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Baignade(s) au milieu des pesticides

Publié en mai 2021

Tout le monde s’en contrefout. (Presque) tout le monde. À peine si des travaux isolés, sans envergure et sans allant ont été menés sur la présence des pesticides dans l’eau de mer (1). On sait ainsi que des cocktails de pesticides peuvent s’attaquer à des espèces de plancton marin, jusqu’à modifier des équilibres écosystémiques fragiles. On a appris également qu’en mer Baltique, en mer de Norvège, en mer du Nord, on pouvait retrouver des traces dans l’eau de médicaments, de pesticides, d’additifs alimentaires.

On ne savait pas, jusqu’ici, que la France est touchée de même, et que la situation y est grave. Sans pour autant souffler dans le clairon, l’institut français IFREMER vient de rendre publics des résultats qu’on qualifiera de flippants (2). 10 lagunes françaises de Méditerranée ont été explorées. Ce qu’est une lagune ? Un étang, une pièce d’eau séparée de la mer par un cordon sableux ou rocheux, où se mêlent à des concentrations variables eau salée et eau douce.

Sur les dix, au moins un est connu de toute la France : l’étang de Thau est en effet un haut-lieu de production d’huiles et de moules – 600 établissements, 12 000 tonnes d’huîtres par an – qui emploie environ 2000 personnes. Pas touche au grisbi ! On comprend dans ces conditions la prudence de Sioux de l’IFREMER, qui prend soin de dire et répéter que Thau est l’un des moins pollués aux pesticides des dix étudiés. Et pourtant ! On peut lire par exemple : « Le risque chronique lié à la présence de pesticides y est néanmoins jugé fort », ou encore – à propos des pesticides irgarol et métolachlor – que des études « rapportent des effets d’embryotoxicité chez les larves d’huîtres à des concentrations chroniques proches de celles retrouvées dans notre étude ». Traduction : les larves d’huîtres dégustent. Mais pas nous, bien sûr.

Cela ne serait rien encore si ce n’était un sinistre commencement. L’étude IFREMER note ainsi : « Sur les 72 pesticides recherchés, 49 substances différentes ont été quantifiées au moins une fois au cours de l’étude (dont 6 substances prioritaires sur les 9 recherchées). Parmi celles-ci,on retrouve en moyenne 29 substances différentes simultanément lors de chaque prélèvement ». Bien que ce jargon rebute, retenons que l’on trouve beaucoup des pesticides recherchés.

Mais c’est le détail qui fait le plus mal, car l’étude constate « un risque jugé “fort” pour la santé des écosystèmes de 8 lagunes sur 10 », car « entre 15 et 39 pesticides [ont été] retrouvés dans chaque lagune ». Pas si grave ? Si. Car « le cumul des pesticides constitue une problématique à part entière ». Même si l’on réussissait à réduire la présence de chaque substance, « l’effet du cumul des pesticides entraînerait encore un risque chronique pour 84 % des prélèvements réalisés dans le cadre de cette étude ». Commentaire désabusé de la chercheuse Karine Bonacina, qui a participé au travail : « Avant cette étude, l’état chimique de ces lagunes était considéré comme “bon” ».

Bien entendu, nulle autorité n’a le moindre intérêt à considérer de tels résultats. Ni les préfets, ni le ministère de l’Écologie, ni même et peut-être surtout les conchyliculteurs, qui ont tant à perdre à reconnaître l’étendue de la contamination des huîtres et des moules. Question : dans une France qui se jette à corps perdu dans la consommation de produits bio, est-il durablement possible que l’on continue à boulotter des fruits de mer farcis au métalochlore ou au glyphosate ?

Annexe mais redoutable : dans quelle tambouille chimique se baignent les gentils estivants de juillet et d’août ? Fait-on des analyses chimiques des eaux de baignade, notamment au débouché de nos grands fleuves, surchargés de chimie de synthèse et de cocktails médicamenteux ? Le fait-on à Trouville, qu’arrose si gentiment la Seine, après avoir drainé tant de régions agro-industrielles ? Le fait-on à la Baule, où la Loire dépose sans jamais s’arrêter ce qu’elle trimballe au long de son cours ? Euh, non. Combien de pesticides en bouche quand bébé boit la tasse ?

(1) Il faut citer le décevant Planction marin et pesticides : quels liens ? De Geneviève Azul et Françoise Quiniou (éditions Quae). Et quelques notations issues du programme européen Jericonext/

(2) https://wwz.ifremer.fr/Espace-Presse/Communiques-de-presse/Pesticides-dans-les-lagunes-de-Mediterranee-un-nouvel-indicateur-permet-de-mieux-evaluer-le-risque-ecologique

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Jean Lassalle dans le rôle du pyromane

C’est sûr, le niveau est très relevé, mais enfin, Lassalle est bien placé. Dans le concours de la phrase la plus conne de l’année, et même de la décennie. Précisons pour commencer qui est Lassalle. Grand zozo devant l’Éternel, maire de Lourdos, dans la vallée d’Aspe, pendant vingt ans, député depuis 2002, candidat à la présidentielle, Jean Lassalle est aussi un pote historique de François Bayrou. Sa spécialité : la plainte. Les Pyrénées sont menacées par les élites parisiennes, qui préfèrent l’ours au berger, et le glorieux Béarn fera face comme il le fait depuis au moins Henri IV.

Comment ? C’est là que ça devient drôle. Au Pays basque – il fait partie comme le Béarn des Pyrénées-Atlantiques – le feu court les crêtes, et il est volontaire. Personne n’est pressé de faire les comptes, mais les attentifs locaux savent que la montagne basque est en grand danger. Genofa Cuisset, présidente de l’association Su Aski (suaski.wordpress.com)- « halte aux feux – n’est pas seulement en colère, elle en pleure : « Je reviens d’un pèlerinage en montagne. C’est abominable, j’ai vu un arbre de 20 mètres calciné, et la terre à nu, à cause de ces fameux écobuages ».

Technique contrôlée, et limitée en surface pendant des siècles , l’écobuage consiste à brûler un terrain jusqu’à ses souches pour laisser place à des cultures ou des pâturages. Mais les paysans et bergers sont rares tandis que se déchaînent des chasseurs de primes – la PAC européenne – qui reçoivent du fric pour « nettoyer » les pentes au lance-flammes. Lassalle les soutient d’une manière qui serait effarante si elle n’était surtout délirante : selon lui, sans les écobuages, « ça en serait fini du pastoralisme, mais aussi d’une certaine idée d’un tourisme qui va être de plus en plus amené à se développer à travers nos montagnes. Il faut qu’elles restent verdoyantes, au lieu d’être des ronces, des futaies ou même des forêts (1)».

En somme, notre grandiose entend sacrifier la forêt en la cramant. Pour faire venir des Parisiens par ailleurs honnis. Lassalle, champion du monde.

(1) francebleu.fr/infos/agriculture-peche/incendies-au-pays-basque-les-ecobuages-legitimes-malgre-la-polemique-1614373146

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Le désert espagnol à nos portes

Un livre inattendu (Les Quichottes, par Paco Cerdà, éditions La Contre Allée, 20 euros). Un journaliste espagnol décide de visiter une région immense, moins peuplée au km2 que la Laponie des Samis. Mais nous sommes 4000 km plus au sud, dans une Espagne que nul ne connaît. Cette Serranía Celtibérica court sur 65000 km2, 1355 communes, 10 provinces et ne compte en moyenne que 7,34 habitants au km2. En moyenne, car très souvent, on peut avoir du mal à dépasser deux, ou même un. Grossièrement entre Madrid, Valence et Saragosse, le travail est parti, et les hommes aussi.

Dans une sorte de road movie, Cerdà nous emmène là où plus personne ne va. Là où, comme à Guadalajara ou Teruel, la République s’est battue jadis contre Franco. Ici, José Luis, qui quitte tout après des années de chômage, et devient gardien d’un village fantôme pour 400 euros par mois. Là, le magnifique Marcos – 72 ans – qui a quitté la ville pour un village qui n’a jamais connu l’électricité, remuant ciel et terre pour faire revenir au moins un service public essentiel. Les personnages sont beaux et suffiraient à recommander le livre. Mais au-delà, il plonge dans des abîmes de réflexion. Jusqu’où se féliciter du recul de l’homme et du retour de la nature ? Faut-il vraiment aider ces quelques valeureux qui s’acharnent contre l’évidence d’un désert qui avance ?

On ne peut manquer davantage de penser à cette France qui disparaît, elle aussi. Combien d’habitants en Creuse, en Lozère, dans l’Aveyron, en Haute-Loire, dans la Loire profonde ?

Algues vertes et grands journalistes

Il est grand temps de parler d’Inès Léraud, que je connais assez pour dire qu’elle est formidable, est journaliste. Installée en Bretagne pendant des années, elle a publié une BD qui (a) fait fureur,  Algues vertes (l’histoire interdite), parue aux éditions Delcourt. Avec le dessinateur Pierre van Hove, qui donne au texte une force supplémentaire.

Bien entendu, c’est le récit de cinquante ans de mensonges d’État, dont tous les représentants ont nié l’évidence : l’élevage industriel et concentrationnaire est le responsable de ces amas d’algues côtières qui, en se décomposant sur le rivage, polluent, menacent et tuent.

Inès est désormais tricarde en Bretagne, où l’agriculture intensive et l’industrie alimentaire liée sont la loi. Mais elles ne sont pas seules. Que feraient-elles sans le soutien des grands médias régionaux ? L’exemple du Télégramme illustre à la perfection la porosité extrême entre intérêts économiques, médiatiques, politiques. Ce quotidien, basé à Morlaix, est une institution dirigée par Hubert Coudurier, et c’est justement de lui que l’on va donner des nouvelles.

Un petit montage filmé, sur YouTube, permet de comprendre bien des choses qu’on ne lira jamais sur le journal (2). Le 11 juin, Coudurier invite Thierry Burlot sur la chaîne du Télégramme, Tébeo. Qui est Burlot ? Le vice-président de la région Bretagne, ancien socialo devenu proche de Le Drian, ministre de Macron. Il est en charge des questions d’environnement et préside même l’Office français de la biodiversité.

Que vont pouvoir se dire ces puissants ? Coudurier attaque bille en tête : « Vous n’avez pas le sentiment que les questions d’environnement sont devenues taboues, qu’on ne peut plus rien dire ? ». C’est un poil obscur, mais Coudurier précise en citant la BD d’Inès, présentée comme « très polémique », avec « des relents complotistes ». Et pour finir, se moque ouvertement de celle qui, selon lui, présenterait les « dîners celtiques » comme autant de rendez-vous de « groupes de pression », alors qu’il ne s’agirait que de « dîners amicaux ».

Avant de poursuivre, que sont donc ces repas d’amis, sur le modèle de ceux du Siècle à Paris ? Eh bien, les Bretons « qui comptent », en toute innocence bien sûr, se retrouvent depuis 2007 pour ripailler. Le premier dîner a eu lieu chez Vincent Bolloré, Breton sémillant qu’on ne présente plus. Et les autres – cinq fois par an – ont lieu souvent chez Fauchon, à Paris, haut-lieu de la misère sociale. Sont présents des patrons, des politiques – François de Rugy a son rond de serviette, Le Drian en est -, des journalistes en vue, dont Coudurier, des « syndicalistes » de la FNSEA.

Que répond Burlot ? Au premier abord, ce garçon est désopilant. Moins à la réflexion, car il affirme que les algues vertes sont, pour les écologistes, du « pain bénit ». Il ne faudrait pas pousser ce fantaisiste pour énoncer qu’ils en sont les vrais responsables. On verra comment le même se ridiculise en niant l’existence de pressions du lobby agro-industriel, puis se ravisant le lendemain, reconnaîtra qu’elles existent, mais qu’évidemment, en chevalier blanc de l’intérêt public, il n’y a pas cédé.

Difficile de comprendre, dans ces conditions, pourquoi le collectif de journalistes Kelaouiñ (kelaouin@protonmail.com) a réuni la signature de 500 journalistes, dont plus de 200 en Bretagne, à l’appui d’un texte adressé à Loïg Chesnais-Girard, président de la région (3). On y lit : « La lettre que vous avez sous les yeux est l’expression spontanée et déterminée de journalistes qui s’organisent pour faire la lumière sur toutes les zones d’ombre qui entourent l’agro-industrie bretonne, et contourner les murs qui barrent l’information des citoyens. Cette initiative a reçu le soutien enthousiaste de confrères et consœurs, de Bretagne et d’ailleurs, qui y ont apposé leur signature. D’autres n’ont pu le faire, craignant pour leur emploi. Une autocensure qui témoigne d’une loi du silence que nous ne pouvons plus tolérer ».

Est-ce assez clair, confrère Coudurier ?

(2) youtube.com/watch?v=y6_R80FQ4UI

(3) blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/250520/lettre-la-presidence-de-la-region-bretagne-pour-le-respect-de-la-liberte-dinformer-sur

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Ce brave ours qui arrose les fiers Ariégeois

C’est cocasse, car c’est à la fois un secret bien gardé, bien qu’il soit de polichinelle pour ceux qui suivent le dossier. L’ours des Pyrénées est-il bien le responsable de toutes les attaques qui entraînent des indemnisations d’État ? Les associations Ferus (ferus.fr) et Pays de l’ours (paysdelours.com) révèlent l’existence d’un tour de passe-passe croquignolet (1).

Le 7 avril 2020, le préfet de la région Occitanie publie le bilan des « dommages d’ours sur le massif des Pyrénées françaises ». Le texte est net : « Au total, 1173 animaux et 36 ruches ont été imputés directement à l’ours ». Ce communiqué, public, est repris par la presse, mais pas celui du 15 mai, pour la raison simple qu’il reste dans les tiroirs de la préfecture.

Or le second est une copie (presque) conforme du premier, qu’il rectifie radicalement en notant : « C’est donc 562 animaux et 36 ruches qui ont été indemnisés lorsque l’ours est ou semble responsable du dommage ». Du simple au double. Et ce n’est pas tout. Cette fois, on écrit sans gêne ou presque : « De plus, 447 animaux de dossiers indéterminés ont été indemnisés suite à la prise en compte des éléments de contexte local ».

Contexte local ? Ferus et les autres ne l’expliquent pas, mais Charlie va tenter d’apporter sa contribution. Le texte préfectoral – le deuxième – livre ce qui pourrait bien être un indice de taille :

« Les départements des Pyrénées-Orientales, de l’Aude et des Pyrénées-Atlantiques restent peu ou pas concernés par les dommages liés à l’ours brun alors que 82% des dossiers du massif ont été réalisés dans le département de l’Ariège ».

Mazette, quel ours ! Alors qu’il est désormais présent, grâce à des naissances, d’un bout à l’autre du massif pyrénéen, l’animal ne commettrait ses méfaits que dans le seul département de l’Ariège, probablement pour ennuyer les gros durs de la gâchette locale (2), fortement soutenus par une classe politique locale que l’on qualifiera d’insolite et parfois distrayante.L’ours, cet ami des nécessiteux.

(1) ferus.fr/actualite/connaitrons-nous-un-jour-le-vrai-bilan-des-degats-dours-dans-les-pyrenees

(2) deux minutes hilarantes : youtube.com/watch?v=pPc7kaOu1ck

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Et si on se poussait un peu pour le Loup ?

C’est pas tous les jours dimanche. Le grand naturaliste drômois Roger Mathieu vient d’écrire « Les loups de France », livre accessible gratuitement (1). Évidemment, il est excellent. Parmi les nombreuses questions abordées – dont celles sur les conditions de son retour en France ou la possibilité d’attaques sur l’homme -, plusieurs ont trait à la cohabitation. Un loup adulte a besoin de 20 sangliers par an. Qu’il trouvera sous quantité de formes, depuis la marmotte, le lièvre, le castor, le renard, jusqu’aux délicieux cuissots de brebis, ce qui fâche – on le comprend sans peine – les éleveurs. Même si, comme le rappelle un proverbe géorgien cité par Mathieu, « le mouton a toujours eu peur du loup, mais c’est le berger qui l’a mangé ».

Il y aurait autour de 500 loups en France, peut-être 600. L’État, quels que soient ses représentants, entend limiter leur nombre et d’empêcher toute installation à l’ouest du Rhône. Les protecteurs pensent en termes de biodiversité, d’habitats favorables et de limitation des dégâts sur les animaux domestiques.

Tout le livre de Mathieu est raisonnable, qui n’écarte pas même la possibilité de tirs sur des loups problématiques. Mais nos maîtres s’en foutent et accordent des dérogations à tire larigot qui permettent de buter « légalement » une espèce pourtant protégée. Encore un mot sur les innombrables anomalies du système d’indemnisation des attaques, ce mystère français qui intrigue tant nos voisins européens. Visiblement, le Loup est aussi un bon gagneur.

(1) drive.google.com/file/d/1rQa_SIZt75ph2EMmuucd2qdM3MNWu1y8/view

Cette Chine qui résume notre immense folie

Depuis combien de temps ? J’ai beau chercher, je ne sais pas. Mais j’ai un point de repère ancien : le livre Who will feed China ?. Autrement dit : Qui nourrira la Chine ? Écrit par l’agronome américain Lester Brown, il marqua une date, et pas seulement pour moi. Paru en 1994, il raconte à sa manière la révolution écologique, économique, sociale et politique que subit la Chine depuis l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978.

Je ne retrouve pas le livre, qui est là pourtant, mais un article que j’ai écrit dans l’édition du 6 octobre 1994 de l’hebdomadaire Politis sur Brown. J’en extrais ceci : « Trois causes essentielles pourraient conduire la Chine à une gigantesque impasse alimentaire dans les prochaines décennies : l’augmentation de la population, l’augmentation des revenus monétaires et la disparition accélérée des terres agricoles ». Ainsi qu’on voit, cette prophétie ne s’est pas réalisée. Mais patience. En tout cas, ce petit livre a fortement inquiété la bureaucratie totalitaire chinoise, conduisant, on l’a su, à plusieurs réunions au sommet. Car en effet, il y avait problème : une bouteille de bière supplémentaire par an et par habitant contraignait le pays à trouver 370 000 tonnes de céréales.

Est-ce à cette occasion que j’ai commencé à comprendre le drame biblique qu’allait connaître cette Chine assoiffée de consommation et de pouvoir ? Plus tôt ? En tout cas, pas plus tard. Ensuite, je n’ai jamais cessé d’écrire sur le sujet, partout où je le pouvais. Je ne me souviens pas d’avoir croisé grand-monde sur ce chemin-là. En 2005, je crois bien avoir été le seul, de nouveau, à évoquer la sensationnelle interview donnée à l’hebdo allemand Der Spiegel par le vice-ministre de l’Environnement chinois, Pan Yue. Excusez-du peu, il déclarait : « [Le miracle chinois] finira bientôt parce que l’environnement ne peut plus suivre. Les pluies acides tombent sur un tiers du territoire, la moitié de l’eau de nos sept plus grands fleuves est totalement inutilisable, alors qu’un quart de nos citoyens n’a pas accès à l’eau potable. Le tiers de la population des villes respire un air pollué, et moins de 20% des déchets urbains sont traités de manière soutenable sur le plan environnemental. Pour finir, cinq des dix villes les plus polluées au monde sont chinoises ».

Il y a quinze ans. Et vingt-six ans pour l’avertissement de Brown. Et la Chine est toujours là. Ils se sont trompés ? Oui, mais surtout non. Assurément, cela ne pouvait pas durer comme ça. Cela, les bureaucrates post-maoïstes l’avaient bien entendu compris. On ne peut tenir une croissance annuelle à deux chiffres quand on compte – les chiffres sont actuels – 21% de la population mondiale, mais 9% des terres agricoles de la planète seulement. Sauf à provoquer un immense chaos social, il fallait donc s’étendre. Capturer par la persuasion, l’argent, la contrainte des terres agricoles et des ressources énergétiques ailleurs. Il fallait une politique impériale, pour ne pas dire impérialiste. Une vulgate française voudrait que la Chine n’est pas un pays conquérant. Maldonne ! L’histoire de la Chine, depuis le roi des Qin – 221 avant JC – n’est faite que d’agrandissements par la force, de la Mandchourie au Tibet, de la Mongolie-Intérieure au Xinjiang. Le saviez-vous ? La Chine a même occupé le Vietnam actuel pendant…1000 ans, à partir de 111 avant JC.

Donc, expansion. En une trentaine d’années, profitant de ressources financières croissantes et comme ensuite illimitées, la Chine s’est emparée d’une bonne part de l’Afrique, d’une manière bien plus complète que ne l’aurait seulement rêvé la Françafrique. De nombreux États sont désormais à sa botte. Ainsi que de considérables forêts et terres agricoles. Ainsi que le pétrole, le gaz, les minerais. Et d’autres régions du monde sacrifient – par exemple – leurs forêts primaires : l’ancienne Indochine française – Vietnam, Laos, Cambodge -, la Sibérie, le Guyana, etc. Même la France exporte des hêtres centenaires bruts vers les ports chinois, qui reviennent sous la forme de meubles.

C’est ainsi, pas autrement, que la Chine totalitaire a pu démentir Brown et Pan Yue. Par le pillage, par un désastre écologique planétaire. La croissance chinoise – peut-être 33% de la croissance mondiale -, c’est notre niveau de vie abject. Nos portables et ordis, nos bagnoles, nos vacances à la neige ou au soleil, nos machines et engins, nos gaspillages sans fin. La croissance chinoise, c’est la destruction du monde. Et nous militons chaque matin, par nos achats compulsifs, à l’emballement de la crise écologique. C’est chiant ? Oh oui, atrocement. Mais c’est vrai.

Plusieurs articles sur la Chine :



Encore un livre ? Eh oui, encore un

J’ai laissé passer le dixième anniversaire. Cela fait en effet dix ans que j’ai ouvert boutique ici, à l’invitation de mon si cher Alban V., de Marseille, à qui vous devez tout. Il y a ici en mémoire plus de 1500 articles en accès on ne peut plus libre. Ma foi, je crois n’avoir rien à effacer. Et si vous pensez autrement, libre à vous de l’exprimer.

Je n’écris plus guère, car de menus soucis – trois balles dans le corps le 7 janvier 2015 – limitent mes possibilités. C’est ainsi, je me plains d’autant moins que je suis vivant, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Et d’ailleurs, j’espère bien recommencer à commenter jour après jour la marche du monde. Qui est inquiétante, j’allais le dire.

Quoi de neuf ? Je sors le 5 octobre un petit livre, sur fond d’États Généraux de l’alimentation. Si vous voulez – sait-on jamais – me faire plaisir, faites donc passer l’info sur vos plantureux carnets d’adresse. Cela s’appelle « Lettre à une petiote sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle », et c’est publié par Les Échappés. Le titre dit tout, pas ? Je raconte à grands traits comment nous en sommes arrivés là. L’histoire est incroyable, mais elle est vraie, dans les grandes lignes du moins.

Voilà la couverture. L’ai-je déjà dit ? J’ai besoin de vous, car la durée de vie d’un livre est ridicule :

 

 

Trois mots de Charles Jacquier

Amis et lecteurs, je ne vais pas tarder à venir vous embêter pour vous parler de ce si beau climat politique. Mais avant cela, je suis en dette auprès de Charles Jacquier, un éditeur que je n’ai jamais rencontré, mais que j’ai découvert lorsqu’il publiait de merveilleux textes de Victor Serge aux éditions Agone, quittées depuis. Il travaille maintenant, entre autres, pour les très remarquables éditions Libertalia. Je lui avais promis de passer ici une note de lecture qu’il a consacrée à un auteur hautement recommandable, Jacques Yonnet, et à son livre sur les bistrots de Paris, Troquets de Paris (L’Échappée). Cher Charles, c’est à vous :

 

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Résistant durant la Seconde Guerre mondiale, écrivain, peintre, dessinateur, chroniqueur, ami de nombreux écrivains, de Robert Desnos à André Salmon, en passant par Francis Carco, Paul Fort, Robert Giraud ou Pierre Mac Orlan, Jacques Yonnet (1915-1974) avait manifestement plusieurs cordes à son arc. Mais préférant sans nul doute le comptoir des bistrots à la postérité littéraire, il n’était connu jusqu’alors que pour son chef d’œuvre Rue des maléfices (1e édition en 1954 sous le titre de Enchantements de Paris), illustré de photos de Robert Doisneau et considéré par Raymond Queneau et quelques autres comme l’un des meilleurs livres écrit sur le Paris des clochards et des marginaux des années 1940.

En 1961, Yonnet fut invité à écrire une chronique hebdomadaire dans L’Auvergnat de Paris auquel il collabora jusqu’à sa mort. De ces centaines d’articles, les éditeurs livrent un florilège d’une soixantaine d’entre eux, imprimé, comme il se doit, couleur lie de vin et agrémentés de dessins de l’auteur, aussi remarquables que ses textes. Ceux-ci sont judicieusement présentés par quartiers de prédilection de l’écrivain, de la Cité et des Halles jusqu’à Montmartre et aux Buttes-Chaumont en passant par le Marais, la rue Mouffetard, etc. Pour chacun d’entre eux, le don de conteur de Yonnet fait merveille pour évoquer, à travers tel ou tel troquet, les grandes et surtout les petites histoires du Paris populaire dans de constants aller-retours virtuoses entre les sujets et les époques, mais revenant, in fine, au comptoir pour s’y délecter non seulement de bon vin mais aussi de ce « quotidien défoulement de la conscience populaire » dans ce « vivant et permanent conservatoire […] de la tradition orale française » qu’est le bistrot. Yonnet fut aussi l’observateur inquiet et le dénonciateur indigné de « l’assassinat de Paris » dont Louis Chevalier fut l’implacable chroniqueur.

Et, comme au comptoir, on aimerait poursuivre le débat à ce sujet avec les éditeurs qui considèrent avec un optimisme certain que « Paris n’est pas mort »… Alors, entamons la discussion et concluons avec l’auteur : « A la bonne vôtre ! ».

Charles Jacquier