, de 9,4%. En 2015, on ne sait pas. Dans un monde un peu mieux fait, où l’on tiendrait l’argent public pour la prunelle de nos yeux à tous, les guignolos à la manœuvre auraient été chassés -restons poli – à coups de balai. Mais dans celui-ci, Stéphane Le Foll, notre ministre de l’Agriculture, a été autorisé à lancer le plan Écophyto2, avec 71 millions d’euros à claquer chaque année. Avec les mêmes acteurs, voyez-vous : les chambres d’agriculture, la FNSEA. La FNSEA ! Ces gens ne manquent pas d’un humour singulier, car qui est le patron de la FNSEA ? Xavier Beulin, gros céréalier de la Beauce, mais aussi P-DG de la holding agro-industrielle Avril (ils avaient honte de leur nom précédent, Sofiprotéol). Chiffre d’affaires d’Avril en 2014 : 6,5 milliards d’euros, dont une partie sous la forme de vente de …pesticides. Ah, ah, ah !

Le Foll. Si j’écrivais ce que je pense de cet homme, je passerais devant un tribunal, et j’y serais condamné. Ce serait justice, car on ne doit pas injurier quelqu’un, du moins publiquement. Que dire ? Cette créature de Hollande – il a été son factotum pendant onze années, quand notre bon président était Premier secrétaire du PS et en tirait les innombrables ficelles – est devenu salarié permanent du Parti socialiste dès 1991. Sans Hollande, il le serait resté. Avec lui, le voilà devenu ministre et porte-parole. On le voit à la télé. J’espère que cela lui plaît. Dans quatorze petits mois, tout sera en effet terminé.

Qui se souviendra de lui ? Moi. Le monsieur se donne des airs, et promeut en vaines paroles l’agro-écologie quand dans le même temps et par ses actes, il défend la Ferme des 1000 vaches et les pesticides. Les pesticides ? Eh oui ! Comme il a dealé – notez que le résultat politicien n’est pas fameux – avec la FNSEA de Beulin, il n’a plus rien à refuser à l’agro-industrie. Et d’ailleurs, il n’a pas hésité à envoyer une lettre aux députés. Lesquels discutaient ces jours-ci d’une éventuelle interdiction des pesticides néonicotinoïdes tueurs d’abeilles dans le cadre de la Loi Biodiversité. Dans cette lettre – quelle fourberie, quand même ! – il demandait aux élus de ne surtout pas voter cette interdiction. Laquelle a finalement été obtenue de justesse, avec prise d’effet en 2018.

Voilà en tout cas la situation, et elle est insupportable. Le Foll est un pur et simple bureaucrate du PS, qui fait où on lui dit de faire. Mais le charmant garçon, comme tant d’autres aussi valeureux que lui, aimerait en plus qu’on l’aime. Eh bien, pas ici. Ni aujourd’hui ni jamais. Comme on disait et comme on ne dit plus : il a choisi son camp. Et c’est celui des salopards. Dernière interrogation : l’association Générations Futures ne gagnerait-elle pas à se poser de nouvelles questions ? Quand un combat si ardent échoue d’une manière aussi totale, je crois que le moment est venu de la remise en cause. Comment faire reculer vraiment le poison des pesticides ? Comment ne pas demeurer l’alibi d’un système prompt à tout digérer au profit de son équilibre final ? Oui, que faire ?

 

 

Jacques Attali, grand déconneur à pleins tubes

Je le sais, ce sera un moment pénible. Mais croyez-moi sur parole, la lecture d’un récent texte de Jacques Attali dans L’Express mérite notre intérêt à tous. Vous pourrez le lire après mon billet, ou mieux encore, avant. Mais dès maintenant, et malgré la profuse réputation du Sieur, quelques mots de présentation. Jacques Attali est sûrement l’un des meilleurs résumés vivants – et agissants – de notre monde. Mais encore ?

Attali, avant de devenir le héros planétaire que l’on sait, aura tout réussi. Polytechnique, dont il sort major – il devient dans la foulée Ingénieur des Mines -, l’ENA bien sûr en 1970, quantité de lourds diplômes universitaires et j’en oublie probablement. Il tombe sous la coupe de Mitterrand en 1973 et ne le quittera qu’en 1991, un peu plus de quatre ans avant la mort du Grand Homme de poche, devenu président de la République.

Combien de livres a-t-il écrit ? Je n’ai pas le courage de lire sa page Wikipédia. Quarante ? Cinquante ? On l’a accusé plusieurs fois de plagiat, sans que, autant que je me souvienne, il sot condamné. En vérité plate, je m’en fous. N’aurait-il pas été, chemin faisant, un auteur de théâtre et un romancier ? Je le crains. Et musicien, et parolier de chanteurs ? De même. Il a aussi dirigé dès sa création en 1990 la Banque européenne pour la reconstruction et le développement ou BERD, chargée de développer l’économie capitaliste dans les pays d’Europe précédemment staliniens. Il a dû quitter la banque sous les huées, car celle-ci dépensait plus pour elle que pour les pays de son périmètre. Et avait refait pour des raisons que j’ai oubliées le marbre de son siège londonien.

Personnellement, je déteste Attali depuis une longue enquête que j’ai menée sur un projet français d’endiguement des fleuves du Bangladesh (en cinq parties ici). Vous lirez ou non, comme vous le voudrez. Il s’était alors hissé à la hauteur des plus hautes infamies. Je le déteste, mais guère plus que quantité d’intellectuels de cour et de salon qui ne font jamais que distraire de l’essentiel. Il n’est  évidemment pas lu, mais ses livres encore intacts figurent dans nombre de bibliothèques mortes, ainsi que j’ai pu le constater moi-même plus d’une fois. Il n’est pas lu, ce qui est au fond normal, car qu’a-t-il à apporter, qui n’ait déjà été réalisé, vendu et plusieurs fois échangé ? Attali est presque synonyme de marchandise. Il n’est pas lu, nul ne se souvient de bonne foi d’une seule de ses si fortes sentences, mais il trône partout où le pouvoir se donne à voir.

Socialiste en peau de lapin – quelle sombre injure aux ancêtres ! -, lèche-bottines de Mitterrand, il est aussi « ami » de Sarkozy et a présidé pour le compte des puissants quantité de commissions Tartempion, dont une désopilante Commission destinée à « libérer la croissance » – par la grâce de Sarkozy, en 2007 – et rédigé pour ce malheureux Hollande un puissant rapport sur « l’économie positive », en 2012.

Histrion ? Assurément, mais pas seulement. Car Attali, grand « intellectuel » s’il en est, sert d’alibi à toutes les pratiques de destruction de la nature et de ses écosystèmes. On chercherait, peut-être en vain, un domicile d’Ingénieur des Mines, d’Ingénieur des Ponts et du Génie Rural, d’énarque de plus de 55 ans, de sous-préfet et de préfet, de haut-fonctionnaire même, où il n’y aurait pas un opus du grand Attali. Et n’oublions jamais que ces excellentes personnes, celles qui décident du malheur de chacun de nos jours, se parlent entre eux, s’invitent à dîner, voire s’offrent des livres. D’Attali. En bref, ce personnage insignifiant joue un rôle, et quel !

J’ai été long, mais ma foi, tel est mon bon plaisir. Venons-en au texte ci-dessous. Je vais tâcher de ne pas faire de paraphrases, car vous savez lire tout comme moi. Mais je dois écrire quelques commentaires, qui seront exceptionnellement numérotés.

1/ Attali présente comme autant d’évidences ce qui n’est que pur branlotage destiné à préparer la suite. Lisez avec moi le début : « De tout temps, l’humanité a oscillé entre des visions du monde et de l’histoire négatives (…) et des visions positives ». Cela ne veut rien dire, ou cela veut dire tellement peu de choses que cela revient au même. De tout temps ? Depuis le Paléolithique ? Chez les Carolingiens ? Dans l’empire en formation des Inca ? À l’époque de la dynastie Han ?

2/ Une telle introduction rigolote était nécessaire, car danger il y a. Massif.  En effet,  « deux dangers construisent deux nouvelles idéologies négatives et enfantent des projets portant les germes d’un totalitarisme ». Le mot totalitarisme renvoie, comme on sait, à deux formes extrêmes de la dictature : les fascismes, les stalinismes. Peut-être verra-t-on pire dans l’avenir, mais pour l’heure, il n’est rien de plus abominable.

3/ Ces deux idéologies négatives mortellement menaçantes sont ce qui tourne autour du Front National d’une part – ou leurs équivalents ailleurs – et ce que notre puissant penseur voit grouiller du côté de l’écologie. Quelle écologie ? Ma foi, Attali ne s’embarrasse pas de le préciser. À l’instar de cet autre géant connu sous le nom de Luc Ferry (Le Nouvel Ordre Écologique, 1992), il reste prudemment caché dans les fumerolles de son esprit si distingué. Il n’a pas lu et méprise à l’avance George Perkins Marsh,  Vladimir Vernadsky, Fairfield Osborn, Rachel Carson, Murray Bookchin, Barry Commoner, Paul Crutzen, Jared Diamond, Hans Jonas, Nicholas Georgescu-Roegen, Edward Goldsmith, Ivan Illich, Aldo Leopold, Arne Næss, John Muir, Anil Agarwal, Peter Singer, etc, etc. Et chez nous, de la même manière, Élisée Reclus, Bertrand de Jouvenel, Jacques Ellul, Simon Charbonneau, André Gorz/Michel Bosquet, Jean-Pierre Dupuy – lui aussi Ingénieur des Mines, ballot d’Attali ! -, Claude Levi-Strauss, René Dumont, etc, etc. Il n’a rien lu de cela, car il savait l’essentiel au berceau. Que ce monde était fait au premier chef pour rendre hommage à l’extraordinaire Jacques Attali.

4/ D’où vient cette affreuse pulsion écologique ? Attali, qu’on découvre aussi comique, désigne la crise climatique comme la maman du monstre. Le mouvement écologiste, y compris ses branches les moins anthtropocentriques, date d’au moins cinquante ans, bien avant qu’on ne parle du dérèglement climatique. Mais qu’importe, puisqu’il s’agit d’une pétition préalablement enregistrée, qu’il s’agit d’illustrer par des exemples simples et simplistes.

5/ Ce mouvement soi-disant né de la crise climatique conduirait, les amis, « à penser une idéologie de fermeture, faite d’interdiction de produire ou de consommer, ou de prendre quelque risque que ce soit ». J’hésite. Attali ne saurait être aussi con que cela. Même si l’écologie était un totalitarisme, il faudrait se lever de très bonne heure pour établir qu’elle vise à l’interdiction de la production ou de la consommation. Il ne s’agit que de critiquer, parfois de manière radicale – j’en sais quelque chose – les formes dominantes de la production – quels objets pour quelle utilité ? – et de consommation, qui impliquent et glorifient les pollutions les plus générales qui soient. Ce n’est déjà pas si mal.

7/ La pensée unique n’est nullement celle d’Attali et de ses nombreux clones. Elle n’est pas celle qui occupe tous les fenestrons. Elle n’est pas celle des radios, des télés, des journaux, de FaceBook. Non pas. Elle « est dans une juxtaposition, dans tous les projets de tous les partis, des idées des écologistes les plus radicaux et des xénophobes les plus virulents ». On notera avec circonspection qu’aucun nom de ces écologistes « les plus radicaux » n’est avancé. Ils existent parce qu’Attali a grand besoin qu’ils existent, car que deviendrait autrement sa chronique de L’Express ?

8/ Fort logiquement, « En France, l’idéologie dominante est donc écolo-frontiste ». Et « si l’on n’y prend garde, on verra se mettre en place une sorte de dictature vert-brune ». Pardi ! Ce que c’est de penser, hein ?

J’arrête là, car la bile me monte le long de la trachée. Bien entendu, Attali ne sait strictement rien de la crise écologique. On ne peut pas s’intéresser à ce point à sa personne et considérer le sort des humains et de tous les êtres vivants. On ne peut pas, et Attali n’essaie même pas. Comme dans un vieux sketch mille fois vu, il accuse les autres de qu’il commet lui-même sans aucune gêne : un festival d’idéologie concentrée. Et je ne parle pas de ses erreurs factuelles, dont celle sur le Principe de précaution vaut le détour. Que dit Attali ? Que ce principe de précaution serait d’abord celui des « écologistes les plus virulents », qui aurait contaminé la gauche, puis la droite. Pauvre lecteur malvoyant ! Le principe de précaution a été défini par des scientifiques, adopté par l’ONU en 1992, puis adapté chez nous par…Jacques Chirac.

Un dernier point, qui montre comme les tensions réelles montent. Un Attali considère l’écologie comme un ennemi, au sens militaire. Et comment finit-on par traiter un ennemi ? Je vous le demande. Est-il une brêle ? Eh non, en tout cas pas seulement. Il exprime un moment vrai dans une Histoire qui redécouvre le tragique. Et à ce titre, oui, je devais longuement parler de lui.

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LE SI BEAU TEXTE DE JACQUES ATTALI

Sortir des idéologies négatives !

Paru dans L’Express | Publié dans Géopolitique – 8 février 2016

De tout temps, l’humanité a oscillé entre des visions du monde et de l’histoire négatives, dans lesquelles le projet humain se résume à organiser une parade face à une menace, réelle ou imaginaire, et des visions positives fondées sur des utopies, qu’il s’agit ensuite de concrétiser par des projets. Les idéologies négatives finissent toujours par prendre prétexte des menaces pour bafouer les libertés. Parfois, des visions positives deviennent négatives quand des adversaires les mettent en péril.

Dans le passé récent, on peut citer comme idéologie négative le national-socialisme, construit sur la menace imaginaire des Juifs ; comme idéologie positive dévoyée dans le négatif, le communisme dans un seul pays, devenu totalitaire, en réaction à des ennemis de classe, plus ou moins imaginaires. Et comme idéologies positives, qu’on peut approuver ou refuser, le libéralisme et la social-démocratie.

Aujourd’hui, deux dangers construisent deux nouvelles idéologies négatives et enfantent des projets portant les germes d’un totalitarisme. La menace du fondamentalisme, mêlée à celle d’un afflux incontrôlé de réfugiés, conduit à une idéologie refusant l’un et l’autre, et proposant de dresser des barrières institutionnelles et physiques. On voit cela partout, par exemple dans les discours de Donald Trump aux Etats-Unis et dans ceux des partis extrémistes en Europe. La menace climatique conduit aussi à penser une idéologie de fermeture, faite d’interdiction de produire ou de consommer, ou de prendre quelque risque que ce soit. On voit cela aussi partout, dans les discours des plus radicaux des écologistes, aux Etats-Unis, en Europe ou au Japon. La dynamique en est tout aussi totalitaire, comme le montrent les comportements de ceux qui s’opposent violemment à certains projets d’infrastructures, au mépris des procédures démocratiques qui les ont autorisés.

En l’absence d’idéologies positives, ces deux idéologies négatives déteignent sur les partis politiques dominants : les propositions d’extrême droite en matière d’immigration se retrouvent dans les programmes de la droite, puis de la social-démocratie quand elle est au pouvoir ; celles des écologistes les plus virulents, tel le principe de précaution, sont aussi reprises dans les plateformes de la gauche, puis dans celles de la droite dite de gouvernement.

Au total, contrairement à ce qu’on prétend trop aisément, la pensée unique n’est pas celle qui rassemblerait libéraux et sociaux-démocrates. Elle est dans une juxtaposition, dans tous les projets de tous les partis, des idées des écologistes les plus radicaux et des xénophobes les plus virulents. En France, l’idéologie dominante est donc écolo-frontiste ; et partout, si l’on n’y prend garde, on verra se mettre en place une sorte de dictature vert-brune.

Rien ne serait pire, aux Etats-Unis et en Europe, en particulier en France, que de laisser les partis de gouvernement se contenter de devenir ainsi les chevaux de Troie des dogmes les plus totalitaires. La démocratie n’y survivrait pas. Ce n’est pas un discours théorique : à voir ce qui se passe aux Etats-Unis, on n’a jamais été aussi proche d’y voir réunies les conditions d’un coup d’Etat. Après tout, ce pays est la dernière des démocraties nées du siècle des Lumières à ne pas en avoir subi un.

La réponse, pour les partis de gouvernement, n’est pas dans une surenchère extrémiste : les électeurs préféreront toujours les originaux aux copies, même s’il faut en passer par l’abandon des libertés. Elle est dans la construction d’une ou plusieurs idéologies positives nouvelles. Pour ma part, elle est claire : être au service des générations suivantes ; c’est la condition de notre propre bonheur, et c’est dans cet altruisme rationnel qu’il faut penser un projet de société fondé sur l’empathie, la collaboration, le plaisir de rendre service. Une telle idéologie positive donne une réponse bien plus séduisante que les idéologies négatives aux menaces du climat et du terrorisme : c’est en agissant dans l’intérêt des générations suivantes qu’on fera les mutations énergétiques nécessaires, sans avoir besoin pour cela d’interdits totalitaires. Et c’est en aidant chez eux ceux qui déferlent et déferleront bientôt plus encore chez nous, et en recevant dignement ceux que nous devons accueillir, qu’on évitera les frustrations créatrices, chez les uns, d’un sentiment d’humiliation et, chez les autres, d’une impression d’envahissement. Et c’est ainsi qu’on créera les conditions d’un développement équilibré, durable et démocratique du monde, respectueux de la vie, sous toutes ses formes.

j@attali.com