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M.Mélenchon, la Chine et la Russie

Il est certain que je n’aime guère le parcours de ce monsieur Mélenchon, que suivent néanmoins tant d’excellentes personnes. Je n’aime pas ses années dans le groupe nommé OCI, pour Organisation communiste internationaliste, car on y pratiquait le sexisme le plus bas, la triche aux élections universitaires, la violence contre tous ceux jugés gênants, et jusqu’au refus dédaigneux de participer au mouvement de mai 1968. Je n’aime pas davantage ses 31 ans passés au parti socialiste, où il aura pu exercer les pratiques apprises plus tôt. Avant de devenir ce qu’il a toujours été : un politicien professionnel.

Mais baste ! Il est écologiste, n’est-ce pas ? Eh bien non. Il est écologiste comme Mitterrand – son héros, je le rappelle – prétendait terrasser le capitalisme. Je ne doute pas qu’une partie de lui est sincère, mais laquelle, et jusqu’où ? J’ai été une nouvelle fois frappé par ses déclarations au sujet de la Chine, et de la Russie. En octobre 2012 – neuf ans déjà -, il estimait ceci : « Je considère que le développement de la Chine est une chance pour l’humanité ». Et le voilà maintenant qui se livre à de surprenants développements « géostratégiques ».

D’abord le 20 octobre dernier, face au journaliste Jean-Jacques Bourdin, il assure que « les Chinois n’ont pas l’intention d’envahir Taïwan, mais si Taïwan se déclare indépendant, alors il est possible que la Chine, à juste titre, trouve qu’une ligne rouge a été franchie ». C’est déjà très extraordinaire, car j’ai un peu honte de rappeler que la Chine est un État totalitaire. Taïwan, par ailleurs, a une histoire fort complexe, au cours de laquelle des peuples aborigènes ont été envahis par des Chinois venus du continent. L’île a aussi été vendue au Japon en 1895 avant de redevenir « chinoise ». Dans ces conditions, pourquoi M.Mélenchon, qui ne connaît rien à la situation, prend-il le parti de la dictature en justifiant à l’avance une invasion ?

Le 11 novembre, M.Mélenchon accorde un entretien au Figaro, et déclare : «Je ne crois pas à une attitude agressive de la Russie ni de la Chine. Je connais ces pays, je connais leur stratégie internationale et leur manière de se poser les problèmes. Seul le monde anglo-saxon a une vision des relations internationales fondée sur l’agression. Les autres peuples ne raisonnent pas tous comme ça ». De nouveau, c’est très singulier. La Chine, en effet, est l’histoire même d’agressions contre les autres peuples et de conquête de territoires.

L’origine de l’expansion chinoise se situe dans le bassin intérieur du fleuve Jaune, et pendant des siècles, les guerriers chinois n’ont fait qu’avancer, ajoutant à l’Empire des provinces comme la Mongolie intérieure, la Mandchourie, le Xinjiang, le Tibet. Quant à la Russie, n’a-t-elle pas conquis l’Asie centrale, la Sibérie, le Caucase, pratiquement annexé les pays baltes ? Et ne parlons pas des pays de l’est de l’Europe après 1945, privés de liberté par la seule présence de l’Armée rouge, ou l’Afghanistan. Dans ces conditions, est-il vrai que M.Mélenchon connaît bien ces pays ?

Reposons la question : est-il écologiste ? S’il le croit, franchement, c’est qu’il est mal informé sur lui-même. Car la Chine est le plus terrible ennemi existant des écosystèmes. Bien entendu, le capitalisme, les transnationales, notre hyperconsommation de biens matériels, Macron, Biden et tous autres participent aussi à la destruction du monde. Mais la Chine pose des problèmes immédiats d’une autre nature. Une partie notable de son 1,4 milliard d’habitants veut consommer comme chez nous. Aussi stupidement. Aussi irresponsablement.

Car ce n’est possible qu’au prix d’une accélération mondiale vers le collapsus écologique. La Chine, pour commencer, ne dispose que de 9% des terres arables de la planète et doit nourrir 22% de la population mondiale. Avec de plus en plus de viande, ce qui impose des surfaces colossales de pâturages et de cultures pour nourrir les animaux. Qui n’existent pas en Chine. Telle est l’une des raisons, avec le pétrole et le gaz, qui a poussé la Chine totalitaire à s’imposer en Afrique, du nord au sud et de l’ouest à l’est, à y accaparer des terres par millions d’hectares, à y vendre massivement ses colifichets, à y construire routes, ports et chemins de fer, à câliner des élites qui connaissent de longue date le délice des comptes secrets. La Chine en Afrique ? C’est notre Françafrique des années 60, à la puissance dix.

Si vous avez le moindre doute, et si vous comprenez un peu l’anglais, je vous en prie, lisez ceci. Je n’ai pas le temps de plus détailler. Mais la Chine est partout où il est question de saloper le monde. Les forêts du Cambodge et du Laos, si uniques, sont dévastées par ses bûcherons, et tant d’autres par le monde, jusqu’en Sibérie, jusqu’au Guyana, jusqu’en France, d’où l’on expédie nos plus beaux hêtres. Le fleuve Mékong, l’une des grandes merveilles du monde, est en train de mourir, barbelé de quantité de barrages hydro-électriques dont l’énergie est aussitôt envoyée en Chine. Même l’Arctique, le fond de l’océan Arctique, avec son pétrole et son gaz, est devenu une cible.

Et cela ne suffit pas. Et cela ne suffira jamais. En dehors de la dévastation de la Grande Prairie américaine par les pionniers – et ses suites -, je ne vois guère d’équivalent dans l’histoire des hommes. Pour en revenir à M.Mélenchon, écologiste, vraiment ? Qui est incapable de comprendre le rôle si majeur de la Chine mérite-t-il le qualificatif ? Hum.

Le Loup a atteint l’océan Atlantique

Vous avez peut-être vu ? Un loup a été trouvé mort le long d’une route. Où ? Près de Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique), où j’étais en colo quand j’avais dix ans. On n’avait plus vu de loup dans la région si proche du grand océan depuis au moins un siècle.

On ne sait pas de quoi l’animal est mort, et j’espère, contre certaine évidence, que l’homme n’y est pour rien. Mais en attendant les résultats d’analyses, je me dois de saluer une fois de plus l’exploit physique qui pousse des loups revenus d’Italie il y a trente ans à réoccuper leur Empire de jadis. Il faut tâcher d’imaginer le travail ! On envoie quelques éclaireurs depuis les Apennins, arête centrale de l’Italie, qui forment une à une des meutes dans l’arc alpin. Et puis, par un phénomène naturel de dispersion – celui-là même qui les a conduits en France -, ils repartent à l’assaut de leurs territoires historiques, franchissent le Rhône, l’autoroute dite du soleil, la ligne TGV, et foncent vers les Cévennes, le Gévaudan, le Jura, les Vosges, la Marne, la Vendée, la Loire-Atlantique, etc.

Combien sont-ils ? Autour de 600, ce qui est tout à la fois prodigieux et si peu. On sait qu’ils furent des milliers. D’évidence, ils posent des problèmes de cohabitation, et seuls de doux rêveurs sont capables de le nier. L’homme, dans le meilleur des cas, ne peut que tolérer la présence du grand prédateur, concurrent direct pendant des dizaines de siècles qui ont fatalement imprimé leur marque dans la psyché humaine.

Et c’est là toute l’affaire : tolérer cet autre indésirable et potentiellement menaçant. La chute vertigineuse de la biodiversité impose des changements dans l’âme humaine, les changements les plus complexes, les plus incertains, les plus douloureux. Peut-on changer l’âme ? J’avoue que je n’en sais rien, l’espérant de toutes mes forces. Mais je sais aussi qu’il n’est pas d’autre voie que celle du partage de l’espace entre eux et nous. Je ne pense pas seulement aux loups, de loin, mais à tout ce qui vit, plantes et arbres compris. Et quand je parle d’espace, c’est surtout à un espace intérieur que je pense. Nous devons entendre et montrer que cette terre ridiculement petite est à tous. Faute de quoi, et vous le savez, l’homme se retrouvera in fine avec lui-même seulement, et se mordra, et s’égorgera. L’altérité essentielle est l’un des fondements vrais d’une politique de civilisation de la sauvagerie humaine.

Ce programme paraît hors d’atteinte, je le vois bien. La route est si étroite, les précipices si nombreux, le goût du sang si constant qu’on aurait le droit de refermer la porte sur des problèmes d’une telle dimension. Mais tel est notre rôle, à nous qui défendrons le vivant jusqu’à périr. Il faut. On peut nommer cela un devoir. On doit tenir ce dernier pour l’impératif catégorique de Kant. Inconditionnel.

Franchement, les abeilles seulement ?

Vous le savez, ou non. La récolte de miel 2020, en France, est la pire depuis des décennies. 7000 à 9000 tonnes ont pu être récupérées. Deux fois moins que l’année d’avant, et le tiers seulement de ce qu’on obtenait il y a trente ans. Il existe donc des causes profondes à ces désastres à répétition, même si la météo exécrable du printemps et de l’été a pu jouer son rôle. Je ne vous apprends strictement rien : les pesticides sont les grands coupables. Et parmi eux, ces néonicotinoïdes réintroduits l’automne passé par une coalition unissant Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et amoureux fou de l’industrie agricole d’une part, et Barbara Pompili, ministre de l’Écologie, si je puis dire ce qui n’est pas.

On attend d’un jour à l’autre un arrêté prétendant protéger les abeilles contre les pulvérisations de poisons chimiques. Comme les associations et groupements d’apiculteurs n’ont seulement pas été consultés, on sait le résultat : la FNSEA, dans la main de laquelle Denormandie – et Pompili, oui – mangent, a gagné. J’en suis profondément triste, mais je ne vous lâche pas sans vous signaler cet article très bien fait qui mérite lecture : cliquer ici.

Il renvoie à un article scientifique signé par deux entomologistes et, fait plus rare, un journaliste, Stéphane Foucart, du journal Le Monde (c’est ici). Que dit -il ? Il en appelle à la responsabilité des entomologistes, ces spécialistes des insectes. Qui est grande, qui est immense, car ils disposent de clés permettant d’établir une vérité globale sur l’effondrement des pollinisateurs, essentiels à la vie, à l’évolution des plantes sauvages, mais aussi à l’alimentation des humains. Or beaucoup de spécialistes se laissent embobiner par les communicants de l’industrie des pesticides, qui produisent, comme tant d’autres avant eux « la fabrique de l’ignorance ». Il faut qu’ils se hissent au niveau d’une responsabilité historique.

L’article met en avant le plus grand phénomène de cette sinistre histoire. Les abeilles domestiques, sur lesquelles on concentre son attention, ne sont pas seules, de loin. Est-ce à cause de leur intérêt économique direct et visible que l’on ne parle que d’elles ? En tout cas, le sort des abeilles sauvages et de ces innombrables pollinisateurs qui ne sont pas des abeilles, est finalement plus funeste encore. Car ceux-là ne sont pas câlinés de main d’apiculteurs, éventuellement soignés et nourris. Or il s’agit de la clef de voûte.

Un sursaut ? Sait-on jamais. Mais pas demain. Dès ce matin du 28 octobre 2021, ce serait bien.

Une montagne de déchets pour combler un lac bleu

Publié en mai 2021

Nous sommes à Aytré, au sud immédiat de La Rochelle. Sur le papier, le littoral est une merveille, qui pourrait devenir un lieu unique en France, voire en Europe. Mais la petite ville ouvrière fait face à un projet délirant : transformer un lac littoral – une ancienne carrière – en une immense décharge, là où quelques braves réclament un parc écologique. À l’arrière-plan, un conflit culturel et politique entre Aytré l’ouvrière et La Rochelle la bourgeoise.

C’est immense. Un vrai lac bleu de plus de 7 hectares, entouré de petites falaises de calcaire, blanches bien sûr, où s’accrochent des coquelicots. C’est trop beau. L’eau du bord est cristalline, l’eau du large turquoise. On vient de surprendre le saut de trois grenouilles, et on ne serait pas surpris que la huppe fasciée – tête sable, crête en éventail aux extrémités noires – installe tôt ou tard un nid dans la pierre. C’est une ancienne carrière abandonnée, où les eaux du ciel et de la nappe se sont mêlées à celles de la mer.

Car l’océan est à 30 mètres peut-être, séparé par un minuscule lido de galets que les vagues attaquent et font glisser sur la plage. De gros blocs de pierre ont déjà été arrachés au sentier littoral, menacé de sombrer, lui aussi. Ce matin-là, la marée est haute, brune, audacieuse et mordante. Il ne reste plus, en haut de la plage, qu’un liseré blanc. La Rochelle est toute proche, avec à main droite, au nord, ses immeubles hideux du front de mer. L’imposant siège du conseil départemental est juste à côté et le port des Minimes se cache derrière la Pointe du même nom, qu’on pourrait presque toucher du bout des doigts. Nous sommes pointe de Roux, à Aytré, petite ville ouvrière de 9000 habitants qui prolonge au sud La Rochelle , qui en a 78 000.

« Aytré est devenu le dépotoir de La Rochelle »

C’est de la carrière – jadis le « trou Rizzo » – que l’on a tiré le splendide calcaire du port des Minimes,et ses 4500 places de bateaux de plaisance. Elle est désormais l’objet d’un audacieux projet de transformation en une décharge géante. Des milliers de camions défileraient pendant des années, et y déverseraient au total 750 000 m3 de déchets présentés comme « inertes ». « Je vous le dis, fait Tony Loisel, on prépare les tentes, et s’il le faut, on fera une ZAD, mais on ne laissera pas faire. Jamais. ». C’est un autre matin, et l’on boit le café avec lui dans la salle du conseil municipal d’Aytré, dont il est le maire. Riss regarde avec attention le grand tableau qui couvre tout un mur, façon réalisme socialiste : on y voit en détail un atelier de l’usine Alstom, où l’on assemble encore, en centre-ville, trams et wagons de TGV. L’ancienne classe ouvrière, 1500 employés avec les intérimaires.

Tony Loisel a cinquante ans, le crâne à ras, une barbe de trois jours, et des bras de docker. Avec une sorte de gouaille qui oblige souvent à se marrer avec lui. Il est apparemment de droite – la gauche locale, désunie, a perdu en 2020 un bastion historique -, mais il parle comme un écologiste authentique. Aytré est visiblement sa petite patrie – sa famille est installée à Aytré depuis les anciens temps – et entre deux rires, il tonne : « Aytré est devenu le dépotoir de La Rochelle. Ma ville est assise sur les déchets. La Rochelle en a mis dans le marais de Tasdon, dans le marais de Doux, le quartier de Bongraine a été pollué en profondeur par la SNCF, on a rempli l’arrière-plage d’Aytré avec des déchets ménagers, et maintenant, il faudrait accepter le projet Rochevalor ? C’est non, on en a marre ».

L ‘imagination facétieuse d’une avocate

Rochevalor ? Cette entreprise rochelaise spécialiste des déchets, de la logistique et du terrassement – 800 salariés – présente l’affaire de plaisante manière. La décharge serait une mise en sécurité du site – la mer avance -, et même une bonne action écologique, qui permettrait « la reconquête des milieux naturels littoraux ». De son côté, l’avocate d’un de proprios actuels de la carrière – eux-mêmes en cheville avec Rochevalor – adresse le 20 décembre 2018 au maire de La Rochelle, Jean-François Fountaine, un courrier désopilant, qui présente l’ancienne carrière comme l’entrée des Enfers. L’eau y est « stagnante », propice à l’apparition de bactéries mortelles – les rares oiseaux y seraient victimes de botulisme -, les abords sont « en totale décrépitude », on n’y voit qu’un « paysage en désolation et l’abandon », sans « aucun caractère esthétique », qui « n’apporte absolument aucun intérêt écologique ». Maître Daphné Verluise est-elle venue sur place ? Elle réclame en tout cas un déclassement de la zone – tenue pour un espace naturel N1 -, tout sauf innocent. Il est en effet nécessaire pour emporter le morceau. Qui est de roi : l’éventuelle décharge pourrait à terme générer un colossal chiffre d’affaires, peut-être 250 millions d’euros.

Loisel n’est pas le seul, de loin, à considérer le projet Rochevalor comme un outrage. Pierre Cuchet, vif et malin adjoint au maire d’Aytré, offre quelques clés supplémentaires. « Nous voulons des relations plus équilibrées avec La Rochelle, et nous voulons sortir de ce rôle imposé de cité-dortoir. Aytré doit être belle. Belle et tranquille. En effet, on peut parler d’un tournant. Le projet de décharge, je le rappelle, est au bord de la mer. Une mer qui a tué trois personnes à Aytré au moment de la tempête Xynthia, et détruit 80 maisons. Or elle monte, et fatalement, atteindra la décharge ».

Christian Ackerman, de son côté, préside un comité de quartier très vivant, le « Fief des galères ». Et il ne sera pas le dernier sur les barricades : « Aucune commune n’a autant subi dans ce domaine qu’Aytré. Les propriétaires du « trou Rizzo » ont senti la bonne affaire, et font le siège de la Rochelle pour obtenir satisfaction. Mais nous demandons aux promoteurs de ne plus penser à leur projet, même en rêve. Car nous serons toujours là pour les contrer ».

Le drapeau jaune et noir du stade Rochelais

Dans ces conditions, qui en veut vraiment ? Jean-François Fountaine, peut-être ? Le maire de La Rochelle, homme (très) fort de la communauté d’agglomération de La Rochelle (CDA, 28 communes, 393 millions d’euros de budget), reçoit Charlie dans son magnifique bureau de la mairie, surchargé d’une histoire parfois glorieuse. Le 23 juin 1940, le maire d’alors Léonce Vieljeux refuse d’abattre le drapeau français qui flotte sur une tour, et finit sous les balles nazies. Ce jour de mai 2021, ce n’est plus le drapeau tricolore qui domine la ville, mais celui, jaune et noir, du stade Rochelais, qui dispute le 2022 la finale de la coupe d’Europe de rugby.

Fountaine est très copain avec Lionel Jospin, qu’il doit voir deux jours plus tard, et a longtemps été socialiste avant de devenir macroniste, comme tant d’autres. Skipper de haut niveau, il a créé en 1976 la société Fountaine-Pajot, qui fabrique des catamarans de croisière. Sympa ? Oui. Madré ? Certes. Quand on l’interroge sur ce sentiment très partagé qu’Aytré est écrasée par la Rochelle, il ouvre de grands yeux, assurant n’avoir jamais entendu parler de cela. « Mais enfin, il n’y a aucune domination. Nos deux villes ne font qu’une, et les déchets dont vous parlez ne sont pas ceux de La Rochelle, mais du territoire. Nous aussi, nous avons nos quartiers ouvriers et populaires, allez donc voir à La Pallice ou Laleu. Nos destins sont liés ! ».

Et le « trou Rizzo » ? Il serait fort simple de dire que cette décharge ne verra jamais le jour, mais Fountaine, en bon marin qu’il est, louvoie. « C’est complexe, il faut regarder de près ». Il dit avoir rencontré par hasard l’un des propriétaires, Jacques Poentis – il n’a pas répondu à un message de Charlie -, puis précise qu’il l’a reçu en mairie, ajoutant : « Vous pensez bien qu’il ne fait pas ça pour la beauté de l’art ». On s’en serait douté un peu. Oui, un mot suffirait, que Fountaine ne veut pas prononcer. « Je crois qu’il faut une maîtrise publique du lieu, et ensuite, on réfléchira. Je ne ferme la porte à rien ».

Les amitiés particulières de l’entreprise Rochevalor

Étrange attitude pour un élu qui vante, comme sur catalogue, une « neutralité carbone » de la ville, prévue en 2040 et la « renaturation » des marais de Tasdon, que La Rochelle partage avec…Aytré. Des mauvaises langues locales soulignent que La Rochelle est un petit monde dans lequel l’étendard du rugby compte beaucoup. Et même énormément pour le maire. Or, ajoutent-elles, l’équipe du stade Rochelais est sponsorisée depuis vingt ans par Franck Sarrion, patron de Rochevalor, actionnaire et administrateur du club, ce qui ne doit tout de même pas trop nuire aux affaires.

Décidément, cette histoire de décharge ne tient pas debout. On retourne sur les lieux du crime possible, par le chemin blanc qui mène, à pied, à la plage de Roux. Le lendemain, au même endroit, on prendra sur les épaules, avec Riss, une mémorable averse, mais cet après-midi-là, plein soleil. Des deux côtés, un marais à sec, grignoté par des plantes invasives, parcouru par des bandes de passereaux tout affairés autour de leurs nids. On reconnaît le chant de la bouscarle de Cetti – une véritable explosion sonore – et la très monotone tirade de la rousserolle effarvatte, qu’on aperçoit d’ailleurs une seconde dans la jumelle, planquée par une tige. Tout est plat, sauf de loin en loin quelques cyprès de Lambert.

Pourquoi saccager ? On rejoint sur place Martine Villenave, conseillère départementale de gauche, effarée. « Je suis à l’origine d’une idée de parc littoral, qui courrait de La Rochelle jusqu’à la commune d’Angoulins au sud, avec Aytré ses marais littoraux au centre. C’est une zone de préemption du Conservatoire du Littoral, et tout reste possible. Mais Fountaine, en qui je n’ai plus aucune confiance, n’est pas clair, et refuse de s’engager. Pourquoi ? ». Même propos chez Jean-Marc Soubeste, qui vient de nous rejoindre près du « trou Rizzo ». Cet ancien adjoint de Fountaine à La Rochelle est responsable d’EELV et rapporte cette anecdote : « Il y a une semaine, au cours d’une séance de la Communauté d’agglo, j’ai réclamé une position claire de cette Assemblée. Fountaine s’est arrangé pour ne pas répondre. Je n’ai plus confiance en lui ».

Du côté du Conservatoire du Littoral, magnifique structure publique qui achète patiemment des terrains littoraux, on est stupéfait. Dans une lettre adressée au préfet en janvier, sa directrice Agnès Pince hurle – diplomatiquement -, affirmant : « Les aspects négatifs de ce projet industriel sont multiples », car il est « en totale incohérence avec (…)les politiques publiques menées en bonne coordination (…) depuis dix ans ». La carte complète de la zone, en couleurs, montre en effet que presque toutes les parcelles sont, au fil des années, devenues la propriété de la CDA de Fountaine, de la ville d’Aytré, du département ou du Conservatoire. Un miracle qui pourrait facilement transformer le tout en un lieu unique en France, sinon en Europe.

40 millions d’euros pour le site Delfau

Une autre affaire empoisonne au sens premier cet espace unique. À 4OO mètres peut-être du « trou Rizzo » se trouve l’un des lieux les plus pollués de la région, appelé le site Delfau. Pendant un siècle à partir de 1899, des générations d’industriels ont fabriqué des engrais, broyé des os et de la merde humaine et animale, équarri des bestiaux, vidangé la ville, déposé ou enfoui des déchets industriels de toute sorte (voir encadré). Il ne reste que des hangars décatis, un vaste bâtiment dont la charpente métallique est à l’air, et un vieux proprio qui se planque, mais n’oublie pas de de louer illégalement des logements en lieu et place des anciens bâtiments. On essaie d’y aller avant d’être arrêté par l’une des occupantes, très énervée, qui réclame des papiers d’identité avant de hurler à l’intrusion dans une propriété privée. A peine aperçoit-on des caravanes, des bagnoles, des transats, et les grands portails métalliques de hangars, dont un au moins cache un vieux transfo électrique qui a vomi des PCB sur le sol.

Mais que fait l’administration ? Des rapports s’entassent depuis des années, qui montrent la présence de locataires, d’un jardin potager au milieu des ruines, d’une balançoire suggérant le séjour d’enfants. Que fait-elle ? Rien. Le préfet joue les muets du sérail (voir encadré) et derrière lui, tous les autres. Il faudrait. Certains penchent pour le cache-misère : étendre des bâches sur le sol, recouvrir d’argile et faire pousser des fleurs, pour 1 million d’euros. Une vraie dépollution coûterait 40 millions d’euros, mais qui paierait pour un site fermé depuis 1992 ?

La nappe phréatique est évidemment atteinte, et comme son écoulement se fait du nord-est au sud-ouest, la pollution a très vraisemblablement atteint depuis longtemps…le « trou Rizzo ». Ce très vilain serpent se mord donc la queue. Résumons : l’impériale La Rochelle – ses ports de plaisance, son Vieux-Port tant couru par les people, ses courses au large, son Aquarium, ses yélomobiles (vélos en libre accès) – remplit les soutes d’Aytré l’ouvrière, qui n’en peut plus. Cette allégorie de la lutte des classes peut sembler une caricature, mais beaucoup, sur place, y croient dur comme fer. Une seule certitude : la pointe de Roux et les marais alentour peuvent devenir l’un des bijoux écologiques de la façade Atlantique. Sauf si on la pourrit une fois encore.

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Un courrier pour monsieur le préfet

Charlie a bien entendu demandé un rendez-vous au préfet de Charente-Maritime Nicolas Basselier, car l’État peut à tout instant régler le lourd dossier du « trou Rizzo » et du site Delfau. En donnant à cette haute Excellence plusieurs dates à sa convenance. Mais il a refusé, préférant l’envoi de questions écrites. En retour, l’auteur du reportage Fabrice Nicolino lui a adressé le mail suivant :

Monsieur le préfet,Vous avez refusé de recevoir le journaliste de Charlie que je suis. J’y vois la marque d’un mépris ordinaire et je tenais à vous dire franchement mon point de vue. Dans une vie humaine, il n’y a pas que la conduite d’une carrière. Et un préfet n’est pas au seul service de ses supérieurs dans l’appareil de l’État. Il a également des devoirs vis-à-vis de la société. Et même vis-à-vis de ceux qui tentent de l’informer. Librement, dans mon cas. Je ne vous enverrai aucune question, car j’attendais vos réponses, pas celles piochées dans des documents de la préfecture par l’un de vos collaborateurs. En vous souhaitant le bonjour,

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L’horreur du site Delfau

L’ancien site industriel Delfau, évoqué dans l’article principal, est une bombe à retardement. Utilisé de 1899 à 1992, il a enrichi des générations d’industriels, qui laissent à la société le soin de payer les conséquences de leur irresponsabilité. Vieille histoire : privatisation des profits, socialisation des pertes. Des analyses montrent une très grave pollution au cadmium et aux métaux lourds, à l’amiante, aux PCB, au mercure, à l’arsenic, aux hydrocarbures, au plomb, au chrome, aux Composés organo-halogénés volatils (COHV).

L’inventaire exhaustif est impossible, car des fosses ont été creusées sur cinq mètres et plus. Au total, il faudrait sans doute enlever du lieu la bagatelle de 140 000 m3 de limon gorgés de poison. La situation est connue de tous, notamment des administrations DREAL et Agence régionale de santé (ARS), mais personne ne bouge. Interrogée par Charlie, l’ARS confirme par la voix de Marc Lavoix qu’aucune « analyse chimique des eaux littorales n’a été diligentée ». C’est sans doute plus prudent, mais dans ces circonstances effarantes, laisser l’ancien propriétaire, encore vivant, louer illégalement des logements à des particuliers s’apparente sans aucun doute à une non-assistance à personne en danger.

La très véridique histoire du poison chlordécone

Attention, cette enquête a été publiée en mars 2021

Cela finira mal. Une manifestation monstre vient d’avoir lieu à Fort-de-France (Martinique) pour protester contre l’impunité dans le lourd dossier de l’empoisonnement par le chlordécone.  Pendant plus de vingt ans, jusqu’en 1993 au moins, on a utilisé dans les bananeraies un pesticide qu’on savait cancérogène et très toxique. Le sang de 90% des Antillais est contaminé par un produit si stable chimiquement qu’il pourrait être présent dans les sols pendant plusieurs siècles.

Où sont passés les documents ? Plutôt, qui les a volés ? Sont-ils passés à la broyeuse, quelqu’un les a-t-ils planqués dans un coffre ? Le chordécone est un polar dont les coupables, bien qu’invisibles, sont connus. Une scène de crime où les victimes humaines sont des milliers.

Le résumé est limpide : un poison mortel est épandu entre 1972 et 1993 dans les bananeraies des Antilles, pour y lutter contre un coléoptère, le charançon. En 1972, c’est Chirac, alors ministre de l’Agriculture, qui signe l’autorisation. De 1981 à 1993, les socialos. Que sait-on au départ ? L’essentiel, comme l’indiquent des documents officiels dès 1968 (1) :« Lors des essais de toxicité à long terme sur rats, on a observé une augmentation du poids relatif du foie et des reins chez les femelles ayant reçu 1ppm [partie par million] du chlordécone dans le régime (…) D’autres effets de toxicité se manifestent à partir de 10 ppm. Il y a une forte accumulation de produit dans les graisses. »

En 1969, c’est pire : « La toxicité à court terme et à long terme fait apparaître des effets cumulatifs nets. Sur rats, un régime de 50 ppm a provoqué la mort de tous les animaux au bout de six mois. L’intoxication se traduit principalement par des effets au niveau du foie et des reins ». En 1972, Chirac s’assoit sur les inquiétudes, ce qui n’étonne guère : dès cette époque, il copine de près avec trois responsables de l’outre-mer qui auront de lourds ennuis judiciaires : Gaston Flosse en Polynésie, Léon Bertrand en Guyane et surtout Lucette Michaux-Chevry, qui sera présidente du conseil général puis du conseil régional de la Guadeloupe. Le lobby des planteurs – des Békés, descendants blancs des esclavagistes -, qui s’appelle l’Association des producteurs de bananes des Antilles (Asproban) sait à quelles portes parisiennes il faut frapper.

Où sont passés les documents ? Pendant ce temps, une usine américaine de Hopewell (Virginie), fabrique gentiment du Kepone, nom commercial du chlordécone. Tout va bien, dans un sens. Mais de mars 1974 à juillet 1975, 76 des 133 salariés présentent des symptômes divers (2), notamment neurologiques : troubles nerveux, tremblements, perte de poids, douleurs articulaires, oligospermie [diminution du nombre de spermatozoïdes].

La direction commence par dire qu’ils sont des ivrognes. Mais difficile de dire la même chose de la James River, qui se jette dans la Chesapeake Bay. Pendant près de dix ans, on a balancé dans la James des résidus de chlordécone, ce qui conduira à l’interdiction de la pêche sur 150 km, mesure qui restera en vigueur 13 ans. Le scandale est immense, et fait l’objet de centaines d’articles et d’émissions. En 1975, le chlordécone est définitivement interdit.

À Paris, nos experts toxicologues, ceux qui siègent à la Commission des toxiques – ComTox pour les initiés – continuent à autoriser le chlordécone comme si de rien n’était. Et parmi eux, son président René Truhaut, pape de la toxicologie en France (voir encadré). Il sait tout de la folie Hopewell, mais il couvre. Parmi les fort rares documents sauvés du vol, un attire l’oeil : le compte-rendu d’une séance de la ComTox, le mardi 1er février 1972. Sont présents Truhaut, trois fonctionnaires proches des fabricants de pesticides, Guy Viel, Lucien Bouyx et Hubert Bouron, enfin deux représentants directs de l’industrie, MM.Métivier et Thizy. Ce n’est déjà pas si mal, mais il y faut ajouter le cas François Le Nail, présent lui aussi, qui dirige le faux nez de l’industrie appelé Chambre syndicale de la phytopharmacie.

Où sont passés les documents ?Après avoir pris la suite en 1957 du premier lobbyiste français des pesticides,  Fernand Willaume, Le Nail est devenu un manipulateur-en-chef. Il organise des congrès truqués, faussement scientifiques, où tout le monde s’embrasse sur la bouche : ceux de l’agro-industrie, des pontes de l’Inra, de haut-fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, des « scientifiques » amis. Dans un document entre les mains de Charlie, Le Nail écrit à propos d’un congrès tenu en 1970 en présence de l’inévitable René Truhaut, : « Ce Congrès a servi le prestige de notre profession, mais le plus grand avantage (…)ne doit pas passer inaperçu : pendant ces trois années de préparation, les réunions des comités, commissions et groupes de travail, les innombrables rapports avec les chefs de départements et les responsables de l’Inra, de hauts fonctionnaires, les journalistes de différentes origines…nous ont permis (…)d’accroître un capital de relations utiles sur le plan des intérêts professionnels  ».

C’est donc à ces gens charmants que l’on demande de jauger et de juger la toxicité du chlordécone. Faut-il sérieusement s’étonner de la disparition de 17 années d’archives ? En effet, on apprenait en 2019 que les comptes-rendus de la Com-Tox, entre 1972 et 1989 demeuraient introuvables. On ne saura donc pas pourquoi la sainte alliance entre l’industrie, la haute administration du ministère de l’Agriculture, et les toxicologues a réussi un crime parfait.

La suite serait presque burlesque. L’année 1980 est de grande incertitude. En France, la Société d’exploitation de produits pour les industries chimiques (SEPPIC) n’a plus accès au chlordécone, interdit aux États-Unis, et doit cesser sa production de Kepone, qui en contient. Début 1981, les planteurs antillais de bananes en sont réduits à liquider leurs réserves. Mais une divine surprise se prépare : l’arrivée de la gauche au pouvoir. En mai, Mitterrand s’installe à l’Élysée, et une certaine Édith Cresson devient ministre de l’Agriculture.

Où sont passés les documents ? Alors commence une danse du ventre du lobby des planteurs, menée par l’entreprise de planteurs békés Laurent de Laguarigue, qui a racheté un brevet de production du poison. Attention, cela va aller très vite : Cresson, qui ne connaît rien à l’agriculture, est à peine installée au ministère qu’elle signe en juin une autorisation pour un nouveau nom commercial, le Curlone, autre nom commercial du chlordécone.

Comment est-ce possible ? En l’absence de documents de la Com-Tox, trois commentaires restent possibles. Un, la fine équipe Truhaut-Le Nail, ou ses successeurs, est forcément derrière la demande d’homologation. Deux, le cabinet de Cresson est farci d’ingénieurs du Génie rural et de responsables de la Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricole (CNMCCA), qui a donné naissance à Groupama et au Crédit Agricole. Tous acquis au triomphe de l’agriculture industrielle, ainsi qu’on se doute. Trois, Cresson reste totalement responsable (voir encadré). Qui signe un texte au nom de tous en supporte fatalement les conséquences. Sinon, on peint la girafe au Jardin des Plantes.

Car en effet, dès 1975, l’INRA a confié au chercheur Jacques Snegaroff un rapport. En 1977, la messe est dite : en Guadeloupe, tout est pourri de chlordécone. Le sol des bananeraies, le rivage marin, les sédiments. En 1980, nouveau rapport du chercheur de l’INRA Alain Kermarec. Luc Multigner, de l’INSERM, n’en est pas revenu : « Sa lecture m’a laissé pratiquement tétanisé lorsque j’ai découvert le niveau de contamination (…) par différents produits phytosanitaires de type persistant. La colonne qui correspondait à celle de cette molécule, le chlordécone, dépassait d’un facteur dix, cent, parfois mille, celles des autres pesticides ».

Où sont passés les documents ?C’est donc en toute lucidité que le cabinet Cresson donne une autorisation scélérate, dont il n’aura jamais à rendre compte. Henri Nallet, socialo bon teint, ancien employé de la FNSEA, prendra la suite au ministère de l’Agriculture. Puis Louis Mermaz, socialo aussi. Enfin Jean-Pierre Soisson, centriste rallié aux socialos après 1992. Chacun d’entre eux ajoutera une criminelle signature au bas de dérogations permettant d’épandre le chlordécone jusqu’en…1993 . Officiellement, car selon l’ancien député de la Martinique Guy Lordinot, « LÉtat fermait les yeux sur lutilisation de cette molécule dans les bananeraies, bien après linterdiction. » Et pour Joël Augendre, auteur du premier rapport parlementaire sur le chlordécone en 2005, « En 2005 en Guadeloupe, nous avons constaté quil y avait du chlordécone utilisé sur des habitations ».On ne serait pas autrement étonné qu’il y ait encore quelque stock bien dissimulé.

L’affaire du chlordécone, on l’aura compris, réclamerait une mise en cause si profonde des pouvoirs en place qu’elle risque de s’enliser à jamais. Sauf révolte profonde et durable, que l’on souhaite aux peuples des Antilles. Pour l’heure, on refuse obstinément de s’en prendre aux politiques, aux experts, aux commissions officielles, au ministère de l’Agriculture. La note de centaines de millions d’euros, peut-être de milliards, est pour la société. En 2001, un certain André Rico, successeur de René Truhaut à la ComTox, déclarait vaillamment au cours d’un colloque de l’UIPP, qui regroupait les intérêts de Bayer-Monsanto, BASF, DuPont, Dow : « Tous les êtres vivants sont protégés contre les effets des produits chimiques qui nous entourent et nous sommes bien protégés contre les faibles doses… Ce n’est pas à nous de prendre des décisions par rapport à ceux qui vont naître ; les générations se démerderont comme tout le monde ».

Compris ?

(1)www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/RAPPANR5L15B2440-tI.html

(2) pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/78669/

L’encadré qui suit doit être placé à la suite du papier principal :

Et la suite s’appelle SDHI

L’impunité est un beau pays. La Direction générale de l’alimentation (DGAL) est ce bastion du ministère de l’Agriculture d’où ont « disparu » 17 ans d’archives du chlordécone. En 2001, l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf) dépose une plainte pénale qui met en cause les conditions d’autorisation du Gaucho, ce néonicotinoïde de Bayer massacreur d’abeilles. Le juge Ripoll décide une perquisition au siège de la DGAL et manque de mettre en garde à vue sa directrice, Catherine Geslain-Lanéelle, qui refuse de lui montrer le dossier du Gaucho. Geslain-Lanéelle sera plus tard directrice exécutive de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), structure dévorée de l’intérieur par de gravissimes conflits d’intérêts. En 2019, elle est la candidate de Macron au poste de directrice générale de la FAO.

Tout continue comme avant. Fin 2017, Pierre Rustin, scientifique de réputation mondiale, alerte l’ANSES, cette agence publique qui gère désormais en notre nom les autorisations de pesticides. Avec sa collègue Paule Bénit, il vient de découvrir l’existence d’une nouvelle classe de pesticides, les SDHI, qu’on épand massivement sur les céréales, les arbres fruitiers, les semences, les tomates et pommes de terre, les terrains de foot. Les deux sont soufflés, car la structure chimique des SDHI ne s’attaque pas seulement aux champignons pathogènes – leur cible -, mais à tous les êtres vivants, humains compris, en détraquant leur fonction respiratoire.

L’ANSES, très proche des intérêts industriels, traite les chercheurs avec arrogance et mépris, et refuse jusqu’aux études scientifiques limpides qu’apportent dans leur besace Rustin et Bénit. Les SDHI, un nouveau chlordécone.

ENCADRÉ

René Truhaut, premier des responsables

René Truhaut, né en 1909, est l’homme du chlordécone, celui dont pourtant personne ne parle. Après-guerre, il va dominer de loin la toxicologie officielle, celle qui décrit et analyse les poisons, au moment où déferle la chimie de synthèse. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il a partie liée dès 1948 avec un petit journal qui sera le vecteur de la diffusion des pesticides de synthèse chimique en France, Phytoma. Pas de malentendu : à l’époque, Truhaut pense comme beaucoup que les pesticides sont la solution, non le problème. Quand paraît en 1962 le livre de Rachel Carson Printemps silencieux – il rapporte le grand désastre du DDT et d’autres produits -, ce sera trop tard. Truhaut est alors comblé d’honneurs et de légions d’honneurs diverses, et il refuse de mettre en cause des décennies d’avantages.

En 1970, il se déshonore en patronnant à Paris une conférence pseudo-scientifique, menée en sous-main par le manipulateur du dossier de l’amiante, Marcel Valtat. Les défenseurs des pesticides préfèrent oublier qu’il est l’inventeur – d’ailleurs contesté – de la Dose journalière admissible (DJA), cette grande mystification. En théorie, si on ne dépasse pas la DJA d’un pesticide, tout va bien. Telle est la base d’un édifice de normes qui permet à l’industrie de continuer à vendre ses pesticides. Laquelle ne s’y est d’ailleurs pas trompée, qui précise dans un document de 2000 (1), à propos de la DJA : « Outre ses effets potentiellement bénéfiques pour la santé, l’harmonisation des procédures en matière de normes alimentaires représente un avantage économique sous la forme d’une suppression des obstacles au commerce international ».

Le pauvre Truhaut avait-il conscience d’être un instrument commercial ? Peut-être bien. Dans l’un de ses derniers articles, en 1991 – il est mort en 1994 -, il note sans trop de gêne : « L’application

[de la DJA]

a rendu de grands services aux autorités chargées de l’établissement des régulations dans le domaine agroalimentaire et grandement facilité le commerce international ». Qui veut comprendre le chlordécone doit d’abord comprendre Truhaut. Car c’est lui qui a couvert de sa haute autorité les premières autorisations d’épandage. Pourquoi ?

(1) ilsi.eu/wp-content/uploads/sites/3/2016/06/C2000Acc_Dai.pdf

ENCADRÉ

Toxique pendant des siècles

Il est difficile de surestimer la dangerosité du chlordécone. Des études indiscutées montrent des effets foetotoxiques, reprotoxiques, néphrotoxiques, cancérogènes puissants chez l’animal. Chez l’homme, le lien entre le chlordécone, certains cancers du sang et celui de la prostate est établi de longue date. . Quant au cancer de la prostate, la Martinique – et très près derrière la Guadeloupe – bat en la matière des records mondiaux. Ajoutons cet impensable : la structure chimique du chlordécone est d’une stabilité rare. En l’absence de traitements pour l’heure inconnus, il pourrait rester dans les sols jusque pendant six…siècles.

ENCADRÉ

Les ministres sont bien planqués

Mais qui diable les protège ? Quatre ministres vivants ont contresigné des autorisations entre 1981 et 1993. Par ordre d’apparition sur le banc d’infamie, Édith Cresson, Henri Nallet, Louis Mermaz et Jean-Pierre Soisson. Un premier rapport d’information parlementaire, en 2005 cite incidemment le nom de trois d’entre eux, Nallet, Mermaz et Soisson, mais pas celui de Cresson. Et aucun n’est seulement interrogé. Idem dans le cadre de la commission d’enquête parlementaire de 2019, qui se paie un beau voyage aux Antilles, mais omet d’auditionner les quatre anciens ministres.

Il y aurait pourtant beaucoup à dire. Ne serait-ce qu’à propos de l’excellent Henri Nallet. Ce dernier a commencé sa carrière à 25 ans comme chargé de mission de la FNSEA, syndicat-clé de la dissémination des pesticides en France. Pendant cinq ans. Il sera ensuite conseiller agriculture de Mitterrand après 1981, puis ministre de l’Agriculture. Entre 1997 et 2013, il devient lobbyiste de luxe du laboratoire pharmaceutique Servier, celui du Mediator. Une carrière exemplaire, d’une cohérence rare.